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Full text of "Études romanes dédiées à Gaston Paris, le 29 décembre 1890 : (25e anniversaire de son doctorat ès lettres)"

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HANDBOUND 
AT  THE 


UNIVERSITY  OF 
TORONTO  PRESS 


ÉTUDES  ROMANES 


DÉDIÉES 


GASTON     PARIS 

LE    29    DÉCEMBRE    189O 

(2;=  ANNIVERSAIRE  DE  SON  DOCTORAT  ES  LETTRES) 

PAR    SES    ÉLÈVES    FRANÇAIS 

ET    SES 

ÉLÈVES    ÉTRANGERS     DES    PAYS    DE     LANGUE     FRANÇAISE 


PARIS 
EMILE   BOUILLON,   LIBRAIRE -ÉDITEUR 

67,    RUE    RICHELIEU,    6j 
189I 


EN  VENTE  A  LA  MÊME  LIBRAIRIE 


BIBLIOTHÉaUE  DE  L'ÉCOLE  PRATIQUE  DES  HAUTES  ÉTUDES,  publiée  sous  les  aus- 
pices du  Ministère  de  l'instruction  publique  par  les  professeurs  et  les  élèves  de  l'école. 

NOTA.  —  Pour  le  détail  des  25  premiers  fascicules,  voir  notre  catalogue  général, 

26.  Les  Tables  Eugubines.  Texte,  traduction  et  commentaire,  avec  une  grammaire  et  une  intro- 

duction historique,  par  M.  Bréal.  Accompagné  d'un  album  de  13  pi.  photogravées.     30  fr. 

27.  Questions  homériques  par  F.  Robiou.  Avec  trois  cartes.  6  fr. 

28.  Matériaux  pour  servir  à  l'histoire  de  la  philosophie  de  l'Inde,  par  P.  Regnaud.   i"'  partie. 

9  fr. 

29.  Ormazd  et  Ahriman,  leurs  origines  et  leur  histoire  par  J.  Darmcsteter.  12  fr. 

30.  Les  métaux  dans  les  inscriptions  égyptiennes,  par  C.  R.  Lepsius,  trad.  par  W.  Berend,  avec 

des  additions  de  l'auteur  et  accompagné  de  2  pi.  12  fr. 

31.  Histoire  de  la  ville  de  St-Omer  et  de  ses  institutions  jusqu'au  xiv'^  siècle,  par  A.  Giry.   20  fr. 

32.  Essai  sur  le  règne  de  Trajan,  par  C.  de  la  Berge.  12  fr. 

33.  Etudes  sur   l'industrie  et  la   classe  industrielle   à   Paris,    au  xiii'  et  au   xiv°  siècle,  par 

G.  Fagniez.  12  fr. 

34.  Matériaux  pour  servir  à  l'histoire  de  la  philosophie  de  l'Inde,  par  P.  Regnaud.  2"  partie.   10  fr. 

35.  Mélanges  publiés  par  la  section  historique  et  philologique  de  l'école  des  Hautes  Etudes  pour 

le  dixième  anniversaire  de  sa  fondation.  Avec  10  planches  gravées.  15  fr. 

36.  La  religion  védique  d'après  les  hymnes  du  Rig-Veda,  par  A.  Bergaigne,  tome  i''.  23  fr. 

37.  Histoire  critique  des  règnes  de  Childerich  et  de  Chlodovech,  par  M.  Junghans.  Traduit  par 

G.  Monod,  et  augmenté  d'une  introduction  et  de  notes  nouvelles.  6  fr. 

38.  Les  monuments  égyptiens  de  la  Bibliothèque  nationale  (cabinet  des  médailles  et  antiques) 

par  E.  Ledrain.  i"  livraison.  12  fr. 

39.  L'Inscription  de  Bavian,  texte,  traduction  et  commentaire  philologique,  avec  trois  appendices 

et  un  glossaire,  par  H.  Pognon,  i"  partie.  6  fr. 

40.  Patois  de  la  commune  de  Vionnaz  (Bas-Valais),  par  J.  Gilliéron.  Avec  une  carte.       7  fr.   50. 

41.  Le  Querolus,  comédie  latine  anonyme,  par  L.  Havet.  12  fr. 

42.  L'Inscription  de  Bavian,  texte,  traduction  et  commentaire  philologique,  avec  trois  appendices 

et  un  glossaire,  par  H.  Pognon.  2'  partie.  6  fr. 

43.  De    Saturnio    latinorum    versu.    Inest    reliquiarum    quotquot    supersunt    sylloge,    scripsit 

L.  Havet.  15   fr. 

44.  Etudes  d'archéologie  orientale,  par  Ch.  Clermont-Ganneau,  tome  premier,  i"  livraison.  Avec 

nombreuses  gravures  dans  le  texte.  10  fr. 

45.  Histoire  des  institutions  municipales  de  Senlis,  par  J.  Flammermont.  8  fr. 

46.  Essai  sur  les  origines  du  fonds  grec  de  l'Escurial,  par  C.  Graux.  15  fr. 

47.  Les  monuments  égyptiens  de  la  Bibliothèque  nationale,  par  E.  Ledrain.  2'  et  y  liv.       25  Ir. 

48.  Etude  critique  sur  le  texte  de  la  vie  latine  de  Ste  Geneviève  de  Paris,  par  Ch.  Kohler.  6  fr. 

49.  Deux  versions  hébraïques  du  livre  de  Kalilah  et  Dimnâh,  par  J.  Derenbourg.  20  fr. 

50.  Recherches  critiques  sur  les  relations  politiques  de  la  France  avec  l'Allemagne,  de  1292  à 

1378,  par  A.  Leroux.  7  fr.    50. 

51.  Les  principaux  monuments  du  Musée  égyptien  de  Florence,  par  W.-B.  Berend,  i"  partie. 

Stèles,  bas-reliefs  et  fresques.  Avec  10  pi.  photogravées.  50  fr. 

52.  Les  lapidaires  français  du  moyen  âge  des  xiV,  xiii"  et  xiv"  siècles,  par  L.  Pannier.  Avec  une 

notice  préliminaire  par  G.  Paris.  10  fr. 

53  et  54.  La  religion  védique  d'après  les  hymnes  du  Rig-Veda,  par  A.  Bergaigne.  Vol.  II  et  III, 

27  fr, 

55.  Les  établissements  de  Rouen,  par  Giry,  tome  premier.  15  tr. 

56.  La  métrique  naturelle  du  langage,  par  P.  Pierson.  10  fr. 

57.  Vocabulaire  vieux-breton  avec  commentaire  contenant  toutes   les  Gloses  en  vieux-breton, 

gallois,  comique,  armoricain   connues,  précédé  d'une  introduction  sur  la  phonétique  du 
vieux-ljreton  et  sur  l'âge  et  la  provenance  des  gloses,  par  J.  Loth.  10  fr. 

58.  Hincmari  de  ordine  palatii  epistola.  Texte  latin  traduit  et  annoté  par  M.  Prou.  4  fr. 

59.  Les  établissements  de  Rouen,  par  A.  Giry,  tome  second.  10  fr. 

60.  Essai  sur  les  formes  et  les  effets  de  l'affranchissement  dans  le  droit  gallo-franc,  par  M.  Four- 

nier.  5   fr, 

61   et  62.  Li   Romans  de    Carité  et   Miserere  du   Rendus   de    Moiliens.   Poème   de   la  fin    du 

XII'    siècle.   Edition  critique  accompagnée  d'une  introduction,  de  notes,  d'un  glossaire  et 

d'une  liste  de  rimes,  par  A. -G.  Van  Hamel.  2  vol.  20  fr. 

63.  Etudes   critiques  sur  les  sources  de  l'histoire  mérovingienne.  2'  partie.  Compilation  dite  de 

«  Frédégaire  ».  par  G.  Monod.  6  fr. 


ÉTUDES  ROMANES 


MAÇON,    PROTAT    FRERES,    IMPRIMEURS 


ÉTUDES  ROMANES 


DÉDIÉES 


GASTON     PARIS 

LE    29    DÉCEMBRE    189O 
(2;=  ANNIVERSAIRE  DE  SON  DOCTORAT  ES  LETTRES) 

PAR    SES    ÉLÈVES    FRANÇAIS 

ET    SES 

ÉLÈVES     ÉTRANGERS     DES    PAYS    DE     LANGUE     FRANÇAISE 


PARIS 


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EMILE    BOUILLON,   LIBRAIRE -ÉDITEUR 

67,    RUE    RICHELIEU,    67 
I89I 


_      Monsieur    GASTON    PARIS 

MEMBRE     DE     l'iNSTITUT  ,     PROFESSEUR     AU     COLLÈGE     DE     FRANCE 

PRÉSIDENT    DE   LA   SECTION    HISTORiaUE   ET   PHILOLOGiaUE 

DE   l'école   des    HAUTES    ÉTUDES 


EN     TÉMOIGNAGE     DE     RECONNAISSANCE 

ET    DE 

RESPECTUEUSE  AFFECTION 
SES  ÉLÈVES 


Barbeau 
Bédier 
Beljame 
Bémont 

BONNARD 

Bonnardot 

Brunot 

constans 

Cornu 

CouRAYE  DU  Parc 

Demaison 

DUVAU 

Fagniez 
Fécamp 
Flach 


Funck-Brentano 
Gerbaux 

GiLLIÉRON 
GiRY 

Gœlzer 
Grand 
Havet  (L.) 

HUET 

Jean ROY 

JORET 

Langlois  (E.) 

Lelong 

Monod 

Morel-Fatio 

Muret 


Omont 
Pages 

PlAGET 

Psichari 

Rabiet 

Raynaud 

Reinach  (S.) 

Rolland 

Rousselot 

Salmon 

Sepet 

Sudre 

Taverney 

Thomas  (A.) 

Wilmotte 


LES 

MANUSCRITS    FRANÇAIS 

DES   ROIS   D'ANGLETERRE 


AU   CHATEAU   DE   RICHMOND 


Par    HENRI    OMONT 


L'une  des  principales  manifestations  du  grand  mouvement 
littéraire  et  artistique  de  la  Renaissance  a  été  le  zèle  que 
déployèrent  à  l'envi  les  souverains  et  les  grands  seigneurs  du  xv^ 
et  du  xvi^  siècle  pour  réunir  dans  leurs  châteaux  des  collections 
de  livres  manuscrits  et  imprimés,  aussi  merveilleux  par  la 
richesse  de  leur  exécution  que  par  le  luxe  des  miniatures  et  des 
reliures  dont  ils  étaient  ornés.  Les  bibHothèques  royales  et  prin- 
cières  formées  ainsi  en  Italie  et  en  France  sont  célèbres  :  il 
suffit  de  rappeler  les  noms  des  Médicis,  des  Visconti,  des  rois 
aragonais  de  Naples,  en  Italie;  en  France,  ceux  des  ducs  de 
Berry,  de  Bourbon,  de  Bourgogne,  de  Nemours,  d'Orléans ^ 
L'histoire  des  collections  anglaises  est  moins  connue  2,  ce  n'est 
point  cependant  que  celles-ci  aient  joui  d'une  moindre  célé- 
brité ou  leur  aient  été  inférieures.  On  en  peut  donner  comme 
preuve  la  liste,  publiée  plus  loin,  des  livres  conservés  au  château 
de  Richmond,  au  commencement  du  xvr  siècle. 

La  partie  la  plus  précieuse  de  cette  collection  avait  été  réunie 
par  les  soins  du  roi  Edouard  IV  (146 1-1483),  et  c'est  à  l'un  des 
plus  célèbres  bibliophiles  de  la  fin  du  xv^  siècle,  Louis  de 
Bruges,  seigneur  de  la  Gruthuyse,  qu'il  faut  rapporter  le  mérite 

1 .  Voy.  L.  Delisle,  Cabinet  des  manuscrits,  t.  I,  passim. 

2.  Voy.  Edward  Edwards,  Lihraries  and  Founders  of  Libraries  (London, 
1865,  in-8),  p.  147-154- 

MÉLANGES.  I 


2  HENRI  OMONT 

d'avoir  inspiré,  par  son  propre  exemple,  l'amour  des  beaux 
livres  au  souverain  anglais.  Renversé  un  moment  de  son  trône 
par  la  faction  de  Warwick,  Edouard  IV  avait  dû  passer  le  détroit 
et  venir  demander  au  duc  de  Bourgogne,  son  beau-frère,  des 
secours  contre  ses  ennemis.  Gruthuyse  le  reçut  à  son  arrivée  et 
l'accompagna  durant  son  séjour  en  Flandre,  du  mois  d'octobre 
1470  au  mois  de  février  1471.  Pendant  plus  d'un  mois,  Edouard 
fut  l'hôte  de  Louis  de  Bruges ,  et  put  à  loisir  admirer  les  splen- 
dides  manuscrits  qui  faisaient  l'ornement  de  l'hôtel  de  la  Gru- 
thuyse^. 

Les  manuscrits  réunis  par  Edouard  IV  appartiennent  en  effet 
à  cette  série  de  livres  magnifiques,  exécutés  dans  les  Flandres, 
pendant  toute  la  seconde  moitié  du  xV  siècle,  et  qui  nous  ont 
conservé  les  chefs-d'œuvre  des  peintres  et  des  miniaturistes 
flamands  ^  en  même  temps  qu'ils  contribuaient  à  entretenir  et  à 
répandre  dans  les  cours  étrangères  le  goût  de  la  langue  française. 
Ces  volumes,  dont  la  provenance  n'a  pas  toujours  été  reconnue 
et  que  le  catalogue  imprimé  plus  loin  permettra  de  déterminer 
le  plus  souvent  d'une  façon  certaine,  font  aujourd'hui  Tornement 
de  l'ancien  fonds  royal  du  Musée  Britannique.  Mais,  moins 
favorisés  que  les  manuscrits  de  même  genre  conservés  à  Paris, 
ils  n'ont  encore  été,  pour  la  plupart,  l'objet  d'aucune  description, 
d'aucune  étude  que  l'on  puisse  rapprocher  de  celle  que  PauHn 
Paris  a  consacrée,  il  y  a  plus  de  cinquante  ans,  aux  Manuscrits 
français  de  la  Bibliothèque  du  roi  3 . 

Le  roi  Henri  VII  (1485 -1509)  continua  les  traditions  que 
lui  avait  léguées  Edouard  IV.  Il  augmenta  la  collection  royale 


1 .  Voy.  Van  Praet,  Recherches  sur  Lotus  de  Bruges,  seigneur  de  la  Gruthuyse 
(Paris,  183 1,  in-8),  p.  9-1 1,  et  le  Cabinet  des  mss.,  I,  140-146.  —  Une  qua- 
rantaine de  mss.  semblables  à  ceux  de  la  Gruthuyse  se  retrouvent  dans  la 
collection  de  Richmond. 

2.  Voy.  W.  de  Gray  Birch,  Early  Drawings  and  Illuminations...  in  the 
British  Muséum  (London,  1879,  in-8),  p.  liv-lvii. 

3.  Paris,  1836-1848,  7  vol.  in-8.  —  M.  Ward,  dans  son  Catalogue  of 
romances  in  the  Department  of  mss.  in  the  British  Muséum  (1883),  n'a  étudie 
que  quelques-uns  des  plus  anciens  manuscrits  français  de  Londres. 


MSS.    FRANÇAIS   DES   ROIS   D  ANGLETERRE  3 

installée  dans  le  château  de  Richmond  d'une  série  de  ces  belles 
éditions  gothiques  d'Antoine  Vérard,  chroniques,  romans  de 
chevalerie,  etc.,  qui  forment  Tun  des  titres  de  gloire  de  la 
typographie  parisienne  de  la  fin  du  xv^  et  du  commencement  du 
xvr  siècle. 

Ces  exemplaires  de  choix,  manuscrits  et  imprimés,  étaient 
revêtus  de  riches  reliures  en  velours;  et,  tandis  que  pour  les 
reliures  des  manuscrits,  réunis  un  peu  plus  tard  dans  la  librairie 
de  François  P""  et  de  Henri  II  à  Fontainebleau,  nous  manquons  de 
renseignements  %  pour  celles  des  livres  du  château  de  Richmond, 
au  contraire,  plusieurs  documents  ont  été  conservés,  entre  autres 
le  compte,  daté  de  1480,  d'un  relieur,  Pierre  Baudouin,  dont  le 
nom  semble  indiquer  l'origine  française.  Nous  devons  à  la  gra- 
cieuse obligeance  du  directeur  du  Musée  Britannique,  M.  E.-M. 
Thompson,  de  pouvoir  donner  ici  le  texte  de  ce  compte  ^  : 

Expenses  necessarye. 

Piers  Bauduyn,  stacioner,  for  bynding,  gilding  and  dressing  of  a 
booke  called  Titus  Livius  5 xx  s. 

For  binding,  gilding  and  dressing  of  a  booke  of  the  Holy  Trinitee 
.     xvj  s. 

For  binding,  gilding  and  dressing  of  a  booke  called  Frossard 
xvj  s. 

For   binding,   gilding   and   dressing   of  a  booke  called  the   Bible 

XV)    s. 

For  binding,  gilding  and  dressing  of  a  booke  called  le  Gouvernement 
ofKinges  and  Princes 4 xvj  s. 

For  binding  and  dressing  of  thre  small  bookes  of  Franche,  price  in 
grete vj  s.,  viij  d. 

1.  La  reliure  du  manuscrit  de  la  Bibliothèque  nationale  (lat.  257),  qu'on  sait 
être  l'œuvre  d'Etienne  Roffet,  dit  le  Faulcheur  (L.  Delisle,  Cabinet  des  mss.,  1, 
182),  est  d'un  genre  tout  différent  de  celui  des  autres  reliures  de  François  1'='". 

2.  British  Muséum,  ms.  Harley  4780,  An  Account  of  the  King's  great  Wardrobe, 
20  Ed.  4,  fol.  21  vo  et  40  vo;  la  vingtième  année  du  règne  d'Edouard  IV 
correspond  à  mars  1480-1481. 

3.  Voy.  plus  loin  le  no  54  de  la  liste  des  livres  du  château  de  Richmond. 

4.  Voy.  plus  loin  le  no  83  de  la  même  liste. 


4  HENRI    OMONT 

For  the  dressing  of  ij  bookes  wherof  oon  is  called  la  Forteresse  defoy, 
and  the  other  called  the  booke  of  Joseph  iw iij  s.,  iiij  d. 

And  for  binding,  gilding  and  dressing  of  a  booke  called  the  Bible 
Hisiorial xx  s. 

Delyvered  for  the  coveryng  and  garnysshing  vj  of  the  bookes  of  our 
saide  Souverain  Lorde  the  Kynge,  that  is  to  say  oon  of  the  Holy  Trinité, 
oon  of  Titus  Lyvius,  oon  of  the  Gouvernai  of  Kinges  and  Princes,  a  Bible, 
a  Bible  historîale,  and  the  vj''^^  called  Frossard  : 

Velvet.  —  vj  yerdes  cremysy  figured, 
Corse  of  silk.  —  ij  yerdes  di[midium]  and  a  naill  blue  silk,  weying  an 
unces,  iij  drachm  dim[idium]. 
iiij  yerdes  dim[idium],  dim[idium]  quarters  blac  silk,  weying  iij 
unces. 
Laces  and  tassels  of  silk.  —  xvj  laces,  xvj  tassels,  weying  togider  vj 

unces  and  iij  drachmes. 
Botons.  —  xvj  of  blue  silk  and  gold. 

Claspes  off  coper  and  gilt.  —  iij  pair  smalle  with  Roses  uppon  them.  A 
pair  myddell.  ij  pair  grete,  with  the  Kinges  Armes  uppon  them. 
Bolions  coper  and  gilt.  —  LXX. 
Nayles  gilt.  —  CGC. 

Une  liste  des  livres  manuscrits  et  imprimés  des  rois  d'Angle- 
terre qui  se  trouvaient  en  1535  au  château  de  Richmond  nous  a 
été  conservée  parmi  les  papiers  de  Philibert  de  La  Mare  et  de 
Fevret  de  Fontette,  dans  le  volume  849  (fol.  166-167)  de  la 
collection  Moreau,  cà  la  Bibliothèque  nationale  2.  Bien  que  très 
sommaire,  cette  liste  permet  toutefois  de  reconnaître  la  plupart 
des  manuscrits  dont  elle  donne  les  titres,  et  on  trouvera  en  notes 
l'indication  des  cotes  que  ces  volumes  portent  aujourd'hui  dans 
l'ancien  fonds  royal  du  Musée  Britannique  >. 


1.  Voy.  plus  loin  les  nos  22  et  5  de  la  même  liste. 

2.  Voy.  D.  Casley,  A  Catalogue  of  tlie  Mss.  of  the  King's  Lïbrary  (London, 
1734,  in-4);  les  manuscrits  français  sont  à  la  fin,  p.  283-306. 

3.  Au  dos  de  cette  liste  (fol.  167  vo),  on  lit,  de  même  main  :  «  Inventaire 
des  livres  de  la  librairie  du  Roy  d'Angleterre  à  Richemont,  avec  une  epistre  en 
latin  de  Mandeville.  —  Avec  autres  choses  recouvertes  oudit  royaume  durant 
que  je  y  estoye  en  feuvricr  1534-  »  (i535)  "•  st.) 


i 


MSS.    FRANÇAIS   DES   ROIS    D  ANGLETERRE  5 

INVENTAIRE   DES   LIVRES 

ESTANS  OU  CHASTEAU  DE  RICHEMONT 

EN   ANGLETERRE 

1.  Premièrement,  l'Istoire  tripartie. 

2.  Valere  le  grant. 

3.  Cronicques  de  Bourges. 

4.  Lucan,  Suétone. 

5.  Josephus. 

6.  Cronicles  of  England. 

7.  Le  premier  et  ij^  livre  du  premier  volume  Froissard. 

8.  Le  iij®  et  iiij^  livre  du  premier  volume  Froissard. 

9.  Le  second  volume  Froissard. 

10.  Le  tiers  volume  Froissard. 

11.  Le  quart  volume  Froissard. 

12.  Le  premier  volume  des  Croniques  d'Angleterre. 

13.  Textus  Biblie. 

1.  Histoire  tripartite  de  Socrate,  Sozomène  et  Theodoret,  réunie  en  douze 
livres  par  Epiphane  le  Scholastique  ;  Royal  ms.  18.  E.  v,  copié  en  1473. 
(Casley,  p.  285.) 

2.  Valère  Maxime,  Dits  et  faits  mémorables  ;  Royal  ms.  17.  F.  iv. 

3.  Royal  ms.  19.  E.  vi.  Cf.  [C.  de  Villiers],  BiUiolheca  CarmeUtam,  I,  856. 

4.  Faits  des  Romains  ;  Royal  ms.  20.  C.  i.  Cf.  P.  Meyer,  Les  premières  compi- 
lations françaises  d'histoire  ancienne,  dans  la  Remania  (1885),  t.  XIV,  p.  2. 

5.  Royal  ms.  14.  C.  viii. 

6.  TJk  Cronicles  of  Englonde,  édition  de  W.  Caxton,  Westminster,  1480, 
in-fol. 

7-1 1.  Chroniques  de  Froissart.  Les  art.  7-8.  répondent  aux  mss.  14.  D.  11  et 
III  du  fonds  royal.  Cf.  Œuvres  de  Froissart,  Chroniques  (éd.  Kervyn  de 
Lettenhove),  1. 1;  introduction,  2^  et  3e  parties,  p.  221-223  j  ^'^^^-  9,  au  ms.  18. 
E.  I  (Kervyn,  p.  319)  et  l'art.  11  au  ras.  18.  E.  11  (Kervyn,  p.  329),  tous  deux 
aux  armes  d'Edouard  IV.  Cf.  nos  ^c)  et  58. 

12.  Jean  Wawrin,  Anciennes  et  nouvelles  croniques  d'Angleterre;  Royal  ms. 
15.  E.  IV,  exécuté  pour  Edouard  IV,  probablement  à  Bruges,  et  à  ses  armes. 
Cf.  Fr.  Michel,  Rapports,  etc.  (1838),  p.  140-142.  (Voy.  no  45). 


6  HENRI   OMONT 

14.  Le  rôle  des  pappe,  empereurs,  roys  de  France  et  d'Angleterre. 

15.  Le  rôle  des  roys  d'Angleterre. 

16.  Le  rôle  des  conte  de  Warwil. 

17.  Rotulus  regum  Anglie. 

18.  La  Vye  des  Pères. 

19.  The  Bible,  in  englissh. 

20.  Plinius. 

21.  Biblia  magna. 

22.  La  Forteresse  de  la  foy. 

23 .  Le  Trésor  des  histoires. 

24.  La  grant  Bible. 

25.  La  Fleur  des  histoires. 

26.  Le  Mirouer  historial. 

27.  Rustican. 

28.  Le  premier  volume  de  Valere. 

29.  Le  second  volume  de  Valere. 

30.  Le  grant  histoire  César. 

31.  L'Istoire  scolasticque. 

13  et  14.  Probablement  14.  B.  viii  et  14.  B.  v  ou  vi. 

17.  Royalms.  14.  B.  v  ou  vi. 

18.  S.  Jérôme,  Vie  des  Pères,  Paris,  i486,  in-fol. 

22.  Royal  ms.  17.  F.  vi.  «  Aveque  belles  peinctures.  Faite  a  Lisle  en 
Flandres  per  Jehan  du  Quesne.  xv.  s.  »  (Casley,  p.  287.)  Il  y  a  un  autre 
exemplaire  de  la  Forteresse  de  la  foy  sous  le  no  19.  E.  iv  du  fonds  royal. 

23.  Brunetto  Latini,  Livj-e  du  Trésor;  Royal  ms.  17.  E.  i  (éd.  Chabaille , 
p.  xxix). 

24.  Sans  doute  la  Bible  historiale.  Royal  ms.  15.  D.  m.  Cf.  S.  Berger,  La 
Bible  française  au  Moyen-Age,  p.  387. 

2).  Cf.  Royal  mss.  16.  F,  vi-vii,  16.  G.  vu  et  18.  E.  vi. 

26.  Royal  ms.  14.  E  i. 

27.  Royal  ms.  14.  E.  vi. 

28-29.  Valere  Maxime;  Royal  mss.  18.  E.  m  et  iv. 

30.  Faits  des  Romains;  Royal  ms.  17.  F.  il,  exécuté  à  Bruges,  pour  le  roi 
d'Angleterre  Edouard  IV,  en  1479.  ^^-  ^-  Meyer,  Les  premières  compilations 
françaises  d'histoire  ancienne,  dans  la.  Romania  (1885),  t.  XIV,  p.  2. 

31.  Quatrième  volume  d'une  Bible  historiale.  Royal  ms.  15.  D,  i,  exécuté  à 
Bruges,  en  1470,  pour  le  roi  d'Angleterre  Edouard  IV.  Cf.  S.  Berger,  La  Bible 
française  au  Moyen-Age,  p.  389-390.  (Voy.  plus  loin,  nos  47-48  et  no  125.) 


MSS.    FRANÇAIS   DES    ROIS   D  ANGLETERRE  7 

32.  Romuleoii. 

33.  Bocace  le  grant. 

34.  La  Cité  de  Dieu,  premier  volume. 

35.  Le  Chemyn  de  vaillance. 
36-38  Lancelot,  en  troys  volumes. 

39.  Le  tiers  volume  Froissard. 

40.  La  Quinte  Course  d'Alexandre. 

41.  Cronicques  de  Pise. 

42.  Methamorfoze. 

43.  Bocace  le  petit. 

44.  Gordeffroy  de  Billon. 

45.  Croniques  d'Engleterre,  le  tiers  volume. 

46.  Hercules. 

47.  Le  premier  volume  de  la  Bible. 

48.  Le  second  volume  de  la  Bible. 

32.  Royal  ms.  19.  E.  vi. 

33.  Boccace,  Cas  des  nobles  hommes  et  femmes  ;  Royal  ms.  18.  D.  vu  ou  14. 
E.  V.  ?  Cf.  les  art.  77  et  43 . 

34.  S.  Augustin,  Cité  de  Dieu,  livres  I-X;  Royal  ms.  17.  F.  m.  Cf.  n"  70. 

35.  Jean  de  Courcy,  Chemin  de  Vaillance;  Royal  ms.  14.  E.  11,  aux  armes 
d'Angleterre  et  exécuté  pour  Edouard  IV.  Cf.  Ward,  Catalogue  of  romances  in 
the  Department  of  niss.  in  ihe  British  Muséum  (1885),  t.  I,  p.  895-902. 

36-38.  Voy.  sur  les  différents  mss.  de  Lancelot  conservés  dans  l'ancien  fonds 
Royal  le  catalogue  précédemment  cité  de  M.  Ward,  p.  345,  suiv. 

39.  Royal  ms.  14.  D.  v.  Cf.  nos  7-1 1. 

40.  Royal  ms.  17.  F.  i.  «  Avec  peinctures  belles...  Escript  par  la  main  de 
Jehan  du  Chesne,  à  Lille,  xv  s.  »  (Casley,  p.  286.)  Il  y  a  deux  autres  exem- 
plaires de  cette  traduction  de  Quinte-Curce  par  Vasco  de  Lucena,  sous  les 
nos  15,  D.  IV  et  20.  C.  m. 

41.  Royal  ms.  16.  G.  i. 

42.  Ovide,  Métamorphoses,  en  15  livres,  etc.;  Royal  ms.  17.  E.  iv. 

43.  Cf.  les  art.  33  et  77.  Peut-être  19.  E.  i? 

44.  Royal  ms.  17.  F.  v. 

45.  Royal  ms.  14.  E.  iv;  aux  armes  d'Edouard  IV.  Cf.  Fr.  Michel,  Rap- 
ports, etc.  (1838),  p.  143-144.  (Voy.  plus  haut,  no  12.) 

46.  Recueil  des  histoires  de  Troie,  Royal  ms.  17.  E.  11;  aux  armes  d'Angle- 
terre, probablement  exécuté  à  Bruges  pour  Edouard  IV.  Cf.  Ward,  Catalogue  of 
romances,  p.  64-66. 

47-48.  Royal  mss.  18.  D.  ix  et  x,  premier  et  second  volumes  d'une  Bible 


ô  HENRI    OMONT 

49.  La  Bible  jusques  au  Psaultier. 

50.  Bien  vivre  et  mourir. 

51.  Biblia. 

52.  Les  Cent  Nouvelles. 

53.  Le  Dialogue  S.  Grégoire. 

54.  Titus  Livius. 

55.  Le  second  volume  du  Propriétaire. 

56.  Le  Jouvencel. 

57.  Le  Propriétaire. 

58.  Le  petit  Froissard. 

59.  Cirus. 

60.  Cronicques  de  France. 
61-65.  Vincent,  en  cinq  volumes. 

historiaîe,  d'une  belle  écriture  flamande,  exécutés  sans  doute  pour  Edouard  IV, 
aux  armes  de  France  et  d'Angleterre.  Le  quatrième  volume  de  cette  Bible  est 
mentionné  plus  haut  (no  31).  Cf.  S.  Berger,  ï.  c. 

49.  Royal  ms.  19.  D.  vi. 

50.  Édition  de  Paris,  Vérard,  1492,  in-fol.  Cf.  no  141. 

52.  Les  Cent  nouvelles  nouvelles.  Paris,  i486,  in-fol. 

53.  Royal  ms.  15.  D.  v. 

54.  Royal  ms.  15.  D.  vi. 

55  et  67.  Barthélémy  de  Glanville,  De  proprietatihts  rerum,  traduction  de 
Jean  Corbichon;  Royal  mss.  15.  E.  m  et  11,  «  escriptes  par  Jo.  Duries, l'an  1482, 
avec  peintures.  »  (Casley,  p.  292.)  Il  y  a  un  autre  ms.  de  ce  traité  sous  le  no  17. 
E.  m,  c'est  l'art.  57. 

56.  Jean  de  Bueil,  Le  Jouvencel  ;  Royal  ms.  16.  F.  i.  C'est  le  ms.  G.  de 
l'édition  de  la  Société  de  l'histoire  de  France,  t.  I,  p.  cccxxvij. 

57.  Cf.  art.  55.  Peut-être  17.  E.  m? 

58.  Royal  ms.  14.  D.  vi. 

59.  Xénophon,  Histoire  de  Cyrtis,  traduction  de  Pogge  et  de  Vasco  de 
Lucena;  Royal  ms.  16.  G.  ix. 

60.  Grandes  chroniques;  Royal  ms.  16.  G.  vi  ou  20.  C.  vu.  Cf.  L.  Delisle, 
Notes  sur  quelques  manuscrits  du  Musée  Britannique,  dans  les  Mémoires  de  la 
Société  de  Thistoire  de  Paris  (1878),  t.  IV,  p.  191  et  212.  Il  y  a  aussi,  sous  les 
nos  20.  E.  i-vi,  un  exemplaire,  en  six  volumes,  des  Grandes  chroniques,  en- 
écriture  flamande  de  la  fin  du  xv=  siècle,  exécuté  très  probablement  pour  le  roi 
d'Angleterre  Edouard  IV.  (Cf.  Delisle,  ihid.,  p.  214.) 

61-65.  Vincent  de  Beauvais,  Miroir  hislorial,  traduit  par  Jean  de  Vignay. 
Paris,  Vérard,  1495-1496,  5  vol.  in-fol. 


MSS.    FRANÇAIS  DES   ROIS   D  ANGLETERRE  9 

66.  Missale. 

67.  Le  premier  volume  du  Propriétaire. 

68.  Cirus  et  Vegece. 

69.  La  Vie  nostre  Seigneur. 

70.  La  Cité  de  Dieu,  premier  volume. 

71.  Cleriadus  et  Meliadus. 

72.  Le  Commentaire  César. 

73.  La  Bible. 

74.  L'Apocalipse. 

75.  Les  quatre  filz  Haymon. 

76.  La  Destruction  de  Troye. 

77.  Bocace  des  nobles  femmes. 

78.  Boece  de  Consolacion. 
79-80.  Merlin,  en  deux  volumes. 

81.  Prophéties  Merlin, 

82.  Mirouer  de  Rédemption. 

67.  Royal  ms.  15.  E.  11.  Cf.  art.  55. 

68.  Xénophon,  Histoire  de  Cyrtis  (cf.  no  59),  et  Vegèce,  Art  militaire,  ou 
Chevalerie;  Royal  ms.  17.  E.  v. 

69.  Royal  ms.  16.  G.  m  :  «  Escript  par  David  Aubert,  en  Gand,  l'an  1479; 
avec  belles  peintures.  »  (Casley,  p.  290.)' 

70.  S.  Augustin,  Cité  de  Dieu,  livres  I-X;  Royal  ms.  14.  D.  i.  Cf.  n°  34. 

71.  Roman  de  Cleriadus  et  de  Meliadice;  Royal  ms.  20.  C.  11.  Cf.  Fr. 
Michel,  Rapports,  etc.  (1838),  p.  129-130,  et  Ward,  Catalogue  of  Romances , 
p.  383-584. 

72.  Royal  ms.  16.  G.  vrii.  «  Translatez  en  Lille,  l'an  1473  >  P^"^  Jehan  de 
Chesne  :  avec  peinctures.  »  (Casley,  p.  291.)  Cf.  P.  Meyer,  Les  premières  com- 
pilations, etc.,  dans  la  Remania,  t.  XIV  (1885),  p.  50. 

73.  Peut-être  le  Royal  ms.  19.  D.  11,  ou  19.  D.  m. 

74.  Royal  ms.  19.  B.  xv.  i 

75.  Royal  ms.  16.  G.  11.  Cf.  Ward,  Catalogue  of  romances,  p.  619-622.  \ 

76.  Guy  Colonna,  Histoire  de  Troie;  Royal  ms.  16.  F.  ix.  Cf.  Ward,  Cata- 
logue  of  romances,  p.  54-57. 

77.  Cf.  art.  33  et  43. 

78.  Royal  ms.  19.  A.  iv. 

79-81.  Merlin.  Paris,  Vérard,  1498,  3  vol.  in-fol.;  le  troisième  volume 
contient  les  Prophecies  de  Merlin. 

82.  L'une  des  éditions  de  1478  et  suiv.  citées  par  Brunet,  Manuel  (5^  éd.), 
V,  480-482. 


10  HENRI   OMONT 

83 .  Gouvernement  des  princes. 

84.  Charles  duc  d'Orléans. 

85-88.  Les  iiij  volumes  des  Cronicques  d'Angleterre  et  de  France. 

89.  L'Epistre  au  roy  Richard  le  second. 

90.  Les  roys  Henry  empereurs. 

91.  Le  Romant  de  la  Roze. 

92.  Le  Dict  des  Saiges. 

93.  L'Ordonnance  de  la  maison  de  Bourgogne. 

94.  Le  Chevaher  de  la  Tour. 

95.  Cronica  Anglie. 

96.  L'ApocaHpse. 

97.  Parvus  Apocalipsis,  cum  expositione  Vegere. 

98.  Imaginacion  de  vraye  noblesse. 

99.  Lancelot  du  Lac. 

100.  Articles  de  paix  entre  France  et  Angleterre. 
loi.  Le  bon  roy  Alexandre. 


83.  Royal  ms.  19.  A.  xx  ou  19.  B.  i? 

84.  Royal  ms.  16.  F.  11.  Cf.  Fr.  Michel,  Rapports,  etc.  (1838),  p.  29-39. 
85-88.  Royal  mss.  20.  E.  i-vi,  exemplaire  des  Grandes  Chroniques  exécuté 

probablement  pour  Edouard  IV  (voy.  plus  haut  11°  60).  Il  y  a  aussi  un  troisième 
volume  des  Chroniques  d'Angleterre  sous  le  no  14.  E.  iv. 
89.  Royal  ms.  20.  B.  vi. 

91.  Royal  ms.  20.  A.  xvil.  Cf.  Ward,  Catalogue  of  Romances,  p.  880-884. 

92.  Royal  ms.  19.  A.  viii. 

93.  Ordonnances  dit.  comté  de  Bourgogne.  Doit,  1490,  in-4. 

94.  Royal  ms.  19.  C.  vu. 
96.  Royal  ms.  19.  A.  11. 

98.  Royal  ms.  19.  C.  viii.  «  Parachevé  le  derrenier  jour  de  juyn,  au  manoir 
de  Shene  [ou  Richmond],  l'an  1496 ^  par  O.  Poulet;  avec  belles  peintures.  » 
(Casley,  p.  298.)  Cf.  John  W.  Bradley,  A  Dictionary  of  miniaturists ,  etc. 
(1889),  t.  III,  p.  92. 

99.  Royal  ms.  20.  D.  m  et  iv,  ou  20.  C.  vi.  Cf.  Ward,  Catalogue  of 
Romances,  p.  350-353. 

100.  Royal  ms.  19.  A.  xvi.  «  Traictie  fait  entre  le  roy  de  France,  d'Engle- 
terre  et  l'Archeduc,  par  Rhethoricque,  le  4  jour  de  juillet  1499;  en  vers. 
Escript  de  la  main  de  Lacquet  de  l'abbé  de  St  Bertin.  »  (Casley,  p.  295.) 

ICI.  Royal   ms.    15.    E.    vi;   aux   armes   d'Angleterre.    Cf.    Fr.    Michel, 


MSS.    FRANÇAIS   DES   ROIS   D  ANGLETERRE  1 1 

102.  L'Istoire  du  roy  Philippe,  filz  de  St.  Loys, 

103.  Le  St.  Gral,  donné  à  la  Royne. 

104.  La  Destruction  de  Thebes. 

105.  Therence. 

106-115.  Les  dix  volumes  Vincent  historial. 
116-117.  Les  deux  volumes  de  la  Mer  des  histoires. 

118.  Le  Mirouer  de  Rédemption. 

119.  La  Légende  dorée. 

120.  Les  Engues. 

121.  Les  PoHticques  et  Yconomicques. 

122.  Marcus  Tulius. 

123.  Jason,  et  l'Arbre  des  batailles. 

124.  Le  Dialogue  M^  Alain. 

125.  La  Bible,  en  partie. 

126.  Spéculum  de  Confession. 

127.  Fables  de  Ysopet  et  Orthea. 

Rapports,  etc.  (1838),  p.  63-64.  Il  y  a  trois  autres  manuscrits  du  Roman 
d'Alexandre  sous  les  nos  ig.  d.  i,  20.  A.  v.  et  20.  B.  xx.  Cf.  Ward,  Catalogue 
of  Romances,  p.  123,  suiv. 

102.  Royal  ms.  20.  C.  vir. 

103.  Royal  ms.  14.  E.  m.  Cf.  Ward,  Catalogue  of  Romances,  p.  341-342. 

104.  Royal  ms.  20.  D.  i.  Faits  des  Romains,  commençant  à  l'histoire  de 
Thèbes.  Cf.  P.  Meyer,  Les  premières  compilations,  etc.,  dans  la  Remania,  t.  XIV 
(1885),  p.  50. 

105.  Therence,  en  françois.  Paris,  Vérard  (vers  1500),  in-fol. 

106-115.  Sans  doute  l'édition  du  Spéculum  quadruplex  de  Vincent  de  Beau- 
vais  (Strasbourg,  J.  Mentelin,  1473  et  1476),  7  volumes  grand  in-fol.,  ordi- 
nairement divisés  en  10  volumes. 

116-117.  Paris,  Vérard,  1488,  2  vol.  in-fol. 

118.  Cf.  no  82. 

119.  Royal  ms.  19.  B.  xvii. 

120.  Livre  des  saints  anges  du  franciscain  François  Ximenès;  Royal  ms.  16. 
G.  IV. 

121.  Aristote,  Politiques  et  Yconomiques,  traduction  de  Nicole  Oresme.  Paris, 
Vérard,  1489,  in-fol. 

123.  Honoré  Bonnet,  Arhre  des  batailles;  Royal  ms.  20.  C.  viii. 

124.  Alain  Chartier,  Dialogue  de  la  calamité  française  ;  Royal  ms.  19.  A.  xii. 

125.  Royal  ms.  i.  A.  xx. 


12  HENRI    OMONT 

128.  Les  Faiz  M^  Alain. 

129.  Le  Champion  des  Dames. 

130.  Boece  de  Consolacion. 

131.  Statutz. 

132.  La  Somme  ruraL 

133.  Vita  et  gesta  Willelmi,  ducis  Normannomm 

134.  Delin  de  Maience. 

135.  Tule  des  Offices. 

136.  Galien  restauré. 
.T37.  Carte. 

138.  Livre  des  traictez  entre  les  roys  Jehan  de  France,  le  roy 

David  d'Ecosse  et  le  roy  Edouard  le  tiers. 

139.  Missalia. 

140.  Le  Débat  de  FéHcité. 

141.  L'Art  de  vivre  et  bien  mourir. 

142.  Melusine  et  Raymondin. 

143.  —  A  la  fin  du  libvre  de  Mandeville,  présenté  au  roy  d'An- 

gleterre par  celluy  qui  le  composa,  est  escript  ce  qui 
ensuit  : 

128.  Les  fais  maistre  Alain  Charticr...  Paris,  1489,  in-fol. 

129.  Martin  Le  Franc,  le  Champion  des  Dames.  (S.  l.  n.  d.),  in-fol. 

130.  Royal  ms.  20.  A.  xix. 

131.  Statutz  d'Angleterre,  des  rois  Edouard  III,  Richard  II,  Henri  IV  et 
Henri  V,  en  français;  Royal  ms.  19.  A.  vu.  Il  y  a  d'autres  manuscrits  de 
statuts  d'Angleterre,  en  français,  sous  les  nos  i^.  A.  xiv  et  20.  A.  vu. 

132.  Jean  Boutillier,  Somme  rurale.  Bruges,  Colard  Mansion,  1479,  in-fol- 

134.  Doon  de  Mayence.  La  fleur  des  batailles  Doolin  de  Maience.  Paris, 
Vérard,  1501,  in-fol. 

135.  Royal  ms.  15.  A.  vi. 

136.  Galien  reihoré.Fa.ns,  Vérard,  1500,  in-fol. 

137.  Royal  ms.  20.  A.  ix. 

138.  Royal  ms.  20.  D.  x. 

141.  Paris,  Vérard,  1496,  in-fol.  Cf.  art.  50. 

142.  L'une  des  éditions  de  Melusine  de  Jean  d'Arras,  de  1478  et  suiv.,  citées 
par  Brunet,  Manuel  {^f^  éd.),  III,  519-520. 

143.  Royal  ms.  20.  B.  x.  Cf.  aussi  Tlie  Voiage  and  Travaile  of  sir  John  Maunde- 
vile,  éd.  J.-O.  Halliwell  (Londres,  1866,  in-8),  p.  x  et  suivantes. 


MSS.    FRANÇAIS   DES   ROIS   d' ANGLETERRE  I3 

La  coppie  de  la  lettre  mandée  ovesque  cest  escript  a  très  noble 
prince  monseigneur  Edouard  Windesore,  roy  d'Angleterre  et  de 
France,  par  monsieur  Jehan  de  Mandeville,  aucteur  susdict. 

Principi  excellentissimo ,  pre  cunctis  mortalibus  precipue 
venerando,  domino  Edwardo,  divina  providencia  Francorum  et 
Anglorum  régi  serenissimo,  Hibernie  domino,  Acquitanie  duci, 
mari  ac  ejus  insulis  Occidentalibus  dominanti,  Christianorum 
eufiimie  et  ornatui,  universorumque  arma  gerentium  tutori,  ac 
probitatis  et  strenuitatis  exemple,  principi  quoque  invicto,  mira- 
bilis Alexandri  sequaci,  ac  universo  orbi  tremendo,  cum  reveren- 
cia,  non  qua  decet,  cum  ad  talem  et  tantam  reverenciam  mynus 
sufficientes  extiterint,  sed  qua  parvitas  et  possibilitas  mittentis  ac 
offerentis  se  extendun,  [contenta  tradantur.] 


I 


REMARQUES 

SUR   LES 

RÉDACTIONS    DIVERSES 

D'UNE  CHANSON  DU  XIIP  SIÈCLE 
Par  GÉDÉON  HUET 


La  chanson  dons  nous  donnons  le  texte  à  la  suite  de  ces 
remarques  a  été  publiée  plusieurs  fois,  mais  n'a  jamais  été  l'objet 
d'un  travail  réellement  critique.  Le  but  de  ces  remarques  est  de 
mettre  en  lumière  les  divergences  singulières  que  peut  offrir  le 
texte  d'une  seule  pièce  quand  on  compare  les  familles  de  chanson- 
niers où  elle  se  trouve. 

La  pièce  que  nous  publions  se  trouve  dans  deux  ou,  si  Ton 
veut,  dans  trois  familles  de  manuscrits^  :  i°  B^  Pb^^  ;  2°  Pa,  Pb4, 
Pb^,  Pb^7;  3°  Pbs  (sous-famille  très  divergente  de  la  seconde 
famille).  —  La  seconde  et  la  troisième  famille  offrent,  à  partir 
de  la  quatrième  strophe ,  une  version  entièrement  différente  de 
celle  de  B^  (Pb^^  donne ,  pour  cette  pièce ,  un  texte  trop  incom- 
plet pour  infirmer  ou  confirmer  la  leçon  de  B^). 

Considérons  d'abord  la  leçon  des  deux  dernières  familles.  — 
Ces  deux  familles  ont  en  commun  4  strophes;  chacune  des  deux 
familles  donne  une  cinquième  strophe,  mais  celle  de  Pa,  etc., 
diffère  de  celle  donnée  dans  Pb5. 

Pour  chaque  strophe  on  peut  donner  la  formule  :  ababababa, 
vs.  1-8  ont  5  syll.;  vs.  9  a  3  syll.  (str.  III),  4  syll.  (str.  II,  IV,  V, 
VI)  ou  5  syll.  (str.  I). 

I.  Je  suis,  ici  et  dans  les  variantes,  la  notation  de  M.  Raynaud,  Bibliographie 
II,  p.  45  (no  433). 


l6  G.    HUET 

En  combinant  les  deux  familles  on  obtient  six  strophes.  En 
comparant  les  rimes  on  obtient  : 

Rimes  a. 

^       T    TT  I  esté,  chanté,  a:ré,  mandé,  volante 
Str.  I,  II  f  ,      , 

\  nez,  grevez,  donez,  pense,  ae. 

rant,  semblant,  remirant,  grant,  chant, 
chantant,  sant,  noiant,  vivant,  talant. 


Str.  III,  IV 


c.     TT-  t;-t  i  merci,  trai,  di,  fi,  affi. 
Str.  V.  VI  r  •      J     •  •  •      r   ■ 

[  soirir,  desir,  servir,  partir,  finir. 


Rimes  b. 


ç,      T   TT  (  joie,  esforçoie,  soie,  doie. 
otr.  1,  11  ^  .  •      1      •      1  • 

(  mestroie,  ravoie,  dévoie,  doie. 


Str.  III,  IV 


debonaire,  atraire,  viaire,  taire, 
guère,  retraire,  traire,  faire. 


Str   V  VI  i  ^^^'  ^'^"^'  "^^^'  ^^^^ 

1  mie,  envie,  oblie,  mie. 

En  comparant  ces  groupes  de  rimes ,  on  voit  que ,  pour  les 
rimes  b,  le  groupement  des  strophes  est  nettement  2  +  2  +  2  ; 
pour  les  rimes  a,  on  ne  peut  obtenir  un  groupement  semblable 
qu'en  substituant  dans  les  strophes  I-II  et  V-VI  les  assonances  aux 
rimes  (é,  ez  —  i,  ir)  ^ 

Malgré  ces  irrégularités,  la  leçon  des  manuscrits  Pa,  PH,  Pb5, 
Pb^,  Pb^7  donne  un  texte  logique ,  dont  la  structure  se  laisse 
ramener  à  un  principe  général. 

Il  n'en  est  pas  de  même  de  celui  qu'offre  le  manuscrit  B^. 
Après  trois  strophes  qui  correspondent  à  la  première  version, 
B^  donne  quatre  strophes,  analogues  pour  la  longueur  des  vers 
(vs.  9  est  variable  :  IV,  V,  4  sylL;  VI,  VII,  3  syll.)  et  pour 

I.  A  l'intcrieur  de  str.  II  on  ne  peut,  pour  les  rimes  a,  obtenir  des  rimes 
exactes  que  quand  on  adopte  pour  vs.,  contre  tous  les  mariuscrits  la  leçon  de 
M.  Scheler,  Trouvères  belles,  II,  45  :  Deus,  tant  bor  sont  né. 


UNE   CHANSON   DU   XIII^   SIECLE  I7 

renchaînement  des  rimes  aux  strophes  communes  aux  deux  rédac- 
tions, mais  présentant  les  rimes  suivantes  : 

Rimes  a  :  amer,  amera,  truis,  avoir,  vivant  —  cuer,  fuer,  amor, 

departoit,  fuer  —  beauté,  vivant,  pensa,  forma,  a  — 

envoi,  moi,  tient,  amai,  sai. 
Rimes  b  :  amie,  mie,  cortoisie,  amie  —  boidie,  partie,  compai- 

gnie,  vie  —  mise,  assise,  mestrie,  vivre  —  amie,  mie, 

oblie,  vie. 

On  remarquera  d'abord  que  les  rimes  de  strophe  IV  de  B^ 
diffèrent  de  celles  de  str.  III  commune  aux  deux  rédactions  (ant, 
eré).  —  Quant  aux  rimes  des  strophes  IV-VII  comparées  entre 
elles,  pour  les  rimes  b  qui  se  laissent  le  plus  facilement  ramener 
à  un  type  commun,  nous  avons  des  rimes  en  te  dans  les  str.  IV, 
V,  VII;  pour  la  strophe  VI,  nous  n'obtenons  un  enchaînement 
régulier  qu'en  admettant  que  l'auteur  aura  voulu  donner  des 
assonances  féminines  en  i,  non  des  rimes;  et  cette  supposition 
nous  autorise  à  admettre  que  dans  ces  quatre  strophes  la  rime  b 
paraît  au  besoin  être  une  assonance  en  i.  Malheureusement,  la 
comparaison  des  rimes  a  donne  des  résultats  si  peu  satisfaisants 
qu'on  se  demande  par  quel  artifice  on  pourra  amener  quelque 
régularité  dans  ce  désordre  :  même  les  conjectures  les  plus  har- 
dies ne  pourront  ramener  à  un  principe  fixe  les  rimes  extraordi- 
naires des  str.  IV  et  VII.  On  se  demande  si  le  poète  n'a  pas  eu 
l'intention  de  donner  quatre  strophes  de  quatre  vers  rimant 
(asson.),  en  ie,  suivis  d'un  vers  plus  court  de  3  ou  4  syll.  — 
Cependant  on  peut  admettre  qu'il  y  a  une  certaine  tendance  vers 
la  rime  dans  les  str.  V  (cuer,  fuer,  fuer),  VI  (pensa,  forma,  a), 
VII  (amai,  sai). 

Il  semble  probable  que  l'auteur  de  la  version  de  B-  aura  eu 
sous  les  yeux  un  texte  incomplet  de  la  version  de  Pa,  Pb4,  etc., 
comprenant  trois  strophes  ;  qu'il  aura  ajouté  à  ce  fragment 
quatre  strophes  de  sa  propre  invention  ;  strophes  construites,  en 
général,  comme  les  strophes  authentiques,  mais  où  les  vs.  2,  4, 
6,  8  avaient  la  même  rime  ie  (ou  Tasson.  féminine  en  f),  tandis 
que  dans  la  pièce  originale  les  strophes  rimaient  plus  ou  moins 

MÉLANGES.  2 


l8  G.    HUET 

exactement  deux  à  deux.  —  Pour  les  vers  impairs,  l'auteur  de 
cette  nouvelle  rédaction  considérait  la  rime  comme  admissible, 
mais  non  comme  nécessaire. 

Les  quelques  strophes  (I,  II,  IV)  corrompues  que  donne  le  ms. 
Pb^2  sont  d'une  autre  main  que  le  reste  et  paraissent  avoir  été 
ajoutées  plus  tard  de  mémoire  :  c'est  ce  qui  semble  résulter  de  la 
transposition  des  vs.  6-9  des  deux  premières  strophes. 

La  pièce  est  attribuée  dans  B  ^  à  Gace  Brûlé  :  cette  attribution 
est  inadmissible,  vu  le  mélange  des  rimes  en  eut  et  ant  dans  les 
str.  III  et  IV  de  la  première  rédaction.  —  La  str.  IV  a  été  citée 
comme  une  preuve  de  la  justesse  de  l'attribution  de  la  pièce  à 
Gace  par  Tarbé,  Chansonniers  de  Champagne,  p.  xiv  :  il  est 
évident  que  dans  cette  strophe  Gace  n'est  pas  nommé  comme 
auteur,  mais  au  contraire  cité.  Le  passage  cité  ne  se  retrouve  pas 
d'ailleurs  dans  les  pièces  de  Gace  qui  nous  ont  été  conservées.  — 
Dans  Fa  et  Pb^7  la  pièce  est  attribuée  à  Aubin  de  Sezanne,  dans 
Pb4  à  Gontier  de  Soignies.  L'auteur  reste  douteux.  Le  style 
simple,  presque  populaire,  de  certains  passages  (str.  III,  V  de  la 
première  rédaction)  est  frappant. 

RÉDACTION    I 
I 

Lonc  tans  ai  esté 
en  ire,  sans  joie 
et  si  ai  chanté; 
mes  je  m'esforçoie; 
or  me  vient  a  gré 
6     que  renvoisiez  soie  : 
qu'amor  m'a  mandé 
que  servir  la  doie 
à  sa  volante. 

Rédaction  I.  —  i  Pb"  iriez  est  sens  j.  —  3  et  si]  Pb5  assez.  —  4  Pb'=  anfor- 
soie.  —  5  leçoti  de  tous  les  niss.  [lors  B']  sauf  Pb"  tous  mi  seu  donnais.  —  6-9 
vs.  6-9  de  str.  II  dans  Pb'^  —  6  Pa,  Pbs  ienuoisiez.  —  7  m'a]  B=  mont. 
—  7  mandé]  Pb>  mostrey.  —  8  Pb5  que  ie  la  seruoie. 


UNE   CHANSON   DU   XIII^   SIECLE  I9 

II 

I     Deus!  tant  buer  fu  nez 

cui  amor  mestroie; 

que  s'il  est  grevez 

tant  bel  le  ravoie  ; 

toz  m'i  sui  donez  ; 
é     se  morir  dévoie 

n'ai  pas  en  pensé 

que  partir  n'en  doie 
en  mon  aé. 

m 

Dame,  a  vos  me  rant, 
franche,  debonaire  ; 
par  un  beau  semblant 
me  poez  atraire  ; 
quant  vois  remirant 
6     vostre  cler  viaire, 
joie  en  ai  si  grant 
que  ne  m'en  puis  taire  : 
por  ce  chant. 

IV 

Gaces  en  chantant 
dit  que  n'aime  guère 
qui,  por  mal  qu'il  sant, 

II  2  Pb4  Pb*  cil  quamours.  —  3  Pb  5  sic.  B^  quant  est  deuoies.  Pb'= 
car  sil  est  guilleis.  Pa  Pb*  car  quant  sont  greue.  Pb'7  car  quant  a  g.  —  46  = 
tantost  lou  rauoie.  Pb"  ancor  serait  moie.  Pb5  de  legier.  rapaie.  —  5-9 
Pb"  vs.  5-9  de  str.  I.  —  s  Pa  Pb5  Pb^  Pb'v  ;  done.  —  7  B?  Pb"  penseir.  — 
8  Pb^  men  doie. 

m  Pb"  ïa  str.  manque.  —  i  Pb5  bêle  a  vos  maten.  —  3  B=  douz.  —  4  Pb5 
me  poez  lie  faire.  —  6  B  ^  vo  très  cleir  v. 

IV  I  Pa  Pascot.  Pb*  Gascot.  Pb '7  Bascot.  Pb5  Gascot.  Pb"  Gaices.  — 
I  Pb"  dist  chantant.  —  2  Pb5  sic.  Pb"  que  cil  naimet  gaire.  Pa  Pb*  Pb'7  dit 
cil  ne  uit  gaires.  Pb*  dit  sil  uenist  gaire.  —  3  Pb"  ke  dou  mal  kisant. 


20  G.    HUET 

se  cuide  retraire; 
moi  n'est  à  noient 
6     de  toz  les  maus  traire 
se  je  à  mon  vivant 
pooie  rien  faire 
à  son  talant. 


V 


Fine  amor,  merci, 
en  vos  est  ma  vie; 
bien  m'avez  traï, 
se  n'ai  vostre  aïe  ; 
à  toz  Sainz  le  di  : 
se  je  pert  ma  mie 
en  Deu  ne  me  fi 
ne  siens  ne  sui  mie; 
ensi  l'affi. 

VI 

Dame,  por  sofrir 
ne  porroie  mie; 
rien  tant  ne  désir 
ne  plus  n'ai  d'envie 
j'ai  cuer  de  servir 
vos  cui  pas  n'oblie; 
je  n'en  quier  partir, 
ainz  voudrai  ma  vie 
en  ice  fenir. 


4  Pb"  se  ueut  arlef  t.  Pb*  s'en  bee  a  r.  —  5  Pb  s  moi  nest  il  néant.  — 
6  Pb  s  se  ja  por  mal  traire.  —  5-9  dans  Pb'-  moût  en  seus  ioians.  se  ja  li  peus- 
plaire,  ne  li  ujent  an  greit.  choze  ke  ie  face,  en  mon  uiuant. 

V  dans  Pa  Pb  4  Pb  ^  Pb  '7.  _  4  Pb  4  sen  ai,  —  7  Pb'7  quen  riens.  —  8  Pb  't 
ne  ne  uiurai  mie. 

VI  Dans  Pb?. 


UNE   CHANSON   DU   XIII^  SiÈCLE  21 

RÉDACTION    II 
(Str.  I-III,  voyez  rédaction  I.) 

IV 

Se  je  vuel  amer, 
j'ai  trové  amie 
qui  bien  m'amera; 
ce  n'i  faura  mie; 
mais  en  mi  ne  truis 
sens  ne  cortoisie 
par  quoi  doie  avoir 
si  loial  amie 

en  mon  vivant. 


Je  l'aim  de  fin  cuer, 
sens  nulle  boidie, 
ne  ia  à  nul  fuer 

n'en  serai  partie  ;  , 

sa  loial  amor 
6     de  sa  compaignie; 
s'ele  en  departoit 
j'auroie  ma  vie 
jetée  fuer. 

VI 

Si  très  grant  beauté 
a  Deus  en  li  mise 
qu'en  femme  vivant 
tant  n'en  ait  assise, 

Rédaction  IL  —  IV  2  B-  ia.  —  36^  ke.  —  marnerait.  —  4  B'  seni  faurait. 

V  3  B^  iai.  —  3-5  //  faut  p.  e.  lire  :  ne  ia  à  nul  fuer.  nen  sera  partie,  ma 
loial  amor.  de  sa  compaignie.  —  7  B'  celle. 

VI  I  B=  biaulteit.  —  2  B-  ait. 


22  G.    HUET 

5     nature  i  pensa 

par  si  grant  mestrie, 
kant  il  la  forma 
nule  ke  soit  vive 
tant  n'en  a. 

VII 

Chanson ,  je  t'cnvoi 
à  ma  douce  amie; 
prie  li  por  moi 
ke  ne  m'oblit  mie; 
car  la  mort  me  tient 
s'ele  m'i  oblie  ; 
nule  tant  n'amai 
en  toute  ma  vie 
bien  lo  sai. 

5  B'  pensait.  —  7  B^  formait.  —  9  B-  ait 


LE 


FABLIAU    DE    RICHEUT 

Par   JOSEPH    BÉDIER 


Bien  que  ni  l'auteur  ni  le  copiste  ne  nomment  du  nom  de 
tabliau  le  curieux  poème  de  RicJxut^,  c'est  bien  l'étiquette  qui  lui 
convient;  et,  dès  lors,  il  mérite  une  attention  toute  spéciale  :  car 
de  tous  les  fabliaux  qui  nous  sont  parvenus ,  il  est  sensiblement 
le  plus  ancien.  Le  caractère  archaïque  de  la  langue  suffirait  à  lui 
assurer  cette  priorité,  si  un  vers  du  poème  ne  nous  permettait  de 
le  dater  avec  précision  :  il  a  été  composé  en  1159^.  On  peut  con- 
jecturer qu'à  cette  date  le  genre  était  encore  très  voisin  de  sa 
naissance.  En  effet,  la  forme  strophique  du  poème  nous  permet, 
à  elle  seule,  de  croire  qu'il  n'a  pas  eu  beaucoup  de  devanciers  ni 
de  contemporains.  Il  est  écrit  en  strophes  de  trois  vers ,  où  un 
vers  de  quatre  syllabes  succède  à  deux  vers  octosyllabiques  rimant 

I.  N<ftn<au  RtcueH  de  fabliaux  et  cottks,  p.  p.  Méon,  t.  I,  p.  58-79. 

z .  Au  vers  990,  le  héros  du  poème  s'en  va 
...Eh-oit  a  Tolose 
Que  li  rois  Henris  tant  golose. 
Il  faut  donc  que  la  date  du  fabliau  soit  exaaement  celle  de  l'expédition  entre- 
prise contre  Toulouse  par  le  roi  Henri  II  Plantagenet  :  or,  cette  date  est  1 1 59. 
Q".  Radulfus  de  Diceto,  Ymag^ims  bistcriarum  :  «  M.C.LIX.  Rex  Angl.  Henricus 
duiit  exerdtum  versus  Tolosam  et  cepit  ca,sîella  fortia  vicina  ejus,  rege  Fran- 
ciae  commorante   interius  jugiter  in  Tolosa,  et  ob  reverentiam  praesentiae 
ipsius  dictus  est  Rex  Angliae  ipsam  ci\TUtem  Tolosam  non  assiluisse.  »  Script, 
rer.  Brilann.  RfkiuIJi  O'pera  bislcrica,  éd.  Stubbs,  t.  I,  p.  30}.  —  M.  G.  Paris,  dans 
son   Tableau  Je  h  litt.  fr.  au  nioyicn  dge,  fixe  à  u  j6 ,  pour  des  raisons  que 
j'ignore,  b  date  de  la  composition  de  Rkheut. 


24  J.    BEDIER 

ensemble;  le  petit  vers  qui  termine  le  tercet  rime  à  son  tour  avec 
les  deux  octosyllabes  suivants  (8a8a4b,  8b8b4c)  ^,  etc.  C'est  un 
rythme  ingénieux,  qui  donne  au  poème  je  ne  sais  quelle  allure 
spirituelle,  ironique;  mais  il  est  difficile  et  compliqué,  et  l'on 
doit  croire  que  le  genre  a  dû  adopter  de  très  bonne  heure  ces 
commodes  octosyllabes  rimant  à  rimes  plates,  le  mètre  si  cher  à 
tous  nos  conteurs  légers,  si  précieux  aux  poètes  médiocres.  Wace, 
Beroul,  en  attendant  Marie  de  France  et  Chrétien  de  Troyes, 
en  avaient  déjà  fait  le  mètre  presque  exclusif  du  récit,  et  si  nous 
ne  le  rencontrons  pas  dans  Richeut,  c'est  sans  doute  que  le  genre 
des  fabliaux,  encore  embryonnaire,  n'était  point  déjà  asservi  à 
des  normes.  Ce  n'est  pas  que  nous  possédions  vraiment  en 
Richeut.  l'archétype  de  nos  fabliaux  :  déjà  à  cette  époque  les 
poèmes  analogues  paraissent  n'avoir  pas  été  très  rares.  Sans 
recourir  aux  témoignages  que  je  compte  grouper' ailleurs  sur  ces 
fabliaux  primitifs,  à  n'interroger  que  notre  poème,  on  s'aperçoit 
qu'il  a  existé  plusieurs  autres  contes  qui  mettaient  en  scène  le 
type  de  la  jongieresse  d'amour  Richeut.  Sans  quoi,  que  signifient 
les  vers  du  début  : 

Or  faites  pais,  si  escotez, 
Qui  de  Richeut  oïr  volez. 
Soventes  foiz  oï  avez 
Conter  sa  vie. 

Et  que  signifient  ces   rappels   d'événements  à  peine  indiqués, 

I.  Telle  paraît  du  moins  être  la  forme  typique  des  strophes  du  poème,  mais 
il  s'en  faut  que  cette  forme  soit  observée  avec  rigueur,  et  les  strophes  qui 
diffèrent  de  ce  schème  sont  presque  aussi  nombreuses  que  les  régulières. 
Ainsi ,  à  ne  considérer  que  les  45  premières  strophes ,  les  petits  vers  de 
quatre  syllabes  sont  séparés  neuf  fois  par  trois  vers  octosyllabiques  au  lieu  de 
deux  (str.  i,  2,  4,  5,  7,  11,  16,  25,  26);  deux  fois  par  quatre  vers  (str.  14, 
31),  trois  fois  par  un  seul  (str.  33,  36,  42).  En  plus  d'un  cas  on  peut  supposer 
qu'un  vers  a  été  ajouté  ou  retranché  et  ramener  la  strophe  au  type  général.- 
Mais  le  plus  souvent  elle  résiste  à  ces  additions  ou  à  ces  suppressions,  et  il  faut 
admettre  soit  que  le  poète  s'est  permis  d'entremêler  deux  ou  trois  systèmes 
strophiques  différents,  soit  peut-être  que  la  pureté  primitive  de  la  versification  a 
été  altérée  parla  tradition  orale  des  jongleurs. 


LE    FABLIAU    DE   RICHEUT  2$ 

comment  Richcut  fut  nonne  et  s'enfuit  du  couvent  avec  un  prêtre 
qui  fut  pour  elle  démembré,  occis  et  damné  ',  comment  elle  dupa 
un  certain  dan  Guillaume  dont  il  n'est  plus  question  par  la 
suite 2?  Ces  événements  sont  obscurs  pour  nous,  mais  devaient 
être  de  claires  allusions  à.  des  récits  déjà  entendus  :  il  a  dû  exister 
tout  un  petit  cycle  de  la  ménestrel  Richcut,  dont  l'une  des  branches 
était  le  Moniage  Richcut.  Mais  puisque  ces  poèmes  sont  perdus  et 
que  Richcut  en  reste  le  plus  ancien  spécimen,  il  peut  être  inté- 
ressant, pour  en  tirer  quelques  indications  sur  la  forme  primi- 
tive et  l'évolution  du  genre,  d'interroger  cet  ancêtre  vénérable, 
—  vénérable  par  sa  date  seulement,  —  de  nos  fabliaux.  Au  moins 
je  vais  traiter  d'une  étrange  matière,  et  il  est  sage  de  répéter 
l'excuse  naïve  du  trouvère  de  Richcut  : 

Vos  qui  entendez  nos  raisons, 
Pardonez  nos  s'ensi  parlons  : 
Tels  est  l'estoire  3. 

Le  plus  ancien  de  nos  fabliaux  en  est  peut-être  aussi  le  plus 
cynique.  C'est  l'histoire  brutale  d'une  fille  de  joie,  Richeut,  qui 
dupe  ses  amants  et  fait  endosser  à  un  nombre  indéfini  d'entre  eux 
la  paternité  d'un  fils  qui  lui  est  né  ;  elle  fait  elle-même  l'éduca- 
tion de  ce  fils,  et  le  petit  Sansonnet  grandit  en  force  et  en  science 
du  mal  jusqu'à  lutter  avec  sa  mère  elle-même  dans  l'art  de  vivre 
grassement  de  l'amour.  De  Richeut  aux  contes  de  Jean  de  Condé, 
les  jongleurs  sauront  perfectionner  l'intérêt  des  intrigues ,  le 
comique  des  situations.  Mais  pour  la  peinture  réaliste  des  types 
et  des  mœurs,  pour  la  vérité  de  l'observation  cruelle,  ils  paraissent 
avoir  atteint  du  premier  coup  le  genre  spécial  de  perfection 
qu'ils  recherchent.  A  cet  égard,  Richcut  n'est  pas  seulement  un 
exemplaire  isolé  des  fabliaux  archaïques  perdus;  il  est  le  modèle 
des  fabliaux  conservés,  qui  reproduiront,  sans  le  surpasser,  ce  tour 
d'imagination  caricaturale  et  de  gaieté  cynique.  Voici  deux  com- 

1.  V.  54  ss, 

2.  V.  54  ss. 

3.  V.  952. 


26  J,    BÉDIER 

mères  du  xii^  siècle,  Richeut  et  Herselot,  la  maîtresse  et  la  ser- 
vante, qui  discutent,  moitié  crédules,  moitié  sceptiques,  par 
quelles  sorcelleries  et  quelles  «  charaies  »  elles  charmeront  leurs 
amants,  s'il  vaut  mieux  leur  faire  boire  des  herbes,  ou  écrire  des 
lettres  magiques  avec  du  sang  et  de  l'encre.  Les  voici  à  leur 
miroir,  qui  se  fardent  de  blanc  et  de  vermillon , 

Por  ce  que  du  natural  sanc 
Poi  i  avoit; 

ou  bien,  qui  font  bombance  «  de  claré,  de  nieles,  de  pevrée, 
d'oublées,  de  fruit  et  de  parmainz  ».  Richeut,  devenue  mère,  va 
faire  ses  relevailles.  Quoi  de  mieux  observé  que  ce  désir  de  la 
courtisane  de  ressembler  à  une  vraie  dame?  Elle  tient  à  aller  à 
la  messe ,  à  y  faire  son  offrande  :  le  visage  clair  et  vermeil ,  en 
grande  toilette,  portant  un  manteau  vair  et  un  chainse  nouveau, 
dans  sa  dignité  de  bourgeoise,  elle  passe  par  les  rues,  fière  ;  «  sa 
longue  queue  va  traînant  dans  la  poussière,  »  et  les  bourgeois, 
accourus  sur  le  pas  de  leur  porte,  admirent.  Le  digne  fils  d'une 
telle  mère.  Sansonnet,  nous  apparaît  à  son  tour,  les  mains  belles 
et  fines,  «  lacé  dans  sa  ceinture  à  longues  franges,  »  respirant 
une  grâce  malsaine  de  mignon.  Le  poète  nous  dit  comment  il 
a  été  élevé;  il  nous  raconte  ses  enfances,  et  qui  sait?  si  profonde 
est,  dans  tout  le  libre  moyen  cage,  la  confusion  des  genres,  des 
publics,  de  l'esprit  chevaleresque,  précieux,  gaulois,  du  bas  et 
du  noble,  que  peut-être,  le  même  jour,  devant  la  même  assem- 
blée, le  même  auteur  récitait  l'histoire  d'un  autre  héros,  les 
«  enfances  »  du  petit  Vivien.  Les  enfances  de  ce  Sansonnet, 
dont  un  bourgeois,  un  chevalier,  un  prêtre  et  quelques  autres 
s'enorgueillissent  paternellement,  sont  dignes  de  chacun  de  ses 
nombreux  pères  putatifs  :  il  fait  honneur  au  prêtre  par  sa  par- 
faite connaissance  de  son  psautier,  de  la  grammaire,  par  son  art 
à  chanter  «  les  conduits  et  les  sozchanz  »  ;  il  a  tant  appris  par  son 
clair  sens  qu'il  est  dialecticien  ;  il  est  bien  aussi  le  fils  du  cheva- 
lier, si  élégamment  il  sait  «  s'afichier  »  sur  ses  étriers,  composer 
des  sonnets,  des  serventois  et  des  rotruenges,  jouer  de  la  citole  et 
de  la  harpe,  dire  des  lais  bretons;  il  est  le  fils  du  bourgeois  encore, 


LE   FABLIAU    DE    RICHEUT  T] 

car  il  sait  compter  mieux  que  personne,  et  des  vilains  aussi,  car 
il  sait  tricher  aux  dés  et  boire  d'autant.  Voici  que  déjà  il  pos- 
sède les  sept  arts,  et  quelques  autres  encore;  la  science  de  vivre, 
c'est-à-dire  Li  science  d'aimer  à  bon  profit,  il  croit  l'avoir 
apprise  dans  ses  livres  et  allègue  les  «  bons  auteurs  »  : 

...  Que  moult  en  cuide 
Sansonnez  savoir  par  Ovide. 

Mais  sa  mère,  «  maistresse  de  lecherie,  »  lui  donnera  le  trésor 
plus  précieux  de  son  expérience.  Dans  les  nobles  chansons  de 
geste,  quand  un  chevalier  nouvellement  adoubé  quitte  le  château 
paternel  et  s'en  va  quérir  les  aventures  par  le  vaste  monde,  il  est 
d'usage  que  sa  mère  lui  dicte  ses  nouveaux  devoirs,  l'endoctrine 
avant  le  dernier  adieu,  et  le  chastie.  De  même  Richeut  ne  laissera 
point  partir  son  fils  sans  lui  enseigner  sa  morale  spéciale  :  il  doit 
toujours  «  parler  courtoisement,  agir  férocement,  toujours  pro- 
mettre aux  femmes  et  leur  devoir  toujours.  »  Et  le  voilà  parti 
pour  les  pays,  levant  sur  les  femmes  qu'il  «  afole  »  «  impôts  et 
tonlieux,  »  courtois  dant  les  demeures  seigneuriales,  ivrogne  et 
batailleur  dans  les  tavernes,  moine  blanc  à  Clairvaux  d'où  il 
emporte  les  croix  et  les  calices  d'or,  prêtre  et  chapelain  à 
Wincester  d'où  il  enlève  une  abbesse  qu'il  abandonne  et  qui 
devient  jongleresse;  c'est  lui  qui  porte  les  messages  des  amants, 
qui  fait  dolentes  les  épouses  et  les  jeunes  filles  ;  et  s'il  les  met  à 
mal,  «  peu  lui  chaut,  mais  qu'il  gagne!  »  N'y  a-t-il  pas  une 
véritable  puissance  poétique  dans  ce  prototype  malsain  de  don 
Juan,  élégant  et  cynique,  si  gracieux,  si  féroce,  et  qui  entend  si 
artistement  le  struggk  for  life  ? 

Ce  caractère  qui  marque  le  plus  ancien  fabliau  conservé,  à 
savoir  la  vérité  effrontée  de  l'observation,  la  vision  réaliste  d'un 
monde  interlope,  l'exactitude  dans  la  peinture  des  mœurs,  et 
spécialement  des  mauvaises  mœurs,  restera  l'un  des  signes  distinc- 
tifs  du  genre  au  cours  de  son  histoire  :  tel  le  poème  de  Richeut, 
tels  les  fabliaux  du  xiii^  et  du  xiv^  siècle ,  et  il  ne  saurait  être  ici 
question  d'une  évolution.  Par  un  autre  trait  encore,  Richeut 
ressemble  aux  fabliaux  postérieurs  :    c'est    que  l'intention    du 


28  J.    BÉDIER 

poète  n'est  nullement  satirique.  On  sent  qu'il  s'amuse  de  ses 
personnages  et  ne  leur  en  veut  point  ;  qu'il  est  tout  joyeux  de 
voir  Richeut  s'asservir  un  prêtre ,  un  vieux  chevalier,  un  bour- 
geois ,  et  la  fille  de  joie  régner  souverainement  sur  fes  trois 
ordres,  clergé,  noblesse,  bourgeoisie,  sans  compter  les  vilains  et 
les  pautonniers;  on  sent  qu'il  met  une  gaieté  épique,  une  sorte 
d'allégresse  à  chanter  l'odyssée  de  Sansonnet  qui,  poursuivant 
comme  un  héros  de  la  Table  Ronde  ses  entreprises  et  ses  quêtes, 
court  triomphant  à  travers  le  monde,  par  l'Allemagne  et  la  Lom- 
bardie,  et  de  Bretagne  en  Irlande,  et  de  la  Sicile  à  Toulouse,  de 
Clair\'aux  à  Saint-Gille, 

Et  de  ci  qu'en  Inde  la  Grande 
A  il  esté! 

De  même,  les  fabliaux  postérieurs  ne  sont  jamais,  quoiqu'on 
l'ait  cru  et  répété  trop  souvent,  des  satires.  Ces  conteurs  n'ont 
dans  l'âme  aucune  amertume.  Ils  ne  s'indignent  ni  ne  s'irritent, 
ils  s'amusent.  Ils  restent  tout  aussi  bien  étrangers  à  la  colère  qu'au 
rêve  :  leur  maîtresse  forme  est  une  gaieté  cruelle,  mais  sans  pes- 
simisme, satisfaite  au  contraire. 

Il  s'en  faut  pourtant  que  le  poème  de  Richeut  ressemble  de  tout 
point  aux  fabliaux  postérieurs.  Il  en  diffère  par  la  nature  du 
sujet  traité,  et  c'est  par  là  qu'il  nous  intéresse  surtout  :  car  peut- 
être  permet-il  une  induction  sur  la  forme  première  du  genre.  Les 
fabliaux  du  xiii^  siècle  sont  en  effet  presque  tous  la  mise  en 
œuvre  d'un  conte  populaire,  traditionnel;  et  le  secret  de  cette 
transmissibilité  réside  dans  l'ingéniosité  de  l'intrigue;  c'est  une 
situation  unique,  comique,  plaisante  ou  touchante  en  soi;  la 
trame  de  ces  récits  se  suffit  à  elle-même  et  pourrait  plaire  encore, 
le  conte  fût-il  redit  en  deux  mots,  et  par  un  sot.  Rien  de  tel  dans 
Richeut  :  l'intrigue  n'y  est  rien,  les  caractères  y  sont  tout.  Aucune 
des  duperies  qu'imagine  notre  vilain  couple  n'est  un  de  ces  bons 
tours  particulièrement  ingénieux  qui  font  rire  par  eux-mêmes  : 
réduites  à  la  seule  intrigue,  les  aventures  de  Richeut  n'intéres- 
seraient personne,  aucun  auditeur  ne  pourrait  les  retenir  pour  les 
redire  ;  aussi  le  fabliau  de  Richeut  ne  se  retrouve-t-il  dans  aucune 


LE   FABLIAU    DE    RICHEUT  29 

littérature  et  nous  n'avons  à  présenter  à  son  sujet  aucune 
remarque  comparative  :  ce  n'est  pas  un  conte,  c'est  un  tableau 
de  mœurs.  Or,  il  est  une  théorie  reçue,  considérée  comme 
acquise  à  la  science,  presque  officielle  :  les  fabliaux  nous  viennent 
de  l'Inde,  et  c'est  l'invasion  exotique  des  contes  orientaux  qui  a 
enseigné  à  nos  trouvères,  confinés  jusqu'alors  dans  le  monde 
légendaire  des  héros  d'épopée,  l'art  de  peindre  aussi  les  mœurs 
quotidiennes,  les  petites  gens,  la  vie  du  carrefour  et  de  la  rue. 
«  Les  contes  indiens,  dit  M.  Gaston  Paris  %  nés  de  l'observation 
directe  et  ingénieuse  des  hommes  dans  toutes  les  conditions 
sociales,  retracent  naïvement  leur  vie  et  leurs  mœurs  avec  la 
simplicité  et  l'absence  d'affectation  qui  caractérise  l'Orient.  Les 
aventures  et  les  sentiments  d'un  jardinier,  d'un  tailleur,  d'un 
mendiant  y  sont  exposés  avec  complaisance  et  décrits  avec  détail. 
Les  Occidentaux,  quand  ils  reçurent  d'Orient  cette  matière  nou- 
velle de  narrations,  ne  connaissaient  que  l'épopée  nationale  et  le 
roman  chevaleresque.  La  poésie  ne  s'adressait  qu'aux  hautes 
classes,  les  peignait  seules,  et  se  mouvait  ainsi  dans  un  cercle 
très  restreint  de  sentiments  souvent  conventionnels.  En  s'effor- 
çant  d'approprier  les  contes  orientaux  aux  mœurs  européennes, 
les  poètes  apprirent  peu  à  peu  à  observer  ces  mœurs  pour  elles- 
mêmes  et  à  les  retracer  avec  fidélité.  Ils  apprirent  à  faire  tenir 
dans  le  cadre  de  la  vie  réelle  et  bourgeoise  de  leur  temps  les 
incidents  qu'ils  avaient  à  raconter,  et  en  s'y  appliquant  ils 
acquirent  l'art  de  comprendre  et  d'exprimer  les  sentiments,  les 
allures,  le  langage  de  la  société  où  ils  vivaient.  Ainsi  se  forma 
peu  à  peu  cette  Httérature  des  fableaux,  qui,  par  une  singuHère 
destinée,  a  fini  par  être  le  plus  véritablement  populaire  de  nos 
anciens  genres  poétiques,  bien  qu'elle  ait  sa  cause  et  ses  racines 
à  l'extrême  Orient.  »  Il  serait  disproportionné  de  discuter  ici  à 
fond  cette  opinion,  et  de  se  demander  si  ce  qu'on  appelle, 
non  sans  justesse,  l'esprit  gaulois  n'est  vraiment  qu'un  reflet 
de  l'esprit  indien,  si  les  fabliaux  sont  moins  le  signe  des  âmes 
bourgeoises  du  xiii'-'  siècle  que  de  l'âme  des  prédicateurs  boud- 

I.  Les  contes  orientaux  dans  la  litt.  fr.  au  moyen  âge.  Paris,  Vieweg,  1875, 


30  J.    BÉDIER 

dhistes,  s'ils  sont  moins  voisins  du  roman  de  Renart  que  du 
Pantcliatantra ,  si  le  goût  extraordinairement  développé  de  ces 
fabellae  ignobilium  n'aurait  point,  dans  les  mœurs  de  certaines 
classes  sociales  du  moyen  âge ,  une  cause  plus  profonde  que  le 
hasard  de  traductions  occidentales  (d'ailleurs  postérieures  à  la 
plupart  des  fabliaux)  du  Livre  de  Kalila  et  Dimna  ou  du  Roman 
des  Sept  Sages.  Mais  pour  nous  en  tenir  ici  à  notre  seul  conte , 
Richeut  nous  paraît  apporter  un  argument  minuscule,  significatif 
pourtant,  contre  la  thèse  orientaliste.  Voici  que  le  plus  ancien 
poème  conservé  qui  soit  exclusivement  consacré  à  peindre  les 
mœurs  des  gens  du  commun  n'a  d'autre  intérêt  que  cette  pein- 
ture même  :  celui  de  l'intrigue  y  est  nul.  Il  semble  donc  que 
l'évolution  du  genre  ait  été  celle-ci  :  d'abord,  le  goût  de  l'obser- 
vation exacte,  réaliste;  on  a  mis  en  scène,  pour  le  seul  plaisir  de 
les  peindre  dans  la  vérité  de  leur  geste  habituel ,  le  marchand  du 
coin,  le  clerc  goliard  qui  traîne  par  les  villes  sa  jeunesse  men- 
diante et  spirituelle,  le  curé  du  village;  puis,  par  une  conséquence 
inévitable  et  rapide,  on  a  cherché  à  faire  se  mouvoir  ces  person- 
nages dans  une  intrigue  intéressante ,  comique  par  elle-même  : 
cette  intrigue,  les  contes  errants  dans  la  tradition  orale  l'ont 
fournie.  A  l'origine,  la  peinture  de  types  familiers;  puis,  pour 
mieux  mettre  ces  types  en  relief,  leur  introduction  dans  les 
intrigues  que  fournissait  le  trésor  des  contes  populaires.  Ces 
contes  eux-mêmes  venaient-ils  de  l'Inde?  Peut-être  pourra-t-on 
bientôt  prouver  que  la  question  est  de  celles  qui  se  peuvent 
encore  discuter  '. 

I.  Le  texte  de  Richeut,  tel  que  le  donne  Méon,  est  extrêmement  fautif,  et 
j'ai  pu  constater,  par  une  collation  du  manuscrit ,  que  notre  poème  était  déjà 
fort  défiguré  lorsqu'il  parvint  au  copiste  qui  l'introduisit  dans  le  célèbre  recueil 
de  fabliaux  de  Berne  (ms.  de  la  B.  de  Berne  354,  fo  124b  —  fo  135  b).  Sans 
prétendre  aucunement  lever  même  la  moitié  des  difficultés  du  texte ,  je  crois 
utile  de  proposer  ici  les  quelques  corrections  qui  suivent  :  v.  55,  lire  :  k'ert 
atornez  a  Deu  proier.  —  V.  58,  Méon  :  Richaut  desingle  lo  cortois,  lire  desjugle.. 

—  V.  65,  Méon  :  or  diroie  sa  voie,  escout  De  li  un  conte,  lire  Or  diroie,  s'avoie 
escout,  De  li...  —  V.  68,  Le  ms.  donne  exactement  :  Et  si  je  ne  lairai  por  honte. 

—  V.  79,  Lo  mist  el.  —  V.  108,  mar  m'i  tricha.  —  V.  124,  /.  a  moi  mëisme.  — 
V.  126,  Méon  :  Miauz  est  que  atonie  herbe  boive.  Corriger  Miauz  est  que  atorne 


LE   PABLIAU    DE   RICHEUT  3  I 

herbe  boivre  (il  vaut  mieux  que  je  prépare  une  boisson  d'herbes  magiques).  — 
V.  135,  lire  avec  le  rns.  :  Il  i  perdra  ainz  que  s'an  tort.  —  V.  136,  vis. 
S'ainsi  lo  faz.  —  V.  141,  Méon,  Je  mantirat  se  tôt  bien  non,  lire  Je  n'i  antant 
se  tôt  bien  non.  —  V.  161,  ms.  bien  lo  savez.  —  V.  164,  ms.  moult  me 
monstrez.  —  V.  167,  lire  avec  le  ms.  où  Méon  a  mal  interprété  des  lettres  exponc- 
tuées  :  Mais  par  Saint  Pol.  —  V.  168,  moult  saurai  poi.  —  V.  172,  Ponctuer 
Richaut  s'estort,  si  se  délace.  —V.  180-1,  Méon  :  Li  prestes  moult  celer  lo  rove, 
Icel  ce  croi.  Supprimer  la  virgule  et  lire  icel  secroi  (ce  secret).  —  V.  200, 
mettre  un  point  après  prendre  et  un  point  d'interrogation  après  desfendre 
(v.  202).  —  V.  228,  ss.  Ponctuer  :  De  pain  et  d'el.  Ploiant  s'en  va  a  son  ostel  — 
O  ele  trova...  —  V.  277,  corriger,  malgré  le  ms.  :  si  tost  auroient  ome  ocis.  — 
V.  281,  ne  sai  de  ces  menaces  sont  ;  sic  dans  le  ms.;  lire  :  que  ces  menaces  sont. 

—  V.  301,  Méon  Luors  décline,  lire  li  jors  décline.  —  V.   306,  1.  au  jor. 

—  V.  336,  El  plore.  —  V.  344,  Certes.  —  V.  345,  Pris  je.  —  V.  368,  ms.  Que 
cil  qui  prant  et  tost  et  robe.  —  V.  387,  /.  trestoz.  —  V.  413,  ms.  Il  crie  et  brait 
plus  fort  d'un  rasle.  —  V.  415,  ms.  baigne  et  conroie.  —  V.  436-7.  Le  ms. 
porte  ce  vers  fautif  omis  par  Méon  :  Cil  li  charge  jusqu'à  un  mois  —  Et  pain  et 
vin  jusqu'à  un  mois.  —  V.  473,  lire  :  L'uns  a  l'autre  dit  et  consoille  :  «  O  el 
prant  ce  dont  s'aparoille  ?»  —  V.  477,  l.  chainse  ridé.  —  V.  548,  h  Et  a  toz 
ces  sore  lo  met.  —  V.  550,  dont  el  n'ait.  —  V.  567,  N'ot  en  l'escole  si.  sic  dans 
le  ms.;  lire  si  sachant.  —  V.  574,  lire  Au  borjois  vialt  tolir  lo  chanje.  —  V.  610, 
pas  nel  despant.  —  V.  635,  ms.,  5o:ç  soi.  —  V.  639,  mises.  —  V.  651,  T'an  va. 

—  V.  656,  ttis.,  apovriz.  —  V.  669,  ne  quant.  —  V.  675,  Ja  n'ert  prodom 
dedanz  son  soil;  As  riches  cors  panré.  —  V.  684,  Se  puis  encor  del  lor,  sic  dans 
le  ms.  Lire  :  Se  puis  encor  avoir  del  lor.  —  V.  689,  Mettre  un  point  au  lieu  du 
point  d'interrogation,  —  V.  701,  et  plus  tost  het, —  V.  702,  qui  li  agret.  —  V. 
718,  ms.  Encor  la  te  reproverai.  —  V.  726,  corriger,  avec  le  ms.  :  qu'ele  ne  te 
raame.  —  V.  744,  ms.  De  lor  servir.  —  V.  754  ms.  Veit  s'en.  —  V.  777,  des. 

—  V.  779,  7ns.  que  il  voit.  —  V.  787,  ms.  O  qui  veigne.  —  V.  792,  Voiz  a; 
bien  chante  et  farin  parole.  Lire  peut-être,  malgré  le  ms.  :  et  bien  parole.  —  V. 
801,  ms.  Plus  que  nus  hom.  —  V.  813,  Ne  en  besa.  —  V.  854,  de  ci  c'a.  — 
V.  855,  N'avra.  —  V.  862,  lo  tonleu.  —  V.  947,  ms.  a  soposte.  —  V.  looi, 
ms.  en  chant  a  orne  (?).  —  V.  1005.  Il  li  rant.  —  V.  1024,  Car  moult  semés. 

—  V.  1039,  ^'  poroit.  —  V.  1045,  ms.  bêle,  mais  n'estoit.  —  V.  1076,  n'en 
sachent  mot.  —  V.  1096,  trait.  —  V.  1115,  di.  —  V.  1186,  revien.  —  V. 
1188,  conroi.  —  V.  1199,  nel  tochcnt.  —  V.  1241  ,  herdie  sui.  —  V.  1296, 
Li  uns  respont  :  Dame  Florie. 


LES 

ANNALES    LAURISSENSES    MINORES 

ET    LE 

MONASTÈRE    DE    LORSCH 

Par  GABRIEL  MONOD 


Si  les  Annales  Laurissenses  Minores  méritent  l'attention  de  l'histo- 
rien ,  ce  n'est  point  par  l'importance  de  leur  contenu ,  mais  uni- 
quement parce  qu'elles  sont  le  premier  essai  qui  nous  ait  été 
conservé  d'une  histoire  abrégée  des  princes  carolingiens,  inspirée 
par  le  désir  d'exalter  leurs  mérites  et  composée  d'extraits  des 
annales  contemporaines.  Le  viii^  siècle  avait  vu  éclore  une  série 
4'annales  dont  le  seul  objet  était  de  noter  au  fur  et  à  mesure  les 
événements  importants  qui  frappaient  l'imagination  des  contem- 
porains ,  et  dont  les  auteurs  n'étaient  guidés  par  aucune  préoc- 
cupation de  composition  ni  de  style.  Ils  notaient  des  faits,  mais 
ne  composaient  pas  une  histoire.  Il  est  même  difficile  de  discer- 
ner chez  eux  quelque  intention  politique.  Telles  sont  les  Annales 
Petaviani,  Alamannîci,  Guelfcrbytani ,  Sancti  Amandi ,  Lobbienses , 
Laureshamenses ;  et  même  les  plus  amples  de  toutes,  les  Lauris- 
senses  majores.  Toutefois  la  restauration  de  LEmpire,  coïncidant 
avec  la  renaissance  littéraire  due  aux  maîtres  de  l'École  du  Palais, 
devait  ébranler  les  imaginations,  élargir  les  esprits  et  suggérer 
l'idée  d'œuvres  plus  réfléchies,  inspirées  à  la  fois  par  la  grandeur 
des  événements  qui  venaient  de  s'accomplir  et  par  le  désir  d'imi- 
ter les  écrits  des  anciens.  Le  poème  sur  Léon  et  Charlemagne 
attribué  avec  vraisemblance  à  Angilbert,  sans  parler  d'un  grand 
nombre  de  pièces  de  vers  d'une  moindre  étendue,  est  une  preuve 


MELANGES. 


34  G.    MONOD 

de  l'impression  extraordinaire  faite  sur  les  esprits  par  l'expédition 
d'Italie  de  l'an  800.  Les  historiens  prennent  une  conscience  plus 
claire  de  Tenchaînement  des  faits,  de  la  grandeur  des  temps  où 
ils  vivent,  des  progrès  accomplis  dans  l'art  d'écrire.  Le  moment 
n'est  pas  encore  venu  où  Einliard  écrira  la  vie  de  Charles,  en 
s'inspirant  des  biographies  des  douze  Césars;  mais  la  préoccu- 
pation historique  et  littéraire  à  la  fois  qui  a  inspiré  le  remanieur 
des  Annales  Laurissenses   est   un    remarquable   témoignage    du 
progrès  qui  s'est  fait  dans  les  esprits.  Les  fragments  annalistiques 
dits  de  Vienne ,  de  Dusseldorf ,  de  Berne  sont  probablement  des 
débris  d'œuvres  du  même  genre.   Plus  d'une  compilation  dut 
alors  voir  le  jour,  qui  a  péri  sans  retour.  Le  récit  des  règnes  de 
Pépin  et  de  Charlemagne  dans  les  Annales  Mettenses  reproduit 
certainement  des  fragments  d'une  chronique  qui  s'étendait  jus- 
qu'à 805  environ.  Nous  en  avons  une  preuve  directe  par  la  com- 
paraison de  leur  texte  avec  celui  des  Annales  Guelferhytani  dont 
le  ms.  est  du  ix^  s.  Les  années  801  à  805  dans  ces  dernières  ne 
sont  qu'un  extrait  mutilé  et  informe  du  texte  que  nous  retrou- 
vons dans  les  Annales  Mettenses  et  celui-ci  est  indispensable  à  leur 
intelligence.  Si  le  fragment  de  Bâle  (de  769-772),  publié  par 
M.  Bc-echtold  en  1872,  est,  comme  le  croit  M.  de  Giesebrecht^," 
tiré  d'une  compilation  remontant  à  714  et  composée  entre  802 
et  805  avec  les  continuateurs  de  Frédégaire,  les  Annales  Lauris- 
senses, les  Ann.  Laureshamenses  et  d'autres  encore,  cette  source 
commune  aux  Ann.  Mettenses  et  aux  Ann.  Guelf.  aurait  été  une 
chronique  où  la  forme  annalistique  avait  été  remplacée  par  une 
division  en  chapitres 2.  C'est  un  premier  essai  de  composition 
littéraire,  un  effort  vers  l'unité,  au  moins  apparente.  Le  moment 
était  venu  en  effet  où  des  annales  devaient  sortir  des  chroniques, 
c'est-à-dire  des  œuvres  qui  ont  pour  but  moins  de  noter  au 
jour  le  jour  les  événements  contemporains  que  de  retracer  les 


1.  Forschungen  zur  deutschen  Geschichte,  XIII,  627,  etc.  Cf.  Simson, 
Forschungen,  XX,  385. 

2.  Le  fragment  de  Bâle  est  divisé  en  chapitres,  de  56  à  59.  Ces  chapitres,  il 
est  vrai,  correspondent  à  des  années. 


/ 

LES    «    ANNALES   LAURISSENSES   MINORES    »  35 

événements  passés  en  soumettant  les  documents  à  un  choix  et 
à  des  combinaisons,  et  en  suivant  un  certain  plan,  soit  que 
l'on  compose  une  histoire  universelle  comme  le  feront  Fréculf, 
Adon  ou  Réginon,  soit  que  l'on  écrive  seulement  une  histoire 
des  rois.  Ces  chroniques  pourront  ajouter  des  annales  con- 
temporaines au  récit  du  passé,  elles  pourront  même  suivre  ser- 
vilement leurs  sources  et  conserver  assez  fidèlement  la  forme 
d'Annales,  elles  n'en  seront  pas  moins  inspirées  par  une  concep- 
tion différente.  Tandis  que  le  premier  auteur  des  Annales  Lau- 
rissenses,  qui  pourtant  est  un  compilateur  et  a  déjà  des  préoccu- 
pations historiques  et  politiques,  ne  prend  pas  même  la  peine,  en 
74  T,  de  dire  que  Pépin  et  Carloman  succèdent  à  leur  père  et 
paraît  surtout  soucieux  de  noter  dans  ces  premières  années  ce 
qui  a  été  omis  ou  mal  rapporté  par  d'autres,  le  chroniqueur 
pourra  négliger  beaucoup  de  faits,  laisser  de  graves  lacunes,  mais 
il  marquera  du  moins  bien  nettement  les  faits  saillants,  ceux  qui 
forment  le  cadre  même  de  l'histoire,  et,  avant  tout,  les  avène- 
ments et  les  morts  des  rois. 


I 


Le  premier  spécimen  qui  nous  ait  été  conservé  d'une  chro- 
nique ainsi  conçue  est  l'écrit  de  peu  d'étendue  connu  générale- 
ment sous  le  titre  d'Annales  Laurissenses  minores  ^  mais  à  laquelle 
M.  Waitz  a  donné  le  nom  plus  exact  de  Petite  chronique  de  Lorsch\ 

C'est  le  manuscrit  de  Valenciennes ,  pris  par  M.  Waitz  pour 

I.  Editions  :  Lambecius,  Comm.  mss.  Bihl.  caes.  Vindobonensi ,  II,  c.  5.  — 
Kollar,  Anaïecta,  I,  549  ;  —  Muratori,  SS.  rer.  Ital.,  II,  2,  98  ;  —  D.  Bouquet, 
Historiens  de  France,  II,  645;  V,  63  ;  —  Pertz,  Mon.  Germ.,  I,  112  et  II,  196  ; 
—  Waitz,  Berichte  der  K.  Akad.  der  Wissenschaften  7^11  Berlin,  XIX.  Phil.  hist. 
classe,  13  août  1882:  Ueber  die  kleine  Lorscher  Franken  Chronik. 

Manuscrits  :  Bruxelles  15835  (s'étendant  de  682  à  814,  provenant  de  St- 
Vaast,  reproduit  par  Lambecius,  Kollar,  Muratori,  Bouquet.  Collationné  dans 
Pertz,  II);  Valenciennes  (de  687-807,  provenant  de  St-Amand,  reproduit 
par  Waitz);  Berne  (687-817  provenant  de  Reims),  et  Vienne  hist.  prof. 
515  (de  687-817,  provenant  de  Fulda,  publiés  par  Pertz,  I);  Palat.  243  (de 


3  6  G.    MONOD 

base  de  son  édition,  qui  représente  le  texte  le  plus  pur.  La 
Chronique  commence  par  une  introduction  en  quelques  lignes 
sur  Pépin  d'Héristall.  Les  sentiments  d'attachement  et  d'admira- 
tion pour  la  £imille  carolingienne  qui  ont  inspiré  la  composition 
de  l'ouvrage  y  éclatent.  Testry  est,  pour  l'auteur,  le  point  de 
départ  de  l'histoire  de  la  dynastie  nouvelle,  et  les  rois  Mérovin- 
giens ne  sont  que  des  rois  de  parade  qui  régnent  sans  gouverner  : 
«  Pépin ,  duc  des  Franks ,  fils  d'Ansigise ,  gouverna  l'Austrasie 
après  la  mort  du  duc  Wultoad;  il  gouverna  pendant  27  ans  le 
royaume  des  Franks  avec  les  rois  Clovis ,  Childebert  et  Dagobert 
qui  lui  furent  soumis.  Il  meurt  la  seconde  année  de  l'empereur 
Anastase,  714  de  ^Incarnation.  » 

Remarquez  que,  pour  donner  la  date  de  la  mort  de  Pépin, 
l'auteur  n'emploie  pas  l'an  de  règne  d'un  des  rois  franks,  Dago- 
bert ou  Chilpéric,  considérés  comme  sujets  (sibi  subjecti)  de 
Pépin,  mais  l'an  de  règne  de  l'empereur  d'Orient,  seul  supérieur 
du  duc  d'Austrasie.  Les  divisions  de  l'œuvre  sont  marquées  par 
les  noms  des  chefs  carolingiens  et  les  années  sont  indiquées  par 
le  chiffre  des  années  de  leur  gouvernement.  Après  les  mots 
«  Charles  régna  27  ans  »,  chaque  paragraphe  est  numéroté  de  i 
à  27  et  comprend  un  an  de  règne  ;  les  7  ans  de  Pépin  et  Carlo- 
man  sont  annoncés  et  comptés  de  même,  et  la  même  série  de  8 
à  27  continue  pour  les  20  ans  de  Pépin  seul;  les  3  ans  de 
Charles  et  Carloman  sont  annoncés  comme  ceux  de  Pépin  et 
Carloman.  Si  pour  Charlemagne  le  titre  habituel  manque,  c'est 
que  la  chronique  a  été  écrite  avant  sa  mort  et  les  ans  de  son 
règne  sont  numérotés  à  la  suite  des  3  années  de  son  association 
avec  Carloman.  A  la  38''  année,  en  806,  le  chroniqueur  s'arrête 


687  à  817;  analogue  à  Berne).  Les  annales  de  Hildesheim  ont  aussi  transcrit 
les  Annales  Laur.  min.  jusqu'à  la  39e  année  de  Charlemagne  (807). 

Consulter  outre  la  préface  de  l'éd.  de  Waitz,  Dûnzelmann,  Isleiies  Archiv  dcr 
Gescllschaft  fur  Kunde  der  deutschen  Geschichte,  II,  537  ;  —  Manitius,  Die  Annales 
SitJHenses,  Laurissenses  minores  et  Enhardi  Fuldenses,  Dresde,  1881  ;  —  Bernays, 
Zur  Kritik  karolingischer  Annalen,  Strasbourg,  1883;  —  Pùckert,  Ueher  die  kkine 
Lorscher  Frankcn  Cbronik,  seine  verîorene  Grundlage  und  die  Annales  Einhardi. 
(Berichte  der  sa;chsisch.  Ces.  des  Wissenschaften.  Hist.  phil.  Cl.  29  juill.  1884). 


f 


LES    «    ANNALES    LAURISSENSES   MINORES    »  37 

au  moment  du  partage  de  l'Empire  de  Charles  entre  ses  trois  fils. 
Ce  partage  suivant  de  si  près  la  restauration  de  l'Empire,  cet  acte 
solennel  par  lequel  le  vieil  empereur  semblait  ouvrir  d'avance 
son  héritage  en  présence  de  tous  les  grands  de  son  royaume  et 
cherchait  à  prévenir  des  discordes  fatales,  fut  sans  doute  l'événe- 
ment qui  provoqua  la  composition  de  notre  chronique. 

Partout  l'auteur  a  soin  de  constater  l'impuissance  des   rois 
mérovingiens.  Quand  Charles  Martel  fait  couronner  Clotaire  III, 
celui-ci  est  roi  «  nomine,  non  potestate  ».  Il  ne  prend  point  la 
peine  de  noter  la  mort  de  Thierry  IV,  ni  le  rétablissement  de  la 
royauté  en  743,  pour  Childéric  III.  Celui-ci   n'est   mentionné 
qu'après    le    sacre    de    Pépin    dans    des    termes    dédaigneux  : 
«  Pépin  est  appelé  roi  et  Childéric,  faussement  appelé  roi,  est 
tonsuré  et  cloîtré.  »  Cet  avènement  de  Pépin  forme  le  centre  de 
la  composition.  Au  lieu  d'abréger  le  texte  de  ses  sources,  ici  le 
chroniqueur  le  développe  et  y  joint  un  tableau  de  l'oisiveté  et  de 
l'impuissance  des  rois  mérovingiens  qui  fait  contraste  avec  l'acti- 
vité belliqueuse  de  Pépin  :  «  L'an  750  de  l'Incarnation,  Pépin 
envoya  des  messagers  à  Rome  auprès  du  pape  Zacharie  pour 
l'interroger  au  sujet  des  rois  des  Franks,   qui  étaient  de  race 
royale  et  étaient  appelés  rois,  bien  qu'ils  n'eussent  aucun  pou- 
voir dans  leur  royaume.  Les  chartes  et  privilèges  étaient,  il  est 
vrai,  rédigés  en  leur  nom,   mais  ils  n'avaient  rien  de  ce  qui 
constitue  l'autorité  royale  ;  ils  faisaient  tout  ce  que  voulait  le 
maire  du  palais;  le  jour  du  Champ  de  Mars  où,  selon  l'antique 
coutume,  on  offrait  aux  rois  les  dons  annuels,  le  roi  siégeait  sur 
son  trône  au  milieu  de  l'armée,  le  maire  du  palais  devant  lui,  et 
il  promulguait  ce  jour-là  tout  ce  qui  avait  été  décidé  par  les 
Francs.  Le  lendemain  et  tous  les  autres  jours,  il  restait  dans  sa 
demeure.  »  Ce  morceau,  écrit  avec  une  exagération  et  un  parti 
pris   évident,   n'a   pas  manqué  de   frapper  les  contemporains. 
Eiinhard  l'a  imité  et  développé  dans  sa  Vita  Caroli.  Les  autres 
passages  saillants  sont ,   indépendamment   de  quelques   détails 
d'un  intérêt  tout  local  sur  lesquels  nous   reviendrons  tout   à 
l'heure,  la  campagne  d'Italie   de  774  et  786,   la  révolte  des 
Romains  contre  Léon  III,  le  couronnement  de  Charlemagne  à 


38  G.    MONOD 

Rome  et  le  partage  de  806.  Le  chroniqueur  ajoute  même 
quelques  détails  originaux  à  ceux  que  nous  fournissent  les 
autres  sources.  Remarquons  enfin  que  les  seuls  événements  poli- 
tiques dont  il  nous  donne  la  date  précise  sont  :  la  mort  de  Pépin, 
la  mort  de  Charles  Martel,  la  consultation  du  pape  Zacharie  par 
Pépin,  le  couronnement  de  Charlemagne.  Les  autres  dates  se 
rapportent  à  des  événements  qui  intéressaient  le  monastère  où 
vivait  l'auteur.  L'ouvrage  auquel  on  a  donné  le  nom  d'Annales 
Laurissenses  minores  est  donc  une  chronique  composée  tout 
entière  à  une  époque  précise,  après  806  et  avant  814,  avec 
l'intention  ouvertement  manifestée  d'exalter  les  victoires,  la  puis- 
sance et  les  mérites  des  Carolingiens ,  et  de  montrer  leur  avène- 
ment au  trône  en  75 1,  à  l'Empire  en  800,  comme  la  conséquence 
naturelle  et  consacrée  par  TEglise  de  l'autorité  qu'ils  exerçaient 
et  des  services  qu'ils  rendaient  depuis  la  fin  du  vii^  siècle. 


n 

De  quelles  sources  s'est  servi  l'auteur  de  cette  chronique  ?  Les 
travaux  de  MM.  Dûnzelmann,  Manitius,  Waitz  et  Pûckert  me 
paraissent  l'avoir  mis  en  lumière  avec  une  clarté  suffisante, 
malgré  l'incertitude  où  nous  restons  et  devrons  rester  sur  un 
certain  nombre  de  points.  Les  passages  vraiment  originaux, 
qui  ne  se  retrouvent  dans  aucune  source  connue  et  ne  sont  pas 
de  simples  ornements  de  style  sont  peu  nombreux  et  se  rap- 
portent tous  à  l'histoire  de  Charlemagne.  Nous  pouvons  retrouver 
tous  les  autres  renseignements  donnés  par  la  chronique  dans  les 
continuateurs  de  Frédégaire,  dans  les  Annales  Laureshamenses  ^  et 
dans  les  Annales  Laurissenses  majores.  L'auteur  a  eu  certainement 
sous  les  yeux  les  continuateurs  de  Frédégaire  et  les  Annales 
Laureshamenses,  mais  il  n'est  pas  sûr  qu'il  ait  connu  directement 
les  Annales  Laurissenses  majores.  M.  Waitz  a  montré  que  le 

I,  M.  Waitz  dit  que  le  texte  des  Ann.  Lauresh.,  suivi  par  le  chroniqueur 
de  Lorsch,  est  celui  qui  se  trouve  au  Vatican  (Christ.  213)  à  la  suite  des  conti- 
nuateurs de  Frédégaire. 


LES    «    ANNALES   LAURISSENSES   MINORES    ))  39 

texte  de  la  chronique  se  rapproche  souvent  beaucoup  plus  de 
celui  des  Annales  Meitcnses  et  des  Ann.  Lohienses  que  de  celui 
des  Laurissenses ;  M.  Pûckert  et  M.  Bernays,  de  leur  côté,  ont 
fait  ressortir  les  rapports  avec  les  Ann.  Maximini  et  la  chro- 
nique de  Saint- Waast  qui  fut  compilée  à  la  fin  du  ix'^  s.  d'après 
les  mêmes  sources  que  les  Annales  Metteuses.  M.  Waitz  pense 
que  la  Chronique  de  Lorsch  s'est  servie  de  la  compilation  men- 
tionnée plus  haut,  dont  la  comparaison  des  Ann.  Guelferbytani 
et    des    Ann.    de    Metz    nous    atteste    l'existence,    et    qui    se 
rapprochait    beaucoup    par   le   fond   des    Annales    de    Lorsch; 
M.  Bernays  pense  au  contraire  que  la  Chronique  de  Lorsch  a 
puisé  directement,  comme  les  Annales  Lauriss.,  comme  les  Annales 
Mettenses   et   comme    la  Chronique   de    Saint-Waast ,   dans  les 
Annales  de  la   cour  et  dans  des  Ann.   perdues  imaginées  par 
Arnold  ^  comme  source  des  Annales  Petaviennes,  Maximiniennes 
et  Mosellanes  jusqu'en  771.  —  Je  ne  crois  ni  possible  ni  utile 
d'arriver  à  une  opinion  précise  sur  ces  questions  ;  car  rien  ne 
nous  prouve  que  l'auteur  de  la  chronique  de  Lorsch  n'ait  pas  eu 
sous  les  yeux  les  Ann.  Laurissenses  -  et  que ,  d'autre   part ,  les 
auteurs  du   Chronicon    Vedastinum  et  des  Ann.  Mettenses  ne  se 
soient  pas  servis  directement  de  la  chronique  de  Lorsch  ou  des 
extraits  de  cette  chronique  faits  par  les  Annales  de  Fulda.  Ce 
qui  nous  importe,  c'est  que  cette  chronique  n'est  pas  une  source 
originale,  mais  depuis  741  se  sert  des  Ann.  Lauriss.  et  des  Ann. 
Lauresh.  ou  d'annales  dont  le  fond  est  identique. 


III 


Nous  savons  donc  pourquoi  et  comment  la  chronique  de 
Lorsch  a  été  composée;  nous  savons  aussi  avec  certitude  que 
c'est  à  Lorsch  qu'elle  a  été  composée.  A  l'année  26^  de  Pépin  est 
rapportée  la  translation,  par  Chrodegand,  des  reliques  de  Saint- 

1.  Bcitrage  x^ur  kritik  Imrolingischer  Annalen,  Kœnigsberg,  1878. 

2.  M.  Bernays,  p.  71,  a  montré  avec  raison  que  le  passage  relatif  à  Tassillon, 
à  la  fin  de  l'année  19'de  Charlemagne,  semble  prouver  un  rapport  direct. 


40  G.    MONOD 

Nazaire  in  monasterio  nostro  Laureshaim\  A  la  huitième  année  de 
Charlemagne  nous  lisons  que  le  roi  vint  en  personne  célébrer  la 
dédicace  de  l'église  de  Saint-Nazaire,  in  monasterio  nostro  Lau- 
reshaim,  et  la  date  de  ce  fait  mémorable  (i"  sept.  774)  est  une 
des  huit  dates  d'année  et  des  deux  dates  de  jour  (l'autre  est  la 
date  de  la  mort  de  Pépin)  que  donne  la  chronique.  Le  monastère 
de  Lorsch  dépendait  du  diocèse  de  Mayence ,  aussi  l'établisse- 
ment de  saint  Boniface ,  comme  légat  du  Saint-Siège ,  a-t-il 
obtenu  dans  cette  histoire  si  concise  une  notice  de  sept  lignes 
rédigée  avec  une  certaine  emphase  ;  la  fondation  des  diocèses  de 
Wurzbourg  et  d'Eichstedt  est  aussi  mentionnée,  ainsi  que  la 
participation  de  saint  Boniface  au  sacre  de  Pépin;  enfin,  la  date 
du  martyre  de  saint  Boniface  et  de  son  remplacement  par  Lull  est 
une  des  huit  dates  fournies  par  la  chronique. 

Qui  était  le  moine  à  qui  nous  devons  cette  histoire  de  l'ori- 
gine et  des  premiers  temps  de  la  dynastie  carolingienne  ?  Nous 
ne  croyons  pas  nous  tromper  en  disant  que  c'était  probablement 
un  moine  anglo-saxon  ou  tout  au  moins  un  élève  fidèle  des 
maîtres  anglo-saxons.  J'en  veux  pour  preuve  non  seulement  la 
place  excessive  accordée  à  la  personne  de  saint  Bonifoce,  mais 
aussi  le  fait  que  la  chronique  de  Lorsch  est  une  continuation  de 
la  chronique  de  Bède%  que  la  date  de  la  mort  de  Bède  (730)  est 
une  des  huit  dates  qu'elle  nous  donne,  qu'enfin  elle  fait  l'éloge 
d'Alcuin  à  la  26"  année  de  Charlemagne  (794)  :  «  Alcuinus, 
cognomento  Albinus,  diaconus  et  abbas  sancti  Martini,  sancti- 
tate  ac  doctrina  clarus  habetur.  »  On  sait  l'influence  considérable 
exercée  par  les  Anglo-Saxons  sur  l'empire  franc  au  viii^  siècle 
par  leurs  missionnaires  d'abord,  puis  par  leurs  maîtres.  Les  Anglo- 

1.  M.  Manitius  croit  et  nous  croyons  aussi  que  ce  passage  a  été  emprunté 
par  la  chronique  de  Lorsch  aux  Gesia  episcoporum  Mettensium  de  Paul  Diacre. 
Cet  emprunt  ne  peut  étonner  quand  on  connaît  les  relations  étroites  de  Lorsch 
avec  le  siège  épiscopal  de  Metz.  Toutefois  le  souvenir  de  la  translation  des. 
saints  Gorgon,  Nabor  et  Nazaire  devait  être  précieusement  gardé  à  Lorsch,  et 
une  note  identique  sur  ce  fait  pouvait  être  conservée  à  Gorze  et  à  Lorsch. 

2.  Après  avoir  transcrit  la  chronique  de  Bède,  le  moine  de  Lorsch  ajoute  : 
«  Hue  usque  Beda  chronica  sua  perducit  :  cui  nos  ista  subjiciamus.  » 


LES    «    ANNALES    LAURISSENSES    MINORES    »  41 

Saxons,  et  Alcuin  plus  que  tout  autre,  unissaient  un  sentiment 
monarchique  très  vif,  ce  sentiment  qui  persiste  encore  en  Angle- 
terre sous  le  nom  de  loyalisme,  à  un  dévouement  passionné  pour 
le  Saint-Siège.  Ce  sont  ces  deux  sentiments  avec  l'attachement 
au  monastère  de  Lorsch  et  l'admiration  pour  Bède,  Boniface  et 
Alcuin  que  nous  retrouvons  dans  la  chronique  de  Lorsch. 

Ce  monastère  de  Lorsch,  fondé  par  Chrodegand  dans  le  voisi- 
nage des  résidences  impériales  de  Tribur,  Worms  et  Ingelheim, 
protégé  par  Charlemagne  et  en  relation  constante  avec  les  sièges 
épiscopaux  de  Mayence,  de  Worms,  de  Trêves  et  de  Metz,  avait 
une  situation  privilégiée.  On  peut  trouver  dans  cette  situation 
un  argument  en  faveur  de  l'opinion  qui  place  à  Lorsch  la  com- 
position des  Annales  Laurcshamenses  et  de  la  première  partie  des 
Laurissenses.  La  composition  de  la  chronique  de  Lorsch,  l'inspi- 
ration politique  à  laquelle  elle  a  dû  naissance  sont  un  puissant 
argument  a  posteriori  à  ajouter  à  l'argument  a  priori  que  nous 
venons  d'indiquer.  Il  n'y  a  pas  d'invraisemblance  à  supposer  que 
ce  monastère  a  été  le  berceau  de  ce  qu'on  a  appelé  l'historiogra- 
phie officielle  carolingienne.  Nous  pouvons  faire  observer,  pour 
confirmer  cette  opinion,  que  la  révolte  et  la  soumission  de  Tassi- 
lon  tiennent  ici,  comme  dans  les  Annales  Laureshamenses  et  dans 
les  Ann.  Laurissenses,  une  place  relativement  très  grande  (années 
16,  19  et  20  de  Charlemagne).  Le  lien  entre  les  trois  sources  est 
évidemment  très  étroit  et  elles  devront  toujours  être  étudiées  et 
consultées  simultanément.  Ce  sont  elles  qui  fournissent  l'ensemble 
de  renseignements  le  plus  complet  sur  les  événements  du  règne 
de  Charlemagne,  sur  le  gouvernement  de  ses  états,  sur  les  senti- 
ments inspirés  aux  contemporains  par  la  dynastie  carolingienne 
et  par  la  restauration  de  l'empire  d'Occident. 

IV 

La  chronique  de  Lorsch  ne  s'arrête  que  dans  deux  manuscrits 
à  l'année  807  ^  Elle  continue  dans  les  autres  jusqu'en  814  et  817. 

I.  Valenciennes,  Ann.  Hildesheimenses. 


42  G.    MONOD 

Dans  les  manuscrits  de  Berne  et  de  Rome,  les  additions  sont 
insignifiantes  et  n'ont  pour  but  que  d'indiquer  les  morts  et  avè- 
nements des  princes  et  des  papes;  mais,  dans  celui  de  Vienne,  ce 
sont  de  nouvelles  annales  qui  sont  ajoutées  à  la  chronique,  et,  de 
plus,  le  texte  de  la  chronique  a  été  modifié  aux  années  788,  790, 
798,  794,  801,  802,  804.  Ces  modifications  et  ces  additions  ont 
été  faites  à  Fulda,  qui  dépendait  comme  Lorsch  du  diocèse  de 
Mayence  et  qui  était  uni  à  ce  siège  archiépiscopal  par  des  liens 
encore  plus  étroits.  C'est  de  Fulda  que  vient  le  manuscrit 
qui  nous  a  conservé  le  texte  ainsi  modifié.  Il  nous  rapporte  la 
consécration  de  Raban  Maur  comme  diacre,  la  mort  des  abbés 
de  Fulda  et  des  archevêques  de  Mayence ,  il  nous  renseigne  sur 
les  épidémies  et  les  dissensions  survenues  dans  le  monastère  de 
Saint-Boniface  ou  de  Fulda,  Il  quafifie,  d'ailleurs,  en  812,  ce 
monastère  de  nostrum,  tandis  qu'il  supprime,  en  774,  cette  épi- 
thète  appliquée  à  Lorsch. 

C'est  sous  cette  forme  nouvelle  que  la  chronique  de  Lorsch  eut 
la  plus  heureuse  fortune.  Le  monastère  de  Fulda  grandit  en 
importance  sous  Louis  le  Germanique  et  ses  successeurs;  les  arche- 
vêques de  Mayence  tinrent  le  premier  rang  à  la  cour  des  Caro- 
lingiens d'Allemagne;  ils  furent  les  chanceliers  et  les  premiers 
conseillers  des  rois.  Fulda  en  profita  et  devint  pendant  quelque 
temps  une  sorte  de  monastère  royal  comme  l'avaient  été  Saint- 
Germain  et  Saint-Denys  pour  les  rois  niérovingiens.  Son  rôle 
grandit  encore  quand  son  abbé  Hraban  Maur  occupa  le  siège  de 
Mayence.  Quand  on  entreprit,  à  Fulda,  d'écrire  des  Annales 
royales,  on  ne  se  contenta  pas,  comme  en  France,  de  transcrire 
et  de  continuer  les  Annales  de  Lorsch  ;  on  prit  pour  point  de 
départ  la  chronique  de  Lorsch ,  interpolée  à  Fulda,  et  l'on  y 
ajouta  des  extraits  des  Annales  Laureshamcnscs .  C'est  ensuite  par  les 
Annales  de  Fulda  que  la  chronique  de  Lorsch  fut  connue  et  uti- 
lisée par  les  historiens  du  moyen  âge. 


CHANTS    POPULAIRES 

DE   LA   BASSE-NORMANDIE 


RECUEILLIS   PAR 


JOSEPH  COURAYE  DU  PARC 


I 

Le  fils  du  roi  il  a  juré, 
Gué  farlarira  dondé 
De  ne  pouvoir  fille  épouser 
Fart  in  far  ton  farlaridon 
Dongué  farlaridondaine 
Gué  farlariradondé. 

De  ne  pouvoir  fille  épouser, 
Qu'elle  n'ait  les  cheveux  dorés. 

La  belle  s'en  va  chez  Tdoratier. 

«  Bonjour,  ami  le  doratier. 

Voudrais-tu  mes  cheveux  dorer  ?  » 

«  Oui-dà,  la  belle  si  vous  payez.  » 

«  Combien  prends-tu,  beau  doratier?  » 

«  Pour  chaque  cheveu,  un  sou  marqué. 

Pour  le  chignon,  un  doux  baiser.  » 

«  Ah  !  c'est  trop  cher,  beau  doratier, 


44      "  ^        J-    COURAYE   DU    PARC 

Je  renonce  à  me  marier 
Plutôt  qu'embrasser  l'doratier.  » 

Vire.  —  Cf.  [Pavec].  Chants  populaires  de  la  Haute-Bretagne,  recueillis 
par  un  guérandais  de  iSo(},  hahitajit  Savenay  depuis  jo  ans,  1884,  11°  22, 
p.  34. 

II 

Ah!  si  j'étais  petite  alouette  grise  {bis^, 
Je  volerais  sur  les  mats  du  navire. 
Pourquoi  serai-je  pas  donc 
L'amie  de  ces  vigne,  vigne. 
Pourquoi  serai-je  pas  donc 
L'amie  de  ces  vignerons  ? 

Je  volerais  sur  les  mats  du  navire 
J'entendt'rais  tous  les  mariniers  dire  : 

«  Sire  le  roi,  donnez-moi  votre  fille.  » 

«  Beau  marinier,  tu  n'es  pas  assez  riche.  » 

«  Sire  le  roi,  je  suis  bien  que  trop  riche  ; 

J'ai  trois  vaisseaux  dessus  la  mer  jolie, 

Un  chargé  d'or  et  l'autre  d'argenterie, 

L'autre  de  fleurs  pour  promener  ma  mie.  » 

«  Beau  marinier,  va  tu  auras  ma  fille.  » 

«  Sire  le  roi,  je  vous  en  remercie.  » 

Car  mon  père  est  l'empereur  de  Russie 

Et  ma  mère  est  la  reine  de  Hongrie. 

Vire.  —  Cf.  Bujeaud.  Chants  et  Chansons  populaires  des  provinces 
de  VOucsl,  Joli  fondeur,  I,  p.  279.  —  E.  Rolland.  Almanach  des  tradi- 


CHANTS   POPULAIRES   DE   LA   BASSE-NORMANDIE  45 

tions  populaires.  Ah!  si  fêtais  belle  alouette,  V^  année,  p.  loi  et  104  : 
deux  versions  de  Lorient. 


III 


CHANSON    DE  NOCES 

«  Nous  sommes  venus  ici  de  Basse-Normandie  ; 
C'est  pour  chanter  le  bail,  s'il  plaît  la  compagnie.  » 

«  Chantez,  messieurs,  chantez,  notre  bru  vous  en  prie 
Vous  lui  ferez  plaisir  et  à  la  compagnie.  » 

«  Sur  le  pont  d'Avignon  j'ai  oui  chanter  la  belle, 
Qui  par  son  chant  disait  une  chanson  nouvelle.  » 

«  J'ai  perdu  mes  amours,  je  ne  puis  les  requerre  ; 
Ils  sont  dessus  la  mer  dans  un  bateau  de  verre.  » 

«  Que  donnerez-vous,  la  belle,  à  qui  vous  les  requerre, 
Ces  jolis  doigts  si  chers  qui  sont  perdus,  la  belle  ?  » 

«  Je  donnerais,  Paris,  Rouen  et  La  Rochelle, 
Encor  qui  bien  mieux  vaut,  cent  acres  de  ma  terre. 

Et  mon  petit  cheval  moreau  ^  qui  va  comme  l'hirondelle, 
Qui  va  toujours  chantant  à  la  porte  de  la  belle. 

Puis  quant  vous  serez  là,  mettez  le  pied  à  terre  ; 
Frappez  trois  petits  coups  à  la  porte  de  la  belle  ^. 

Ouvrez  votre  porte,  ouvrez,  nouvelle  mariée. 
Car  si  vous  ne  l'ouvrez,  vous  serez  accusée 

Par  trois  fieffés  galants  qui  vous  ont  avisée 
Au  milieu  des  champs  jouant  à  la  dérobée.  » 

1.  Il  faut  corriger  d'après  les  autres  versions  :  Bride^  le  cJieval  moreaii. 

2.  Ou  frappe  à  la  porte  ou  quelquefois  on  tire  trois  coups  de  fusil. 


46  J,    COURAYE   DU   PARC 

«  Comment  vous  l'ouvrirai-je,  moi  qui  suis  couchée, 
Dans  les  bras  de  mon  mari,  la  première  nuitée  ? 

Attendez  à  demain ,  à  la  fraîche  matinée. 
Que  mon  mari  soit  levé  à  voir  ses  ouvriers,  » 

«  Comment  attend^rai-je  ?  J'ai  la  barbe  gelée, 
La  barbe  et  le  menton,  la  main  qui  tient  l'épée, 

Les  fers  de  mon  cheval  collés  à  la  gelée. 

Qui  sont  ces  pigeons-là,  à  la  plume  dorée  ? 
Sur  la  maison  du  roi,  ont  pris  leur  reposée  ; 

Ils  ont  volé  si  haut,  la  mer  ils  ont  passée 
La  mer  et  les  poissons  et  toute  la  marée  '. 

Rossignol  sauvage,  messager  des  amants, 
Va-t'en  dire  à  ma  belle,  celle  que  j'aime  le  mieux; 
Oh!  va-t'en,  va;  fais  lui  bien  mon  message, 
Car  c'est  bien  là  où  j'ai  mis  mon  courage.  » 

L'oiseau  prit  sa  volée,  au  logis  il  s'en  va, 
Trouve  la  belle  endormie  sous  une  branche  de  lilas. 
«  Réveillez-vous,  votre  amant  est  en  peine 
Si  vous  l'aimez  autant  comme  il  vous  aime.  » 

«  L'aimer  autant  qu'il  m'aime,  cela  ne  se  peut  pas  ; 
L'amour  est  incertain  (?),  Dieu  ne  le  défend  pas. 
Mais  ce  galant  a  toujours  espérance 
De  m'emmener  demain  dans  la  ville  de  Nantes. 

Dans  la  ville  de  Nantes,  non,  non  je  n'irai  pas. 
Grand  Dieu!  qu'y  ferai-je?  Mes  parents  n'y  sont  pas. 
Que  l'on  me  ramène  en  grande  diligence; 
Car  c'est  à  Clécy  où  est  ma  résidence.  » 

I.  On  ouvre. 


CHANTS    POPULAIRES   DE   LA   BASSE-NORMANDIE  47 

Messieurs,  la  compagnie  ne  vous  déplaira  pas 
De  nous  donner  votre  bru  que  voilà. 
Donnez,  donnez-nous  la  votre  bru  si  jolie, 
Donnez,  donnez-nous  la,  par  amour  je  vous  prie. 

Nous  dirons  à  la  vielle  ainsi  qu'au  violon, 

Nous  lui  dirons  qu'il  sonne  et  puis  nous  danserons. 

Nous  danserons  deux  ou  trois  tours  de  danse 

Et  au  lieu  de  pleurs  nous  prendrons  réjouissance. 

Ce  chant  nuptial  a  été  recueilli  à  Clécy  (Calvados)  par  M.  Denis  du 
Désert  qui  a  bien  voulu  m'en  laisser  prendre  une  copie.  Un  premier 
chœur,  composé  de  jeunes  gens,  chante  à  l'extérieur  de  la  maison  ; 
les  jeunes  filles  qui  accompagnent  la  nouvelle  mariée  répondent  de 
l'intérieur;  je  manque  des  renseignements  précis  pour  indiquer  les 
passages  alternativement  chantés  par  chacun  de  ces  chœurs;  cette 
cérémonie  a  lieu  après  le  repas  avant  de  commencer  les  danses.  — 
Cf.  E.  Legrand.  Chansons  populaires  de  Fontenay  le  Marmion,  La 
Chanson  des  Oreillers,  dans  la  Romania,  X,  p.  387.  Aux  recueils  de 
Tarbé,  Beaurepaire,  Bladé  et  Bujeaud  auxquels  renvoie  la  Romania, 
on  peut  ajouter  :  E.  Rolland.  Recueil  de  chansons  populaires,  IV. 
Sur  le  pont  d'Avignon,  j'ai  oui  chanter  la  belle,  p-  65.  Quatre  versions  : 
a,  environs  de  Nantes;  b,  version  de  la  Romania,  c  et  d,  Charente.  — 
Vaugeois.  Histoire  des  Antiquités  de  la  ville  de  Laigle,  1841,  p.  583. 


IV 


Trois  écoliers  s'en  allant  au  bois  tous  les  trois. 
Au  bois,  au  bois  jolie  coudrette, 
Pour  y  cueillir  la  noisette. 

A  leur  chemin  ont  rencontré 
Une  jolie  fille  à  leur  gré. 
Elle  était  si  belle  et  si  blonde 
Qu'elle  en  ravissait  tout  le  monde. 


48  J,    COURAYE   DU    PARC 

Mais  le  premier  ne  lui  dit  rien, 
Et  le  second  la  salua, 
Et  le  troisième  lui  dit  :  «  La  belle. 
Passerez  vous  le  bois  seulette  ?  » 

«  Je  suis  la  fille  d'un  laboureur  ; 
Mon  père  m'envoie  où  ce  qu'il  veut. 
Il  m'envoie  à  la  ville  de  Nantes 
Porter  une  lettre  à  ma  tante. 

J'ai  de  l'or,  aussi  de  l'argent. 
Des  anneaux  d'or  et  des  diamants  : 
Prenez  les  tous,  je  vous  les  donne,  • 
Mais  ne  touchez  pas  à  ma  personne.  » 

«  Ce  n'est  pas  ton  or,  ni  ton  argent, 
Ton  anneau  d'or,  ni  tes  diamants, 
Mais  c'est  ton  joli  cœur  pour  gage, 
Là  haut,  là  bas,  sous  ce  feuillage.  » 

«  J'ai  un  couteau  dedans  ma  poche 
Qui  servira  à  mon  destin.  » 
Elle  s'en  frappe  un  coup  dans  la  gorge  ; 
Aussitôt  la  belle  tomba  morte. 

«  Adieu,  mon  père,  adieu,  ma  mère. 
Tous  mes  parents,  tous  mes  amis  ; 
Pour  mon  honneur,  je  suis  victime  ; 
Vous  ne  verrez  plus  votre  fille.  » 

Alors  le  jeune  dit  au  plus  vieux  : 
«  Retirons  nous  de  ces  bas  lieux  ; 
Retirons-nous,  car  il  est  temps  ; 
Contre  nous  son  sang  crie  vengeance.  » 

Buvons  un  coup,  buvons  en  deux 
A  la  santé  des  amoureux, 
A  la  santé  des  jeunes  filles. 
Qui  sont  si  foibles  et  si  timides. 


CHANTS   POPULAIRES   DE    LA   BASSE-NORMANDIE  49 

Cette  version  défigurée  et  très  incomplète  d'un  thème  qu'on 
rencontre  assez  rarement,  a  été  recueillie  à  Annoville  (Manche).  Le 
dernier  couplet  est  une  addition  incohérente  comme  on  en  remarque 
quelquefois  à  la  fin  des  chansons  incomplètes.  —  Cf.  E.  Rolland.  L'an- 
neau de  la  fille  tuée  dans  les  bois,  III,  p.  55  :  version  du  département  du 
Gard.  —  Smith.  Chants  populaires  du  Velay  et  du  Forez.  Le  passage  du 
bois,  dans  la  Romania,  X,  p.  205.  —  Damase  Arbaud.  Chants  populaires 
de  la  Provence.  La  doulento,  I,  p.  120.  —  Ch.  Guillon.  Chansons  popu- 
laires de  l'Ain,  La  fille  d'un  cabaretier,  p.  165.  —  Nigra.  Canti  popolari 
del  Piemonte.  La  ragana  assassinala,  p.  85  :  trois  versions.  —  Ferraro. 
Canti  popolari  monferrini.  La  vergine  uccisa,  p.  17.  —  F.-J.  Child. 
The  english  and  scottish  popular  ballads.  Bahylon  :  or  the  bannie 
bank  0  Fordie,  I,  p.  170;  et  les  nombreuses  versions  du  Danemark,  de 
la  Suède,  des  îles  Feroë,  d'Islande  et  de  Norwège  citées  par  M.  F.-J. 
Child  ;  l'une  d'elles  empruntée  aux  recueils  de  chants  des  îles  Feroë 
de  Lyngbye,  a  été  traduite  par  X.  Marmier,  Chants  populaires  du  Nord, 
Le  chant  de  sainte  Catherine,  p.  79. 


V 


«  Bonjour,  Lisa  ;  apprends-moi  la  chanson 
Que  tu  chantais  en  gardant  tes  moutons  Qis), 
En  gardant  tes  moutons.  » 

«  Oh  !  oui,  monsieur,  je  vous  l'apprend^rai, 
M'y  promettant  de  ne  pas  vous  fâcher  ; 

C'est  votre  belle,  belle  comme  le  jour, 

Qui  accouche  d'un  fils,  il  n'y  a  pas  trois  jours.  » 

«  Si  tu  dis  vrai,  cent  louis  tu  auras. 
Si  tu  dis  faux,  la  mort  tu  subiras.  » 

—  «  Hélas,  ma  fille,  en  malheur  tu  es  née. 
Voilà  ton  prince  qui  vient  pour  t'épouser.  » 

«  Hélas,  ma  mère,  présentez  lui  ma  sœur 
Qui  me  ressemble  de  la  bouche  et  des  yeux.  » 

ÉLANCES.  4 


50  J.    COURAYE  DU   PARC 

Et  donnez  lui  mes  beaux  habillements, 

De  par  dessous  mes  beaux  clochers  d'argent.  (?) 

—  «  Bonjour,  la  belle 

Ce  n'est  pas  vous  que  mon  cœur  aime  tant.  » 

—  «  Hélas,  ma  fille,  en  malheur  tu  es  née, 
Voilà  ton  prince,  ta  sœur  est  refusée.  » 

«  Hélas,  ma  mère,  donnez  moi  mes  habits. 
Et  qu'on  m'habille  en  toilette  de  nuit.  » 

—  «  Bonjour,  la  belle,  belle  aux  pâles  couleurs. 
Dedans  ton  cœur,  il  y  a  de  grand'  douleurs.  » 

Il  a  tiré  sa  belle  épée  d'argent 

Et  égorgea  la  belle  au  même  instant. 

«  Sonnez,  clairons,  tambours  et  violons, 
De  ma  maîtresse,  j'en  ai  eu  la  raison.  » 

«  Sonnez,  les  cloches,  bien  vite  et  tristement. 
Ma  fille  est  morte  à  l'âge  de  quinze  ans. 

Annoville  (Manche).  —  Cf.  E.  Rolland,  La  sœur  substituée  à  h 
femme  devenue  enceinte  pendant  V absence  du  mari,  IV,  p.  70  :  version  des 
environs  de  Redon.  —  E.  Legrand.  Romania,  X,  p.  367.  —  Luzel. 
Gwerziou  Breiz-Izel.  Le  comte  Guillou,  II,  p.  6,  12  et  558  :  trois  ver- 
sions et  l'analyse  d'une  quatrième,  p.  15.  —  Quellien.  Chants  et  danses 
des  Bretons.  Le  comte  de  Weto,  p.  73.  —  Nigra.  La  fidan\ata  infidèle, 
p.  197  :  deux  versions.  —  Ferraro.  L'adultéra,  p.  5.  —  Child.  Gil 
Brenton,  1,  p.  62  ;  les  versions  des  langues  Scandinaves  sont  très  nom- 
breuses et  il  n'est  peut-être  pas,  d'après  M.  F.-J.  Child  qui  les  énu- 
mère,  d'incidents  plus  souvent  répétés  dans  les  ballades  du  Nord  que 
ceux  qui  forment  le  thème  de  cette  chanson. 


d 


L-  LA  MESNIE  HELLEQUIN 

IL   —  LE   POÈME  PERDU  DU   COMTE   HERNEQUIN 

IIL  —  QUELQUES  MOTS  SUR  ARLEQUIN 

Par  GASTON  RAYNAUD 


I 

La  Mesnîe  Helkquîn,  dont  on  trouve  de  nombreuses  mentions 
dans  les  textes  français  et  latins  du  moyen  âge,  se  rattache  à  une 
légende  répandue  dans  toute  l'Europe.  Pendant  certaines  nuits 
de  violent  orage,  principalement  aux  changements  de  saisons, 
alors  que  la  nature  tout  entière  est  bouleversée  par  le  vent  et  la 
pluie,  la  croyance  populaire,  en  cela  toujours  pareille  à  elle- 
même  %  attribue  ce  fracas  et  cette  ruine  à  une  troupe  d'esprits 
fantastiques,  qui,  montés  sur  des  chevaux  rapides,  accompagnés 
de  chiens  bruyants,  sont  condamnés  en  punition  de  leurs  péchés 
à  chevaucher  ainsi  jusqu'à  la  fin  du  monde. 

Cette  tradition  qui,  suivant  les  pays  et  les  provinces,  porte 
différents  noms,  représente  sans  doute,  à  son  origine,  l'hiver  fai- 
sant place  à  l'été  2.  Le  mythe  a  bientôt  été  transformé  et  adopté 
par  la  religion.  Le  paganisme  des  peuples  germaniques  en  a  fait 
en  Suède  la  Chevauchée  des  Dieux  3  et  dans  le  nord  de  l'Allemagne 
la  Chasse  de  Wuotan^,  le  dieu  de  la  guerre. 

1 .  Au  moyen  âge  «  on  continuait  de  tenir  les  ouragans  et  les  tempêtes  pour 
(t  l'ouvrage  des  esprits  mauvais  dont  la  rage  se  déchaînait  contre  la  terre  ». 
(Alfred  Maury,  La  magie  et  l'astrologie,  3e  édition,  1864,  p.  102.) 

2.  F.  Liebrecht,  Des  Gervasius  von  Tilbury  otia  imperialia  (Hanovre,  1856), 
p.  173-198. 

3.  Frederika  Bremer,  Guerre  et  Paix,  trad.  par  M^'e  R.  du  Pujet  (2e  édition, 
1872),  p.  65-65. 

4.  J.  Grimm,  Deutsche  Mythologie  (4c  édition,  1877),  p.  766-767. 


52  G.    RAYNAUD 

Avec  le  christianisme,  la  tradition  de  la  Mesnîe  furieuse  se 
modifie  :  elle  se  personnifie  tout  d'abord  dans  certains  person- 
nages bibliques  '  (le  Chariot  de  David  en  Bretagne ,  la  Chasse 
d'Holopherne  en  Franche-Comté,  la  Chasse  Macchabée  dans  le 
Blaisois),  puis  dans  les  héros  plus  ou  moins  légendaires  de 
l'épopée  (la  Chasse  du  roi  Arthur  en  Bretagne  2,  le  Carrosse  du  roi 
Hugon  en  Touraine  3)  ;  plus  tard  elle  s'identifie  avec  des  person- 
nages historiques  tels  que  Jean  de  Hackelnberg,  duc  de  Brunswick, 
qui,  bien  que  vivant  au  xvi^  siècle,  est  devenu  en  Saxe  et  en 
Westphalie ,  sous  un  nom  légèrement  changé ,  le  type  du  chas- 
seur noirci  enfin,  comme  dans  la  plupart  des  provinces  de  France, 
elle  perd  tout  caractère  personnel  pour  s'appeler  la  Chasse  gallerie 
dans  le  Poitou  5,  la  Grande  chasse  en  Lorraine,  la  Chasse  sauvage 
dans  les  Alpes  ^,  la  Chasse  briguet  en  Touraine  et  le  Grand 
Veneur  dans  la  forêt  de  Fontainebleau  7.  Par  contre,  la  Chasse 
Hennequin  en  Normandie^  et  les  formes  altérées  de  Marie 
Hennequin  dans  les  Vosges  9  et  ai  Arlequin  en  Champagne  ^°,  rap- 
pellent encore  aujourd'hui  la  Mesnie  Hellequin  du  moyen  cage  ". 


1.  A.  Wesselofski ,  Giornah  storico  délia  Letteratura  italiana ,  t.  XI  (lî 

P-  334- 

2.  Mélusine,  t.  III  (1886-1887),  col.  373-374. 

3.  Grimm,  loc.  cit.,  p.  786. 

4.  Ibid.,  p,  767-770.  —  Pour  les  variantes  de  la  Mesnie  furieuse  dans  les 
pays  étrangers,  voy.  Grimm,  loc.  cit.,  p.  765-793;  Liebrecht,  loc.  cit,  p.  173- 
211;  Mélusine,  t.  I  (1878),  col.  567,  et  de  Puymaigrc,  Archivio  pcr  le  tradiiioni 
popolari,  t.  III,  p.  104-105. 

5.  Grimm,  loc.  cit.,  p.  786. 

6.  Savi-Lopez,  Leggende  délie  Alpi  (1889),  dans  Mélusine,  t.  IV  (1888-1889), 
col.  456. 

7.  Grimm,  loc.  cit.,  p.  786. 

8.  Voy.  L.  Dubois,  Recherches  archéologiques,  historiques,  biographiques  et  litté- 
raires sur  la  Normandie  (1843),  p.  308-310,  et  Am.  Bosquet,  La  Normandie 
rmnanesque  et  merveilleuse  (1845),  p.  60-83. 

9.  Liebrecht,  loc.  cit.,  p.  199,  note  76. —  Mélusine,  1. 1  (1878),  col.  457  et  477. 

10.  «  Dans  mon  pays  (l'ancien  Rémois),  les  petits  enfants  s'effrayent  mutuel-- 
«  lement  à  l'approche  de  la  nuit  en  criant  à  tue-tête  :  Arlequin  sur  nos 
talons!  »  (P.  Paris,  Les  mss.  fr.  de  la  Bibliothèque  du  Roi,  t.  I,  1836,  p.  324.) 

11.  Victor  Hugo,  avec  sa  puissance  ordinaire,  a  donné  une  description  de  la 
Chasse  infernale  dans  la  Légende  du  Beau  Pécopin  (le  Rhin,  lettre  XXI). 


LA   MESNIE    HELLEQ.UIN  53 

C'est  à  la  fin  du  xi^  siècle,  en  Normandie,  que  nous  rencon- 
trons pour  la  première  fois  une  allusion  à  la  Mesnie  Hellequin 
dans  un  passage  célèbre  de  l'historien  anglais  Orderic  Vitale  Le 
prêtre  Gauchelin,  du  diocèse  de  Lisieux,  assiste,  durant  une  nuit 
de  janvier  1092,  au  défilé  de  la  Chevauchée  infernale,  cortège 
d'âmes  captives  entraînées  par  le  démon  en  punition  de  leurs 
péchés  ;  parmi  elles,  il  en  reconnaît  quelques-unes  avec  lesquelles 
il  s'entretient.  «  Kœc  sine  dubio  familia  Herlechini;  a  multis  eam 
«  olim  visam  audivi;  sed  incredulus  relationes  derisi,  qui  certa 
«  indicia  nunquam  de  talibus  vidi.  »  Remarquons  que  l'idée 
d'expiation  introduite  ici  par  le  christianisme,  n'existe  certaine- 
ment pas  à  l'origine  de  la  légende.  C'est  au  même  ordre  d'idées 
qu'il  faut  rattacher  le  châtiment  de  ces  Saxons  condamnés  à 
danser  une  année  entière  pour  avoir  osé,  la  nuit  de  Noël,  se 
réjouir  et  danser  dans  un  cimetière  2. 

Ce  sont  encore  deux  auteurs  de  race  anglaise  qui,  au  xii^  siècle, 
nous  renseignent  sur  la  Mesnie  Hellequin,  Pierre  de  Blois  et  Gautier 
Map.  Le  premier  traite  de  milites  Herleiuini  '  les  gens  qui  se 
donnent  trop  au  monde,  et  mériteront  ainsi  de  faire  partie,  après 
leur  mort,  du  cortège  infernal.  Le  second,  Gautier  Map,  nous 
parle  des  phalanges  noctivagœ  quas  Herlethingi  dioehanf^,  bien 
connues  en  Basse-Bretagne,  et  nous  apprend  qu'elles  ont  cessé 
de  se  montrer  en  Angleterre  et  dans  le  pays  de  Galles  pendant 
la  seconde  année  du  règne  de  Henri  II,  c'est-à-dire  en  1155- 

Au  xiii'^  siècle,  les  textes  deviennent  plus  nombreux  et  appar- 
tiennent dès  lors  en  propre  à  la  littérature  française.  Quelques- 
uns  de  ces  textes  conservent  encore  à  la  Mesnie  Hellequin  son 


1 .  Orderici  Vitaîis,  angligena,  cœnolni  Ulicencîs  monachi,  historia  eaksiastide  lihri 
tredecim  (éd.  Le  Prévost),  t.  III  (1845),  p.  371-372. 

2.  Cette  légende  est  fameuse  au  moyen  âge  (Bibl.  nat.,  ms.  lat.  18600,  fol. 
1-2).  Voy.  L.  Delisle,  Journal  des  Savants,  année  1860,  p.  578-579,  et 
Edelestand  du  Ménil ,  Eticde  sur  quelques  points  d'archéologie  et  d'histoire  littéraire 
(1862),  p.  472  et  498-502. 

3.  Patrologie  latine  de  Migne,  t.  CCVII,  col.  44. 

4.  Gualteri  Mapes  de  ntigis  Curialiuni  distinctioms  quinque  (éd.  Th.  Wright, 
Londres,  1850),  p.  180. 


54  G.    RAYNAUD 

caractère  de  Chevauchée  infernale,  entre  autres  un  passage  de 
Guillaume  de  Paris  ^,  où  la  troupe  de  Hellcquin  en  France  est 
rapprochée  de  Vexercitus  antiquus  de  l'Espagne,  et  aussi  les  vers  du 
Tournoiement  Antecrist  ^  de  Huon  de  Mery,  où  le  poète  s'exprime 
ainsi  : 

De  la  maisnie  Hellequin 

Me  membra  quant  Toï  venir  ; 

L'on  oïst  sun  destrier  henir 

De  par  tut  le  tornoiement. 

Toutefois  la  tradition  tend  déjà  à  se  modifier.  D'une  part,  à 
propos  de  hfamilia  Allequini,  nous  voyons  apparaître  dans  Etienne 
de  Bourbon  3  l'idée  de  chasse  et  le  nom  ôi  Arthur,  qui  occupent 
une  si  grande  place  dans  le  développement  subséquent  de  la 
légende.  D'un  autre  côté,  en  quittant  le  domaine  populaire  pour 
entrer  dans  le  domaine  littéraire,  en  se  séparant  des  traditions 
orales  des  campagnards  pour  se  fixer  dans  les  livres  des  écrivains, 
la  légende  se  rapetisse.  Ce  n'est  plus  accompagnée  des  grands 
bruits  de  la  nature ,  des  hennissements  des  chevaux ,  des  aboie- 
ments des  chiens  que  les  poètes  nous  représentent  la  Mesnie 
Hellequin  :  elle  s'avance  plus  modestement  au  son  des  clochettes, 
comme  nous  le  voyons  par  un  vers  de  Renart  le  Nouvel  et  le 
passage  suivant  du  Jeu  de  la  Feuillà  d'Adan  de  la  Haie  ^  : 

J'oi  la  mesnie  Hielekin 

Mien  ensiant  qui  vient  devant 

Et  mainte  clokete  sonnant. 


1.  Guillelmus  Parisiensis,  de  Universo  (part.  II,  chap.  12),  cité  dans  Du 
Gange,  s.  vo,  Helleciuinus. 

2.  Bibl.  nat.,  ms.  fr.  25407,  fol.  219  a. 

3.  Anecdotes  historiques ,  légendes  et  apologues  tirés  du  recueil  inédit  d'Etienne  de 
Bourbon,  par  A.  Lecoy  de  la  Marche  (1877),  p.  321. 

4.  Vers  531,  dans  le  t.  IV  de  l'édition  du  Roman  de  Renart  de  Méon. 

5.  Monmerqué  et  Michel,  Théâtre  français  au  moyen  âge  (1839),  P-  7 5 "74 5 
De  Coussemaker,  Œuvres  complètes  du  trouvère  Adam  de  la  Halle  (1872),  p.  3 19  ; 
A.  Rambeau,  Die  dem  Trouvère  Adam  de  la  Halle  lugeschriebcnen  Dramen  (1886), 
p.  88.  —  A  propos  de  ce  passage  d'Adan  de  la  Haie,  M.  Bédier,  dans  le 


LA   MESNIE   HELLEQ.UIN  55 

Quelle  différence  entre  cette  entrée  en  scène  tant  soit  peu 
comique  et  l'ancienne  Chevauchée  injernale,  mystérieuse  et  fan- 
tastique ! 

Bien  plus,  l'expression  abstraite  de  Mesnie  Helkqum,  dans 
laquelle  le  mot  Helkquin  semble  avoir  perdu  tout  sens  précis 
depuis  le  xi^  siècle,  et  qui  représente  encore  assez  vaguement, 
aux  yeux  des  gens  du  xii°,  une  réunion  d'âmes  damnées  con- 
duites par  un  démon  anonyme,  prend  au  xiii^  la  signification  de 
famille  diabolique  : 

Mais  savés  com  serés  helé 
De  la  maisnie  Hellequin, 
Car  avoec  les  diables  sans  fin 
Serés  en  enfier  tourmenté  '. 

Dès  lors  le  nom  de  Hellequin  s'applique  tout  particulièrement 
à  un  diable,  mauvais  conseiller^, 

le  gringneur 

Prinche  qui  soit  en  faerie?, 

que  nous  voyons  successivement  en  Picardie  et  en  Normandie 
se  fiancer  avec  la  fée  Morgue  4  et  avec  la  sorcière  Luque  la 
Maudite  5.  Le  mot  se  généralise  bientôt  au  sens  de  batailleur 
dans  un  passage  de  la  Chronique  rimée  de  Godefroy  de  Bouillon, 
commenté  par  Cachet  ^  : 

Et  li  rois  de  Taffurs,  o  luy  si  Hakgrin, 

Qui  plus  aiment  bataille  que  li  glous  ne  fait  vins  7. 

numéro  du  15  juin  1890  de  h  Revue  des  Deux-Mondes,  a  cité  un  certain  nombre 
de  textes  déjà  connus  relatifs  à  la  Mesnie  Hellequin. 

1.  Vers  de  Job  (Bibl.  de  l'Arsenal,  ms.  3142,  fol.  167  d). 

2.  Les  Miracles  de  saint  Eloi  (éd.  Peigné-Delacour,  1859),  p.  iio. 

3.  Théâtre  français  au  moyen  dge,  p.  81. 

4.  Ibidem,  p.  77-82. 

5.  Romania,  t.  XII  (1883),  p.  224-226. 

6.  Glossaire  roman...  (1859),  p.  252-253. 

7.  Monuments  pour  servir  à  l'histoire  des  provinces  de  Namur,...  publiés  par  le 
baron  de  Reiffenberg,  t.  II,  p.  118,  vers  6247. 


s  6  G.    RAYNAUD 

Mesnie  Hellequin  devient  alors  synonyme  de  lutte,  mêlée,  dispute, 
comme  nous  le  montrent  quelques  vers  du  Mariage  des  filles  au 

diable  '  : 

Avocat  portent  grant  damage, 
Pour  quoi  metent  leur  ame  en  gage. 
Lor  langue  est  plaine  de  venin  : 
Par  aus  sont  perdu  héritage 
Et  desfait  maint  bon  mariage 
Et  mal  fait  por  .i.  pot  de  vin; 
C'est  la  maisnie  Hellequin  : 
Il  s'entrepoilent  com  mastin. 

Au  xiv^  siècle,  la  littérature  continue  à  conserver  à  Hellequin 
le  sens  de  diable  ^  et  de  mauvais  génie  3  ;  mais  à  cette  époque  4, 
jusqu'au  xv^   et  même    au  xvi^   siècle  "-> ,  à   côté  de   l'idée   de 

1.  Fr.  Michel,  Chronique  des  ducs  de  Normajtdie,  t.  II  (1838),  p.  336-337; 
Ach.  Jubinal,  Nouveau  recueil  de  fabliaux,  t.  I  (1839),  p.  284-285. 

2.  Dans  un  passage  d'un  manuscrit  du  roman  de  Fauvel  (Bibl.  nat.,  fr.  146, 
fol.  34  vo),  cité  par  P.  Paris  (L«  mss.fr.,  t.  I,  p.  324-325),  des  personnages 
qui  se  livrent  à  un  charivari  sont  comparés  à  Hellequin  et  à  sa  mesnie;  on  voit 
aussi  intervenir  dans  ce  passage  des  Helleqnines,  qui  donnent  leur  nom  à  un  lai. 

3 .  Songe  doré  de  la  Pucelle,  dans  le  Recueil  de  poésies  fr.  des  xve  et  xvie  siècles 
d'A.  de  Montaiglon,  t.  III  (1856),  p.  224. 

4.  «  La  meignée  de  Hellequin,  de  dame  Habonde  et  des  esperis  qu'ils  appellent 
«  fées,  qui  apperent  es  estables  et  es  arbres.  »  (Raoul  de  Presles,  de  Civitate 
Dei,  liv.  XV,  chap.  23,  cité  dans  Du  Cange,  s.  v».  Hellequinus).  —  «  De  la 
«  Mesnie  Helquin  je  te  di  communalment  ce  sont  deables  qui  vont  en  guise  de 

«  gent  qui  vont  a  cheval  trotant «  (Bibl.  nat.,  ms.  fr.  2458,  fol.  40  vo, 

cité  par  Leroux  de  Lincy,  Livre  des  légendes,  p.  240).  —  Le  mot  Hanncquin  est 
donné  comme  exemple  dans  VArt  de  dictier  d'Eustache  Deschamps  (édition 
Crapelet,  p.  267-268). 

5.  Deux  proverbes  similaires  que  nous  trouvons  dans  Leroux  de  Lincy 
(Livre  des  Proverbes,  t.  II,  p.  42)  : 

Des  Hennequins 
Plus  de  fous  que  de  coquins, 
et  «  La  maignée  Hennequin,  tant  plus  en  y  a  et  pis  vault  »,  ne  se  rapportent  pas 
directement  à  notre  Mesnie  Hellequin,  mais,  comme  le  montre  le  ms.  Dupuy  673 
de  la  Bibliothèque  nationale  (fol.   124),  à  la  famille  Hennequin,  célèbre  au 
xvie  siècle  durant  la  Ligue  et  baptisée  par  ses  adversaires,  peut-être  en  souve- 


LA   MESNIE   HELLEQ.UIN  57 

démon  ^,  persiste  toujours   le  souvenir  de  la   Chevauchée   infer- 
nale ^. 

A  partir  du  xvi'-'  siècle,  la  légende  s'efface  progressivement,  et 
le  mot  Hellequin  disparaît  de  la  langue  courante  pour  se  can- 
tonner dans  les  patois  où  il  vit  encore,  avec  quelques-uns  des 
sens  qu'il  a  eus  autrefois.  C'est  ainsi  qu'en  Champagne  5 
Arlequin  signifie  aujourd'hui  un  feu  follet,  et  qu'en  Normandie  4 
l'expression  de  hannequin  s'applique  à  un  enfant  désagréable, 
un  vrai  diable,  comme  l'on  dit  populairement. 


II 


Qu'est-ce  donc  que  cette  Mesnie  Hellequin  et  quelle  est  son 
origine?  D'où  vient  Hellequin,  ce  personnage  qui  finit  par 
s'identifier  avec  le  démon  ?  Le  moyen  âge  s'était  déjà  posé 
cette  question  et  dès  le  xiii^  siècle  y  avait  répondu  plus  ou  moins 
exactement. 

Un  passage  d'Hélinand,  cité  par  Vincent  de  Beau  vais  5  et  for- 
mant un  Exemplum  de  familia  Hellequini  dans  un  manuscrit 
de  la  Bibliothèque  nationale  ^,  explique  Hellequin  par  Karkkin  : 
«  Corrupte  autem  dictus  est  a  vulgo  Hellequins  pro  Karlehns.  » 

nir  de  la  mesnk  Hellequin,  du  nom  de  race  maiLdite.  Un  de  ses  membres  les  plus 
fameux,  Nicolas  Hennequin  du  Perray,  président  du  Grand  Conseil,  fut  banni 
par  Henri  IV  en  1594. 

1.  «  Hsec  ille  res  clamât  spectra  fuisse  diabolorum...  quam  avorum  memo- 
«  ria  solebant  vocare  familiam  Hellequini  »  (M.  Ant.  Delrio,  Disquisitionum 
magicanim  lihri  sex,  Mayence,  1606,  t.  I,  p.  704). 

2.  Voy.  un  fragment  du  Roman  de  Richart  fil^'^de  Robert  le  Diable,  publié  par 
Leroux  de  Lincy  (Livre  des  légendes,]^.  343-345)  et  le  passage  de  Jean  Raulin 
cité  par  P.  Paris  (Les  mss.  fr.,  t.  I,  p.  324)  :  «  Numquid  me  velis  antiquam 
«  illam  familia  Harleqidni  revocare ,  ut  videatur  mortuus  inter  mundan;^  curias 
«  nebulas  et  caligines  equitare  ?  » 

3.  P.  Paris,  ibidem,  p.  324. 

4.  Cachet,  Glossaire  roman,  p.  253. 

5.  Dans  F.  Liebrecht,  Des  Gervasius  von  Tilbury  otia  imperialia,  p.  198. 

6.  Ms.  latin  18600,  fol.  15. 


58  G.   RAYNAUD 

Le  texte  ajoute  que  Karkldn  ou  Charles  Quint  dut  subir  une 
longue  pénitence  à  cause  de  ses  péchés. 

A  la  fin  du  xi\"^  siècle,  nous  trouvons  quelques  nouveaux 
détails  sur  ce  Charle  Quint  :  «  Le  Ouint  Charles  qui  fu  en  France 
«  si  emprint  une  grant  bataille  et  mourut.  Après  sa  mort  l'en 
«  vit  pluseurs  au  champ  ou  la  bataille  avoit  esté  aussi  comme 
«  une  grant  assemblée  de  gens  trotans  a  Charles;  et  disoit  on 
«  que  c'estoit  le  Quint  Charles  qui  estoit  mort  et  qu'il  revenoit 
«  au  champ  ou  il  avoit  esté  mort,  lui  et  sa  gent,  et  pour  celui 
«  Charlequin,  c'est  a  dire  le  Quint  Charles,  l'en  dit  Helquin  ' .  » 

Le  xv^  siècle  va  plus  loin,  et  ne  fait  qu'un  seul  et  même 
personnage  de  ce  Karlequin  {Charles  Quint)  et  de  Charles  V,  roi 
de  France,  que  nous  voyons  aussi  faire  pénitence  de  ses  fautes 
en  compagnie  d'autres  chevaliers  et  s'apprêter  à  «  combattre 
«  sur  les  mescreans  Sarrazins  et  âmes  dannées  ^  »,  pour  racheter 
ses  péchés. 

Les  auteurs  modernes  qui  ont  cherché  à  déterminer  le  sens  de 
l'expression  Mesnie  Hellequin  n'ont  tenu  aucun  compte  des 
passages  que  nous  venons  de  rappeler,  et  ont  discuté  de  pré- 
férence l'étymologie  du  mot  Hellequin.  P.  Paris  '  et  après  lui 
Génin  ■*  rapprochent  de  Hellequin  le  nom  du  cimetière  des 
Aliscamps  près  d'Arles;  Génin  cite  aussi  l'étymologie  Erlenkœnig, 
roi  des  aunes  5  ;  Diez  suppose  que  le  nom  propre  néerlandais 
Helleken,  Hellekin  vient  de  la  forme  allemande  helle  (hôllè),  en 
français  enfer ^^  Liebrecht,  s'appuyant  sur  l'exemple  unique, 
Herlethingus ,  du  passage  de  Gautier  Map,  donne  à  ce  mot  le 


1.  Bibl.  nat.,  ms.  fr.  2458,  fol.  40  vo-41,  cité  par  Leroux  de  Lincy,  Livre 
des  légendes,  p.  241-242. 

2.  Extrait  des  Chroniques  de  Normandie  (Rouen,  1487),  cité  dans  Fr.  Michel, 
Chroniqtie  des  ducs  de  Normandie,  t.  II  (1838),  p.  336-341,  et  dans  Théâtre 
français  au  moyen  âge,  p.  73-76  (en  note). 

3.  Les  mss.fr.,  t.  I  (1836),  p.  322-323. 

4.  Variations  du  langage  français  depuis  le  XIF  siècle...  (1845),  p.  454-461. 

5.  Ibidem,  p.  462. 

6.  Etymologisches  Wôrterhuch  (3e  édition,  1870),  t.  II,  p.  343  (la  !«  édition 
est  de  1853). 


LA   MESNIE  HELLEQ.UIN  59 

sens  de  Todesheer,  armée  de  la  mort  ^  ;  enfin  tout  dernièrement 
M.  A.  Wesselofski,  confondant  en  une  seule  les  deux  légendes 
d'Hérode  et  de  Helkquin,  fait  de  ce  dernier  mot  un  diminutif 
d'Hérode^ 

Aucune  de  ces  hypothèses  ne  peut  s'admettre,  car  Helkquin 
n'est  autre  chose  qu'un  nom  propre,  celui  de  Hernequin,  comte 
de  Boulogne,  personnage  historique  qui  fut  au  moyen  âge  le 
héros  d'un  poème  dont  nous  retrouvons  la  trace  dans  une  énu- 
mération  de  chansons  de  geste  faite  par  un  trouvère  du  Nord  en 
tête  d'une  de  ses  œuvres.  Nous  lisons,  en  effet,  dans  un  chan- 
sonnier bien  connu  du  xiii^  siècle  ?,  un  petit  poème  "^  assonance, 
relatif  à  la  prise  de  Neuville  par  les  Flamands.  Le  poète,  tout 
entier  à  son  sujet,  apprend  à  ses  auditeurs,  dans  sa  première  laisse, 
qu'il  renonce  pour  le  moment  aux  héros  ordinaires  de  l'épopée  : 
Charlemagne,  Pépin,  Guillaume  d'Orange,  etc.  : 

Assés  l'avés  oït  van  5  Gerbert,  van  Gerin , 

Van  Willaume  d'Orenge  qui  vait  le  chief  haiclin, 

Van  conte  de  Bouloigne,  van  conte  Hoillequin 

Et  van  Fromont  de  Lens,  van  son  fils  Fromondin, 

Van  Karlemaine  d'Ais,  van  son  père  Pépin 

Cette  citation  prouve  indubitablement  qu'il  existait  au 
xiii^  siècle  une  chanson  de  geste  consacrée  à  Hoillequin,  co7nte 
de  Boulogne.  Ce  comte  de  Boulogne,  dont  le  nom  Hoillequin, 
Hellequin  et  plus  ordinairement  Hernequin,  n'est  qu'un  diminutif 
germanique  de  Johannes^,  a  joué  durant  sa  vie  un  rôle  consi- 

1.  Ztir  Volkshunde  aîte  und  mue  Aiifsàt^e  (1879),  p.  28. 

2.  Giornah  storico  délia  Letterattira  italiana,  t.  XI  (1888),  p.  334. 

3.  Bibl.  nat.,  ms.  fr.  12615,  fol.  213  ro. 

4.  Ce  poème  a  été  signalé  à  deux  reprises  par  Fr.  Michel,  qui  semble  ne 
pas  s'être  aperçu  de  l'existence  de  la  Chanson  du  comte  Hernequin  de  Boulogne 
(Chronique  des  ducs  de  Normandie,  t.  II,  p.  337,  et  Théâtre  français  au  moyen 
âge,  p..  76,  en  note). 

5 .  Le  poète  artésien  ou  flamand  substitue  partout  van,  conjonction  tioise,  à 
de,  conjonction  française. 

6.  «  Hennekinus  qui  antiquo  Theutonismo  sonat  Joannem  parvum  »  (le 
P.  Malbrancq,  De  Morinis  et  Morinorum  rébus,  t.  III,  1639,  p.  314). 


6o  G.    RAYNAUD 

dérable,  et  s'est  particulièrement  distingué  dans  les  guerres 
soutenues  contre  les  invasions  normandes  du  ix^  siècle.  Neveu 
de  Baudouin,  comte  de  Flandres,  Hernequin  avait  épousé 
Bertlie,  fille  aînée  de  Helgaud  I",  comte  de  Ponthieu  et  de 
Boulogne';  ce  mariage,  qui  apportait  en  dot  à  Hernequin 
certaines  terres  relevant  du  comte  de  Flandres,  devait  être  plus 
tard  une  cause  de  conflits  entre  l'oncle  et  le  neveu. 

En  871  %  Helgaud  meurt,  et  Hernequin  devient  comte  de 
Boulogne  par  sa  femme  ;  peu  de  temps  après,  il  est  forcé  de  faire 
hommage  de  la  terre  de  Merk  à  son  oncle  le  comte  de  Flandres. 
«  En  icel  tans,  »  c'est-à-dire  en  882  3,  nous  dit  le  chroniqueur  4, 
«  vinrent  Gormons  et  Iscmhars  en  ceste  terre ,  et  li  quens  Herne- 
«  quins  de  Boulogne  ala  encontre  a  tout  xxx"'  homes  a  armes  et  a 
«  ceval  por  warder  le  païs  de  Boulogne.  Mais  li  Sarrasin  qui  vinrent 
«  d'Angleterre  et  arrivèrent  par  leur  force  et  par  leur  violence  a 
«  Wimereuc,  et  prirent  Boulogne  par  force,  [et  ochisent]  x"' 
«  homes  des  xxx"'  homes  que  li  quens  Hennequins  avoit.  »  Nous 
retrouvons  dans  ce  texte,  déjà  impressionné  par  la  légende,  les 
noms  de  Gormond  et  d'Isembart,  chefs  normands  à  moitié  fabu- 
leux, bien  connus  dans  l'épopée  française,  dont  la  défaite  à  Sau- 
court,  en  881,  avait  été  un  triomphe  pour  l'empereur  Louis  III, 
triomphe  célébré  par  un  lied  germanique  et  par  la  chanson  de 
geste  du  Roi  Louis  s.  Dans  cette  chanson,  comme  dans  notre 
texte,  les  Normands  sont  des  Sarrasins. 


1.  Nous  empruntons  la  plupart  de  nos  renseignements  historiques  sur 
Hernequin  à  une  Généalogie  des  couites  de  Boulogne,  dont  il  existe  plusieurs 
versions,  une  latine  entre  autres  que  Reiffenberg  a  déjà  citée  (Chronique  rintée 
de  Philippe  Mousket,  t.  II,  p.  viii-ix).  La  Généalogie  française  que  nous  utilisons 
est  la  traduction  du  texte  latin;  elle  a  été  publiée  par  P.  Paris  (Les  mss.  fr., 
t.  III,  p.  201-209). 

2.  Cette  date  est  donnée  par  de  Rosny,  Histoire  du  Boulonnais  (1868),  t.  I, 
p.  364. 

3.  Art  de  vérifier  les  dates  (édition  1784),  t.  II,  p.  760. 

4.  P.  Paris,  Les  viss.fr.,  t.  III,  p.  203-204. 

5.  Voy.  Ronianische  Studien,  t.  III  (1878),  p.  501-596;  cf.  aussi  G.  Paris, 
dans  VHistoire  littéraire  de  la  France,  t.  XXVIII  (1881),  p.  239-253.  Ce  poème, 
désigné  souvent  sous  le  nom  de  Gormond  et  Isembart,  est  mentionné  sous  le 


LA    MESNIE-HELLEaUIN  él 

Vaincu  une  première  fois  par  les  Normands,  Hernequin  met 
en  sûreté  dans  l'abbaye  de  Samer  sa  femme  et  ses  enfants,  passe  la 
Canche  et  arrive  sur  les  bords  de  l'Authie;  là,  il  trouve  des  ren- 
forts, mais  les  Normands  venant  de  la  Somme,  battent  de  nou- 
veau l'armée  chrétienne  qu'ils  anéantissent.  Blessé  grièvement, 
Hernequin  vient  mourir  à  Tabbaye  de  Samer,  où  meurent  avec 
lui  sa  femme,  son  fils  aîné  et  son  écuyer. 

Tels  sont  les  éléments  historiques  mêlés  de  merveilleux  qu'a- 
vait à  sa  disposition  le  trouvère  mconnu  auteur  de  la  Chanson  du 
comte  Hernequin.  Cette  chanson,  nous  en  connaissons  déjà 
quelques  éléments  par  le  passage  d'Hélinand  et  les  textes  posté- 
rieurs mentionnés  plus  haut',  où  nous  voyons  le  comte  Herne- 
quin, appelé  à  tort  Karlcquin,  vaincu  et  tué  dans  une  grande 
bataille,  et  en  compagnie  de  ses  chevaliers,  «  revenant  au  champ 
ou  il  avoit  esté  mort,  »  pour  faire  pénitence  de  ses  fautes  passées. 
Mais  nous  jugerions  imparfaitement  de  ce  que  devait  être  ce 
poème,  si,  par  un  heureux  hasard,  le  résumé  ne  nous  en  avait 
été  conservé  par  Walter  Scott  dans  les  notes  qu'il  a  jointes  à 
son  ouvrage  sur  la  poésie  écossaise  ^.  Très  amateur  d'anciens 
romans  de  chevalerie,  Walter  Scott  avait  dû  lire  ce  poème, 
aujourd'hui  perdu  pour  nous,  dans  une  traduction  en  prose  fran- 
çaise ou  dans  une  imitation  anglaise,  qui  jusqu'ici  n'a  pas  été 
retrouvée  ;  nous  devons  donc  nous  contenter  de  son  analyse  que 
nous  abrégeons  encore  : 

«  Le  comte  Hellequin ,  ayant  dépensé  au  service  de  l'empe- 
«  reur  tout  ce  qu'il  possédait,  n'avait  pas  vu  son  zèle  récompensé. 
«  Méprisé  de  son  souverain,  attaqué  par  ses  vassaux,  il  prit  un 


titre  de  Roi  Louis  dans  le  fabliau  des  Deus  trmeors  ribaui  {Recueil  des  fabliaux, 
p.p.  A.  de  Montaiglon  et  G.  Raynaud,  t.  I,  p.  12).  Dans  ce  poème,  Gormond 
est  tué  en  881  ;  nous  le  voyons  revivre  dans  notre  texte  en  882.  Comme  le 
dit  à  ce  propos  Reiffenberg  {Chronique  riDiée  de  Philippe  Moiisket,  t.  II,  p.  ix), 
«  les  trouvères  ont  encore  une  fois  confondu  tous  les  temps  et  tous  les  faits.  » 

1.  Voy.  p.  57-58. 

2.  Minstrelsy  of  the  scottish  Border  (Edinburgh,  -y^  édition,  1812),  t.  II, 
p.  129-130.  Ce  passage  a  déjà  été  cité  par  Leroux  de  Lincy  {Livre  des  légendes, 
p.  149),  qui  se  borne  à  le  traduire  sans  commentaire. 


62  G.    RAYNAUD 

«  parti  désespéré,  et  accompagné  de  ses  fils  et  de  ses  écuyers  '  (de 
«  sa  mesnie,  comme  l'on  disait  alors),  il  se  fit  chef  de  brigands  et 
«  ravagea  le  pays.  Longtemps  vainqueur  des  troupes  impériales, 
«  Hellequin  et  sa  mesnie  périrent  enfin  dans  un  combat  sanglant. 
«  En  punition  de  leurs  fautes,  le  chef  et  les  compagnons  furent 
«  condamnés  à  errer  jusqu'au  jugement  dernier,  sans  renoncer 
«  cependant  à  leurs  mœurs  guerrières  et  à  leurs  luttes  anciennes,  » 

En  comparant  le  récit  historique  de  la  vie  du  comte  Hernequin 
et  le  résumé  qu'on  vient  de  lire  de  la  chanson  dont  il  est  le  héros, 
on  voit  facilement  comment  le  poème  peut  dériver  de  l'histoire, 
pour  peu  qu'on  tienne  compte ,  d'un  côté ,  du  laps  de  temps  qui 
s'est  écoulé  entre  la  date  des  événements  historiques  et  la  confec- 
tion de  la  chanson,  et,  de  l'autre,  des  conditions  toutes  particu- 
lières dans  lesquelles  se  produit  habituellement  l'épopée  française. 

Il  est  évident  que,  dès  882,  l'imagination  populaire  avait 
été  vivement  frappée  par  l'écrasement  de  l'armée  chrétienne  et 
aussi  par  la  mort  du  comte  Hernequin,  suivie,  à  si  courte 
échéance,  de  celle  de  sa  femme,  de  son  fils  et  de  son  écuyer.  A 
une  époque  de  superstition  facile,  on  avait  certainement  vu  dans 
ce  désastre  et  dans  ces  morts  consécutives  un  châtiment  de  Dieu 
punissant  une  fomille  maudite.  D'autre  part ,  il  est  probable  qu'à 
l'occasion  de  ses  différends  avec  Baudoin,  comte  de  Flandres, 
Hernequin  avait  porté  la  dévastation  et  la  ruine  dans  le  pays  de 
son  suzerain;  il  s'était  peut-être  même  livré,  avec  sa  mesnie^  à  un 
véritable  brigandage,  qui  n'avait  pris  fin  qu'à  la  suite  d'une  vic- 
toire de  Baudouin  et  d'un  accord,  qui,  nous  l'avons  vu,  forçait 
Hernequin  à  rendre  hommage  à  son  oncle. 

Ces  actes  de  violence  et  de  déprédation  avaient  dû  faire 
craindre,  tout  particulièrement  dans  les  provinces  du  Nord,  le 
nom  de  Hernequin  et  de  sa  mesnie,  qu'on  tremblait  de  voir 
arriver  à  l'improviste  ;  aussi  leur  mort  fut-elle  tout  naturellement 
considérée  comme  une  punition  de  Dieu ,  et  la  tradition  s'établit 
d'une  Mesnie  Hellequin,  où  se  confondaient,  dans  un  châtiment 


I.  Le  texte  anglais  dit  :  «  with  his  sons  and  followers.  » 


LA   MESNIE   HELLEaUIN  63 

commun,  les  compagnons  de  brigandage  du  comte  et  les 
membres  de  sa  famille  morts  en  même  temps  que  lui. 

Quand ,  au  xi^  siècle ,  le  poète  ,  s'inspirant  des  traditions 
locales,  composa  son  poème,  l'invasion  normande  et  les  luttes 
féodales  intestines  étaient  à  peu  près  oubliées.  Aussi  ne  faut-il 
pas  s'étonner  de  voir,  suivant  les  lois  de  l'épopée,  le  comte 
Hernequin  déclaré  vassal  rebelle,  non  plus  envers  Baudoin  de 
Flandres,  mais  envers  l'empereur,  le  suzerain  par  excellence  '; 
de  même  est-ce  dans  une  bataille  contre  l'armée  impériale  qu'il 
trouve  la  mort,  punition  de  ses  fautes.  Le  trouvère  ne  semble 
pas  avoir  jugé  la  punition  assez  forte  :  dominé  par  la  terreur 
mystérieuse  qu'avaient  toujours  inspirée  Hernequin  et  sa  niesnie, 
troublé  peut-être  par  le  souvenir  de  quelque  violent  ouragan , 
contemporain  du  désastre  chr-étien,  influencé  par  la  crainte  des 
revenants  qui  hantait  le  moyen  âge ,  poursuivi  par  l'idée  de  la 
vieille  légende  anonyme,  connue  sous  le  nom  de  Chevauchée 
infernale  et  apportée  en  France  par  les  Normands,  il  confond  les 
deux  traditions  en  une  seule;  et  la  Mesnie  Helkquin,  condamnée 
à  errer  à  jamais,  devient  une  des  formes  de  la  Mesnie  furieuse, 
qui  se  trouve  ainsi ,  dès  le  xi^  siècle ,  personnifiée  dans  le  comte 
Hernequin ,  comme  plus  tard  au  xv!*"  siècle ,  elle  devait  se  con- 
fondre avec  le  duc  Jean  de  Hackelnberg^  Dès  lors,  grâce  au 
poème,  l'expression  de  Mesnie  Helkquin  se  répand  dans  toute  la 
littérature  française;  bientôt  elle  devient  populaire,  se  présente 
isolément  dans  les  textes  et  subit  peu  à  peu  toutes  les  transfor- 
mations de  sens  que  nous  avons  étudiées  dans  la  première  par- 
tie de  ce  travail. 

Le  poème,  venu  du  Nord,  passe  en  Normandie,  puis  en 
Angleterre,  où,  sous  une  forme  très  abrégée,  Walter  Scott  nous 
l'a  conservé.  Du  reste,  il  ne  paraît  pas  avoir  eu  grande  vogue.  Il 
n'est  pas  cité  dans  l'énumération  des  poèmes  donnée  dans  le 


1.  Les  règnes  de  Louis  le  Bègue  et  de  Louis  III  et  Carloman  sont  du  reste 
marqués  par  la  lutte  continuelle  soutenue  par  le  pouvoir  royal  contre  les 
empiétements  des  vassaux,  devenus  de  plus  en  plus  puissants. 

2.  Voy.  plus  haut,  p.  52. 


6/[  G.    RAYNAUD 

fabliau  des  Deus  traveors  ribau^  %  et  la  seule  allusion  qui  y  soit 
faite,  dans  la  littérature  du  moyen  âge  ^,  est  le  vers,  cité  plus 
haut,  du  chansonnier  de  la  Bibliothèque  nationale  (fr.  12615), 
encore  bien  qu'il  ne  s'agisse  très  probablement  pas  de  la  chanson 
primitive,  mais  d'un  remaniement  du  xiii*^  siècle.  Ce  vers,  men- 
tionnant le  comte  Hoillequin  de  Boulogne,  nous  a  fourni  le 
point  de  départ  de  cette  étude. 


III 


Nous  avons  vu  qu'à  partir  du  xvi^  siècle,  Helleqidn,  de  même 
que  sa  mesnie,  disparaît  peu  à  peu  de  la  littérature  française. 
Transporté  en  Italie  au  xiv^  siècle,  il  nous  revient  cependant  au 
xvi^  avec  une  forme  spéciale  et  un  sens  tout  particulier,  en  revi- 
vant sous  le  masque  de  V Arlequin  de  la  Commedia  delV  Arîe  3. 

C'est  Dante  qui  le  premier,  imprégné,  comme  tous  les  écri- 
vains de  son  époque,  des  idées  et  de  la  langue  françaises,  intro- 
duisit en  Italie  le  diable  HeUequin  sous  le  nom  à'Alichino'^  dans 
une  longue  énumération  de  démons  inconnus  à  la  poésie  fran- 
çaise, mais  qu'on  retrouve  pour  la  plupart  dans  les  Sacre  Rappre- 
senta:^ioni '>  :  Ciriatto,  Calcabrino,  Farfarello,  Rubicante,  etc.  Les 
diables  jouent,  en  effet,  dans  la  littérature  dramatique  religieuse 
de  ritahe ,  un  rôle  beaucoup  plus  effacé  que  dans  les  Mystères 
français  6,  où  ils  sont  d'ordinaire  chargés  de  la  partie  comique. 


1.  Recueil  des  fabliaux,  t.  I,  p.  3-4  et  11-12. 

2.  Faut-il  voir  dans  un  passage  de  Chrestien  de  Troies  reproduit  par  Chres- 
tien  Legouais  (G.  Paris,  Histoire  littéraire,  t.  XXIX,  p.  493)  une  allusion  au 
poème  ou  simplement  une  citation  de  l'expression  consacrée,  Mesnie  HeUequin} 

3.  P.  Paris.  Les  mss.  fr.,  t.  I  (1836),  p.  323-324;  Génin,  Variations  du 
langage  français  (1845),  p.  451-454;  A.  Graf,  Giornalc  storico  délia  Letteratura 
italiana,  t.  IX  (1886),  p.  48  (en  note);  A.  Wesselofski,  ihidew,  t.  XI  (1888), 
p.  386. 

4.  Enfer,  ch.  XXI,  vers  1 18-123.  Littré,  dans  sa  traduction  de  V Enfer  en 
vieux  français,  a  rendu  Alichino  par  Aile-clin  (2^  édition,  1879,  P-  271). 

5.  Al.  d'Ancona,  Origini  dcl  teatro  in  Italia,  t.  II  (1877),  p.  6,  note  i. 

6.  Ibidem,  t.  II,  p.  13. 


LA   MESNIE   HELLEQUIN  65 

Les  auteurs  italiens  en  prennent  donc  à  leur  aise  avec  des  com- 
parses passant  presque  inaperçus ,  et  changent  à  leur  fantaisie 
leurs  noms  consacrés  et,  par  suite,  immuables  dans  les  Mystères. 
C'est  ainsi  que  nous  venons  de  voir  sous  l'inspiration  de  Dante 
toute  une  légion  de  nouveaux  démons  s'introduire  dans  le  théâtre 
italien  ;  c'est  ainsi  qu'il  faut  supposer  que  le  diable  Hellequin , 
bien  qu'il  n'ait  laissé  en  France  qu'une  trace  légère  dans  la  mise 
en  scène  théâtrale  des  xv^  et  xvi'=  siècles^,  a  pu  et  a  dû,  comme 
les  diables  ses  compagnons  dans  VEnfcr  de  Dante,  apparaître  sous 
le  nom  d'AIicbiiio  dans  les  Sacre  Rappresmtazjoni. 

A  la  fin  du  xvi^  siècle ,  Arlecchino  se  montre  pour  la  première 
fois  2  dans  les  Scenari  de  Flaminio  Scala  3,  où,  en  compagnie  de 
Pedrolino  {Pierrot) ,  il  tient  l'emploi  des  Zanni  (valets  de  comé- 
die). A  côté  des  Zanni  nous  voyons  aussi  figurer  Pantalone  et  le 
capitaine  Spavento;  chacun  de  ces  personnages  a  déjà  le  cos- 
tume, le  langage  et  le  caractère  qu'il  conservera  durant  tout  le 
xvii^  siècle.  Arlecchino,  valet  sot  et  peureux,  porte  le  masque 

1.  Sous  le  premier  étage  des  échafauds  servant  aux  représentations  des 
mystères  «  était  la  caverne  de  l'Enfer,  fermée  par  un  grand  rideau  qui  repré- 
«  sentait  une  tête  hideuse,  qu'on  voit  quelquefois  désignée  sous  le  nom  de 
Chappe  d'Hdlcquin  »  (P.  Paris,  Journal  de  l'Instruction  publique,  année  1855, 
30  mai,  p.  304).  Ne  faut-il  pas  voir  une  plus  ancienne  mention  de  la  Chappe 
d' Hellequin  dans  un  passage  du  ms.  latin  18600  (fol.  13)  de  la  Bibl.  nat., 
où  l'on  demande  à  un  clerc  couvert  d'une  chappe  très  lourde  (par  allusion  au 
poids  de  ses  fautes),  s'il  ne  fait  pas  partie  de  la  Mesnic  Hellequin  ?  L'expression 
Chappe  d'Hellcquin  n'a  point  passé  en  Italie  ;  elle  a  dû  se  conserver  par 
tradition  chez  les  gens  de  théâtre,  puis  aux  xvie  et  xvn^  siècles,  lors  de  l'arrivée 
di! Arlequin  en  France,  changer  de  nom  en  même  temps  que  de  forme.  Le 
souvenir  de  cette  origine  est  aujourd'hui  perdu,  et  le  nom  de  la  draperie 
que  l'on  désigne  dans  nos  théâtres  modernes  sous  le  nom  de  Manteau  d'Arle- 
quin s'explique  d'une  tout  autre  façon.  C'est,  nous  dit  M.  Pougin  {Diction- 
naire historique  et  pittoresque  du  théâtre,  1885,  p.  494),  entre  cette  draperie  et 
le  rideau  qu'Arlequin  venait  pendant  les  entr'actes  parler  au  public.  Que 
devient  dans  cette  explication  le  mot  manteau  ? 

2.  Le  mot  arlecchino  ne  paraît  dans  le  dictionnaire  de  la  Crusca  qu'au 
xviiie  siècle  (4c  édition,  Florence,  1729). 

3.  //  teatro  délie  favole  rappresentative  (Venise,  161 1).  Ce  théâtre  contient 
50  journées  ou  pièces. 


66  G,    RAYNAUD 

comme  la  plupart  des  types  de  la  Comniedia  Ml'  Arte;  son  costume, 
composé  de  loques  '  de  toute  nature,  de  toute  couleur  et  de  toute 
dimension,  cousues  entre  elles  sans  ordre,  n'a  pas  encore  la  régu- 
larité de  bigarrures  que  nous  lui  connaissons  aujourd'hui;  ce 
n'est  encore  que  le  vêtement  d'un  misérable  paysan  bergamasque, 
dont  on  tourne  en  ridicule  le  langage  et  la  balourdise. 

Comment  reconnaître  en  ce  personnage  le  diable  des  Sacre 
Rappresentaxjoni,  VAlichmo  de  Dante?  La  chose  serait  assez  difficile 
à  admettre,  si  nous  ne  remarquions  que  le  masque  noir  de  V Arle- 
quin, dès  cette  époque  jusqu'au  xviii^  siècle,  porte  à  sa  partie  supé- 
rieure la  trace  d'une  corne,  qui  n'existe  plus,  il  est  vrai,  qu'à  l'état 
embryonnaire,  mais  qui  trahit  ainsi  son  origine  diabolique  ^ 
Force  nous  est  donc  de  supposer  que  V Arlequin  de  la  comédie 
italienne  n'est  que  le  diable  Alichino  transporté  à  la  scène.  La 
transition  a  dû  se  faire  par  le  moyen  des  farces  italiennes  du  xv^ 
ou  du  xvi^  siècle.  Nous  croyons,  en  effet,  qu'il  a  existé  un  cer- 
tain nombre  de  pièces  populaires,  farces,  monologues,  etc.,  où  le 
personnage  du  diable  Alichino,  emprunté  aux  Sacre  Rappresenta^ioni , 
jouait  un  rôle  tout  particulier.  Ce  démon  devait  servir  d'inter- 
médiaire entre  la  terre  et  l'enfer,  où  il  allait  en  ambassade  cher- 
cher quelque  damné.  C'est  ainsi  qu'un  monologue  du  xvr  siècle, 
cité  par  M.  Emile  Picot  >,  nous  montre  Arlequin  descendant  aux 


1.  P.  Paris  et  Génin  voient  dans  le  costume  bariolé  d'Arlequin  une 
représentation  fantastique  de  la  mort  et  des  flammes  de  l'enfer.  Voy.  Jal, 
Dictionnaire  critique  de  hiographic  et  d'histoire  (2^  édition,  1872),  s.  vo.  ARLEauiN. 

2.  Grâce  à  l'obligeance  de  M.  Nuitter,  nous  avons  pu  voir  à  la  Bibliothèque 
de  l'Opéra  un  masque  d'Arlequin  du  xviiie  siècle.  Il  est  en  cuir  noir  et  porte 
à  la  partie  supérieure  droite  un  commencement  de  corne  semblable  à  celle 
d'un  jeune  chevreau  ;  de  plus ,  comme  le  dit  Riccoboni  (Histoire  du  théâtre 
italien,  t.  I,  p.  5),  il  «  n'a  point  d'yeux,  mais  seulement  des  trous  fort  petits 
«  pour  voir.  » 

3.  Response  di  geste  d'Arlequin  au  poète  fils  de  ma  dame  Cardine  (E.  Picot, 
Remania,  t.  XVI,  1887,  p.  538).  Ce  monologue  est  de  1585,  et  le  nom  du 
personnage  est  écrit  Harlequin,  comme  le  plus  souvent  au  xvii^  siècle.  Cet  H, 
contraire  à  l'orthographe  italienne,  mais  conforme  à  la  véritable  étymologie,  a 
sans  doute  provoqué  la  bizarre  opinion  de  Ménage  qui  fait  d'Arlequin  un 
diminutif  de  Harlay. 


LA    MESNIE    HELLEQUIN  67 

enfers  pour  délivrer  M'""  Girdine,  célèbre  entremetteuse  du 
temps.  Cette  satire  improvisée  a  été  certainement  coulée  dans  un 
moule  dramatique  souvent  utilisé  jusque-là,  et  que  depuis  la  tra- 
dition n'a  pas  repoussé,  puisqu'au  xviii^  siècle  le  poète  Regnard  en 
offre  encore  un  renouvellement  bien  effacé  dans  la  Descente  d'Arle- 
quin aux  enfers  ' . 

Ce  genre  de  pièces  habitua  le  public  à  la  présence  d'Arkcchino; 
d'autres  farces  furent  faites,  où  l'on  négligea  de  mettre  le  person- 
nage en  communication  avec  l'enfer  :  il  resta  alors  sur  terre  chargé 
des  rôles  de  servidore,  comme  dans  la  farce  de  la  Rommiesca  %  où 
il  paraît  sous  le  nom  (ÏAnicbino  K 

C'est  donc  à  la  farce  italienne  qu'un  acteur  de  la  Commedia 
deir  Arte,  en  quête  d'un  nom  de  guerre  sous  lequel  il  pût  jouer 
son  rôle  de  servo  ou  :(anni,  dut  emprunter  un  jour  le  nom 
d'Arlecchino;  il  lui  empruntait  en  même  temps  son  masque  et  ses 
cornes  qui  allaient  diminuer  et  disparaître  plus  tard;  par  contre, 
il  donnait  au  personnage  un  nouveau  caractère,  celui  du  valet 
niais  et  malfaisant;  il  le  gratifiait  même  d'une  patrie,  Bergame, 
dont  les  habitants  avaient  le  don  de  faire  rire  à  leurs  dépens  les 
autres  Italiens. 

Le  nom  d'Arlecchino,  adopté  peut-être  pour  la  première  fois 
dans  la  Commedia  delV  Arte  par  Simon  de  Bologne  '^,  ne  s'est  pas 
généralisé  en  Italie,  où  il  ne  se  rencontre  originairement  que 


1.  Cette  pièce,  dont  nous  ne  possédons  que  les  scènes  françaises,  porta 
d'abord  le  titre  de  Descente  de  Menetin  aux  enfers  lors  de  sa  première  repré- 
sentation en  1689,  époque  à  laquelle  Dominique  étant  mort,  le  rôle  d'Arlequin 
n'avait  pas  de  titulaire.  Quand,  peu  de  temps  après,  Gherardi  eut  pris  l'emploi, 
le  titre  fut  restitué  tel  que  nous  le  citons.  Voy.  le  Théâtre  italien  de  Gherardi 
(1700,  t.  II,  p.  561-405)  et  les  Œuvres  complètes  de  Regnard  (Paris,  Brière  et 
Baudouin,  1826,  t.  V,  p.  111-152). 

2.  La  Romanesca,  farce  de  Giovanmaria  Cecchi,  composée  en  1585  et 
publiée  (2'=  édition),  par  Luca  G.  Mimbelli  (Livourne,  1880). 

3.  Les  formes  Alichino,  Arlecchino  et  Anichino  sont  phonétiquement  iden- 
tiques. 

4.  Adolfo  Bartoli,  Scenari  inediti  delta  Commedia  delV  Arte  (Florence,  1880), 

p.  CXXXIII. 


6b  G.    RAYNAUD 

dans  le  Nord  K  II  semble,  du  reste,  n'avoir  été  porté  que  par  des 
acteurs  appartenant  à  des  troupes  allant  jouer  en  France,  tels  que 
Simon  de  Bologne,  Tristan  Martinelli  %  Giuseppe  Domenico 
Biancolelli  (le  fameux  Dominique),  etc.  Nous  ne  trouvons  pas 
mention,  avant  le  milieu  du  xviii^  siècle,  d'un  Arlequin  ayant  joué 
uniquement  en  Italie 3.  Avant  cette  époque,  Dominique  avait 
d'ailleurs  déjà  changé  de  nouveau  et  amplifié  le  caractère  du  rôle, 
faisant  du  valet  niais  et  stupide  un  fourbe  souple  et  avisé,  donnant 
une  importance  de  premier  ordre  à  son  emploi,  et  supprimant  les 
allusions  à  la  balourdise  bergamasque,  peu  compréhensibles  du 
public  ou  tout  au  moins  du  populaire  français  •*. 

Dès  lors  Arlequin  était  naturalisé  français  et  faisait  naître  dans 
notre  pays  toute  une  Httérature  dramatique,  à  laquelle  ne  dédai- 
gnaient pas  de  s'associer  les  écrivains  les  plus  connus.  Ce  fut 
le  point  de  départ  d'une  vogue  européenne  pour  Arlequin ,  qui 
eut  aussi  un  renouveau  en  ItaHe,  son  ancienne  patrie. 

De  nos  jours ,  quoique  bien  oublié ,  Arlequin  revit  encore 
dans  la  pantomime.  En  voyant  apparaître  sur  une  scène  pari- 
sienne le  personnage  gracieux  et  élégant  de  notre  Arlequin,  qui 
voudrait  croire  qu'on  a  devant  les  yeux  le  représentant  moderne 
du  lourd  et  farouche  chevalier  du  ix^  siècle,  du  vieux  comte 
Hernequin,  ayant  changé  après  bien  des  vicissitudes,  sa  pesante 
épée  contre  la  batte  légère  ? 

1.  Le  personnage  d'Arlequin  ne  se  retrouve  ni  dans  les  Scenari  inediti  (voy. 
la  note  précédente),  ni  dans  les  titres  des  Scenari  de  Basilio  Locatelli  (voy. 
Fr.  Bartoli,  Notiiie  istoriche  de'  comici  italiani,  Padoue,  1781,  t.  I,  p.' 291-295), 
ni  dans  les  nombreuses  pièces  de  Gio.  Batt.  Andreini. 

2.  Sur  cet  Arlequin  célèbre  de  son  temps  en  Italie  et  en  France,  inconnu 
cependant  à  Francesco  Bartoli,  vo)-.  A.  Baschet,  Les  Comédiens  italiens  à  la 
Cour  de  France  (Paris,  1882),  et  Al.  d'Ancona,  //  teatro  Mantcrvano  nel 
secolo  XVI  (dans  le  Giornale  storico  délia  Letteratura  italiana,  t.  V,  p.  1-79; 
t.  VI,  p.  1-52  ;  313-351,  et  t.  VII,  p.  48-93)- 

3.  Voy.  Adolfo  Bartoli,  Scenari  inediti...  p.  clxxiv-clxxix),  et  Francesco 
Bartoli,  Notifie  istoriche.,.  (2  vol.) passiui. 

4.  Œuvres  complètes  de  Regnard  (Paris,  1826),  t.  V,  p.  17. 


OBSERVATIONS 

SUR    LE 

((  JEU    DE   LA   FEUILLÉE 

D'ADAM     DE    LA    HALLE 
Par  MARIUS  SEPET 


En  terminant  l'analyse  du  Jeu  de  la  feuillée  d'Adam  de  la  Halle 
dans  son  précieux  tableau  de  la  littérature  française  au  moyen  âge'^, 
M.  Gaston  Paris  fait  cette  observation,  selon  nous  fort  impor- 
tante, et  dont  il  y  aurait  lieu  de  tenir  grand  compte  pour  l'étude 
d'autres  monuments  de  cette  même  littérature  :  «  Il  est  permis 
de  croire  .que  nous  avons  perdu  bien  des  compositions  du  même 
genre,  sinon  de  la  même  valeur.  »  —  Cela  étant,  il  semble  que 
l'on  soit  assez  naturellement  amené  à  se  demander  quel  était  ce 
genre  dramatique,  dont  la  pièce  d'Adam  de  la  Halle  ne  serait 
qu'un  échantillon,  et  s'il  ne  serait  pas  possible  d'en  retrouver  par 
conjecture  l'origine  et  la  destinée.  Quelques  remarques  se  sont 
présentées  sur  ce  sujet  à  notre  esprit  ;  nous  demandons  la  per- 
mission de  les  soumettre  aujourd'hui  aux  juges  compétents  et, 
entre  tous ,  au  maître  éminent  à  qui  ce  volume  doit  être  offert. 

Il  nous  paraît  difficile  qu'un  lecteur  attentif  du  Jeu  de  la  feuillée, 
s'il  se  place  au  point  de  vue  de  la  recherche  dont  il  s'agit,  ne 
soit  pas  frappé  de  la  place  considérable  que  tient  dans  cette  com- 
position l'idée  de  folie,  envisagée  selon  les  divers  sens  que  cette 
idée ,  comme  le  mot  qui  la  représente ,  peut  prendre  dans  notre 
esprit.  La  folie  y  est  directement  représentée  par  un  personnage 

I.  Deuxième  édition  (Paris,  Hachette,  1890),  p.  191. 


yO  M.    SEPET 

spécial,  le  dervé,  dont  les  extravagances  ont  un  caractère  à  la  fois 
comique  et  satirique,  et  s'expriment  sous  une  forme  qui  rappelle 
manifestement  celle  de  hfatrasie  et  du  coq-à-i'âne.  Mais  ce  per- 
sonnage lui-même ,  qui  figure  la  folie  proprement  dite,  avec  ses 
incohérences  mêlées  parfois  de  saillies  malicieuses,  vient  s'inter- 
caler dans  une  scène  ou  un  tableau  plus  étendu,  auquel  l'idée  de 
folie  sert  encore  de  centre  et  de  lien.  Un  moine  venu  de  l'abbaye 
d'Haspre,  lieu  de  pèlerinage  en  l'honneur  de  saint  Acaire,  parti- 
culièrement invoqué  par  la  piété  populaire  pour  la  guérison  des 
gens  privés  de  leur  raison,  apporte  avec  lui  des  reliques  du  saint 
et  invite  les  personnes  présentes  à  se  faire  guérir'.  De  là  une 
revue  satirique  de  fous  supposés,  c'est-à-dire  de  personnes  que 
l'extravagance  ou  le  vice  de  leur  conduite  fait  considérer  comme 
en  rupture  avec  le  bon  sens. 

Les  autres  scènes  du  Jeu  de  la  feuillée  sont  aussi,  selon  nous, 
en  rapport  avec  l'idée  de  la  folie ,  mais  cette  idée  s'y  présente  à 
notre  esprit  d'une  façon  moins  directe.  Ce  n'est  plus  de  la  folie 
réelle  ou  supposée  qu'il  s'agit,  mais  de  la  folie  voulue  et,  pour 
ainsi  dire,  imitée;  de  rette  exubérance  joyeuse  et  un  peu  inco- 
hérente à  laquelle  nous' faisons  allusion  quand  nous  affirmons  de 
quelqu'un,  sans  nier  d'ailleurs  la  santé  habituelle  de  son  esprit, 
qu'en  telle  ou  telle  circonstance  il  a  dit  ou  fait  des  folies.  Les  per- 
sonnages du  Jeu  de  la  feuillée  ne  cessent  guère,  durant  toute  la 
pièce,  de  lâcher  ainsi  la  bride  à  une  verve  folle  qui,  dans  ses 
propos  sarcastiques,  fait  bon  marché  d'eux-mêmes  aussi  bien  que 
du  prochain.  L'auteur  de  la  pièce,  qui  en  est  aussi  l'un  des  per- 
sonnages et  en  fut  l'un  des  acteurs,  commence  par  s'égayer  et  par 
égayer  les  spectateurs  à  ses  propres  dépens,  à  ceux  de  sa  femme 
et  de  son  père;  après  quoi,  il  ne  se  sent  que  plus  à  l'aise  pour 
dauber  comme  il  le  fait,  expressément  et  nominalement,  sur  les 

I.  Ce  moine  errant  et  colporteur  de  reliques  représente,  croyons-nous, 
avec  plus  ou  moins  d'exactitude,  un  des  traits  du  relâchement  des  mœurs 
ecclésiastiques  et  monastiques  constaté  à  la  fin  du  xn^  siècle  et  persistant  au 
delà,  mais  auquel  étaient  venus  s'opposer,  dans  la  première  moitié  du  xiiF,  le 
zèle  et  la  pauvreté  apostoliques  des  ordres  nouveaux  de  Saint-Dominique  et  de 
Saint-François. 


OBSERVATIONS   SUR   LE    «    JEU    DE   LA    PEUILLÉE    »  7I 

avares,  les  ivrognes,  les  débauchés,  les  femmes  querelleuses,  les 
clercs  dégradés  d'Arras  et  des  environs,  La  consultation  médicale 
donnée  à  maître  Henri  et  à  Douce  Dame  par  le  Fisiscien  qui  inter- 
vient tout  à  coup  dans  le  jeu  est  une  invention  folle.  Le  même 
esprit  de  bouffonnerie  exubérante  et  satirique  se  retrouve  encore 
dans  les  scènes  de  cabaret  qui  forment  la  dernière  partie  de  la 
pièce  et  dans  le  tour  que  l'on  y  joue  au  moine  endormi  en  le 
chargeant  de  tout  l'écot.  N'est-ce  pas  enfin  une  sorte  de  folie 
poétique  que  l'introduction  bizarre ,  quoique  fort  agréable,  de  la 
mesnie  Hellequin  (dont  le  courrier  porte  ici  le  nom  significatif 
de  Croqucsot)  et  des  fées  Morgue,  Arsile  et  Maglore,  au  milieu 
des  personnages  très  réels,  clercs  et  bourgeois  d'Arras,  qui  sont 
en  train  de  se  réjouir  et  de  médire  sous  la  feuillée?  Peut-être  est- 
il  bon  de  noter  encore ,  comme  un  trait  assez  caractéristique ,  le 
retour  à  la  fin  de  la  pièce  du  vrai  fou,  le  dervé,  et  de  sz  fatrasie. 
Pour  essayer  de  retrouver  le  genre  auquel  on  pourrait  ratta- 
cher le  jeu  d'Adam  de  la  Halle  il  en  faut  aussi  considérer  certaines 
circonstances  extérieures.  «  La  scène,  dit  M.  Gaston  Paris,  est 
tout  le  temps  sous   la  feuillée,    c'est-à-dire  sous    une    de    ces 
tonnelles  de  verdure  qu'on  élevait  pour  célébrer  la  fête  de  mai, 
la  fête  du  printemps  revenu  :  c'est  à  cette  fête  que  se  rattache  la 
pièce  elle-même.  »  La  fête  de   mai ,  d'origine  païenne ,  avait 
pourtant  pris  place  parmi  les  fêtes  joyeuses  acceptées  ou  du  moins 
tolérées  par  l'Eghse  au  moyen  âge,  et  que  célébraient  notam- 
ment les  clercs  d'ordre  inférieur  et  les  écofiers.  M.  Ebert  a  fliit 
à  cet  égard  de  très  utiles  remarques.  Recherchant  l'origine  des 
jeux  dramatiques  de  la  Basoche,  il  rapporte  en  partie  cette  ori- 
gine aux  déguisements  et  mascarades  auxquels  se  livraient  à  cer- 
tains jours  les  étudiants  et  les  jeunes  membres  du  clergé.  L'une 
des  fêtes  ordinaires  de  la  Basoche  se  célébrait,  remarque-t-il,  vers 
le  temps  de  la  fête  des  trois  rois,  originairement  sans  doute  à 
cette  fête  même;  une  autre,  à  la  fête  de  mai.  Or,  les  déguise 
ments  «  momeries  »  étaient  très  usités  au  moyen  âge  à  ces  deux 
fêtes.  La  fête  des  trois  rois  était  spécialement  célébrée  par  les  étu- 
diants de  l'Université  de  Paris  au  moyen  de  déguisements  et  de 
représentations  dramatiques.  La  veille,  ils  élisaient  un  rexjaluorum. 


72  M.    SEPET 

La  célébration  de  cette  fête  fut,  à  ce  qu'il  semble,  dit  M.  Ebert, 
immédiatement  empruntée  à  la  vie  universistaire  par  la  Basoche, 
dont  les  clercs  se  recrutaient  parmi  les  écoliers  de  l'Université.  Il 
se  demande  ensuite  pourquoi  la  Basoche  célébrait  aussi,  et  même 
avec  prédilection,  la  fête  de  mai.  La  question  ne  lui  paraît  pas 
encore  éclaircie'.  Rien  n'empêche,  croyons-nous,  d'y  voir  éga- 
lement un  emprunt  aux  coutumes  universitaires,  issues  elles- 
mêmes  des  coutumes  scolaires  et  populaires  antérieures.  La  fête 
des  fous  n'avait  pas  peut-être  pour  date  nécessaire  et  exclusive  la 
période  de  réjouissances  qui  marquait  la  fin  du  mois  de  décembre 
et  le  commencement  du  mois  de  janvier.  Elle  pouvait  aussi  trou- 
ver place  parmi  les  réjouissances  traditionnelles  primitivement 
destinées  à  célébrer  le  retour  du  printemps.  Il  est  vraisemblable 
même  qu'au  moins  en  certaines  locaHtés,  on   dut   transporter 
plus  volontiers  à  cette  époque  de  l'année  la  fête  des  fous,  quand 
elle  fut,  pour  ainsi  dire,  sécularisée,  c'est-à-dire  quand  élargis- 
sant son  caractère  primitif  de  parodie  ecclésiastique  et  liturgique 
et  son  personnel ,  d'abord  seulement  clérical ,  ells  s'assimila  les 
éléments  subsistant  d'autre  part  des   vieilles  joies   païennes  et 
populaires  ^. 

Une  autre  circonstance  importante  à  noter  pour  essayer  de 
déterminer  le  caractère  du  Jeu  de  la  feuillée ,  c'est  qu'il  fut  com- 
posé pour  le  Puy  d'Arras  et  représenté  par  les  membres  ou 
quelques-uns  des  membres  de  cette  association  littéraire.  Selon 
l'opinion,  qui  nous  paraît  assez  vraisemblable,  de  M.  Léopold 
Bahlsen,  les  associations  de  ce  genre,  nées  dès  le  xii"  siècle,  se 
développèrent,  fleurirent  et  se  sécularisèrent  dans  la  première  moi- 
tié du  XIII^  Elles  étaient  d'abord,  la  plupart  du  temps,  composées 

1.  Jahrhucl)  fur  romanischc  iind  cnglischc  Litcratiir,  t.  I,  pp.  230  suiv. 

2.  Ce  sont,  en  réalité,  les  vieilles  joies  païennes  et  populaires  qui  avaient 
d'abord  fait  invasion  dans  TEglise  et  dans  la  liturgie  et  y  avaient  introduit,  dès 
les  temps  barbares ,  l'usage  des  mascarades  et  des  parodies  connues  sous  le  nom 
générique  de  fête  des  fous;  mais  ensuite  il  y  eut  récurrence,  et  la  fête  des  fous 
sécularisée  conserva  des  traces  manifestes  de  son  passage  et  de  son  séjour  dans 
le  monde  et  les  coutumes  ecclésiastiques.  Cf.  Du  Cange  aux  mots  Kaknd^c , 
Ahhas  Conardonim  et  Ahhas  Esclaffardoruui. 


OBSERVATIONS   SUR   LE    «    JEU    DE   LA   FEUILLEE    »  73 

uniquement  de  clercs,  mais  elles  admirent  peu  à  peu  un  person- 
nel de  plus  en  plus  laïque  :  écoliers,  artistes,  avocats,  marchands, 
et  se  composèrent  alors  essentiellement  de  jeunes  dilettantes 
appartenant  à  la  meilleure  bourgeoisie  des  grandes  villes  du 
Nord  de  la  France.  En  ce  qui  concerne  notamment  Arras, 
l'existence  d'une  association  littéraire  y  est  attestée  dès  la  fin  du 
xii^  siècle.  Cette  confrérie,  d'après  M.  Bahlsen,  fut  d'abord  con- 
sacrée uniquement  à  célébrer  la  sainte  Vierge.  Les  membres 
composaient  et  récitaient  des  poésies  en  son  honneur  à  ses  prin- 
cipales fêtes.  Mais,  sous  l'influence  des  jeux  de  la  niéiiestrandie , 
très  goûtés  du  peuple,  la  pieuse  société  se  transforma  en  une 
association  d'objet  et  d'allure  beaucoup  plus  profanes.  Cette 
transformation  était  achevée  peu  de  temps  avant  l'époque  où 
Adam  de  la  Halle  en  devint  un  des  principaux  membres  '.  Il  est 
certain  que,  tel  que  nous  le  présente  un  trouvère  artésien  du 
xiii^  siècle,  Vilain  d'Arras,  le  Puy  de  cette  ville  ne  nous  apparaît 
pas  précisément  sous  les  traits  d'une  confrérie  religieuse,  mais  au 
contraire  comme  un  centre  et  un  foyer  de  divertissements  pro- 
fanes : 

Beau  m'est  del  Pui  que  je  voi  restoré  ; 
Pour  sostenir  amour,  joie  et  jovent 
Fu  establis  et  de  jolictc, 
En  ce  le  voil  essauchier  boinement  \ 

D'autre  part,  cette  association  comptait  encore  dans  son  sein  des 
clercs  ou  demi-clercs,  tels  qu'Adam  de  la  Halle  lui-même,  ayant 
certainement  pris  part  aux  réjouissances  aussi  bien  qu'aux  exer- 
cices de  la  vie  scolaire  du  temps,  et  en  rapport  de  pensées  et 
d'habitudes  avec  les  usages  des  grandes  écoles  de  Paris,  où  même 
Adam,  au  début  de  sa  pièce,  nous  annonce  l'intention,  peut-être 

1 .  Adam  lie  la  Haïe' s  Dramen .  imd  das  Jus  du  Pèlerin ,  par  Léopold  Bahlsen 
(Marbourg,  1885.  —  xxvii^  fascicule  des  Aiisgahen  luul  Abtjundlungen  ans  dem 
Gcbiete  der  roinanischen  Philologie,  publiées  par  M.  E.  Stengel),  pp.  35-58. 

2.  Monnierqué  et  F.  Michel,  Théâtre  français  au  moyen  âge,  p.  68.  Cf.  Bibl. 
nat.,  ms.  fr.  12615,  fol.  59  v^. 


74  M.    SEPET 

fictive^,  d'aller  reprendre  ses  études,  ébauchées  à  Vaucelles  et 
interrompues  par  son  mariage.  Dans  ces  conditions  on  ne  peut 
pas,  croyons-nous,  considérer  comme  une  chose  étonnante  que 
le  Puy  d'Arras  prît,  au  milieu  du  xiii'^  siècle,  une  part  active  aux 
réjouissances  de  la  fête  de  mai,  et  qu'il  y  transportât  ou  se  plût 
à  y  mettre  en  œuvre  quelque  chose  de  Tinspiration  générale,  et 
même  des  habitudes  et,  pour  ainsi  dire,  de  la  physionomie 
spéciale  de  la  fête  des  fous.  Des  observations  qui  précèdent, 
nous  sommes  donc,  quant  à  nous,  très  disposé  à  conclure  que 
le  genre  littéraire,  dont  le  Jeu  de  la  feuillée  est  un  si  remarquable 
échantillon,  se  rattachait  étroitement,  par  son  origine  et  son 

I.  Ce  qui  nous  porte  à  considérer  comme  une  invention  dramatique  plutôt 
que  comme  un  projet  bien  arrêté  l'intention  annoncée  par  le  poète  au  début  du 
Jeu  de  la  feuillée,  c'est  le  don  que  lui  fait  ensuite  la  méchante  fée  Maglore, 
furieuse  de  n'avoir  pas  été  aussi  bien  traitée  que  ses  deux  compagnes  : 

MAGLORE. 

Je  di  que  Riquiers  soit  pelés 
Et  qu'il  n'ait  nul  cavel  devant. 
De  l'autre,  qui  se  va  vantant 
D'aler  à  l'escole  à  Paris, 
Vœil  qu'i  soit  si  atruandis 
En  le  compaignie  d'Arras 
Et  qu'il  s'oublit  entre  les  bras 
Se  feme,  qui  est  mole  et  tenre, 
Et  qu'il  perge  et  hache  l'aprenre 
Et  mèche  se  voie  en  respit. 

ARSILE. 
Aimi  !  dame,  qu'avés  vous  dit? 
Pour  Dieu  !  rapelés  ceste  cose. 

MAGLORE. 

Par  l'ame  où  li  cors  me  repose  ! 

Il  sera  ensi  que  je  di. 
{Li  Jus  Adam,  vers  682-695,  dans  l'édition  de  M.  A.  Rambeau  :  Die  deiii  Trou- 
vère Adam  de  la  Haie  lugeschriehenen  Dramen  (Marbourg,  1886.  —  LvnF  fasci- 
cule des  Ausgahcn  und  Ahhandlungen.)  —  M.  Bahlsen  fait  observer  avec  raison 
(ouvrage  cité,  pp.  61-63)  qu'on  a  trop  souvent  pris  pour  argent  comptant  tous 
ce  qui  est  dit  dans  le  Jeu  de  la  feuillée ,  où  il  faut  faire  largement  la  part  de  la 
fantaisie  et  de  l'espièglerie  du  poète. 


OBSERVATIONS   SUR    LE    «    JEU    DE   LA   FEUILLÉE    ))  75 

caractère,  à  la  fête  des  fous  généralisée  et  laïcisée.  Provisoire- 
ment, et  en  réservant  la  conjecture  qui  va  suivre,  nous  propo- 
serions volontiers,  comme  une  juste  appellation  de  ce  genre,  le 
nom  de  folie  drainaliquc. 

Mais  ici  une  nouvelle  question  se  pose.  Dans  le  développement 
ultérieur  de  la  littérature  dramatique  du  moyen  âge,  y  a-t-il  ou 
non  un  genre  que  l'on  puisse  considérer  comme  ayant  un  lien 
d'origine  et  de  filiation  avec  ces  folies  représentées  et  dialoguées, 
dont  nous  regardons  la  pièce  d'Adam  de  la  Halle  comme  un 
spécimen  ?  Il  est  difficile,  ce  semble,  de  ne  pas  penser  à.  la  sottie, 
qui,  comme  personne  ne  l'ignore,  constitue,  avec  la  moralité  et 
la  farce,  le  triple  mode  sous  lequel  s'est  produit  en  France,  dans 
les  derniers  siècles  du  moyen  âge,  le  genre  littéraire  désigné  par 
l'antiquité  grecque  sous  le  nom  de  comédie.  En  ce  qui  concerne 
l'appellation  même  de  la  branche  dont  il  s'agit,  l'identité  avec 
la  folie  n'est  pas  douteuse.  Qui  dit  sottie  dit  folie.  Les  sots  en 
français  du  moyen  âge,  ce  sont  des  fous,  et  le  mot  même  est 
employé  avec  cette  signification  dans  le  feu  de  la  feuillée  : 

LI  MOINES  : 

Segneur,  me  sires  sains  Acaires 
Vous  est  chi  venus  visiter  ; 
Si  l'aprochiés  tout  pour  curer 
Et  si  mèche  chascuns  s'offrande. 
Qu'il  n'a  saint  de  si  en  Irlande 
Qui  si  bêles  miracles  fâche  ; 
Car  l'anemi  de  l'orne  encache 
Par  le  saint  miracle  devin, 
Et  si  warist  de  l'esvertin 
Communément  et  ses  et  sotes...  " 

Et  à  la  fin  de  la  scène,  après  le  départ  du  dervé,  l'un  des  com- 
pagnons d'Adam,  Riquece  Aurris,  ne  s'exprime  pas  autrement  : 

Qu'est  che?  Seront  hui  mais  riotes? 
N'arons  hui  mais  fors  sos  et  sotes  '  ? 

1.  Edition  citce,  vers  322-351. 

2.  Vers  557-558. 


76  M.    SEPET 

Le  dervé  lui-même,  qui  est  un  fou  proprement  dit,  et  même 
par  instants  un  fou  furieux,  est  appelé  sot  par  le  moine  : 

Aimi,  Dieus  !  qu'il  fait  bon  oïr 
Che  sot  là,  car  il  dit  merveilles  '. 

Mais  l'identité  de  nom  de  h  folie  d'x\dam  de  la  Halle  (à  sup- 
poser que  Ton  admette  avec  nous  que  cette  appellation  convient 
au  Jeu  de  la  feuillà)  avec  la  sottie  postérieure  correspond-elle  à 
une  identité  de  genre  ou,  tout  au  moins,  à  une  ressemblance 
réelle  d'origine  et  de  filiation  ?  Il  fliudrait  renoncer  à  poursuivre 
cette  conjecture  si  Ton  prenait  dans  un  sens  trop  absolu  et  trop 
exclusif  la  thèse  soutenue  par  M.  Emile  Picot  dans  son  savant 
et  utile  mémoire  intitulé  :  La  sottie  en  France-.  Cette  thèse,  du 
reste,  a  été  contestée  par  un  érudit  dont  la  compétence  en  pareille 
matière  est  généralement  reconnue  : 

«  Dans  une  remarquable  étude  sur  la  sottie,  dit  M.  Petit  de 
Julleville,  M.  E.  Picot  nous  paraît  avoir  beaucoup  trop  rétréci 
les  limites  du  genre,  et  en  avoir  diminué  à  tort  l'importance. 
Il  le  rattache  à  la  fatrasie ,  ce  coq-à-l'âne  du  moyen  âge  ;  mais 
la  sottie  ne  peut  être  sortie  tout  entière  de  cette  courte  ineptie 
qui  s'appelle  la  fatrasie;  la  fatrasie  n'est  tout  au  plus  qu'un  des 
éléments  comiques  qui  entrèrent  dans  la  sottie,  où  ce  genre  de 
plaisanterie  n'est  pas  rare ,  en  effet.  Mais  il  y  a  bien  d'autres 
choses  dans  la  sottie  que  des  coq-à-l'âne.  Il  s'y  trouve  autre 
chose  encore  qu'une  parade;  et  c'est  à  quoi  pourtant  M.  Picot 
voudrait  réduire  tout  le  genre... 

«  Une  célèbre  définition  de  la  sottie  par  Jean  Bouchet  montre 
bien  que  le  genre  avait,  dans  l'esprit  du  moyen  âge,  une  portée 
plus  grande  et  presque  un  rôle  social.  Ayant  parlé  d'abord  de  la 
satire  d'une  façon  générale,  Jean  Bouchet  ajoute  ces  vers,  sou- 
vent cités,  mais  parfois  inexactement  : 

En  France  elle  a  de  Sotie  le  nom, 

Parce  que  Sotz  des  gens  de  grand  renom 

1.  Vers  520-521. 

2.  Romania,  t.  VII  (1878),  pp.  236  et  suiv. 


OBSERVATIONS   SUR   LE    «    JEU    DE   LA    FEUILLÉE    »  77 

Et  des  petits  jouent  les  grands  follies 

Sur  eschaffaux  en  parolles  polies  ; 

Qui  est  permis  par  les  princes  et  roys, 

A  celle  fin  qu'ils  sçachent  les  derroys 

De  leur  conseil,  qu'on  ne  leur  ause  dire; 

Desquelz  ils  sont  advertiz  par  satire. 

Le  roy  Loys  douziesme  desiroit 

Qu'on  les  jouast  à  Paris;  et  disoit 

Que  par  tels  jeux  il  sçavoit  maintes  faultes 

Qu'on  lui  celoit  par  surprinses  trop  caultes. 

«  Ainsi,  pour  Jean  Bouchet,  la  sottie,  c'est  la  satire  universelle, 
transportée  sur  la  scène  et  représentée  par  des  sots,  que  leur 
capuchon  de  folie  met  à  l'abri  des  rancunes  et  des  colères  que 
pourrait  soulever  Taudace  de  leurs  médisances  ' .  » 

M.  Petit  de  Julleville  admet  un  lien  direct  de  filiation  entre 
la  sottie  et  la  fête  des  fous  :  «  Selon  toute  apparence,  dit-il,  les 
sots  sont  les  anciens  célébrants  de  la  fête  des  fous,  jetés  hors  de 
l'Eglise  par  les  conciles  indignés,  et  rassemblés  sur  la  place 
publique  ou  dans  le  prochain  carrefour  pour  y  continuer  la 
fête.  La  confrérie  des  sots,  dans  toutes  les  villes  où  elle  existe, 
c'est  la  fête  des  fous  sécularisée.  A  la  parodie  de  la  hiérarchie  et  de 
la  liturgie  ecclésiastiques,  ils  font  succéder  la  parodie  de  la 
société  tout  entière.  C'était  d'ailleurs  une  idée  fort  répandue 
à  cette  époque  de  libre  jugement  et  de  libre  parole  (les  matières 
du  dogme  seules  exceptées)  que  le  monde  était  surtout  composé 
de  fous  et  que  la  folie  de  ces  fous  était  principalement  faite  de 
sottise  et  de  vanité.  Lcâchez  sur  la  scène  une  troupe  de  fous  de 
tout  habit  et  de  tout  rang,  roi,  juge,  abbé,  gentilhomme  ou 
laboureur,  toutes  les  absurdités  qu'ils  y  pourront  faire  offriront 
une  assez  juste  image  de  la  société  humaine.  De  cette  idée, 
au  fond  pessimiste,  mais  féconde  en  inventions  joyeuses, 
naquirent  les  sots  ou  fous,  et  la  sottie  qui  n'est  qu'une  farce  jouée 
par  des  sots  2.  » 


1 .  La  Cot)iédic  et  les  mœurs  en  France  au  moyen  a'ge  (Paris,  Léopold  Cerf,  i{ 
pp.  69-72. 

2.  Ouvrage  cité,  p.  68,  69.  Cf.  Les  Comédiens  en  France  au  moyen  âge,  par  le 
même  (Paris,  Cerf,  1885),  pp.  29-41,  145  et  suiv. 


yS  M.    SEPET 

Il  est  juste  de  reconnaître  que  M.  Emile  Picot  avait  indiqué, 
quoique  un  peu  différemment,  cette  même  filiation  au  début 
de  son  mémoire  :  «  Les  sots,  qui  occupent  une  si  grande  place 
dans  notre  ancien  théâtre,  tirent  évidemment  leur  origine  des 
réjouissances  de  carnaval,  des  fêtes  grotesques  si  fort  en  honneur 
au  moyen  âge...  Les  cérémonies  de  l'Eglise  purent  être  impu- 
nément parodiées  le  jour  des  Saints  Innocents;  les  fous  jouirent 
du  privilège  de  faire  entendre  la  vérité  aux  rois;  enfin  la  sottie 
transporta  sur  la  scène  la  satire  dirigée  contre  les  diverses  classes 
de  la  société.  » 

Peut-être  maintenant  ne  nous  jugera-t-on  plus  aussi  témé- 
raire si,  étant  données  les  rémarques  faites  ci-dessus  relativement 
à  la  place  qu'occupe  dans  le  Jeu  de  la  feuillée  l'idée  de  folie,  nous 
proposons  de  considérer  cette  pièce  comme  une  des  variétés  de 
la  sottie  dramatique  primitive,  issue  dès  lors  de  la  fête  des  fous 
étendue  et  sécularisée.  Nous  ne  méconnaissons  pas  d'ailleurs 
les  différences  très  sensibles  qui  existent  entre  l'œuvre  d'Adam 
de  la  Halle  et  les  sotties  du  xV  et  du  xvi*  siècle,  qui  ont  fait 
l'objet  du  travail  de  M.  Picot.  Mais  de  ce  que  ce  genre  fittéraire 
n'a  pas  encore  pris  au  xiii''  siècle  la  forme  spéciale  et  conven- 
tionnelle qu'il  devait  recevoir  plus  tard,  de  ce  qu'il  est  plus  libre, 
plus  vivant,  et,  si  l'on  nous  passe  l'expression,  moins  Jîgé,  moins 
cristallisé,  s'ensuit-il  qu'il  n'existe  pas  ? 

Nous  pensons  d'ailleurs  qu'outre  l'inspiration  générale  qui 
leur  est  commune,  il  y  a  entre  la  sottie  d'Adam  de  la  Halle  et 
les  sotties  postérieures  des  ressemblances  particulières  assez 
caractéristiques,  pour  qu'il  soit  permis  de  les  rattacher  au  même 
genre  et  à  la  même  branche  littéraire,  en  les  plaçant  toutefois 
à  des  étages  divers  de  l'arbre  généalogique  sorti  de  la  fête  des 
fous.  Il  nous  paraît  que  le  Jeu  de  la  feuillée  est  avant  tout  une 
satire  dialoguée,  mais  une  satire  directe  plutôt  qu'une  repré- 
sentation de  scènes  comiques  préexistantes,  plutôt  qu'une  narra- 
tion grotesque  dramatisée,  où  la  satire  se  montre  seulement 
d'une  manière  indirecte  et  par  interprétation.  Or  tel  semble 
bien  être  précisément  le  caractère  qui  sert  à  distinguer  dans 
l'ensemble  des  drames  comiques  du  moyen  âge  la  sottie  de  la 


OBSERVATIONS   SUR   LE    «    JEU    DE   LA    FEUILLÉE    »  79 

farce  '.  Les  allusions  aux  événements  récents  de  l'ordre  religieux 
et  de  l'ordre  politique,  la  mention  voilée  ou  nominale  des 
personnages  qui  y  ont  pris  part,  sont  aussi  un  des  traits 
remarquables  de  la  sottie.  Nous  le  trouvons  dans  la  pièce 
d'Adam  de  la  Halle,  notamment  dans  le  long  passage  relatif 
aux  clercs  dégradés  par  application  de  la  bulle  qu'avait  fulminée, 
le  13  février  1260,  le  pape  Alexandre  IV '^,  et  dans  celui  qui  a 
rapport  aux  favoris  actuels  ou  disgraciés  du  comte  d'Artois  5.  Ce 
dernier  passage  se  trouve  dans  la  curieuse  scène  allégorique  où 
le  poète  met  sous  les  yeux  des  spectateurs  la  Fortune  et  sa  roue 
fameuse  : 

CROKESOS 

Dame,  qu'est  che  là  que  je  voi 
En  chele  roë  ?  Sont  che  gens  ? 

MORGUE 

Nenil,  ains  est  esamples  gens. 
Et  chele  qui  le  roë  tient 
Chascune  de  nous  apartient  ; 
Et  s'est  très  dont  qu'ele  fut  née 
Muiele,  sourde  et  avulée, 

CROKESOS 

Comment  a  ele  non  ? 

MORGUE 

Fortune. 
Ele  est  à  toute  riens  commune 
Et  tout  le  mont  tient  en  se  main  ; 
L'un  fait  povre  hui,  riche  demain  ; 
Ne  point  ne  set  cui  ele  avanche. 
Pour  chou  n'i  doit  avoir  fianche 

1.  La  limite  entre  les  deux  genres  est  loin,  à  la  vérité,  d'être  infranchis- 
sable et  il  y  a  bien  des  pièces,  au  xve  et  au  xvie  siècle,  qui  flottent  entre  l'un 
et  l'autre.  A  plus  forte  raison  ne  faut-il  pas  s'étonner  de  rencontrer,  au 
xnie  siècle,  dans  la  sottie  d'Adam  de  la  Halle,  des  scènes  qui  pourraient  aussi 
appartenir  à  une  farce.  Telles  notamment  les  scènes  de  cabaret  à  la  fin  du  jeu. 

2.  Vers  434-519. 

3.  Vers  782-824. 


80  M.    SEPET 

Nus,  tant  soit  haut  montés  en  roche 
Car  se  chele  roë  bescoche 
Il  le  couvient  descendre  jus  '. 

Or  il  se  trouve  précisément  que  l'emploi  de  l'allégorie  est 
un  des  caractères  particuliers  de  la  sottie,  qui  la  distingue  de  la 
farce  et  la  rapproche  au  contraire  en  ce  point  de  la  moralité.  Bien 
que  cet  usage  soit  loin  encore  d'avoir  dans  la  pièce  d'Adam  de 
la  Halle  l'importance  excessive  qu'il  a  prise  dans  la  sottie  posté- 
rieure, où  il  a  malheureusement  acquis  la  valeur  d'une  forme 
presque  consacrée,  il  est  curieux  de  noter  son  apparition  dans 
le  Jeu  de  la  feuillée.  Nous  avons  déjà  remarqué  plus  haut,  dans 
le  rôle  du  dervé,  l'emploi  de  h  fatrasie,  dont  M.  Emile  Picot  a 
mis  en  lumière,  avec  un  peu  d'excès  peut-être,  le  lien  étroit 
avec  la  sottie.  Selon  le  même  savant,  ce  genre  dramatique  était 
appelé  aussi  Jeu  de  pois  piles  ^.  Or  il  est  deux  fois  question  de 
pois  piles  dans  l'œuvre  d'Adam,  et  deux  fois  par  rapport  à  la 
folie.  Saint  Acaire,  s'écrie  un  des  personnages  que  l'on  invite  à. 
vénérer  les  reliques  du  saint  qui  guérit  les  fous  : 

Donne  me  assés  de  poi  piles, 
Car  je  sui,  voi,  un  sos  clamés  3. 

Et  le  père  du  dervé  dit  en  parlant  de  son  fils,  qui  veut  se  jeter 
sur  lui  : 

Aimi  !  or  tien  che  croqiiepois  *. 

Il  semblerait  même  résulter  de  ces  deux  passages  que  la  purée 
de  pois  piles  était  considérée  comme  un  aliment  propre  aux 
fous,  peut-être  comme  un  remède  à  la  folie,  tel  qu'autrefois 
l'ellébore.  Nous  ne  proposons  d'ailleurs  que  timidement  cette 
explication  de  l'origine  d'une  expression  plus  tard  très  usitée 
dans  la  littérature  comique,  et  encore  employée  au  xvii^  siècle 
parmi  les  comédiens  de  l'Hôtel  de  Bourgogne. 

1.  Vers  766-781. 

2.  Mémoire  cité,  pp.  237,  241,  242,  243. 

3.  Vers  343-344- 

4.  Vers  1087. 


OBSERVATIONS   SUR    LE    «    JEU    DE   LA    FEUILLEE    »  8l 

Presque  tous  les  érudits  qui  se  sont  occupés  du  Jeu  de  lafeuillée 
ont  remarqué  l'analogie  qui  existe  entre  cette  pièce  et  les 
comédies  d'Aristophane.  Si  l'on  admettait  notre  conjecture, 
cette  ressemblance  s'expliquerait  assez  naturellement,  La  comédie 
ancienne  des  Grecs,  à  laquelle  le  génie  d'Aristophane  a  donné 
une  si  grande  valeur  poétique,  est  un  genre  littéraire  directement 
issu  des  fêtes  de  Bacchus,  de  la  partie  de  ces  fêtes  où  éclatait 
en  mascarades  bouffonnes  et  en  joyeux  sarcasmes  la  liberté 
extravagante  de  l'ivresse,  qui  est  une  folie  passagère., Considérées 
de  ce  côté,  les  réjouissances  dionysiaques,  avec  lesquelles  la 
comédie  d'Aristophane  a  conservé  un  lien  si  étroit,  peuvent 
être  regardées  comme  une  vraie  fête  des  fous.  Aussi,  par 
comparaison,  le  nom  de  sotties  conviendrait-il  assez  bien  aux 
satires  dévergondées  du  poète  attique  et  à  ses  attaques  directes 
contre  les  hommes  et  les  choses  de  son  temps.  On  trouve  même 
dans  son  Plutus  une  conception  allégorique  assez  semblable  à 
celles  dans  lesquelles  nos  sotties  se  plurent  souvent  à  s'enfermer 
dans  la  dernière  période  de  leur  existence.  Si  l'on  admettait  ces 
rapprochements,  que  l'on  pourrait  peut-être  pousser  plus  loin, 
ce  serait  un  nouveau  témoignage  de  la  lumière  que  peuvent 
jeter  l'une  sur  l'autre  l'étude  de  la  littérature  grecque  et  l'étude 
de  la  littérature  française  du  moyen  âge. 


MÉLANGES. 


UNE   PIECE  ARTESIENNE 

DU  Xnp  SIÈCLE 
Par   ALFRED   JEANROY 


Le  morceau  suivant  £iit  partie  de  la  collection  des  vingt- 
quatre  pièces  artésiennes,  morales  ou  satiriques,  qui  sont 
transcrites  vers  la  fin  du  ms.  fr.  126 15  (fol.  197-216)  et  dont 
Paulin  Paris  a  dit  un  mot  (Hist.  Litt.,  XX,  601).  Peut-être 
leur  seul  mérite  littéraire,  qu'il  ne  fout  cependant  point  trop 
rabaisser,  ne  suffirait-il  pas  à  leur  mériter  l'honneur  d'être 
publiées  ';  mais  elles  en  vaudraient  la  peine  à  titre  de  document 

I.  Plusieurs,  il  est  vrai,  le  sont  déjà  :  en  voici  l'indication,  dans  l'ordre  où 
le  ms.  nous  les  présente  : 

No  I  (fol.  197  ro)  Arras  est  escole  :  Hist.  Lit.,  XXIII,  580;  Jubinal,  Nouveau 
Recueil,  II,  377;  Dinaux,  Trouvères...  III,  15;  Monmerqué  et  Michel,  Théâtre 
fr.  ail  m.  âge  (Préface  du  Jeu  de  la  Feuillée)  ;  Bartsch  et  Horning,  Langue  et  Litte'r. 
franc.,  522. 

No  2  (197  vo)  De  canter  ne  me  puis  tenir  :  Jubinal,  II,  579;  Dinaux,  III, 
158. 

No  3  (198  ro)  Arras  ki  ja  fus  :  Jubinal,  II,  382;  P.  Meyer,  Recueil,  no  45. 

No  5  (199  ro)  Il  n'est  miracles  ki  rataigne  :  Dinaux,  III,  256. 

No  10  (202  yo)  Nostres  sires  li  rois  poissans  :  P.  Meyer,  Rec,  no  28. 

No  20  (210  ro)  Le  Camus  ki  est  né  d'Arrai  :  i\  Meyer,  Rec,  no  29. 

No  22  (211  vo)  Laurens  Wagon  a  en  couvent  :  Scheler,  Trouvères  belges, 
II,  162. 

No  23  (213  ro)  Siggeur,  or  escoutés  :  Scheler,  ibid.,  170. 

Celle  que  je  publie  est  la  13e  de  la  série  (fo  204  ro).  M.  Godefroy  a  dépouillé 
ces  pièces  au  point  de  vue  lexicographique  ;  il  a  cité  un  grand  nombre  de 
passages  de  plusieurs  d'entre  elles,  et  notamment  du  no  24  (d'après  la  copie 
de  l'Arsenal,  Poètes  français  avant  ijoo)  dont  il  fait  l'œuvre  tantôt  de  Thibaut 
de  Champagne  (s.  v.  brionel  et  manel),  tantôt  de  Gillebert  de  Bernevile 
(s.  v.  griesche),  sans  qu'aucune  raison  justifie  l'une  ou  l'autre  de  ces  attribu- 
tions. 


84  A.    JEANROY 

linguistique  et  liistorique  :  elles  fourniraient,  en  effet,  d'innom- 
brables renseignements  sur  l'état  moral  et  social  de  la  ville 
d'Arras  à  la  fin  du  xiii^'  siècle  et  formeraient  comme  un  com- 
mentaire perpétuel  des  autres  productions  artésiennes  de  cette 
époque,  dont  quelques-unes  sont  si  remarquables;  on  y  ren- 
contre, par  exemple,  à  chaque  pas  les  mêmes  noms  que  dans 
les  Congés  d'Adam  de  la  Halle  et  de  Baude  Fastoul,  et  le  Jeu  de 
la  Feuilîée  ;  elles  permettraient  donc  probablement  de  fixer  d'une 
manière  plus  rigoureuse  qu'on  n'a  pu  le  faire  jusqu'à  présent 
la  chronologie  de  ces  œuvres  ^ . 

J'ai  choisi,  pour  la  publier,  la  pièce  ci-jointe,  malgré  les 
difficultés  qu'elle  présente,  et  que  je  n'ai  pas  réussi  à  résoudre 
toutes,  parce  qu'elle  se  rapporte  aux  mêmes  événements  que 
deux  autres  morceaux  déjà  connus  qu'elle  complète  d'une 
manière  frappante  -,  et  que,  soit  le  texte,  soit  le  commentaire 
dont  il  sera  accompagné,  pourront  jeter  quelque  lumière  sur  ces 
événements  passablement  obscurs. 

Elle  se  rapporte  à  une  taxe  injustement  répartie  et  irrégulière- 
ment perçue,  qui,  peu  de  temps  avant  1270,  à  ce  qu'il  semble, 
mit  en  grand  émoi  la  ville  d'Arras  '  :  «  Le  roi,  dit  P.  Paris,  ou 
plutôt  le  comte  d'Artois,  neveu  du  roi  de  France,  avait,  à  titre 
de  subside  extraordinaire,  demandé  aux  habitants  une  somme 
considérable  que  l'évêque,  alors  seigneur  temporel,  et  les  éche- 
vins  de  la  ville  furent  chargés  de  répartir  entre  tous  les  citoyens. 

1.  C'est  une  recherche  que  j'entreprendrai  peut-être  un  jour;  mais  il  me 
manque  en  ce  moment  quelques-uns  des  matériaux  qui  seraient  indispensables 
pour  la  mener  à  bien. 

2.  Ces  morceaux  sont  les  nos  2  et  3  de  la  liste  dressée  ci-dessus  (p.  83). 

3.  P.  Paris  qui  a  caractérisé  ces  troubles  (Joe.  cit.)  en  termes  très  expressifs, 
mais  qui  me  paraissent  un  peu  trop  précis  (peut-être  avait-il  entre  les  mains 
des  documents  que  je  ne  connais  pas),  les  place  vers  1260;  sans  pouvoir  en 
fixer  la  date  d'une  façon  tout  à  fait  exacte,  j'inclinerais  à  l'avancer  un  peu. 
En  effet,  nous  voyons  plusieurs  des  personnages  le  plus  gravement  compromis 
dans  cette  affaire  entrer  dans  la  Confrérie  des  Jongleurs  et  Bourgeois  d'Arras. 
entre  1265  et  1270  (voy.  ms.  fr.  8541  et  la  note  sur  le  vers  42);  or  il  n'est  pas 
probable  qu'ils  eussent  demandé  à  y  être  admis  après  que  ce  scandale  eut 
éclaté. 


UNE   PIÈCE   ARTÉSIENNl'    DU    XIll'^    SIECLE  85 

La  taxe  parut  injuste,  exorbitante;  on  se  plaignit,  et  bientôt  on 
découvrit  que  (soit  par  le  fliit  du  prélat,  soit  par  l'infidélité  des 
échevins)  la  somme  livrée  dépassait  grandement  la  limite  que  le 
comte  avait  fixée...  » 

Ces  incidents,  en  agitant  profondément  la  ville,  excitèrent  la 
verve  des  poètes  :  ceux-ci  se  jetèrent  avec  ardeur  dans  la  mêlée 
et  allèrent  grossir  les  différents  partis  ;  on  trouverait  donc  repré- 
sentées, dans  les  pièces  du  ms.  12615,  les  diverses  nuances  de 
l'opinion;  mais,  comme  on  pouvait  s'y  attendre,  la  satire  y 
tient  plus  de  place  que  l'apologie  ;  et  la  médisance,  probablement 
aussi  la  calomnie,  s'y  donnent  libre  carrière  :  s'il  fallait  en  croire 
les  pamphlétaires,  on  ^.'aurait  pu  trouver  à  Arras  un  seul  bour- 
geois qui  eût  les  mains  nettes,  et  les  échevins  prévaricateurs 
auraient  eu  toute  la  ville  pour  complice.  Cette  fureur  d'accu- 
sation doit  nous  inspirer  quelque  défiance  à  l'égard  des  accusa- 
teurs :  la  passion  populaire  exaspérée  en  était  arrivée  à  voir  par- 
tout des  coupables.  Mais,  s'il  est  bien  difficile  de  fliire  aujour- 
d'hui à  chacun  sa  juste  part  de  responsabilité,  il  y  a  un  fait  qui 
paraît  incontestable,  et  qui  n'est  pas  sans  importance  pour  l'his- 
toire littéraire  :  c'est  que  ceux  sur  qui  pèsent  les  plus  graves  pré- 
somptions, ceux  du  moins  qui  sont  attaqués  unanimement  dans 
les  pièces  satiriques,  sont  précisément  ceux  que  nous  connaissons 
d'ailleurs  pour  avoir  été  les  promoteurs  ou  les  protecteurs  de 
cette  poésie  courtoise  qui  fleurit  à  Arras  pendant  un  demi-siècle 
environ  :  ce  sont  notamment,  pour  citer  des  noms,  les  membres 
des  familles  Pouchin,  Wion,  Verdière,  et  un  «  sire  Audefroi  » 
(qui  n'a  rien  de  commun  avec  l'auteur  des  Romances)  '. 

I.  Ce  sont  les  mêmes  personnages  —  et  non  seulement  des  membres  diffé- 
rents des  mêmes  familles  —  que  nous  trouvons  attaqués  dans  les  pamphlets  et 
mentionnés  comme  protecteurs  attitrés  des  auteurs  de  chansons  courtoises  ; 
voici  quelques  témoignages  : 

Audefroi  est  pris  à  partie  dans  un  grand  nombre  de  pièces  satiriques  ;  c'est 
peut-être  sur  son  compte  que  leur  accord  est  le  plus  frappant  (v.  les  n°^  2,  13, 
24,  etc.).  D'autre  part,  une  chanson  de  J.  Bretel  lui  est  adressée  (Passy  dans 
Bihl.  de  l'Èc.  des  Chartes,  1858-59,  p.  471);  il  compose  en  commun  avec  le 
même  Bretel  deux  jeux  partis  (Passy,  473)  et  il  est  appelé  à  en  juger  une 


86  A.    JEANROY 

Les  plus  compromis  furent  obligés  de  s'exiler  '  ;  d'autres 
furent  probablement  frappés  de  fortes  amendes.  Le  dénouement 
de  cette  triste  affaire  dut  marquer  le  déclin  de  la  société  bour- 
geoise, brillante  et  prodigue,  protectrice  des  artistes  et  des  poètes 

douzaine  d'autres  (Passy,  20,  23,  26,  28,  etc.).  —  Il  s'agit  bien  du  même 
personnage,  car  il  est  appelé  sire  de  part  et  d'autre  (v.  Passy,  330,  337,  476). 

Les  Pouchin  étaient  trois  frères  (Fastoul,  Congés,  31-48)  ou  peut-être  quatre 
(v.  pièce  no  2,  c.  6,  Jubinal  II,  380).  Nous  trouvons  deux  d'entre  eux  dans 
les  pamphlets  et  dans  les  pièces  courtoises  :  Simon  est  nommé  d'un  côté  dans 
la  pièce  sat.  no  2,  et  de  l'autre  dans  les  Congés  de  Fastoul,  v.  38  (imprimé 
Lymoit)  ;  enfin  il  est  appelé  à  juger  divers  jeux  partis  (Passy,  25,  324,  345).  — 
Jakes  est  cité  dans  la  même  pièce  satirique  ;  il  est  nommé  dans  les  Congés 
d'Adam,  v.  100  (il  y  est  qualifié  d'aîné)  et  peut-être  dans  ceux  de  Fastoul 
(v.  37;  faut-il  lire  Jaket  au  lieu  de  Paket?);  il  juge  enfin  plusieurs  jeux  partis 
(Passy,  24,  25). 

Wagon  Wion,  attaqué  dans  la  14e  pièce,  est  destinataire  d'une  chanson  de 
Cuvelier  (Passy,  36)  et  juge  de  jeux  partis  (Passy,  36,  354).  Cf.  dans  Adam 
de  la  Halle  (7e  ch.,  édition  De  Coussem.,  p.  31)  «  le  Wionois  d'onorance  ». 

Une  dame  Tasse  li  Anstiere,  connue  par  des  documents  historiques  (Passy, 
500,  note  18),  est  attaquée  dans  notre  24e  pièce.  D'autre  part,  une  dame 
Tasse  Wagon  est  souvent  louée  par  les  poètes  courtois  (Passy,  318-9);  cf. 
Raynaud  et  Lavoix,  Motets,  1,  232,  256).  C'est  probablement,  comme  le  pense 
M.  Passy,  la  même  personne,  qui  avait  épousé  un  Wagon. 

Les  Verdière  formaient  toute  une  dynastie  (Passy,  325);  un  Bertoul  Verdière 
est  attaqué  à  plusieurs  reprises  :  c'est  probablement  de  lui  qu'il  s'agit  dans  un 
passage  de  la  3^  pièce  (P.  Meyer,  n°  45)  :  <(  Ainques  n'i  prist  quaille,  — 
N'aloe  cantant  ;  —  Ains  prist  tel  verdière;  —  Aine  ne  vi  si  kière;  —  Por  ce 
en  dirai  :  gniaiif.  »  Il  y  a  là  un  méchant  jeu  de  mots  (on  sait  que  la  verdière 
est  un  petit  oiseau)  qui  nous  est  expliqué  dans  la  24e  pièce  (v.  124)  :  «  (Wague 
Wion)  avant  ier  perdi  .II.  oisiaus,  —  Hé  Diex,  ki  est  uns  damoisiaus  —  C'on 
apele  Bertoul  Verdière.  » 

I.  La  pièce  24  nous  dit  que,  sur  douze  échevins  coupables,  quatre  sont 
morts,  et  huit  se  sont  retirés  «  en  estrange  païs  ».  C'est  probablement  cet  exil 
que  déplore  en  termes  si  émus  Adam  de  la  Halle  (De  Coussem.,  245  ;  Motets, 
I,  224)  ;  les  expressions  dont  il  se  sert  («  dont  Arras  mehaingne  »)  nous  font  con- 
naître qu'il  appartenait,  comme  les  autres  poètes  courtois,  à  la  faction  dont  cet 
exil  fut  le  châtiment.  La  fidélité  aux  échevins  était,  du  reste,  pour  lui  une  tradition 
de  famille;  dans  It  Jeu.  de  la  Feiiillée  (De  Couss.,  316),  son  père  nous  apprend 
qu'il  a  été  longtemps  attaché  à  leur  service  (Bodel  l'avait  été  aussi,  évidemment 
à  un  titre  différent;  v.  Romania,  IX,  216)  et  dit  qu'il  perdrait  plutôt  cent  sous 
que  «  d'issir  de  leur  acort  »  (le  trait  est  caractéristique,  car  Maître  Henri  est  pré- 


UNE   PIÈCE   ARTÉSIENNE    DU   XIII=    SIECLE  87 

qui  avait  fait  revivre  dans  son  sein,  non  sans  éclat,  semble-t-il , 
les  mœurs  chevaleresques  '  et  joué  un  rôle  analogue  à  celui  des 
aristocraties  commerçantes  de  Gênes  et  de  Venise,  Si  on  réfléchit 
que  c'est  précisément  à  partir  de  cette  époque  que  la  poésie 
courtoise  cesse  d'être  cultivée  en  Artois  (il  n'y  a  pas  une  seule 
chanson  qu'on  puisse  affirmer  être  postérieure  à  1270  ou  1275), 
on  sera  tenté  d'établir  un  rapprochement  entre  ces  deux  faits  ;  il 
est  au  moins  possible  que  ce  petit  incident  d'histoire  locale  n'ait 
pas  été  sans  influence  sur  l'extinction  totale  de  la  poésie  lyrique 
courtoise  en  langue  d'oui,  puisque  la  ville  d'Arras  était  le  dernier 
asile  où,  tombée  depuis  longtemps  en  décadence  dans  les  milieux 
chevaleresques  qui  l'avaient  vue  naître,  elle  continuait  à  vivre, 
d'une  vie  du  reste  passablement  factice ,  et  qui  n'eût  pu ,  dans 
aucun  cas,  se  prolonger  bien  longtemps. 


E  !  Arras  vile, 
De  vos  naist  li  ghile 
Dont  vos  estes  en  tel  doleur; 
Tresk'  en  Sezile, 
N'a  gent  si  nobile 
Com  d'Arras,  ne  de  tel  valeur; 


4  Ms.  Sébile. 


sente  comme  fort  avare).  Il  est  donc  très  probable  que  c'est  à  la  suite  de  ces 
événements  que  Maître  Henri  et  son  fils,  partageant  la  fortune  des  échevins,  se 
retirèrent  à  Douai  avec  plusieurs  autres  habitants  d'Arras.  Cette  hypothèse 
soulève  pourtant  une  difficulté  :'Baude  Fastoul,  qui  nous  fait  connaître  cet  exil 
dans  un  passage  de  ses  Congés  (v.  470  sq),  cite  dans  la  même  pièce  une  foule 
d'autres  bourgeois  qui  devaient  être  beaucoup  plus  compromis  que  Maître 
Henri  et  son  fils,  et  il  parle  d'eux  comme  s'ils  continuaient  à  habiter  Arras  et  à 
y  jouir  paisiblement  de  leur  fortune  ou  de  leur  haute  situation.  On  voit  com- 
bien il  serait  important ,  pour  la  chronologie  des  œuvres  artésiennes ,  de  fixer 
exactement  la  date  des  événements  qui  nous  occupent. 
I.  V.  Hist.  Litt.,  XXIII,  612. 


88  A.   JEANROY 

Mais  li  ruihote 
A  no  cité  morte, 
Ce  dient  li  plaigneur. 

Tailleur  lo 

Ont  fait  taille  vilaine  a  peu  d'honneur. 


n 


Ains  sainz  Roumacles 
Ne  fist  teux  miracles 
Com,  Diex,  fait  le  moiiene  gent  : 

Troi  home  u.  IIII.  15 

Voloient  abatre 
Arras,  et  tout  sucier  l'argent. 
Mais  Diex  de  gloire 
A  fait  tel  estoire, 
Si  vos  dirai  comment  :  20 

Tourment 
I  a  fait  avenir  par  leur  grant  vent. 


III 


Cil  de  l'Estrée 
Ont  honi  leur  contrée; 
Par  foi  ensi  leur  met  on  sus  ;  25 

Cose  est  outrée, 
Raisons  est  mostrée 
Dont  ne  se  poent  traire  en  sus  ; 
Par  lor  afoire 
Ont  fait  taille  faire.  30 

Dont  Arras  est  esmus. 
Trop  mus 
En  est  sire[s]  Audefrois  li  camus. 


12  saint.  —  19  i  a  f.  —  30  O.  f.  tel  t. 


UNE   PIÈCE   ARTÉSIENNE    DU    XIII"^    SIECLE  89 

IV 

Ki  ke  se  plaigne, 
Aucuns  a  engaigne,  3  5 

Par  foi,  sour  aucun  eskevin. 
Tresk'en  Bretaigne 
Set  on  bien  l'ensaigne 
De  le  taille  et  de  l'orde  fin; 

L'uns  fait  le  moe,  40 

Li  autres  s'en  loe; 
Willaume  as  Paus,  Frekins, 
Crespins 
Li  mainsnés  fist  couronne  sans  orpin, 

V 

Tresk'en  Galisse  43 

Set  on  le  malisse 
D'Arras,  de  le  grant  traïson; 
Par  Saint  Morisse, 
Ne  doit  en  offisse 
Demourer  ki  fait  mesprison.  50 

Puis  c'on  le  troeve 
Ovrant  en  laide  oevre, 
Oster  lues  l'en  face  on; 
Façon 
Doit  avoir  ensignie  d'un  poucon.  55 

VI 

Par  felenie 
A  on  dit  vilenie, 
Si  m'aït  Diex,  del  bon  abé  ; 
Jhesus  maudie 

35  Aucuns  en  a.  —  40  Li  uns.  —  43  Crespin. 


90  A.    JEANROY 

i  Qui  tel  ribaudie  60 

A  du  preudome  a  tort  gabé 
Ne  de  nos  dames; 
Sour  ex  gist  li  blasmes, 
Et  li  ont  fait  viuté; 

Pité  65 

Est  de  feme  mesdire  en  crueuté. 

VII 

Dehait  cornelle 
Qui  toute  nuit  velle 
Por  un  preudome  décevoir; 

Quant  drois  soumelle,  70 

Li  maus  se  resvelle, 
Saciés  ke  j'ai  dit  de  çou  voir; 
Li  cose  est  voire  : 
Legierement  croire 
Fait  maint  home  doloir;  75 

Movoir 
Fait  sen  cuer  si  k'il  pert  l'autre  savoir. 

VIII 

Foraine  ordure 
Saciés  que  peu  dure  ; 
Ensi  com  je  l'os  tesmoignier,  80 

Viande  sure 
Ne  vins  de  raspure 
Ne  honist  point  le  mal  megnier. 
Raisons  divise, 
Li  cose  est  asise  85 

U  parent  doit  glacier; 
Trader 
Doit  tant  k'ele  truist  voie  a  hors  mucier. 

74  Le  dernier  mot  n'est  pas  dans  le  ms.;  mais  la  mesure  et  le  sens  le 
demandent  également,  —  77  J'ajoute  si  pour  rétablir  la  mesure. 


UNE   PIÈCE   ARTÉSIENNE   DU    XIII'-'    SIECLE  9I 

IX 

Mais  felenie, 
Orgueus  et  vilenie  90 

Celé  qui  naist  dedens  le  cors, 
Pautonerie 
Qui  la  s'est  no u rie 
Saciez  n'en  porroit  issir  fors. 

Cose  est  certaine,  95 

Sainie  de  vaine 
Ne  li  est  nus  confors  ; 
C'est  tors 
Se  l'ame  de  tel  home  est  en  repos. 


NOTES  ET  REMARQUES  SUR  LE  TEXTE 

Vers  9.  Cf.  le  début  de  la  pièce  3. 

V.  12.  Il  faut  croire  que  ce  saint  était  fort  honoré  en  Artois  à  cette 
époque.  Cf  pièce  5  :  «  Voirs  est  me  sire  S.  Roumacles  —  Et  sains 
Eloys  font  grans  miracles,  »  etc. 

V.  14.  C'est  en  effet  la  bourgeoisie  qui  est  continuellement  attaquée 
dans  nos  satires  ;  la  noblesse  y  apparaît  à  peine. 

V.  17.  D'autres  pièces  nous  font  connaître  la  somme  que  les  échevins 
étaient  accusés  d'avoir  dissimulée  pour  se  l'approprier  :  elle  aurait  été 
soit  de  20.000,  soit  de  27.000  livres  tournois  :  «  Et  trespassé  leur 
sairement  —  Sont  il  d'avoir  XXVII  tans,  —  K'il  ne  nomaissent  a  leur 
tans  —  Entour  XXVII  mile  livres  —  Troeve  on  lisant  ens  en  leur 
livres  ;  —  Trop  malement  voir  s'avillierent  —  Quant  a  leur  tans  ensi 
taillierent  ;  —  Par  leur  mesfais  fisent  tel  taille  —  Dont  Arras  est  en  tel 
bataille.  »  (Pièce  24,  f°  216  r.)  —  Cf.  pièce  2  :  «  XX  mile  livres  de 
tornois  —  Cousta  ceste  vintaine.  »  On  voit  qu'ici  il  y  a  vingt  person- 
nages mis  en  cause;  dans  la  pièce  précédemment  citée,  il  était  fait 
allusion  à  douze  ;  si  on  relevait  les  noms  de  tous  ceux  qui  sont  person- 


92  A.    JEANROY 

nellement  accusés,  le  chiffre  en  serait  très  supérieur  à  cent.  Notre 
auteur  fait  donc  preuve  de  modération  en  ne  croyant  à  la  culpabilité 
que  de  «  trois  ou  quatre  ». 

V.  22.  Dans  toutes  ces  pièces,  le  mot  vent  est  synonyme  de  trompe- 
rie,  fourberie.  Sur  cette  équivoque  repose  une  foule  incalculable  de  plai- 
santeries et  en  particulier  toute  la  pièce  que  M.  Scheler  a  eu  le  tort 
d'attribuer  à  Laurent  Wagon  (ce  personnage  est ,  non  l'auteur,  mais 
une  des  nombreuses  victimes  du  poète);  la  plaisanterie  y  consiste  à 
faire  de  chacun  des  bourgeois  dont  on  suspecte  l'honnêteté  une  des 
pièces  d'un  moulin  à  veut  (voir  surtout  les  vers  42,  61,  91,  105,  127, 
143,  188,  200).  Cf.  une  foule  de  passages  des  autres  pièces  :  k  Nus 
chevaliers  n'est  mais  prisiés  —  S'il  ne  devient  fors  bareteres,  —  Mau- 
vais paiieres  et  venteres.  »  (Pièce  16,  fol.  206  r°.)  —  «  N'est  nus  si  os  ki 
laiens  entre  —  N'ait  d'un  soufflet  par  mi  le  ventre  —  Et  s'oï  dire  et 
tesmoignier  —  Il  i  covient  de  jors  mengnier,  —  Ke  candole  n'i  puet 
durer.  —  Tant  le  sace  on  bien  en  murer.  »  (Même  pièce,  fol.  206  V.) 

V.  2  3 .  «  L'Estrée  »  est  évidemment  un  quartier  ou  un  faubourg  d' Arras, 
où  nous  savons  par  une  autre  pièce  qu'il  y  avait  un  hôpital  (v.  fol. 
211  v°).  «  Ceux  de  l'Estrée  »  sont  attaqués  ailleurs;  cf.  Scheler,  II, 
167  :  «  On  dist  qu'en  païs  n'en  contrée  —  N'a  tant  (juot  effacé)  com  en 
l'Estrée;  —  Blankes  gens  i  doivent  manoir...  »  (Dans  le  langage  de 
l'auteur,  Uanc  signifie  aussi  trompeur,  et  il  y  a  une  foule  de  plaisante- 
ries sur  les  gens  qui  habitent  ou  devraient  habiter  Blaugi ,  village  qui 
existe  réellement  aux  environs  d'Arras.  Cf.  Scheler,  II,  346,  164 
(v.  51,  78,  etc.)  et  Passy,  335,  note  2. 

V.  33.  Le  nom  d'Audefroi  revient  à  chaque  instant  :  v.  pièce  2  et 
passim.  Sa  femme  même  est  attaquée  (13'^  pièce);  en  revanche,  ses 
deux  fils  sont  loués  par  Baude  Fastoul  (v.  350)  à  qui  ils  avaient  «  du 
lor  preste  et  raplegié  ». 

V.  42.  Willaume  as  Paus  est  aussi  l'un  de  ceux  contre  qui  l'opinion 
était  le  plus  excitée.  Voy.  pièce  2;  cf.  Scheler,  II,  164:  «  De 
Willaume  as  Paus  ferai  arbre;  — N'a  si  menteur  dusk'en  Calabre.  » 
Son  nom  figure  sur  le  Registre  des  fougleurs  et  Bourgeois  à  l'année  1269 
(Pentecôte). 

V.  42-4.  Frckin  et  Crcspin  sont  deux  personnages  distincts.   Les  • 
Frekinois  sont  mis  dans  la  pièce  2  sur  la  même  ligne  que  les  Pouchi- 
nois  ;  un  Jakemin,  fils  aîné  du  seigneur  Frekin,  est  nommé  par  Baude 
Fastoul  (v.  316).  —  Les  Crespin  étaient  très  nombreux;  ils  comptaient 


UNE   PIECE   ARTESIENNE   DU    XII^    SIECLE  93 

parmi  les  plus  riches  bourgeois  d'Arras  et  les  plus  attachés  aux  poètes  : 
Jean  Erart,  déplorant  le  dommage  que  lui  fait  subir  la  mort  d'un  certain 
Gérart,  se  recommande,  en  même  temps  qu'à  «  Pieron  Wyon  et  Wagon  », 
à  Henri  Robert  Crespin  :  «  Bien  est  raisons  kc  ma  joie  demec[h]e  — 
Puis  que  tu  m'as  tolu  et  jeu  et  ris.  —  Bien  m'i  deust  reconforter 
Henris  —  Robers  Crespins,  ou  j'ai  mon  espoir  mis;  —  En  ceaus  ne  sai 
nule  mauvaise  teche.  »  (12615,  fol.  130  v^;  Raynaud,  Bibl.,  n°  485). 
Un  Crespin  («  fils  de  Baude  Crespin  »)  est  cité  par  Fastoul  (v.  314) 
dont  il  était  cousin.  Un  Jehan  Crespin  est  nommé  dans  le  Jeu  de  la 
Feiiillée  (De  Couss.,  p.  315).  Nous  ne  savons  malheureusement  quel 
était  ce  «  Crespins  li  mainsnés  »  mentionné  ici.  Peut-être  n'est  il  autre 
que  cet  Ermenfroi  Crespin,  désigné  par  Adam  de  la  Halle  comme  dévoré, 
ainsi  que  beaucoup  d'autres,  par  «  le  mal  c'onclaime  avarice  »  (p.  304), 
et  comme  étant  de  ceux  qui  se  trouvent  au  sommet  de  la  roue  de 
Fortune  (p.  329).  Quelques  années  plus  tard,  cet  Ermenfroi  Crespin 
est  mentionné  comme  créancier  du  comte  d'Artois  (Passy,  500, 
note  10). 

V.  44.  «  Orpin...  est  une  vaine  de  terre...  qui  a  couleur  d'or.  » 
{Livre  des  propriétés  des  ehoses ,  cité  par  Godefroy)  ;  cf.  Littré.  L'expres- 
sion doit  être  métaphorique  ;  il  faut  probablement  entendre  :  «  à  eux 
trois  ils  forment  une  couronne  qui  n'a  pas  grande  valeur  »(?). 

V.  55.  Je  ne  connais  pas  le  mot^o//ro;/  et  tout  ce  vers  m'est  obscur. 

V.  58.  Ce  personnage  joua  un  très  grand  rôle  dans  toute  ces  affaires  : 
il  fut  un  de  ceux  qui  succédèrent  aux  échevins  prévaricateurs  («  Li 
eschevin  devant  l'abé  —  Coment  k'il  nos  aient  gabé  »,  pièce  24,  fol. 
216  r°);  ce  serait  lui  qui  aurait  découvert  la  fraude  en  vérifiant  les 
comptes  de  ses  prédécesseurs;  c'est  ainsi  du  moins  que  je  comprends 
la  fin  de  la  2^  pièce  :  «  Taille  couvint  refaire ,  —  De  coi  li  abes  fu 
déçus,  —  car  ses  contes  fu  fous  hoçus  ».  Cf.  un  peu  plus  haut  :  «  Il 
(Audefroi)  eut  bien  tesmoignage,  —  Par  foi,  k'il  fist  le  taille  a  point 
(ironique)  ;  —  Mais  li  abes  après  l'en  point  » .  Il  encourut  naturelle- 
ment l'inimitié  de  ceux  dont  il  avait  dénoncé  les  malversations,  et 
Ceux-ci  l'attaquèrent  en  justice;  mais  il  semble,  d'après  les  pièces  sati- 
riques, qui  sont  unanimes  à  le  défendre,  qu'il  ait  dédaigné  ces  accusa- 
tions :  «  Li  abes  en  fu  mal  baillis,  —  Et  a  le  court  trop  asaillis  ;  —  S'il 
avoit  cuer  de  lui  deffendre,  —  11  les  poroit  trestous  reprendre.  » 
(Pièce  24,  fol.  216  r°;  ce  passage  suit  immédiatement  celui  qui  est  cité 
dans  la  note  sur  le  v.  17).  C'est  évidemment  de  lui  aussi  qu'il  est  ques- 
tion dans  un  passage  curieux  des  Vers  de  la  Mort  de  Robert  le  Clerc,  où 


94  A.    JEANROY 

l'auteur  semble  l'engager  à  réformer  dans  un  sens  démocratique  un 
système  d'impôts  défavorable  aux  pauvres  : 

Mors,  entre  les  boins  soie  piue  ! 

S'ara  li  abes  d'Arras  triue 

Que  lonc  tans  as  espaventé... 

Abes,  quant  tout  ert  craventé, 

Se  sor  boin  estoc  n'as  enté, 

Tes  covens  t'ert  moût  povre  aiue. 

Renonce  a  celé  volenté 

Dont  li  povre  sont  desrenté! 

Fai  tant  que  boine  oevre  te  siue. 

(Edition  Windahl,  str.  99.) 

M.  Windahl  hésite,  quant  à  la  date  de  ce  poème,  entre  les  années 
1250  et  1270  (les  exhortations  à  la  croisade  qu'il  renferme  forcent, 
dit-il,  à  admettre  l'une  ou  l'autre  de  ces  dates);  le  rapprochement 
qui  précède  prouve  qu'il  faut  opter  pour  la  seconde,  comme  l'avait 
pensé  P.  Paris  (^Manuscrits  français,  III,  228-36).  M.  Windahl  (p.  xxxvii) 
croit  devoir  réfuter  l'opinion  du  même  critique  qui  avait  d'abord 
attribué  les  Vers  de  la  Mort  à  Adam  de  la  Halle  (loc.  cit.)  ;  mais 
P.  Paris  y  avait  renoncé  de  lui-même  peu  de  temps  après  (Hist. 
Litt.,  XX,  797).  Le  véritable  auteur  de  ce  poème,  Robert  le  Clerc 
(V.  G.  Paris,  La  Litt.fr.  au  m.  âge,  2^  édition,  p.  311)  est  nommé  dans 
une  de  nos  pièces  satiriques  (fol,  207  v°);  M.  Windahl  a  lui-même  cité 
ce  passage  (p,  xxxviii,  note),  mais  sans  le  comprendre,  comme  le 
prouvent  les  points  d'exclamation  dont  il  fait  suivre  des  mots  parfaite- 
ment clairs  :  Robert  le  Clerc  est  donné  là  comme  le  doyen  (lire  diiens 
et  non  dijens)  d'une  confrérie  plaisante  dont  font  partie  les  maris 
aveuglément  soumis  à  leurs  femmes.  Nous  trouvons  confirmé  dans  ce 
passage  un  renseignement  que  Robert  le  Clerc  nous  donne  sur  lui- 
même  (str.  170),  à  savoir  qu'il  avait  été  envoyé  à  Rome,  probablement 
pour  y  défendre  les  intérêts  de  sa  corporation  («  Iceste  gent  que  je 
Vou  nome  —  Ont  pieça  envoie  à  Rome  »). 

V.  66.  Non  seulement  un  grand  nombre  de  traits  satiriques  sont 
dirigés  contre  les  femmes  des  bourgeois  incriminés  (v.  note  sur  le 
V.  33),  mais  plusieurs  pièces  sont  composées  presque  uniquement 
contre  elles  (v.  notamment  les  pièces  15  et  17,  fol.  205  v°  et  207  r°, 
et  note  précédente). 

V.  77.  Je  ne  comprends  pas  bien  cette  phrase. 


UNE   PIÈCE   ARTESIENNE   DU    XIII°    SIECLE  95 

V.  78  sq.  Ces  deux  dernières  strophes  sont  médiocrement  claires  : 
il  me  semble  du  moins  certain  qu'elles  contiennent  une  opposition 
entre  un  mal  purement  extérieur,  qui  disparaît  de  lui-même  par  la 
simple  opération  de  la  nature  (v.  86-88),  et  une  maladie  profondément 
enracinée,  et  contre  laquelle  ne  peuvent  rien  les  remèdes  les  plus 
énergiques.  Dans  la  huitième  strophe,  il  n'y  a  qu'un  développement 
de  rhétorique  de  la  première  partie  de  l'idée,  sur  laquelle  l'auteur 
insiste  un  peu  complaisamment,  et  il  ne  faut  pas  chercher  un  rapport 
étroit  entre  toutes  ses  paroles  et  les  événements  qui  font  le  sujet  de  la 
pièce.  La  conclusion  pratique  de  la  neuvième  strophe  est  qu'il  faut 
porter  le  fer  et  le  feu  dans  la  plaie,  c'est-à-dire,  comme  il  l'avait  déjà 
demandé  plus  haut,  se  débarrasser  des  coupables.  —  Notre  pièce  est 
donc  antérieure  à  celle  où  nous  avons  vu  que  ceux-ci  se  rendirent 
justice  en  s' exilant. 

V.  81-3.  On  voit  bien  à  peu  prés  comment  cette  phrase  se  rattache 
au  sujet  :  l'auteur  veut  dire  :  «  Il  ne  suffit  pas  d'un  détail  défectueux 
pour  jeter  le  discrédit  sur  tout  un  ensemble  »  ;  mais  je  ne  saisis  pas 
bien  le  sens  précis  du  proverbe  (le  v.  80  prouve  que  c'en  est  un). 
Faut-il  comprendre  :  «  Le  maître  d'hôtel  (mansionariiis)  —  ou  le  mar- 
chand (jnagnarius  —  marchand  en  gros;  v.  Du  Cange,  s.  v°)  —  n'est 
pas  déshonoré  par  la  nourriture  médiocre  et  le  vin  aigrelet  qu'il  aurait 
servi,  —  ou  vendu  »  ?  (Mais  pourquoi  ce  megnier  serait-il  qualifié  de 
mauvais  ?)  —  Le  vin  de  raspure  doit  être  une  sorte  de  vin  «  de  seconde 
cuvée  »  ou  de  faible  qualité  auquel  on  essayait  de  rendre  un  peu  de 
force  en  y  faisant  fermenter  quelques  nouveaux  grains  de  raisin 
(V.  Du  Cange  :  Raspetimi,  raspaticium,  et  Mistral,  Raspat). 

V.  86.  Mot-à-mot  :  «  Le  mal  a  son  siège  à  un  endroit  d'où  il  sera 
expulsé  par  une  voie  quelconque  (parent);  il  cheminera  jusqu'à  ce 
qu'il  trouve  cette  voie  et  s'échappe  au  dehors  ».  Nous  avons  ici  deux 
expressions  rares,  mais  dont  le  sens  n'est  pas  douteux;  sur  parent, 
(=  simplement per  inde),  voy.  Schcler,/m«  de  Condé,  I,  454  ;  ajoutez  le 
passage  suivant  de  Robert  de  Clari  (éd.  Hopf,  p.  37)  :  «  De  seur  chu 
pont  avoit  une  porte  ou  parent  li  Griu  passèrent  et  s'en  fuirent  en 
Constantinople.  »  Le  mot  ne  se  trouve,  comme  on  le  voit,  que  dans 
des  textes  du  nord.  Sur  hors  niiicier,  voy.  Scheler;  ibid.,  II,  352. 


aUELdUES 

DISSERTATIONS    INÉDITES 

DE    CLAUDE    FAUCHET 
Par  ERNEST  LANGLOIS 


Les  cinq  dissertations  qui  suivent  se  trouvent  dans  le  manus- 
crit du  Vatican  Reg.  734  ^  L'intérêt  qu'elles  offrent  consiste 
bien  moins  dans  l'explication  même  des  expressions  dont  l'auteur 
cherche  à  déterminer  le  sens  et  l'origine  que  dans  les  nombreux 
et  curieux  renseignements  de  toute  nature  qu'il  aime  à  donner 
à  ses  lecteurs,  selon  son  habitude,  cette  fois  plus  encore  que 
jamais.  Ce  ne  sont  pas  tant  des  dissertations  d'un  savant  que 
des  causeries  d'un  vieillard  aimable,  instruit,  pas  du  tout  pédant, 
qui  a  beaucoup  lu  et  beaucoup  voyagé.  Donc,  aucun  apparat 
scientifique  dans  «  ces  chapitres  de  recueil  qui  naissent  comme 
en  devisant  »,  et  où  sont  rassemblés  des  souvenirs  qui  «  pour 
leur  nouveauté  et  gaillardise  réveillent  l'esprit  assommé  de 
méditations.  »  Fauchet  les  a  écrits,  non  pour  faire  œuvre  d'éru- 
dit,  mais  «  pour  ce  qu'il  est  besoing  de  quelquefois  esgaier  son 
esprit  las  d'une  estude  plus  sévère  »,  et  pour  se  distraire  du 
vacarme  dont  l'étourdissaient,  d'un  côté,  «  mille  batouers  de 
lavandières  tout  le  long  du  quay  »,  et  d'autre  part,  «  sept  cloches 
de  Saint  Germain  l'Auxerrois,  presque  pendues  dans  son  estude  », 
qui,  ce  jour  là,  de  quatre  heures  à  neuf  heures  du  soir,  n'ont 
cessé  de  sonner  le  glas  funèbre. 

I .  Voir  la  description  de  ce  manuscrit  dans'  les  Notices  et  Extraits  des  mamiS' 
crits  de  la  Bibliothèque  nationale  et  autres  bibliothèques,  XXXIII,  11  (1889), 
p.  37-41. 

MÉLANGES.  •  7 


98  E,   LANGLOIS 

Ces  confidences  nous  font  connaître,  au  moins  approximative- 
ment, où  habitait  Fauchet.  Ce  ne  sont  pas  les  seuls  renseigne- 
ments que  l'auteur  nous  donne  pour  sa  biographie.  Il  nous 
apprend  aussi  que  son  aïeul  maternel  était  «  maistre  Jehan  Andri, 
tiré  par  le  roi  Louis  XJI  de  la  chambre  des  comptes  de  Paris 
pour  estre  à  Milan  maistre  des  comptes.  » 

Le  manuscrit  de  la  Bibliothèque  Nationale  fr.  24726  (anc. 
S.  Victor  997),  écrit  tout  entier  de  la  main  de  Fauchet,  contient, 
entre  autres  choses,  une  trentaine  de  chapitres,  réunis  sous  le 
titre  de  Veilles  et  Observations  de  plusieurs  choses  dignes  de  mémoire  en 
la  lecture  d'aucuns  autheurs  français  par  C  F.  P^  La  plupart  de  ces 
chapitres,  revus  et  considérablement  corrigés,  surtout  diminués, 
ont  été  publiés  par  l'auteur,  en  1581,  dans  son  Recueil  de  l'Origine 
de  la  langue  et  poésie  française  ^.  Le  manuscrit  de  Paris  et  celui  de 
Rome  ne  sont  pas,  comme  on  pourrait  le  croire,  deux  fragments 
d'un  même  volume.  Les  dissertations  contenues  dans  le  premier 
sont  datées  de  1555  et  1556;  celles  du  manuscrit  du  Vatican 
ont  été  écrites  beaucoup  plus  tard,  après  la  publication  du 
Recueil  de  VOrigine  de  la  langue.  Fauchet  y  parle,  en  effet,  comme 
de  deux  ouvrages  connus  du  pubhc,  de  ses  Antiquité^,  dont  la 
première  édition  est  de  15795,  et  de  sa  traduction  de  Tacite, 
parue  en  1582  '^. 

Du  MOT  Marmouset.  Chap.  5  5. 

L'on  m'a  voulu  persuader  que  les  favoris  des  grands  (autrefois  appe- 
lés marmousets)  etoient  les  vilains  pusiones  des  Latins  et  cathamiti  des 

1.  Ce  manuscrit  a  été  plusieurs  fois  mis  à  profit  par  M.  Paul  Meyer  (Cf. 
Komania,  XIII,  p.  3). 

2.  Recueil  de  l'origine  de  la  langue  ei poésie  française,  ryme  et  romans,  plus  les 
noms  des  œuvres  des  12"]  poètes  français  vivans  avant  l'an  ijoo.  Paris,  chez 
Mamert-Patisson.  1581,  in-40. 

3.  Recueil  des  Antiquités  Gaulaises  et  Françaises.  Paris,  chez  Jacques  du  Puys. 
1579,  in-4- 

4.  Les  Œuvres  de  Cornélius  Tacitus,  Chevalier  Romain.  Paris,  chez  Abel 
l'Angelier.  1582,  in-fol. 

5 .  Les  notes  indiquées  par  *  sont  de  Fauchet  ;  les  autres  de  l'éditeur. 


aUELaUES   DISSERTATIONS   INEDITES  99 

Grecs,  car  encore  par  desdain  l'on  nomme  ainsi  les  petits  enfants 
importuns. 

Fauchet  cite  ici  plusieurs  passages  de  Froissard  qu'il  est  inutile 
de  rapporter  :  IIP  volume,  chap.  XXIIII.  «  Mais  voirement  le 
terme...  »;  Chap.  LXI  :  «  Il  n'a  nulz  marmousetz...  »;  Chap. 
LXXVII  :  «  Nous  en  avons  conseil...  »;  Chap.  LXXIX  :  «  Et 
que  le  roi  Richard...  »;  Chap.  XXXV  :  «  Et  fit  a  ses  valetz...  » 

Le  passage  qui  s'ensuit,  pris  du  Roman  du  Pellerinage  de  l'ame, 
composé  par  damp'  [Guillaume]  de  Guilleville,  moine  de  Chaalis, 
vivant  environ  MCCCXXX. 

Vielle  (dis  je)  ton  nom  me  di  : 
Qui  es  tu  ?  de  quoi  sers  aussi? 
De  quel  lignage  et  nation 
Tu  es?  et  de  quel  région? 
Qui  est  et  de  quoi  sert  t'idolle*, 
A  cui  servir  veux  que  m'afolle  ? 
N'est  pas  raison  qu'à  marmouset, 
Qui  est  sord,  aveugle  et  muet, 
Je  serve  ne  que  face  homage, 
Qui  sui  de  noble  et  franc  lignage. 
Et  s'ainsi  est  que  le  servir 
Doie,  por  poor  **  de  mourir, 
Si  te  dis  je  que  veux  savoir 
Qui  il  est,  ainsi  que  de  voir 
Savoir  veux  qui  tu  es  et  d'ond. 
Si  te  pri  tantost  me  respondz. 

Et  par  là  vous  voiez  qu'il  entend  quelque  chose  de  peu,  et  auparavant  il 
avoit  dit  que  cette  vielle  avoit  plusieurs  mains  : 

En  la  quinte  avoit  un  crochet. 
Et  sus  sa  teste  un  Mahomet 


*  Ton  idoUe. 
**  Poeur. 

I .  Fauchet  a  laissé  en  blanc  l'espace  qui  devait  être  occupé  par  le  prénom  de 
DiguUeville.  Cet  auteur  vivait  encore  en  1358. 


100  E.    LANGLOIS 

Portoit,  qui  ses  yeux  encliner 
Li  faisoit  jus  et  regarder. 

C'est-à-dire  :  elle  avoit  une  image  si  pesante  qu'elle  lui  faisoit  baisser 
la  teste ,  car  nos  antiens ,  cuidans  que  Mahomet  fut  idolâtre,  appelloient 
Mahons  tous  les  images  antiques  qu'ilz  trouvoient  cachées,  et  les 
médailles  mesmes  tousjours  marquées  de  figures  ou  testes  des  consuls, 
empereurs  ou  dieux  paiens ,  comme  encores  les  ignorans  orfèvres  en 
plusieurs  provinces  de  ce  roiaulme  et  principalement  vers  Normandie. 
Ainsi  donc  par  ces  vers  il  semble  que  Marmouset  signifie  un  homme 
de  néant,  monté  en  grand  honneur  sans  mérite.  En  mesme  significa- 
tion (c'est-à-dire  par  mespris)  se  prent  le  proverbe  qui  dit  :  «  Le  roi 
vient  »,  ou  :  «  Il  est  demain  feste,  les  marmousetz  sont  aux  fenestres  »; 
si  ce  n'est  que  quelque  mal  affectionné  aux  images  l'aie  dit  pour  celles 
des  églises  que  l'on  metoit  en  aucuns  endroitz  pour  baizer.  Car  le 
mot  commun  dit  (quand  en  resvant  on  fait  des  traitz  de  peinture  sus 
du  papier)  :  «  Il  fait  des  Marmousetz  »,  pour  il  fait  de  vaines  et  folles 
peintures.  Et  quand  Guilleville  a  parlé  d'idolle,  il  entend  chose  de 
néant,  comme  encores  nous' appelions  idoUe  ung  homme  de  belle 
apparence,  sans  parolle  et  sans  eftect.  Mais  Marmouset  peut  encores 
venir  de  mauvais  musar,  d'autant  que  mar  jadis  signifioit  mal,  comme 
l'a  pris  le  chastelain  de  Coucy  en  sa  première  chançon  qui  dit  : 

A  moins  mar  vi  ceux  qui  vous  ont  trahie  ' 

pour  à  mon  malheur,  tellement  qu'il  signifiroit  mauvais  musart  et 
resveur.  Car  ils  disoient  aussi  marvoié,  pour  mal  avoié.  Ce  seroit  trop 
grecistre  que  faire  venir  marmouset  de  Mopp.oj,  jaçoit  qu'il  signifioit 
masque  ou  espouvantail. 

J'adjousterai  ceci  pour  nos  antiquitez  de  Paris,  dont  j'ai  fait  un  projet 
(et  je  le  dis  pour  prier  ceux  qui  en  ont  des  pièces  de  m'en  aider,  s'il 
leur  plaist),  que  la  rue  qui  en  la  cité  de  Paris  porte  le  nom  des 
Marmousetz  le  peut  avoir  pris  des  Images  ou  Médailles  qui  autres  fois 
se  sont  trouvées  en  cet  endroit  de  la  ville,  pour  ce  qu'encores  sus  une 
porte  prochaine  d'icelle  rue  et  qui  fait  un  coing  de  celle  des  Hermites, 


I .  Dans  son  Recueil ,  Fauchet  cite  la  chanson  AU  amours,  corn  dure  départie 
2ie  de  l'éd.  F.  Michel),  comme  étant  la  première  du  Châtelain  de  Coucy. 
Dans  cette  chanson,  ni  d'ailleurs  dans  aucune  autre  des  éditions  de  Laborde, 
F.  Michel  et  Fath,  je  n'ai  trouvé  le  vers  citéici  par  Fauchet. 


aUELQJJES   DISSERTATIONS   INÉDITES  lOI 

pour  aller  dans  celle  du  Cocalrix  %  sus  le  seuil  et  linteau  d'une  porte 
carrée,  l'on  void  un  esclave  entre  un  lion  et  un  ours  tailliez  à  demi 
reliefs.  Et  au  bout  de  la  dicte  rue  du  Cocatrix,  une  figure  tenant  un  pot 
et  présentant  une  couppe  à  une  autre  qui  tient  un  chapeau  ou  guir- 
lande, comme  lui  voulant  mètre  sus  la  teste  ou  chief,  et  à  costé,  deux 
cocqs  qui  en  la  queue  ont  chascun  un  visage  d'homme  ou  femme. 
Mais  un  petit  par  delà,  on  void  sus  le  portail  de  l'église  de  Saint  Pierre 
deux  très  longues  et  grosses  pierres  représentant  deux  beufs,  que 
feu  mon  aïeul  maternel,  maistre  Jehan  Andri  (tiré  par  le  roi  Louis  XII 
de  la  chambre  des  comptes  de  Paris,  pour  estre  à  Milan  maistre  des 
comptes,  et  se  tenoit  là  près),  disoit  avoir  servi  d'estable  aux  bœufz 
employez  à  charicr  la  pierre  de  l'édifice  du  temple  de  Nostre  Dame  ; 
mais  je  me  fai  doubte  qu'elles  n'aient  esté  tirées  du  reste  de  quelque 
théâtre,  d'autant  qu'une  maison  voisine,  qui  a  servi  de  grenier  et  de 
cave  au  chapitre  de  Paris,  et  est  très  antienne,  semble  avoir  gardé 
l'architecture  d'un  théâtre,  par  l'ordonnance  de  certains  petis  arcz  du 
front  de  la  dite  maison,  qui  représentent  ceux  qui  sont  soubz  la 
voulte  des  deo-rez  d'un  théâtre.  Car  nous  avons  témoignage  de 
Grégoire  de  Tours  que  Chilperic  fit  des  jeux  de  cirque  à  Paris,  lesquelz 
il  ne  fault  douter  d'avoir  esté  accompagnez  de  ceux  du  théâtre,  pour 
rendre  la  feste  entière.  Toutes-fois  d'autres  disent  que  l'église  de  Saint 
Pierre  aux  beufz  a  pris  son  nom  de  Jehan  aux  beufz,  qui  la  fist  bastir. 

Des  motz  Feminie.  Des  caoursins.  Chap.  6. 

Je  ne  puis  oublier  deux  bons  motz  du  dit  Guilleville,  lequel,  intro- 
duisant un  homme  pressé  de  plusieurs  femmes,  lui  fait  dire  : 

Ne  sçai  si  suis  en  femenie, 
Ou  femmes  ont  la  seigneurie. 

Parlant  comme  d'un  païs  ou  les  femmes  comendoient.  C'est  un 
mot  bien  inventé  et  digne  d'estre  ramené  en  usage.  Car  pourquoi 
n'en  userons  nous  ?  puisqu'on  a  dit  latinus  de  latini,  grecus  de  graecia 


I.  Aucune  de  ces  trois  rues,  qui  se  trouvaient  dans  la  cité,  n'existe  plus.  La 
première  n'a  rien  de  commun  avec  celle  qui  porte  aujourd'hui  le  même  nom, 
et  qui  se  trouve  dans  le  quartier  des  Gobelins.  Lefeuve  (Les  anciennes  maisons 
de  Paris,  III,  69)  dit  que  la  rue  des  Deux-Ermites  s'appelait  encore,  en  1640, 
rue  des  Deux-Serviteurs.  Fauchet  nous  fournit  la  preuve  du  contraire. 


102  E.    LANGLOIS 

(sic),  Romanie  (c'est  Thrace  d'alentour  de  Constantinople),  pour  les 
Romains  qui  vindrent  y  demeurer,  amenez  par  Constantin,  et  lesquelz 
pour  ce  transport  ne  voulurent  perdre  le  nom  de  Romain,  ains  firent 
apeller  Romanie  le  voisinage,  pour  plus  grande  authorité,  et  laquelle 
l'empereur  des  Turcz  a  tellement  agréable  qu'il  met  en  ses  tiltres 
Rom  Papissat,  c'est-à-dire  en  son  langaige,  empereur  romain. 

Le  dit  Guilleville,  parlant  aussi  d'avarice  et  de  gens  qui  lors  estoient 
diffamez  d'usure  : 

Tu  doi  savoir  que  née  fu 
U*  val  de  l'infernal  palu, 
Li  Satanas  m'y  engendra 
Et  d'iluec**  il  m'aporta 
A  Caliors,  ou  il  me  nourri, 
Dont  Caoursine  dite  sui. 
Aucuns  m'apellent  Convoitise, 
Et  aucun(e)s  autres  Avarise  ***. 

Quant  à  ce  qu'il  dit  qu'elle  fut  appellee  Caoursine  à  cause  de 
Cahors,  ce  ne  fut  pour  l'avarice  du  pape  Jehan  XXII,  eslu  pape  l'an 
MCCCXIIII  et  nai  en  la  dite  ville,  auquel  après  sa  mort  il  fut  trouvé 
deux  millions  d'escus  contans;  car  il  appert  par  de  vielz  mémoires  de 
la  Chambre  des  Comptes  des  poursuites  faites  contre  des  usuriers  ja 
nommez  Cahoursins  avant  qu'on  eut  descouvert  le  grant  trésor  de  ce 
pape.  Tellement  qu'il  fault  dire  que  ceux  de  la  ville  de  Cahors  estant 
plus  coustumiers  d'exercer  une  usure  alors  excessive  en  diffamèrent 
leur  ville. 

Pour  le  mot  Bonnes  et  meschantes  gens.  Chap.  (sic). 

Ces  motz  s'entendoient  pour  les  hommes  riches,  aisez  et  bien 
nourris.  Au  roman  du  Chevalier  des  Dames,  fait  par  le  Dolent  Fortuné, 
environ  l'an  MCCCC,  il  est  dit  : 

Mais  grant  domage  fut,  pour  voir  ****, 
D'aucunes  gens  qui  y  estoient, 

*  P.  au. 

**  P.  d'illec. 
***  P.  avarice. 
****  P.  vérité. 


dUELQUES   DISSERTATIONS  INEDITES  IO3 

Car  moult  à  nobles  gens  sembloient, 
Et  à  gens  partis  de  bon  lieu, 
Dont  pitié  fut  qu'ilz  se  metoient 
O  les  mauvais  mauditz  de  Dieu. 


Et 


après 


Vous  pouvez  croire  et  n'en  douter 
Qu'il  y  avoit  grant  compagnie 
De  nobles  et  de  redoutez, 
Si  bien  que  de  meschant  lignie, 
Puis  en  bataille  bien  rengiee. 
Vers  noble  cuer  tous  s'aprochoient. 

Devant  il  avoit  dit,  soubz  la  personne  de...  (sic) 

Si  en  a  fait 
Maint  livre  qui  defFait 
Mon  honneur,  dont  il  me  desplaist, 
Qu'il  me  faut  endurer  son  plait  ; 
Car  mainte  prose 
A  mis  au  Roman  de  la  Rose, 

Que  ilz  en  tienent 
Leurz  escolles  ou  ilz  convienent*. 
Pour  leur  faulce  erreur  qu'ilz  maintienent  ; 
Mais  j'ai  espoir  que  nus  n'i  vienent, 
Fors  meschans  gens. 
Car  les  haultz  nobles  et  les  gentz** 
Ne  furent  onc  si  negligens  '. 

Là  ou  l'autheur  entend  par  le  mot  de  meschans  les  gens  de  vile  et  rotu- 
rière condition,  comme  les  roix  appellent  bonnes  villes  celles  qui  leur 
sont  de  profit,  ainsi  que  Paris,  Roan,  Boulonge,  Lion  et  aultres,  qui 
ordinairement  aux  letres  du  roi  sont  appellees  bonnes  villes,  Froissart, 
au  premier  volume  de  son  histoire,  parlant  des  Jaques  de  Beauvoisis  (ce 
furent  des  paysans  mutinez),  dit  :  «  Car  aucunes  gens  des  villes  cham- 
pestres,  sans  chef,  s'assemblèrent  en  Beauvoisis,  »  etc.  Puis  il  adjouste  : 
ce  Et  ces  meschantes  gens  assembleez  sans  capitaines ,  sans  armeures , 

*  S'assemblent, 

**  P.  gentishommes. 

I .  Il  y  a  plusieurs  lacunes  dans  ce  passage. 


104  E.    LANGLOIS 

roboient,  ardoient  et  occioient  tous  gentishommes  »,  etc.  Aussi,  quand 
en  la  chancellerie  le  roi  dit  :  «  Nos  bonnes  gens,  »  il  entend  ceulx  des- 
quelz  il  peult  tirer  profit,  comme  meschans  gens  estoient  jadis  nommez 
ceux  qui  ne  paioient  rien  ou  bien  peu,  estans  ainsi  nommez  pour  ce  qu'ilz 
n'aidoient  point  le  public.  Mesme,  à  Paris,  l'on  a  aultrefois,  par  mocque- 
rie,  appelle  Franc  bourgeois  les  gueux,  d'autant  que  leur  mandicité  les 
rendoit  francz  de  toutes  levées,  empruntz  et  impositions.  Philipes  de 
Commines  appelle  gens  de  bien  les  grans  et  riches  seigneurs,  en  son 
histoire  du  roi  Louis  XI.  Parlant  de  la  bataille  de  Mont  le  Heri  : 
«  Messire  Phelipes  de  Lallain  s'etoit  mis  à  pied,  car  entre  les  Bourgui- 
gnons lors  s'etoient  les  plus  honorez  que  ceux  qui  descendoient  avec 
les  archers  et  tousjours  si  en  mettoient  grande  quantité  de  gens  de  bien, 
affin  que  le  peuple  fut  plus  assuré.  »  Encore  parlant  du  siège  de  Liège, 
il  dit  :  «  Par  trois  jours  fu  desparti  le  vin  qu'on  donnoit  chez  le  duc 
pour  les  gens  de  bien  qui  en  demandoient  à  coups  de  coigniees,  etc.  » 
En  un  aultre  endroit  :  «  Et  5^'  estoit  monsieur  le  Connestable  et  tous  les 
grands  chefs  de  ce  royaulme  et  nos  grand  maistre,  amiral,  mareschal, 
seneschaux  et  largement  gens  de  bien.  »  Mesmes  aujourd'hui  les  habi- 
tans  sus  la  rivière  de  Loire,  voiant  une  personne  emmaigrie  plus  que 
de  coustume,  par  maladie  ou  aultrement,  disent  qu'elle  est  enmeschan- 
tie,  entendans  pour  desfaite,  foible  ou  desnuee  de  chair  suffisante  à 
couvrir  les  os  de  son  corps,  pour  le  rendre  vigoureux  et  fort. 

L'autheur  du  fabliau  d'Auberee  de  Compiegne,  parlant  d'un  jeune 
filz  qui  vouloit  espouser  une  pauvre  fille,  introduit  son  père  qui  lui 
dit: 

Elle  n'est  pas  de  ton  affaire 

Ne  digne  de  toi  deschaucier; 

Je  te  vouldroi  miez  souhaucier, 

Queque  il  me  doie  couster, 

Car  je  te  voudroi  adjouster 

As  meilleurs  gens  de  ce  païs  ^... 

Coustume  et  usage.  Chap.  8. 

Les  antiens  seigneurs  françois  imposoient  en  leurs  terres  (lorsque 
Hugues  Capet  fut  contraint  de  sousfrir  leur  anarchie)  aucunes  cous- 

I.  Vers  38-43  du  texte  publié  par  MM.  A,  de  Montaiglon  et  G.  Raynaud 
(Recueil  général  et  complet  des  Fabliaux  des  xiii^  et  xiv^  siècles,  V,  p.  2). 


Q.UELQ.UES  DISSERTATIONS   INEDITES  I05 

tumcs  deshoncstcs,  voire  focheuscs.  Entre  aultres  il  convenoit  à  tous 
passans  à  Guingant  et  à  Huitier  (places  de  Bretagne)  escremir  et  luittier. 
Ce  dit  Raoul  de  Houdanc,  au  roman  du  Songe  d'enfFer  : 

Mais  tout  ainsi  com  se  feusse 
A  Guimelant  et  à  Huitier, 
M'estuet  *  escremir  et  luittier. 

Et  pour  ce  en  tous  les  romans  vous  voiez  que  les  chevaliers  de  la 
Table  Ronde  combatent  pour  oster  les  mauvaises  coustumes.  En 
aucuns  lieux  de  Normandie  il  falloit  dire  des  nouvelles,  temoing  le 
Dictellet  du  Secretain  de  Cluni,  composé  par  Jehan  Chapellain,  qui 
dit: 

Usages  est  en  Normandie 

Que  qui  herbegies  est  qu'il  die 

Fable,  ou  chançon  die  à  l'hoste. 

Geste  coustume  pas  n'en  oste  : 

Sire  Jehan  le  Chappellain 

Voulra  conter  du  Soucretain. 

Li  roman  du  Chevalier  des  Dames,  composé  par  le  Dolent  Fortuné, 
parlant  des  diz  chevaliers  errans,  dit  : 

Je  sui  un  homme  d'aventure, 
Traversant  villes,  bourgs,  passages, 
Qui  hai  de  ma  propre  nature 
Tous  mauvais  et  villains  usages. 
Contre  je  le  veux  entreprendre. 
Pour  à  jamais  de  vous  desfendre, 
Que  jamais  plus  céans  ne  tiegne 
Coustume  sur  grand  ne  sus  mendre, 
De  quelque  part  qu'il  tiegne  ou  viegne. 

Dans  ce  livre  du  Chevalier  des  Dames,  il  y  a  plusieurs  assez  bonnes 
et  belle  manières  de  parler  pour  le  tems;  lesquelles  pourront  estre 
agréables  à  d'aucuns  qui  font  cas  de  l'antiquité,  comme  moi,  et  pour 
ce  meritans  d'estre  conservées,  du  moins  tant  que  ce  livre  durera. 
Entre  aultres  ces  vers  m'ont  semblé  assez  bons  : 

Leurs  lances  toutes  se  rompirent 
Et  les  tronçons  en  l'air  volèrent, 

*  Pour  convient. 


I06  E.    LANGLOIS 

Mais  s'aucune  engoisse  en  sentirent, 
Semblant  monstrer  ilz  ne  vouloient,    . 
Et  ainsi  qu'ilz  s'entremesloient, 
Hz  coquerent  leurs  corps  enssemble 
Si  durement  que  ce  sembloient 
Deux  tours  que  mal  encontre  assemble. 

Outre  ceste  belle  comparaison  de  tours,  le  mot  de  coquerent  pour 
choquèrent  est  à  considérer,  car  je  croi  qu'il  vient  de  la  comparaison 
des  coqs  combatans,  lesquelz,  se  retirans  arrière  pour  plus  grand  effort, 
se  vienent  puis  après  heurter  ou  plustost  coquer  pour  choquer,  à 
l'imitation  des  coqs.  Cest  autre  trait  n'est  pas  de  moindre  invention, 
parlant  d'une  extresme  laydeur  et  difformité  : 

Tant  estes  vous  abominable 
Et  de  ville  ordure  amassez 
Que  pour  devenir  un  diable 
Vostre  corps  n'est  pas  digne  assez, 
Car  en  tant  vous  les  surpassez 
De  puantise  et  de  laidure 
Que  d'auprès  de  vous  les  chassez, 
Et  vous  fuient  de  votre  ordure. 


Des  cloches  et  clochers,  horologes  et  cadrantz.  Chap.  io. 

Il  n'i  a  guieres  que  ceux  qui  sont  logez  soubz  les  clochers,  comme 
moi,  qui  ai  sept  cloches  de  Saint  Germain  l'Auxerrois  presque  pendues 
dans  mon  estude,  et  d'autre  costé  raille  batouers  de  lavandières  tout 
le  long  du  quay,  qui  blasment  cette  mal  plaisante  harmonie.  Car  l'on 
ne  peult  nier  que  l'usage  n'en  soit  utille  à  une  ville,  voire  à  l'église 
mesme,  quand  ce  ne  seroit  que  pour  plus  facillement  assembler  les 
chrestiens  espars  en  divers  endroitz  des  grandes  citez  ou  parroisses  des 
champs.  Ceux  qui  ont  fait  de  longs  volages  marins  ou  habité  en 
Levant  et  lieux  esquelz  ilz  n'en  ont  point  d'usage  sçavent  quel 
plaisir  c'est  que  d'en  ouïr.  Durand,  au  livre  intitulé  Rafionale  divinorum 
officiorum  (comme  il  trouve  tousjours  quelque  mot  de  l'escripture 
pour  confirmer  les  cérémonies  de  nostre  Eglise),  dit  qu'elles  ont 
succédé  aux  trompetes  et  haut-bois  des  lévites  d'Israël,  mais  avec 
meilleure  commodité,  puisqu'elles  se  font  entendre  plus  loing.  Cet 


aUELaUES   DISSERTATIONS   INEDITES  107 

instrument  fut  jadis  et  environ  l'an...  (sic)  trouvé  à  Noie,  ville  de 
Champagne  de  Naples,  ce  qui  a  fait  appeller  Nolas  les  petites  sonnettes 
à  main ,  puis  Campanum  et  finalement  Campana  les  plus  grosses,  pour 
la  dicte  campagne  romaine  ou  napolitaine,  là  ou  plus  industrieusement 
on  les  fondoit,  ainsi  qu'il  est  croiable.  Le  mesme  Durand  dit  que 
Savinian  pape  (il  seoit  à  Rome  l'an  CCCCCCIIIII)  commanda  que  les 
heures  de  service  divin  fussent  sonnées,  je  crois  par  les  Campanes; 
mais  ce  docteur  fait  différence  entre  campana,  qu'il  dit  estre  in  cam- 
panili,  là  ou  le  signum  est  in  turri,  possible  comme  plus  gros  et 
double  campane,  car  il  les  distingue  et  sépare  en  scilles,  ou  esquilles 
(comme  l'on  parle  à  Toulouse) ,  qui  se  sonne  (dit  Durand)  au  refec- 
touer;  le  cimbalum  (je  croi  timbre),  qui  est  touché  au  cloistre,  comme 
nola  au  coeur;  la  nonnula,  qu'il  dit  estre  double  campane  (contre  les 
règles  de  grammaire,  qui  en  pareille  diminution  amoindrissent  les 
primitifz),  à  l'orloge;  la  campane  in  campanili,  qui  est  le  clochet;  et  le 
signum  in  turri.  Nos  antiens  les  appelloient  sins  de  signum,  et 
s'en  aidoient  en  les  esbranlant,  pour  anoncer  les  heures  des  prières. 
Car  Grégoire  de  Tours,  au  chapitre  XXV  du  II  livre,  dit  :  «  Aiant 
menasse  de  le  tirer  de  l'église  par  force,  oiant  sonner  les  seins  pour 
venir  à  matines.  »  Et  au  XV  chap.  du  III  livre  :  «  Lequel,  passant  par 
la  rue,  la  cloche  ou  sein  sonna  pour  aller  à  matines,  car  il  estoit  jour 
de  dimanche.  »  En  Gascongne,  le  martellage  qui  se  fait  sus  le  timbre 
d'une  orloge  ou  beffroi  public  de  la  ville,  ou  le  batement  fréquent  du 
batail  contre  un  seul  costé  de  cloche  s'appelle  touque  sin,  c'est-à-dire 
touchement  de  sin,  et  se  fait  tout  exprès,  afhn  que  tel  son  inusité  face 
acourir  le  peuple  ;  sçavoir  si  le  public  a  besoing  de  son  aide  pour 
estaindre  le  feu  d'une  ou  plusieurs  maisons  embrasées,  ou  contre  une 
soudaine  envahie  d'ennemis,  voire  en  France  pour  une  joie  publique. 
Et  le  proverbe  qui  dit  :  «  L'on  n'en  fera  pas  les  seins  sonner  »  s'entend 
de  quelque  chose  que  l'on  ne  veult  pas  publiquement  estre  entendue. 
Mais  nous  les  appelions  cloches ,  pour  ce  qu'en  France  elles  sont 
esbranlees,  les  faisant  aller  ça  et  là  pour  sonner  plus  harmonieusement 
en  volant,  qui  est  un  mot  de  mestier  de  sonneur,  ce  qui  ne  s'observe 
par  l'Italie,  la  Provence  et  Langue  d'oc,  ou  la  plus  part  des  cloches 
sont  atachees  à  des  roues,  esquelles  leur  cordes  sont  entortillées, 
comme  les  petites  esquilles  qu'en  aucunes  églises  l'on  tire  pour  admo- 
nester le  peuple  de  l'élévation  du  corpus  Domini,  et  lesquelles  enfer- 
mées dans  une  cage  frétée,  c'est-à-dire  barrée  de  travers,  l'on 
appelle  (sic) Nous  les  avions  bien  grosses,  puisque  du  vivant 


I08  E.    LANGLOIS 

d'Abon  (c'est-à-dire  l'an  VCCCLXXXVIII,  représentant  un  assault  que 
les  Normans  donnoient  à  Paris,  quand  il  dit  : 

Totiiis  eccJesiae  convexa  hoanào  tnetalla. 
C'est  : 

De  toutes  les  églises  bondissoit  le  métal. 
Et  encores  au  II  livre  : 

Templorum  campana  boant. 
C'est  : 

Les  campanes  bondissent  à  ces  voix  esfroiables. 

Ceux  qui  sont  foibles  de  reins,  pour  ce  qu'ilz  se  haucent  et  baissent 
en  marchant,  à  proprement  parler  clochent*,  ce  qui  ne  se  dit  pas 
tant  significativement  d'un  boiteux  qui  a  son  mal  en  la  jambe,  dite  en 
latin  fihia,  dont  lui  vient  le  nom  de  boiteux,  aussi  tost  que  de  la 
boiste  de  laquelle  l'os  seroit  sorti.  Mais  les  foibles  de  reins  marchans 
en  s'esbranlant  tout  le  corps  ça  et  là,  comme  la  cloche  tirée  pour 
sonner  et  aller  d'un  costé  et  puis  d'aultre,  semblent  faire  (à  propre- 
ment parler)  comme  les  boiteux  des  deux  hanches.  Il  est  vray  que 
telles  gens  s'appelloient  aussi  esclopez,  ainsi  que  nous  aprenons  par  le 
Roman  du  Graal,  là  ou  parlant  d'Ypocras,  il  dit  :  «  Car  il  fait  les 
avules  (c'est-à-dire  aveugles)  veoir  et  les  clops  tout  drois  aller.  » 
.Mesmes  nous  l'aprenons  par  le  jeu  de  Sure,  auquel  les  enffans  contre- 
faisans  un  homme  ou  femme  clochant  des  deux  hanches  en  chantant 
disent  :  «  Clope,  je  n'i  puis  aller  Sure,  »  qui  est  un  jeu  qui  représente 
quelque  fable  ou  possible  histoire  bien  antienne  d'un  mariage  inégal, 
qui  m'est  encore  incongnu,  aussi  bien  qu'un  autre  jeu  des  mesmes 
enffans  ou  ils  disent  en  chantant  : 

Qui  est  en  ce  château  ?  Oger.  Oger. 

Qui  est  en  ce  chasteau  ?  Ogerc,  franc  chevalier,  etc. 

et  :  «  Ouvrez  les  portes  Gloria  »,  que  je  ne  fais  doute  venir  de  l'imita- 
tion de  ce  que  l'église  chante  aux  Rameaux,  quand,  les  portes  des  Eglises 
clauses,  l'on  chante  «  Gloria  laus  et  honor  »,  etc.  Que  neantmoins  l'on 
tient  avoir  esté  composez  par  [Theodulphe]  evesque  d'Orléans,  pri- 
sonnier à  Anger.  C'est  merveilles  que  contre  le  commendement  de  Char- 
lemagne,  qui  en  un  de  ses  capitulaires  deffend  de  baptiser  clocas  (que  je 

*  Possible  de  claudicare. 


dUEiaUES   DISSERTATIONS   INEDITES  I09 

pren  pour  nos  cloches)*,  environ  l'an  neuf  cens  soixante,  nos  François 
les  baptisèrent,  chresmerent  et  leur  imposèrent  des  noms,  apro- 
prians  à  un  corps  inanimé  les  premières  marques  de  nostre  Chres- 
tienté.  Car  il  se  trouve  que  l'empereur  Othon  deuxième  donna  son 
nom  à  une  cloche  de  Saint  Jehan  de  Latran  de  Rome,  ce  dit.... 
(sic).  Et  Hilgaud,  moine  de  Saint  Benoist  sus  Loire,  escrivant  la  vie 
monachalle  de  nostre  roi  Robert  (car  il  ne  parle  guieres  de  ses  faitz 
roiaus),  entre  ses  liberalitez  faites  aux  églises  environ  l'an  M.,  il  dit 
qu'il  fit  fondre  un  signum,  sein  ou  grande  cloche,  pour  saint  Aignan 
d'Orléans,  poisant  trois  milliers,  si  j'ai  bonne  mémoire.  N'estant 
possible  l'industrie  encore  trouvée  de  les  fondre  si  grosses  que 
maintenant,  ce  que  nous  pouvons  aprendre  par  le  proverbe  qui  dit  : 
«  Estonné  (?)  comme  un  fondeur  de  cloches  ».  Car  après  que  le  maistre 
fondeur  a  fait  son  mousle,  avant  que  laisser  couler  le  métal  qu'il  a  fait 
fondre  en  son  fourneau  pour  former  sa  cloche,  l'église  qui  s'en  doit 
servir  volontiers  fait  des  prières  afiin  que  l'ouvrage  se  trouve  bon  ; 
admonestez  par  le  fondeur  d'aider  son  industrie  de  la  perfection  d'une 
cloche  contraire  au  diable,  coustumier  par  tempestes  et  tonnoirrës 
(que  les  cloches  dissipent  en  fendant  l'air  par  leur  son)  de  molester  et 
fascher  les  hommes.  Mais  il  n'est  impossible  que  eux  mesmes  ne 
le  facent  pour  davantage  faire  valoir  la  marchandise.  Tant  y  a  qu'il 
s'est  trouvé  de  tant  hardis  en  cet  art  que  le  gros  timbre  de  l'orloge  de 

Rennes  poise (sic)  milliers.  La  cloche  de  Roan,  que  l'on  appelle 

Georges  d'Amboise,  qui  la  fit  fondre,  l'an  M  D,  poise  XXXIX  milliers. 

Et  dit  la  chronique  de  Normandie  que (sic)  fondeur,   fut  tant 

joieux  de  l'avoir  tirée  nette  du  fourneau  qu'il  mourut  d'aise (sic) 

jours  après.  Blond  nous  a  laissé  par  escrit  que (sic)  duc  de  Venise, 

l'an  VCCCLXX,  envoia  douze  cloches  à (^fc),  empereur  de  Grèce, 

de  la  façon  de  celles  d'Occident,  comme  chose  nouvelle  pour  au 
païs  de  Grèce  et  d'Orient,  ou  il  pense  que  ces  cloches  furent  les 
premières  que  l'on  y  portast.  Mais  les  Turcz  les  estèrent  incontinent 
des  païs  conquis,  comme  un  instrument  très  propre  à  faire  assembler 
le  peuple,  les  bannissant  de  leur  tirannique  seigneurie,  fors  des 
quartiers  du  Mont  Liban,  ou  les  chrestiens  Siriens  en  ont  encores, 
jaçoit  que  les  Grecz  vivans  parmi  eux  n'usent  que  d'anneaux  d'erain, 
qu'ilz  cliquent  contre  d'autre  métal  ataché  aux  portes  de  leurs  églises, 
pour  appeller  les  chrestiens.  Comme  au  contraire  les  Turcz,  pour 

*  Qjae  les  Allemands  nomment  Cloc. 


IIO 


E.    LANGLOIS 


fournir  à  l'usage  des  cloches,  montent  sus  les  tours  de  leurs  mosquées 
(c'est-à-dire  temples  et  lieux  ou  ilz  font  leurs  prières),  et  là  un  ou 
plusieurs  Se  bouchent  les  oreilles  de  leurs  doitz,  crient  a  plaine  teste 
leur  allala  (c'est  leur  invocation  divine  par  Mahomet),  pour  signifier 
les  heures  des  prières  du  jour.  Mais  en  rescompense  les  Anglois  sont 
très  courageux  sonneurs  de  cloches,  et  en  leurs  réjouissances  s'i  metent 
hardiment  à  l'envy,  jusques  aux  gentishommes ,  qui  gaigent  à  qui 
plus  longuement  tirera  les  cloches,  qu'ils  ont  très  bonnes  et  harmo- 
nieuses, pour  ceux  qui  s'en  tiennent  plus  loing  que  je  ne  fais  de  celles 
de  Saint  Germain  l'Atixerrois,  lesquelles  toutes-fois  ne  m'empeschent, 
quand  j'ai  l'esprit  bendé  à  escrire,  ainsi  que  maintenant,  pour  un  glai 
(je  crois  qu'il  vient  de  clamor)  de  mort,  qu'on  porte  en  terre,  mais 
ne  pouvans  tant  de  cloches  qu'il  y  a  représenter  le  gla  gla  qu'ils  font 
volontiers  aultre  part  en  aucuns  villages.  Les  timbres  sont  le  Timpanus 
(comme  je  croi)  des  antiens.  Comme  aussi  le  tambour  ou  tabourin 
sont  plus  platz  et  esvazes  que  les  cloches,  volontiers  plus  haultes 
que  larges,  aussi  les  timbres  ne  s'esbranlent  pour  sonner,  ains  se 
martellent,  comme  nous  voions  en  ceux  des  cloistres  ou  d'orloges. 
Des  quelles  '  orologes  (car  nous  les  feisons  féminins),  je  dirai  ce  mot  : 
que  nous  en  avons  l'usage  en  France  assez  tard  et  comme  environ 
l'an  VCCLX,  que  (si  j'ai  bonne  mémoire)  Aaron,  roi  de  Perse,  envoia 
pour  présent  au  roi  Charlemaigne,  car  les  Grecz  et  Romains  n'avoient 
que  des  Helio-camittes  (qui  estoient  des  cadrans),  atachez  aux  faistes 
des  cheminées,  et  les  Romains  des  Solaires,  aussi  cadrans  de  soleil, 
couchez  en  des  places  larges  et  spacieuses,  pour  monstrer  les  heures 
par  l'ombre  que  le  soleil  faisoit  touchant  les  esguilles  des  cadrans 
notez  par  nombres.  Toutes-fois  Vitruve  a  laissé  quelque  patron  d'orloges 
(ainsi  appellees  pour  ce  qu'elles  sonnent  les  heures),  par  la  clieute  de 
petites  pillulles  tombans  dans  un  timbre,  ainsi  qu'il  escrit  en  son 
livre  d'Architecture.  Depuis  l'envoi  que  le  dit  Aron,  roi  de  Perse, 
fit  de  l'orloge  tant  artificielle  que  ses  ambassadeurs  présentèrent  au 
dit  empereur  Charlemagne,  nos  gens  (mais  depuis  les  Allemans)  en 
sont  devenus  si  grans  maistres  que  celle  de  Strasbourg  est  réputée  un 
miracle  digne  d'atirer  du  bout  du  monde  les  hommes  pour  l'aller  voir, 
à  cause  de  l'excellence  de  ses  ouvrages.  En  laquelle ,  par  art  très 
admirable,  un  ou  plusieurs  mequeniques  (car  l'on  dit  n'estre  possible 
qu'un  seul  en  soit  peu  venir  à  chef,  pour  la  longue  contemplation 


Fauchet  avait  d'abord  écrit  desquels. 


aUELQUES  DISSERTATIONS   INEDITES  III 

qu'il  y  fault),  ont  représenté  non  seullement  les  heures,  mais  tout  le 
cours  du  ciel,  comme  le  lever  et  coucher  du  soleil,  de  la  lune  et  des 
planètes  et  des  estoilles  errantes  ou  fixes,  avec  plusieurs  statues  se 
mouvans  d'elles  mesmes.  Des  chansons  et  accords  de  musique,  voire 
la  figure  d'un  coq  chantant  et  bâtant  ses  aisles,  et  rendant  une  voix 
tant  aprochant  de  la  naturelle  que  les  vivans  lui  respondent.  Le  tout  sans 
autre  aide  que  de  contrepoidz  et  resortz  qu'à  certaines  heures  le  garde 
et  conducteur  de  cette  machine  remonte  ou  bande,  quand  les  roues  des 
resortz  ou  contrepoidz  sont  prestes  d'avoir  dévidé  leurs  cordes  jusques 
au  bout.  Jadis  il  y  avoit  au  Temple  de  Paris,  ou  sont  les  chevaliers 
de  Malthe  ou  les  Hospitaliers  de  Jérusalem,  des  roues  (je  croi  d'orloges) 
tant  bien  dressées  que  par  leurs  mouvementz  elles  rendoient  une 
harmonie  très  douce,  ce  dit  Osmond,  en  son  livre  de  l'Image  du 
Monde,  composé  l'an  MCCXLV,  ou  se  trouvent  les  vers  qui  s'en- 
suivent... (i/c). 

Du  MOT  Hapelourde.  Chap.  (sic). 

Les  faulces  pierres  jadis  mises  en  œuvre  d'argent  ou  de  cuivre  com- 
munément sont  appellees  Hapelourdes  quand  elles  sont  mises  en  or, 
pour  ce  que  les  pipeurs,  putiers  et  aultres  qui  ne  cherchent  les 
femmes  que  pour  en  tirer  du  plaisir,  les  présentant  à  des  ignorantes, 
souvent  parvienent  à  leurs  intentions ,  abatans  ces  lourdes  et  sotes 
femmes  qui  pensent  estre  grandement  récompensées  de  la  vente  de 
leur  chair  en  prenant  pour  bons  ces  faux  joiaux.  Tout  de  mesme  que 
celles  qui  se  laissent  emporter  par  mariage  fait  avec  quelque  homme  de 
belle  aparence,  mais  ou  ignorant  ou  inutille  ou  fait  d'amours.  Ce  que 
je  pense  un  jour  avoir  assez  bien  aproprié  à  un  certain  homme,  lequel 
ne  portant  bien  la  leçon  que  longuement  il  avoit  estudiee,  avec  encore 
meilleure  mine  faisoit  croire  qu'il  fut  grand  homme  de  conseil ,  jaçoit 
qu'il  ne  sceut  presque  rien  et  s'aidast  du  travail  d'autrui,  comme  il 
aparut  quand  sus  l'heure  il  fut  mis  hors  de  sa  matière  par  un  de  la 
compaignie,  qui  ne  l'aimoit  guiere,  et  lui  voulut  arracher  le  masque 
pour  (à  sa  honte)  monstrer  qui  il  estoit.  Sus  mesme  occasion  nous 
appellerons  happe-lourdz  ces  idolles  qui  atrapent  d'autres  lourdaux  et 
ignorantz,  et  ce  d'autant  plus  facilement  qu'en  cet  endroit  Similes 
hahent  îahra  laducas.  J'ai  voulu  dire  qu'il  n'i  a  que  les  asnes  qui  mangent 
des  chardons  pour  laictues^  et  aussi  qu'il  n'i  a  que  les  avaritieux  et  sotz 
qui  se  laissent  piper  par  les  autres  sotz  et  avaritieux.  Car  il  n'i  a  que 


112  E.    LANGLOIS 

les  bestes  qui  longuement  soient  abusées  par  les  autres  bestes,  comme 
les  perdrix  à  la  tornelle  et  au  chevaletz  et  les  aultres  oiseaux  à  la  pipee 
ou  par  d'autres  mis  en  cage  et  aprivoisez.  Pour  ce  que  les  habilles 
hommes  qui  hantent  le  monde  au  long  aller  connoissent  les  ignorans 
et  en  fin  les  descouvrent  qu'ilz  sont,  tout  de  mesme  que  les  lapidaires 
par  les  bonnes  s'aprenent  à  connoistre  les  meschantes  et  faulces  pierre- 
ries. Quant  à  moi  je  croi  qu'on  peult  nommer  Happe-lourdz  et  Happe- 
lourdes  ces  beaux  filz  inutilles,  aussi  tost  que  champignons  ceux  qui 
sont  faitz  grans  par  les  princes  ou  aultres  faveurs  extraordinaires,  sans 
qu'ilz  le  méritent  pour  vertu  qui  soit  en  eux.  Pour  ce  que  c'est  chose 
certaine  que  malaisément  aucun  parvient  à  des  biens  desmesurez 
sans  le  domage  d'autrui,  lequel  estant  pourchassé  par  ce  cham- 
pignon quant  et  quant  lui  oste  la  qualité  d'homme  de  bien. 

Possible  aucun,  voiant  ces  fatras,  dira  :  «  Fauchet  avoit  bien  grand 
loisir.  »  Mais  jà  me  pardonneras,  lecteur,  si  tant  de  choses  légères 
m'eschapent  parmi  tant  d'autres  bonnes  que  j'ai  recueillies.  Car  les  livres 
ne  se  font  pas  guieres  aultrement,  pour  ce  qu'il  est  besoing  de  quelquefois 
esgaier  son  esprit  las  d'une  estude  plus  severe  ;  avec  ce  que  je  voulois 
me  consoler  du  bruit  que  les  cloches  m'ont  fait  depuis  quatre  heures 
jusques  à  neuf  heures  au  soir,  et  que  je  te  vouloi  asseurer  qu'en  cet 
œuvre  et  aultre  pareilz  (car  il  y  a  plus  de  poine  et  de  travail  d'esprit  en 
la  composition  de  mes  Antiquitez  ou  Translation  de  Tacite  qu'en  ces 
fatras,  ou  il  n'i  a  point  de  guet  à  pens  (comme  l'on  dit  en  proverbe), 
ains  ces  chapitres  de  recueil  naissent  comme  en  devisant,  ou  quand, 
lisant  des  vielz  livres,  les  matières  se  présentent,  qui  aucunes  fois, 
mais  presque  tous  jours,  pour  leur  nouveauté  et  gaillardise,  reveillent 
l'esprit  assommé  de  méditation,  et  puis,  si  je  ne  le  disois  point,  la 
façon  dont  ilz  sont  escritz  (trop  légère)  l'ont  assez  monstre  pour  me 
desmentir,  le  voulant  celer.  Contente-toi  donc,  lecteur,  de  ceci  tel 
qu'il  est;  et  si  d'autant  mauvais  bois  tu  rencontres  d'aussi  bonnes 
flèches  ou  marqueterie ,  tu  ne  seras  pas  mauvais  artiller  ou  menuisier. 
Et  Dieu  te  garde,  lecteur,  et  moi  aussi,  me  faisant  reconter  (sic)  le  preux 
Alexandre  pour  bienfaiteur  en  ma  viellesse ,  ou  la  mort  sans  douleur, 
mais  en  espérance  d'une  meilleure  vie. 

Fin  du  VII  livre  de  Recueil. 


CHRONOLOGIE 

DE3 

EPISTRES  SUR  LE  ROMAN  DE  LA  ROSE 

Par  ARTHUR  PIAGET 


Lors  de  la  fameuse  querelle  du  Roman  de  la  Rose,  Christine 
de  Pisan,  qui  s'intitulait  modestement  «  simple  et  ignorant 
entre  les  femmes  »,  désireuse  de  n'être  plus  seule  à  défendre  le 
pauvre  sexe  féminin  «  contre  si  notables  et  esleus  maistres  » 
tels  que  Jean  de  Montreuil  et  Gontier  Col,  avait  réuni  les  épîtres 
de  ses  adversaires  et  les  siennes  propres,  et  les  avait  envoyées  à 
la  reine  de  France,  Isabeau  de  Bavière,  et  au  prévôt  de  Paris, 
Guillaume  de  Tignonville.  La  lettre  qu'à  cette  occasion  Christine 
écrivit  à  la  reine  est  datée  de  «  la  veille  de  la  Chandeleur,  l'an 
mil  CCCC  et  VIL  »  On  lit  de  même  à  la  fin  d'une  lettre  de 
Gontier  Col  :  «  Escript  hastivement...  le  mardi  XIIL  jour  de 
septembre,  l'an  mil  quatre  cens  et  VIL  »  C'est  ainsi,  du  moins, 
qu'ont  lu  M.  Paulin  Paris',  et,  après  lui,  presque  tous  ceux 
qui  se  sont  occupés  du  débat  du  Roman  de  la  Rose  ^,  M.  Robineau 
en  1882  5,  M.  Fr.  Koch  en  1885-^,  et  enfin  M.  Roy  dans 
l'excellente  édition  des  œuvres  de  Christine  de  Pisan  qu'il 
donne  pour  la  Société  des  anciens  textes  5 . 

1.  Hist.  litt.  de  la  France,  t.  XXIII,  pp.  49  et  50;  Mss.  fr.  de  la  Bihl.  du 
roy,  t.  V,  pp.  173  et  174. 

2.  Méon  {Roman  de  la  Rose,  I,  v)  et  Thomassy  {Essai  sur  les  écrits  politiques 
de  Christine  de  Pisan)  ont  lu  140 1. 

3.  Christine  de  Pisan,  sa  vie  et  ses  œuvres.  Saint-Omer,  1882. 

4.  Lelen  u.  Werke  der  Ch.  de  P.  Goslar,  1885. 

5.  Œuvres  poétiques  de  Ch.  de  P.,  1,  p.  IX.  — J'ai  moi-même  daté  de  1407 
la  lettre  de  Ch.  de  P.  à  Isabeau  de  Bavière  dans  Martin  le  Franc,  Lausanne, 
1888,  p.  73. 

MÉLANGES.  8 


ri4  A.    PIAGET 

Cette  date  de  1407,  cependant,  n'était  pas  sans  présenter 
quelques  difficultés. 

Dans  sa  lettre  à  Pierre  Col,  datée  du  2  octobre  1402,  Christine 
de  Pisan,  fatiguée  du  long  ef  fastidieux  débat  du  Roman  de  la 
Rose,  manifeste  bien  nettement  son  intention  de  ne  plus  y 
prendre  part;  elle  rentre  dans  la  solitude  et  renvoie  les  admi- 
rateurs de  Jean  de  Meun  à  Gerson  ou  à  d'autres  docteurs,  qui, 
mieux  qu'elle,  sauront  défendre  la  cause  de  la  justice  et  du 
bon  droit.  «  Et  quant  a  moy,  dit-elle,  plus  n'en  pense  a  faire 
escripture  qui  que  m'en  escrise,  car  je  n'ay  pas  empris  toute 
Saine  a  boire.  Ce  que  j'ay  escript  est  escript...  Mais  mieulx  me 
plaist  excerciter  en  aultre  matière  mieulx  a  ma  plaisance.  »  On 
lit  dans  la  même  lettre  :  «  Si  feray  fin  a  mon  dittié  du  débat 
non  hayneux  commencié,  continué  et  fine  par  manière  de 
soûlas,  sans  indignacion  a  personne.  »  On  ne  voit  pas,  dès  lors, 
sans  étonnement,  Christine  de  Pisan,  retirée  de  tout  débat  en 
1402,  supplier  cinq  ans  plus  tard,  en  1407,  Guillaume  de 
Tignonville  de  lui  venir  en  aide  dans  sa  lutte  contre  les  partisans 
du  Roman  de  la  Rose,  adversaires  des  femmes.  «  Pour  ce,  dit-elle 
au  prévôt  de  Paris,  requier  vous  tressçavant  que,  par  compassion 
de  ma  femmenine  ignorance,  vostre  humblesse  '  s'encline  a  joindre 
a  mes  dittiez  vrayes  oppinions,  par  si  que  vostre  sagesse  me 
soit  force,  aide,  défense  et  appuyai  contre  si  notables  et  esleus 
maistres ,  desquelz  les  soubtilles  raisons  avroient  en  petit  d'eure 
mis  au  bas  ma  juste  cause,  par  faulte  de  savoir  soustenir,  et  pour 
ce,  comme  bon  droit  ait  mestier  d'aide,  soubz  vostre  aliance  soie 
plus  hardiement  inanimée  de  continuer  la  guerre  encommencee 
contre  les  diz  puissans  et  fors.  Et  de  ce  vous  plaise  n'estre  refu- 
sant pour  consideracion  de  leur  grant  faculté  et  la  moye  petite^.  » 

1 .  Ce  mot  ne  fait-il  pas  contre-sens  ? 

2.  C'est  probablement  à  Guillaume  de  Tignonville  que  Christine  adressa  le 
ronde!  qui  commence  par  ces  vers  : 

Mon  chier  seigneur,  soiez  de  ma  partie. 
Assailli  m'ont  a  grant  guerre  desclose 
Les  allez  du  Romans  de  la  Rose 
Pour  ce  qu'a  eulx  je  ne  suis  convertie. 
Ed.  Roy,  t.  I,  p.  249. 


CHRONOLOGIE  DES  «  EPISTRES  SUR  LE  ROMAN  DE  LA  ROSE  »    1 1 5 

Dans  sa  lettre  à  Guillaume  de  Tignonville ,  Christine  s'excuse 
d'écrire  en  prose ,  tandis  que  tous  ses  autres  ouvrages  sont  en 
vers  :  «  Aussy,  chier  seigneur,  ne  vous  soit  a  merveilles,  pour  ce 
que  mes  autres  dittiez  ay  acoustumé  a  rimoyer ,  cestui  estre  en 
prose  ;  car  comme  la  matière  ne  le  requière ,  autressi  est  droit 
que  je  ensuive  le  stile  de  mes  assaillans,  combien  que  mon  petit 
savoir  soit  pou  respondant  a  leur  belle  éloquence.  »  Or,  avant 
1407,  Christine  de  Pisan  avait  écrit  plus  d'un  ouvrage  en  prose, 
par  exemple ,  les  Faits  et  bonnes  mœurs  du  roy  Charles  V,  qu'elle 
présenta  le  i"  janvier  1405  au  duc  de  Berry.  Pourquoi  donc 
Christine  s'excuse-t-elle  d'écrire  en  prose,  pour  la  première  fois, 
semble-t-il  ? 

La  date  de  1407  ne  convient  pas  non  plus  à  la  lettre  de  Gontier 
Col.  Gontier  Col,  ayant  entendu  parler  de  la  longue  épître  que 
Christine  de  Pisan  avait  nouvellement  écrite  pour  répondre  à  Jean  de 
Montreuil,  épître  qui  commence  par  ces  mots  :  «  Révérence,  hon- 
neur avec  recommandacion,...  »  désira  vivement  la  lire.  Comme 
je  «  n'en  puiz  avoir,  dit-il  à  Christine,  copie  ne  original,  te  pri  et 
requier  sur  l'amour  que  tu  as  a  science  que  ta  ditte  euvre  telle  quelle 
me  vueilles  envoyer  par  cest  mien  message  ou  autre  tel  comme 
il  te  plaira.  »  Christine  aussitôt  fit  remettre  à  Gontier  l'épître 
qu'il  demandait.  Deux  jours  après,  le  15  septembre,  ce  bouillant 
défenseur  de  Clopinel  récrivit  à  Christine  de  Pisan,  l'invitant  à  faire 
prompte  rétractation,  et  l'accusant  peu  courtoisement  àe  folie,  de 
démence,  âiQ  présomption  et  à' outrecuidance.  Or,  l'épître  que  Christine 
avait  adressée  à  Jean  de  Montreuil  et  qui  excitait  si  fort  l'indigna- 
tion de  Gontier  Col,  est  de  1401  :  en  1402,  le  frère  même  de 
Gontier,  Pierre  Col,  en  fit  une  réfutation  que  nous  possédons. 
Gontier  Col  pouvait-il,  au  mois  de  septembre  1407,  écrire  à 
Christine  de  Pisan  :  «  Je  viens  d'apprendre  que  tu  as  nouvellement 
écrit  un  traité  contre  Jean  de  Montreuil, ...  »  et  pouvait-il  répondre 
à  ce  traité  six  ans  après  sa  composition ,  lorsque  toutes  les  lettres 
du  débat  de  la  Rose  que  nous  avons  se  succèdent  à  intervalle  de 
quelques  mois  et  même  de  quelques  jours? 

Dans  les  deux  cas ,  mil  cccc  et  vii  est  une  erreur  de  lecture  pour 
mil  cccc  et  un.  Les  manuscrits  de  Londres,  Harl.  4431,  et  de 


Il6  A.    PIAGET 

Paris,  Bibl.  nat.  fr.  ii']']^,  donnent  mil  cccc  et  ung,  ce  qui  tranche 
la  question.  M.  Paulin  Paris  a  été  induit  en  erreur  par  le  ms.  de 
la  Bibl.  nat.  fr.  604  :  le  copiste  de  ce  ms.,  prenant  le  un  de  1401 
pour  un  vii,  a  écrit,  avec  deux  points  sur  les  jambages  de  Vu,  mil 
cccc  et  vii,  c'est-à-dire,  sans  aucun  doute,  1407. 

Mais,  remarquera-t-on,  si,  en  140 1,  Christine  de  Pisan  envoie 
ses  Epistres  sur  le  Roman  de  la  Rose  à  la  reine  Isabeau  de  Bavière , 
que  faire  de  la  lettre  datée  d'octobre  1402  ?  M.  Fr.  Beck,  qui  a 
publié',  en  1887,  quelques-unes  des  lettres  du  débat,  a  bien  lu 
1401  2;  mais  cette  date  l'a  conduit  aux  résultats  les  plus  inatten- 
dus. La  lettre  de  1402  l'embarrassant,  M.  Beck  l'a  tout  bonne- 
ment déclarée  inauthentique.  Ce  serait  perdre  mon  temps  que 
de  réfuter  l'opinion  de  M.  Beck,  les  pages  dans  lesquelles  il 
essaye  de  prouver  l'inauthenticité  de  la  lettre  de  1402  ayant  autant 
d'erreurs  que  de  mots  3. 

Voici  brièvement  comment  il  faut  étabUr  la  chronologie  des 
Epistres  sur  le  Roman  de  la  Rose  '^  : 

I.    Le   débat    commença    par    des    discussions    orales    entre 
Christine  de  Pisan,  Jean  de  Montreuil  et  un    anonyme  5.  Le 

1.  D'après  3  mss.  de  la  Bibl.  Nat.  fr.  604,  835  et  12779. 

2.  Les  Epistres  sur  le  Roman  de  la  Rose  lU  Christine  de  Pisan.  Neuburg,  1887. 

3.  M.  Beck  n'admet  pas  l'authenticité  de  l'épître  de  1402,  parce  que,  dit-il, 
la  lettre  de  Pierre  Col  que  Christine  réfute  n'existe  pas.  (M.  B.  n'avait  qu'à 
ouvrir  le  ms.  Bibl.  Nat.  fr.  1563,  dont  il  parle,  pp.  V,  VIII  et  22  de  sa 
brochure,  et  il  aurait  trouvé,  f"  185,  la  lettre  de  Pierre  Col.)  La  lettre  de 
Christine,  datée  d'octobre  1402,  a  été,  suppose  M.  B.,  composée  par  un  lecteur 
des  Epistres  pour  remplir  les  feuillets  blancs  du  ms.  835  !  Quelques  mots 
suffiront  pour  donner  une  idée  du  travail  de  M.  Beck.  M.  B.  identifie  Pierre  Col 
avec  Gontier  Col  ;  il  ne  sait  pas  que  Jean  Johannes  est  Jean  de  Montreuil,  et 
il  le  prend  pour  un  personnage  inconnu  ;  il  ignore  que  du  temps  de  Christine 
l'année  commence  à  Pâques,  ce  qui  lui  fait  dire,  p.  VIII  :  «  Les  Epistres  sur  le 
Roman  de  la  Rose  se  placent  de  la  Chandeleur  1401  au  15  sept,  de  la  même 
année.  »  Les  connaissances  paléographiques  de  M.  B.  sont  minces  également  : 
il  parle  dans  toute  sa  brochure  de  Giiille  de  Tignonville  qu'il  identifie  gravement, 
p.  X,  à  Guillaume  de  Tignonville. 

4.  Je  ne  m'occupe  pas  ici  des  lettres  latines  de  Jean  de  Montreuil  publiées 
dans  le  tome  II  de  V Amplissima  collectio  de  don  Martène,  ou  encore  inédites. 

5.  Cet  anonyme  est  probablement  Gerson.  Cf.  ce  que  Pierre  Col  écrit  à 


i 


CHRONOLOGIE  DES  «  EPISTRES  SUR  LE  ROMAN  DE  LA  ROSE  »    I  1 7 

prévôt  de  Lille,  voulant  convertir  cet  anonyme  aux  beautés  du 
Roman  de  la  Rose,  écrivit,  en  1400  ou  au  commencement  de 
1401,  un  traité,  aujourd'hui  perdu  ',  qu'il  envoya  du  même 
coup  à  Christine  de  Pisan.  C'est  là  ce  que  nous  apprennent  les 
manuscrits  des  Epistres  de  Christine  :  «  Comme  ja  pieça  paroles 
fussent  meues  entre  monseigneur  le  prevost  de  Lisle,  maistre 
Jehan  Johannes,  et  Christine  de  Pizan,  touchans  traittiez  et  livres 
de  plusieurs  matières,  esquelles  dittes  paroles  le  dit  prevost  ramen- 
tut  le  Rommant  de  la  Rose,  en  lui  attribuant  tresgrant  et  singu- 
lière louenge  et  grant  digneté,  de  laquelle  chose  en  répliquant  et 
assignant  pluseurs  raisons  la  ditte  Christine  dist  que,  sauve  sa 
révérence,  si  grant  louenge  ne  lui  appartenoit  aucunement,  selon 
son  avis  ^. 

«  Item,  après  pluseurs  jours,  envoya  le  dit  prevost  a  la  ditte 
Christine  la  copie  d'une  epistre,  laquelle  adreçoit  a  un  sien  ami, 
notable  clerc,  lequel  dit  clerc,  meu  de  raison,  estoit  de  la  meisme 
oppinion  de  la  ditte  contre  le  dit  romans,  et  pour  lui  ramener 
avoit  le  dit  prevost  escript  la  ditte  epistre,  moult  notablement 
aournee  de  belle  rethorique,  et  pour  estre  en  deux  pars  valable 
envoya  a  la  ditte  Christine  ycelle.  » 

II.  Réponse  de  Christine  au  traité  de  Jean  de  Montreuil. 
Lettre  qu'il  faut  dater  de  1401.  J'en  cite  un  passage  qui  nous 
renseigne  sur  l'origine  du  débat  :  «  Et  comme  il  vous  ait  pieu  de 
vostre  bien,  dont  vous  merci,  moy  envoyer  un  petit  traictié, 
ordonné  par  belle  rethorique,...  je,  ayant  leu  et  considéré 
vostre  ditte  prose  et  compris  Teffet  selon  la  legiereté  de  mon 
petit  engin,  combien  que  a  moy  ne  soit  adreçant  ne  réponse  ne 
requiert,  mais  meue  par  oppinion  contraire  a  voz  diz,  et  accor- 
dant a  l'especial  clerc  soutil  a  qui  vostre  dicte  epistre  s'adrece, 

Christine  au  sujet  du  Roman  de  la  Rose  :  «  Si  n'ay  je  sceu  personne  qui  l'ait 
blasmé  par  avant  toy  ne  par  après,  se  non  celuy  qui  a  composé  la  Plaidoierie 
dame  Eloquence.  » 

1.  Voy.  la  thèse  de  M.  A.  Thomas,  De  Joannis  de  Monstcrolio  vita  et  operibus. 
Paris,  1883. 

2.  «  Car  d'aventure  avint  le  commencement  et  non  mie  de  volenté  proposée,» 
dit  Christine  en  parlant  du  débat  dans  sa  lettre  à  Pierre  Col  du  2  oct.  1402. 


Il8  A,    PIAGET 

vueil  dire ,  divulguer  manifestement  que ,  sauve  vostre  bonne 
grâce,  a  grant  tort  et  sans  cause  donnez  si  parfaite  louange  a  celle 
dite  euvre.  » 

III.  Gontier  Col  prie  Christine  de  lui  envoyer  l'épître  qu'elle 
vient  d'écrire  ci  Jean  de  Montreuil.  Lettre  datée  du  13  sept.  1401. 

IV.  Nouvelle  épître  peu  respectueuse  de  Gontier  Col  à  Chris- 
tine, datée  du  15  sept.  [1401]. 

V.  Réponse  de  Christine  de  Pisan  à  Gontier  Col,  dont  voici  un 
fragment  :  «  Comme  j'ay  sceu  par  tes  premières  lettres  a  moy 
envolées  (III)  tu  désirant  avoir  la  copie  de  un  petit  traittié  en 
manière  d'epistre  (II),  de  par  moy  ja  envoyé  a  sollennel  clerc, 
monseigneur  le  prevost  de  Lisle ,  ouquel  est  traittié  et  dit  au 
long,  selons  l'estendue  de  mon  petit  engin,  l'oppinion  de  moy 
tenue  a  la  sienne  contraire  de  la  grant  louange  qu'il  attribue  a  la 
compilacion  du  Rommans  de  la  Rose,  comme  il  m'apparut  par 
un  sien  dittié  (I) ,  adrecé  a  un  soubtil  clerc,  docteur,  sien  amy, 
contraire  a  sa  ditte  oppinion  a  laquelle  la  moye  se  confère,  et 
pour  vouloir  emplir  ton  bon  mandement  le  t'ay  envoyé.  Par 
quoy,  après  la  veue  et  visitacion  d'ycellui ,  comme  ton  erreur 
estoit  pointe  et  touchée  de  vérité,  meu  de  impacience,  m'as 
escript  tes  deusiesmes  lettres,  plus  injurieuses  (IV),  reprochant 
mon  femmenin  sexe. . .  » 

Voilà  les  pièces  du  débat  que  Christine  fit  remettre  à  Isabeau 
de  Bavière  et  à  Guillaume  de  Tignonville ,  la  veille  de  la 
Chandeleur  1401,  c'est-à-dire  le  i'^''  février  1402  (n.  s.).  Et  ce 
sont  les  seules  épîtres  qu'on  trouve,  —  sauf,  bien  entendu, 
le  traité  de  Jean  de  Montreuil,  —  dans  plusieurs  manuscrits 
des  œuvres  de  Christine  de  Pisan,  avec  ce  titre  :  «  Cy  com- 
mencent les  Epiltres  du  débat  sur  le  Rommant  de  la  Rose  entre 
notables  personnes  maistre  Gontier  Col,  gênerai  conseillier  du  roy, 
maistre  Jehan  Johannes,  prevost  de  Lisle,  et  Christine  de  Pi^an  '  ». 
Remarquons  également  que  Christine,  énumérant  ses  adversaires 
dans  la  lettre  qu'elle  écrivit  à  Guillaume  de  Tignonville,  ne 
parle  pas  de  Pierre  Col,  mais  ne  mentionne  que  Gontier  Col  et 

I.  Ms.  Bibl.  Nat.  fr.  604. 


CHRONOLOGIE  DES  «  EPISTRES  SUR  LE  ROMAN  DE  LA  ROSE  »    1 19 

Jean  de  Montreuil  :  «  Savoir  vous  faiz,  dit  Christine  au  prévôt 
de  Paris,  que  soubz  la  fiance  de  vostrc  sagesse  et  valeur  suis 
meue  a  vous  signifier  le  débat  gracieux  et  non  hayneux,  meu 
par  oppinions  contraires  entre  solennelles  personnes  maistrc 
Gontier  Col,  a  présent  gênerai  conseillier  du  roy  nostre  sire, 
et  maistre  Jehan  Johannes,  prevost  de  Lisle,  secrétaire  du  dit 
seigneur,  duquel  débat  vous  pourrez  ouir  les  prémisses  par  les 
epistres  envoyées  entre  nous,  et  par  les  mémoires  qui  de  ce 
feront  cy  après  mencion.  »  L'épître  de  Pierre  Col,  en  effet, 
et  la  réponse  de  Christine  furent  écrites  un  peu  plus  tard  et  dans 
d'autres  circonstances. 

Le  18  mai  1402  parut  la  Vision  de  Gerson.  Comme  Christine, 
quoique  partant  d'un  point  de  vue  différent,  le  grand  chancelier 
condamnait  le  Roman  de  la  Rose  et  le  jugeait  digne  du  feu. 
C'est  alors  que  Pierre  Col,  frère  de  Gontier,  chanoine  de  Paris 
et  de  Tournay,  pris  d'un  beau  zèle  pour  Jean  de  Meun  et  le 
Roman  de  la  Rose,  écrivit  une  longue  épître  dans  laquelle  il 
s'efibrçait  de  réfuter  à  la  fois  la  Vision  de  Gerson  et  le  traité  de 
Christine  à  Jean  de  Montreuil  (II).  Faisant  d'une  pierre  deux 
coups,  il  envoya  son  épître  à  Christine  et  à  Gerson  '. 

La  réponse  éloquente  de  Gerson  à  Pierre  Col  est  imprimée 
dans  l'édition  d'Anvers  des  œuvres  du  grand  chancelier  :  Joannis 
Gersonii  responsio  ad  scripta  cujusdam  errantis  ^. 

La  réponse  de  Christine  à  Pierre  Col  est  datée  du  2  octobre 
1402.  Christine  nous  y  apprend  qu'elle  n'a  pas  reçu  sans  éton- 
nement  la  «  nouvelle  escripture  »  de  Pierre  Col  «  touchant 
certain  débat,  pieça  meu  a  cause  de  la  compilacion  du  Romant 
de  la  Rose  ».  Et,  continue-t-elle,  «  combien  que  occupée  soye 
autre  part,  ne  mon  entencion  n'estoit  de  plus  escripre  sur  ce, 
encore  te  respondray  en  gros  et  rudement ,  selon  mon  usage , 
vérité  sans  paliacion.  »  Tes  raisons  bien  conduites,  dit-elle  à 
Pierre  Col,  v  non  obstant  ta  belle  éloquence,  ne  meuvent  en 


1.  Ce  traité  de  Pierre  Col  se  trouve  dans  le  ms.  Bibl.  Nat.  fr.  1563,  fo  185. 

2.  T.  III,  col.  293.  —  Je  me  permets  de  renvoyer  à  mon  Martin  le  Franc, 
pp.  71  et  72. 


120  A.    PIAGET 

riens  mon  courage,  ne  ne  troublent  mon  sentement,  au  contraire 
de  ce  que  autrefois  ay  escript  sus  la  matière,  dont  présentement 
et  de  nouvel  me  veulx  poindre.  »  Le  ms.  Bibl.  Nat.  fr.  1563 
renferme  encore  un  court  fragment  '  d'une  réponse  de  Pierre 
Col  à  la  lettre  de  Christine  du  2  octobre  1402.  Elle  commence 
pas  ces  mots  :  «  Combien  que  tu  aies  proposé  de  n'escrire  plus 
reprehension  ou  blasme  contre  la  compilacion  du  Rommant  de 
la  Rose,  comme  sage  et  ravisée  qui  ses  et  appersois  que  humaine 
chose  est  de  pechier,  mais  persévérance  est  euvre  de  deable,  pour 
tant  ne  retarderas  tu  ma  plume  qu'elle  ne  te  resplique.  » 

I.  po  199  ;  7  pages  sont  laissées  en  blanc  dans  le  ms. 


VIVIEN  D'ALISCANS 

ET    LA    LÉGENDE    DE    SAINT    VIDIAN 

Par   ANTOINE   THOMAS 


La  petite  ville  de  Martres-Tolosanes ,  située  au  pied  des  Pyré- 
nées, près  de  la  rive  gauche  de  la  Garonne,  a  pour  patron  saint 
Vidian,  un  saint  absolument  inconnu  des  grands  calendriers  et 
dont  la  notorité  toute  locale  a  quelque  peine  à  arriver  même 
jusqu'à  Toulouse.  Cependant,  si  saint  Vidian  est  peu  connu,  ce 
n'est  pas  la  faute  de  la  population  de  Martres  :  tous  les  ans,  le 
dimanche  de  la  Trinité,  elle  célèbre  en  l'honneur  de  son  patron  une 
fête  moitié  religieuse,  moitié  militaire  qui,  par  l'originalité  du 
programme  et  l'éclat  de  l'exécution,  laisse  bien  loin  derrière  elle 
toutes  les  fêtes  patronales  de  la  région.  Cette  fête  est  destinée  à 
perpétuer  le  souvenir  du  martyre  de  saint  Vidian ,  tué ,  dit  la 
légende ,  auprès  de  la  fontaine  qui  porte  son  nom ,  dans  une 
grande  bataille  contre  les  Sarrasins,  au  temps  de  Charlemagne. 
J'ai  eu  le  plaisir  d'y  assister  en  1885  et  j'ai  pu  constater  l'exacti- 
tude de  la  description  pittoresque  qu'en  a  faite  M.  Roschach  en 
1862.  Je  ne  puis  mieux  faire  que  de  mettre  cette  description  sous 
les  yeux  du  lecteur  : 

«  Dans  les  environs  de  la  fontaine  on  célèbre  chaque  année,  en  mémoire 
des  exploits  de  saint  Vidian,  une  fête  assez  curieuse  que  termine  une 
petite  bataille  entre  les  Maures  et  les  chrétiens.  Presque  toute  la  popu- 
lation virile  et  valide  fait  partie  de  la  confrérie  et  joue  un  rôle  actif  dans 
le  tournoi.  On  prétend  que  le  costume  fantaisiste  des  Sarrasins  exerce 
une  attraction  irrésistible  sur  la  jeunesse  et  que  l'on  brigue  avec  une 
préférence  marquée  l'honneur  de  prendre  du  service  chez  les  infidèles. 


122  A.    THOMAS 

Néanmoins ,  les  deux  armées  présentent  un  effectif  à  peu  près  égal  de 
cent  vingt-cinq  hommes  chacune,  dont  cinquante  cavaliers. 

Voici  la  description  des  uniformes.  La  cavalerie  sarrasine  porte  un 
turban  d'étoffe  blanche  et  rouge  à  ganses  d'argent;  plastron  vert  avec 
un  large  croissant  jaune  sur  la  poitrine;  veste  orange  doublée  de  rouge; 
ceinture  en  soie  écarlate  et  pantalon  bleu  à  bouffantes.  L'infanterie, 
moins  scrupuleuse  en  fait  de  couleur  locale ,  concilie  le  pantalon  blanc 
à  la  hussarde  avec  la  veste  orange  des  mamelouks.  Les  chevaliers  chré- 
tiens, plus  modestes,  ont  le  casque  noir  en  carton,  chargé  d'une  croix 
d'argent  sur  le  timbre ,  la  tunique  bleue  et  la  cuirasse  de  fer-blanc. 
Quant  aux  fantassins,  leur  uniforme  est  évidemment  sacrifié  :  longue 
capote  bleue,  pareille  à  celles  de  l'infanterie  russe,  avec  croix  d'argent 
sur  la  poitrine,  pantalon,  manches  et  sous-gorge  de  toile  grise.  Tous 
les  champions  sont  armés  de  lances  à  flammes ,  et  chaque  armée  a  son 
étendard  :  les  chrétiens,  bannière  bleue  ornée  de  l'image  de  saint  Vidian  ; 
les  Maures,  drapeau  mi-parti  de  vert  et  d'orange  avec  des  croissants 
argentés. 

La  cérémonie  commence  par  une  grand'messe  à  laquelle  tous  les 
combattants  assistent,  les  soldats  de  l'Islam  y  dérogeant  de  bonne 
grâce  aux  traditions  intolérantes  de  leurs  ancêtres  et  présentant  les 
armes  à  l'offertoire  sans  aucun  souci  du  prophète.  La  messe  finie,  le 
tambour  de  la  commune  prodigue  ses  plus  héroïques  roulements  et  le 
cortège  s'achemine  en  procession  vers  la  fontaine  miraculeuse.  Le 
clergé  marche  en  tête ,  portant  les  reliques ,  et  chante  l'hymne  de  saint 
Vidian.  Pendant  cette  marche  solennelle,  les  bonnes  âmes  voient  perler 
des  gouttes  de  sueur  sur  le  buste  doré  du  martyr.  Parvenu  sous  les 
pittoresques  ombrages  de  la  source,  le  célébrant  y  lave  l'image  du  che- 
valier en  mémoire  de  ses  blessures,  et  les  deux  armées  se  déploient  face 
à  face  dans  un  champ  dont  on  a  loué  la  récolte  pour  l'année. 

Aussitôt  commence  une  série  d'évolutions  guerrières  :  les  flammes 
rouges  et  noires,  blanches  et  bleues,  flottent  à  tous  les  vents,  les  cui- 
rasses lancent  des  éclairs,  les  vestes  oranges,  les  turbans  rouges 
resplendissent  dans  la  verdurej  et  les  chevaux  de  ferme,  affranchis  pour 
un  jour  de  leurs  serviles  corvées,  représentent  du  mieux  qu'ils  peuvent 
les  fines  montures  des  infidèles  et  les  destriers  des  paladins.  Dans  cette 
lutte  archéologique,  Maures  et  chrétiens  se  prennent  parfois  d'un 
acharnement  si  moderne  qu'ils  finissent  par  se  traiter  en  vrais  mécréants. 
La  bataille  se  termine  par  la  capture  du  drapeau  des  Maures  que  la 
bravoure  de  ses  défenseurs  ne  peut  différer  au  delà  d'un  terme  tradi- 


VIVIEN   d'aLISCANS   ET    SAINT    VIDIAN  I23 

tionnel  :  le  cortège  reprend  sa  route  et  le  champ  de  bataille  s'endort 
pour  un  an  dans  la  solitude  et  le  silence  '.  » 

En  même  temps  que  cette  description,  M.  Roschach  donne  la 
légende  de  saint  Vidian  d'après  la  tradition  ;  Du  Mège  avait  fait  de 
même,  en  1860,  dans  son  Archéologie  pyrénéenne  (tomell,  p.  xxxviii 
à  xl),  et  tous  deux  2  avaient  été  précédés  par  un  autre  voya- 
geur ami  des  anciennes  histoires,  Cénac-Moncaut  (Voyage  archéolo- 
gique et  historique  dans  l'a?tcien  comté  de  Comminges,  Tarbes  et  Paris, 
1856,  p.  44-46).  La  tradition,  en  cette  occurrence,  réside  dans  une 
plaquette  de  vi-54  pages,  publiée  à  Toulouse,  chez  Bon  et  Privât, 
en  1840,  et  dont  voici  le  titre  tout  au  long  :  Vie  de  saint  Vidian, 
martyr, patron  de  Martres,  diocèse  de  Toulouse,  avec  une  notice  historique 
en  forme  de  préface,  et  suivie  de  pièces  justificatives  et  de  l'office  du  saint, 
par  Melchior  f animes ,  curé  de  Martres.  C'est  donc  au  curé  de 
Martres  qu'il  faut  demander  ce  que  l'on  sait,  ou  du  moins  ce  que 
l'on  croit  savoir,  de  la  vie  de  saint  Vidian.  Laissons  de  côté  la 
phraséologie  édifiante  de  l'excellent  ecclésiastique  pour  nous  en 
tenir  au  fond.  Voici  les  faits  qu'il  nous  raconte  : 

Vidian  vivait  au  temps  de  Charlemagne.  Son  père,  duc  d'Alen- 
çon,  était  prisonnier  des  Sarrazins  à  Lucéria  ou  Lucerne,  ville  des 
bords  du  golfe  de  Gascogne.  Les  démons,  consultés  par  les  prêtres 
sur  le  sort  qu'il  -  fallait  lui  faire  subir,  conseillent  de  rendre 
la  liberté  au  duc,  à  condition  qu'il  donne  son  fils  en  otage.  Le 
duc  accepte.  Vidian  quitte  Paris,  où  sa  mère  Stace  surveillait  son 
éducation,  pour  aller  se  constituer  prisonnier.  Le  duc  d'Alençon 
une  fois  remis  en  liberté,  le  souverain  de  Lucéria,  au  lieu  de  faire 

1.  Foix  et  Comminges,  par  Ernest  Roschach  (Paris,  Hachette,  1862),  p.  165 
et  s. 

2.  Notons  cependant  que  Du  Mège  avait  déjà  parlé  de  la  légende  de  saint 
Vidian  dans  ses  Recherches  sur  Calagurris  des  Convenu,  mémoire  lu  à  l'Académie 
des  sciences  de  Toulouse  en  1826  et  imprimé  en  1830  dans  les  Mémoires, 
26  série,  t.  II,  2e  partie,  p.  366.  Dans  ce  mémoire,  il  cite  des  extraits  du  texte 
latin  que  nous  publierons  plus  loin.  Il  mentionne  aussi  saint  Vidian  en  1829  dans 
sa  Statist.  gèn.  des  départ,  pyrénéens,  t.  II,  p.  381,  et  il  dit  que  «  chaque  année 
une  fête  religieuse  et  guerrière  rappelle  et  son  courageux  dévouement  et  son 
glorieux  trépas  ». 


124  A.    THOMAS 

périr  Vidian,  le  vend  comme  esclave  :  une  marchande  anglaise 
l'achète,  l'emmène  en  Angleterre  et  en  fait  son  fils  adoptif.  Devenu 
homme,  Vidian  organise  une  croisade  et,  à  la  tête  d'une  flotte, 
débarque  à  Lucéria ,  extermine  tous  les  habitants  et  détruit  la 
ville  elle-même.  Cela  fait,  il  revient  à  Paris  jouir  de  la  renommée 
que  lui  vaut  un  pareil  coup  d'éclat,  Charlemagne  le  nomme  duc. 
Sur  ces  entrefaites,  Abou-Saïd  envahit  le  midi  de  la  France  à  la 
tête  d'une  armée  musulmane  et  vient  assiéger  Angonia,  au  sud 
de  Toulouse.  Accouru  cà  la  tête  d'une  armée,  le  duc  Vidian  lui 
livre  bataille  sur  les  bords  de  la  Garonne  :  il  met  les  Sarrasins  en 
fuite  et  s'acharne  à  leur  poursuite.  Harrassé  de  fatigue,  atteint  de 
plusieurs  blessures,  il  descend  de  cheval  auprès  d'une  fontaine 
pour  se  reposer  et  laver  ses  plaies.  Un  détachement  ennemi  sur- 
vient à  ce  moment  et  Vidian  périt  accablé  par  le  nombre.  La  nou- 
velle de  cette  mort  ranime  le  courage  des  Sarrasins  qui  détruisent 
toute  l'armée  chrétienne  et  s'emparent  d'Angonia.  Lorsque  le 
flot  de  l'invasion  eut  passé,  les  fidèles  enterrèrent  les  restes  de 
Vidian  et  de  ses  compagnons  :  des  miracles  se  firent  immédiate- 
ment sur  leur  tombeau  et  le  nom  d'Angonia  fut  remplacé  par 
celui  de  Martres  ou  ville  des  martyrs. 

Il  est  impossible  de  méconnaître  la  parenté  du  récit  que  nous 
venons  de  résumer  avec  certaines  parties  de  la  légende  épique  de 
Vivien,  neveu  de  Guillaume  d'Orange,  célébré  par  d'anciennes 
chansons  de  geste  françaises'.  Nous  retrouvons  dans  la  Vie  de 
saint  Vidian  les  traits  essentiels  ou  épisodiques  de  deux  chansons 
de  geste  :  les  Enfances  Vivien  et  Aliscans. 

Dans  les  Enfances,  Vivien  a  pour  père  Garin  d'Anseûne  et  pour 
mère  Eutace.  Fait  prisonnier  à  Roncevaux,  Garin  a  été  emmené 
à  Luiserne-sur-Mer,  et  on  ne  consent  à  lui  rendre  la  liberté  que 
s'il  donne  son  fils  en  échange.  Vivien  arrive  à  Luiserne  et  prend 
la  place  de  son  père;  au  moment  où  Vaumassor  va  le  faire  périr 
sur  un  bûcher,  le   roi  Gormond  et  ses  pirates  débarquent  et 

I.  L'existence  de  la  légende  de  saint  Vidian  m'a  été  signalée,  au  mois  de 
mars  1885,  par  M.  Bertrand  Lavigne,  auteur  de  plusieurs  publications  histo- 
riques, mort  récemment  à  Toulouse.  C'est  aussi  à  M.  Lavigne  que  je  dois  de 
posséder  la  Vie  de  saint  Vidian  de  l'abbé  Jammes,  qui  est  devenue  fort  rare. 


VIVIEN   d'aLISCANS   ET   SAINT   VIDIAN  12  5 

délivrent  Vivien,  mais  pour  le  vendre  à  une  marchande  qui  le  fait 
longtemps  passer  pour  son  fils.  Plus  tard,  Vivien  s'empare  de 
Luiserne  et  tue  Vaumassor  pour  venger  la  dure  captivité  de  son 
père  '. 

L'épisode  de  la  mort  de  Vivien  dans  la  chanson  d'Aliscans  est 
trop  connu  pour  qu'il  soit  nécessaire  de  l'analyser  : 

Viviens  est  en  l'aluè  de  Larchant, 
Joste  la  mer,  par  dalés  un  estanc, 
A  la  fontaine  dont  li  rui  sont  corant... 

Comme  dans  la  légende  de  Martres,  c'est  bien  sur  le  bord  d'une 
fontaine  que  meurt  Vivien,  mais  il  meurt,  dans  les  bras  de 
Guillaume  d'Orange,  des  quinze  blessures  qu'il  a  reçues  pendant 
la  bataille ,  sans  que  les  paiens  viennent  abréger  ses  derniers 
moments  ^. 

L'affrontement  de  ces  deux  récits  ne  peut  manquer  de  piquer 
vivement  la  curiosité  de  tous  ceux  qui  s'intéressent  à  l'histoire  de 
l'épopée  française  du  moyen  cage.  Deux  hypothèses  contradictoires 
se  présentent  naturellement  à  Tesprit  :  ou  bien  la  légende  de  saint 
Vidian  de  Martres-Tolosanes  a  été  composée  avec  celle  du  per- 
sonnage épique  de  Vivien  d'Aliscans,  ou  bien,  au  contraire,  cette 
légende  est  autochtone,  et  alors  il  faut  admettre  que  la  légende 
épique  vient  de  Martres-Tolosanes.  Voyons  à  quel  résultat  nous 
conduira  une  étude  critique  sur  saint  Vidian. 

Il  est  à  peine  besoin  de  dire  que  l'abbé  Jammes  ne  peut  être 
soupçonné  d'avoir  puisé  directement  son  récit  de  la  vie  de  saint 
Vidian  ni  dans  les  anciennes  chansons  des  Enfances  et  d'Aliscans, 
qui  n'ont  été  publiées  que  longtemps  après  l'apparition  de  sa 
brochure,  ni  dans  une  version  en  prose  dû  xv^  siècle  de  la  geste 
de  Guillaume  d'Orange  signalée  par  M.  Léon  Gautier  (Bibl.  nat. 
franc.,  1497).  La  seule  indication  de  source  qu'il  donne  est  la 

1.  Les  Enfances  Vivien,  p.  p.  Wahlund  et  Feilitzen,  Paris,  1886.  Cf.  L. 
Gautier,  Epopées  françaises,  2^  édition,  IV,  p.  410  et  s.  —  On  peut  admettre 
que  ce  nom  à'Anseïine ,  déjà  obscur  au  moyen  âge ,  a  été  remplacé  soit  arbitrai- 
rement, soit  à  cause  d'une  vague  consonnance,  par  celui  d'Alençon. 

2.  Aliscans,  p.  p.  Guessard  et  Montaiglon,  Paris,  1860,  vers  395  et  s. 


126  A.    THOMAS 

suivante,  qu'on  lit  à  la  fin  de  son  livre  (p.  40  et  41)  :  «  L'histoire 
du  mart}Te  de  saint  Vidian  telle,  quant  aux  faits,  que  nous 
venons  de  la  rapporter  fut  trouvée,  par  monseigneur  Jean-Louis 
de  Berthier,  écrite  sur  trois  coffres  dorés  qui  renfermaient  les 
reliques,  et  qui  étaient  dans  le  tombeau  de  Loratoire  du  saint 
martyr.  Elle  fut  imprimée  avec  approbation  de  monseigneur 
l'évêque,  qui  voulut,  pour  lui  donner  plus  d'autorité,  la  munir 
de  son  seing  et  du  sceau  de  ses  armes.  L'histoire  de  la  vie  et  du 
martyre  de  saint  Vidian,  imprimée  par  ordre  de  monseigneur 
l'évêque  de  Rieux,  Jean-Louis  de  Berthier,  le  23  septembre  1634, 
doit  faire  foi  aux  yeux  de  ceux  qui  croient  encore  aux  traditions 
historiques.  » 

Jean-Louis  de  Berthier  fut  évêque  de  Rieux,  diocèse  dont 
dépendait  Martres-Tolosanes ,  de  1620  à  1662.  L'abbé  Jammes 
nous  apprend  que  c'est  lui  qui  fit  faire,  en  1635,  les  châsses  en 
chêne  sculpté  dans  lesquelles  on  conserve  encore  aujourd'hui  les 
reliques  du  saint  et  de  ses  compagnons.  Quant  à  l'histoire  impri- 
mée par  ordre  de  J.-L.  de  Berthier,  elle  n'a  jamais  existé  que  dans 
l'imagination  du  curé  de  Martres.  On  lit  en  effet  dans  le  procès- 
verbal  officiel  de  la  visite  de  l'église  de  Martres,  faite  le  24  avril 
1634  par  J.-L.  de  Berthier,  qu'on  trouva  trois  coffres  de  reliques 
dans  une  armoire  de  la  chapelle  de  saint  Vidian  :  ces  coffres  en 
fort  mauvais  état,  dit  le  texte  du  procès-verbal,  «  paraissent  avoir 
éféfait:^  de  menuzerie,  paint^  et  dorés ,  avec  remarque  qu'il  y  avait  des 
escripts  que  le  temps  avoit  consumé.  »  Le  prélat  ordonna  qu'on  ferait 
de  nouveaux  coffres  «  et  lorsque  lesdits  coffres  seront  faits ,  nous  en  sera 
donné  advis,  mesmes  des  caractères  qui  estoient  autour  desdits  coffres  qui 
se  pourront  lire^  ».  Ainsi,  des  écriteaux  consumés  par  le  temps, 
quelques  caractères  devenus  presque  illisibles,  voilà  à  quoi  se 
réduit  l'histoire  «  écrite  sur  trois  coffres  dorés  ^  ». 

La  véritable  source  de  l'abbé  Jammes,  bien  qu'il  ne  l'ait  pas 

1.  Arch.  dép.  de  la  Haute-Garonne,  fonds  de  l'évêché  de  Rieux,  reg.  no  5 , 
p.  174  et  s. 

2.  Cénac-Moncaut,  qui  se  garde  bien  de  citer  la  brochure  de  l'abbé  Jammes, 
renvoie  imprudemment  à  «  la  vie  de  S^  Vidian  imprimée  par  ordre  de  Mgr 
l'évêque  de  Rieux  le  23  septembre  1634.  » 


VIVIEN    d'aLISCANS   ET'  SAINT   VIDIAN  127 

indiquée,  est  une  plaquette  de  15  pages  publiée  à  Toulouse  en 
en  1769  et  intitulée  :  Les  indulgences,  la  vie  et  les  miracles  de  saint 
Vidian,  martyr,  patron  de  l'église  de  Martres-Tolosanes,  au  diocèse  de 
Rieux  \  En  tête,  se  trouve  la  traduction  d'une  bulle  d'Urbain  VIII 
(13  nov.  1630)  conférant  des  indulgences  aux  membres  de  la 
confrérie  de  saint  Vidian,  martyr  :  rien  dans  cette  bulle  ne  fait 
allusion  à  la  légende.  Puis  vient  la  légende  elle-même,  assez 
courte  pour  que  nous  puissions  la  reproduire  textuellement ,  sauf 
la  fin,  qui  est  sans  intérêt  pour  nous  : 

«  Puisque  le  martyre  est  un  des  plus  grands  mérites  qui  se  puisse 
acquérir  en  l'Eglise  militante,  à  cause  que  c'est  un  acte  de  la  plus  par- 
faite charité  que  l'on  puisse  témoigner  à  Dieu  :  aussi  faut-il  croire  que 
ceux  qui  ont  souffert  les  supplices  pour  l'amour  de  lui,  sont  maintenant 
recompensez  d'une  précieuse  couronne  marquée  d'une  grande  gloire, 
laquelle  fait  reconnoître  leur  pouvoir  dans  les  Cieux.  Tel  a  été  reconnu 
depuis  neuf  siècles  passez  ce  grand  Duc  de  France,  Saint  Vidian  mar- 
tyr, ainsi  que  les  Calendrier  de  S.  Sernin  en  Toulouse,  et  manuscrits 
anciens  des  églises  du  diocèse  de  Rieux,  rendent  témoignage  de  cette 
vérité,  soit  pour  la  vénération  de  ses  vénérables  Reliques  que  pour  les 
fréquentes  merveilles  que  Dieu  manifeste  journellement  par  ses  inter- 
cessions. Or,  afin  que  sa  sainteté  soit  manifeste  à  tous  les  fidèles,  pour 
la  plus  grande  gloire  de  Dieu  et  confirmation  de  la  Foi  orthodoxe,  ce 
présent  Sommaire  a  été  corrigé  fidèlement  de  l'Office  et  manuscrit 
ancien  dudit  Saint,  où  est  contenu  le  narré  de  l'histoire  qui  suit. 

Saint  Vidian  fut  natif  de  la  très-noble  et  très-illustre  Maison  de 
France,  nommée  maintenant  AlançOn,  Ses  parens  étoient  si  nobles  et 
vertueux  qu'il  servoient  d'un  très-bon  exemple,  à  cause  de  leur  bonne 
vie.  La  mère  s'appeloit  Stace.  Le  Père  ètoit  duc  de  la  maison  de  France, 
et  comme  il  ètoit  un  grand  guerrier  il  batailla  constamment  à  l'encontre 
des  Sarrasins  pour  la  défense  de  la  Foi;  si  qu'après  avoir  triomphé 


I.  J'ai  appris  l'existence  de  cette  plaquette  par  l'ouvrage  de  feu  le  P.  Caries, 
intitulé  :  Mémoire  sur  le  Proprlum  Sanctorum  de  la  sainte  église  de  Toulouse,  avec 
la  vraie  légende  des  saints  et  plusieurs  anciens  offices,  Toulouse,  1880,  p.  215. 
Après  l'avoir  longtemps  cherchée  sans  succès,  j'ai  su  par  M.  l'abbé  Sengès, 
curé  de  Martres-Tolosanes ,  qu'elle  avait  été  réimprimée  récemment,  et  je  la 
cite  d'après  la  réimpression  (Toulouse,  impr.  Hébrail,  1887,  16  pages),  que 
M.  l'abbé  Sengès  a  eu  l'obligeance  de  m'adresser. 


128  A.    THOMAS 

maintes  fois  de  leurs  armes,  il  fut  un  jour  arrêté  prisonnier  de  guerre 
et  livré  entre  les  mains  d'un  Roi  Sarrasin ,  qui  regnoit  en  la  Cité  de 
Lucerne  (autrement  nommé  Luceria)  ville  anciennement  située  dans  la 
Galice,  à  la  côte  de  la  mer  Oceane,  où  il  fut  traité  rudement  et  enchaîné 
dans  les  cachots  affreux  d'une  prison  obscure.  Mais  comme  il  étoit  un 
ferme  appui  de  la  sainte  Milice,  il  endura  toujours  les  tourmens  avec 
une  grande  patience  pour  l'amour  de  son  cher  maître  Jésus-Christ  : 
aussi  bien  fut-il  redimé  des  mains  de  ce  Barbare  par  un  moyen  du  tout 
merveilleux;  car  Dieu  le  permettant  ainsi,  il  arriva  qu'un  jour  ce  Roi 
idolâtre  consultant  les  idoles,  entendit  la  voix  du  Démon,  qui  lui 
repondit  comme  ce  Prince  françois  qu'il  tenoit  captif,  avoit  un  enfant 
qui  viendroit  un  jour  si  puissant,  qu'il  seroit  le  fléau  des  Sarrasins  et  la 
ruine  totale  de  Lucerne,  si  on  ne  trouvoit  expédient  de  l'avoir  et  de  le 
faire  mourir.  Le  Conseil  du  Roi  s'étant  assemblé  sur  ce  sujet,  donna  la 
vie  sauve  au  Duc  de  France  avec  condition  de  bailler  son  fils  pour 
otage  :  il  est  contraint  de  l'envoyer  quérir  en  France  par  un  courier  qui 
fit  diligément  cette  dépêche.  Sa  femme  très  vertueuse  et  noble  ne  reçut 
pas  si-tôt  cette  nouvelle,  qu'elle  envoie  son  fils  à  Lucerne  pour  le 
racheter  de  prison,  non  toutefois  sans  beaucoup  d'afiliction,  prévoyant 
le  danger  et  de  l'un  et  de  l'autre.  L'amour  marital  néanmoins  prévalut 
à  celui  de  son  fils,  et  le  fils  s'estima  trop  heureux  de  rendre  ses  devoirs 
aux  dépens  de  sa  vie  propre.  Car  il  ne  fut  pas  si-tôt  à  Lucerne  qu'il  se 
livra  lui-même  entre  les  mains  des  Sarrasins  pour  rançonner  son  Isaac, 
et  servir  de  victime  à  cet  holocauste.  Il  fut  ce  Joseph  mystique ,  lié  et 
garrotté  dans  la  Citerne  profonde  des  prisons  de  Lucerne,  pour  être  mis 
à  mort,  et  sacrifié  au  Temple  des  idoles.  Le  Conseil  inique  des  démons 
y  avoit  déjà  délibéré ,  et  leurs  fauteurs  idolâtres  avoient  déjà  prononcé 
cet  arrêt.  Mais  Dieu,  qui  préside  toujours  sur  toutes  les  puissances, 
surveilla  tellement  pour  la  défense  de  son  fidèle  serviteur,  qu'il  le 
voulut  préserver  de  l'exécution  fatale  de  cet  arrêt  qui  minutoit  sa  mort. 
D'autant  qu'il  le  reservoit  pour  la  manifestation  de  sa  plus  grande 
gloire,  et  pour  être  le  fléau  de  ces  iniques  pervers.  Voilà  pourquoi  le 
tyran  Sarrasin  mit  eh  oubli  le  dessein  malheureux  qu'il  avoit  fait  de  le 
faire  mourir.  Qu'il  ne  soit  ainsi,  la  merveille  parut  ensuite,  parce  que 
certaine  Marchande,  fort  oppulente  et  riche,  fut  inspirée  divinement 
aux  Iles  d'Angleterre,  cingla  heureusement  les  mers  jusques  au  habre 
de  Lucerne,  où  elle  fit  caler  les  voiles  de  son  navire,  et  jeter  les  ancres 
pour  faire  un  assortiment  de  toutes  sortes  de  marchandises.  Cependant 
l'avarice  insatiable  qui  dévoroit  les  entrailles  du  Roi  Sarrasin  aveugla 


VIVIEN    d'aLISCANS   ET    SAINT   VIDIAN  I29 

tellement  son  esprit,  que,  sans  avoir  égard  à  la  prédiction  de  son 
Oracle,  il  exposa  au  marché  ce  Joseph  mystique  Vidian.  C'étoit  un 
jeune  adolescent,  beau  comme  un  Ange,  bien  élevé  et  instruit  en  la  foi 
Catholique,  si  arrêté  en  ses  actions  et  en  ses  mœurs,  que  sa  légende  le 
qualifie  de  ce  titre,  Doctor  morum  ;  il  avoit  un  esprit  assuré,  et  un  juge- 
ment si  solide,  que  dans  un  Hymne  de  son  Office  on  lit  ces  paroles  : 
Viàianus  mente  sanus  digno  vocatur  nomme  :  La  pureté  lui  étoit  si  chère, 
qu'il  conserva  toujours  sa  virginité,  comme  dit  son  Antienne,  Aiigelicce 
puritalis  colhur.  Cette  marchande  ne  l'eut  pas  si-tôt  vu,  qu'elle  recon- 
nut la  vertu  de  cet  enfant  par  une  secrette  inspiration  de  Dieu,  qui 
l'obligea  de  le  racheter  à  dessein  de  le  faire  son  fils  adoptif.  Etant  de 
retour  en  Angleterre,  elle  en  fit  un  présent  à  son  mari,  qui  ratifia 
l'adoption  pour  être  leur  héritier,  à  cause  qu'ils  n'avoient  point  aucun 
enfant  de  leur  légitime  mariage.  Ils  l'occupèrent  quelque  tems  au 
négoce  de  la  marchandise.  Mais  comme  il  avoit  porté  son  esprit  à 
négocier  le  trafic  du  Ciel ,  et  marchander  pour  la  maison  de  Dieu ,  et 
comme  il  étoit  de  si  noble  extraction,  à  mesure  qu'il  s'avançoit  en  âge, 
aussi  de  môme  son  désir  s'augmentoit  de  rechercher  l'occasion 
d'employer  sa  vie  et  son  courage  pour  la  défense  de  la  foi  de  Jésus- 
Christ.  Si  que  rédigeant  en  sa  mémoire  les  injures  que  les  Sarrasins 
faisoient  aux  fidèles  Chrétiens,  et  particulièrement  au  Royaume  de 
France,  comme  un  autre  Phinées  conduit  par  le  Saint-Esprit,  il  gagna 
le  cœur  d'un  grand  nombre  de  marchands ,  et  les  persuada  si  puissam- 
ment, qu'il  leur  fit  prendre  les  armes  pour  la  querelle  de  Dieu,  en 
renonçant  aux  magasins  de  leur  marchandise.  Son  armée  grossissoit  de 
jour  en  jour  de  telle  sorte ,  qu'il  se  rendit  assez  fort  d'aborder  au  port 
de  Lucerne.  Il  surprit  d'abord  cette  ville,  renversa  les  Temples  des  faux 
Dieux,  extermina  ce  Roi  idolâtre  et  son  peuple,  et  mit  l'incendie  par 
toute  la  ville  :  enfin  il  la  ruina  de  fons  en  comble,  à  cause  de  son  ido- 
lâtrie et  des  péchés  détestables  qui  se  commettoient  en  icelle  :  ses 
ruines  témoignent  aujourd'hui  son  iniquité.  Ayant  ainsi  rendu  témoi- 
gnage de  ses  exploits  généreux ,  s'en  retourna  glorieux  et  triomphant 
au  Royaume  de  France  avec  son  armée. 

Ses  parens  tressaillirent  de  joie  à  son  arrivée,  car  ils  le  considéroient 
comme  s'il  fût  ressuscité  de  la  mort.  Qu'on  se  représente  les  caresses 
et  les  embrassemens  d'un  père  et  d'une  mère  qui  n'avoient  autre  appui 
que  cet  unique  fils.  Mais  quel  contentement  à  eux  de  le  voir  revenir  de 
la  captivité  avec  le  triomphe  de  si  braves  guerriers  qui  l'avoient  suivi 
toujours  pour  venir  un  jour  consoler  sa  maison.  Le  Trés-Chrétien  Roi 


130  A.    THOMAS 

de  France  Charlemagnc  qui  regnoit  de  ce  taras  (comme  k  tradition  et 
l'histoire  nous  apprend)  fut  assez  informé  du  mérite  et  valeur  de  Saint 
\'idian  :  voilà  pourquoi  il  l'institua  Duc  en  son  Royaume.  Mais  ce 
Saint  personnage  qui  ne  faisoit  point  état  que  des  grandeurs  du  Ciel , 
ayant  à  mépris  les  grandeurs  de  ce  monde,  ne  voulut  point  humer 
long-tems  l'air  de  la  Cour,  d'autant  qu'à  la  première  occasion  présen- 
tée ,  et  la  nouvelle  étant  arrivée  que  les  Sarrasins  avoient  repris  leurs 
forces ,  et  fait  glisser  une  puissante  armée  dans  la  Gascogne  (laquelle 
menaçoit  déjà  la  ruine  du  Royaume  de  france),  il  abandonna  les 
délices  et  passe-tems  mondains,  et  adressa  des  ferventes  prières  à  Dieu 
qu'il  lui  donnât  le  courage  d'abattre  et  détruire  l'impiété  de  cette  mau- 
dite secte  sarrasine.  Son  oraison  fut  exaucée,  car  il  fit  un  tel  effort  avec 
ses  armes  contre  l'ennemi  de  la  foi  qui  {sic)  les  repoussa  courageuse- 
ment, et  les  serra  de  si  prés  qu'il  les  mit  en  fuite  jusques  au  lieu 
nommé  vulgairement  le  Champêtre,  qui  est  une  plaine  scituée  en 
l'Évêché  de  Commenge,  au  bord  du  fleuve  de  Garonne.  11  rendit  en 
ce  lieu  un  combat  si  sanglant  avec  sa  sainte  Croisade ,  qu'il  vainquit 
généreusement  le  Sarrasin,  et  abattit  ses  forces.  Jusques  à  ce  que  Dieu 
le  voulant  recompenser  de  la  Couronne  du  Martyre,  permit  qu'il  fut 
blessé  cruellement  parmi  le  chamaillis  des  armes.  Etant  poursuivi  par 
ces  bourreaux  carnassiers,  ennemis  jurez  des  Chrétiens,  il  se  réfugia 
auprès  d'une  fontaine  qui  est  au  bord  de  Garonne,  nommée  à  présent 
la  Fontaine  S.  Vidian,  dans  le  terroir  de  Martres,  où  il  lava  ses  plaies 
pour  donner  quelques  rafraîchissemens  à  l'ardeur  du  mal  qu'il  enduro it 
patiemment  pour  l'amour  de  son  Dieu  :  en  témoignage  de  quoi  Dieu  a 
permis  que  depuis  son  lavement ,  cette  fontaine  produit  quantité  de 
pierres  toutes  ensanglantées.  Le  Martyre  de  cet  Agneau  immolé  fut 
accompli  et  terminé  par  les  tourmcns  rigoureux  et  par  le  glaive  tran- 
chant de  ces  loups  affamez  qui  se  ruèrent  sur  lui  avec  tant  de  furie  et 
cruauté  qu'ils  firent  rougir  la  ville  de  Martres,  et  l'empourprèrent  de 
son  sang  par  les  coups  mortels  qu'ils  firent  grêler  sur  sa  précieuse  tête 
pour  avoir  défendu  constamment  la  querrelle  de  Jesus-Christ.  Plusieurs 
autres  de  ses  compagnons  furent  martyrisez  en  ladite  Ville  et  endurèrent 
diverses  sortes  de  supplices.  Il  y  en  eut  qui  furent  brûlez,  et  d'autres 
hachez  à  coups  de  coutelas  :  à  cause  dequoi  ladite  Ville  porte  le  nom 
de  Martyrs,  parce  que  auparavant  elle  s'appeloit  Angonia  :  c'étoit  une 
grande  Cité  fort  fleurissante  et  riche ,  et  une  des  plus  anciennes  de  la 
Province  de  Gascogne,  ainsi  que  les  antiquitez  et  ruines  d'icelle  le 
témoignent  assez.  » 


VIVIEN    D  ALISCANS    ET    SAINT    VIUIAN  I  3  I 

La  concordance  du  récit  qu'on  vient  de  lire  avec  celui  de 
l'abbé  Jammcs  est  à  peu  près  parfaite.  Sauf  la  mention  intem- 
pestive de  Paris  comme  capitale  de  la  France  sous  Charlemagne, 
et  le  nom  d'Abou-Saïd  donné  au  chef  des  Sarrasins ,  le  curé  de 
Martres  n'a  en  effet  rien  ajouté,  quant  aux  fliits,  à  la  légende  qu'il 
a  eue  sous  les  yeux  '. 

Si  nous  remontons  de  quelques  années ,  nous  trouvons  une 
légende  latine  de  saint  Vidian  dans  les  Officia  propria  sanctorum 
ecchsiiC  el  dioccsis  Rivensis ,  illustrissimi  ac  rcvcrcndissimi  domini 
Doniini  Joannis  Marice  de  Caiellan,  episcopi  Rivensis,  curis  ordinata 
atque  édita,  ouvrage  publié  à  Toulouse  en  1764.  Voici  la  partie 
essentielle  de  ce  texte  ^  : 

«  Die  XXVII  augusti.  Sancti  Vidiani  mart3'ris,  duplex. 

Lectio  IV.  Vidianus  e  regio  Gallorum  principum  sanguine ,  ut  anti- 
qua  fert  traditio,  ortus ,  pro  liberando  pâtre  suc,  qui  in  bello  contra 
Agarenos  seu  Saraccnos  in  Hispania  captus  ab  ipsis  in  servitute  detine- 
batur,  adhuc  puer  obses  datus,  ab  infidelibus  in  carcerem  detrusus , 
variisque  affectus  fuit  cTsrumnis,  quas  omnes  invicta  toleravit  patientia  : 
sed  ab  illis,  imo  ab  ipsa  morte  quam  ci  Rex  infidelium  paraverat,  mira- 
biliter  ereptus,  et  in  regiones  exteras  deportatus,  post  data  varia  et 
insignia  tam  pietatis  christianag  quam  bellica;  virtutis  signa  tandem  ad 
aulam  Caroli  Magni  veniens,  ibi  bénévole  excipitur,  et  ab  ipso  Carolo 
Dux  militii^  constituitur.  Non  multo  post,  cum  audiisset  Saracenos, 
superatis  Pyr^eneis  raontibus,  in  Galliam  prorupisse,  variasque  ejus 
provincias  devastare,  pn-esertim  eas  qua:  ad  meridiem  sitx'  illis  mon- 
tibus  viciniores  existunt ,  non  minus  zelo  fidei  et  tuendo;  relisionis 
ardore,  quam  patriae  amore  incensus,  comparato  sibi  exercitu  ,  contra 
illos  fesîinanter  accurrit ,  ut  eos  è  finibus  illis  penitus  exturbaret,  et 
ultra  montes  ejiceret. 

Lectio  V.  Cum  hostes  quos  qua:;rebat  Vidianus  esset  assecutus'in  ea 

1 .  L'abbé  Jammes  ne  parle  pas ,  et  c'est  regrettable  ,  du  nom  donné  par  les 
récits  du  xvnie  siècle  à  l'endroit  précis  où  aurait  eu  lieu  la  bataille  sur  les  bords 
de  la  Garonne.  Ces  agri  qui  dicuntur  Campestres  —  qui  deviennent  dans  le  récit 
français  de  1769  le  lien  noiniiié  vulgairement  le  Champêtre  —  n'auraient-ils  pas 
une  certaine  parenté  de  nom  avec  Aliscans  ? 

2.  Le  même  récit  a  été  reproduit  dans  le  Breviarinin  Riveusc,  publié  en  1776, 
parte  astiva,  p.  562. 


132  A.    THOMAS 

parte  comitatus  Convenensis  quce  vicina  est  Garumnce  fluvio,  in  agris 
qui  dicuntur  Campestres  prœlium  atrox  committitur,  in  quo  dum 
Vidianus  non  solum  ducis  optimi,  sed  et  strenui  militis  partes  ageret, 
in  medio  certamine  hue  et  illuc  discurrens ,  ut  suos  et  verbo  et  exem- 
ple ad  fortiter  bellandum  accenderet,  cumque  jam  hoste  debilitato  ac 
ferme  profligato,  Victoria  pênes  Christianos  mox  futura  appareret,  ipse 
gravissime  vulneratus  ab  acie  secedere  cogitur  et  ad  fontem  non  longe 
distantem,  qui  etiamnunc  nomen  sancti  \'idiani  retinet,  cum  aliquot 
sociis  confugere,  ut  quid  lenimenti  doloribus  suis  inveniret.  Cum 
igitur  ibi  decumbens  vulnera  sua  aqua  fontis  lavando  cruorem  ex  eis 
manantem  conatur  extinguere,  a  superveniente  infidelium  turma  una 
cum  sociis  suis  gladio  percussus  intcriit,  et  omncs  simul  martyrii 
corona  donantur.  » 

Comme  il  est  facile  de  le  remarquer,  le  texte  latin  de  1764  est 
beaucoup  plus  succinct  que  le  texte  français  de  1769 .  Non  seulement 
il  ne  donne  ni  le  titre  du  père  de  Vidian,  ni  le  nom  de  sa  mère,  ni 
le  nom  de  la  ville  d'Espagne  où  Vidian  alla  remplacer  son  père  en 
prison,  ni  le  nom  ancien  de  la  ville  de  Martres-Tolosanes ,  mais 
encore  il  ne  parle  pas  de  l'expédition  faite  en  Espagne  par  Vidian. 
Le  récit  du  Propriuni  ne  peut  donc  être  considéré  comme  la  source 
de  la  biographie  française  ;  toutefois,  dans  ce  récit,  rien  n'est  en 
contradiction  avec  la  biographie.  L'écrivain  latin  ne  raconte  pas 
l'expédition  de  Vidian  à  Lucerne,  mais  il  laisse  entendre 
qu'il  la  connaît  par  ces  mots  :  post  data  varia  et  insignia  tam  pic- 
tatis  chrisiiame  quam  hcJUcct  virtutis  signa;  l'on  comprend  de 
reste  qu'une  expédition  de  ce  genre  n'ait  pas  sa  place  marquée 
dans  un  Propriuni  sanctorum.  On  peut  donc  considérer  les  deux 
récits  comme  dérivés  de  la  même  source,  et,  par  suite,  les  rame- 
ner à  l'unité  :  j'inclinerais  même  à  les  attribuer  au  même  auteur. 

Maintenant,  si  l'on  cherche  à  savoir  quelque  chose  de  la  légende 
de  saint  Vidian  avant  1764,  on  ne  trouve  qu'une  seule  indication, 
mais  en  contradiction  absolue  avec  le  récit  du  Propriuni  et  des 
Indulgences.  Le  plus  ancien  auteur  qui  ait  connu  et  mentionné 
saint  Vidian  paraît  être  André  Du  Saussay  qui,  dans  son  Martyro-  ■ 
logiuni  Gallicanum  (1637),  à  la  date  du  9  septembre,  lui  consacre 
cQs  quelques  mots  :  «  In  Aquitania,  territorio  Rivensi,  S.  Vidiani 


i 


VIVIEN    D  ALISCANS   ET    SAINT    VIDIAN  133 

mai'tyris,  in  loco  qui  Martres  vulgo  dicitur,  a  Gothis  Arianis 
propter  orthodoxx>  iidci  professionem  impie  trucidati'.  »  Tous 
les  auteurs  ont  répété,  jusqu'en  1764,  que  saint  Vidian  a  été  mar- 
tyrisé par  les  Goths  ariens,  et  sur  cette  donnée,  la  seule  qu'on 
possédât  alors,  les  BoUandistes  ont  proposé  de  fixer  au  v^  siècle 
l'existence  de  saint  Vidian,  puisque  c'est  la  seule  époque  où  les 
Wisigoths  aient  possédé  la  région  où  il  a  été  martyrisé  2.  Parmi 
les  témoignages  qui  concordent  avec  celui  de  .Du  Saussay,  deux 
ont  pour  nous  une  valeur  particulière,  à  cause  de  leur  prove- 
nance : 

1°  A  la  fin  du  xvii'^  siècle,  Simon  de  Peyronet,  curé  du  Taur, 
à  Toulouse,  répète  ce  qu'a  dit  Du  Saussay  et  se  borne  à  faire 
remarquer  que  le  saint  qu'on  appelle  en  latin  Vidianus  s'appelle 
vulgairement  dans  le  pays  Vcsian  '  ; 

2°  Le  Propriuni  de  l'église  de  Saint-Sernin  de  Toulouse,  à 
laquelle  appartenait  le  prieuré  de  Saint-Vidian  de  Martres-Tolo- 
sanes,  donne  l'office  du  saint  à  la  date  du  27  août,  et  dans  cet 
office,  non  seulement  nous  ne  trouvons  rien  qui  se  rapproche  du 
Proprium  de  Rieux,  mais  nous  voyons  que  la  tradition  recueillie 
au  xvii*^  siècle  par  Du  Saussay  est  pleinement  acceptée-^. 

En  présence  des  faits  que  je  viens  de  signaler,  une  conclusion 
paraît  s'imposer,  c'est  que  la  légende  de  saint  Vidian,  telle  qu'elle  a 
cours  aujourd'hui,  ne  remonte  guère  au  delà  de  1764  :  c'est  sans 
doute  aux  environs  de  cette  date  qu'on  a  imaginé  d'adapter  au 
patron  de  Martres-Tolosanes ,  qui  n'avait  pour  ainsi  dire  point 
d'histoire,  l'histoire  légendaire  des  exploits  de  Vivien,  neveu  de 
Guillaume  d'Orange,  dans  les  chansons  de  geste  françaises.  Mais 
dira-t-on,  comment,  vers  1764,  et  au  diocèse  de  Rieux,  pouvait- 
il  exister  un  homme  connaissant  les  données  des  anciennes  chan- 


1.  Cité  dans  les  Acta  SanctoriDit,  sept.  III,  p.  261. 

2.  Acta  Sanctorum,  sept.  III,  p.  261  (publié  en  1750) 

3.  Catalogus  sanctoniui,  Toulouse,  1706  (publication  posthume). 

4.  «  Ut  quid  non  possumus  et  nos  cum  belto  Vidiano,  ob  veram  fidei  con 
fessiohem  a  Gothis  Arianis  occiso,  Christi  bibere  calicem?  »  Officia  sanctorum 
propria  insigiiis  ecclesicc  ahhatialis  sancti  Satuniini  martyris  Tolosaïue  civitalis,  Tou- 
louse, sans  date  (permis  d'imprimer  de  1759),  p.  123. 


134  ^-    THOMAS 

sons  de  geste  des  Enfances  et  d'Aliscans,  pour  les  appliquer  ainsi  à 
saint  Vidian?  La  chose  est  surprenante,  je  l'avoue,  mais  non 
absolument  impossible.  Quelque  jour  peut-être  on  saura  le  nom 
de  ce  savant  homme  et  on  trouvera  la  source  où  il  a  puisé  sa 
science.  Tout  ce  que  nous  pouvons  faire  aujourd'hui,  c'est  de  le 
complim.enter  sur  le  succès  déjà  plus  que  séculaire  qu'a  obtenu 
son  pieux  remaniement  de  deux  de  nos  anciennes  chansons  de 
2;este  '. 

I.  Je  résume  ici,  en  quelques  mots,  d'assez  longues  recherches  auxquelles 
je  me  suis  livré  à  propos  de  saint  Vidian,  sans  que  les  résultats  de  ces  recherches 
éclaircissent  beaucoup  la  question  traitée  dans  le  mémoire  qu'on  vient  de  lire. 
Le  plus  ancien  témoignage  relatif  au  culte  du  saint  à  Martres-Tolosanes,  et  à  son 
existence  même,  se  trouve  dans  une  charte  du  cartulaire  de  Saint-Sernin  de 
Toulouse  que  M.  Antoine  Du  Bourg  a  bien  voulu  me  signaler  à  une  époque 
où  le  cartulaire  était  encore  inédit.  Dans  cette  charte  (no  47,  page  33  de 
l'édition  du  cartulaire  pubHée  en  1888  par  M.  l'abbé  Douais),  un  certain 
JVilhdiims  Raiiiiindi,  ses  fils  et  ses  neveux,  font  donation  à  Saint-Sernin  de  l'église 
de  Martres  :  «  et  est  ipsa  ecclesia  in  pago  Tolosano ,  in  loco  qui  vocatur  Mar- 
tras,  in  honore  béate  Dei  genitricis  Marie,  et  ibi  corpus  sancti  Vidiani  cum  aliis 
sanctis.  »  La  charte  n'est  pas  datée,  mais  elle  doit  être  des  premières  années  du 
xiic  siècle  au  plus  tard,  puisque  l'église  Sainte-Marie  de  Martres  figure  dans  une 
bulle  de  11 19  parmi  les  possessions  de  Saint-Sernin.  —  Le  rédacteur  du  cartu- 
laire de  Saint-Sernin,  dans  le  titre  placé  en  tête  de  la  charte  no  47,  appelle  l'église 
de  Martres  ecclesia  saiicte  Marie  de  Martirihiis  :  cela  à  la  fin  du  xiie  ou  commen- 
cement du  xiiF  siècle.  La  charte  elle-même,  comme  on  l'a  vu,  dit  :  Martras, 
et  il  ne  fout  voir  dans  la  traduction  de  Martirilnis  qu'une  fantaisie  étymolo- 
gique sans  valeur.  —  Le  nom  Vidianus  est  assez  fréquent  dans  le  Midi  de 
la  France  au  moyen-âge  :  il  y  en  a  trois  exemples  dans  le  cartulaire  de 
Saint-Sernin  pour  le  xif  siècle  :  Beriiardus  Vidianus  (charte  24) ,  Fidiamis 
Artns  (chartes  305  (de  1145)  et  334),  ArnaUiis  Cornélius  et  fratres  sui , 
Pelrus  et  Vidianus  (charte  557,  de  1148).  La  forme  romane  est  Vi^ia^n),  plus 
tard  Veiia(n).l\  est  donc  dictinct  du  nom  français  Vivien,  qui  représente  Vivianus 
(plus  anciennement  Bilnanus) ,  nom  d'un  saint  évêque  de  Saintes  (ve  siècle) , 
dont  le  culte  a  été  assez  répandu  dans  la  région  du  Sud-Ouest.  Les  scribes  les 
ont  parfois  confondus  :  ainsi,  une  charte  de  1251,  émanée  de  l'évêque  de  Tou- 
louse, appelle  l'église  de  Martres  «  ecclesia  sancti  Viviani  de  Martis  »  (orig. 
arch.  dép.  de  la  Haute-Garonne,  fonds  de  Saint-Sernin).  —  Le  dimanche  de  la 
Trinité  on  célèbre  à  Martres  la  translation  des  reliques  de  saint  Vidian,  mais  cette 
date  ne  remonte  qu'à  une  décision  du  cardinal  de  Clermont-Tonnerre ,  arche- 
vêque de  Toulouse  (mort  en  1850)  :  auparavant  elle  se  célébrait  le  mercredi  de 
la  semaine  de  Pentecôte.  La  fête  proprement  dite  se  célèbre  le  27  août,  jour  anni- 


VIVIEN    D  ALISCANS   ET    SAINT    VIDIAN  1 3  5 

versaire  du  mart}'rc  de  saint  Vidian.  On  remarquera  que  Du  Saussay  et  d'autres 
hagiographes  la  placent  au  9  septembre.  La  date  du  27  août  ne  proviendrait-elle 
pas  d'une  confusion  avec  saint  Vivien  de  Saintes,  honoré  le  28  ?  —  En  dehors 
de  Martres-Tolosanes ,  saint  Vidian  était  icté  à  Saint-Ybars,  S.  Eparchius 
(Ariège),  église  qui  avait  obtenu,  avant  1635,  une  parcelle  des  reliques  du 
saint.  Je  n'ai  trouvé  le  nom  de  saint  Vidian  dans  aucun  martyrologe  manuscrit 
du  moyen  âge  :  c'est  dire  que  son  culte  a  toujours  été  confiné  dans  les  bornes 
les  plus  étroites.  —  J'indiquerai  enfin,  comme  pouvant  donner  lieu  à  des 
études 'critiques,  quelques  saints  pyrénéens  peu  connus,  qu'on  a  rattachés  tant 
bien  que  mal  aux  invasions  des  Sarrasins  en  France  sous  Charlemagne.  Ce 
sont  :  saint  Aventin,  saint  Cizy,  saint  Frajou,  saint  Gordian  et  saint  Sabin. 
Le  plus  intéressant  est  saint  Cizy,  sur  lequel  je  compte  revenir  quelque  jour. 


PROCLAMATION  D'UN  HÉRAUT 


EN 


DIALECTE    MONTPELLIERAIN 

(1356) 

Par    m.    DANIEL    GRAND 


Le  document  qui  fait  l'objet  de  la  présente  notice  '  n'est  pas, 
à  proprement  parler,  inédit.  Il  est  contenu  dans  une  charte  du 
Cartulaire  de  l'Université  de  Montpellier  %  mais ,  comme  un 
document  philologique  pourrait  passer  inaperçu  dans  le  recueil 
où  il  se  trouve ,  où  beaucoup  de  philologues  ne  songeraient  pas 
à  le  chercher,  nous  avons  pensé  qu'on  nous  saurait  gré  de  le 
faire  connaître  par  une  notice  spéciale  et  que  nous  ne  pouvions 
choisir  une  meilleure  occasion  que  celle  qui  nous  était  offerte 
par  la  présente  publication.  Le  dialecte  montpelliérain  a  déjà  été 
l'objet  d'une  étude  très  détaillée  de  M.  Mushacke  \  Le  docu- 
ment que  nous  publions,  qui  n'est  que  du  xiV^  siècle,  ne  sera 
pas  une  contribution  bien  importante  pour  l'étude  du  dialecte , 
mais  il  offre  un  document  littéraire  d'un  genre  assez  rare. 

La  proclamation  du  héraut  est  de  l'année  1336,  mais  la  charte 
qui  la  contient  n'est  que  du  commencement  du  xv^  siècle  :  c'est 
un  vidimus  des  divers  privilèges  de  l'université  par  le  bayle  de 
Montpellier,  fait  à  Montpellier  le  31  mai  1410.  Ce  vidimus,  qui 

1 .  Ce  document  a  fait  l'objet  d'une  communication  au  Congrès  d'études  lan- 
guedociennes de  Montpellier,  dans  sa  séance  du  29  mai  1890. 

2.  Cartulaire  de  l'Université  de  Montpellier,  t.  I  (Montpellier,  imp.  Ricard  fr., 
1890,  in-4),  p.  709. 

3.  W.  MusHACEK,  Geschichtliche  Entivicklung  der  Mundart  von  Montpellier, 
Heilbronn,  Henninger,  1884,  in-8. 


138  A.    GRAND 

forme  un  grand  rouleau  de  parchemin ,  fliit  partie  de  la  collec- 
tion de  M.  A.  de  Massilian,  à  Montpellier  (chartes,  n°  9),  Il  est 
exécuté  avec  beaucoup  de  soin  et  n'offre  qu'un  petit  nombre  de 
fautes  de  copie  et  qu'un  nombre  relativement  restreint,  étant 
donnée  la  longueur  de  la  pièce,  des  bourdons  si  communs  dans 
lès  actes  des  notaires  et  qui  étaient  corrigés,  en  renvoi,  à  la  fin 
des  actes.  Ces  conditions  nous  donnent  le  droit  de  supposer  que 
le  texte  en  langue  d'oc  a  été  aussi  respecté  dans  la  transcription 
qui  en  a  été  faite. 

Quelques  explications  sur  les  circonstances  dans  lesquelles 
cette  proclamation  est  faite  sont  nécessaires.  Le  document  latin, 
qui  contient  la  proclamation  du  héraut  et  qui  forme  la  première 
pièce  du  vidimus  de  1410,  est  le  procès-verbal  de  la  procédure 
de  publication  des  lettres  de  sauvegarde  de  Charles  IV  le  Bel,  du 
mois  de  mars  1326  ou  1327,  en  faveur  de  la  Faculté  de  Droit 
de  Montpellier  (Montpellier,  8  février  1336,  n.  st.)  '.  Les  lettres 
de  sauvegarde  de  Charles  IV  sont  d'abord  présentées  au  sénéchal 
de  Beaucaire  par  le  bedellus  generalis  de  l'Ecole  de  Droit ,  qui  le 
requiert  d'en  assurer  l'exécution  et  de  protéger  l'école  contre  les 
officiers  du  roi  de  Majorque,  qui,  tam  de  die  quam  de  nocte,  predic- 
tos  scolares ,  hcdellos ,  gentes  et  familiarcs  ipsorum  supeditant ,  vexant , 
injuriant  et  perturbant  multis  modis.  Le  sénéchal  de  Beaucaire 
envoie  alors  ses  sergents  apposer  les  penonceaux  royaux  chez  lé 
recteur  de  l'École  de  Droit,  chez  plusieurs  professeurs  et  à  divers 
locaux  de  l'École  de  Droit,  en  signe  de  la  protection  accordée  par 
le  roi  de  France,  et  fait  enjoindre  au  bayle  du  roi  de  Majorque  à 
Montpellier  de  publier  à  son  tour  les  lettres  de  sauvegarde  accor- 
dées à  l'École  de  Droit  par  le  roi  de  France.  Le  bayle  du  roi  de 
Majorque  cède  à  l'injonction  du  sénéchal  de  Beaucaire  et  foit 
publier  les  lettres  de  sauvegarde  par  son  héraut ,  Guillelmus 
Lauri,  preco  seu  inquantator  juratus.  Le  héraut  du  bayle  du  roi  de 
Majorque  foit  sa  proclamation,  que  nous  reproduisons  plus  loin, 
en  langue  vulgaire  de  Montpellier,  d'abord  devant  le  tribunal  du 
bayle,  puis  sur  les  principales  places  de  la  ville,  sur  le  plan  de 

I.   Cart.  de  l'Univ.  de  Montpetlier,  t.  I,  pp.  706-712  (Appendice,  n"  6). 


PROCLAMATION  d'uN  HÉRAUT  EN  DIALECTE  MONTPELLIÉRAIN    I39 

l'Herberie,  devant  la  maison  du  consulat  ou  hôtel  de  ville,  sur 
le  plan  de  la  Pelleterie,  au  milieu  du  marché,  à  l'église  N.-D.  des 
Tables,  etc. 

Le  document  que  nous  venons  d'analyser  nous  fait  assister  aux 
conflits  de  juridiction  fréquents  qui  éclataient  entre  les  divers 
pouvoirs  en  présence  à  Montpellier  dans  le  premier  tiers  du 
xiv'^  siècle  '  et  qui  signalèrent  particulièrement  la  fin  de  la  domi- 
nation aragonaise.  On  voit  pour  ainsi  dire  constatés,  par  cette 
proclamation  conservée  par  le  soin  d'un  notaire,  un  pressenti- 
ment de  rinvasion  du  français  du  Nord  et  une  protestation  en 
faveur  des  droits  de  la  langue  du  pays. 

Voici  le  texte  du  document  : 

«  Baros,  manda  la  cort  de  nostre  senhor  lo  rey  de  Malhorgas, 
senhor  de  Montpeylier,  a  la  requesta  de  mossenhor  lo  senescalc 
de  Belcaire  et  de  Nemse  et  fa  a  saber  a  tota  persona ,  de  qualque 
condecion  que  sia,  estranha  o  privada ,  que  neguns  no  sia  si 
ausartz  que  ausé  far  ni  f.ir  flir  emjuria,  violencia,  ni  oppressions 
ne  neguna  novitat ,  en  neguna  manieyra ,  non  degudas ,  als 
senhors  scolars,  studians  de  la  Universitat  de  l'Estudi  de  Mon- 
peylier  en  Dreg,  ne  a  lurs  fimiliars  ne  a  lurs  bedels  del  dig 
Studi  de  Monpeylier ,  quar  els  e  lurs  bes  et  lurs  bedels  e  lurs 
familiars  son  en  la  salvagarda  spécial  de  nostre  senhor  lo  rey  de 
Franssa.  Et  qui  encontra  ayso  fara,  la  cort  y  faria  so  que  far  y 
deuria,  ses  tota  merce.  » 

Remarques.  —  Au  commencement  du  texte,  le  mot  Montpellier  est 
abrégé  Mon tplr  et  écrit  plus  bas,  deux  fois,  en  toutes  lettres,  Monpeylier. 

L'original  porte  Belcarie,  au  lieu  de  Belcaire. 

Le  mot  et.,  dans  les  deux  premiers  cas  (24*^  et  27^  mots),  est  abrégé 
au  moyen  du  signe  spécial  usité  au  Moyen-Age.  Il  est  écrit  plus  loin, 
en  toutes  lettres,  tantôt  et ,  tantôt  e-. 


1.  La  ville,  représentée  par  ses  consuls. ;  le  roi  d'Aragon,  représenté  par  le 
gouverneur  et  par  le  hayle,  avec  son  juge  et  son  viguier;  l'évêque  de  Mague- 
lone ,  puis  le  roi  de  France  (à  Montpelliéret) ,  représenté  par  l'officier  appelé 
recteur.  Voy.  Germain,  Histoire  de  ta  commune  de  Montpellier,  185 1,  t.  I,  ch.  V. 

2.  Plus  bas,  dans  la  phrase  qitar  ch  e  lurs  hcs  e  lurs  hedels  et  lurs  familiars , 


140  A.    GRAND 

Dans  l'expression  Univcrsitai  de  l'Eshtdi,  on  a  un  exemple  de  la  tra- 
duction littérale  de  l'expression  latine  nuiversitas  stiidii,  dont  le  cartu- 
laire  de  l'université  de  Montpellier  offre  de  nombreux  exemples  et  qui 
s'applique,  tantôt  à  l'ensemble  de  l'université,  tantôt  à  une  seule 
fliculté,  comme  c'est  le  cas  dans  cet  exemple.  Dans  les  confirmations  de 
privilèges  de  Philippe  de  Valois,  de  13 31,  rédigées  en  français,  Esiiide 
est  également  pris  dans  le  sens  d'université  \ 

Le  notaire  qui  a  transcrit  l'acte,  malgré  l'application  qu'il  a  apportée 
à  la  transcription,  a  donné  à  quelques  mots  leur  forme  savante  :  scolars, 
studians,  shidi  à  côté  de  estudi.  Les  mots  «  quar  els  e  lurs  bes  et  lurs 
bedels  »  sont  au  nombre  des  bourdons  commis  par  le  copiste  et  ne 
figurent  pas  dans  le  texte  de  l'acte,  mais  sont  rejetés  en  renvoi  à  la  fin 
de  la  pièce.  Ce  bourdon  est  le  plus  long  de  toute  la  pièce. 

A  la  fin  de  la  pièce,  l'ori'ginal  porte  soh  toîa  mené,  au  lieu  de  ses  iota 
merce. 

une  nouvelle  collation  du  texte  nous  a  fait  constater  que  et  doit  être  rétabli 
comme  nous  venons  de  l'indiquer. . 

I,  Cart.  de  l'Univ.  de  Montpellier,  t.  I,  pp.  284  et  285. 


LE   COMPAGNONNAGE 


DANS 


LES    CHANSONS    DE    GESTE 

Par   JACQUES    FLACH 


PREMIÈRE   PARTIE.   —  INTRODUCTION. 

Chapitre  I.  —  compagnonnage  et  féodalité. 

Le  compagnonnage  est  une  institution  célèbre.  Tacite,  en  le 
décrivant  dans  sa  Germanie,  en  a  fliit  le  point  de  mire  des  investi- 
gateurs de  nos  lointaines  origines.  Quel  historien  n'eût  été  frappé 
de  la  similitude  profonde  entre  cette  forme  archaïque  d'associa- 
tion et  les  types  plus  jeunes,  plus  complexes,  plus  brillants,  qui 
se  sont  épanouis  au  moyen  âge  ?  Pouvait-on  ne  pas  rapprocher 
le  compagnon  et  le  vassal,  l'émancipation  par  les  armes  et  Tadou- 
bement  du  chevalier?  Mais  à  la  réflexion  les  objections  jaillirent. 
La  féodalité  et  la  chevalerie  n'étaient-elles  pas  des  institutions 
distinctes,  trop  dissemblables  pour  dériver  d'une  même  source  ? 
Et  quelle  source?  Une  organisation  rudimentaire,  barbare,  sépa- 
rée par  sept  siècles  de  l'établissement  féodal,  par  neuf  siècles  de 
l'institution  de  la  chevalerie.  Si  la  féodalité  est  sortie  du  compa- 
gnonnage germain,  pourquoi  a-t-elle  mis  une  si  longue  durée  de 
temps  à  s'établir  ?  La  prépondérance  de  l'aristocratie  à  l'époque 
mérovingienne  ne  fut-elle  pas  aussi  forte  que  sous  les  successeurs 
de  Charlemagne  ;  pourquoi  donc  le  fief  n'a-t-il  pas  apparu  dès 
alors  ? 

Montesquieu  a  donc  été  logique  en  reportant  sous  les  Méro- 
vingiens  la   première    naissance   de  la   féodalité.    L'école   aile- 


I42  J.   FLACH 

mande  contemporaine,  dont  Roth  fut  l'initiateur,  ne  l'a  pas  été 
moins  en  soutenant  que  le  compagnonnage  privé  s'était  éclipsé, 
avait  disparu  sous  les  Mérovingiens;  que  les  rois  seuls,  à  ce 
moment ,  pouvaient  s'entourer  de  compagnons ,  d'antrustions  , 
mais  qu'il  y  a  eu,  au  ix'=  siècle,  sur  le  modèle  de  l'antrustionnat, 
une  résurrection  du  compagnonnage  ancien  d'où  est  sorti,  à  très 
brève  échéance,  le  régime  des  fiefs. 

S'il  était  vrai  que  le  compagnonnage  eût  subi  une  transforma- 
tion si  spontanée  et  si  complète,  il  n'y  aurait  qu'à  opter  entre 
l'opinion  de  Montesquieu  et  celle  de  Roth.  Mais  cela  est-il  vrai, 
et  ne  £tut-il  pas,  au  contraire,  les  rejeter  toutes  deux?  Toutes 
deux  se  ramènent,  en  effet,  à  cet  exposé  fort  simple.  D'après 
Tacite,  les  Germains  se  choisissaient  librement  un  chef  auquel 
ils  s'attachaient,  auquel  ils  engageaient  leurs  services  et  leur 
dévouement,  et  duquel  ils  recevaient,  en  échange,  des  libéralités 
de  toute  nature,  l'entretien,  des  armes,  un  cheval.  Plus  tard  (dès 
le  vi"  siècle  suivant  Montesquieu,  au  ix'-"  siècle  suivant  Roth),  ces 
libéralités  sont  devenues  des  terres  et  elles  ont  été  faites  à  charge 
de  service  :  le  fief  était  créé  et  le  compagnonnage  avait  disparu. 
—  Avait-il  disparu  ?  En  d'autres  termes,  la  relation  personnelle  qui 
est  sa  caractéristique  a-t-elle  fait  place  presque  subitement,  dès 
que  les  conditions  se  trouvèrent  favorables,  à  la  relation  réelle, 
foncière?  Chartes  et  chansons  de  geste  me  paraissent  démontrer 
le  contraire.  Elles  me  persuadent  que,  jusqu'au  xi^  et  même  au 
XII''  siècle ,  le  lien  personnel  est  resté  un  facteur  essentiel  de  la 
société,  que  lui  seul  peut  expliquer  tout  un  côté,  le  plus  impor- 
tant peut-être,  de  l'organisation  féodale  :  l'hommage  lige,  la 
pairie,  les  rapports  entre  co-vassaux,  \afoi.  Ce  n'est  que  plus  tard, 
à  mesure  que  Tinféodation  se  multiplia  et  se  compliqua,  que  le 
lien  réel  prit  définitivement  le  dessus. 

Je  ne  puis  songer  dans  ce  mémoire ,  offert  à  mon  cher  maître 
et  ami  Gaston  Paris,  à  étudier  la  question  dans  son  ensemble. 
Qu'il  me  suffise  d'en  avoir  posé  les  termes.  Mon  but  est  de 
montrer,  à  l'aide  des  chansons  de  geste,  le  compagnonnage  sur- 
vivant à  l'époque  que  l'on  considère  comme  le  triomphe  de  la 
féodalité,  survivant  avec  ses  formes  et  ses  effets  anciens,  non  pas 


LE    COMPAGNONNAGE    DANS    LES    CHANSONS    DE    GESTE         I43 

comme  une  institution  stérile  et  surannée,  mais  en  pleine  sève  et 
en  pleine  vigueur,  et,  pour  tout  dire,  comme  un  organe  de  vie 
du  régime  seigneurial. 

Esquissons  d'abord  à  grands  traits,  avec  toute  la  précision  pos- 
sible, le  premier  terme  du  parallèle,  le  compagnonnage  primitil. 


Chapitre  II.  —  le  compagnonnage  primith-. 

§  I.  —  Le  coin  il  ai  gcrnut'ui. 

Les  historiens  n'ont  pas,  en  général,  attribué  à  la  remise  des 
armes,  chez  les  Germains,  son  vrai  sens,  sa  pleine  portée.  Ils 
n'ont  envisagé  qu'une  de  ses  faces,  la  cessation  de  l'étroite  dépen- 
dance où  l'enfant  se  trouvait  au  regard  du  père  de  famille, 
l'émancipation  en  un  mot.  L'autre  face,  la  naissance  de  rapports 
nouveaux ,  de  rapports  de  compagnonnage ,  entre  le  père  et 
l'enfont,  leur  a  presque  entièrement  échappé  ^ 

Il  Elut  partir  de  ce  fliit  historique  que  les  Germains  étaient 
des  peuplades  guerrières  chez  lesquelles  l'organisation  militaire 
déterminait,  en  la  recouvrant,  l'organisation  sociale.  Chaque  chef 
de  fomille  était  un  chef  militaire,  faraiiian;  quand  il  comman- 
dait à  divers  groupes  unis^  par  le  sang ,  il  devenait  un  chef  de 
clan.  «  Non  casus  nec  fortuita  conglobatio  turmam  aut  cuneum 
flicit,  sidd  fai)iiliac  et  propiiiquitatcs  ^.  » 

Quels  étaient  les  guerriers  que  le  chef  de  fiimille  avait  sous  ses 
ordres  ?  Evidemment  ses  fils,  ses  petits-fils,  ses  collatéraux  immé- 
diats, sans  doute  aussi  ses  afi:ranchis.  L'autorité  qui  lui  appartenait 
sur  toutes  ces  personnes  découlait  de  sa  puissance  paternelle. 
Mais,  sauf  pour  les  affranchis  qui  restaient  dans  un  mundium  plus 
étroit ,  elle  ne  pouvait  être  la  même  que  la  puissance  sur  des 
enfonts,  les  esclaves  et  les  femmes.  Les  parents  valides  étaient 
des  compagnons  de  guerre ,  ils  étaient  forcément  aussi  des  com- 

1 .  Je  me  reproche  à  moi-même  d'avoir  laissé  ce  côté  dans  l'ombre  dans  mes 
Origines  de  l'ancienne  France,  t.  I,  p.  67. 

2.  Tacite,  Germania,  cap.  7. 


144  J-  FLACH 

pagnons  de  table.  Partageant  les  périls,  ils  partageaient  les  joies, 
aidant  à  conquérir  le  butin,  ils  avaient  leur  part  de  profit. 

Quand  donc  le  chef  de  fiimille  admettait  un  de  ses  fils  au 
nombre  de  ses  hommes,  il  changeait  sa  condition,  il  transfor- 
mait l'autorité  despotique  qu'il  avait  sur  lui  en  une  autorité  miti- 
gée. C'était  le  mundium  encore,  mais  un  mundium  affaibli. 

Le  père  ne  pouvait,  procéder  seul  à  cette  transformation.  Il 
s'agissait  en  somme  de  faire  entrer  un  jeune  homme  dans  l'armée 
et  de  plus  dans  les  assemblées  de  la  nation,  puisque  tous  les 
guerriers  et  les  guerriers  seuls  les  composaient.  Il  fallait  donc, 
au  préalable,  que  le  jeune  homme  eût  fait  ses  preuves,  qu'il  fût 
jugé  par  ses  contribules  apte  à  porter  les  armes.  Voilà  pourquoi 
la  remise  des  armes  par  le  père  est  un  acte  solennel  fait  en  plein 
mallum.  En  élevant  le  fils  au  rang  de  compagnon  de  guerre  et  de 
table  du  père,  elle  en  fait  un  membre  de  l'armée  et  de  l'état. 
Néanmoins  elle  le  laisse  toujours  placé  sous  l'autorité  du  chef  de 
famille  considéré  comme  chef  militaire. 

Un  tel  chef  s'est-il  signalé  par  sa  bravoure,  a-t-il  acquis  un 
abondant  butin  à  la  guerre,  dispose-t-il  de  grandes  ressources, 
est-il  investi  enfin  de  fonctions  électives ,  ce  n'est  plus  seulement 
parmi  ses  descendants  divers  ou  ses  collatéraux  les  plus  rappro- 
chés qu'il  recrute  ses  guerriers.  Il  s'adjoint,  au  moment  où  ils 
sont  jugés  propres  à  la  guerre,  des  jeunes  hommes  choisis  dans 
sa  parenté  étendue  Çpropinquitas)  ou  dans  d'autres  familles 
illustres  '.  C'est  lui  qui  se  substitue  au  père.  La  remise  des  armes, 
c'est  lui  qui  l'accomplit  et,  ce  fiiisant,  il  opère  une  véritable  adop- 
tion, il  acquiert  le  même  mundium  que  le  père  aurait  eu.  L'adop- 
tion par  les  armes  était  très  répandue  chez  les  Germains,  même 
après  qu'ils  furent  établis  en  Italie  et  en  Gaule  ^.  Cassiodore  nous 
en  a  conservé  la  formule  ' . 

1.  «  Vel  principum  allquis  vel  pater  vel  propinqui  scuto  frameaque  juvcnem 
ornant  »  (Tacite,  Gcrmania,  cap.  13). 

2.  Voyez  les  textes  cités  par  Du  Cange  dans  sa  XXII';  dissertation  sur 
Joinville.  «  Des  adoptions  d'honneur  en  fils.  » 

3.  «  Et  ideo  more  gentium,  et  conditione  virili,  filium  te  praesenti  munere 
procreamus  et  competenter  per  arma  nascaris  filius,  qui  bellicosus  esse  dignosce- 


LE   COMPAGNONNAGE   DANS    LES    CHANSONS   DE   GESTE         I45 

A  côté  de  ces  jeunes  recrues  se  présentent  des  guerriers  déjà 
éprouvés.  Ils  veulent  s'attacher  à  un  autre  chef  que  leur  chef  de 
famille,  --  que  celui-ci  soit  mort  ou  qu'il  les  ait  autorisés  à  le 
quitter.  Pour  eux,  il  ne  peut  plus  être  question  de  l'acte  solennel 
de  remise  des  armes,  accompli  depuis  longtemps,  mais  ils  entrent 
dans  le  mundium,  dans  la  famille  du  chef,  en  plaçant  leurs  mains 
jointes  dans  les  siennes  et  en  lui  promettant  par  serment  l'affec- 
tion et  le  dévouement  qu'un  fils  doit  à  son  père,  exactement 
comme  devait  le  faire  le  jeune  homme  qui  était  adopté  par  les 
armes  %  comme  nous  verrons  aussi  se  lier  par  un  serment  réci- 
proque ceux  qui  contractent  une  fraternité  fictive. 

Tous  les  guerriers  ainsi  groupés  constituent  donc  une  même 
famille.  Ils  forment  une  maison,  ils  marchent  derrière  la  même 
enseigne,  effigie  grossière  de  quelque  bête  sauvage  fixée  au  bout 
d'une  perche  2,  ornée  parfois  d'une  banderolle  {fano,  gundfano, 
bandvà)',  ils  sont  nourris,  équipés,  entretenus  par  le  chef;  ils  sont 
ses  enfants  (^Degeii)',  il  est  leur  ancien,  Vealdor  pfgna ,  le  senior 
pmrorum  ^.  Le  serment  de  fidélité  qu'ils  prêtent  isolément,  en  les 
plaçant  sous  le  mundium  du  même  chef  de  famille,  crée  déjà 
entre  eux  le  lien  de  fraternité.  Ils  fortifient  ce  lieu  et  le  resserrent, 
aux  yeux  de  tous,  quand,  dans  des  occasions  graves  ou  périlleuses, 
ils  renouvellent  leur  serment  d'un  commun  accord,  en  entrecho- 
quant leurs  armes  '>. 

ris.  Damus  quidem  tibi  equos,  enses,  clypeos  et  reliqua  instrumenta  bello- 
rum...  )) 

1.  Etre  adopté  c'est,  suivant  l'expression  significative  de  l'Epitome  de  St  Gall, 
«  ad  alinm  patrem  se  commenâarc  »  (Haenel,  Lex  Romana  Wisigoth.,  p.  321, 
col.  6). 

2.  Tacite,  Gcrmania,  cap.  7  :  «  Effigiesque  et  signa  quaedam  detracta  lucis  in 
prœlium  ferunt.  »  Hist.  IV,  cap.  22  :  «  Depromptae  silvis  lucisque  ferarum  ima- 
gines, ut  cuique  genti  inire  prœlium  mos  est.  » 

3.  Dans  Heliand  et  dans  Beovulf,  cités  par  Schrôder,  Lehrbuch  âer  deutschen 
Rechtsgeschichte,  1889,  p.  26,  note  42. 

4.  Beovulf,  V.  1645. 

5.  C'est  le  vapnatak.  Au  xi^  siècle  encore,  chez  les  Anglo-Saxons  et  les 
Normands ,  le  vapnatak  engendre  une  fraternité ,  il  fait  des  fratres  conjnrati  de 
tous  les  sujets  d'un  même  roi.  (Voyez  les  textes  cités  par  Ducange  dans  sa 
XXIe  dissertation  sur  Joinville,  à  la  suite  du  Glossaire,  t.  VII,  p.  81,  col.  2.) 

MI-LANGES.  10 


14e  J.    FLACH 

Là  ne  se  bornent  pas  les  liens  qui  peuvent  s'établir  soit  entre 
le  chef  et  les  compagnons,  soit  entre  les  compagnons  eux-mêmes. 
Tacite  nous  dit  expressément  qu'il  y  a  des  degrés,  gradus,  dans 
le  compagnonnage  %  que  les  compagnons  peuvent  être  plus  ou 
moins  rapprochés  du  chef,  donc  plus  ou  moins  étroitement  liés 
à  lui ,  plus  ou  moins  ses  égaux.  Les  Saga  du  Nord ,  avec  les- 
quels concordent  sur  ce  point  les  traditions  de  presque  tous  les 
peuples  anciens,  nous  fournissent  une  illustration  précieuse  de  ce 
passage  de  l'écrivain  latin.  Précieuse,  elle  l'est  d'autant  plus  que 
nous  retrouvons  dans  nos  chansons  de  geste  les  traits  essentiels 
de  l'institution  qui  nous  est  décrite  par  les  Saga. 

§  II.  —  La  fraternité  Scandinave. 

Quand  deux  ou  plusieurs  hommes,  quelquefois  un  grand 
nombre ,  voulaient  s'unir  avec  force ,  mettre .  en  commun  leur 
existence  présente  et  leur  destinée  future ,  leurs  biens  et  leurs 
maux,  leurs  gains  et  leurs  pertes,  s'assurer  l'assistance  pendant  la 
vie,  la  vengeance  après  la  mort,  ils  recouraient  à  des  rites  symbo- 
liques qui  créaient  entre  eux  une  fraternité  fictive. 

Voici  en  quels  termes  ces  rites  sont  décrits  dans  la  Gisla  Saga  ^  : 

«  Ils  coupent  dans  la  terre  une  bande  de  gazon  de  telle 
manière  que  les  deux  extrémités  restent  fortement  attachées  à  la 
terre  et  ils  la  lèvent  sur  une  lance  dont  un  homme  puisse  avec 
la  main  atteindre  le  fer.  Les  quatre  hommes  se  placent  sous  la 
bande  de  gazon,  ils  font  couler  simultanément  leur  sang  dans  la 
terre  entr'ouverte  et  mélangent  sang  et  terre.  Après  quoi  ils 
tombent  à  genoux,  promettent  par  serment  que  chacun  vengera 
l'autre  comme  son  frère,  et  en  prennent  tous  les  dieux  à 
témoin.  » 

Ces  rites  se  ramènent,  comme  M.  Pappenheim  l'a  remarqué, 

1.  Gennania,  cap.  13  :  «  Gradus  quin  ctiam  ipse  comitatus  habet  judicio  cjus 
quem  sectantur  ;  magnaque  et  comitum  aemulatio,  quibus  primus  apud  princi- 
pem  suum  locus.  » 

2.  Le  texte  est  reproduit  par  Pappenheim,  Die  altdànischen  Schuligilden 
(Breslau,  1885),  p.  21-22. 


LE    COMPAGNONNAGE    DANS    LES    CHANSONS    DE    GESTE         I47. 

à  trois  actes  successifs  :  i°  le  passage  sous  la  voûte  de  gazon 
{ganga  uiidir  jardaruieri)  ;  2"  le  mélange  dans  la  terre  du  sang 
répandu  en  commun;  3"  un  serment,  sous  l'invocation  des 
dieux,  de  se  venger  mutuellement  en  frères.  Tous  trois  con- 
courent à  créer  une  fiction  de  parenté.  La  terre  est  la  mère  com- 
mune '  ;  se  réunir  dans  son  sein  ^  et  y  confondre  son  sang  '  c'est 
devenir  frères,  —  c'est  même  devenir  jumeaux,  —  prendre  les 
dieux  à  témoin  qu'on  exercera  le  premier  devoir  de  la  fraternité, 
la  vengeance,  c'est  mettre  le  sceau  à  l'alliance  contractée. 

La  fiction  ne  se  borne  pas  à  imiter  la  réalité,  elle  la  dépasse. 
Les  devoirs  sont  plus  stricts,  l'union  est  plus  étroite,  en  prin- 
cipe elle  est  indissoluble. 

Comme  dans  les  familles  primitives,  les  frères  par  le  sang  ont 
tout  en  commun.  Il  s'établit  entre  eux  une  communauté  univer- 
selle de  biens  présents  et  futurs,  mifélag  +,  —  Je  cite  une  saga  : 
«  Là  se  rendirent  Porir  et  les  neuf  frères  nourriciers,  et  tous  se 
jurèrent  une  fraternité  de  sang.  Chacun  devait  venger  l'autre;  ils 
devaient  avoir  en  commun  bien  acquis  et  bien  à  acquérir,  sitôt 
qu'ils  l'auraient  acquis  et  conquis  \  »  —  Ils  se  doivent  une  fidé- 
lité, un  dévouement  qui,  en  cas  de  conflit,  l'emporte  souvent 

1.  Tacite,  Gerinaiiia,  cap.  40. 

2.  Remarquez,  en  effet,  que  la  bande  de  gazon  doit  continuer  à  faire  corps 
avec  la  terre.  Cela  est  dit  tout  aussi  expressément  dans  une  autre  saga. — J'adopte 
l'interprétation  donnée  de  cet  acte  par  M.  Pappenheim.  Elle  me  paraît  de  beau- 
coup la  plus  plausible. 

3.  Ce  symbole  est  clair.  Nous  le  retrouvons  plus  expressif  encore  chez 
d'autres  peuples.  On  ne  se  contente  pas  de  mêler  le  sang  extérieurement,  on  le 
boit.  Ducange  en  a  réuni  de  nombreux  exemples  dans  sa  XX.h  Dissertation  sur 
Joinville.  Michelet  en  ajoute  d'autres  dans  ses  Origines  du  droit  français,  p.  197 
suiv. 

4.  Pappenheim,  op.  cit.,  p.  41,  46,  84.  —  Le  mot  félag  se  survit  dans  le  mot 
anglais /t7/ou'.  D'après  Skeat  il  est  formé  de/f',  propriété,  et  de  lag  =  laiu ,  il 
signifie  donc  ou  propriété  légale  ou  droit  dans  la  propriété  (voyez  W.  W.  Skeat, 
An  Etymological  Dictionary  of  thc  English  Language  (Oxford,  1882),  vo  FcUoiv , 
vo  Laiu).  Ainsi  le  terme  qui  est  devenu  technique  pour  désigner  le  fief  se 
retrouve  dans  la  qualification  primitive  de  la  communauté  née  du  compagnon- 
nage. Cela  mérite  attention. 

5.  Gull-Poris  Saga.  Texte  dans  Pappenheim,  p.  46. 


148  J.   FLACH 

sur  l'assistance  due  aux  vrais  parents  par  le  sang.  Enfin,  ils  sont 
associés  dans  la  mort,  comme  ils  le  sont  dans  la  vie.  Le  compa- 
gnon-frère ne  doit  pas  survivre  à  son  compagnon ,  ils  doivent 
mourir  ensemble,  comme  ensemble  ils  ont  vécu'. 

Ce  n'est  qu'avec  l'adoucissement  des  mœurs  primitives  que  ce 
dernier  devoir  se  restreignit.  Il  en  subsiste  dans  les  légendes  poé- 
tiques l'obligation  d'ensevelir  le  frère  mort  avec  une  partie  de  ses 
richesses,  et  de  rester  assis  auprès  de  son  corps  dans  le  tombeau 
l'espace  de  trois  nuits-. 

hz  fraternité  par  k  sang  se  juxtapose  à  la  flunille  naturelle,  elle 
ne  la  supplante  pas. 

L'obligation  des  frères-compagnons  de  poursuivre  la  ven- 
geance, leur  droit  de  réclamer  la  composition  légale  ne  s'exercent 
qu'à  défaut  d'un  parent  plus  rapproché,  un  père  ou  un  fils'. 
Communs  en  biens ,  ils  n'héritent  pas  nécessairement  pour  cela 
les  uns  des  autres-^.  Quand  l'un  d'eux  vient  à  mourir,  sa  part 
dans  la  communauté  revient  à  ses  héritiers  les  plus  proches, 
parents  réels  ou  fictifs. 

Si  je  retourne  à  Tacite,  tout  me  porte  à  croire  que  le  premier  des 
degrés  qu'il  mentionne  correspondait  à  la  fraternité  que  je  viens 
de  décrire ,  que  le  chef  avait  des  compagnons  dont  il  foisait  ses 
pairs,  ses  égaux,  ses  frères.  Il  ne  se  dessaisissait  pas  de  toute 
autorité   sur  eux,   mais  la  subordination   était   d'autant   moins 


1.  Saxo  GrammaticLis,  Hist.  Dan.,  p.  243,  244  (éd.  Mûller  et  \''elscho\v, 
cité  par  Pappenbeim,  p.  43,  note  i)  :  «  Convictu  paulisper  habito  ad  confir- 
mandum  inter  se  amicitiae  cuhuni  omnibus  conjurare  votis,  qucmcumque 
eorum  vita  prolixior  excepisset,  mortuo  contumulandum  fore.  Tantus  enim 
societatis  eorum  atque  amicitiae  vigor  extabat,  ut  neuter,  altero  fatis  absumpto, 
lucem  prorogare  statueret.  »  —  Rapprochez  de  ce  passage  Tacite,  Gcrniaiiia, 
cap.  14  :  «  Jam  vero  infâme  in  omnem  vitam  ac  probrosum  superstitem  prin- 
cipi  suo  ex  acie  recessisse...  »  et  César  parlant  des  dévot l ,  soldurii ,  gaulois  : 
«  Quorum  haec  est  condicio,  uti  omnibus  in  vita  commodis  una  cum  lis  friian- 
tur,  quorum  se  amicitiae  dediderint,  si  quid  bis  per  vim  accidat,  aut  cundem 
casumuna  fcrant,  aut  sihi  iiiortciii  coiisciscant.  »  (De  heJlo  Gatl.,  III,  22.) 

2.  Cf.  Pappenbeim,  p.  42-43. 

3.  Voyez  le  texte  cité  par  Pappenbeim,  p.  86-87. 

4.  Cf.  Pappenbeim,  p.  84. 


LE  COMPAGNONNAGE    DANS    LES   CHANSONS   DE   GESTE  I49 

rigoureuse,  que  la  fidélité  réciproque  l'était  davantage,  les  devoirs 
réciproques  plus  étendus. 

Je  résume  et  je  conclus.  Le  compagnonnage  primitif  repose 
tout  entier  sur  la  parenté  naturelle  ou  sur  une  parenté  fictive  qui 
a  ses  degrés  comme  la  première,  qui  est,  comme  elle,  collatérale 
ou  directe.  C'est  la  finnille  naturelle  qui  est  le  noyau,  le  centre 
autour  duquel  les  compagnons  se  groupent  pour  participer  à  ses 
avantages  et  à  ses  charges. 

Chapitre  III.  —  le  compagnonnage  sous  les  rois  francs. 

Le  compagnonnage  s'est  certainement  maintenu  à  l'époque 
mérovingienne.  La  recommandation  gallo-romaine  n'était  pas  de 
nature  à  l'éliminer,  elle  ne  pouvait  que  s'y  fondre  en  le  renfor- 
çant. Ne  procédait-elle  pas  elle-même,  en  partie  au  moins, 
d'un  compagnonnage  identique,  de  la  clientèle  gauloise'? 
Sans  doute  les  rois  mérovingiens' s'évertuèrent  à  faire  tourner 
à  leur  profit  les  forces  que  le  compagnonnage  pouvait  fournir. 
Ils  n'eurent  pas  seulement  leurs  antnistions,  qui  étaient  les  véri- 
tables compagnons  étroitement  liés,  les  frères  fictifs,  ils  vou- 
lurent de  plus  que  tous  leurs  sujets  fussent  considérés  comme  des 
compagnons  ordinaires  ,  des  fidèles ,  et  astreints  au  serment.  Cela 
n'a  rien  d'anormal  :  le  pouvoir  du  roi  n'était,  en  effet,  qu'une 
extension,  un  prolongement  du  mundium  familial 2.  Mais  le  ser- 
ment de  fidélité,  ainsi  exigé  de  tous  les  sujets,  ne  faisait  nul 
obstacle  à  ce  qu'ils  fussent  engagés  dans  des  liens  plus  étroits  avec 
d'autres  personnes,  placés  sous  le  inimdiuiii,  dans  le  compagnon- 
nage d'un  autre  chef,  pas  plus  qu'il  ne  fliisait  disparaître  l'autorité 
du  chef  de  famille  sur  les  siens».    N'est-ce  pas  précisément  le 

1.  Voyez,  sur  cette  clientèle  et  ses  divers  degrés,  mes  Origines  de  l'ancienne 
France,  t.  I,  p.  55  suiv. 

2.  Je  l'ai  montré  dans  Origines  de  l'ancienne  France^  I,  p.  79  suiv. 

3 .  Roth  a  fait  de  vains  efforts  pour  écarter  les  textes  invoqués  par  Pardessus  en 
faveur  de  l'existence  du  compagnonnage  à  l'époque  mérovingienne.  Mon  savant 
ami  M.  Viollet  l'estime  comme  moi  {Hist.  des  institutions  politiques,  I,  p.  422, 


150  J.   FLACH 

compagnonnage  privé  qui  a  fait  la  force  de  l'aristocratie  méro- 
vingienne,  qui  lui  a  permis  de  réduire  la  royauté  h  l'impuis- 
sance ? 

Dans  la  première  période  de  la  dynastie  carolingienne,  nul  ne 
conteste  plus  l'existence  du  compagnonnage.  Nous  le  retrouvons 
avec  ses  traits  originaux.  Le  chef  est  un  véritable  chef  de  famille 
ou  de  clan,  un  ancien,  un  senior,  auquel  affection,  dévouement  et 
assistance,  d'un  mot  h  fides ,  sont  dus,  les  compagnons  sont  les 
membres  d'une  même  famille,  des  pairs,  des  égaux,  qui  se  doivent 
protection,  aide  et  conseils  Mais  ne  fut-ce  là  qu'une  apparition 
éphémère  ?  Le  compagnonnage  s'est-il  évanoui  devant  le  régime 
féodal,  comme  une  vapeur  légère  au  lever  du  soleil?  J'arrive 
ainsi  à  la  question  soulevée  au  début  de  ce  mémoire. 


DEUXIÈME  PARTIE 
Chapitre  L''.  —  les  éléments  constitutifs  de  la 

PUISSANCE   seigneuriale   EN    DEHORS    DU    FIEF. 

Je  veux  rechercher,  dans  cette  seconde  partie,  si  le  lien  person- 
nel, le  lien  familial,  dont  je  viens  de  retracer  l'histoire,  cessa 
d'être  la  base  principale  des  relations  politiques,  s'il  fit  place  dès 
le  ix'^  siècle  au  lien  fondé  sur  la  concession  d'une  terre ,  conces- 
sion par  laquelle  le  seigneur  se  serait  acquitté  de  ses  obligations 
et  dont  le  retrait  toujours  possible  aurait  retenu  le  fidèle  dans 
le  devoir. 

Ailleurs  déjà  je  crois  avoir  fourni  la  preuve  du  rôle  immense 


note  2).  Ecarter  ces  textes  n'aurait  pas  même  suffi.  Il  eût  fallu  prouver  que  le 
compagnonnage  est  inconciliable  avec  les  autres  documents  de  l'époque.  Cette 
preuve  n'a  pas  été  tentée,  par  l'excellente  raison  qu'elle  ne  pouvait  aboutir-. 

I.  Voyez  les  textes  que  j'ai  cités,  Origines  de  l'ancienne  France,  p.  231,  et 
aussi  les  pages  224  et  suiv.  du  bon  livre  de  M.  Emile  Bourgeois,  Le  Capihilaire 
de  Kicrsy-sur-Oisc  (1885). 


LE   COMPAGNONNAGE    DANS    LES   CHANSONS   DE    GESTE  1 5  I 

que,  contrairement  à  l'opinion  commune,  le  lien  personnel  a 
joué  dans  la  constitution  de  la  justice,  aux  x'=  et  xi"'  siècles  ^ 
Interrogeons  les  chansons  de  geste  pour  apprendre  si  un  rôle 
analogue  n'a  pas  continué  à  lui  appartenir,  à  la  même  époque, 
dans  l'ensemble  des  relations  sociales. 


Chapitre  IL  —  le  lien  personnel.  —  la  parenté. 

Le  seigneur  féodal,  quand  il  est  puissant,  a  des  vassaux  mili- 
taires nombreux  qui  détiennent  des  terres  concédées  par  lui,  des 
fiefs,  de  même  qu'il  a  des  sujets  de  toute  catégorie  qui  lui  doivent 
des  redevances  et  des  services  de  corps,  à  raison  de  l'occupation  du 
sol.  Mais  ces  diverses  classes  de  personnes,  si  elles  sont  ses  hommes, 
tenus  à  des  services  définis,  sont  aussi  ses  fidèles,  c'est-cà-dire  des 
membres,  à  des  titres  divers,  de  safamilia,  de  sa  famille  étendue, 
placés  dans  saf^i.  Tous  ils  lui  doivent  un  serment  de  fidélité  qui 
les  lie  personnellement  à  lui.  Quand  dans  nos  chansons  de  geste 
un  seigneur  prend  possession  d'un  domaine ,  il  reçoit  le  serment 
de  fidélité  de  tous  les  hommes  qui  l'habitent  ou  en  dépendent, 
tenanciers ,  bourgeois  ou  chevaliers  : 

«  Si  li  ont  fait  homaige  et  féauté 
Cil  dou  païs  volen tiers  et  de  gré  : 
Et  haut  et  bas  devindrent  si  privé.  »  ^ 

Ce  n'est  pas  tout.  Si  l'on  veut  éprouver  la  véritable  nature  des 
rapports  féodaux,  il  faut  se  demander  ce  qui  fait,  aux  x^  et 
xi^  siècles,  la  force,  la  puissance  du  seigneur  féodal.  Seraient-ce 
les  fiefs  qu'il  a  concédés  ?  Nullement.  C'est  avant  tout  sa  parenté. 
C'est  dans  elle,  dans  le  pavage,  dans  une  parenté  nombreuse, 
robuste  et  vaillante,  qu'elle  réside.  Le  fief  n'off'rait  ni  au  seigneur 
ni  au  vassal  sécurité  suffisante.  Le  premier  pouvait  être  aban- 


1.  Origines  âcV  ancienne  France,  Livre  II,  chap.  7-13. 

2.  Girard  de  Vianc,  éd.  Tarbé,  p.  43. 


152  J.  FLACH 

donné  de  tous  ses  vassaux  %  sous  prétexte  d'un  service  exces- 
sif %  le  second  dépossédé  de  son  vivant  ou  à  sa  mort  par  un  abus 
de  pouvoir  du  seigneur  5 . 

Des  rapports  plus  fixes  et  plus  stables  étaient  produits  par  la 
parenté.  Une  solidarité  étroite  d'intérêt  et  d'honneur  unit  tous 
les  membres  d'une  même  famille.  Dans  Ogier  le  Danois,  la  nom- 
breuse parenté  d'Ogier  s'interpose  entre  Charlemagne  et  lui  K 
Dans  la  chanson  de  Roland,  tous  les  parents  de  Ganelon  prennent 
sa  défense  et  trente  d'entre  eux  partagent  sa  mort  quand  Pinabel 
est  vaincu.  Dans  Girard  de  Viane,  nous  assistons  à  la  prise  d'armes 
de  tout  un  vaste  lignage  pour  venger  l'honneur  d'un  des  siens  : 

«  Quant  ensamble  iert  la  riche  parentés, 
X  L.  M.  seront  tuit  adoubé.  » 

(Gir.  de  Viane,  p.  105  5.) 

Je  multiplierais  les  preuves  si  chacun  ne  savait  que  c'est  l'his- 
toire des  fltmilles,  des  gestes,  et  non  l'histoire  des  seigneuries  que 
chantent  nos  trouvères. 


1.  Les  exemples  en  sont  nombreux.  J'en  cite  un  : 

«  Karles  estoit  à  Aiz  plains  de  duel  et  de  rage, 
Quar  tuit  li  sont  failli  et  privé  et  sauvage  ; 
Mandez  avoit  ses  homes... 
XIIII  rois  poissanz  dont  avoit  seignorage  : 
Chascuns  l'ot  desfié  et  rendu  son  homage.  » 

{Chanson  des  Saisnes,  I,  p.  64). 

2.  «  Poi  aime  son  seignor... 

Qui  par  fause  achoison  de  lui  servir  se  part.  » 

(Ihid.,  I,  p.  33). 

3 .  Tel  est  le  point  de  départ  de  plusieurs  de  nos  chansons  de  Geste ,  Raoul 
de  Cambrai,  Aiol,  etc.  Voyez  aussi  les  offres  faites  à  Guillaume  d'Orange  et 
qu'il  repousse.  {Charroi  de  Nîmes,  éd.  Jonckbloet,  p.  81  suiv.) 

4.  Chevalerie  Ogier,  éd.  Barrois,  v.  9530  suiv.,  9560  suiv..  9586,  9590  suiv., 
9680,  etc. 

5.  Cf.  Chanson  des  Saisnes,  II,  p.  49-50  : 

«  Se  je  et  mes  lignages  et  mes  granz  parentez 
Estoient  avec  moi.  et  cil  c'ont  amenez, 
Plus  de.  L.  M.  seriens  d'adobez.  » 


LE   COMPAGNONNAGE   DANS    LES   CHANSONS    DE   GESTE         I53 


Chapitre  III.  —  le  compagnonnage  naturel. 

Le  seigneur  féodal  reste,  nous  l'avons  vu,  un  chef  de  flunille 
ou  de  clan'.  Il  a  comme  alliés  naturels,  comme  «  charnels 
amis  -  » ,  les  autres  seigneurs  de  sa  parenté,  il  a  sous  son  autorité 
directe  non  seulement  ses  fils,  mais  des  collatéraux,  frères  ou 
neveux  ou  parents  plus  éloignés.  Cette  autorité,  il  la  doit  parfois 
à  sa  seule  valeur  personnelle,  i\  son  courage,  à  son  audace,  à  sa 
force  musculaire.  Guillaume  d'Orange  s'impose  comme  chef  à 
ses  frères,  quoiqu'il  ne  soit  pas  l'aîné  et  que  leur  père  vive 
encore  :  «  Par  mon  chef,  dit-il,  fussiez-vous  cent  chevaliers,  tous 
fils  d'Aimeri,  je  serai  partout  votre  chef:  c'est  moi  qui  vous 
guiderai  et  qui  vous  donnerai  châteaux  et  villes  et  riches 
fiefs  ^.  » 

Il  se  forme  ainsi  au  sein  de  la  famille  des  groupes  naturels  que 
nous  pouvons  comparer  au  compagnonnage  primitit  des  Ger- 
mains. Les  quatre  fils  Aymon  en  sont  le  type  parfliit.  Ils  se  sou- 
tiennent, ils  s'appartiennent  à  la  vie  et  à  la  mort  : 

«  Ançois  somes  tuit  frère,  près  nos  apertenon, 

mult  nos  entr'amion.  « 

(Ren.  de  Montauban,  p,  179-180,  éd.  Michelant.) 

Quand  l'un  d'eux  est  blessé,  en  apparence  mortellement ,  par 
Girard  de  Valcormont,  celui-ci  s'écrie  : 

1.  Orderic  Vital,  pour  tracer  le  portrait  d'un  puissant  seigneur,  s'exprime 
ainsi  :  «  Hic  nimirum  in  saeculo  miles  fuerat  magnae  sublimitatis,  hostibus  terri- 
bilis  et  amicis  fidelis.  Filios  et  Jratres  multosqne  nepotes  in  aiiiiis  patentes  hahiit, 
hostihusqiu'  vicinis  seu.  longe  positis  valde  féroces.  »  (Hist.  eccîes.,  liv.  III,  cap.  2,  éd. 
Le  Prévost,  t.  II,  p.  15.) 

2.  Ren.  de  Montauban,  p.  367,  et  passini. 

3.  Premières  armes  de  Guillautne  (Jonckbioet ,  Guillaume  d'Orange,  t.  III, 
p.  30).  —  Orderic  Vital  nous  apprend  de  même  que  Guillaume,  le  second  fils 
de  Giroie,  fut  le  chef  de  ses  six  frères  :  «  Willermus  in  ordine  nativitatis  secun- 
dus  diu  vixit,  omnique  vita  sua  cunctis  fratribus  suis  imperavlt  »  {Histoire 
eccksiast.,  liv.  III,  éd.  Le  Prévost,  t.  II,  p.  26). 


154  J-  ï'LACH 

«  Or  sont  dcscoinpaignié  li  IIII  fil  Aymon.  » 

(Rcn.  de  Montauhan,  p.  189,  v.  14.) 

Ils  reconnaissent  l'un  d'entre  eux  pour  chef.  Ce  n'est  pas  l'aîné, 
Alart,  c'est  Renaud,  le  plus  brave.  Il  devient  leur  seigneur,  leur 
sire  : 

«  Vos  estes  nostre  sire  et  nostre  confanon.  » 

(p.  180,  V,  2.) 

«  Tant  com  Renaus  vivra,  tant  gariromes  nos , 
Mais  puisqu'il  sera  mors,  jà  n'en  eschaperon.  » 

(p.  184,  V.  28-29.) 

Ils  s'offrent  à  mourir  pour  lui  : 

«  N'ert  mie  grant  damage,  se  nos  III  i  moron. 
Et  VOS  en  ires,  sire,  broçant  a  esporon.  » 

(p,  193,  V.  29-30.) 

Mais  le  dévouement,  la  foi,  est  réciproque,  Renaud  répond  : 

«  U  nos  i  garrons  tuit,  u  nos  tuit  i  morron. 
Jà  nus  ne  faudra  l'autre,  tant  comme  nos  vivons.  » 

(p.  194,  V.  4-5.) 

Chapitre  IV.  —  la  maisnie. 

Les  parents,  groupés  autour  d'un  chef,  forment  le  noyau  d'un 
compagnonnage  bien  plus  étendu ,  dont  l'importance  ne  me 
semble  pas  avoir  été  mise  en  suffisant  relief  par  les  historiens,  la 
maisnie,  la  maison  du  seigneur,  son  corps  d'élite,  le  centre  de 
résistance  de  son  armée,  son  meilleur  conseil,  son  entourage  de 
chaque  jour.  La  maisnie  se  complète,  en  dehors  de  la  famille, 
par  les  fils  des  vassaux  ou  des  alliés  les  plus  fidèles.  Ils  sont 
nourris ,  élevés ,  instruits  au  métier  des  armes ,  avec  les  fils ,  les 
neveux,  les  autres  parents.  Arrivés  à  l'âge  d'homme  ils  sont, 
comme  eux,  armés  chevaliers  par  le  seigneur. 

Comment  ne  pas  reconnaître  ici  l'ancienne  adoption  germa- 
nique, l'entrée  dans  la  famille,  l'entrée  dans  le  compagnonnage  ? 


LE   COMPAGNONNAGE   DANS   LES   CHANSONS   DE   GESTE         I55 

Il  naît,  en  effet,  une  sorte  de  parenté  entre  le  7îourri  et  le  sei- 
gneur qui  l'a  élevé,  entre  Vadoubé  et  le  seigneur  qui  lui  a  donné 
les  armes  ^  Elever  un  enfant  c'est  prendre  la  place  du  pèrc^, 
l'armer  chevalier  c'est  se  porter  garant ,  pour  la  vie ,  de  sa  bra- 
voure et  de  son  aptitude  à  manier  la  lance  et  à  diriger  un  cheval. 
Il  n'est  plus  d'autorité  publique  pour  juger  de  cette  aptitude  : 
le  seigneur  nourricier  d'ordinaire  en  décide.  Au  nouvel  adoubé 
à  se  montrer  digne  de  la  confiance  mise  en  lui,  capable  de  se 
servir  de  l'armement  qu'il  a  reçu  :  il  lance  son  cheval  au  galop, 
il  frappe  la  quintaine,  ou,  si  l'on  est  devant  l'ennemi,  il  pro- 
voque un  adversaire.  L'approbation  publique  suit,  elle  ne  pré- 
cède plus  : 

«  Dist  l'uns  a  l'autre  :  «  Ci  a  boin  chevalier  '  !  » 

Nourriture  et  adoubement  engendrent  ainsi  une  affection  et  une 
fidélité  toutes  familiales  : 

«  Si  seront  à  ma  cort  ses  II  enfans  nourri  ; 
Chevaliers  les  ferai,  si  seront  mi  ami.  » 

{Renaus  de  Montauban,  p.  383,  v.  13-14.) 

«  Chevalier  les  fera,  seront  de  sa  maisnie.   » 
(Ibid.,  p.  384,  V.  7.) 


1.  Ceci  n'a  pas  échappé  à  Lacurne  de  Sainte-Palaye.  «  Je  crois  avoir  entrevu, 
dit-il,  que  ceux  qui  avoient  conféré  la  chevalerie  étoient  regardés  comme  autant 
de  pères  de  famille  ;  les  conseillers  ou  assistants  comme  les  parrains  des  nou- 
veaux chevaliers  et  ceux-ci  comme  les  enfants  d'un  même  père  »  {Mémoires  sur 
l'ancienne  chevalerie,  3e  partie,  p.  226,  Paris,  1759). 

2.  M.  Sumner  Maine  a  fort  bien  montré  pour  l'Irlande  comment  \q  fosterage 
y  produisait  une  parenté  fictive  entre  l'enfant  et  le  père  nourricier  (Institutions 
primitives,  p.  298).  —  Dans  les  Saga,  les  frères  nourriciers  furent  assimilés  aux 
frères  jurés  par  le  sang  (svarahrôdir)  et  finirent  même  par  leur  donner  leur 
nom  (fôstbrôdir).  Cf.  Pappenheim,  op.  cit.,  p.  36,  note  3. 

3.  Girard  de  Viane,  p.  22.  De  même  Raoul  de  Cambrai  : 

«  Dient  François  :  «  Ci  a  molt  bel  enfant!  » 

(v.  515,  éd.  Meyer  et  Longnon.) 
«  Dist  l'uns  a  l'autre  :  «  Cis  est  molt  bel  armez  ;  »    t>J 

(v.  591.) 


156  J.   FLACH 

Les  nourris  reviennent  sans  cesse  dans  nos  chansons.  C'est  sur  eux 
que  le  seigneur  compte  avant  tout  et  toujours  : 

«  Sa  mesnie  apela  où  mielz  se  pot  fier.  » 

(Rcn.  de  Montauhan,  p.  35e,  v.  30.) 

«  O  lui  troi  cent  de  chevaliers  hardis 

Nés  de  sa  terre  que  il  avoit  norris  » 

(Garin  Je  Loherain,  éd.  Paulin  Paris,  I,  p,  38.) 

«  En  courant  vienent  cil  que  il  ot  norris, 
Lor  droit  seignor  ne  volent  pas  guerpir.   « 

(Ibid.,  p.  39.) 

«  C'est  du  côté  de  Girart  que  se  trouvaient  les  plus  hardis  : 
C'était  sa  mesnie,  ceux  qu'il  avait  nourris.  » 
(Girard  de  RoussiJJon,  tr.  Paul  Meyer,  §  320,  p.  159.) 

«  Quel  deuil  pour  les  mesnies  de  Charles  et  de  Girart,  qui 
s'étaient  engagées  par  serment  à  combattre  jusqu'à  la  mort.  » 

{Ihid.,  §  390,  p.  191.) 

«  A  sa  maisnie  comença  à  tenchier  : 
«  Malvaise  gent,  dist  Turpin  li  guerrier, 
Norris  vos  ai  et  tenu  forment  cier  : 
Par  saint  Rémi  !  mult  l'ai  mal  emploie  !  » 

(Chevalerie  Ogier,  éd.  Barrois,  v.  9320  suiv.) 

«  ...se  conbat  à  petit  de  maisnié, 
N'avoit  od  lui  que  cinq  cens  chevaliers; 
Cil  sont  si  home,  ne  l'osèrent  laissier.   « 

(Ibid.,  V.  5375  suiv.) 

L'affection,  ici  aussi,  est  réciproque.  Si  la  dernière  pensée  de 
Roland  est  pour  son  seigneur  qui  l'a  nourri  : 

«  De  plusurs  choses  à  remembrer  li  prist  : 
De  dulce  France,  des  humes  de  sun  lign, 
De  Carlemagne,  sun  seignur,  ki  l'nurrit.   » 
(^Chanson  de  Roland,  éd.  Gauthier,  v.  2377  suiv.) 


LE  COMPAGNONNAGE   DANS   LES   CHANSONS   DE    GESTE         157 

Charlemagnc,  à  son  tour,  voudrait  ne  pas  survivre  à  sa  maisnie  : 

«  Si  grant  docl  ai  que  ne  vuldreie  vivre, 
De  ma  maisniée  ki  pur  mei  est  ocise.  » 

(Chanson  de  Roland,  v,  2936-2937.) 

Des  libéralités  incessantes  entretiennent,  avivent  le  dévouement 
de  la  maisnie.  Etre  libéraf  est  la  maîtresse  vertu  du  seigneur 
féodal  : 


iD'- 


«  Donez  l'or  et  l'argent  et  le  vair  et  le  gris, 
Qar  doner  est  la  rien  qi  plus  monte  à  haut  pris.  » 
ÇCh.  des  Saisnes,  éd.  Fr.  Michel,  I,  p.  86.) 

Le  seigneur  nourrit  sa  maisnie,  il  l'équipe,  lui  distribue  armes, 
vêtements  et  fourrures,  palefrois  et  destriers,  or  et  argent'.  Ce 
n'est  souvent  qu'après  de  très  longs  services  que  le  fidèle  de  la 
maisnie  est  pourvu  d'un  fief.  Guillaume  d'Orange  a  vieilli  au 
service  de  l'empereur  Louis,  comme  son  compagnon  le  plus 
dévoué  : 

«  Tant  t'ai  servi  que  j'ai  chenu  le  chief.  » 

(Charroi  de  Nîmes,  éd.  Jonckblœt,  v.  254.) 

lui  dit-il,  et  Louis  le  reconnaît  : 

«  Gardé  m'avez  et  servd  par  amor 

Plus  que  nus  homs  qui  soit  dedenz  ma  cort.  » 

(Ibid.,  V.  307-308.)   • 

Pourtant  il  n'a  obtenu  encore  nulle  concession  de  terre.  Il  le 
reproche  à  Louis  : 

«  De  cel  servise  ne  vos  membre-il  prou. 
Quant  vos  sanz  moi  des  terres  fêtes  don.  » 

(^Ibid.,  V.  202-203.) 

I.  Voyez,  par  exemple,  Ch.  des  Saisnes,  II,  p.  37.  Ogier,  v.  10601,  suiv., 
V.  10615.  ^iol,  p.  108.  Couronn.  Louis,  p.  103,  et  le  passage  à'Aspmnont  cité 
infrà,  p.  160. 


158  J.  FLACH 

L'empereur  lui  répond  qu'il  est  loin  d'être  le  seul  : 

«  Encor  ai-ge  LX  de  vos  pers 

A  qui  ge  n'ai  né  promis  né  doné.  » 

(^Charroi  de  Nîmes,  v.  281-282.) 

Pour  prendre  part  aux  largesses  en  servant  un  seigneur  géné- 
reux et  puissant,  pour  obtenir,  en  guise  de  récompense  finale, 
des  terres,  se  présentent  sans  cesse  des  recrues  nouvelles.  Le 
seigneur  lui-même  en  sollicite  et  en  attire  quand  il  a  besoin 
d'hommes  ;  il  leur  offre  deniers  et  chevaux  : 

«  Tuit  cil  qui  servent  as  povres  seignorez 
Viegnent  a  mei  :  ge  lor  dorrai  assez, 
Or  et  argent  et  deniers  moneez. 
Destriers  d'Espaigne  et  granz  muls  sej ornez.  » 

(Cour.  Louis,  éd.  Langlois,  p.  103.) 

Il  leur  offre  surtout  de  les  armer  chevaliers  %  et  défend  même 
à  ses  vassaux  de  lui  faire  concurrence  en  cela  : 

«  Ne  se  penst  jà  nus  bons  itel  pensée 
Que  chevalier  i  face  en  sa  contrée; 
Veigne  à  la  cort  quant  ele  iert  asenblée 
Chascuns  aura  et  cheval  et  espée 
Et  bon  haubert  et  ventaille  fermée 
Et  bonne  robe  de  soie  gironnée  ; 
Se  il  tant  fait  qu'il  viengne  à  l'asenblée 
Chevaliers  iert  tantost,  se  lui  agrée.  » 
(Aspremont,  éd.  Gauthier  et  Guessard,  p.  3,  v.  19  suiv.) 

Les  nouveaux  venus  commencent  par  faire  hommage.  C'est 
l'ancien  mundium  qui  vit  toujours,  c'est  la  primitive  recomman- 
dation qui  les  fait  entrer  dans  la  fltmille ,  dans  la  maison  du  sei- 

I.  «  Et  ki  armes  vora,  je  l'en  donnai  asses.  » 

(Ren.  de  Montauban,  p.  138,  v.  25.) 
«  S'o  moi  s'en  vienent... 
...  si  seront  adoubé.  » 

(Charroi  de  Nîmes,  v.  652,  657.) 


LE   COMPAGNONNAGE  DANS   LES    CHANSONS   DE   GESTE  159 

gneur.  Remarquez,  en  effet,  qu'il  n'y  a  pas  ombre  de  conces- 
sion de  fief.  Girard  de  Viane  et  son  frère  Renier  arrivent  à  la  cour 
de  Charlemagne.  Ils  veulent  s'engager  à  son  service  : 

«  Vos  servirons  volentiers  bonemant, 
I  an  ou  II.  ferons  vostre  commant, 
Et  s'il  vous  plait  III.  ou  IIII.  en  avant, 
Por  conquester  onor  et  garnemant.  » 

(Girard  de  Viane,  p.  19.) 

Charlemagne ,  sur  le  conseil  de  Gautier  l'Alemant ,  consent  à 
les  retenir  auprès  de  lui,  et  aussitôt  ils  lui  font  hommage  : 

«  Et  dist  li  Rois  :  «  Or  viegnent  donc  avant. 

Et  deviegnent  mi  home  !  » 
Li  damoisel  firent  molt  à  prisier  : 
Devant  le  Roi  se  vont  enjenoilier 
Font  li  homaige  voiant  maint  chevalier.   » 

(Jbid.,  p.  20.) 

L'adoubement  suit  pour  l'un,  est  ajourné  pour  l'autre  : 

«  Premièrement  adouberai  Rainier  : 
Et  de  Girars  ferai  mon  escuier, 
Armes  aura,  s'il  me  sert  volentiers.  » 
Chemise  et  braies  on  aporte  à  Rainier,  etc.   « 

(Jhid.,  p.  21.) 

Quelquefois  l'inverse  se  produit.  Un  fils  de  roi,  au  moment  où 
il  a  été  adoubé,  demande  à  un  vassal  éprouvé  de  son  père  d'entrer 
dans  sa  maisnie.  Tel  Louis  s'adressant  au  duc  Naismes  : 

«  De  ma  maisnie  soies,  je  vous  em  pri.  « 

(Ogier,  V.  7325.) 

Il  y  a  donc  dans  la  maisnie  des  classes,  des  catégories  nom- 
breuses de  personnes.  Il  y  a  des  degrés  comme  dans  le  comitat 
ancien.  Au  premier  rang  les  parents  les  plus  proches  et  les  com- 
pagnons les  plus  fidèles,  puis  les  nourris,  les  adoubés,  les  servi- 
teurs qui  attendent  l'aboubement.  Suivant  leur  importance  sociale, 


r6o  J.  FLACH 

ils  sont  hommes  de  haut  parage,  .chevaliers,  bacheliers,  damoi- 
seaux, écuyers.  La  rémunération  varie  à  proportion  du  rang^  : 

«  Les  dras  de  soie  de  paile  Alexandrin, 
Les  bons  henas  et  les  copes  d'or  fin, 
Les  biax  ostors,  les  faucons  montardin. 
Tel  avoir  done  Karles  li  fix  Pépin 
As  gcntis  homes  qui  sunt  de  riche  lin. 
Les  palefroiz,  les  chevax,  les  deniers, 
Ce  done  Karle  as  poures  chevaliers  ; 
Le  vair,  le  gris  et  les  corans  destriers. 
Les  sors  faucons,  les  muez  esperviers, 
Ce  done  Karle  as  bacheliers  Icgiers, 
As  damoisiaus,  as  vilains  sodoiers.  » 

{Ch.  d'Aspremont,  p.  2,  v.  71  suiv.) 

Le  maisnie  s'étend  même,  on  le  voit,  jusqu'aux  soudoyer  s , 
jusqu'aux  mercenaires,  troupes  souvent  nombreuses  que  les 
seigneurs  féodaux  entretenaient  et  qu'ils  Élisaient  venir  de  pays 
étrangers  2  : 

«  Si  mandes  par  la  vile  les  vallans  chevaliers 
Et  des  estranges  tieres  mandes  les  sodoiers.  » 
(Ren.  de  Montauhan,  p.  14T,  v.  6-7.) 

Cette  circonstance  ne  doit  pas  trop  surprendre,  car  chevaliers 
et  damoiseaux  s'engageaient,  eux  aussi,  comme  soudoyers  : 

«  Fouque  s'est  renforcé  de  mille  chevaliers,  et  Fouchier  de 
quatre  cents  damoiseaux  légers,  pris  les  uns  et  les  autres  comme 
soudoyers.  » 

{Gir.  de  Roussillon,  §  127,  p.  69.) 

1 .  Comme  chez  les  Germains,  c'est  souvent  le  partage  du  butin  :  «  Girart  et 
les  siens  prennent  le  butin.  Il  en  donna  à  ses  hommes  autant  qu'il  le  devait, 
de  telle  sorte  que  depuis  lors  aucun  d'eux  ne  lui  manqua  au  moment  critique.  » 
(Gir.  de  RonssUhn,  §  91,  p.  44.)  «  Seigneurs  je  vous  ai  toujours  nourris.  Je  vous 
ai  enrichis  de  tout  mon  bien.  Vous  avez  pris  pour  moi  maint  palais  dont  je 
vous  ai  distribué  les  richesses.  »  (Ilnd.,  p.  159-160.) 

2.  «  Girart  a  une  mesnie  bonne  et  nombreuse  de  soudoyers  bavarois  et  alle- 
mands. »  (Girard  de  Roussillon,  trad.  P.  Meyer,  §  470,  p.  219-220.) 


LE   COMPAGNONNAGE   DANS   LES   CHANSONS   DE    GESTE         l6l 

Et,  de  plus,  les  soudoyers  étaient  liés  par  un  serment  de  fidélité  : 

«  Li  saudoier  Aiol  l'ont  esgardé 
Cui  il  avoit  l'avoir  abandoné, 
Et  dist  li  uns  à  l'autre  :  .... 
«  Et  ja  li  somes  nous  sor  sains  juré 
Que  ja  ne  li  faurons  en  notre  aé.  » 
{Aiol,  éd.  Normand  et  Raynaud,  p.  129-130.) 

Quand  Auberi  le  Bourgoing  s'offre  comme  soudoyer  au  comte 
de  Flandre  Baudoin,  il  se  déclare  prêt  à  devenir  son  homme,  à  se 
recommander  à  lui  : 

«  Or  sui  venus  ci  a  vos  por  garant 
Je  et  mes  nies  serons  en  vo  comant.  » 

{Auberi,  éd.  Tobler,  p.  23,  v.  31-32.) 

A  vrai  dire,  la  solde,  plus  ou  moins  déguisée,  se  retrouve  à 
chaque  pas.  Elle  est  plus  fréquente  que  la  concession  de  terre, 
elle  la  remplace  ou  s'y  joint  ;  parfois  elle  lui  est  préférée. 

Telle  que  je  l'ai  décrite  et  même  abstraction  faite  des  merce- 
naires proprement  dits,  la  maisnie  pouvait  comprendre  des 
miniers  d'hommes  : 

«  Je  verrai  la  mesnie  qu'aura  Fouchier  :  il  peut,  dit-il,  mener 
contre  moi  mille  chevaliers,  et  sa  terre  n'a  pas  mille  pas.  » 

{Girard  de  Roussillon,  trad.  P.  Meyer,  §  127,  p.  68.) 

«  Vous  me  devez  servir  en  France  a  .IIII.  rois, 
Chascun  doit  de  mainie  .M.  chevaliers  avoir.  » 

{Ren.  de  Montauban,  p.  262.) 

C'étaient  des  combattants  toujours  prêts  à  marcher,  qu'il 
n'était  pas  besoin  de  semondre  au  loin  par  brefs  et  messagers  ', 

I .  «Ne  la  grant  guerre  ne  m'estoit  or  mandée  ; 

Ne  n'ai  o  moi  fors  mesnie  privée  !  » 

(Aîiberi  h  Bourgoing,  éd.  Tarbé,  p.  9.) 
«  Charles  se  rendait  à  Roussillon  avec  sa  mesnie  privée.  Il  n'avait  pas  con- 
voqué son  ost,  et  pourtant  sa  chevauchée  n'était  pas  si  petite.   »  (Gzr.  de 
Roussillon,  §  448,  p.  210.) 

MÉLANGES.  H 


l62  J.   FLACH 

dont  le  service  ne  se  restreignait  pas  à  quarante  jours  ou  deux 
mois  comme  pour  beaucoup  de  vassaux.  —  C'étaient,  en  outre, 
des  conseillers  toujours  présents.  —  Le  seigneur  tenait  avec  les 
plus  importants  d'entre  eux,  «  les  meilleurs  de  ses  hommes  %  » 
son  conseil  et  ses  plaids  ordinaires.  Dans  les  affaires  seulement 
d'une  gravité  extrême  ou  à  certaines  époques  déterminées  de 
l'année,  à  Pâques  ou  à  la  Pentecôte  ^,  ce  conseil  s'accroissait,  en 
cour  plénière  ou  proclamée,  des  vassaux  résidant  sur  les  fiefs.  — 
C'étaient  des  servants  de  tout  ordre,  sénéchaux,  échansons,  porte- 
mets  :  Rainier,  quoique  chevalier  et  conseiller  de  la  chambre  de 
Charlemagne,  et  son  frère  Girard  de  Viane  s'acquittent  de 
pareils  offices  K  —  Ils  maintenaient  l'ordre  dans  le  palais. 
Charlemagne  s'adresse  en  ces  termes  à  sa  maisnie  : 

«  Prenés  le  moi  (un  délinquant),  ma  mainie  privée. 
Se  vos  ne  l'faites ,  vos  fois  avés  faussée  ! 
Mar  s'en  ira  par  nule  trestornée. 
Qui  ma  cort  a  honie  !  « 

{Girard  de  Viane,  p.  63.) 

Ils  publiaient  les  ordres  du  seigneur  : 

«  Par  sa  maisnie  a  fait  un  ban  huchier.  » 

(Cour.  Louis,  p.  70,  v.  1503.) 

Ils  étaient  enfin  ses  compagnons  de  chasse,  de  chevauchée,  de 
plaisir  : 

«  Girart  gorge  son  faucon  ;  autour  de  lui  un  millier  d'hommes 
de  sa  mesnie,  vêtus  de  hoquetons  bordés  d'orfroie  et  de  jupons 
de  soie  vermeille.  » 

{Girard  de  Rouss.,  §  48.)  * 

Entre  eux,  ils  se  devaient  une  assistance  et  une  affection  fra- 
ternelles : 

1.  Girard  de  Roussilîon,  §  259,  §  261,  §  265,  etc. 

2.  Ibid.,$2'ii,S  35. 

3.  Girard  de  Viane,  p-  25. 

4.  Adde,  ibid.,  $  268,  etc. 


Le  compagnonnage  dans  les  chansons  de  geste      163 

«  Damoiseaux  de  ma  mesnie,  aimez-vous  mutuellement.  » 

(Girard  de  Rouss.,  §  307.) 

Le  terme  ancien  de  compagnon  '  s'est  conservé. 

«  Bien  sont  d'une  maisnie  jusqu'à.  M.  compaignon.  » 

(C/;.  des  Saisnes,  I,  p.  141.) 

«  Ses  veront  mes  maisnies  et  mes  compainges.   » 

{Aiol,  p.  189,  V.  6504.) 

Il  a  seulement,  par  l'usage,  perdu  de  sa  rigueur.  Il  est  rem- 
placé souvent  par  les  mots  équivalents  ou  plus  vagues  de  pair  2, 
privé,  dru  5,  ami  juré  et  pkvi,  accidentellement '^  par  un  terme 
déformé  (abhaicJj)  paraissant  venir  du  moè  ainbactus  dont  César 
se  sert  pour  désigner  les  clients  et  les  compagnons  gaulois. 

La  maisnie  est  loin  d'être  la  seule  forme  de  compagnonnage 
qui  subsiste  vivace  à  côté  du  fief.  Il  en  est  de  plus  larges,  il  en  est 
de  plus  étroites,  de  plus  éphémères  et  de  plus  durables. 

Chapitre  V.  —  le  compagnonnage  d'aventure. 

Un  guerrier  audacieux  qui  veut  entreprendre  une  expédition, 
une  conquête,  groupe  autour  de  lui  des  milliers  de  compagnons 
qui  lui  engagent  leur  foi  et  leurs  services.  Ainsi  fait  Guillaume 
d'Orange  quand  il  veut  conquérir  l'Espagne  que  l'empereur 
Louis  lui  a  donnée  en  fief.  La  scène  est  pleine  de  mouvement 
et  de  vie  5. 

«  Seur  une  table  est  Guillaumes  montez, 
A  sa  voiz  clère  commença  à  crier  : 

1.  Cf.  Lex  Salica,  LXIII  (Cod.  6  et  5,  édit.  Hessels)  :  «  Si  quis  in  hoste  in 
conpanio  de  conpagenses  suos  hominem  occiderit...  in  triplo  conponat.  » 
Cod.  10  :  «  Si  quis  hominem  ingenuum  qui  lege  salica  vivit  in  hoste,  in  com- 
panio,  de  companiei  suorum  occiderit...  in  triplo  conponat.  » 

2.  D'où  l'expression  fréquente  :  «  pair  et  compagnon.  » 

3.  A  rapprocher  de  trustis. 

4.  Girard  de  Roussillon,  p.  138. 

5.  Charroi  de  Nîmes,  v,  636  suiv, 


164  J.   FLACH 

«  Entendez-moi  de  France  li  barnez... 
Ce  vueil-ge  dire  as  poures  bachelers, 
As  escuiers  qui  ont  dras  dépanez, 
S'o  moi  s'en  vienent  Espaigne  conquester 
Et  le  païs  m'aident  à  aquiter... 
Tant  lor  dorrai  deniers  et  argent  cler, 
Chasteaus  et  marches,  donjons  et  fermetez, 
Destriers  d'Espaigne,  si  seront  adoubé.  » 

Trente  mille  hommes  répondent  à  cet  appel  : 

«  Quant  cil  Toirent  si  sont  joiant  et  lié, 

A  haute  voiz  commencent  à  huichier  : 

«  Sire  Guillaume,  por  Deu  ne  vos  targiez  ! 

Qui  n'a  cheval  o  vos  ira  a  pié.  » 

Qui  donc  véist  les  poures  escuiers, 

Ensenble  o  els  les  poures  chevaliers  ! 

Vont  à  Guillaume  le  marchis  au  vis  fier. 

En  petit  d'eure  en  ot  trente  milliers, 

A  lor  pooirs  d'armes  apareilliez. 

Oui  tuit  en  ont  juré  et  afichié 

Ne  li  faudront  por  les  membres  tranchicr.   » 

D'autres  fois  c'est  la  bravoure  dont  un  chevalier  a  fait  preuve, 
le  renom  dont  il  jouit,  qui  le  fait  reconnaître  spontanément 
comme  chef  par  de  nombreux  compagnons.  Auberi  le  Bourgoing 
trouve  à  la  cour  de  Baudoin  de  Flandre  cent  chevaliers  français 
qui  vont  à  lui  et  lui  demandent  à  devenir  ses  hommes.  Comme 
il  allègue  qu'il  est  pauvre  et  n'a  rien  à  leur  donner,  ils  répondent  : 

«  Ne  prendons  pas  garde  à  la  poureté, 

Mais  au  grant  sens  et  a  la  grant  bonté, 

A  la  prouece  et  a  la  loiauté, 

S'estes  haus  home  et  de  grant  parenté... 

Recheves  nos  en  droite  loiauté. 

Et  nos  serons  vostre  home  et  vo(i)  juré 

Ne  vos  faurons  por  home  qui  soit  né(s).  » 


LE   COMPAGNONNAGE   DANS    LES   CHANSONS   DE   GESTE         165 

Auberi  consent.  Le  serment  est  prêté  : 

«  Auberis  a  si  saiiement  parlé 
Qu'il  li  ont  tuit  et  plevi  et  juré, 
Ne  li  fiiudront  ;  ensi  l'ont  créante.  » 

(Chanson  d' Auberi,  éd.  Tobler,  p.  27-28.) 

Dans  Macaire,  le  bûcheron  Varocher,  armé  chevalier  pour  ses 
exploits,  voit  accourir  mille  compagnons  prêts  à  le  servir  en  lui 
engageant  leur  foi  : 

«  Tel  mil  d'entre  eus  qui  vuelent  gaaingnier 

En  sa  compaigne  vont  à  lui  s'ajoster 

Et  si  li  jurent  l'aideront  sans  fauser. 

Et  Varochers  les  a  pris  volentiers, 

Dist  Varochers  :  «  Ne  le  vos  quier  celer, 

Cil  qui  venront  o  moi  à  guerroier 

Ja  del  gaaing  ne  lor  quier  un  denier; 

Mais  vos  estuet  estre  vaillant  et  fier. 

Que  en  tel  lieu  vos  vorrai  je  mener 

Où  troverons  tante  arme  et  tant  destrier 

Et  tant  avoir,  que  d'or  que  d'argent  cler. 

Plus  en  aurés  n'en  saurés  demander.  » 

(Macaire,  éd.  Guessard,  v.  2541,  suiv.) 


Chapitre  VI.  —  la  fraternité  fictive. 

Les  liens  créés  par  la  parenté,  par  la  niaisnie,  par  le  compa- 
gnonnage que  j'ai  appelé  «  d'aventure  »  se  renforcent,  soit  entre 
chef  et  compagnon,  soit  entre  compagnons  d'un  même  chef, 
par  des  pactes  d'une  énergie  croissante.  Les  mêmes  pactes  font 
naître  des  rapports  individuels  d'une  rare  étroitesse  entre  des 
hommes  jusque-là  étrangers  l'un  à  l'autre.  C'est  la  fraternité 
fictive  par  le  sang  qui  survit,  comme  a  survécu  le  comitatus 
dans  son  ensemble. 


l66  J.   FLACH 

§  I.  —  Formes  ci  stipulations. 

Dans  le  Roman  de  Lancelot  du  Lac,  trois  chevaliers  se  font 
saigner  ensemble  et  mêlent  leur  sang  pour  contracter  une  fra- 
ternité'. Ce  rite  n'était  plus  que  l'exception.  Avec  la  douceur 
plus  grande  des  mœurs  et  sous  l'influence  du  christianisme,  le 
serment  s'était  presque  seul  conservé. 

La  description  la  plus  complète  de  la  cérémonie  nous  est  four- 
nie, je  crois,  par  la  chanson  de  Girard  de  Viane.  Il  s'agit  du 
compagnonnage  fameux  de  Roland  et  d'Olivier,  qui  se  trou- 
vaient, au  moment  où  ils  le  .contractèrent,  dans  deux  camps 
ennemis.  Ils  parlent  à  tour  de  rôle.  Chacun  énumère  les  enga- 
gements qu'il  prend,  en  les  plaçant  sous  l'invocation  divine  : 

«  RoUant  parlât  au  corage  aduré  : 

—  Sire  Olivier,  ja  ne  vos  iert  celé. 
Je  vos  plevîs  la  moie  loialté 

Que  plus  vos  aim  que  home  qui  soit  né^ 
Fors  Karlemain  li  fort  Roi  coroné. 
Puisque  Deus  veut  que  soions  acordé, 
Jamais  n'arai  ne  chastel,  ne  cité. 
Ne  bosc,  ne  ville,  ne  tor,  ne  fermeté, 
Que  n'i  partiez, /o/  que  je  doi  à  Dé! 
Aude  panrai,  se  il  vos  vient  en  gré  ; 
Et  se  je  puis,  ains  IIII.  jors  passé. 
Aurez  au  Roi  et  pais  et  amisté. 
Et  s'il  ne  l'fait  tôt  à  ma  volante. 
Qu'il  ne  le  voille  otroier  ne  graer, 
O  vos  irai  léans  en  la  cité, 
Ne  li  faut  guerre  en  trestot  son  aé.  » 
Olivier  l'ot;  si  l'en  a  mercié. 
Andous  ses  mains  en  ient  vers  Dame  Dé, 

—  Glorious  Sire,  vos  soies  aoré  ! 

I.  Lacurne  de  Sainte-Palaye ,  Mémoires  sur  l'ancienne  chevalerie,  3^  partie, 
p.  227. 


LE    COMPAGNONNAGE    DANS    LES    CHANSONS    DE   GESTE  léy 

Que  vers  ccst  home  mavés  hué  acordé. 
Sire  Rollant,  ne  vos  soit  pas  celé, 
Je  vos  aim  plus  que  home  qui  soit  né. 
Ma  suer  vos  doing  volantiers  et  de  gré 
Par  tel  covant,  com  je  vos  ai  conté 
Que  vers  Karlon  soiens  bien  acordé.   » 

(Girard  de  Viane,  éd.  Tarbé,  p.  155.) 

Ces  engagements,  principaux  et  accessoires,  sont  ratifiés 
solennellement  par  une  accolade  et  un  serment  : 

«  Tôt  maintenant  ont  lor  chief  desarmé  ; 
Si  s'entrebaisent  par  bone  volenté  ; 
Puis  sont  assis  sur  la  verde  erbe  ou  pré  ' . 
Lors  fois  plevissent  en  bone  volenté, 
Et  compaignie  en  trestot  lor  aé.  » 

Çlbid.,  p.  155-156.) 

Si  Roland  et  Olivier  n'eussent  été  en  rase  campagne,  ils 
auraient  prêté  leur  serment  sur  des  reliques  ou  sur  les  livres 
saints.  Dans  Aiol,  le  roi  Louis  propose  au  héros  de  la  chanson 
deux  compagnons  -  : 

«  Or  serés  compaignon ,  vous  et  Jobert , 
Ylaires  ert  li  tiers  de  saint  Lambert  : 
L'autre  jor  m'  en  proierent  a  Saint-Marcel.  » 

{Aiol,  V.  4512  suiv.) 

Le  pacte  est  ainsi  conclu  : 

«  Si  se  sont  compaignie  devant  le  roi  ;   » 

1.  Même  attitude  d'Ami  et  d'Amile  : 

«  Or  sont  li  come  andui  assiz  sor  l'erbe 
Il  s'entrafient  compaingnie  nouvelle.  » 

(Amis  et  Amiks,  éd.  Hofmann,  v.  199-200.) 
N'y  aurait-il  pas  quelque  vague  et  lointaine  réminiscence  de  la  bande  de 
gazon  soulevée  du  sol  ?  Je  n'ose  insister. 

2.  Les  récents  (éditeurs  de  Aiol  les  ont  pris  à  tort  pour  des  écuyers  (Jntrod., 
p.  vu).  Chacun  des  compagnons  avait  son  écuyer.  {Aiol,  v.  4685-4686.) 


l68  J.  FLACH 

«  S  or  sain:{  se  sont  juré,  plevi  par  foi, 
Que  l'uns  ne  faura  Tautre  por  riens  qui  soit.  » 

{Aiol,  V.  4519  suiv.) 

Dans  la  chanson  de  Daurel  et  Béton,  le  serment  est  prêté 
sur  l'Evangile  : 

«  So  respont  lo  duc  Boves  :  «  Lo  sagrament  farom  » 

Fai  aportar  .j.  libre  on  Ihi  evangeli  son, 

Juran  si  companhia,  Ihi  bauzo  sus  el  mento.  » 

{Daurel  et  Béton,  éd.  P.  Meyer,  v.  26  suiv.) 

§  II.  —  Effets  quant  à  la  personne. 

D'une  façon  générale,  les  effets  du  pacte  de  compagnonnage, 
conclu  comme  nous  venons  de  le  voir,  sont  les  mêmes  que 
produisait  la  fraternité  Scandinave.  En  premier  lieu,  une  affection, 
une  assistance,  un  dévouement  jusqu'à  la  mort. 

Berron  et  Ogier  sont  compagnons.  La  conséquence  en  est 
clairement  déduite  : 

«  Conpains  estoit  Ogier  le  conbatant. 
Par  foi  plévie,  par  itel  convenant 
Ne  se  falront  dusquas  menhres  perdant.  » 

(Ogier,  V.  5422  suiv.) 

Berron  dit  à  Ogier  : 

«  Ne  vus  faurrai  por  morir  à  viltage  » 

{Ihid.,  V.  4990.) 

Ce  dévouement,  cette  affection  peuvent  s'accroître  encore;  le 
compagnon  peut  devenir  plus  complètement  un  frère.  Au  fort 
de  l'effroyable  mêlée  de  Roncevaux,  Roland  voit  son  compagnon 
Olivier  frapper  de  si  merveilleux  coups  qu'il  resserre  les  liens 
qui  les  attachent,  qu'il  l'adopte  en  frère 

«  Ço  dist  Rollanz  :  Or  vus  receif  jo  frère.  » 

(jCh.  de  Roland,  v.  1376.) 


LE   COMPAGNONNAGE    DANS   LES    CHANSONS    DE   GESTE         169 

Dorénavant  c'est  le  nom  qu'il  lui  donne  ou  qu'il  ajoute  à  son 
titre  de  compagnon  : 

«  Oliviers  frère  »  (v.  1395). 
«  Olivier,  cumpainz,  frère  »  (v.  1456). 

Dorénavant  telle  est  la  solidarité  entre  eux  que  l'un  ne  pourra 
plus  survivre  à  l'autre  : 

«  Ensemble  od  vus  ci  murrai,  cumpainz  frère.  » 

(laisse  clxiii.) 
«  Q_uant  tu  les  morz,  dulur  est  que  jo  vif.  » 

(v,  2030.) 

La  foi  des  compagnons  est  naturellement  exclusive  : 

«  Je  vos  aim  plus  que  home  qui  soit  né  » 

{Girard  de  Fiane,  p.  155.) 

répètent  Olivier  et  Roland.  Roland  excepte,  il  est  vrai,  son 
seigneur  Charlemagne,  mais  il  ajoute  qu'il  l'abandonnera  pour 
suivre  Olivier  s'il  ne  consent  pas  à  faire  la  paix.  Aucun  des  compa- 
gnons ne  devait  s'engager  dans  le  lien  d'un  compagnonnage  nou- 
veau sans  le  consentement  de  l'autre.  Dans  la  Chanson  d'Amis  et 
Amiles,  le  traître  Hardré  propose  sa  compagnie  à  Amile  : 

«  Compaing  serons,  sire,  se  l'otroiez.  » 

(v.  596.) 

Amile  répond  : 

«  ...de  folie  plaidiez. 
Mon  compaingnon  le  plevi  je  l'autrier 
Qu'a  compaingnie  n'aurai  home  soz  ciel.  » 

(v.  597  suiv.) 

En  réalité,  Ami  lui  avait  seulement  fait  promettre  de  ne  pas 
prendre  Hardré  pour  compagnon  : 

«  Mais  une  chose  voz  voil  je  bien  monstrer, 
Que  ne  preingniez  compaingnie  a  Hardré  » 

(v.  561-562.) 


170  J.   FLACH 

Une  règle  analogue  s'appliquait  au  mariage.  Je  montrerai 
ailleurs  les  rapports  étroits  qui  existent  entre  le  compagnonnage 
et  l'union  conjugale.  Je  puis  me  borner  à  remarquer  ici  que  le 
lien  créé  par  l'un  était  de  nature  à  nuire  à  l'autre.  Le  compagnon 
avait  donc  besoin  du  consentement  de  son  compagnon  pour 
se  marier.  Quand  le  pseudo-Amile  doit  épouser  Bellissant,  la 
fille  de  Charlemagne,  un  chevalier  énonce  ainsi  les  termes  du 
serment  de  fiançailles  de  Bellissant  : 

«  Vos  jurrerez... 

Que  vos  panrez  Amile  le  baron 

Au  loement  d'Ami  son  conpaignon 

Ne  antr'euls  doui  ne  metere^  tanson.  » 

(v.  183  I  suiv.) 

Par  contre,  le  compagnon  assure  à  son  compagnon  le  concours, 
l'assistance  de  ses  parents.  Berron  dit  à  Ogier  qu'il  lui  amènera 
de  ce  chef  vingt  mille  hommes  : 

«  Conpains,  ne  vos  cremés  : 
Od  vos  irai  et  mes  grans  parentés , 
A  vingt  milliers  seromes  bien  nonbrés; 
Ne  vos  falroie,  que  je  sui  vos  jurés.  » 

(Ogier ^  v.  4931  suiv.) 
Le  frère  de  Berron  doit,  à  ses  côtés,  soutenir  Ogier'.  Et,  en 
effet,  ils  meurent  ensemble  en  le  défendant  ^  C'est  un  acte  de 
loyauté  3 . 

Un  pacte  entre  deux  personnes  devient  ainsi  le  point  de 
départ  d'une  vaste  association. 

Du  reste,  le  devoir  d'assistance  mutuelle  entraînait  l'obligation 
de  ne  pas  s'exposer  à  la  légère  et  sans  un  accord  préalable. 
Ainsi  le  compagnon  ne  pouvait  accepter  un  combat  singulier 
sans  l'autorisation  de  son  compagnon.  Celui-ci  avait  le  droit, 
s'il  lui  plaisait,  de  prendre  sa  place.  Renaud  de  Montauban, 
ayant  provoqué  Roland,  reçoit  de  lui  cette  réponse  : 

1.  Voyez  Ogier,  v.  5460  suiv. 

2.  Ihid.,  V.  5650  suiv. 

3.  Ibid.,  V.  5711-5712. 


LE   COMPAGNONNAGE   DANS   LES   CHANSONS    DE   GESTE         I7I 

«  G'irai  à.  Olivier  le  congié  demander. 
Car  il  est  mes  compains  plevis  et  afiés. 

Ne  puis  prendre  bataille  vers  home  qui  soit  nés, 
Que  H  quens  ne  la  face,  se  il  H  vient  à  gré.  » 

(Ren.  de  Montauhan,  p.  237,  v,  4  suiv.) 

Et  Roland  lui-même  interpelle  Olivier  : 

«  Dites,  sire  Oliviers,  se  por  nos  la  feres, 
U  mon  cors  u  le  vostre  i  covendra  aler  ?  » 

(Jhid.,  V.  22-23.)' 

§  III.   —   Violation  de  la  foi. 

En  règle,  la  compagnie  était  nouée  pour  l'existence  entière  : 

((  Lors  fois  plevissent... 

Et  compaignie  en  trestot  lor  aé,   » 

{Girard  de  Viane,  p .  155-156.) 

Pour  la  faire  cesser  plus  tôt,  une  rupture  de  foi,  un  défi,  était 
nécessaire.  Nos  chansons  nous  en  présentent  divers  exemples. 

Garnier,  fils  de  Doon,  et  le  duc  Bérenger  sont  devenus  com- 
pagnons à  la  cour  de  Charlemagne  : 

«  Et  furent  compaignon  entre  lui  et  Garnier.   » 
{Aye  d'Avignon,  éd.  Guessard  et  P.  Meyer,  v.  24.) 

Leur  compagnie  avait  duré  quatre  ans  sans  trouble.  Mais 
Charlemagne  donne  à  Garnier  la  main  d'Aye  d'Avignon  déjà 
promise  à  Bérenger.  Aussitôt  Bérenger  met  son  compagnon  en 
demeure  de  renoncer  à  ce  mariage  sous  peine  de  rupture  de 
leur  association  et  sous  menace  de  mort. 

«  Nel  pensés,  fet  il,  ja,  sire  compains  Garniers, 
Que  vous  prenez  la  famé  ne  la  terre  bailliez 
Car  hui  départiront  les  nostres  amistie:{. 
Ja  ne  vivrez  o  li  demi  an  ne  entier 
Que  je  ne  vos  en  fiere  de  m'espée  ens  el  chief.  » 

{Aye,  V.  112  suiv.) 


172  J.    FLACH 

C'est  un  défi  conditionnel,  dans  le  sens  primitif  du  mot. 
Garnier  répond  par  une  mise  en  demeure  contradictoire  : 

«  Vos  estez  mes  compains  passé  IIII  ans  entier; 

Je  vous  semons  as  noces  qu'o  moi  venez  mengier.  » 

{Ayc,  V.  125-126.) 

La  foi  est  rompue,  la  compagnie  a  pris  fin. 

Dans  Garin  le  Loherain,  les  deux  fils  d'Hervis,  Garin  et 
Bègue  de  Belin,  sont  présentés  à  la  cour  de  Pépin  par  leur  oncle 
et  tuteur  Henri,  évêque  de  Châlons,  lequel  demande  à  Pépin 
de  les  retenir  auprès  de  lui.  Pépin  prend  le  conseil  d'Hardré,  et 
Hardré,  en  même  temps  qu'il  approuve,  décide  que  les  deux 
jeunes  gens  deviendront  compagnons  de  ses  deux  fils,  Fromont 
et  Guillaume  de  Monclin, 

«  Compains  seront  à  ambedeux  mes  fils  » 

Le  poète  ajoute  : 

«  Compains  Guillaume  fu  Begons  li  petis, 
Fromons  ses  frères  refu  compains  Garin.   » 

(Garin  Je  Loherain,  éd.  P.  Paris,  I,  p.  63.) 

Les  mêmes  jeunes  hommes  sont  appelés  plus  loin  compagnons 
jurés  : 

«  Li  dux  Garins  est  el  palais  montés  : 
Joste-lui  Bègues,  de  qui  il  fut  amés, 
Fromons,  Guillaumes,  leur  compaignon  juré.    » 

(I,  p.  80.) 

Voici  en  quelles  circonstances  cette  compagnie  fut  rompue. 
La  conduite  d'une  expédition  contre  les  Sarrazins  avait  été  confiée 
par  Pépin  à  Garin  le  Loherain,  et  l'enseigne  de  Saint-Denis 
remise  à  la  garde  des  quatre  compagnons.  Une  fois  en  présence 
de  l'ennemi,  Fromont  et  son  frère  Guillaume  sont  détournés 
par  leur  oncle  Bernard  de  Naisil  de  prendre  part  à  l'attaque. 
Garin  le  leur  reproche  comme  une  violation  du  pacte  de 
compagnonnage  : 


LE   COMPAGNONNAGE   DANS    LES    CHANSONS    DE   GESTE         I73 

«  Mes  compains  estes  et  pleivis  et  jurés. 
Vos  sairement,  vos  fiance  acquitez, 
Et  el  non  Dieu  avec  moi  en  venez.  » 

(Garin  le  Loherain,  I,  p.  102.) 

Et  comme  ils  persistent  dans  leur  défection ,  Garin  dénonce  à 
son  tour  le  pacte  en  déclarant  à  Fromont  qu'il  ne  lui  donnera  pas 
sa  part  du  butin  qu'il  conquerra  : 

«  Se  je  conquiers  avoir,  jà  ni  penrez.  » 

(I,  p.  103.) 

part  qui  sans  cela,  nous  le  verrons,  eût  été  de  moitié. 

Il  semble  résulter  de  là  que  l'inexécution  des  clauses  du 
contrat  en  entraîne  de  plein  droit  la  résolution.  L'un  des  com- 
pagnons a  rompu  la  foi,  l'autre  est  dégagé.  C'est  ce  que  dit 
clairement  aussi  Garin  en  s'adressant  plus  tard  à  Fromont  : 

«  Sire  Fromons  de  Bordelle  la  grant, 
Compaignons  d'armes  avons  esté  Ions  tens, 
Amé  vous  ai  de  fin  cuer  léaument; 
Bien  me  montrastes  à  l'encommencement  : 
Puis  en  l'estour  où  j'entrai  fièrement 
Vous  me  guerpites  et  H  votre  parant.  » 

(Ibid.,  I,  p.  124.) 

§  IV.  —  Effets  quant  aux  biens. 

Les  effets  du  compagnonnage  quant  aux  biens  ne  se  sont  pas 
conservés  moins  intacts  que  ses  effets  sur  la  personne.  Comme 
chez  les  Scandinaves,  une  communauté  universelle  naît  entre 
les  compagnons.  Le  pacte  conclu  entre  Roland  et  Olivier  le 
stipule  expressément',  mais  c'est  surtout  dans  la  chanson  de 
Daurel  et  Béton  que  ce  point  est  mis  en  pleine  lumière. 

Le  duc  Beuve  d'Antone  est  un  puissant  et  riche  seigneur, 
«  un  riche  duc  de  Fransa;  »  son  vassal  le  comte  Gui  ne  possède 
pour  tout  bien  qu'un  castel,  le  castel  d'Aspremont. 

I.  Voyez  siiprà,  p.  166. 


174  J-   FLACH 

«  Cel  que  non  na  vila  ne  valor 
Mas  que  sol  hun  castel  c'um  apela  Aspremont.   » 
{Daurel  et  Béton,  éd.  P.  Meyer,  v.  9-10.) 

Malgré  cette  inégalité  de  fortune  et  de  condition ,  le  duc 
Beuve  propose  à  Gui  de  former  un  pacte  de  compagnonnage, 
et  voici  sur  quelles  bases  : 

«  Lo  meu  alue  vos  solvi,  e  aujo  lolh  baro, 
Et  seret  vos  en  gaun  segner  de  ma  mayzo. 
Jurât  mi  companhia  a  totz  jorns  que  vivo  ab  nos. 
Mas  s'ieu  prengui  molher  e  nom  venh  entanto, 
S'ieu  mori  denan  vos,  companh,  ieu  la  vos  do, 
Mos  castels  e  mas  vilas,  ma  tera  e  maio 
Vos  solvi,  bels  companh,  eus  meti  a  bando  '.  » 

(Jbid,  V.  15  suiv.) 

Le  comte  Gui  accepte;  il  stipule  à  son  tour  : 

«  Et  jeu  pren  lo,  si  vos  plas,  ab  aital  gaserdo 
Guidaray  vostras  ostz  em  metray  a  bando 
Pertot  on  vos  volres  e  lai  on  vos  er  bo.  » 

(v.  23  suiv.) 

La  conjuration  est  faite  ensuite  dans  le  palais,  devant  une 
nombreuse  assistance  de  barons  : 

«  Ad  Antona  el  palais  si  c'o  viro  .V^   » 

(v.  32.) 

Il  ressort  des  stipulations  de  ce  pacte  que,  du  vivant  des  deux 
compagnons,  leurs  droits  sont  égaux  sur  les  biens  l'un  de  Tautre, 
quoique  les  apports  soient  inégaux.  Le  duc  Beuve  déclare  que 
Gui  sera  le  seigneur  de  sa  maison  (^chef  de  mei,  caput  mansi, 
comme  le  disent  de  Vaîné  parager  anciennes  coutumes  et  cartu- 

I .  Je  traduis  :  «  Je  vous  cède  mon  alleu ,  que  les  barons  l'entendent  —  Et 
vous  serez  seigneur  de  ma  maison  —  Jurez-moi  compagnie  pour  tous  les  jours 
de  notre  vie. —  Si  je  prends  femme  dont  je  n'aie  pas  d'enfant — Et  que  je  meure 
avant  vous,  compagnon,  ma  femme  je  vous  la  donne  —  Mes  castels,  mes  villas, 
ma  terre  et  ma  maison  —  Je  vous  les  cède,  je  vous  les  abandonne,  beau  com- 
pagnon, » 


LE  COMPAGNONNAGE  DANS  LES  CHANSONS  DE  GESTE    175 

laires),  le  seigneur  Je  son  alleu.  Le  comte  Gui,  à  déiaut  d'autres 
biens  que  le  castel  d'Aspremont,  promet  des  services  exception- 
nels; il  se  chargera  de  la  direction  de  l'ost.  Cette  ost  devient  com- 
mune comme  les  biens.  L'accord,  dit  le  poète,  dura  dix  ans  pen- 
dant lesquels  ils  mêlèrent ,  ils  confondirent  leurs  terres  et  leur 
ost  : 

«  E  mesclero  lor  teras  e  lor  ost  assimen  ' .  » 

(v-  3  5-) 

Q.ue  deviendra  cette  communauté  à  la  mort  de  l'un  des  com- 
pagnons? Sera-t-elle  partagée  également  entre  le  survivant  et 
les  héritiers  du  mort,  ou  bien  reprendra- t-on  de  part  et  d'autre  la 
propriété  des  biens  mis  en  commun  ?  En  d'autres  termes,  est-ce 
la  pleine  propriété  ou  le  simple  usufruit  qui  sont  entrés  dans  la 
communauté?  Celle-ci  est-elle  vraiment  une  communauté  de 
tous  biens,  ou  seulement  une  communauté  d'acquêts  ? 

Remarquez  d'abord  le  règlement  fait  par  le  duc  Beuve  pour 
le  cas  où  il  viendrait  à  se  marier  et  à  mourir  sans  enfants.  Son 
compagnon  doit  avoir  et  la  veuve  et  les  biens.  C'est  l'appli- 
cation de  la  règle  ancienne  ^  que  le  compagnon  n'exclut  pas  un 
parent  plus  proche,  mais  qu'il  succède  à  son  rang  comme  frère. 
Il  peut  avoir  ainsi  l'intégralité  de  la  fortune  et  alors  la  question 
soulevée  ne  se  pose  pas.  Elle  se  pose  au  contraire  quand  il  y  a 
un  héritier  plus  proche.  Or  il  ne  semble  pas  douteux  qu'en 
pareil  cas  la  communauté  se  partage  également  entre  l'héritier 
et  le  compagnon.  Cela  résulte  déjà  de  l'identité  des  termes  dont 
se  sert  le  duc  Beuve  pour  la  mise  en  communauté  et  pour  le 
règlement  de  sa  succession  : 

«  Lo  meu  alue  vos  solvi 

S'ieu  mori  denan  vos... 

Mos  castels  et  m^  vilas,  ma  tera  e  maio 

Vos  solvi. . .   » 

1 .  On  retrouve  la  même  expression  dans  Beaumanoir  :  «  puisque  li  mueble 
de  l'un  et  de  l'autre  sont  niellé  ensanlle.  »  Coutumes  de  Beauvoisis ,  éd. 
Beugnot,  I,  p.  305, 

2.  Voyez  suprà,  p.  148. 


176  -J.   FLACH 

Cela  résulte  surtout  des  événements  postérieurs.  Le  duc  Beuve 
se  marie  :  il  a  un  fils.  Puis  il  est  indignement  trahi  par  son  com- 
pagnon, il  est  assassiné  par  lui.  Celui-ci  convoitait  la  femme  de 
Beuve  et  ses  grandes  richesses.  Frappé  à  mort,  le  duc  Beuve  le 
supplie  de  ne  pas  faire  de  mal  à  son  fils,  de  ne  le  tuer  ni  le 
déposséder,  et  de  se  contenter  de  la  moitié  de  ses  biens  : 

«  De  tôt  cant  a  la  meitat  vulh  aiatz.  » 

(v.  417.) 

Comme  cet  entretien  se  passait  sans  témoins,  il  est  impossible 
d'y  chercher  un  acte  de  dernière  disposition.  Il  faut  donc 
admettre  que  la  moitié  était  acquise  de  droit  au  compagnon  : 
c'était  le  résultat  du  partage  égal  de  la  communauté. 

Chapitre  VIL  —  le  compagnonnage  parfait. 

CONCLUSION. 

Je  voudrais  montrer  encore  le  compagnonnage  porté  à  sa 
suprême  puissance,  en  analysant  le  type  le  plus  complet  dans 
lequel  il  s'est  incarné,  le  type  d'Ami  et  Amile  '. 

Ami  et  Amile  ne  sont  pas  parents ,  mais  ils  sont  prédestinés  à 
l'être  fictivement.  C'est  par  la  volonté  divine  qu'ils  le  seront.  De 
même  que  l'homme  ne  choisit  pas  ses  parents  naturels,  de 
même  ici  le  compagnon  ne  choisit  pas  son  compagnon  : 

«  Huimais  orrez  de  II  bons  compaingnons. 
Ce  est  d' Amile  et  d'Amis  le  baron... 
Ansoiz  qu'Amiles  et  Amis  fussent  ne, 
Si  ot  uns  angres  de  par  deu  devise 
La  compaingnie  par  moult  grant  loiaute.  » 

(v.  II  suiv.) 

Ils  sont  plus  que  des  frères  fictifs,  ils  sont  des  jumeaux  fictifs, 
et  par  la  coïncidence  exacte  de  leur  naissance  et  de  leur  baptême, 

I.  Amis  et  Amiks,  éd.Konrad  Hofmann  (Erlangen,  1882). 


LE   COMPAGNONNAGE   DANS    LES    CHANSONS    DE   GESTE         177 

et  par  leur  ressemblance  si  parfaite  qu'il  est  impossible  de  les 
distinguer,  même  les  voyant  côte  à  côte. 

«  En  une  nuit  furent  il  engendre  » 

(v.  22). 

«  Et  en  un  jor  furent  ne  li  baron  » 

(v.  14). 

«  Et  en  un  jor  baptizie  et  levé  » 

(v.  23). 

«  Il  s'entresamblent  de  venir  de  l'aler 

Et  de  la  bouche  et  dou  vis  et  dou  nés,  etc.   » 

(v.  39-40). 
«  Tant  s'entresamblent  de  vis  et  de  menton 
Dou  contenir  del  nés  de  la  raison. 
Que  les  douz  contes  ne  desseverroit  hom, 
Qui  est  Amiles  ne  Amis  li  baron.   » 
(v.  3 103-3 106.) 

Le  père  d'Ami  est  seigneur  de  Clermont  en  Auvergne;  le 
père  d'Amile  réside  en  Berry,  à  Bourges.  C'est  à  grande  distance 
que  les  deux  enfants  sont  ainsi  élevés;  mais,  dès  qu'ils  arrivent  à 
l'âge  d'être  armés  chevaliers ,  ils  éprouvent  un  besoin  irrésistible 
de  se  rejoindre.  Ami  part  et  se  rend  à  Bourges,  mais  Amile  est 
parti  de  son  côté  pour  chercher  Ami.  Ils  parcourent,  en  quête 
l'un  de  l'autre,  l'Italie  et  la  France,  et  ce  n'est  qu'après  une  péré- 
grination de  sept  ans  qu'ils  finissent  par  se  rencontrer. 

Aussitôt  se  conclut,  se  noue,  ou  plutôt  se  consacre  et  se  renou- 
velle la  compagnie  à  laquelle  ils  étaient  prédestinés.  Ils  échangent 
leur  foi,  ils  se  lient  à  jamais  : 

«  Il  s'entrafient  compaingnie  nouvelle.  » 

(v.  200.) 

Voici  les  deux  jeunes  gens  à  la  cour  de  Charlemagne.  Ils  y  ont 
fait  des  actions  d'éclat,  ils  se  sont  concilié  l'affection  de  l'empe- 
reur et  ses  bonnes  grâces.  Par  là  ils  ont  excité  la  jalousie  du 
traître  légendaire  Hardré,  de  la  lignée  de  Ganelon.  Hardré  veut 


lyS  J.    FLACH 

les  séparer  et  en  même  temps  les  attirer  à  lui  pour  mieux  les 
perdre.  Il  offre  une  somme  d'argent  considérable,  mille  onces,  à 
l'un  d'eux,  à  Amile,  et  il  fait  épouser  sa  sœur  Lubias  à  Ami, 
qui  devient  ainsi  seigneur  de  Blaive. 

Au  moment  où  les  deux  amis  doivent  se  quitter,  nous  voyons 
le  compagnon  intervenir  dans  tous  les  actes  de  la  vie  de  son  com- 
pagnon, le  conseiller,  le  guider,  lui  dicter  sa  conduite. 

Ami  fait  promettre  à  Amile  qu'il  ne  liera  pas  compagnie  avec 
Hardré.  Il  lui  donne  des  conseils  d'ordre  plus  délicat  :  il  le  met 
en  garde  contre  les  séductions  de  Belissant,  la  fille  de  Charle- 
magne.  Ses  craintes  n'étaient  pas  chimériques ,  car  Belissant 
s'introduit  de  nuit  dans  la  chambre  d'Amile,  à  son  insu.  Hardré 
guettait  l'occasion.  Il  dénonce  Amile  à  Charlemagne  comme 
ayant  déshonoré  sa  fille.  Un  combat  judiciaire  est  décidé,  mais 
Amile  obtient  un  délai  et  il  en  profite  pour  se  rendre  auprès 
d'Ami  lui  confier  son  malheur.  Il  n'ose  pas,  en  effet,  affronter 
lui-même  le  combat  judiciaire;  il  craint  de  commettre  un  parjure 
en  affirmant  sous  serment  que  Belissant  n'a  pas  été  de  nuit  dans 
sa  chambre,  et  par  suite  d'être  vaincu.  Ami  le  console  et  décide 
de  prendre  sa  place.  On  ne  le  reconnaîtra  pas,  et  il  ne  prêtera  pas 
de  faux  serment.  Amile,  de  son  côté,  ira  le  remplacer  auprès  de 
sa  femme  Lubias  qui  ne  le  reconnaîtra  pas  d'avantage.  La  loyauté 
de  l'un  égalera  le  dévouement  de  l'autre.  Amile  mettra  une  épée 
nue  entre  Lubias  et  lui  quand  il  partagera  son  fit. 

Cependant  Ami  se  rend  à  ^la  cour  de  Charlemagne  où  l'on 
croit  voir  revenir  Amile.  Il  combat  et  vainc  Hardré.  Charle- 
magne ravi  donne  au  vainqueur  sa  fille  Belissant  dont  il  a  sauvé 
l'honneur.  Mais,  cruel  embarras!  Ami  n'est  qu'un  pseudo- 
Amile  et  un  pseudo-célibataire.  Comment  pourra-t-il  se  marier 
une  seconde  fois  sans  encourir  les  foudres  de  l'église,  ou  prêter 
le  serment  de  fiançailles  sans  se  rendre  parjure.  Ami  espère  s'en 
tirer  par  une  restriction  mentale,  jurant  dans  son  for  intérieur 
au  nom  de  son  compagnon.  Sa  subtilité  ne  lui  réussit  pas.  Un 
ange  lui  annonce  qu'il  n'en  a  pas  moins  commis  un  parjure  et  " 
qu'il  en  sera  puni.  A  peine,  en  effet,  a-t-il  repris  sa  place  auprès 
de  sa  femme  qu'il  est  frappé  de  la  lèpre. 


LE   COMPAGNONNAGE   DANS    LES   CHANSONS   DE   GESTE         I79 

Lubias,  épouse  indigne,  digne  sœur  de  Hardré,  l'abandonne, 
veut  être  séparée  de  lui,  le  relègue  dans  une  cellule  où  il  mour- 
rait de  £iim  si  son  fils  n'allait  en  cachette  lui  apporter  de  la 
nourriture.  Elle  finit  par  le  chasser  hors  de  son  domaine  et 
l'oblige  à  errer  à  l'aventure.  La  famille  naturelle  du  malheureux 
lépreux  ne  le  traite  pas  mieux.  Ses  frères  auxquels  il  va  demander 
asile  le  repoussent  sans  pitié.  Mais  il  arrive  à  Riviers  dont  Amile 
est  le  seigneur.  Si  défiguré  qu'il  soit  par  la  hideuse  maladie,  si 
redoutable  que  soit  la  contagion,  Amile  le  reconnaît,  l'accueille, 
l'embrasse,  l'entoure  des  soins  les  plus  délicats,  les  plus  tendres. 

Il  se  désespère  seulement  de  ne  pouvoir  le  guérir,  car  le  mal 
ne  cesse  d'empirer.  Enfin,  un  nouvel  ange  apparaît  au  lépreux  ; 
il  lui  indique  un  remède  :  que  son  compagnon  consente  à  le 
baigner  dans  le  sang  de  ses  deux  fils,  et  il  sera  guéri.  —  N'est-ce 
pas  un  emblème  barbare  de  cette  communauté  du  sang  que  le 
compagnonnage  devait  établir  et  qui  se  manifestait  dans  les  rites 
primitifs  par  le  sang  versé  et  bu  ? 

Le  moyen  est  si  atroce  qu'Ami  garde  le  silence.  Un  jour 
pourtant  que  son  compagnon  le  voyant  pleurer  se  déclare  prêt  à 
tout  lui  sacrifier,  jusqu'à  sa  femme  et  ses  enfants  : 

«  Se  riens  savoie  en  cest  siècle  vivant. 
Qui  voz  poist  faire  assouaigement. 
Se  g'en  dévoie,  quanques  a  moi  apant. 
Vendre  engaigier  ou  livrer  a  tornient 
Nés  mes  douz  fiz  certez  ou  Belissant, 
Si  le  feroiie,  gel  voz  di  et  créant.  » 

(v.  2837  suiv.) 

il  lui  laisse  entrevoir  qu'il  y  aurait  un  remède ,  tout  en  se 
refusant  à  le  faire  connaître.  Amile  le  conjure  par  la  foi  qu'il  lui 
doit  de  le  lui  révéler  et  Ami  enfin  s'y  décide. 

L'épreuve  est  terrible.  Amile  s'y  soumet  jusqu'au  bout.  Heu- 
reusement qu'un  miracle  rend  à  la  vie  les  deux  fils  qu'il  a  sacri- 
fiés pour  sauver  son  compagnon. 

Ami  guéri  rentre  dans  son  domaine  et  pardonne  à  sa  femme, 
puis  les  deux  compagnons  vont  en  pèlerinage  à  Jérusalem  et,  au 


l80  •  J.    FLACH 

retour,  meurent  ensemble  à  Mortain.  La  chanson  d'Ogier  nous 
les  montre  succombant  d'un  môme  coup,  d'un  coup  de  l'impla- 
cable Ogier,  On  enterre  leurs  corps  à  un  arpent  de  distance  :  ils 
se  rejoignent  miraculeusement  ^ 

Voilà  le  compagnonnage  idéal  dans  toute  son  énergie  et  toute  sa 
pureté.  Les  compagnons  ne  font  qu'un  corps  et  une  âme.  Ce  type 
parfait,  la  fiction  poétique  Ta  animé  et  personnifié  :  elle  ne  l'a 
pas  créé. 

La  réalité,  sans  doute,  était  souvent  loin  de  l'idéal.  Elle  s'en  éloi- 
gna de  plus  en  plus  à  mesure  que  la  féodalité  proprement  dite  prit 
le  dessus  par  la  formation  des  grandes  seigneuries  et  l'enchevêtre- 
ment des  petites,  à  mesure  aussi  que  la  chevalerie  s'en  détacha 
comme  une  institution  distincte.  Le  compagnonnage  ne  survécut 
guère  que  comme  un  moyen  offert  à  des  chevaliers  d'associer 
leur  fortune  et  de  se  soutenir  mutuellement.  Il  devint  la  frater- 
nité d'armes.  Mais,  £iit  bien  digne  d'attention,  bien  propre  à 
montrer  toute  la  vitalité  qu'il  recelait  dans  son  sein,  même  alors, 
il  retint  les  traits  caractéristiques  des  âges  primitifs.  Lisez,  au 
xiv^  siècle,  le  pacte  de  fraternité  conclu  entre  deux  vaillants 
hommes  de  guerre,  qui  furent  l'un  et  l'autre  connétables  de 
France,  entre  Duguesclin  et  Olivier  Clisson  ^,  et  vous  entendrez 
l'écho  à  peine  affaibli  de  ce  compagnonnage,  aux  origines  si 
anciennes,  aux  manifestations  si  multiples,  dont  j'ai  demandé  à 
nos  chansons  de  geste  la  vivante  et  fidèle  image. 

1.  Chevalerie  Ogier,  v.  5943  suiv. 

2.  «  Sçavoir  faisons  que  pour  nourrir  bonne  paix  et  amour  perpétuellement 
entre  nous  et  nos  hoirs,  ...voulons  estrc  alliez  et  nous  alions  à  toiisjonrs  à  vous... 
contre  tous  ceulx  qui  pevent  vivre  et  mourir,  exceptez  le  roi  de  France,  etc. 
...et  vous  promettons  aidier  et  conforter  de  tout  nostre  povoir...  Item  voulons 
et  consentons  que  de  tous  et  quelconques  proufîtz  et  droitz  qui  nous  pourront 
venir  et  échoir  dore  en  avant...  vous  aiez  la  moitié  entièrement  ...Item  garde- 
rons vostre  corps  à  nostre  pooir,  comme  nostre  frère...  Toutes  lesquelles 
choses...  jurons  sur  les  saintz  Evangiles  de  Dieu  corporellement  touchiez  par 
nous  et  chacun  de  nous,  et  par  les  foys  et  sermens  de  nos  corps  tailliez  l'un  à . 
l'autre...  »  (Voyez  le  texte  entier  dans  Ducange,  XXI^  Dissertât,  sur  Joinville.) 


LA  VERSION  CATALANE 


DE     L'ENFANT     SAGE 


Par  AMEDÉE  PAGES 


Je  n'ai  pas  l'intention  de  remonter  aux  origines  de  cette 
légende,  qui  sont,  comme  on  le  sait,  orientales  '.  Je  ne  prétends 
pas  non  plus  examiner  les  rapports  qui  unissent  cet  entretien 
avec  les  Secundi  philosophi  responsa  ad  inteirogationes  Adriani  ^ ,  ou 
avec  VAltcrcaîio  Hadriani  cum  Epicteto\  ou  encore  avec  la 
Dispuîaiio  Pippini  ciim  Albino'' ,  ou  enfin  avec  les  Joca  inonachorumK 
Pourquoi  Secundus  devient-il  ici  Epictetus,  là  Albinus  (c'est-à- 
dire  Alcuin)  ?  Pourquoi  Adrianus  se  transforme-t-il  à  son  tour 
en  Pippinus  ?  A  quelle  époque  enfin  ce  récit ,  primitivement 
païen,  du  moins  dans  le  texte  grec  qui  nous  en  est  resté,  s'est-il 
christianisé  et  est-il  devenu  la  joie  des  clercs  du  moyen  âge  ?  C'est 
ce  que  d'autres,  plus  compétents,  nous  feront  savoir  quelque 
jour.  Au  reste,  un  érudit  russe,  M.  Boldakofi",  prépare  et 
annonce  un  travail  général  sur  l'histoire  de  VEnfant  sage.  A  lui 
de  satisfoire  notre  curiosité. 

Pour  moi,  je  me  propose  simplement  de  fournir  une  petite 
contribution  à  cette  histoire  en  montrant  que  le  dialogue  d'Adrien 

1.  Vie  et  sentences  de  Secundus,  d'après  divers  mss.  orientaux,  par  M.  E.  Révil- 
lout.  Paris,  Imprim.  Nat.  1873.  Consulter  aussi  E.  Knust,  Mittheihingen  ans 
dem  Eslnirial,  Stuttgart,  1879,  p.  607  et  suiv. 

2.  Mulhch,  Fragmenta  philosopborum  grceconiin,  l,  519. 

3.  Orelli,  Opuscula  Gracoriim  vetenini  sententiarnm,  I,  230-239.  —  Mullach, 
op.  cit.,  I,  518-521. 

4.  Migne,  Pat rologie  latine,  CI,  352  sqq. 

5.  P.  Meyer,  Bulletin  de  la  Soc.  des  anc.  textes  français  (1875),  p.  72,  et 
Romania,  I,  483. 


l82  A.    PAGES 

et  d'Epictète  a  été  assez  répandu  au  delà  des  Pyrénées;  ce  que 
l'on  ne  savait  pas  encore  d'une  foçon  très  exacte. 

Je  publie  ci-dessous  le  texte  catalan  de  l'Enfant  sage,  d'après  le 
ms.  G.  35.  de  la  Bibliothèque  de  l'Académie  de  l'Histoire  à 
Madrid  (fonds  de  D.  Luis  de  Salazar  y  Castro').  Ce  texte  appar- 
tient à  la  fin  du  xiv^  siècle. 

Il  existe  aussi  du  même  ouvrage  une  version  castillane, 
imprimée  en  1540,  sous  le  titre  :  Las  Pregunîas  que  el  emperador 
Adriano  hi:(o  al  infante  Epitus^.  Nous  ne  savons  pas  si  l'opuscule 
espagnol  a  été  réimprimé  depuis,  mais  la  chose  est  peu  probable, 
car  quelques-unes  des  solutions  données  par  Epitus  aux  énigmes 
d'Adrien  parurent  aux  inquisiteurs  espagnols  contraires  à  la 
saine  doctrine  de  l'Eglise,  et  le  livre  fut  condamné  en  1559.  Si 
le  conte  de  l'Enfant  sage  est  maintenant  inconnu  en  Espagne,  il 
n'en  est  pas  de  même  en  France  où  actuellement  encore  on  le 
réimprime  et  où  il  circule  sous  forme  de  plaquettes  de  colpor- 
tage. Une  des  plus  récentes  a  été  imprimée  en  1841,  à  Pont-à- 
Mousson,  chez  A.  Simone 

On  peut  affirmer  pour  ainsi  dire  à  priori  que  les  versions 
française  et  provençale  du  dialogus  Adria.ii  et  Epicteti  sont  anté- 
rieures aux  versions  catalane  et  castillane.  Il  ne  m'a  pas  été 
possible  d'examiner  le  texte  castillan;  néanmoins,  j'estime  que 


1.  Voir,  dans  Roiiiania,  XVIII,  239-244,  la  description  complète  que  j'ai 
donnée  de  ce  manuscrit. 

2.  «  El  quai  se  enprimio  en  Burgos,  en  casa  de  Juan  de  Junta  :  en  el  ano 
de  mil  y  quinientos  y  quarenta  (1540)  anos.  »  In-40  de  12  ff.  Un  exemplaire 
de  cette  édition  fut  vendue  à  la  vente  Heber  (Bihliotheca  hehcriana,  t.  IX, 
p.  161)  ;  un  autre  exemplaire  est  décrit  dans  le  Catàlogo  de  la  hihlioteca  de  Salvà, 
no  2132. 

3 .  Pour  toutes  les  éditions  françaises,  en  général,  consulter  Brunet  aux  mots 
Enfant  et  Questions.  A  la  Bibliothèque  Nationale,  on  trouve  la  plupart  des 
éditions  anciennes  à  la  cote  Z  2122,  et  quelques  éditions  modernes  à  la 
cote  Rp  1527  et  1528.  La  littérature  bretonne  possède  aussi  des  versions 
de  ce  petit  dialogue.  Nous  en  connaissons  une,  imprimée  tout  récemment  sous 
ce  titre  :  Ar  lugud  fur  da  tri  hloas.  Montroulez,  Haslé,  1874.  32  pp,  in-12. 
Le  traducteur,  M.  Guillerm  Duboishardy  a,  je  ne  sais  pourquoi,  remplacé 
Adrien  par  Constantin. 


LA   VERSION    CATALANE   DE   L  ENFANT   SAGE  183. 

le  provençal,  sinon  le  catalan  lui-même,  a  été  le  prototype  du 
castillan.  En  tout  cas,  le  catalan  est  bien,  selon  toutes  vraisem- 
blances, traduit  du  provençal. 

Comme  l'a  montré  M.  Paul  Meyer  %  on  possède  en  provençal 
deux  versions  de  VEnfant  sage,  qui  dérivent  évidemment  de  deux 
originaux  latins  sensiblement  différents.  L'une,  représentée  par 
un  seul  manuscrit  (B.  N.  fr.  22,543)  ^  ^^^  publiée  par  Bartsch, 
Denkmàlcr  der  p7'0ven:(alischen  Literatur,  p.  306-10.  L'autre  se 
rencontre  dans  trois  manuscrits  :  Arsenal,  8315  (fol.  19  à  24  c); 
B.  N.  fr.  1745  (fol.  153  à  156  h);  et  enfin  B.  N.  fr.  25415 
(fol.  36  à  40  c). 

C'est  à  cette  seconde  version  provençale  que  tient  évidemment 
de  très  près  notre  version  catalane.  J'ai  pu  m'en  convaincre  en 
faisant  une  collation  minutieuse  des  trois  manuscrits  provençaux, 
que  j'aurais  publiée  en  regard  du  texte  catalan  si  je  n'avais  craint 
de  donner  trop  d'étendue  à  cette  étude.  Je  me  suis  contenté  de 
noter  les  principales  différences  qui  séparent  le  texte  provençal 
du  texte  catalan.  En  général,  le  catalan  est  beaucoup  plus  bref 
que  le  provençal. 

DEL   INFANT   EPITUS^. 

Una  vegada  fon  un  infant  que  havia  nom  Epitus.  Aquell  infant  fon 
acomanat  a  un  princep,  aquell  princep  acomanal  a  un  bisbe,  aquell 
bisbe  acomanal  a  un  comte,  aquell  comte  acomanal  a  un  rey,  aquell 
rey  acomanal  a  un  emperador,  aquest  emperador  enviai  a  un  savi  duch, 
lo  pus  entes  que  fos  en  totes  les  terres  d'Orient.  E  quant  l'infant  fon 
en  aquella  ciutat,  on  era  aquell  savi  duch,  e  no  volgue  venir  davant 

1.  Bulletin  de  la  Soc.  des  anciens  textes  français  (1875),  p.  72. 

2.  Ce  n'est  pas  la  seule  déformation  qu'ait  subie  le  nom  d'Epictète.  Les  mss. 
latins,  ayant  abrégé  Epictetus  en  Epitus  (avec  le  t  barré),  on  lut  et  on  trans- 
crivit tout  simplement  Epitus.  Cette  forme  fut,  à  son  tour,  abrégée  en  ëps  qui 
représentait  aussi  l'abréviation  du  mot  episcopus.  C'est,  en  effet,  le  mot 
cpiscopus  que  nous  lisons  en  tête  de  la  version  provençale,  publiée  par  Bartsch, 
Denhnàler  der  proven:(alischen  Literatur,  p.  306-10.  La  forme  Pictaiis,  qui  se 
trouve  dans  le  même  texte  et  que  Bartsch  traduit  par  aus  Poitou,  est  une 
interprétation  erronée  du  mot  Epitus.  Les  trois  autres  versions  provençales, 


184  A.    PAGES 

ell.  E  digueren  très  cavalers  d'aquell  savi  duch  :  aquest  infant  nons 
coneix,  anem  lo  veure,  e  parlera  ab  ell.  E  quant  foren  davant  lo  dit 
infant,  demanaren  li  don  era  vengut  '. 

Respon  l'infant  :  yo  so  vengut  de  mon  pare  e  de  ma  mare,  e  so 
engenrrat  e  criât  del  manament  de  nostre  senyor  Deus. 

E  cils  li  demanaren  :  per  quina  rao  est  tu  açi  vengut  ? 

L'infant  respos  :  yo  so  açi  vengut  per  adoctrinar  e  per  castigar  los 
homcns  necgligents  e  no  enteses  en  saviesa. 

Aquells  li  digueren  :  donchs  tu  es[t]  savi  ? 

L'infant  respos  :  aquell  es  savi  qui  a  ssi  meteix  castiga. 

Aço  fon  comptât  al  emperador  Adrian.  L'cmperador  de  continent 
envia  per  l'infant,  e  quant  fon  davant  lo  dit  emperador,  l'cmperador  li 
dcmana  : 

Infant,  com  es  fet  lo  cel  ? 

L'infant  respos  :  si  lo  cel  fos  fet,  ja  fora  caygut. 

Donchs,  fon  nat  ? 

L'infant  respos  :  si  fos  nat,  ja  fora  mort. 

Donchs,  quina  cosa  es  lo  cel  ? 

L'infant  respos  :  cosa  es  sécréta  ^  de  nostre  senyor  Deus  e  sera  per 
tots  temps. 

L'cmperador  li  demana  :  quants  son  los  ccls  ? 

L'infant  respos  :  vij.  Hu  ni  ha  de  la  trinitat,  on  sta  lo  pare  e  lo  fill 
e  l'Esperit  Sant.  Altre  ni  ha  qu'es  mes  baix,  que  li  dien  enipcriitiii,  que 
es  axi  com  foch.  Altre  ni  ha  que  li  dien  cristalhim,  que  es  axi  com 
cristall.  Altre  ni  ha  que  li  dien  aun'iiin,  que  es  axi  com  or.  Altre  ni  ha 


ainsi  que  la  plupart  des  versions  françaises  traduisent  Epitiis  par  petit.  Toutefois 
la  version  française,  éditée  par  William  Martin  (Paris,  Aug.  Aubry,  1859, 
in-80)  d'après  le  ms.  B.  N.  fr.  1164,  contient  pctit-fil:(,  faute  évidente  provenant 
de  ce  que  le  copiste  a  lu  fili  au  lieu  de  fist.  Une  édition  française  du 
xve  siècle,  citée  par  Brunet,  à  Ysinide  Questions,  nous  offre  la  forme  Apidus. 
Enfin  Kemble,  The  dialogue  of  Salomon  and  Saturn,  London,  1848,  cite  la  forme 
plus  bizarre  de  Ritheus. 

1 .  Ce  début  est  sensiblement  différent  de  celui  que  nous  offrent  les  versions 
françaises  et  provençales.  Voir,  pour  ces  dernières,  P.  Meyer,  Bulletin  de  la 
Société  des  anciens  textes  français  (1875),  p.  73.  Le  désaccord  que  l'on  constate 
ici  entre  le  provençal  et  le  catalan  est  une  des  raisons  principales  pour 
lesquelles  nous  ne  pouvons  pas  affirmer  catégoriquement  que  le  catalan  a  été 
traduit  directement  du  texte  représenté  par  les  trois  mss.  provençaux. 

2.  Provençal  :  Arsenal  et  B.  N.  fr.  25415  setiada;  B.  N.  fr.  1745  asetiada. 


LA   VERSION   CATALANK   DE   l'eNFANT    SAGE  185 

qu'es  humanal  via  de  Jhcsu  Crist.  Altre  ni  ha  que  li  dien  aiigcU  saute 
eccîesie  ' . 

L'empcrador  li  demana  :  que  es  Deus  ? 

L'infant  respos  :  aqucll  es  Deus  que  tôt  lo  mon  feu  de  no  res  e  totcs 
les  altres  coses  del  mon  que  te  deius  en  son  poder. 

L'emperador  li  demana  :  que  ixque  primerament  de  la  boca  de  nostrc 
senyor  Deu  ? 

L'infant  respos  :  Sent  Johan  ho  recompta  en  l'evangeli,  en  aquell 
que  diu  :  in  pHncipio  crat  verlmm. 

L'emperador  li  demana  :  que  dix  Deu  primerament  ? 

L'inflint  respos  :  sia  feyta  lum. 

L'emperador  li  demana  :  quai  lum  fon  feyta  primerament  ? 

L'infont  respos  :  los  angels  e  los  arcangels. 

L'emperador  li  demana  :  quantes  son  les  ordens  dels  angels? 

L'inflint  respos  :  viiij.  La  primera  dien  Chérubin  \  la  .ij.''*  Séraphin;  a 
la  .iij.^  Tronus,  a  la  .iiij.^  Doiniuacious,  a  la  .v.-"^  Principatns,  a  la  .vj.-' 
Potestats,  a  la  .vij.^  Virtuts,  a  la  viij.-''  Augeli,  a  la  novena  Arcaugeli. 

L'emperador  li  demana  :  que  feu  Deus  primerament  ? 

L'infant  respos  :  los  angels  e  los  arcangels.  Aquesta  santa  obra  feu 
Deus  lo  dia  sant  del  mon.  Lo  dilluns  feu  Deus  lo  firmament.  El  dimarts 
feu  Deus  la  terra  e  la  mar  e  les  arènes,  El  dimercres  feu  Deus  los 
oçells  e  los  peix.  Lo  digous  feu  Deus  les  besties.  Lo  divendres  feu 
Deus  e  forma  Adam  en  Parais.  Lo  disapte,  ell  reposa,  no  perquc  ell 
fos  canssat,  mas  perque  havia  sa  obra  acabada-. 

L'emperador  li  demana  :  quina  cosa  es  la  mar  ? 

L'infant  respos  :  carrera  5  incerta  e  maravellosa  cosa. 

L'emperador  li  demana  :  que  es  l'om  ? 

L'infant  respos  :  ymatge  de  Deu. 

L'emperador  li  demana  :  quina  cosa  es  son  ? 

L'infan  respos  :  ymatge  de  mort. 

Q.uina  cosa  es  la  mort  ? 

1 .  Il  est  à  remarquer  que  tout  ce  passage  sur  le  nombre  des  cirnx  manque 
dans  les  versions  françaises.  En  outre,  le  provençal,  comme  le  catalan, 
n'énumère  que  six  deux,  après  en  avoir  annoncé  sept. 

2.  Le  texte  provençal  renferme  une  question  complémentaire  ainsi  conçue 
(d'après  B.  N.  fr.  1745)  :  Lo  emperador  demanda  :  per  que  paii:(eti  h  disapte  cil 
e  tota  sa  ohra  ?  —  L'efan  dis  :  car  en  aqucll  dia  hcncii  totas  las  causas  que  ell  avîa 
crcadas  e  formadas. 

3.  Les  trois  mss.  provençaux  ont  serena,  évidemment  fautif;  le  français  :  voie. 


l86  A.    PAGES 

L'infant  respos  :  cosa  es  a  que  l'om  no  pot  fogir  per  nenguna 
manera  ^ , 

L'emperador  li  demana  :  quai  fon  aquell  que  mori  e  no  nasquc  ? 

L'infant  respos  :  Adam. 

L'emperador  li  demana  :  de  quantes  coses  fon  feyt  Adam  ? 

L'infant  respos  :  de  .vij.  Del  lim  de  la  terra,  e  de  l'ayga  de  la  mar,  e 
del  sol,  e  dels  nuvols  e^  del  cel,  e  del  vent,  e  de  les  pedres,  e  del 
Sperit  Sant. 

L'emperador  li  demana  :  en  quina  manera  fon  feyt  de  aquestes  .vij. 
coses  ? 

L'infant  respos  :  del  lim  de  la  terra  fon  feyta  la  carn  ;  la  sanch  fon 
feyta  de  l'ayga  de  la  mar,  los  ulls  del  sol,  que  axi  com  lo  sol  es  lum  de 
la  terra,  axi  los  ulls  son  lum  del  cors,  dels  nuvols  foren  feytes  les 
cogitacions,  del  vent  fon  feyt  lo  aie,  de  les  pedres  los  ossos,  e  del 
Sperit  Sant  fon  feyta  l'arma.  Perque  del  lim  es  feyt,  axi  com  mes  va, 
axi  deu  esser  mes  causât;  per  la  mar  deu  esser  molt  noble;  per  lo  sol 
deu  esser  molt  savi;  per  les  nuus  deu  esser  molt  scas;  per  lo  vent 
molt  lauger  ;  per  les  pedres  deu  esser  molt  dur,  per  l'Eperit  Sant  deu 
esser  molt  bo  [e]  obedient  a  nostre  senyor  Deus  [e]  a  sos  manaments  3. 

L'emperador  li  demana  :  a  quina  hora  menga  Adam  lo  fruyt  que 
nostre  senyor  li  havia  vedat  ? 

L'infant  respos  :  a  terça,  e,  a  ora  de  nona,  fon  gitat  de  Parais. 

L'emperador  li  demana  :  quants  peccats  feu  Adam,  per  que  nos  altres 
nos  batejam  ? 

L'infant  respos  .vij.  Superbia,  sacrilegi,  omicidi,  furt,  fornicacio, 
avaricia,  scusacion  de  penitencia, 

L'emperador  li  demana  :  superbia,  que  vol  dir4? 

Superbia  es  aquell  qui  vol  esser  mes  en  sa  voluntat  que  en  la  de 

1.  On  lit  encore  dans  la  version  provençale  (d'après  fr.  1745)  :  Lo  anperador 
demanda  :  que  es  sompni?  —  L'efan  dis  que  causa  es  que  doua  alegrier  ses  profieg\ 
e  triste^a  ses  dan. 

2.  A  supprimer  la  conjonction  e,  comme  le  prouvent  les  provençaux  qui 
donnent  tous  :  e  de  las  nivols  del  cel. 

3.  Voici  la  phrase  correspondante  dans  le  provençal,  toujours  d'après  fr. 
1745  :  Enayssi  co  fo  fag:(  del  limo  de  la  terra  dec  esser  plus  lis,  e  de  l'ayga  moti 
savis,  e  del  solelh  moti  noUes,  e  de  las  nivols  mot^  cars  (Ars.  et  25415  escas),  e  del 
ven  viot:(  laiigiers,  e  de  las  peyras  mot^  durs,  e  del  sant\  esperit:^  per  que  dec  esser 
tnot:(  bos  e  moti  hohediens  a  nostre  senhor  dieiis  e  als  cieus  mandamens. 

4.  La  question  manque  dans  les  mss.  provençaux. 


LA   VERSION    CATALANE   DE   l'eNFANT    SAGE  187 

nostrc  senj'or  Dcus  ;  sacrilcgi  es  aquell  lo  quai  no  creeguc  ço  que 
Deus  li  havia  manat;  homicidi  es  aquell  qui  mata  si  meteix  e  dampna 
la  sua  anima;  furt  es  perquc  furta  ço  que  Deus  li  havia  vcdat;  forni- 
cacio,  perques  désespéra  e  no  creeguc  en  lo  manament  de  Deus  e 
creegue  le  diable;  avaricia,  pcrque  demana  mes  que  no  mcrexia; 
copdicia,  perque  copdicia  ço  que  Deus  li  havia  vedat;  scusacio  de 
penitencia,  e  nos  penedi  quant  hac  fet  lo  peccat.  E  lavors  li  vcnch 
nostre  Senyor  e  li  demana  :  «  Adam,  com  stas?  »  Respos  :  <.<  Senyor,  he 
hoida  la  tua  paraula  e  he  hauda  paor  e  som  amagat  ».  E  per  aquest  peccat 
stech  Adam  en  los  infernes  .v.  m,  ccxxv.  anys  e  .vj,  ores,  e  tots  los 
homens  justs  e  peccadors  anaven  en  los  inferns  en  poder  del  diable. 
E  per  aço  notre  Senyor,  qui  es  plen  de  pietat  e  de  misericordia,  envia 
l'Esperit  Sant  en  la  gloriosa  Verge  maria,  e  nasque  d'ella  vertader  Deus 
e  vertader  hom,  e  volgue  pendre  mort  e  passio  en  l'arbre  de  la  vera 
creu  per  nosaltres  peccadors  salvar,  e  devalla  als  inferns  e  trague'  n 
Adam  e  tots  los  sants  Pares.  E  après  la  resureccio  sua  envia  sos  apostols 
preycar  per  tôt  lo  mon  que  fessen  batejar  les  gents  en  nom  del  Pare  e 
del  Fill  e  del  Sant  Sperit. 

L'emperador  li  demana  :  quai  cosa  es  que  james  nos  pot  fartar  ? 

L'infant  respos  :  de  guanyar. 

L'emperador  li  demana  :  per  quantes  maneres  tempta  lo  diable  l'om  ? 

L'infant  respos  :  per  quatre,  per  mala  sospita,  per  mala  cogitacio,  per 
délit  de  avaricia  e  per  gran  copdicia. 

L'emperador  li  demana  :  per  quantes  maneres  pren  seguretat  lo 
diable  en  l'om  ? 

L'infant  respos  :  per  très  :  la  primera,  que  hom  no  satisfaça  sos  torts 
quant  es  jove,  mas  que  s'esper  quant  sia  vell  ';  la  segona  es  que  li 
fa  encreent  que  altres  han  fet  maiors  peccats  que  ell  ;  la  terça  cosa 
que  li  consella  :  «  fes  molts  peccats,  que  gran  es  la  misericordia  de  Deus 
e  perdonarlos  t'a».  E  peraquestes  .iij.  coses  leva  lo  diable  les  animes 
dels  homens  als  inferns. 

L'emperador  li  demana  :  per  quantes  coses  s'esta  l'om  de  fer  peni- 
tencia 2  ? 


1.  Provençal  (ms,  fr.  1745)  :  la  premieyra,  que  no  fassa  cofessio  de  sos  peccat^ 
a  nostre  senhor  dieus  e  dis  lo  diable  :  moti  iest:^  encaras  joves  e  he  manifeslaras  tos 
pcccat:(  e  faras  penitentia  can  seras  viells. 

2.  Provençal  (ms.  fr.  1745)  :  lo  etnperador  demanda  :  per  cantas  causas  esta 
home  que  non  co fessa  ni penedensa  (Ars  et  25415  nis peneda  de  sos  peccat^). 


l88  A,    PAGES 

L'infont  respos  :  per  quatre  :  la  primera  es  per  necgligencia,  la 
segona  es  que  ha  vergonya  de  dir  sos  peccats,  la  terça  es  que  per  temor 
de  Deus  haia  a  satisfer  sos  torts,  la  quarta  es  mala  perscveracio  d'cstar 
en  lo  peccat. 

L'emperador  li  deniana  :  quants  son  los  peccats  principals  ? 

L'infant  respos  :  .vij.,  ço  es  superbia,  avaricia,  luxuria,  ira,  gola, 
enveja,  perea  '. 

L'emperador  li  demana  :  quantes  son  les  coses  que  porten  al  hom 
a  Parais  ? 

L'infant  respos  :  iij.  Bona  cogitacio-,  bona  paraula,  bona  obra. 

L'emperador  li  deniAna  :  quantes  son  les  coses  que  porten  los 
homens  als  inferns  ? 

L'infant  respos  :  iij.  iMala  paraula,  mala  cogitacio,  mala  obra. 

L'emperador  li  demana  :  quants  son  los  senyors  a  qui  l'om  serveix  ? 

L'infant  respos  :  quatre  ;  lo  primer  es  va,  lo  segon  es  vil,  lo  terç  es 
mal,  lo  quart  es  ho.  E  per  lo  senyor  va  entenem  aquest  segle,  e  per  lo 
vil  entenem  lo  cors,  e  per  mal  entenem  lo  diable,  e  per  lo  ho  entenem 
nostre  senyor  Jesus-Christ.  Per  ço  servim  al  va,  com  demanam  riquea 
e  honors,  que  les  riquees  ab  trebayll  son  guanyades  e  ab  gran  dolor 
son  lexades,  per  que  hom  s'en  passa  d'aquest  règne  e  de  tal  senyor 
reeb  hom  guardo  zw  3.  A  vil  senyor  servim,  com  demanam  los  délits 
corporals,  que  com  l'om  mes  viciosament  viu,  axi  com  es  finat,  pus 
tost  son  podrides  les  sues  carns  :  d'aquest  senyor  aytal  reb  hom  vil 
guardo.  D'on  lo  mal  senyor  servim  ab  omicides  e  ab  sacrilegis  e  ab 
furis  e  ab  injuries  e  ab  moites  d'altres  maies  obres  :  d'aquest  senyor 
aytal  reeb  hom  mal  guardo ,  perque  leva  l'arma  als  inferns.  Lo  hou 
senyor  servim,  com  anam  a  vigilics  e  a  oracions  e  donam  almoynes  : 
d'aquest  senyor  aytal  reebem  bon  guardo,  que  porta  l'anima  dretament 
a  Parais. 

L'emperador  li  demana  :  quants  son  los  peccats  que  en  aquest  segle 
ni  en  l'altre  no  son  perdonats  ? 

L'infant  respos  :  dos,  la  hu  es  que  no  creu  la  resurreccion  de  Jésus 
Christ,  l'altre  ques  désespéra  de  la  misericordia  de  nostre  senyor  Deus. 

1 .  Le  texte  provençal  est  beaucoup  plus  développé  ;  il  décrit  chacun  des  sept 
péchés  capitaux. 

2.  Prov.  :  cocicncia. 

3.  Provençal  (Arsenal)  :  cant^  Vome  es  passât:^  d'aqiiest:(  setgle  en  l'autre  e 
d'aquest  senhor  rescep  hom  vaguaiardo. 


LA    VERSION    CATALANE   DE    L  ENFANT   SAGE  189 

L'cmpcrador  li  dcmana  :  quantes  son  les  coses  que  mes  plaen  a 
Deus  ? 

L'infant  respos  :  iij.  Abstinencia  en  joventut,  e  larguea  en  pobrea, 
[e]  abstinencia  de  peccat. 

L'imperador  li  demana  :  per  quantes  mancres  mor  l'om  ? 

L'inflmt  respos  :  per  quatre.  La  primera  es  la  mort  del  cors,  la  segona 
com  es  mort  en  mala  flmia,  la  terça  com  no  ha  part  en  los  bcns  de  santa 
mare  Esgleya,  la  quarta  com  es  morta  l'anima. 

L'emperador  li  demana  :  per  quantes  maneres  ve  '  l'om  dreturera- 
ment  après  sa  mort  ? 

L'infont  respos  :  per  .iij.-'^  La  primera  es  que  es  fînat  en  bona  fama 
com  tots  dien  tôt  bon  exemple  d'ell  ^  ;  la  segona  cosa  es  com  es 
parçoner  dels  bens  de  santa  mare  Sgleya;  la  terçera  cosa  es  com  la  sua 
anima  haura  vida  de  gloria  3  pera  tots  temps  en  Parais  ab  nostre  senyor 
Deus. 

L'emperador  li  demana  :  a  quantes  coses  val  l'almoyna  ques  fara  en 
peccat  mortal  ? 

L'infont  respos  :  per  .iij.  coses.  La  primera  cosa  es  que  abans  s'en 
convertira  a  nostre  senyor  Deus;  la  segona  es  que  Deus  li'n  retra  bon 
guardo  en  aquest  segle  e  en  l'altre;  la  terça  es  que,  si  moria  en  aquell 
peccat,  la  sua  anima  no  hauria  tan  gran  pena. 

L'emperador  li  demana  :  quantes  coses  son  4  ? 

L'infant  respos  :  .vj.  Creador,  creatura,  e  be,  e  mal,  e  resureccio,  e 
mort. 

L'emperador  li  demana  :  quai  cosa  es  pigor  e  mellor  ? 

L'infant  respos  :  paraula. 

E  l'emperador  li  demana  :  quai  es  la  cosa  que  mes  desplau  al  hom  ? 

L'infant  respos  :  la  vida  de  son  enemich  5. 

L'emperador  li  demana  :  que  es  la  cosa  que  no  es  certa  ? 

L'infant  respos  :  la  vida  del  home. 

1.  Prov.  :  Lo  cmperador  demanda  :  per  cantas  causas  via  bom  drechurieyrauien 
après  sa  mort:(  ? 

2.  Prov.  :  L'efan  dis  :  iij.,  la  preinieyra  es  canti  es  passât^  d'aqnest^  setgh  en 
Vautre  am  bona  fama. 

3.  Prov.  (ms.  fr.  1745)  :  vida  durahla  e  gloria. 

4.  Mss.  provençaux  :  Lo  cmperador  demanda  :  cals  son  las  causas  que  so  ajus- 
tades  de  dos  en  dos  ? 

5.  Cette  question  et  cette  réponse  ne  se  trouvent  pas  dans  les  trois  mss. 
provençaux.  Elles  sont  contenues  dans  la  version  française  :  Et  l'empereur  luy 


190  A.    PAGES 

L'cmperador  li  demana  :  que  es  la  cosa  certa  ? 

L'infant  respos  :  la  mort. 

L'emperador  li  demana  :  per  quantes  maneres  ment  l'ome  ? 

L'infant  respos  :  per  .v.  Per  poder,  o  per  pobrea,  o  per  ignorancia, 
o  per  paor,  o  per  iniquitat. 

L'emperador  li  demana  :  quants  fills  hague  Adam  ? 

L'infant  respos  :  xxx.  fills  e  .xxx,  filles,  menys  de  Cahim  e  d'Abell  e 
de  Set. 

L'emperador  li  demana  :  quants  peccats  feu  Cahim  en  la  mort  de 
son  germa  Abel  ? 

L'infant  respos  :  vij.  Lo  primer,  com  no  guarda  que  feya;  lo  segon 
es  perque  veya  que  era  son  germa  detrurer  e'n  havia  enveja  ;  lo  tercer 
es  que  dix  a  son  germa  que  fos  al  camp  e  alli  lo  mata;  lo  quint  es  com 
anuncia  a  nostre  senyor  Deus  com  li  demana  :  «  Cahim,  on  es  ton 
germa  Abel  »  ?  respos  Cahim  :  k  yo  no  so  guarda  de  mon  germa  »  ;  lo 
six,  com  nos  penedi  quant  hac  feyt  lo  peccat  ;  lo  sete,  com  se  désespéra 
de  la  misericordia  de  nostre  senyor  Deus  ^. 

L'emperador  li  demana  :  quai  fon  aquell  qui  primerament  oferi 
sacrifici  a  nostre  senyor  Deus  ? 

L'infant  respos  :  Abel. 

L'emperador  li  demana  :  qui  feu  primerament  letres  ? 

L'infant  respos  :  Set. 

L'emperador  li  demana  :  quai  fon  lo  primer  pevere  missacantant  ? 

L'infant  respos  :  Melchisedech. 

L'emperador  li  demana  :  quantes  maneres  hi  ha  d'ocells  ? 

L'infant  respos  :  .lxxii. 

L'emperador  li  demana  :  quai  fon  aquell  qui  mes  nom  a  totes  les 
coses  del  mon  ? 

L'infant  respos  :  Adam. 

L'emperador  li  demana  :  que  es  la  cosa  santa  e  verge  e  pura  ? 

L'infant  respos  :  los  sants  angels. 

L'emperador  li  demana  :  quai  fon  lo  primer  hom  que  entra  en 
Paradis  ? 

demanda  :  quelle  chose  est  qui  plus  desplait  â  l'homme?  Et  il  dit  :  la  vie  de  son  ennemi 
et  son  avancement.  Mais,  en  revanche,  voici  un  passage  que  contient  seul  le 
provençal  :  Lo  empcrador  demanda  :  que  es  hoins  joves  ?  —  L'efan  dis  :  la  candela 
canti  art^  e pueys  mor.  (Ms.  fr.  1745.) 

I.  Le  texte  que  nous  offrent  ici  les  mss.  provençaux  est  beaucoup  plus 
développé. 


LA   VERSION    CATALANE   DE   L  ENFANT   SAGE  I9I 

L'infant  respos  :  lo  ladre,  al  quai  nostre  senyor  pcrdona,  quant  li 
dcmana  merce  en  la  creu. 

L'emperador  li  dcmana  :  quais  foren  les  pus  honrades  bodcs  que 
nunca  foren  ni  seran  james  ? 

L'infant  respos  :  les  de  Architiclinus  on  fon  Jésus  Christ  c  santa 
Maria  e  feu  hi  Deus  de  l'aygua  by. 

L'emperador  li  demana  :  quai  es  la  pus  grcu  cosa  d'aquest  mon  ? 

L'infant  resposi  :  lo  cor  del  hom  '. 

L'emperador  li  demana  :  quai  es  la  pus  laugera  cosa  d'aquest  mon  ? 

L'infant  respos  :  lo  pensament  del  hom. 

L'emperador  li  demana  :  quai  es  la  pus  comuna  cosa  per  als  richs  e 
per  aïs  pobres. 

L'infimt  respos  :  lo  naxer  e  lo  morir. 

L'emperador  li  demana  :  quai  es  la  cosa  que  l'hom  veu  e  no  la  pot 
toquar  per  nenguna  manera  ? 

L'infant  respos  :  lo  cel. 

L'emperador  li  demana  :  quai  cosa  toqua  hom  e  no  la  pot  veure  per 
nenguna  manera  ? 

L'infant  respos  :  l'anima^, 

L'emperador  li  demana  :  quina  cosa  es  lo  sol  ? 

L'infant  respos  :  lum  e  claredat  del  dia. 

L'emperador  li  demana  :  que  fa  lo  sol  de  nit  ? 

L'infant  respos  :  a  vegades  illumina  porgatori,  e  a  vegades  illumina 
la  mar,  e  puixs  ix  en  Orient  e  illumina  tôt  lo  mon. 

L'emperador  li  demana  :  que  soste  la  terra  ? 

L'infant  respos  :  aygua. 

Qjae  soste  l'ayga  ? 

L'infant  respos  :  pedra. 

Que  soste  la  pedra  ? 

L'infant  respos  :  quatre  evangelistas. 

1 .  Cette  question  et  cette  réponse  manquent  dans  les  trois  mss.  provençaux. 
Mais  nous  trouvons  dans  le  texte  publié  par  Bartsch  :  Cal  cailla  es  pus  greu  de 
traire  ?  respos  :  cor  d'orne  et  ira  de  rey.  D'autre  part ,  on  lit  dans  la  version 
française  publiée  par  W.  Martin  :  Et  V empereur  luy  demanda  :  qui  est  la  moi)idre 
chose  de  tout  le  monde  ?  Et  l'enfant  luy  respondit  que  c'est  le  corps  de  l'honinie  quant 
l'aine  en  est  dehors. 

2.  Provençal  (ms.  fr.  1745)  :  Lo  emperador  demanda  cals  es  la  causa  que  negun 
home  non  la  pot\  tocar  e[n]  neguna  manieyra.  L'ejan  dis  :  lo  cel,  ni  el  ve:(er  arma 
d'orne. 


192  A.    PAGES 

Que  sostienen  los  quatro  evangelistas  ? 

L'infant  respos  :  foch. 

Que  soste  lo  foch  ? 

L'infant  respos  :  abis. 

Que  soste  abis  ? 

Respos  l'infant  :  lo  arbre  que  fon  plantât  en  Parais  en  lo  comença- 
ment  de  nostre  senyor  Deus. 

L'emperador  li  demana  :  quants  forcn  los  anys  del  comcnçament  del 
segle  fins  al  diluvi  ? 

L'infant  respos  :  ij.  M.  CC.  Lij.  anys. 

L'emperador  li  demanada  (corr.  demana)  :  quants  anys  havia  Noe 
quan  comença  a  fer  l'archa  ? 

L'iniltnt  respos  :  .D. 

L'emperador  li  demana  :  quants  dies  stigue  l'archa  sobre  l'ayga  ? 

L'infant  respos  :  .XL. 

—  En  quin  loch  se  posa  l'archa  ? 

L'infant  respos  :  en  un  puig  que  li  dien  Arachim  que  es  en  Erminia. 

—  Qui  planta  vinya  primerament  ? 
Respos  l'infant  :  Noe. 

L'emperador  li  demana  :  quais  son  aquells  qui  son  nats  e  no  morran 
entro  a  la  fi  del  mon  ? 

L'infant  respos  :  Elles  e  Enoch,  que  stan  a  la  porta  de  Paradis  e  séran 
entro  al  dia  del  juhi. 

L'emperador  li  demana  :  quai  fon  aquell  que  fon  concebut  sens 
correpcio  ? 

L'infant  respos  :  Jésus  Christ. 

L'emperador  li  demana  :  quai  fon  la  primera  ciutat  ? 

L'infant  respos  :  Ninive. 

L'emperador  li  demana  :  quai  romangue  primer  monestir  '  ? 

L'infant  respos  :  Sent  Paul. 

L'emperador  li  demana  :  quai  fon  lo  primer  ermita  ? 

L'infant  respos  :  Sent  Antoni^. 

L'emperador  li  demana  :  quai  es  lo  sépulcre  que  non  es  trobat  ? 

L'infant  respos  :  aquell  de  Moysen. 

1 .  Provençal  :  Lo  empenuhr  dcDiainhi  :  qui  fes  premkyrainens  inonestier  ? 

2.  Cette  question  et  cette  réponse  ont  été  omises  par  les  deux  manuscrits 
provençaux  (mss.  B.  N.  fr.  1745  et  25415);  le  ms.  de  l'Arsenal  la  contient, 
mais  la  réponse  est  :  San  Paul  au  lieu  de  San  Aiiloni,  qui  est  la  bonne  leçon. 


LA   VERSION    CATALANE   DE    L  ENFANT    SAGE  I93 

L'cmpcrador  li  demana  :  quai  fon  aqucll  qui  dcjuna  très  dies  c  très 
nits,  c  no  veu  lo  cel  e  la  terra  ? 

L'infimt  respos  :  Joanas  en  lo  cors  de  la  balena. 

L'cmpcrador  li  demana  :  per  quantes  maneres  dcu  hom  dcjunar  los 
divendres  pus  asenyaladament  que  neguns  dels  altrcs  dies? 

L'infant  respos  :  per  .viiij.  La  primera  cosa  es  perque  nostre  scnyor 
Deus  feu  e  forma  Adam  en  Parais  ;  la  segona  cosa,  que  en  aquell  dia 
mata  Caym  son  germa  Abel  ;  la  terça  cosa  es  que  en  lo  dit  dia  David 
profeta  mata  Golics  ;  la  quarta  cosa,  per  tal  com  en  dia  de  divendres  nostre 
senyor  Deus  vench  en  la  glori[os]a  verge  Maria;  la  quinta  cosa  es  que  en 
dia  de  divendres  fon  scapçat  Sent  Johan  Babtista  ;la  .viij.^cosaes  que  en 
dia  de  divendres  fon  crucificat  nostre  senyor  Jésus  Christ;  la  viiij'^cosa 
es  que  en  dia  de  divendres  nostre  senyor  Deus  vendra  fer  jutgament 
als  bons  e  als  mais  en  la  vayll  de  Josafat. 

L'emperador  li  demana  :  quai  fon  aquell  que  mûri  dues  vegades  e  no 
nasque  sino  una  ? 

L'infant  respos  :  ■  Sent  Lazer,  lo  quai  nostre  senyor  Jésus  Christ 
resuscita. 

L'emperador  li  demana  :  quais  foren  aquells  que  foren  crucificats 
ab  nostre  senyor  Jésus  Christ  ? 

L'infant  respos  :  Dimas  e  Gescas, 

L'emperador  li  demana  :  quai  fon  aquell  que  demana  lo  major  do 
que  nengun  hom  pogues  demanar  ? 

L'infant  respos  :  Josep  Abarimatia,  com  demana  lo  [cors]  de  nostre 
senyor  Jésus  Christ,  com  fon  crucificat,  el  posa  en  lo  sépulcre. 

L'emperador  li  demana  :  creus  a  Nostre  Senyor  tôt  poderos  ? 

L'infant  respos  :  hoc. 

—  E  com  creus  tu  en  ell  ? 

L'infant  respos  :  Yo  creech  en  hu  e  en  très. 

—  Com  en  très  ? 

L'infant  respos  :  yo  creech  fermament  en  lo  Pare,  e  en  lo  Fill,  e  en 
l'Esperit  Sant;  perque  es  dit  pare  perque  ha  fill,  perque  es  dit  fill  com 
ha  pare;  e,  ab  l'Esperit  Sant,  son  très  persones  e  una  vera  santa 
trinitat  e  un  verdader  Deus  e  un  verdader  senyor  que  viu  e  régna  in 
secula  seculorum. 

L'emperador  li  demana  :  creus  que  nostre  senyor  Jésus  Christ  vench 
en  la  gloriosa  santa  Maria,  c  que  nasque  d'ella  verdader  hom,  e  que 
reebe  mort  e  passio  en  la  vera  creu  per  nos  peccadors  ? 

L'infant  respos  :  hoc. 

MÉLANGES.  '  13 


194  A.    PAGES 

Creus  que  resuscita  lo  dia  de  Pascua  e  que  munta  als  cels  lo  dia  de  la 
Assenssio,  e  lo  dia  de  Cinquagesina  que  envia  lo  Sperit  Sant  sobre  sos 
dexebles,  e  que  vendra  dar  juhi  als  bons  e  als  mais  en  la  vayll  de 
Josafat,  e  als  uns  dara  vida  e  gloria  per  a  tots  temps  en  Parais,  e  als 
altres  dira  pena  e  turment  en  los  inferns  d'en  nunca  ixiran  ? 

L'infant  respos  :  hoc. 

Ara  preguem  a  nostre  senyor  Jesus-Christ  e  a  la  gloriosa  mare  sua 
Santa  Maria  e  a  la  cort  celestial  que  ells  nos  donen  obres  a  fer  en 
aostres  animes,  que  les  puxam  salvar  e  viure  e  ajudar  en  la  sua  santa 
Gloria.  In  secula  seculorum.  Amen  ^ 

I.  Provençal  (ms.  fr.  1745)  Aras  preguem  dieus  nostre  senhor  e  nostra  dona 
santa  maria  que  per  la  sua  gracia  nos  gar  de  las  penas  de  ifern  e  que  nos  meta  en 
paradis,  hou  son  lo  cieus  fi\éls  amies.  Amen.  —  Ars.  ajoute  avant  l'Amen  :  e 
respondeti  tug  bonament  de  iona  voïuntat  amen.  —  Tu  autem,  rex  glorios,  que  mort 
presistpcr  peccadors,  nierce  aias  de  trastot^  nos.  Amen. 


NOTES  POUR  SERVIR  AU  CLASSEMENT 


DES 


MANUSCRITS   DU  ROMAN  DE    TROIE 

Par  LÉOPOLD  CONSTANS 


La  présente  étude  a  été  commencée,  il  y  a  deux  ans  (voy. 
Romania,  XVIII,  340),  en  vue  de  la  préparation  d'une  édition 
critique  de  l'épisode  de  Troïlus  et  Briseïda  dans  le  Roman  de  Troie, 
cette  édition  partielle  devant,  dans  notre  pensée,  rendre  plus 
facile  l'édition  complète  de  cet  intéressant  poème,  La  nécessité 
de  résoudre,  pour  l'édition  critique  depuis  longtemps  sous  presse 
du  Roman  de  Thèbes,  la  question  de  l'attribution  des  deux  poèmes 
à  Benoît  de  Sainte-Maure  nous  avait,  du  reste,  obligé  à  une 
étude  de  la  langue  de  Troie,  qui  ne  nous  a  pas  été  inutile  dans 
ces  nouvelles  recherches. 

Notre  étude  avait  d'abord  porté  principalement  sur  les  v.  13495- 
521  de  l'édition  Joly,  en  y  ajoutant  quatre  vers  qui  manquent  à 
un  certain  nombre  de  manuscrits,  soit  en  tout  31  vers,  compa- 
rés dans  les  27  mss.  connus.  Sur  ces  entrefaites,  M.  P.  Meyer 
ayant  publié  le  précieux  fragment  de  Bâle  (Rom.,XVlll,  70  sqq.), 
qui  contient  justement  une  des  parties  de  l'épisode  auquel  étaient 
empruntés  les  vers  étudiés  par  nous ,  il  nous  a  semblé  indispen- 
sable de  reprendre  nos  recherches,  en  les  faisant  porter  sur  un 
nouveau  passage  emprunté  à  cette  partie,  d'autant  plus  que  le 
nouveau  manuscrit  pouvait,  par  son  ancienneté,  nous  être  d'un 
utile  secours  et  que  nous  nous  placions  dans  les  conditions  les 
plus  favorables,  puisque  tous  les  manuscrits,  plus  un  fragment 
important,  se  trouvaient  ainsi  utilisés.  Le  second  passage  ainsi 
étudié  comprend  les  vers  14233-52  de  l'édition,  et  l'étude  a 


19e  L.    CONSTANS 

porté ,  comme  pour  le  premier,  sur  27  manuscrits ,  l'absence  de 
l'un  des  mss.  étant  compensée  par  la  présence  du  fragment  de 
Bâle. 

Donnons  d'abord  la  liste  des  manuscrits  complets  (ou  à  peu 
près)  du  Roman  de  Troie ,  ainsi  que  des  fragments ,  avec  l'indica- 
tion des  lettres  destinées  à  les  représenter.  Pour  les  manuscrits 
de  Paris,  nous  avons  gardé  les  lettres  que  leur  avait  assignées 
M.  Joly,  sauf  pour  les  deux  mss.  de  l'Arsenal.  Les  autres  sont 
désignés  par  Pinitiale  de  leur  lieu  d'origine  : 

Paris,  Bibl.  nat.,  fr.         60 A 

—  -        -  375 B 

_      _        _  782 C 

—  -        -  783 D 

—  —         —  794 E 

—  —        —  821 F 

—  —        —  903 G 

—  —        —         1450 H 

—  —  —         1553 I 

—  —  —         1610 J 

_  __  _        2181 K 

—  —  —       1 2600 L 

—  —        —       19159 M 

—  —         —      Nouv.    acquis,    fr.,    5094    (Frag- 

ments)         P 

—  —    Arsenal,  3340 A  ^ 

—  —         —      3342 A^ 

Bale,  Bibl.  de  l'Université,  et  Bruxelles,  Bibl.  royale 

(Fragments) B  ^ 

Bordeaux,  Bibl.  municipale,  674  (Fragment) B  ^ 

Cheltenham,  Bibl.  Phillipps,  8384 C  ' 

Londres,  Musée  britannique,  Harl.,  4482 L^ 

—  —  Addit.,  30863 L^ 

Montpellier,  Bibl.  de  la  Faculté  de  médecine,  251  .. .  M' 

Milan,  Ambroisienne,  D55..... M^ 

Naples,  Biblioteca  nazionale,  XIIL  c.  38 N 


LES   MANUSCRITS   DU    ROMAN    DE   TROIE  I97 

Nevers,  Archives  départementales  (Fragment) N' 

PÉTERSBOURG  (St),  fr.    3 P  ^ 

—  fr.  6 P^ 

Rome,  Cod.  Regin.  1505 R 

Strasbourg,  Bibl.  impér.  de  l'Université  et  de  la  Pro- 
vince (Fragments) S 

Venise,  Bibl.  Saint-Marc,  fr.  XVII V  ^ 

—  —  fr.  XVIII V^ 

Vienne,  Bibl.  impér.  et  roy.,  2571 W 

Nous  allons  maintenant  transcrire,  d'après  tous  les  manuscrits, 
les  deux  passages  qui  font  l'objet  de  cette  étude.  Pour  le  second, 
il  suffira  de  donner  la  copie  des  principaux  manuscrits  et  les 
variantes  des  autres,  la  graphie  de  chaque  manuscrit  étant  déjà 
suffisamment  connue  par  le  premier  passage. 


I.  —  Vers  i^4^^-^2i  de  l'édition  {et  4  v.  qui  y  manquent'). 


F.  —  B.  N.  fr.  821,  f°  157  r°  h. 

Et  d'autre  part  .Ix.  ou  plus, 
Don  li plus  povre  ert  sire  et  dus. 
La  damoiselleplurefort, 
Riens  ne  lipuet  doner  confort  : 
5  De  Troylus  a  grant  dolor, 
Qe  si  s'aloigne  de  so  (sic)  amor. 
An  lui  n'a  joie,  jeu  ne  ris  : 
Molts'en  torne  morne  et  pensis, 
Et  li  fiz  Tideûs  l'an  moine  ; 

10  Ançois  an  sofrira  grant  poine 
Qil  ne  la  baist  et  qu'il  ni  gise  : 
«  Bèle,  »  fait  il,  «  a  droit  se 
[prise 
«  Cui  vos  amei  :  sani  contredit, 
«  Lo  cuer  de  vos  et  l'esperit 

15   «   Foudroie  avoir  voutiel  couvant 

«  Que    vostre   fosse    a    mon 

[vivant. 


L.  —  B.  N.  fr.  12600,  f°  84  Vf'  a. 

Et  des  autres  .Ix.  et  plus  : 
Li  plus  povres  fu  cuens  ou  dux. 
La  danioiselle  plorefort, 
Rien  ne  li  puet  doner  confort  : 
5  De  Troylus  a  grant  dolor. 
Qui  si  s'eslonge  de  s'amor. 
En  lui  n'a  joie,  jeu  ne  ris  : 
Ml'ts'en  torne  uiorne  et  pensis, 
Et  li  filz  Tydeûs  l'en  meine, 

10  Qiii  ainz  en  sofFerragrant  peine 
Ou  il  ne  la  hest  ou  qu'il  ni  gise  : 
«  Bèle,  »  fait  il,  «  a  droit  se 
[prise 
«  Oui  vos  amei  :  sani  contredit, 
«  Le  cuer  de  vos  et  l'esperit 

1 5   «   Voldroie  avoir  par  tel  covent 
«  Qe  vostres  fuisse  mon  vivant. 


198 


L.    CONSTANS 


«  Se  por  ce  no[n]  qe  trop  est 
[tost, 
«  Et  que  trop  somes  près  de 
[l'ost, 
«  Et  qe  vos  voi  si  desliaitie, 
20  «  Pansive  cl  morne  et  irie, 
«   Vos  criasse  por  Deu  merci, 
«  d'à  chevalier  et  [a]  ami 
«  Me  ienissiei  et  an  demoine, 
«  G'en  voudroie  soufrir  grant 
[poine 
2  3   «  Qe,  se  vos  plest,  qu'a  ce  n'an 
[veigne; 
a  Mais  miiit  me  dot  et  mult  me 
[creigne 
«  Qe  vostre  cuers  soit  liaïnos 
«  Vers  moi  et  vers  cez  devers 
[nos. 

«  S'auqiics  scroi\  toi  jo^X.  amie, 
31   vi  De  ce  ne  vos  doit  an  blasmer. . , 


«  Se  por  ce  non  que  trop  est 

[tost, 

«  Et  qe/rop  somes  prés  del'ost, 

«  Et  qe  vos  voi  si  dehetiée, 
20  «  Pensive,  morne  et  iriée, 
«   Vos  criasse  por  Dieu  merci, 
«  Qu'a  chevalier  et  a  ami 
«  Me  retenissiei  en  demeine. 
c<  Je  voldroie  aini  soffrir  grant 
[peine 
25   «  Qil    (sic)    vos   plest    qe   ce 
[aviégne; 
«  Mes  ml't  me  dont  et  ml't  me 
[criéngne 
«  Que  vostre  cuers  soit  haïnos 
«  Vers  moi  et  vers  cels  devers 
[nos. 
«  A  la  gent  qui  vos  a  norrie 
«  Croi  que  toi  jors  serei  amie  : 
31   «  Decenevosdoitnushlasmer... 


N.  Naples,  B.  Naz.  XIII.  c.  38, 
f°  80  v°  b. 
Et  d'autre  part  .Ix.  et  plus, 
Dont  li  plus  povre  ert  cuens  ou 
[dus. 
La  damoisèle  plore  fort. 
Rien  ne  li  puet  doner  confort  : 
5  De  Troylus  a  grant  dolor, 
Qui  si  s'esloime  de  s'amor. 
An  lui  n'a  joie,  jou  rie  ris  : 
Molt  s'an  torne  mornes,  pansis, 

Et  li  filz  Tydeûs  l'an  moine, 


B.  N.  fr.  903,  f°  118  v°  h. 


La  dannioi[se]Ue  plore  fort. 
Rien  ne  li  puet  doner  confort  : 
5  De  Troylus  a  grant  doulour, 
Qui(se)  si  s'eslongne  de  s'anmour. 
An  lui  n'a  joie,  jeus  ne  ris  : 
Molt  s'an  tourne  doulans,  pan- 
[sis, 
Et  li  filz  Thideûs  l'an  mainne, 


Variantes  de  Z,'  (Londres,  Harl.,. 
estait  d.  —  7  En  li  na  i.  gieu. 


î,  fo  84  vo  h),  par  rapport  à  A?.  —  2  poures 


LES   MANUSCRITS   DU    ROMAN    DE   TROIE 
10  Qlu  ainz  an  sofcrra  grant  poine 


199 


Qu'il  11c  la  hmst  cl  qu'il  n'/ gise  : 

«  Bùle,  »  fait  il,  «  a  droit  se 

[prise 

«  Qui  vos  amei  :  sani  conlredil, 

<(  Lo  cuer  de  vos  el  l'esperil 

1 5  «  Foudroie  avoir  par  tel  covant 
«  Que  vostres  fusse  mon  zz/Vrt?//. 

«  Se  por  ce  van  (sic)  que  trop 

[est  tost, 

«  Et  que  Irop  somes  près  de 

[l'ost, 

«  Et  que  vos  voi  si  deshaitiée, 

20  «  Pansive  et  morne  et  iriée, 

«   Vos  criasse  por  Deu  merci, 

«  Qu'a  chevalier  et  a  ami 

«  Me  tenissiei  et  an  demoine. 

«  J'an  voudroie  aini  sofrir  grant 

[poine 

25  «  Que,  se  vos  plest,  que  ce  ni  an 

\yeigne; 

«  Mes  molt  me  dot  et  molt  me 

[crîgne  (sic) 

«  Que  vostre  cuers  soit  haïnos 

«  Vers  moi  et  vers  cels  devers 

[nos. 

«  A  la  gent  qui  vos  ont  norrie 

«  S'auques  seroi\  toi  joi'S  amie, 

31  «  De  ce  ne  vos  doit  an  blasmer, . . 


10  Qui   ains   an   soufferra    grant 

[painne 

Qu'il  ne  la  hai[s\t  et  qu'il  n'i  giso.  : 

«  Belle,  »  fait  il,  «  a  droit  se 

[prise 

«  Que  (lis.  qui)  vos  av(c)roit  : 

[sani  contredit, 

«  L'anmour  de  vos  el  les  péris 

(sic) 

1 5  «  Voldroie  avoir  par  tel  couvant 

«  Que  vostre  fusse  a  mon  vi- 

[vaut. 

«  Se  por  ce  non  que  trop  est 

[to[s]t, 

«  Et  que  trop  sommes  prés  de 

[l'ost, 

«  Et  que  vos  voi  si  deshaitie, 

20  «  Pansive,  doutouse  et  irie, 

«  Vous  criasse  pour  Dieu  merci, 

c<  Qu'a  chevalier  et  a  ami 

«  Me  retenîssiés  an  demaîne. 

«  Je    voudroie    ains    souffri[7'] 

[grant  painne 

25   «  Que,  cil  vos  plai\j\t,  qu'a  ce 

[ne  viéngne; 

«  Mais  ml't  me  doi  (sic)  et  nil't 

\nie  criégne 

«  Que  vostre  cuers  soit  haïnos 

«  Vers  moi  et  vers  cex  devers 

[nos. 

«  A  la  gent  qui  vos  ont  norrie 

«  Sai  que  toi  jors  serais  anmie  : 

31   ce  Decenevosdoitonhl'xsiwdx... 


17  ce.  non.  —  18  prest.  —  23  Me  prcissies.  —  24  Je  v.  —  25  ce  remaigne.  — 
26  crierne.  —  30  Se  vous  estes  ades  a.  —  31  d.  nus  Uamer, 


200  L.    CONSTANS 

M^  —  Milan,  Ambrois.  D  55, 
fo  94  v°  h. 

E  hîaus  chevaliers  liéls  seisante  : 

El  plus  povre  avcit  riche  conte. 

La  damaisèle  {sic)  plore  fort , 

Riens  ne  lipiiet  douer  confort  : 
5  De  Troïlus  a  grant  àolor, 

Qu'ensi  s'esloigne  de  s'ainor. 

En  lui  ne  ra  joie  ne  ris  : 

Moût  s'en  torne  tristes.,  pensis, 

E  li  fiz  Tideûs  l'en  meine, 
10  Qui  ainz  en  soferra  grant  peine 


Qil  sol  la  hest  ne  qu'il  i  gise  : 

«  Bêle,»  fait  il,«  adreitse  prise 

«  Oui  de  vostre  amor  est  saisie  : 

«   Vostre  cuers  et  vostre  esperii 

1 5   «  Fust  ore  miens  par  covenaut 

«  Que    vostre    fusse    a    mon 

[vivant  ! 

«  Se  por  ce  non  que  trop  est 

[tost, 

«  Equewsummesprésderost, 

«  E  que  je  vos  sai  desheité[e], 
20  «  Pensive  e  dotose  e  irée, 

«   Vos  criasse  molt  grant  merci, 

«  Qu'a  chevalier  e  a  ami 

«  Me  rcceiissci\  tôt  demaine. 

«  AiuT^  en  voudrai  sofrir  grant 

[peine 

25   «  Que,  se  vos  pïest,  a  ce  nen 

[viénge; 

«  Mes  molt  me  dot  e  molt  me 

[crièn  ge 

«  Que  vostre  cuers  seit  haïnos 

«  Vers  mei  et  vers  celz  devers 

[nos. 


A,  —  B.  N.  fr.  éo,  f°  91  ro  d. 


Et  chevalier  bien  tel  scssante  : 
Tout  li  plus  povre  iert  riche  conte. 
La  danièle  pleure  ml't  fort. 
Rien  ne  li puet  donner  confort  : 
5  De  Troïlus  a  grant  doulour. 
Qui  si  s'eslongne  de  s  amour. 
En  lui  n  a' ne  joie  ne  ris  : 
Ml't  s'en  tourne  monieet  pensis. 
Et  li  filz  Tydeùs  l'en  mainne, 

10  Qui  ainz  en  soufFerra  grant 
[pain  ne 
Que  seul  la  lèse  (sic),  qii'o  lui 
[gise  : 
«  Bêle,  »  fêt  il,  «  a  droit  se  prise 
«  Qui  de  vostre  amour  est  saisis  : 
«  Le  cuer  de  vous  et  les  péris  (sic) 

1 5   «   Voudroie  avoir  par  convenant 
«   Vostre  en  fusse  a  mon  vivant. 

«  Se  pour  ce  non  que  trop  est 

[tost, 

«  Et  que  si  sommes  près ,  de 

[l'ost, 

«  Et  que  je  vous  voi  deshaitiêe, 

20  «  Pensive  et  douteuse  et  iriée, 

«  fe  criasse  ml't  grant  merci, 

«  Qu'a  chevalier  et  a  ami 

«  Me  receûssiei  tout  demainne. 

«  Ainien  vourrai souffrir  grant 

[painc 

2  5   «  Que,  cil  vous  plest,  que  ce  nen 

[viénge; 

«  Car  ml't  me  dont  et  ml't  me 

[criéngnc 

«  Que  vostre  cuer  soit  haynous 

«  Vers  moi  et  vers  cens  devers 

[nous. 


LES   MANUSCRITS   DU    ROMAN    DE   TROIE  201 

«  Alagcntquivousont nourrie 

«  Sai  que  sere^  tou\  jors  amie  ; 

I   «  Deccncvousdoitonhhsmer... 


«  A  la  gent  qui  vos  ont  norrie 

«  Sai  que  sereii  loijoix  amie  : 

31   «  De  ce  ii'osdcit  hou  jahhsmcr... 


R.   —   Rome,   Cod.    Reg.    1505, 
fo  103  v». 
Et  chevalers  scisaiite  et  plus  : 
Li plus  povreifu  mens  0  dus. 
La  dauurisèle  plorefort, 
Riens  ne  li  puet  doter  confort  : 
5  De  Troïlus  a  grant  dolor. 
Qui  [si]  se  strangc  (sic)  de  s'a- 
[wor. 
En  lui  navra  joie  ne  ris  : 
Molt    s'en    torne    mornes    et 
[pensis  ; 
Et  li  fils  Tihdheûs  l'en  maine, 

10  Ki  ainz  en  sofirira  grant  peine 
K'ilja  la  hest  ne  qu'il  i  gisse  : 
«  Bèle,  fait  il,  «  a  droit  se  prise 
«  Chi  de  vosire  amor  est  saissis. 
«  Li  cuers  de  vos  et  les  péris  (sic) 

1 5   «   Voudrai  aveir  per  convenant 
«  Ke  vostre  soie  a  mon  vivant. 


«  Se  pur  ce  non,  ke  trop  est 
[tost, 
«  Et  ke  si  somes  près  de  l'ost, 
«  Et  ke  je  vos  sai  desaitée, 
20  «  Pensive  et  dotouse  et  irée, 
«  Je  vos  criasse  ja  merci, 
«  Ch'a  chevaler  et  a  ami 
«  Me  receiissiei  en  domaine. 
«  Aini  en  voudrai  soffrir  grant 
[paine 
2  5   «  Ke,  ce  vosplait,  a  ce  ne  viégne; 
«  Mas  molt  me  dot  et  molt  me 
[criégne 
«  Ke  vostre  cuers  seit  aïnos 
«  Vers  moi  et  vers  cels  devers 
[nos. 
«  A  la  gent  ki  vos  ont  norie 
«  Sai  ke  seroi\  toi  jors  amie  : 
31   «  De  ce  ne  vos  doit  l'en  blas- 
[mer... 


V.  —  Venise,  Marc.  XVII, 
f°  105  r°  a. 

Et  cJjevaliers  bien  tiéls  sesainte  : 
Li  lplus]povres  ert  riche  conte. 
La  damoiselle  plore  fort. 
Riens  ne  li  puet  douer  confort  : 
5  De  Troïllus  a  grant  dolor, 
Qu'ensi  s'e[s]longe  de  s  amor. 
En  lui  navra  joie  ne  ris  : 
Moût  s'en  tornemorneei  pensis, 
E  li  fiz  Tydeûs  l'an  moine, 

10  Qui   einz  en   soufri[ra]  grant 
[poine 


y  2,  —  Venise,  Marc.  XVIII, 
f»  65  v°  a. 
[£■/]  chevalier  tel  .c.  por  coûte, 
Dont  li  plus  povre'c  rich\e^  conte. 
La  domoisclle  plurefort{e), 
Riens  ne  li  polef]  douer  confort  : 
5  De  Troïllus  a  grant  dolor. 
Oui  si  s'aslongc  de  s  amor. 
Troïllus  n'a  joie  ne  ris  : 
Ml't  s'en  torne  trist  e  pensis, 
[Et]  li  filz  Thideûs  ien  (lis.  l'en) 
[meine, 
10  Q.ui  enz  en  sofrira  grant  peine 


202 


L.    CONSTANS 


Qe  sol  la  best  eu  o  U  gise  : 

«  Bêle,  »  fait  il,  «  a  droit  se 

[prise 

«  Oui  de  votre  amor  est  smssi\  : 

«  Li  cors  de  vos  et  li  espri^ 

15   «   Foudroie  avoir  per  convenant 

«  Mètre  (sic)  en  fusse  a  mon 

[vivant. 

«  Se  por  ce  non  que  trop  est 

[tost, 

«  E  que  si  somes  prés  de  l'ost, 


20 


«  Je  criasse  molt  grant  merci, 

«  Qe  a  chevalier  et  a  ami 

«  Me  redeuissiei  (sic)   tôt  de- 

[maine. 

«  Einçois    en    soufrerai    grant 

[paine 

25   «  Que,  se  vos  plest,  a  ce  nen 

[yiégne; 

«  Mes  molt  me  dot  et  molt  me 

[crieme  (lis.  crienje) 

«  Que  vetre  cuer  soit  aisnos 

«  Vers  mei  et  envers  [cens]  de 

[nos. 

«  A  la  gent  qui  vos  ont  norrie 

«  Sai  que  serois  toi  j^^X  amie  : 

31   «  De  ce  ne  vos  doit  nus  hlasmer... 

I.  —  B,  N.  fr.  1553,  f°  78  ^°  ^• 

Et  tel  chevalier  chevalier  (sic) 
Ki  assés  font  bien  a  proisier. 
La  damoisièle  pleure  fort, 
Hom  ne  li  puet  doner  confort  : 

5  De  Troïlus  a  grant  dolour, 
Ki  si  s'esloigne  de  s' amour. 


An[i]  qu'il  la  best  ne  qui  li  (sic) 
[gise  : 
«  Bêle,  »  fait  il,  «  a  droit  se 
[prise 
«  Oui  de  vostre  amor  est  sasi\  : 
«  Li  cors  de  vos  et  li  spiri\ 
1 5   «   Voldroie  avoir  por  convenant 
«  Que  vostre  fusse  a  mon  vi- 
[vaut. 
«  Se  por  ce  non  que  trop  est 
[tost, 
«  E  que  sûmes  si  près  de  l'ost, 
«  Et  que  [5î]  vos  voi  desatiée, 
20  «  (E)  pensive  e  dotose  et  iriée, 
«  Je  vos  criasse  ml't  merci, 
«  Que  a  chevalier  et  a  ami 
«  Me  receûseï  toi  demaine. 

24  «  Ml't  en  sof}e[rai]  eini  grant 

[paine 


31   «  (£)  de  ce  ne  vos  doit   hom 
[blasmer... 

A 2.  —  Ars.  3342,  f°  62  r°  a. 

Et  chevaliers  bien  tels  seissante 
Oui  valurent  d'altres  Imitante. 
La  damoisèle  plourc  fort. 
Riens  ne  le  (sic)  puet  doner  cou- 
[fort  : 
5     De  Troïlus  a  grant  dolor, 
Qui  si  s'esloigne  de  s' amor. 


LES   MANUSCRITS    DU    ROMAN   DE   TROIE 


Eli  lui  ne  rajoie  ne  ris  : 
Tome  s'en  mornes  et  pensis, 
Et  li  fils  Thydcûs  l'en  mainne, 

10  Ki  ains  en  softerragrant  painne 
K'il  ncl  haist  et  qu'o  li  ne  gise  : 
«  Biéle,  »  fait  il,  «  a  droit  se 
[prise 
«  Ki  de  vostre  amour  est  saisis  : 
«  Vostre  mers  et  vostre  esperis 

1 5  «  Cor  fust  or  miens  par  couve- 

[na7it 
«  Ke  vostre  fusse  a  mon  vivant  ! 

«  Se  por  chou  non  que  trop 

[est  tost, 

i8  «  Et  que /rop  sommes  prés  de 

[l'ost, 


21   «  Jou  vous  proiaisse  par  merch'i 

«  K'a  chevalier  et  a  ami 

«  Me  recheûssent  (sic)  en  de- 

[mainne. 

«  Ains  en  vaurai  soffrir  grant 

[painne, 

25   «  Se   vous  pïaisoit,   que   chou 

[iiaviéngne 

«  Et  que  del  tout  a  vous  me 

tiéngne; 

«  Mais  jou  dont  qu'a  ces  devers 

[iios 

«  Ne  soit  vostre  cuers  haïnos. 

«  A  la  gent  qui  vous  ont  norrie 

«  Sai  que  serés  tous  jors  amie  : 

31  «  Ne  vous  en  doit  [ou]  ja  blas- 

[mer. . . 


203 

En  lui  nen  a  joie  ne  ris  : 
Ml't  s'en  vait  mornes  et  pensis, 
Et  li  filz  Tydeûs  le  maine, 
10  Ki  ains  en  soffera  grant  paine 
Qu'il  ne  la  sente  sos  chemise  : 
«  Bêle,  »  fait  il,  «  a  droit  se 
[prise 
K  Qui  de  vostre  amor  est  saisis  : 
«  Le  vostre  amor,  jo  vos  plevis, 
1 5  <(  Volroia  (sic)  avoir  par  cove- 

[nance 
«  Que  vostre  fuisse  a  rema- 
[nance. 
«  Se  por  ce  non  que  trop  est 
[tost, 
«  Et  que  trop  somes  près  de 
[l'ost, 
«  Et  que  vos  voi  si  deshaitie, 
20  «  Et  siplorouse  et  si  irie, 
«  Je  vos  priasse  par  merci 
«  Qu'a  chevalier  et  a  ami 
«  Me  receûssiés  en  demaine. 

«  Ançois  en  soffcrai  grant  paine 

25   «  Que,  s'il  vos  plaist,  qu'a  ce  ne 

vieigne  ; 

«  Mais  ml't  me  dot  et  ml't  me 

[crieigne 

«  Que  voz  cuers  ne  soit  haïnos 

«  Vers  moi  et  vers  cels  devers 

nos. 

«  A  la  gent  qui  vos  ont  norie 

«  Sai  que  serei  toi  jori  amie  : 

31  «  De  ce  ne  vos  doit  on  hhsmer .. , 


204 

D. 


L,    CONSTANS 


i.N.  fr.  783,  f°85  r°a. 


Et  d'autres  chevaliers  adès; 
2  Bien  en  i  ot  .1.  et  mes. 

• 

7  Troylus  n'a  joie  ne  ris  : 

Mont  s'en  torne  triste  et  pensis, 
Et  li  fiuz  Thydeûs  l'an  maine, 

10  Qui  ainz   en    soufterra   grant 
[paine 
Qu'il  ne  la  best  et  qu'il  ni  gise  : 
«  Belle,  »  fèt  il,  «  a  droit  se 
[prise 
«  Qui  de  vostre  amour  est  saisi^  : 
«  De  vostre  cuer  les  esperii 
1 5   «   Foudroie  avoir  par  convenant 
«  Que  vostre  fusse  maintenant. 
«  Se  por  ce  non  que  trop  est 
[tost, 
«  Et  que  ci  sommes  prés  de 
[l'ost, 
«  Et  que  ci  voi  déshéritée  (sic), 
20  «  Pensive,  douteuse  et  iriée, 
«  Je  criasse  mont  grant  merci, 
«  Qu'a  chevalier  et  a  ami 
«  Me  retenissiei  en  demaine. 
«  Ai)i::i  en  voudrè  soffrir  grant 
[paine 
2)   «  Que  ge  n'aie  vostre  menaie; 
«  Mes   mont   me   dont  et  ml't 
[m'esmaie 
«  Que  vestre  cuer  soit  haïnos 
«  Vers  moi  et  vers  ceuls  devers 
[nos. 


M  ' .  —  Montpellier,  Ec.  de  médec. 
251,  f°  55  v°  a. 

Et  d'autres  chevaliers  adès  : 
2  Bien  en  i  ot  .1.  et  mes. 

7  Troylus  n'a  joie  ne  ris  : 

Ml't  s'en  torne  tristre  et  pensis 

Et  le  («c)  filz  Thideus  l'en 

[maine, 

10  Qui  ainz  en  soufrera  grant  pêne 

Qu'il  ne  la  best  et  qu'il  ni  gise  : 
«  Bêle,  »  fait  il,  »  a  droit  se 
[prise 
«  Qui  de  vostre  amor  est  saisi:^  : 
«  De  vostre  cuer  li  (sic)  esperi\ 
1 5   «   Vodroie  avoir  par  covenant 
«  Que  vostre  fusse  a  mon  vi- 
[vant. 
«  Se  por  ce  non  que  trop  est 
[tost, 
«  Et  que  si  somes  près  de  Tost, 
«  Et  que  si  vos  voi  dehetie, 
20  «  Pensive,  douteuse  et  irie, 
«  Ge  criasse  ml't  grant  merci, 
«  Qu'a  chevalier  et  a  ami 
«  Me  retenissiei  en  demeine. 
«  Eini  en  vodré  sofrir  grant 
[pe[i]ne 
25   ce  Que  je  n'aie  vostre  manaie; 
«  Mes  ml't  me  dot  et  ml't  m'es- 
[maie 
«  Que  vostre  cuer  soit  haïnox 
«  \'ers  moi  et  vers  ceus  devers 
[nos. 


Variantes  de  H  (B.  N.  fr.  1450,  fo  57  vo  d)  par  rapport  à  M'.  —  1-2  et  3-6 
manquent.  — 8  Tristrcs  san  t.  et  mVl p.  —  11  haise  et  qui.  —  i^les  e.  —  21/0 
vous  c.  la  m.  —  23  Me  receussies.  —  26  Car  m.  me  doit,  —  28  et  a  cels. 


LES   MANUSCRITS   DU    ROMAN   DE   TROIE 


«  A  la  gent  qui  vos  ont  norrie 
«  Sai  que  loi  /<"'\  scroii  amie  : 

3 1   «  De  ce  ne  vous  doit  eu  blasmer, . . 


205 

c<  A  la  gcnt  qui  vos  ont  norrie 

«  Sai  que  loi  (sic)  jors  serei 

[amie  : 

31   «  De  ce  ne  vos  doil  ou  hhsmcY... 


\.  N.  fr.  794,  f"  234  r°  c. 


9     Et  li  filz  Thideûs  l'an  meinne, 
Qui  ainz  an  soferra  grant  peinne 
Qu'il  ne  la  best  et  qu'il  ni  gise  : 
«  Bèle,  »  fét  il,  «  a  droit  se 
[prise 
«  Qui  de  vostre  anior  est  seisi^  : 
«  Le  cuer  de  vos,  les  esperi\ 
1 5   «   Foldroie  avoir  par  covennnt 
«  Que  vostres  fusse  a  mon  vi- 
[vani. 
«  Se  por  ce  non  que  trop  est 
[tost, 
«  Et  que  si  somes  près  de  l'ost, 
«  Et  que  si  vos  voi  deshetiée, 
20  «  Pansive  et  dofeuse  et  iriée, 
«  Je  criasse  ml't  graut  merci, 
«  Qu'a  chevalier  et  a  ami 
«  Me  retenissiei  an  demeinne. 
«  Aini  en  voldré  sofrir  grant 
[peinne 
2  5  «  Qu'aucuns  biens  de  vous  ne  me 
[viéiigne  ; 
«  Mes  ml't  me  dot  et  mît  me 
[cricgne 
«  Que  vostre  cuers  soit  haïnos 


J.  —  B.  N.  fr.  1610,  f°  80  \°  a. 

Et  chevalier  tex  .xxvj., 
2   Toi  ^'<-'>^^  0  amirani  de  pris. 

7  Troïlus  n'a  déduit  ne  ris  : 
Ml't  s'en  torne  triste  et  pensis, 
Et  li  filz  Tideûs  l'an  meine, 
10  Qui  einz  en  sofFrera  grant  peine 
Qu'il  ne  la  beist  et  qu'il  ni  gise  : 
«  Bêle,  »  feit  il,  «  a  droit  se 
[prise 
c<  Qui  de  vostre  amor  est  seisii  : 
«   Vostre  cuers  et  vostre  esperii 
15   «  Fust  bores  miens  por  tel  couvant 
«  Que  vostre  lions  fusse  a  mon 
[vivant  ! 
«  Se  por  ce  non  que  trop  est 
[tost, 
«  Et  que  si  somes  près  de  l'ost, 
«  Et  que  je  vos  voi  deshetie, 
20  «  Pensive,  dotose  et  irie, 
«  Je  criasse  ml't  grant  merci, 
«  Qu'a  chevalier  et  a  ami 
«  Me  retenisseï  en  demeine. 
«  Eius  en  voldroie  avoir  grant 
[peine 
25   «  Que  je  ne  fusse  a  vos  del  tôt; 

cf  Mes  [ml't]  me  cricng  et  mît 

[me  dot 

«  Que  votre  cuers  soit  haïnos 


30  tos  i.  seres. 


206 


L.    CONSTANS 


«  Vers  moi  et  vers  ces  devers 

[nos. 

«  A  la  gent  qui  vos  ont  norrie 

«  Sai  que  toi  joi'i  seroii  amie  : 

31   a  De  ce  ne  vous  doit  au  blasmer. 

Ai.  —  Arsenal,  3340,  f°  85  r°  a. 

Et  bien  tex  chevaliers  cinquante  : 

2  Li  plus  povres  ot   ml't  grant 

[rante. 

7  Troylus  n'a  joie  ne  ris  : 
Ml't  s'an  torne  triste  et  pensis, 
Et  li  fîlz  Tydeûs  l'an  moine, 
10  Qui    niTt   an     sofFerra    grant 
[poine. 
Aine  qu'il  la  baist  ne  c'o  li  gise  : 
«  Bêle,  »  fait  il,  «  a  droit  se 
[prise 
«  Qui  de  vostre  amor  est  saisie  : 
«  Le  coer  de  vous  et  les  hoens  dii 
1 5   «   Vodroie  avoir  par  ce  covant 
«  Que  vostres   fusse  a    mon 
[vivant. 
«  Se  por  ce  non  que  trop  est 
[tost, 
«  Et  que  trop  somes  près  de 
[l'ost, 
«  Et  que  ge  vos  voi  deshaitiée, 
20  «  Panssive  et  doteuse  et  iriée, 
«  Ge  criasse  ml't  grant  merci, 
«  Qu'a  chevalier  e  a  ami 
«  Me  retenissoii  tôt  demeine. 
«  Aini  an  voudrai  soffrir  grant 
[peine 
25   «  Que  de  vos  joie  ne  me  vcigne; 
«  Mais  ml't  me  dot  et  ml't  me 
[cricgne 
«  Qiie  vosti'e  coers  soit  haïnos 


31 


«  Vers  moi  et  vers  cex  devers 
[nos. 
«  A  la  gent  qui  vos  ont  norrie 
«  Sei  que  toi  jo^'l  seroii  amie  : 
«  Decenevos  doit  l'en  blasmer. . . 


L-.  —  Londres,  Addit.  30863. 

Et  chevalier  bien  jusqu'à  trente  : 
2  N'i  a  celui  n'ait  ml't  prant  rente. 


7  Troylus  n'a  joie  ne  ris  : 

Ml't  s'en  torne  triste  et  pensis. 
Et  li  filz  Tydeûs  l'en  moine, 
10  Qui   ainz    en    soffrera    grant 
[poine 
Que  il  la  baist  ne  qu'il  i  gise  : 
«  Bêle,  »  fait  il,  «  a  droit  se 
[prise 
«  Qui  de  vostre  amor  est  saisie  : 
«  Lo  cuer  de  vos  et  les  biens  dis 
1 5   «   Voldroie  avoir  par  covenant 
«  Que  vostre  fusse  a  mon  vi- 
[vant. 
«  Se  por  ce  non  que  trop  est 
[tost, 
«  Et  que  [trop  ?]  somes  près  de 
[l'ost, 
«  Et  que  je  vos  sai  deshaitiée, 
20  «  Pensive,  dotosc  et  iriée, 
«  Je  criasse  ml't  grant  merci, 
«  Qu'a  chevalier  et  a  ami 
«  Me  retenissieitot  demâine. 
«  Aini  en  voldrai  soffrir  grant 
[paine 
25   «  Que  de  vos  joie  ne  me  viêgne, 
«  Mes  ml't  me  dot  et  ml't  me 
[criéngne 
«  Que  vostre  cuer  soit  haïnos 


LES   MANUSCRITS   DU   ROMAN   DE   TROIE 


207 


«  Vers  moi  et  vers  çax  devers 

[nos. 

«  A  la  jant  qui  vos  ont  norrie 

«  Sai  que  seroii  toi  joix  amie  : 

31   a  Ne  vos  an  doit  nus  bon  blas- 

[mer... 


«  Vers  moi  etacels  devers  nos. 

«  A  la  gent  qui  vos  ont  norrie 
«  Sai  que  seroi\  toi  jo^'l  amie  : 
31   «  Ne  vos  en  doit  on   la  blas- 
[mer... 


C.  —  B.  N.fr.  782,  fo  88  v°rt. 

Et  chevalier  bien  tel  cinquante  : 
2  Toi  li  plus  povres  avait  ranfe. 

7  En  Troïllus  n'oit  (sic)  jeu  ne  ris  : 

Molt  s'en  torne  triste  et  pensis, 

Et  li  fils  Tideûs  le  (sic)  maine, 

10  Qi  aine  en  sofrira  grant  paine 

O'il  ni  la  haist  et  qu'il  ni  gise  : 

«  Belle ,  »  fait  il ,  «  a  droit  se 

[prise 

«  Qi  de  vostre  amor  est  saisii  : 

«   Vetre  (sic)  cuer  sani  nul  con- 

[tredii 

1 5   «   Voldroie  avoir  par  convenant 

«  Qe  vestre  fuisse  a  mon  vi- 

[vant. 

«  Se  por  ce  non  qe  trop  est 

[tost, 

«  Et  qe  si  somes  près  de  l'ost 

«  Et  qe  vos  voi  si  deshaitie, 
20  «  Pensive,  dolente  et  irie, 

«  Je  criase  ja  grant  merci, 
«  d'à  chevalier  et  [a]  ami 


C'.  —  Cheltcnham,  8384. 

Et  chevalier  bien  tés  cinquante, 
2  Dont  li  pirc(J)  ot  castel  ou  rente. 

7  Troïllus  n'a  joie  ne  ris  : 
Ml't  s'en  retourne  trespensis, 
Le  fili  Tideus  celi  en  maine, 
10  Qui ains ne soufferagrantpaine 
Que  ne  la  haist  et  qu'il  ne  gise  : 
«  Bêle,  »  fait  il,  «  a  droit  se 
[prise 
«  Qui  est  saisis  de  vostre  amor  : 
«  Le  cuer  de  vous  et  la  valor 

1 5   «   Foudroie  avoir  par  covenant 

«  Oue  vostre  hom  fuisse  a  mon 

[vivant. 

«  Se  por  cou  non  que  trop  est 

[tost, 

«  Et  que  nos  somes  près  de 

[l'ost, 

«  Et  que  je  vous  voi  deshaitie, 

20  «  Pensive,  moriue  (lis.  morne) 

[et  irie, 

«  Je  vous  criasse  ja  merci, 

«  Que  (sic)  chevalier  et  a  ami 


Variantes  de  K.  (édition)  par  rapport  à  C.  —  1  tex.  —  2  Dont  li  p.  poure  ert 
riche  conte.  —  7  Troylus  na  ioie.  —  8  M.  retorne.  —  9  Icn.  —  11  Que  il  la  hest 
ne  qiio  li  g.  —  12  fist.  —  13-15  Qui  de  u.  a.  Jetés  don  Plus  deit  aucir  cuer  que  lion 
Gie  la prendroie  par  couant.  —  17  5e  non  p.  co.  —  iS  si  p.  s.  —  19  gie  nos  uei 
deheitiee.  —  20  et  doteuse.  —  21  Gie  uos  c.  g. 


208  L.    CONSTANS 

«  Me  retenisici  tôt  demaine. 

24  «  Anchois  en  sofreraigrantp3i\nc      24 

«  Oe  je  vostre  sola\  nen  aie  ; 

«  Mes  ce  me  confont  et  csmaie 

«  Qp  vestre  cuers  soit  adinous 

«  Vers  moi  et  vers  ceus  devers 
[nos. 


29  «  A  îa  gent  qi  vos  ont  norie 

«  Sai  qe  serois  toi  ^^"^  amie  : 

31  De  ce  ne  vos  doit  l'en  blasmer . , . 


>9  « 


;i   « 


Me  rec[eyissieitout  demz'mnQ. 
Ml'tvauroie  sofrir  grantpaine , 
Parceiil\em'\antqueniamissics 
Et  par  ami  me  tenissics  ; 
Mais  mît  cremon[s'\  et  ml't 

[doutons, 
Et  nonporquant  bien  le  sa- 
luons. 
One  tous  j  ors  amer  es  cels  de  la 
Pins  que  ne  fer  es  cels  de  ça. 
A  la  gent  qui  vous  ont  norrie 
Sa\ï\  que  serois  tos  jors  amie  : 
De  ce  ne  vous  doit  on  blas- 

[mer 


M.  —  B.  N.  fr,  191 59,  f°  80  v°  h. 

Et  chevalier  bien  tex  .xL, 
\Dont]   li  plus  povre  ot   riche 
[tante. 
La  demoisèle  plein  e  fort. 
Rien  ne  li  puet  donner  confort  : 
5  De  Troïlus  a  grant  dolour, 
Qui  si  s'esloigne  de  s' amour. 
En  li  n'a  [ne]  joie  ne  ris  : 
Ml't  s'en  torne  morne  et  pensis, 
Et  li  filz  Tideûs  l'en  maine, 
10  Qui  en  sofferra  ml't  grant  paine 

Ains  qu'il  la  beist  ne  q^n  lie  gise  : 
«  Bêle ,  »  fait  il ,  «  a  droit  se 
[prise 
«  Oui  de  vostre  amour  est  seisii  : 
«  Li  (sic)  cuer  de  vous  et  lespcrii 
1 5   «   Voldroie  avoir  par  convenant 


B.  —  B.  N.  fr.  375,  f°  93  v°  a. 

Et  tés  .1.  chevaliers, 
2  Dont  cuens  ert  tos  li  mains  proi- 

[siés. 


7  Troïlus  n'a  joie  ne  ris  : 
Ml't  s'en  va  tristres  et  pensis, 
(h)  Et  li  fieus  Thideûs  l'en  maine, 
10  Qui   ains    en    souferra    grant 
[paine 
On  il  sol  la  baist  ne  qu'il  i  gise  : 
«  Bêle ,  »  fait  il ,  «  a  droit  se 
[prise 
«  Qui  de  vostre  amor  est  saisis  : 
«  Le  cuer  de  vos  et  les  perii 
1 5   «   Volroie  avoir  par  convenant 


23  receussiei.  —  24  Aîni  en  voldrai  soffrir.   —  27  hainos.  —  30  t.  ior^.  — 
3 1  «e  u.  d.  nus  b. 

14  B  et  M  écrivent  en  un  seul  mot  lesperi^. 


LES   MANUSCRITS  DU    ROMAN    DE   TROIE 


209 


«  Que  vostrc  01  fusse  en  mon 

[vivant. 

«  Se  por  ce  non  que  trop  est 

(tost, 

«  Et  que  ci  sommes  près  de 

l'ost, 

«  Et  que  je  vous  sai  deshaitie , 

20  «  Pensive  et  douteuse  et  irie, 

«  Je  criasse  mit  grant  merci, 

«  Qu'a  chevalier  et  a  ami 

«  Me  recbeiissiei  tout  demaine. 

«  Aiiii  en  voudroie  (sic)  soffrir 

[grant  paine 

25   «  Que,  ce  ne  vos  plaist,  que  ce 

[vié]ige  ; 

«  Mes  ml't  me  redot  et  ml't  crién 

«  Que  vostre  cuer  soit  haïneuz 

«  Vers  moy  et  vers  ceulz  a 
[est  roi. 

«  (Et)  a  la  gent  qui  vous  ont 
[norrie 

«  Sai  que  serei  toijors  amie  : 
31   «  De  ce  ne  vous  doit  on  blas- 
[mer... 


«   Que  vostre  hom  fuise  a  mon 

[vivant. 

«  Se  pour  ce  non  que  trop  est 

[tost, 

«  Et  que  si  somes  prés  de  l'ost, 

«  Et  que  je  vos  sai  dehaitie, 
20  «  Pensi(e)ve  et  doutose  et  irie, 
«  Je  criaise  ml't  grant  merci, 
«  K'a  chevalier  et  a  ami 
«  Me  receûssiés  tôt  demaine. 
«  Ançois    voirai    sojrir    grant 
[paine 
2  5   «  Que,  se  vous  plaist,  a  vous  bien 
[viég}ie  ; 
«  Mes  ml't  me  dont  et  ml't  me 
[crién  ge 
«  Que  vostre  cuers  soit  haï- 
[nous 
«  Vers  moi  et  vers  cels  devers 
[nos. 
«  A  la  gent  qui  vos  ont  nourie 

«  Sai  que  serois  tos  jors  amie  : 

51   «De  ce  ne  vous  doit  on  blas- 

[mer... 


II.  —   Vers  142^)- ^2  de  l'édition. 


F.  —  B.  N.  fr.  821,  f°  161  v°  a. 

Mais  neporquant,  porvif  besoig, 
Bien  dous  archées  et  plus  loig 
Chacérent  Greu  lor  anemis  : 


Variantes  de  GLL'N.  —  i  pu. 
GLL'N.  —  2  archiees  LN,  archics  L' 
achies  G. 


D.  —  B.  N.  fr.  783,  f°89  v°  b. 

Mes  neporqant,  par  vif  besoing, 
Del  champ  .ij.  traities  bien  loing 
Chaciérent  Greu  lor  anemis  : 


Variantes  de  EHJ  M".  —  2  tr actes  J. 


14 


210 


L.    CONSTANS 


Ml't  lor  en  ont  lo  jor  ocis, 
5   Ml't  i  perdirent  a  cel  poindre. 
Diomedès  est  alez  jo[i]ndre 
A  Troylus  por  la  doncelle  : 
Jus  lo  trébuche  de  la  selle. 
Lo  destrier  pmnt  par  lo  noël; 

10  A  nu-  vallet,  un  damoisel 
A  npellé,  et  si  li  rant  : 
«  Va  tost,  »  fait  il,  «  isnèle- 
^  [ment 

«  A  la  tante  Calcas  de  Troye , 
«  Et  di  a  sa  fille  la  bloie 

1 5  «  Q_e  ge  li  anvoi  cest  destrier  : 
«  Gahaignié  l'ai  d'un  chevalier 
«  Qi  molt  se  par  fèt  bien  de  li, 

«  Et  si  li  di  qe  je  li  pri 
«  Qe  ne  se  risse  Qis.  s'iresse) 
[de  mes  diz, 
20  «  Q_'an  li  est  toz  mes  esperis.  » 


Mont  lor  ont  de  Jeurgent  mahnis, 
5  Mont  i  perdirent  a  cest  poindre. 
Dyomedés  est  alez  joindre 
A  Troylus  por  la  pucelle  : 
Jus  le  trébuche  de  la  selle. 
Le  destrier  a  mont  tost  sesi, 

10  Puis  a  ./.  damoisel  choisi; 
A  pelé  l'a,  puis  si  li  tent  : 
«  Va  tost,  >■>  fèt  il,  «  isnèle- 
[ment 
«  A  la  tente  Calcas  de  Troie, 
«  Et  di  a  sa  fille  la  bloie 

15  «  Que  je  li  envoi  cest  destrier  : 
«  Gaaignié  l'ai  d'un  chevalier 
«  Qui  mont  s'est  hiii  penei  por 

«  Et  si  li  di  que  ge  li  pri 

«  Qu'el  ne  s'iresse  de  mes  diz, 

20  «  Qu'en  li  est  touz  mes  espe- 

[riz.  » 


I.  —  B.  N.  fr.  1553,  f°  82  v°  a. 

Mais  nanporquant,  par  Jin  be- 

[soign, 

Del  camp  Aj.  trais  et  plus  en  loign 


4  M.  en  i  0.  L;  auoiit  (pour  an 
ont)  G.  —  5  cest  G.  —  6  sest  G.  — 
9  Lo  cJjcual  L'N.  —  10  Le  (Lo  N)/Z 
carris  (carri^  N)  L' N  ;  5fl  L.  —  11  Tosl 
a.  L,  A  apeter  L'  ;  5C  N;  rent  L',  tent 
GL,  tant  N.  —  17  ;«.  par  se  fait  G. 
—  iS  Et  a  li  L'  ;  prit  N.  —  19  saire 
L';  Quiree  ne  soit  G.  —  20  An  Ici  G. 

Variantes  de  A^  et  de  A'  L^  —  i 
•icporqnant  A=,  por  noîant  A'.  —  2  ou. 
p.  L=;  Deus  t.  don  c.  au  p.  A';  Bien  .ij. 
traitics  et  p.  l.  A.-. 


M^.  —  Milan,  Ambrois.  D  55 
f^  100  r°  a. 

Mais  neporquant,  par  vif  be- 

[soing, 

Del  champ  dons  trei  epliis  en  loing 

4  ocis  M'.  —  $  M.  p.  a  icet  p.  E.  — 
9-10  Puis  a  scisi  le  bon  destrier  Si  acena 
.j.  escuier  E.  —  11  si  le  li  EJ;  Apeta 
ta  H  t.  H.  —  14.  a  la  donsele  b.  H.  — 
19  OU  M'  ;  Que  ne  se  corost  H  (cf.  I). 


Variantes  de  B'R. —  i  Mas.../'«-R. 
-  2  trait  et  p.  !.  (v.  f.)  B';  de  1.  R.  — 


LES   MANUSCRITS   DU 


Cachiérent  Gryu  lor  anemis  : 
Assés  en  ont  des  lor  occis, 
5  Ml't  en  perdirent  a  cel  poindre. 
Dyomedès  est  aies  joindre 
A  Troylus  pour  le  danièk  : 
Jus  le  trébuche  de  la  siéle. 
Le  destrier  prcnt  par  les  noians , 

10  Ki  merveilles  par  estait  hiaiis; 
J.  sien  varlet  ml't  test  h  tent  : 
«  Va  t'eut,  »  fait  il,  «  isnèle- 
[ment 
«  A  la  tente  Calcas  de  Troie , 
«  Et  dy  a  sa  fille  la  bloie 

15   «  Que  jou  li  envoi  cest  des- 
[trier  : 
«  Conquis  l'ai  a  .j.  chevalier 
«  Ki  mVt  se  par  fait  bien  de  li. 
«  Di  li  que  jo  li  manch  et  pri 
«  Q.ue  ne  se  courout  de  mes  dis, 

20  «  K'en  li  est  tous  mes  esperis.» 


3  greus  A',  griu  L-;  Chacent  li  g. 
A*  ;  esnemis  A',  cnemis  L^  —  4  Ml'i  lor 
(i  A-)  0.  de  lor  gent  nialmis  A'L^A-.  — 
5  M.  i  A'L^A-;  perdent  a  icelp.  A'L-. — 
7  pndle  K^\J.  —  8  la  t.  Ls  le  trahu- 
cha  A'.  —  9  saisi  par  lègue  (sic)  A',^. 
a  soi  len  moine  L%  retint  a  grant  paine 
A'.  — 10  Un  damoîscl  a  soiacegiie  (acaine 
A^,  acoine  L^)  A'  L-  A^  —  11  Apela  Ion 
A',  Apele  la  L=;  si  li  dist  tant  A'  L=; 
Par  le  fraim  (sic)  le  chenal  li  tent  A'.  — 
12  Va  tost  A'L^  —  15.  /.  d.  A'. —  16 
Gaaignie  laidun  A'L=  A^  —  i^ p.  sef. 
A';  sest  hui penci por  li  A'L^.  —  18  Et 
si  li  di  quege  lipri  A'  L^  A^  —  19  Quel 
ne  A^;  siraisse  A'L^A^.  —  20  Que  a 
lui  e.  m.  e.  A',  Tôt  mon  penser  ai  en  li 
mis  A'. 


ROMAN   DE   TROIE  211 

Chaciércnt  Grié  lur  anemis  : 
Molt  lur  o)it  de  lur  gent  malmis, 
5  Molt  i  perdirent  a  cel  poindre. 
Dyomedès  est  alez  joindre, 
E  Troïlus  por  la  danièle 
A  irehuché  jus  de  la  sèle. 
Le  désirer  prent  isnèletnent  ; 

10  Sans  nul  autre  demorement, 
Apèle  un  daniel,  se  li  tent  : 
«  Va  tost,  »  fait  il,  «  delivre- 
[ment 
«  A  la  tente  Calcas  de  Troie , 
«  E  di  a  sa  fille  la  bloie 

1 5   «  Qiie  je  li  envei  cest  destrier  : 

«  Gaaignie  l'ai  d'un  chevalier 
«  Qui  moût  se  fait  privei  de  li 
«  Et  se  li  di  que  je  li  pri 
«  Qu'el  ne  s'iresse  de  mes  diz, 
20  «  Qu'en  li  est  toz  mis  espe- 

[riz.  » 


3  greu  1.  cnemis  R.  —  4  i  0.  des  lor 
ocis  B'R.  —  5  M.  en  R;  cest  B'R.  — 
7  O  ^  B'  R.  —  8  Jus  la  trehuchic  B', 
/,  le  trahuclie  R.  —  9  pcr  le  noel  R,  par 
les  noeaus  B^  —  10  Un  snen  vaslet  un 
davioisel  (iouenceaus  B')  B'R.  —  11  A 
apele  B^R  ;  si  le  tent  B ',  si  te  li  tient  R. 
—  1 2  isnclcnientB^  R. — 1.7-8  manquent 
à  B'  (rognure).  —  17  Ki  molt  per  se 
fait  bien  de  li  R.  —  ïS  Et  si  R.  — 
19  Quele  ne  si  rasse  R.  —  20  mes  R. 


212 


L.    CONSTANS 


V^  —  Venise,  Marc.  XVIII, 

f°  68  v°  b. 
Mais  neporquant,  por  vif  be- 
[soing, 
Del  champ  bien  deus  trait\ï]es 
[lo[i\ng 
Caceront  Greu  lor  anemis  : 
Ml't  lor  i  ont  des  leur  ocis, 

5  Ml't  i  perdirent  a  cel  poindre. 
Diomedés  est  alez  joindre, 
E  Troïlus  por  la  piicèle 
A  trabiiché  jus  de  la  séle. 
Lo  désirer  a  molt  tost  saissi, 

10  Pois  a  un  damoisel  jausi ; 
Apella  lui  [et^  si  li  rent  : 
«  Va  tost,  »  fait  il,  »  isnèlement 
«  A  la  tente  Calcas  de  Troie, 
«  Et  di  a  sa  fille  la  bloie 

15   «  Que  je  lienvoi(e)  a' destrier: 
«  Gaagné  l'ai   d'un   chevalier 


Variantes  de  V'.  —  i  par.  —  2  d. 
treîtes  h.  l.  —  3  Chacierent.  —  4  / 
manque.  —  5-12  manquent.  —  17  se 
per  fet  bien  de  li.  —  18  Ei...  Ii  p.  — 
ï^  Qe  ne  sirasse.  —  20  U  e.  t.  mes 
esperi:(. 


M.  —  B.  N.  fr.  191 59,  f°  86  r°  a. 

Mes  neporquant,  par  vif  be- 
[soing, 
Del  champ  deu\  trai\  et  plus  en 
[lo\i]ng 
Chacierent  Grieu  leur  anemis  : 
Ml't  leur  ont  de  leur  gent  mal- 
[mis, 
5  Ml't  i  perdirent  a  cel  poindre. 
Dyomedés  est  alez  joindre 
A  Troïlus  por  hpucèle  : 
Jus  le  trébucha  de  la  séle  : 
Le  destrier  saisi  par  la  resne, 
10  ./.  damoisel  ml't  tost  aresne; 
Apèle  le,  si  le  li  tent  : 
«  Va  tost,  »  fait  il,  «  isnèlement 
«  A  la  tente  Calcas  de  Troie, 
«  Et  di  a  sa  fille  la  bloie 
15   (c  Qe  je  li  envoi  cest  destrier: 
«  Gaagnié  l'ai  d'un  chevalier 


Variantes  de  BCC'KW.  —  i  dous 
trais  de  ï.  C  ;  v.  esfors  C' .  —  2  Les 
cliacierent  par  uif  hesoign  C  ;  Del  camp 
[bien  ?]  d.  archies  fors  C'.  —  ^  G.  c. 
C.  —  4  Molt  ont  C.  —  5  por  cel  K  ; 
cest  B.  —  8  trébuche  C'K.  —  9-10  £e 
d.  a  ml't  tost  s.  Puis  a  un  d.  coisi  C'.  — 
9  saisistB,  sesist  BCW,  sesit  K.  —  10  a 
îuiacesne  B.  —  11  A.  la  COKW;  se 
CW;  la  liK;  tient  CW  ;  Par  le  frain 
le  ceual  lit.B.  —  12  Va  tent  B;  fis t  K. 

—  13  tende  CW.  —  14  di  me  a  W.  ^ 
15  un  d.  C  W.  —  17  par  CW;  tui 
BK.  —    \%   Et  seB\Et  li  diras  K 

—  19  jQcCKW;  siraisse  CC'KW; 
Quil  li  souuiegne  B.  —  20  En  K;  U 
BCC'KW. 


LES   MANUSCRITS    DU    ROMAN    DE   TROIE 


213 


«  Qui  ml't  s'est  hmpene\por  //, 

ce  E  si  li  di  que  je  lai  pri 
«  Qu'//  ne  se  rese  de  mes  diz.  » 
20  «  Qu'en  Icu  est  toz  mon  cxpe- 

[ris.  » 


«  Qui  ml't  ^'(.'5/  i]ui  pene^  por 

«  Et  si  H  di  que  je  li  prie 
«  Qu'cl  ne  soit  irée  de  mes  dis, 
20  «  Q'en  lie  est  tous  mes  espe- 

[ris,  » 


C.  —  B.N.  fr.  782,f°94r°a. 

9  Le  destrier  sesist  par  la  resne  ; 
Un  damoisel  iiiolt  tost  aresne  ; 
Apellè  l'a,  se  le  li  tient  : 
«  Va  tost,  »  fait  il,  «  isnèlement 

«  A  la  TENDE  Calcas  de  Troie, 

«  Et  dit  a  sa  fille  la  bloie 

15   «  Qe  je  li  envoi  un  destrier  : 

«  Gaagnié  l'ai  d'un  chevalier 

«  Qi  molt  s'est  hui  penei  par  //, 

«  Et  si  li  di  qe  je  li  pri 

«  Qe  ne  s'iraisse  de  mes  diz, 

20  c(  Q'en  li  est  toz  mes  esperiz.  » 


W,  —  Vienne,  2571  f"  85  a. 

9  Le  destrier  SESisr  par  la  resne; 
Un  damoisel  molt  tost  aresne  ; 
ApeU  l'a,  se  le  li  tient  : 
«  Va  tost,  «  fait  il,  »  isnéle- 
[ment 
A  la  TENDE  Calcas  de  Troie, 
Et  di  (ine)  a  sa  fil[l]e  la  bloie 
15   «  Qe  je  li  envoi  un  destrier  : 
Gaaigné  l'ai  d'un  chevalier 
Qi  molt  s'est  Ijuipenei  par  li; 
Et  si  li  di  qe  je  li  pri 
Qe  ne  s'iraisse  de  mes  diz, 
Q'en  li  est  toz  mes  espe- 
[riz  ' .  » 


I .  Nous  empruntons  le  texte  de  /T  à  la  Germania,  II,  202  (article  de  From- 
mann,  Herbort  von  Fritsldr  und  Benoît  de  Sainte  Maure),  où  les  vers  1-8  ne  sont 
pas  cités.  Un  simple  coup  d'œil  jeté  sur  les  mss.  C  et  W,  tant  dans  notre 
passage  que  dans  celui  qu'a  donné  M.  P.  Meyer,  suffit  à  montrer  leur  parenté 
étroite.  Non  seulement  ils  n'offrent  aucune  variante  l'un  par  rapport  à  l'autre, 
mais  encore  ils  ont  la  même  graphie  (cf.  v.  13)  et  de  mauvaises  leçons  qui  leur 
sont  communes.  Cf.  v.  11.  15.  17.  Un  peu  plus  loin,  on  rencontre  ce  vers 
caractéristique  (v.  14282  de  l'édition)  : 

Tant  coMER  moi  est  derianz  (JV)  Tant  9UER  moi  est  derianz  (C), 

qu'il  faut  lire,  avec  les  autres  manuscrits  :  Tant  com  vers  moi  est  deprian^.  Corner 
prouve  d'ailleurs  l'ignorance  du  scribe  de  JV,  ce  que  montre  également  le  v.  i 
du  passage  étudié  par  P.  Meyer  :  cuiirte  pour  curre.  On  peut  donc  hardiment 
admettre  que  les  deux  mss.  sont  ou  copiés  l'un  sur  l'autre  (JV  sur  C,  cf.  corner 
et  bien  d'autres  traits  dans  d'autres  passages)  ou,  ce  qui  est  plus  probable,  qu'ils 
ont  pour  source  le  même  manuscrit.  Dans  tous  les  cas,  W  peut  être  négligé  et 
doit  suivre  dans  la  classification  le  sort  de  C. 


214  L.    CONSTANS 

Nous  allons  maintenant  essayer,  pour  les  deux  passages,  une 
restitution  critique  que  nous  nous  efforcerons  ensuite  de  justifier. 
La  marche  contraire  serait  assurément  plus  scientifique,  mais 
nous  croyons  que  nos  explications  gagneront  quelque  clarté  à 
pouvoir  s'appuyer  sur  un  texte  qui,  quoique  hypothétique,  vaut 
cependant  mieux  qu'aucun  de  ceux  que  fournissent  séparément 
les  manuscrits. 


I 

...Et  chevalier  bien  tal  cin- 
[quante  : 
El  plus  povre  aveit  riche  cante. 
La  dameisèle  plore  fort. 
Rien  ne  li  puet  doner  confort  : 
5  De  Troïlus  a  grant  dolor. 
Qui  si  s'esloigne  de  s'amor. 
En  lui  ne  ra  joie  ne  ris  : 
Moût  s'en  torne  triz  et  pensis, 
Et  li  fiz  Tideûs  l'en  meine, 
10  Q.ui  ainz  en  soferra  grant  paine 
Qiie  sol  la  baist  ne  qu'o  li  gise  : 
«  Bêle,  »  fait  il,  »  a  dreit  se 
[prise 
«  dui  de  vostre  amor  est  sai- 
[siz  : 
«  Le  cuer  de  vos  et  les  periz 
1 5   «  Voudreie  aveir  par  covenant 
«  Que  vostre  fusse  a  mon  vi- 
[vant. 
«  Se  por  ço  non  que  trop  est 
[tost, 
«  Et  que  si  somes  près  de  l'ost, 
«  Et  que  jo  vos  vei  deshaitiée, 
20  «  Pensive  et  dotose  et  iriée, 

«  J'os  criasse  moût  grant  mer- 
[ci, 
«  Qu'a  chevalier  et  a  ami 


II 

Mais  ne  por  quant,  par  vif  be- 
fsoing, 
Biendoustraitiéesetplusloing, 
Chaciérent  Greu  lor  anemis  : 
Moût  en  i  ont  lo  jor  ocis, 
5  Moût  i  perdirent  a  cel  poindre. 
Diomedés  est  alez  joindre 
O  Troïlus  por  la  danzèle  : 
Jus  le  trébuche  de  la  sèle. 
Le  destrier  prent  par  le  noël  ; 
10  Un  suen  vaslet,  un  damoisel 
A  apelé,  et  si  li  tent  : 
«  Va  tost ,  »  fait  il ,  «  isnèle- 
[rnent 
«  A  la  tente  Calcas  de  Troie, 

«  Et  di  a  sa  fille  la  bloie 

1 5   «  Que  je  li  envei  cest  destrier  ; 

«  Guaaignié  l'ai  d'un  cheva- 

[lier 

«  Qui  moût  par  se  fait  bien  de 

[H, 
«  Et  si  li  di  que  je  li  pri 
«  Que  ne  s'iraisse  de  mes  diz, 
20  «  Qu'en  li   est  toz  mis  espe- 

[riz.  » 


LES    MANUSCRITS   DU    ROMAN    DE   TROIE 

«  Me  receûssez  tôt  dcmcine. 

«  Ainz  en  voudrai  sofrir  grant 

[peine 

25   «  Que,  se  vos  plaist,  a  ço  nen 

[vienge; 

«  Mais  moût  me  dot  et  moût 

[me  crien  ge 

«  Que  vostre  cuers  seit  hainos 

«  Vers  mei  et  vers  ceus  devers 

[nos. 

«  A  la  gent  qui  vos  ont  norrie 

«  Sai  que  toz  jorz  sereiz  amie  : 

31   «  De  ço  n'os  deit  hon  ja  blas- 

[mer... 


215 


V.  1-2.  —  Pour  ces  deux  vers,  les  mss.  offrent  des  variantes 
nombreuses,  qui  toutes  ont  été  certainement  inspirées  par  le  désir 
d'éviter  la  rime  de  conte  avec  seisante  ou  cinquante.  Cante  pour 
conte  (=  comitem)  se  retrouve  d'ailleurs  au  vers  172  de  l'édi- 
tion, en  rime  avec  ante  (=  amita)',  et  comme  verbe  (==  com- 
putat)  ou  nom  verbal  aux  vers  1079 1-2  et  1870 1-2,  en  rime  avec 
pesante-,  d'autre  part,  M.  Settegast^  a  relevé  jusqu'à  sept  exemples 
de  cette  forme  dans  la  Chronique  de  Benoît.  Ecartons  d'abord  la 
leçon  de  B,  qui  n'a  réussi,  en  faisant  passer  chevalier  à  la  rime,  qu'à 
obtenir  une  assonance  aggravée  d'une  incorrection,  et  les  leçons 
isolées  de  A"-,  de  /  et  de  /,  dont  le  second  vers  n'est  qu'une  che- 
ville. Celles  de  DM'  ^  et  de  F  D  N  (LR),  quoique  un  peu  meil- 


1.  Cante  y  fait  fonction  de  sujet,  mais  l'exemple  n'en  est  pas  moins  assuré, 

2.  Benoît  de  Sainte-More,  Eine  spracUiche  Untersuchung  ûher  die  Identitat  der 
Verfasser  des  Roman  de  Troie  und  der  Chronique  des  ducs  de  Normandie 
(Breslau,  1866),  p.  19  sqq.  Cf.  H.  Stock,  Die  Phonetik  des  «  Roman  de  Troie  » 
und  der   «   Chronique  des    ducs   de  Normandie   »   (Romanische   Studien,    III, 

443  sqq.). 

3.  En  comparant  ces  deux  mss.  que  nous  avons  placés  l'un  en  face  de  l'autre 
(v.  p.  204),  il  est  facile  de  voir  qu'ils  ont  une  source  commune.  La  même  union 
intime  ressort  de  l'examen  du  passage  étudié  par  M.  P.  Meyer;  cf.  v.  8  (faute 


21 6  L.    CONSTANS 

leures,  doivent  également  être  rejetées.  Vient  ensuite  un  groupe 
de  manuscrits  qui  ont  conservé  conte  :  AM^V^  V-  (cantc  K), 
mais  en  en  faisant  (sauf  M^)  un  attribut,  de  sorte  qu'il  y  a  lieu 
de  se  demander  si  M-  a  bien  la  leçon  originale  ou  s'il  a  remplacé, 
ce  qui  est  possible  (cf.  v.  172  de  l'édition),  Dont  li  plus  povre  est 
riche  cante  par  El  p.  p.  aveit  r.  c,  pour  avoir  une  leçon  gramma- 
ticalement plus  correcte.  Il  suffira  d'indiquer  que  cante  a  pu  facile- 
ment être  lu  tante  {tente)  M  ou  rante  (j-entè)  A^  U.CO  '.  Ces  deux 
vers  manquent  dans  G  et  dans  H;  ils  manquent  également  dans 
E,  ainsi  que  les  deux  qui  précèdent  et  les  six  qui  suivent,  en 
tout  dix  vers. 

V.  3-6.  —  Ces  quatre  vers,  qui  n'offrent  d'ailleurs  aucune 
variante  intéressante,  sauf  au  v.  6,  se  strange  (lis.  s'estrangè)  R, 
manquent  à  DEHJM^  (E  manque  de  10  vers),  à  A' L^  et  à 
BCOK. 

V.  7.  —  Ne  ra,  qui  n'est  que  dans  /et  M^,  est  préférable  à  nen 
a  A\  à  na  ne  A  et  k  navra  R  V\  parce  qu'il  marque  mieux 
l'opposition  avec  la  dameisèle  {Briseïda).  Lui  (Ji  M)  représente 
Troïlus  (cf.  V.  5),  qui  est  naturellement  exprimé  (T.  n  a  joie  ne 
ris)  dans  les  mss.  qui  suppriment  les  v.  3-6,  et  de  plus,  pour  la 
clarté,  dans  R  P  et  dans  C.  Ce  dernier  ms.  donne  une  leçon 
intermédiaire  :  En  T.  noit  jeu  ne  ris,  d'où  semble  dériver  celle 
de  FGLL^  N  :  En  lui  n'a  joie,  jeu  ne  ris,  et  qui  prouve,  ce  nous 
semble,  l'authenticité  des  vers  3-6.  Il  en  est  de  même  de  M,  qui 
appartient  au  groupe  de  mss.  qui  n'ont  pas  les  vers  3-6  et  qui, 
en  rétablissant  les  vers  et  remplaçant  en  conséquence  Troïlus  par 
En  li,  a  oublié  de  compléter  le  vers  par  l'addition  de  ne  ou  tout 
autre  changement. 

V.  8.  —  La  leçon  grammaticalement  incorrecte  triste  et 
DHJM'  {E  mmque).  A'  L\CK,  et  la  leçon  correcte  tristes  M\ 


commune),  etc.  On  pourrait  donc  (sauf  exception)  ne  pas  tenir  compte  du 
moins  bon  dans  une  édition  critique,  non  plus  que  de  IV  qui,  nous  l'avons  vu 
(cf.  p.  213,  note),  a  une  source  commune  avec  C. 

I.  Nous  groupons  dès  maintenant  les  mss.  d'après  leurs  affinités  évidentes, 
pour  faciliter  la  lecture  de  notre  discussion  sur  la  classification. 


LES    MANUSCRITS    DU    ROMAN    DE    TROIE  21'] 

obtenue  au  moyen  de  la  suppression  choquante  de  ei,  dérivent 
également  de  Iri^,  que  les  scribes  ont  jugé  archaïque  (cf.  irist  V^ 
et  trespensîs  C').  Un  changement  très  explicable  a  fourni  les  deux 
séries  parallèles  morne  et  FL.A.  V'.M  et  mornes  DN  (cf.  dou- 
lans  G).  Enfin  MVl  s'en  vait  mornes  et  pensis  A^,  Tome  s'en  m.  et 
pensis  I,  Ml't  s'en  vait  tristres  et  p.  B,  représentent  trois  tentatives 
indépendantes  pour  supprimer  l'incorrection  constituée  par  l'in- 
troduction du  cas  oblique  triste,  morne,  tandis  que  R  s'est 
contenté  de  rétablir,  sans  autre  changement,  la  correction 
grammaticale,  ce  qui  fausse  le  vers.  Ce  trait  ne  peut  donner  que 
des  indications  générales  pour  le  classement,  le  changement  de 
triste  en  morne  étant  naturellement  indiqué. 

V.  9.  —  C'  offre  une  variante  intéressante,  mais  inadmis- 
sible, à  cause  de  la  synérèse  de  Tideus. 

V.  II.  —  Sol  «  seulement  »  n'a  été  conservé  que  dans  BM^, 
absolument  pareils  (avec  deux  altérations  :  qu'il  pour  que  et  qu'il  i 
pour  quo  li),  et  dans  A  F',  qui,  bien  que  différemment  corrompus, 
laissent  voir  la  bonne  leçon.  Les  autres  mss.^  en  dehors  de  A^, 
qui  ici,  comme  souvent  ailleurs,  en  use  librement  avec  son 
original,  n'offrent  que  des  variantes  de  détail.  Notons  cependant 
que  DEHJM'  et  FGLDN  sont  ici  absolument  d'accord  : 
Qu'il  ne  la  haist  et  (ou  V)  qu'il  ni  gise,  et  qu'aucun  autre  manus- 
crit ne  donne  cette  leçon  sans  quelque  légère  variante. 

V.  13-15.  —  Ces  vers  fournissent  un  critère  particulièrement 
important.  Trois  leçons  principales  se  dégagent,  entre  lesquelles 
il  semble  d'abord  difficile  de  choisir  : 

1°  (a  droit  se  prise)  Gui  vos  ame^  san:(^  contredit  Le  cuer  de  vos  et 
l'esperit  Foudroie  avoir  par  (por  F)  tel  couvant  (covant,  etc.)  Que,  etc. 
FLDN (G).  Sanicontredit  choque  un  peu,  soit  qu'on  le  rattache 
à  Cui  vos  amcT^  («  celui  que  vous  aimez  sans  conteste  »),  soit 
qu'on  le  joigne  à  ce  qui  suit,  avec  le  sens  de  «  assurément  ».  De 
plus,  couvant  (conventum),  que  l'on  trouve  aussi  dans  A^JK, 
donne  la  rime  an  :  en,  dont  l'édition  du  Roman  de  Troie  n'offre  que 
de  rares  exemples  (en  dehors  des  cas  que  l'on  trouve  partout), 
exemples  qui  ne  subsisteraient  peut-être  plus  si  l'on  comparait 
l'ensemble  des  mss.,  de  sorte  qu'à  priori  on  peut  supposer  qu'il  y 


2l8  L.    CONSTANS 

a  lieu  de  préférer  la  leçon  des  autres  mss.  ^  par  covenant.  G  est 
intéressant,  parce  qu'il  se  présente  comme  intermédiaire  :  Que 
vos  averoit  (lis.  qui  vos  avroit  ?)  s.  contredit  L'anmour  de  vos  et  les 
peri^,  etc.  Il  semble  que  l'on  ait  lu  anieroit  et  qu'on  ait  rétabli  la 
mesure  en  corrigeant  Cui  vos  amc^.  Nous  reviendrons  tout  à 
l'heure  sur  le  2^  hémistiche  du  2^  vers. 

2°  Qui  de  vostre  amor  est  saisi\  De  vostre  cuer  (Le  c.  de  vos  E)  les 
{li  M')  esperi-^  V.  a.  par  convenant  D,EHM\  où  E  sert  d'inter- 
médiaire. 

3°  Q.  dev.  a.  e.  s.  Vostre  cuer  s  et  vostre  esperi^  Fust  ore  miens  (Cor 
f.  or  m.  T)  par  covenant  (por  tel  convani  J)  IJM^.  Cette  leçon  est 
évidemment  le  résultat  d'un  effort  pour  rendre  correcte  une  leçon 
qui  ne  l'était  pas  ou  dont  le  sens  ne  semblait  pas  satisfaisant.  Elle 
ne  peut  être  originale,  car,  dans  ce  cas,  rien  n'expliquerait  la 
formation  des  leçons  i  et  2. 

Il  faut  mettre  à  part,  tout  en  les  rattachant  au  2^  groupe,  A^, 
où  un  changement  au  2^  vers  donne  une  rime  picarde  (saisi^  : 
plevis),  et  aussi  C'  et  K,  qui  changent  séparément  la  rime,  le 
premier  par  une  interversion  au  i"  vers,  qui  amène  la  substi- 
tution de  valor  à  esperi^,  peri:{  (pour  ne  pas  préjuger  lequel  des 
deux  mots  existait  dans  son  modèle),  le  second  en  renouvelant 
complètement  la  forme  des  deux  vers,  ce  qui  amène  un  chan- 
gement de  valeur  médiocre  au  troisième. 

Au  même  groupe  se  rattachent  aussi,  à  cause  des  vers  communs 
13  et  15  :  1°  V'  V^,  avec  une  leçon  doublement  fautive  :  Li 
cors  de  v.  et  li  cspri^i  (spiri:^  F^),  et  ABMK  :  Le  (Li  M)  cuer 
(Li  cuers  R)  de  v.  et  lesperi^  (les  péris  AR),  leçon  qui  veut  être 
examinée  à  part  ;  2°  A^  L^  :  Le  c.  de  v.  et  les  bocns  (biens  L^)  dix_  -  ; 
3°  enfin  C  :  Vetre  c.  san:(  nul  contredis  (sic),  qui  semble  bien 
avoir  été  la  source  première  de  la  leçon  fortement  remaniée  de 
FLD  N(G).  Voy.  plus  haut,  1°. 

1.  Le  changement  de  rime  de  A^  (par  covenance  :  a  remanance)  est  sans 
importance. 

2.  Ce  trait  suffirait  à  montrer  l'union  étroite  de  ces  deux  mss.  ;  mais  il  y  en 
a  d'autres  encore  plus  importants  dans  nos  deux  passages.  Cf.  I,  25-6  et  II,  5 
et  II. 


LES   MANUSCRITS   DU    ROMAN   DE   TROIE  219 

Pour  le  V.  14,  il  est  facile  maintenant  de  voir  que  la  seule 
leçon  que  l'on  puisse  adopter,  parce  que  seule  elle  rend  compte 
des  autres,  est  celle  à  laquelle  nous  nous  sommes  arrêté  dans 
notre  texte  critique.  Le  cuer  de  vos  et  les  peri:(.  Periz^  est  le  pluriel 
de  péril,  pris  dans  un  sens  un  peu  détourné,  mais  qui  dérive 
logiquement  du  sens  primitif  du  latin  periculum,  expérience, 
ici  «  possession  ».  La  rime  de  i^  avec  i  -{-  l  mouillée  -\-  s  est 
d'ailleurs  fréquente  dans  le  Roman  de  Troie.  De  les  peri:{,  qui  se 
trouve  ainsi  écrit  dans  AR,  et  aussi  dans  G  (ce  qui  est  une 
forte  preuve  de  son  authenticité),  et  en  un  seul  mot  dans  BM, 
sont  sorties  les  leçons  de  F^  et  de  V^,  dont  l'incorrection  est 
aussi  une  preuve  d'authenticité,  puis  celle  de  DHM^  par 
l'intermédaire  de  E  (qui  maintient  intact  le  i^'  hémistiche), 
et  celles  de  IJM-  et  de  FLDN(G),  qui  ont  remédié  d'une 
manière  différente  à  ce  qu'ils  croyaient  être  une  incorrection 
grammaticale. 

V.  16.  —  La  variante  mon  vivant  LUN  n'a  pas  grande  im- 
portance; notons  cependant  que  les  trois  mss.  qui  l'ont  font  partie 
du  même  groupe.  Soie  pour /«jj-g,  dans  R,  est  amené  çclv  voudrai. 

V.  18. —  Trop,  pour  si,  se  rencontre  dans  FGLD  N  dans  R, 
dans  A^  (le  mot  manque  dans  L^)  et  dans  A- 1  \ 

V.  19.  — Le  changement  de  voi  en  sai  BD  MM^  R  est  sans 
importance  et  a  pu  venir  naturellement  sous  la  plume  de  plusieurs 
scribes.  Si  l'on  n'en  tient  pas  compte,  on  a.A  M^  R.  A^  L^ ./.  B  O 
K M  ÇF"^  manque  du  mot  caractéristique,  F^  et  /  manquent)  avec 
la  leçon  je  vos  voi  (sai),  dont  il  fiut  rapprocher  si  vos  voi  (D  E  H 
M^).  Ici  encore,  FG  LD  N  (vos  voi  si)  se  séparent  nettement  de 
(D)  E  H  (J)  M'  .J  na.  qu'une  légère  variante^  et  la  leçon  absurde 
de  D  (ci  voi  déshéritée)  est  le  résultat  de  la  suppression  de  vos, 
amenée  par  la  ressemblance  avec  voi. 

1.  Un  autre  trait  particulier  à  A- 1  se  trouve  au  v.  21.  Ces  deux  mss., 
quoiqu'ils  soient  l'œuvre  de  scribes  très  indépendants  à  l'égard  de  leur  modèle, 
dérivent  donc  d'un  même  archétype.  A-  est  d'ailleurs  contaminé.  Voir  plus 
loin,  p.  229,  n.  2.| 

2.  A'  a.  également  cette  leçon;  mais  c'est  un  ms.  contaminé.  Voy.  plus  loin, 
p.  229,  n.  2. 


220 


L.    CONSTANS 


V.  21,  —  Por  Dell  merci  est  particulier  à  FGLD  N.  La  leçon 
primitive  semble  avoir  été  :  J'os  criasse  moût  grant  m.  fos  (=  jo 
vos'),  dont  on  trouve  un  exemple  dans  le  fragment  de  Bâle 
(v,  6885),  exemple  qui  serait  certainement  confirmé  par  plusieurs 
autres  dans  une  édition  critique  (cf.  qu'os,  Bâle  7817,  nos,  Bâle 
791 1,  et  ici  même,  v.  3 1,  dansM^),  a  été  évité,  comme  archaïque, 
par  la  suppression'soit  de/c)  M^  et  FGLD  N  (ces  derniers  chan- 
gent le  2^  hémistiche),  soit  de  vos  DEJM\A'L\A.  V^.BM 
{Ç  ja  g.  w.),  ou  bien  en  supprimant  l'enclise,  ce  qui  amène  la 
disparition  de  moût  (K),  ou  de  grant  (V^),  ou  des  deux  (C'  R 
ja  m.,  H  la  m.),  ou  encore  une  leçon  assez  différente,  comme 
dans  A- 1  :  Je  vos  priasse  par  m. 

V.  23.  —  La  bonne  leçon  :  Me  receilsse^  tôt  demeine  est  dans 
AM\V'V\A'L\BC'OKM.  Elle  a  produit  d'un  côté  : 
Me  retenissie:(^  en  demeine  D  E  J M\  G  L,  par  l'intermédiaire  de 
A^ I H R  (Me  receiisse/^  {recheiïssent  I) end.), de  l'autre  :  Me  tenissiei^ 
(^preissics  D)  et  en  d.  FDN. 

V.  24-26.  —  Encore  un  critère  important.  Le  premier  vers 
donne  une  légère  variante  dans  FGLD  N:  J'en  (Je  GLL')  vou- 
droie  ain:{  sofrir  (^v.  s.  F)  grant  peine,  une  autre  dans  B  :  Ançois 
voirai  s. ,  et  une  autre  un  peu  plus  sérieuse  dans  A^  C  F'  :  Ainçois 
en  soferrai  g.  p.  Une  leçon  intermédiaire  est  celle  de  F^  :  Ml't 
en  sofre\;rai~\  ein::^.  C'  est  isolé  pour  les  trois  vers. 

Dans  les  vers  25-26  (Que  se  vos  plaist,  a  ço  nen  vienge;  Mais 
mont  me  dot  et  moût  me  crien  ge'),  le  grand  nombre  des  variantes, 
avec  rimes  différentes,  montre  que  les  scribes  ont  été  choqués  de 
l'enclise  du  pronom  sujet  je  (ge)  et  ont  cherché  à  l'éviter  de 
diverses  façons.  C'est  ainsi  que  nous  avons  :  1°  dans  D  H  M'  : 
Que  je  n'aie  vostre  manaie  (^nienaie  D)  Mes  ni.  me  dont  (Car  m.  me 
doit  H)  et  m.  m'esmaie,  à  rapprocher  de  C  K  :  Qeje  v.  sola^  nen  aie 
M.  ce  me  confont  et  e.,  qui  semble  en  être  la  source  par  l'intermé- 
diaire de  Z);  2°  dans  O  :  Par  ceul[em]ant  que  inaniissiés  Et  por 
ami  me  tenissiés  Mais  m.  cremon  et  m.  doutons,  etc.  (4  vers  au  lieu 
de  2);  3°  dans  /  .•  Que  je  ne  fusse  a  vos  del  tôt  Mes  [ml-'t]  me  crieng 
et  m.  me  dot,  où  le  2^  vers  est  simplement  retourné;  4°  dans  I 
(qui  conserve  la  rime,  en  changeant  toutefois  le  mot  considéré 


LES   MANUSCRITS   DU    ROMAN    DE  TROIE  221 

comme  suspect)  :  ^6'  vous  plaisait,  que  chou  naviengne  Et  que  del 
tout  a  vous  me  tiengne,  changement  qui  en  amène  d'autres  pour 
les  vers  27-8. 

Le  V.  26  a  été  conservé  dans  tous  les  autres  mss.  (V^  a  une 
lacune  de  6  vers);  seulement  D  F'  écrivent  cricinc  au  lieu  de  crien 
je;  d'autres  ont  creigne,  criégne,  etc.,  suivant  l'orthographe  qu'ils 
adoptent  pour  vienge  (avienge).  Quant  au  v.  25,  où  M~  V'  ont  la 
bonne  leçon,  il  offre  de  nombreuses  variantes  :  i^''  hémistiche,  Que 
s'il  AA^  G,  Qil  L  (v.  faux);  2^  hémistiche,  qua  ce  A^FG,  que 
ce  ALUN;  ne  vieigne  A^  G R,  m'an  v.  N,  aviégne  Z,  remaigne 
L\  a  vous  bien  viégne  B;  de  plus  :  Qu  aucuns  biens  de  vous  ne  me 
viengne  £",  dont  il  faut  rapprocher  :  Que  de  vos  joie  ne  me  veigne 
A^  U,  et  enfin  :  Que  ce  ne  vos  plaist  que  ce  vienge  M,  où  le  sens 
est  tout  différent. 

V.  30.  —  La  bonne  leçon  se  trouve,  avec  des  variantes  insigni- 
fiantes {croi  L,  tens  C),  d'une  part  dans  D E H J M^  et  GZ,  et  de 
l'autre  dans  A  M'  V'  R.  A^I,  ECO  KM.  A' L\  qui  placent  toi 
iori  après  serei^.  Nous  ne  croyons  pas  possible  d'admettre  comme 
originale  la  leçon  de  EN  (S'auques  seroi^  t.  y.),  dont  se  rapproche 
celle  de  L'  (Se  vous  estes  adès),  et  cela  tant  à  cause  du  sens  qu'à 
cause  de  la  syntaxe. 

V.  31.  —  M^  seul  a  la  bonne  leçon.  N'os,  jugé  trop  archaïque, 
a  été  partout  ailleurs  remplacé  par  ne  vos,  en  supprimant /a!.  De  ço 
est  remplacé  par  en  dans  /.  A^  L^  :  Ne  vos  en  d.  onja  (on  la  1,%  nus 
bon  A^)  b.  Çon  manque  à  7);  7îus  remplace  on  dans  LL^V^ 
(cf.  ^0- 

Il  suffit  de  jeter  un  coup  d'œil  sur  les  observations  qui  pré- 
cèdent pour  reconnaître  l'existence  nettement  déterminée  de 
deux  groupes  indépendants  de  manuscrits  :  1°  EGLL'N; 
2°  DEH.JM\  Nous  pouvons  donc,  dans  l'examen  du  second 
passage,  les  représenter,  respectivement,  par  les  lettres  x,  y.  Nos 
deux  groupes  se  séparent  d'ailleurs  par  la  présence  dans  x  et 
l'absence  dans  y  des  v.  3-6.  De  même  nous  avons  constaté  la 
présence  dans  x  et  Tabsence  dans  y  des  deux  vers  suivants  qui 
manquent  à  l'édition  et  qui  ont  leur  place  après  les  vers  143  01 -2 
(JEt  si  II  di  que  tort  avroie,  Puis  qu'il  m'aime,  si  le  heicie)  : 


222  L.    CONSTANS 

Ja  nel  harrai,  se  je  n'ai  droit  : 

N'encor  ne  l'aim  dont  mieuz  li  seit  (Texte  de  Bâle). 

Ces  deux  vers  se  trouvent  cependant  dans  /  :  il  y  a  là  une  diffi- 
culté dont  nous  chercherons  plus  loin  l'explication'.  Passons  à 
l'examen  du  second  morceau  ^. 

V.  2,  —  Bien  dous  traitiées  et  plus  loîng  semble  être  la  bonne 
leçon.  On  la  trouve  dans  A^  et  aussi  dans  x,  qui  substitue  archiêes 
à  traitiées'.  L'introduction  des  mots  del  champs  en  tête  du  vers,  a 
amené  :  i°  la  suppression  pure  et  simple  des  mots  et  plus  dans  V^ 
(leçon  intermédiaire),  et  aussi  dans}'  et  P,  qui  déplacent  bien,  ce 
qui  donne  une  mauvaise  leçon  ;  2°  la  transformation  de  traitiées 
en  trai^,  avec  maintien  de  et  plus  et  suppression  de  bien,  plus 
un  petit  changement  destiné  à  remettre  le  vers  sur  ses  pieds  : 
Del  champ  dous  trai^  (D.  t.  dou  c.  A')  et  (ou  D,  au  A^)  plus  en  (de 
R)  loing  B'M^R.I.A'D.BKM.  Le  ms.  C  bouleverse  les  vers 
1-2,  dans  lesquels  il  insère  le  verbe,  ce  qui  amène  le  déplacement 
de  Greu  au  3^  vers,  l'inversion  du  sujet  n'étant  plus  justifiée  par 
la  position  des  compléments  circonstanciels  en  tête  de  la  phrase. 

V.  4.  —  1°  Moût  lor  ont  de  lor  gent  maumis  se  trouve  à  la  fois 
dans  y  et  dans  M^  A"-.  A"-  L\BCOKM,  avec  les  variantes  sans 
importance,  i  pour  lor  dans  A"-  et  ocis  pour  maumis  dans  M% 
qui  est  intermédiaire  ;  2°  x  donne  M.  lor  en  ont  (en  i  0.  V)  lo  jor 
ocis,  dont  il  faut  rapprocher  (3'')  la  leçon  de  B^  R.  V'  V-  :  M.  lor 

1.  Le  passage  du  Roman  de  Troie  reproduit  dans  notre  Chrestomathie  nous 
offre  une  autre  preuve  de  l'union  étroite  de  DEHJM^.  Ces  mss.  donnent, 
en  tête  du  morceau,  10  vers  spéciaux  qui  remplacent  les  vers  13235-42  de 
l'édition.  Les  6  derniers  de  ces  10  vers  leur  sont  communs,  il  est  vrai,  avec 
A^A^  (sauf  que,  dans  A^,  les  deux  derniers  sont  remplacés  par  les  vers 
13239-42  de  l'édition),  mais  il  y  a  d'autres  preuves  que  ces  deux  mss.  sont 
contaminés. 

2.  Ce  passage  manque  dans  A,  qui  passe  du  v.  14146  de  l'édition  au  v. 
15407,  sans  doute  par  suite  d'une  lacune  dans  son  modèle  :  le  sens  ne  se  suit 
nullement.  Ce  ms.  a  d'ailleurs  plusieurs  grandes  lacunes.  Pour  JV,  nous 
n'avons  pas  de  renseignements  sur  les  vers  1-8. 

3.  Même  substitution,  due  à  un  besoin  de  clarté,  dans  un  ms.  d'une  autre 
famille,  C',  qui  change  la  rime  :  p.  v.  es/ors,  Del  c.  [bien}]  d.  archies/ors,  et  qu'on 
pourrait  rapprocher  de  V'.  Voir  à  la  ligne  suivante  du  texte; 


LES   MANUSCRITS   DU    ROMAN    DE   TROIE  223 

i  ont  (/.  0.  F^)  des  lor  o.,  et  celle  de  /  ;  Assés  en  o.  d.  l.  o.  On 
pourrait  hésiter  entre  ces  trois  leçons  (en  ne  tenant  pas  compte 
de  /);  cependant  je  donnerais  la  préférence  à  la  seconde,  bien 
entendu  en  choisissant  le  texte  de  L.  En  effet,  lor  gent  est  sans 
doute  issu  de  lojor,  et  dans  la  leçon  de  B'  R.  F'  V-,  il  y  a,  comme 
dans  la  première,  un  pléonasme  choquant  Çor). 

V.  5.  —  A'  D  offrent  une  petite  particularité  bonne  à  noter  : 
au  lieu  de  :  Moût  i  perdirent  a  cel  (cest)  poindre,  ils  donnent  :  M.  i 
perdent  a  icel  p. 

V.  7-8.  —  M^  P  (P  manque)  offrent  (seuls)  une  variante 
intéressante  :  E  Troïlus —  A  trébuché. 

V.  7.  —  Dan:;èle  (^doncelle),  qui  se  rencontre  dans  x,  dans 
A- 1  et  dans  B'  M^R,  est  la  leçon  des  meilleurs  mss.  ;  c'est  pour- 
quoi nous  la  préférons  Xpucèle,  que  donnent  les  autres, 

V.  9- II.  —  Le  destrier  prent  par  le  noèl ;  Un  suen  vaslet,  un 
dameisel  A  apelé,  et  si  li  tent.  Au  v.  9,  la  bonne  leçon  est  assuré- 
ment celle  de  R  et  de  x  :  Le  d.  (cheval  L^N)  p.  p.  le  noël,  altérée  par 
la  substitution  du  pluriel  noeaus  (noiaus')  dans  B^  I,  ce  qui  a  amené 
le  scribe  de  B^  à  employer  au  vers  suivant,  pour  la  rime,  la  forme 
du  sujet  jovinceaus,  et  celui  de  /,  qui  était  plus  intelligent,  à' 
donner  comme  pendant  au  v.  9  un  vers  cheville.  Au  vers  10,  L'  N 
ont  substitué  à  la  bonne  leçon  ÇUn  suen  vaslet,  qui  est  dans  B'  R) 
Le  fil  Carris  (Carrii  N),  correction  suggérée  par  les  v,  14259-60  : 
Lifii  Carri:{  de  Pierrelée  A  la  dan^èle  saluée.  Au  v.  11,^  un  v.  F  G, 
qui  fiit  de  apeler  un  verbe  neutre,  et  S'a  un  v.  L,  qui  a  obligé  le 
scribe  à  employer  tost  dans  deux  vers  qui  se  suivent  (v.  11  et  12) 
sont  à  rejeter. 

Pour  éviter  noël,  tous  les  autres  mss.  changent  la  rime.  A^L^. 
A'-.BCKMW  donnent  :  Le  d.  saisi  par  la  resne'  Un  d.  a  soi 
(a  lui  E)  acesne  (acegne,  etc.),  où  les  scribes  de  CKMW  ont 
introduit  à  tort  moût  tost  aresne,  soit  parce  qu'ils  ne  compre- 
naient pas  acesne,  soit  pour  rendre  la  rime  plus  riche.  C'est  sans 

I.  L-  est  isolé  au  v.  9,  avec  une  leçon  incontestablement  mauvaise  :  Le  d. 
prent  a  soi  l'en  moine  ;  de  même  A^,  comme  il  lui  arrive  souvent  :  Le  d.  retint  a 
grant  pairie. 


224  L.    CONSTANS 

doute  pour  éviter  acesnc  quQ  y  (sauf  £),  et  deux  autres  manuscrits 
qui  en  sont  ordinairement  séparés,  O  et  F^  (F'  manque),  ont 
changé  à  leur  tour  la  rime  d'une  autre  façon  :  Le  d.  a  moût  tost 
saisi  Puis  a  un  d.  choisi,  tandis  que  E,  mécontent  sans  doute  de 
la  rime,  écrivait,  en  gardant  aceiicr,  «  faire  signe,  »  qui  est 
excellent  :  Puis  a  s.  le  bon  d.  Si  acena  .j.  escuier.  M^  change 
également  la  rime,  mais  d'une  façon  moins  heureuse,  puisque 
le  V.  10  est  remplacé  par  un  vers  cheville;  et  par  suite  de  l'emploi 
de  isnèlement  au  v.  9,  il  remplace  ce  mot  par  delivrement  au  v.  12. 

Au  v.  II,  rent,  qui  ne  se  trouve  que  dans  F L\  dans  A""  et  dans 
F^,  ne  semble  pas  devoir  être  préféré  à  tent,  qu'ont  tous  les  autres 
mss.,  sauf  ^'  L^,  dont  cependant  la  leçon  si  li  dist  tant  confirme 
tent,  et  R.  C  W,  où  tient  est  une  mauvaise  lecture  du  scribe. 
Et  si  li  P  (F')  X,  avec  ellipse  du  pronom  régime  direct,  est  pré- 
férable à  si  le  {la  K)  li  C  O  KM  W.  EJ.  R,  et  à  puis  si  li  DM' 
(H  a  le  v.  trop  court);  cf.  se  li  M-,  si  le  B'  (qui  manque  d'une 
syllabe).  A  noter  la  leçon  commune  à  A-  B  :  Par  le  f min  k  cheval 
li  tent  (rent  A^),  leçon  née  sans  doute  du  scrupule  de  répéter 
l'idée  de  acener,  en  écrivant  Apelé  Va  ;  et  d'autre  part,  celle  de  M^ 
(Apèle  un  dan^el,  se  li  t.)  et  celle  de  /  (./.  sien  varlet  ml't  tost  le  t.), 
amenée  toutes  deux  par  la  nécessité  de  désigner  la  personne  qui 
reçoit  le  cheval,  le  vers  10,  qui  faisait  cet  office,  ayant  été  trans- 
formé en  vers  cheville. 

V.  17.  —  Les  mss,  se  partagent  entre  deux  leçons  :  1°  Qui 
moût  se  par  {per  F')  fait  (par  (per  R)  se  f.  A^RG  P')  bien  de  li 
A^  I.  R.  X.  P\F',  dont  il  faut  rapprocher  P^  :  Q.  m.  se  faisait  b. 
de  li;  2°  Q.  m.  s'est  hui  penei  por  (par  C  IF)  li  F\  y.  BCO 
KM  W.  A^  L^.  Reste  M^  :  Q.  m.  se  fait  prive^  de  li  (B'  manque). 
Cette  leçon  semble  seule  avoir  pu  produire  la  leçon  2  (cf.  pemx 
et  prive:0.  Elle  est  elle-même  issue  de  la  leçon  i  (A""  RGP'), 
que  le  scribe  jugeait  sans  doute  insuffisamment  clairet 


I.  Nous  avons  aussi  étudié  deux  autres  vers  de  l'épisode  de  Briséida, 
intéressants  à  cause  de  l'incorrection  grammaticale  qu'offrent  la  plupart  des 
mss.  Ce  sont  les  vers  20213-4  :  Et  de  en  plore\a  (oKMM-)  ses  dons  kui  : 
(de  ses  iex  P')  Ne  remaint  (remest  L,  se  tint  V-  ;  A^^^  laisse  A-)  por  Calcas  le  (li 


LES   MANUSCRITS   DU    ROMAN    DE   TROIE 


225 


ESSAI  DE  CLASSIFICATION 

Résumons  maintenant  les  données  ci-dessus  en  un  tableau  où, 
pour  abréger,  nous  emploierons  les  lettres  x  et  y  pour  désigner 
les  groupes  de  mss.  signalés  déjà,  et  :{  pour  désigner  les  mss.  B 
C  C'  KMtV,  sauf  à  noter,  entre  parenthèses,  les  mss.  qui  sorti- 
raient, par  exception,  de  leur  groupe,  en  les  marquant  du  signe  m. 
(==  moins).  Nous  mettons  également  entre  parenthèses,  sans  les 
séparer  autrement  de  leur  groupe,  les  mss.  qui  offrent  de  légères 
variantes  à  la  leçon  commune.  Les  mss.  qui  offrent  d'importantes 
variantes  isolées  sont  séparés  par  des  tirets;  un  point  sépare  les 
mss.  appartenant  à  des  groupes  différents  qui  ont  la  même  leçon. 

PASSAGE   I    (B'   manque). 


BONNES  LEÇONS 

V.  2  :  (A)  M^  (V' V^  K). 

—  M  —  C  (CO-  A'  U. 
V.  3-6:  AM^R.  V^V^  A^I.  M. 
V.  7  :  (A)  M^  (A^)  I.  (R.  V'). 

(C  et  M  intermédiaires). 


MAUVAISES    LEÇONS 

F  L' N  (L.  R)  —  D  M-  —  A^  —  I  —  J  —  B. 

(E  H  e^  G  manquent). 
y.  z.  (in.  M).  A'  L^ 
C(M)  —  X  —  y  m.  E.  z  ;«.  CM.  A'  L\  (V^. 

(E  nmnque). 


KMP^V^  V^)  vieiii,  que  l'on  trouve  (avec  les  variantes  signalées)  dans  GL. 
A'L'.M'P'  F'  V\  A-.J.  KM  (P'  abrège  le  passage,  O.  R  et  W  me  manquent, 
B  a  une  lacune  de  plus  de  1000  vers).  L'incorrection  a  disparu  dans  E  :  Ne  r. 
p.  C.  q\'st  viali,  et  dans  C  :  Ce  li  vée  C.  li  veau:(,  comme  aussi  dans  /,  mais  par 
un  changement  de  rime  :  nel  lait  pas  Por  son  père  le  viel  Calcas,  ce  qui  ne 
prouve  rien.  Ajoutons  que  D  H  M',  F  et  L\  qui  jusqu'ici  se  sont  montrés 
séparés,  ont  une  même  lacune  de  10  vers,  dans  laquelle  se  trouvent  compris 
les  deux  en  question  :  il  s'agit  des  vers  20207-16  de  l'édition  qui  manquent 
également  dans  A,  ainsi  que  les  30  vers  suivants.  Cette  lacune  s'explique  aisé- 
ment par  ce  fait  que  le  sens  se  suit  aussi  bien  sans  ces  10  vers  :  il  y  a  là  à  peu 
près  ce  que  l'on  appelle  en  imprimerie  un  bourdon,  et  plusieurs  scribes  ont  pu, 
à  la  rigueur,  faire  cette  omission  chacun  de  leur  côté.  L'hypothèse  contraire 
serait  en  opposition  avec  les  éléments  les  plus  certains  de  la  classification. 

15 


MliXANGES. 


226 


L.    CONSTANS 


BONNES    LEÇONS 

V.  8:(M0.  V^  —  y.  A'L^  CK 
—  C'  —  B  (E  manque). 

V.  9  : 

V.  II  :(A)M^(VO.  B. 

V.  i3-i5:A(R).BM  — V'V^  — 
E— DHM'  —  A'D. 

(C  et  G  intermédiaires). 

V.  i8:  AM^V' Vf.  y.  z. 

V.  19  :  A  M^  R.  z  m.  C.  A'  L\  J  — 
(D)  E  H  M'. 

V.  21  :  (var.  sans  importance  pour 
la  honne  leçon'). 

V.  23  :  AM^V'V^A'L^z. 
(A-HR  (I)  intermédiaires). 

V.  24  : 

V.  25-6  :  (A)M^R.V'.  X.  B(M) 
A^  (I  leçon  spéc.  au  v.  26).  —  E 
—  A'L^ 

V.  30:  y.  G(L)— AM^R.V'.A^I. 
z.  A'  L-  (V-  manque). 

V.  31   : 


MAUVAISES    LEÇONS 

A  (R).  V^  M.  F  L  (L'  N  —  G)  —  A=  I. 

(G'  var.  intéressante). 
X.  y.  (z  m.  B.  V',  etc.  légères  variantes). 
G  —  G  —  X  m.  G  —  (I).  J.  M^  —  A'  D 
—  A=  — G'  — K. 

X.  R.  A-^I.  A'(L^?). 

X.  A-.  G.  (le  mot  caractéristique  manque  dans 

V-  ;  V'  et  I  manquent). 
A'D  — X. 

R.  H.A^(I).GL.  y  — F(LON. 

(x  var.  intéressante). 

D  H  M'  —  J  —  G  K  —  G'  (V^  manque). 


F(LON. 

(A'  L-  —  I  légères  var.). 


PASSAGE  II    (A   manque). 


V 

2:  A 

^  (x)  (C  ('/  G'  inte 

■méd.). 

V 

y.  h 

(x  m.  L). 

V. 

5: 

V. 

7-8: 

V. 

7:B' 

M=.(R.AOI.x. 

V. 

9-1 1 

R.  X  —  B'  (I)  — 

M-' 

V. 

II  ; 

V. 

12  : 

V. 

17  : 

G.R.  P'A^  (I. 

X 

m. 

G.V'. 

P')  P-\  (B'  manq 

lie, 

M= 

nlerm 

) 

V^  (V.  y)  —  B'  M^  R.  I.  A'  V.  z. 

B'  R.  V'  V^  (I)  —  A^  M^  y.  z.  A'  D 

(A'  L^  légère  var.) 

M-.  V^  (légère  var.)  (V'  manque). 

y.  z.  A'  L^  V-  (V^  manque). 

A\  z  m.  O  (A'  L=)  —  G',  y  (E).  V^ 

(V'  manque). 

(A-.  Bvar.  intéressante). 

(A-.  B.  I  légère  variante). 

V^  y.  z.  A'  L^ 


LES    MANUSCRITS    DU    ROMAN    DH   TROIE 


227 


PASSAGE   III    {F.   Meycr) 


BONNES   LEÇONS 

V.3:AB'M=.A^I.EH.x.A'L^ 

V.  5  :  A  B- M^  A^  I.  E  H.  A' D. 

V.  6  :  AB'M^  A=  I.  y.  z.  A' L^ 

V.  8:  A  B'M=.  I.  (H)  —  A',  z. 
(A=  et  L-  sont  isolés). 

V.  9  :  B-  M^  A=. 

V.  II-I4  :  AB' M^A^EH.A' L-'.  X. 

V.  17  :  X  (»/.  G)  (L-  iiitcnnédiairé). 

V.  i8:(A)B'M^A^I.E(H).A' 
—  L^  L(x  w.  L). 

V.  19-20:  B'  M^  EH.  A'  L^  x 
(A  et  I  inlennèdiaires  ;  A-  man- 
que). 


MAUVAISES   LEÇONS 

y  (;«.  E  H  ).  z  (j-ajeiuiissemeiit). 
X.  y  (jH.  E  H),  z  (rajciinisseiiieiil). 

X. 

DM'  —  E  J.  X  Çeç.  corrompue  dans  F). 

A.I.H.L^  — A'.  X.  y;;/.  H.  z. 

yO«.  EH).z.  I. 

y  (m.  E  H),  z.  A'  —  A  B'  M^  A^  I.  E  H.  G. 

yO«.EH),  z. 

(A)(I).  yO«.  EH).z. 


Si  l'on  s'en  tenait  aux  critères  constitués  par  la  présence  ou 
l'absence  des  vers  3-6  du  i"'""  morceau  et  des  deux  vers  qui 
manquent  à  l'édition  après  le  v.  14302  et  que  nous  appellerons 
vers  14302  bis  et  ter,  on  aurait  deux  grandes  familles  :  la  i'*^,  com- 
posée des  mss.  qui  ont  ces  vers,  comprendrait  notre  groupe  pro- 
visoire X  (FGLD  N)  et  de  plus  les  mss.  A  B'  M'  R.  P  V'.  A'-I; 
la  2%  composée  des  mss.  qui  ne  les  ont  pas,  comprendrait  notre 
groupe  provisoire  y  {D  E  HJ M'),  et  de  plus  le  groupe  ~{BCC' 
KMW^  et  les  mss.  ^'  L-.  Les  mss.  des  groupes  x  et}'  étant  étroi- 
tement unis,  il  y  aurait  lieu  de  faire  de  chacun  d'eux  une  section 
spéciale  dans  chaque  famille,  l'autre  section  étant  formée  par  les 
autres  mss.  provisoirement  groupés  comme  il  est  indiqué  ci-des- 
sus, de  sorte  qu'on  aurait  :  Fam.  I,  sect.  i  :  AB^M-R.V^ 
V^.  A^I;  sect.  2  :  x;  Fam.  II,  section  1:3';  sect.  2  :  A' L-^.  En 
prenant  cette  base,  examinons  les  objections  qu'on  peut  faire  à 
ce  classement,  comme  aussi  les  affinités  respectives  des  différents 

I.  Nous  appliquons  ici  le  même  système  de  groupement  qu'aux  passages  I 
et  II.  C'  P'  P^  V'  V-  n'ont  pu  être  utilisés.  M.  P.  Meyer,  qui  a  dû  avoir  la  copie 
de  K,  pour  le  passage  étudié  par  lui,  affirme  (Romania,  XIX)  que  ce  manuscrit 
appartient  à  sa  première  famille. 


228  L.    CONSTANS 

mss.  dans  chaque  section  et  les  sous-groupes  qu'ils  peuvent 
former,  en  utilisant  pour  cela,  outre  les  textes  étudiés  par  nous, 
le  passage  qui  a  servi  à  M.  P.  Meyer  dans  son  essai  de  classement. 

Notons  d'abord  que  M,  qui  pour  le  reste  est  de  la  2"  section 
de  la  2'-'  fomille,  a  seulement  les  v.  3-6  du  i"  morceau,  tandis 
que  /  n'a  que  les  vers  14302  bis  et  ter.  Ces  deux  manuscrits  se 
distinguent  donc  des  groupes  qui  n'ont  pas  les  deux  lacunes 
indiquées  et  des  groupes  qui  les  ont.  D'ailleurs  M  a  évidem- 
ment emprunté  les  vers  3-6  à  un  manuscrit  de  la  i'"'-'  famille,  car 
en  remplaçant  Troïlus  par  En  li,  comme  ces  derniers,  il  oublie  de 
rétablir  la  syllabe  qui  manque  Qie);  il  est  donc  contaminé,  du 
moins  sur  ce  point.  Quant  à  /,  la  question  est  plus  grave.  Ce 
ms.  donne,  en  effet,  aux  v.  14-15  du  1*='' morceau,  une  leçon  iden- 
tique (sauf  la  faute  ^or  au  lieu  àt  par^  à  celle  de  M%  et  très  voisine 
de  celle  de  /.  Il  fout  noter  d'ailleurs  que  dans  Meyer,  /  (=^  xx) 
offre  au  v.  8  la  même  leçon  que  E  (ms.  du  même  groupe)  et 
GLL"  N,  c'est-à-dire  que  .v  (Payant  un  vers  trop  court  et  absurde)  : 
il  est  vrai  que  la  leçon  timon  a  pu  être  suggérée  par  la  rime 
limon  du  vers  précédent,  de  sorte  qu'il  flmt  admettre  que  l'idée 
de  la  correction  est  venue  à  deux  scribes  différents.  Dans  le  réta- 
blissement des  v.  14302  bis  et  ter,  et  dans  la  leçon  commune 
avec  M^  (/)  des  vers  14-5  du  passage  I,  il  faut  nécessairement 
voir  des  corrections. 

L'existence  du  groupe  3'  =  D  E  H  J M'  semble  plus  sérieuse- 
ment menacé  par  le  passage  étudié  par  M.  P.  Meyer  :  E  Hy  sont, 
en  effet,  séparés  de  DJM^,  aux  v.  3,  5,  11-4,  18,  19-20;  et  au 
V.  17,  ils  offrent  une  variante,  tout  en  se  rattachant  à  D  J M' 
pour  l'ensemble.  Aux  vers  3  et  5,  il  ne  s'agit,  il  est  vrai,  pour 
D  J M\  que  d'un  rajeunissement;  mais  ce  rajeunissement  leur  est 
commun  avec  :(,  et  il  en  résulte  au  moins  ceci  que  £"i/ forment 
dans  le  groupe  y  un  sous-groupe  particulier,  ce  qui  est  confirmé 
encore  par  les  vers  18  et  19-20  et  par  l'absence  des  vers  1-6  de 
notre  passage  I'.  Quant  à  ce  fait  que  EH  ont  la  bonne  leçon 

1.  La  suppression  des  vers  7-8  dans  E  peut  être  l'eflct  de  la  volonté  du 
scribe,  qui  trouvait  (il  n'avait  pas  tout  à  fait  tort)  ces_vers  mal  liés  avec  les  deux 


» 

LES    MANUSCRITS    DU    ROMAN    D1-:    TROIE  229 

aux  vers  11-14  contre  DJM',  je  ne  saurais  me  l'expliquer  que 
par  une  correction  faite  par  leur  ori^^inal  plus  ou  moins  immé- 
diat'.  Il  y  a  là  un  point  obscur,  qui  ne  saurait  être  éclairci  que 
par  l'examen  des  traits  les  plus  caractéristiques  pris  dans  l'ensemble 
du  poème.  Du  reste,  même  dans  le  groupe  x,  pourtant  si  nette- 
ment séparé  des  autres,  il  est  fltcile  d'apercevoir  des  traces  de  sous- 
groupes.  Ainsi  l'on  a  F D  N  distinct  de  G  L  (Pass.  I,  v.  23  et  30), 
et  G  présente  certains  caractères  d'indépendance.  Cf.  Pass.  I, 
V.  8  et  13-5. 

Le  groupe  :(^  (=  BCC^  KM  W^  semble  assez  solidement  con- 
stitué dans  les  trois  passages,  malgré  la  présence  des  vers  I,  3-6  dans 
M(voy.  plus  haut),  et  quoique  ce  ms.,  comme  plusieurs  autres, 
affecte  une  certaine  indépendance  (cf.  I,  2,  7,  8).  Ainsi  le  ms.  B 
a  la  bonne  leçon,  seul  de  son  groupe,  au  v.  I,  ir  (trait  peu 
important),  et  avec  Maux  vers  I,  13-5  et  25-6.  Ces  deux  derniers 
passages,  très  importants,  suffisent,  ce  nous  semble,  à  autoriser 
Phypothèse  d'un  sous-groupe  BM  "-.  O  change  la  rime  aux  vers 

I,  13-4;  II,  1-2,  et  I,  25-8,  où  il  développe  les  quatre  vers  en  six 
sans  changer  le  sens;  il  a,  de  plus,  des  variantes  assez  importantes 
aux  vers  I,  2,  9;  II,  2  et  9-1 1.  Quand  il  n'est  pas  indépendant,  il 
est  plus  voisin  de  C  que  de  K.  D'ailleurs,  il  est  incorrect,  et  aucune 
des  leçons  spéciales  qu'il  présente  ne  doit  être  préférée  aux  autres  : 
il  est  donc  probable  qu'il  ne  fournirait  pas  de  grandes  ressources 
pour  une  édition  critique.  Nous  avons  déjà  dit  que  C  W  étaient 
très  intimement  Hés.  Quant  à  iT,  quoi  qu'il  ait  exceptionnellement, 
et  seul  de  son  groupe,  la  bonne  leçon  (cf.  I,  2),  il  remanie 
volontiers  (cf.  I,  13-5)  et,  dans  l'ensemble,  il  marche  d'accord 
avec  C  (cf.  I,  25-6)  qui,  du  reste,  lui  est  inférieur. 

suivants,  du  moment  que  les  vers  ^-6  n'étaient  point  là  pour  en  faciliter 
l'intelligence. 

1 .  Cela  ne  doit  pas  empêcher  de  tenir  grand  compte  des  cas  où  E  H  sont 
d'accord,  dans  les  Passages  I  et  II,  avec  DJ M'  contre  AM-R  ou  B'  M-R,  etc., 
c'est-à-dire  contre  la  i^  famille  de  Meyer.  Cf.  surtout  Pass.I,  v.  3-6,  25-6  et 
30  et  Pass.  II,  V.  7  et  9-1 1. 

2.  La  variante  commune  à  A^  B  au  v.  II,  11,  celle  (moins  importante)  de 

II,  12  (qui  appartient  aussi  à  I),  et  la  ressemblance  au  v.  I,  8  s'expliquent  par 
le  caractère  particulier  de  ^%  qui  est  contaminé. 


230  L.    CONSTANS 

A' L-  offrent  un  assez  grand  nombre  de  traits  qui  leur 
assignent,  soit  directement,  soit  indirectement,  une  commune 
origine  (cf.  I,  14,  25  et  31  ;  II,  5).  Ils  ne  se  séparent  d'ailleurs 
pour  aucun  des  traits  importants  de  nos  deux  passages.  Dans 
Meyer,  ils  ne  se  séparent  qu'au  v.  17,  où  L-  est  plus  rapproché 
de  la  bonne  leçon  (il  est  vrai  qu'ici  G  se  sépare  de  x  pour  prendre 
une  des  mauvaises  leçons,  ce  qui  confirme  l'hypothèse  que  le 
critère  est  peu  caractéristique  et  que  les  corrections  ont  pu  venir 
à  l'idée  de  plusieurs  copistes),  et  au  v.  18,  où  L'  donne,  avec  x, 
une  leçon  altérée ,  mais  dérivant  directement  de  la  bonne.  Dans 
ce  même  passage,  A'  L-,  qui  y  marchent  le  plus  souvent  d'accord 
avec  AB^  M^,  s'en  séparent  cependant  aux  v.  9,  17  et  18,  et  aussi 
au  V.  8,  où  L-  remplace  par  une  cheville  le  mot  caractéristique. 
Dans  les  passages  I  et  II,  ils  marchent  ordinairement  d'accord 
avec  :(,  en  opposition  à  AM-R  ou  B'M'-R'  (cf.  I,  3-6,  7;  II, 
7,  9-1 1,  17),  ou  d'accord  avec  ses  mss.  L'existence  d'un  sous- 
groupe  A^ L^  est  donc  certaine,  mais  le  rattachement  de  ce 
sous-groupe  à  la  2"  famille,  2"  section,  n'est  que  probable  -. 

A- 1  offrent  une  leçon  spéciale  caractéristique  dans  I,  21,  et 
d'autres  moins  importantes  dans  II,  12;  III,  2  et  11  (taille  pour 
entaille) .  S'ils  paraissent  moins  intimement  hés  que  ^  '  L%  cela  tient 
sans  doute  au  caractère  indépendant  des  deux  scribes  à  l'égard  de 
leur  modèle.  Cf.  pour  /,  les  vers  I,  2,  23,  25-8;  II,  i,  4,  lo-ii, 
16,  18,  195,  et  pour  A^,  I,  2,  ii,  14,  15-6  (rime),  20;  II,  20 
et  de  plus  III,  8,  12,  sans  compter  l'omission  de  deux  vers  et 
l'addition  de  quatre.  Il  faut  noter  cependant  leur  séparation,  I, 
1-2  (sans  importance);  I,  13-5  (passage  délicat  où  un  scribe  aussi 
indépendant  que  celui  de  A-  devait  se  donner  carrière  et  où  /  n'a 
pas  non  plus  la  bonne  leçon);   II,    9-1 1,   où  A^,  fidèle  à  sa 

1.  Nous  rappelons  que  5"  manque  dans  I  et  ^  dans  II. 

2.  M.  P.  Meyer  reconnaît  à  L-,  à  cause  du  v.  6,  un  caractère  intermédiaire 
entre  les  deux  sections  de  la  ire  famille  :  d'après  l'ensemble  des  trois  passages, 
A^L-  devraient  être  placés  entre  les  deux  familles,  mais  beaucoup  plus  près  de 

a  seconde. 

3.  Il  est  curieux  de  voir  cette  variante,  qui,  il  est  vrai,  n'a  rien  de  bien 
original,  reproduite  par  H. 


LES   MANUSCRITS    DU    ROMAN    DE    TROIE  23 1 

méthode  de  contamination',  a  préféré  à  la  leçon  archaïque, 
impar£iitement  conservée  par/,  celle  de  la  2''  famille,  2^'  section; 
II,  2,  où  c'est  au  contraire  /  qui  a  pris  une  des  deux  mauvaises 
leçons,  et  enfin  III,  9,  et  surtout  III,  11-14,  où  /  a  la  mauvaise 
leçon.  En  somme,  on  peut  dire  que,  les  fantaisies  du  scribe  mises 
à  part,  A^IsQ  rattachent  généralement  àAB^  M^R,  lorsqu'ils  sont 
réunis  (l'exception  I,  18,  n'a  pas  grande  importance),  et  que, 
lorsqu'ils  sont  séparés,  c'est  presque  toujours  A^  qui  a  la  bonne 
leçon,  soit  avec  AB'  M^R,  soit  en  opposition  avec  ce  groupe,  ce 
qui  prouve  que,  pour  ce  ms.,  la  contamination  a  surtout  consisté, 
non  pas  seulement  à  remanier  certains  passages  à  l'aide  de  ;{ 
(vo3^  ci-dessus^  p.  223,  v.  9-1 1),  mais  encore  à  corriger  l'exem- 
plaire auquel  se  rattache  également  I  à  l'aide  d'un  manuscrit  du 
sous-groupe  A  B'  M^  R. 

Pour  le  sous-groupe  AB^ M^R,  qui  n'est  complet  qu'au  pas- 
sage III  (les  deux  autres  manquant  d'un  manuscrit),  il  y  a  bien 
aussi  quelques  difficultés.  Dans  le  Passage  I,  A  (R)  se  séparent  de 
M^  au  V.  8  (sans  grande  importance),  et  surtout  aux  vers  14-15 ,  où 
le  groupe  hybride //M^  dérange  le  classement  général;  dans  le 
Passage  II,  B'  ne  se  sépare  bien  nettement  de  M^  qu'aux  v.  9-1 1, 
où  M~  a  (isolément)  changé  la  rime  pour  éviter  noé'l,  et  au  v.  4, 
où  B'  a,  semble-t-il,  une  mauvaise  leçon,  mais  moins  altérée 
que  celle  de  M%  etc.;  enfin,  dans  le  Passage  III,  A  a  la  mauvaise 
leçon  au  v.  9,  qui,  il  est  vrai,  n'a  pas  grande  importance;  et  aux 
vers  19-20,  qui  font  déjà  difficulté  pour  À^  U,  il  a  la  mauvaise 
leçon  pour  le  v.  19,  tout  en  conservant  au  v.  20  (sauf  un  mot 
altéré)  la  bonne  leçon  de  B^  M^,  etc.  Rappelons,  à  propos  de  A, 
la  lacune  signalée  plus  haut  (p.  222,  note  2),  laquelle  indique  une 
certaine  négligence  du  scribe. 

Au  passage  II,  B^  est  assez  indépendant  à  l'égard  de  M^  (cf.  v. 
4  et  9-1 1),  ou  plutôt  c'est  M^  qui  est  indépendant  :  aux  v.  9-1 1, 
il  est  altéré  et  moins  bon;  au  v.  4,  il  se  sépare  de  5',  qui  reste 
uni  à  P  V^  avec  une  leçon  plus  voisine  de  l'original  (voy.  plus 


I.  Voyez  plus  haut,  p.  229. 


232  L.    CONSTANS 

loin),  pour  prendre  la  leçon  de  la  2^  fomille,  ce  qui  a  lieu  de 
surprendre.  Au  passage  III,  B^  et  M^  vont  toujours  d'accord. 

Sur  R,  il  y  a  aussi  plusieurs  observations  à  foire.  Au  passage  I, 
V.  1-2,  il  suit  la  leçon  de  x,  et  en  particulier  de  L;  il  ei't 
probable  que  le  scribe,  peu  satisfait  de  la  rime  de  son  original, 
a  corrigé  à  l'aide  d'un  ms.  de  la  famille  x.  Au  v.  7,  il  offre  une 
petite  particularité  qui  le  rapproche  de  F^  :  navra,  mais  qui 
dérive  de  M-  :  ne  ra.  Au  v.  23,  il  est,  avec  A'^I,  intermédiaire 
entre  A  M^.  V'  V^.  A^  D.  ;(  {Me  receilsshx  tôt  demeine')  et  les  autres 
manuscrits.  La  variante  du  v.  18  n'a  aucune  importance.  —  Au 
Passage  II,  v.  9-1 1,  il  a  la  bonne  leçon,  contre  M\  qui  est  isolé, 
et  B^  qui  a  maladroitement  changé  le  singulier  noël  en  un  pluriel, 
ce  qui  a  amené  une  incorrection  au  vers  suivant.  Il  en  est  de 
même  au  v.  17,  qui  manque  par  accident  à  B\  En  présence  des 
nombreux  points  de  contact  qu'il  a  avec  A  B'  M-  (et  aussi  avec 
F'  V^,  dont  nous  parlerons  plus  loin),  il  n'y  a  pas  lieu  de  s'arrêter 
à  ces  différences,  qui  s'expliquent  suffisamment. 

Reste  à  déterminer  le  caractère  des  manuscrits  qui  n'ont  point 
été  examinés  par  M.  P.  Meyer.  Nous  avons  déjà  parlé  de  C'  :  nous 
n'y  reviendrons  pas,  étant  donné  son  infériorité.  Les  deux  mss. 
de  Venise  F'  F^  sont  plus  intéressants  \  Quoiqu'ils  présentent, 
F^  surtout,  d'assez  nombreuses  lacunes  d'une  ou  plusieurs 
couples  de  vers,  et  qu'ils  soient  l'œuvre  de  scribes  très  négligents 

I.  Pour  la  description  de  ces  mss.,  qui  ont  fait  partie  de  la  bibliothèque  des 
Gonzague,  où  ils  portaient  les  nos  28  et  29  (cf.  Romania,  IX,  509),  voir 
Bartoli,  I  coâici  francesi  dclla  Biblioteca  Marciana  di  Vemiia  (Venezia,  1872).  V' 
(Bibl.  marc.  XVII)  est ,  d'après  Bartoli ,  de  la  première  moitié  du  xive  siècle  ; 
d'après  Bartsch,  Chrestomathie ,  du  xiiie  siècle,  ce  qui  nous  semble  plus 
probable;  il  contient,  d'après  Bartoli,  29853  vers  (l'édition  en  a  30108),  ce 
que  nous  n'avons  pas  cru  devoir  vérifier,  les  miniatures  qui  se  rencontrent  à 
chaque  page  obligeant  à  compter  les  vers  un  par  un.  V^  (Bibl.  marc.  XVIII)  est 
du  xive  siècle  et  n'a  pas  de  miniatures.  II  ne  compte,  d'après  le  calcul  de 
Bartoli,  que  28184  vers;  ce  calcul  doit  être  juste,  à  peu  de  chose  près,  car 
il  y  a  un  certain  nombre  de  rubriques  dans  la  première  moitié,  et  si  l'on  n'en 
tenait  pas  compte,  on  arriverait  au  chiffre  un  peu  plus  élevé  de  28284.  A  la 
suite  de  Troie  vient,  dans  ce  ms.,  le  Roman  d'Hector  (Cf.  le  ms.  de  Paris,  Bibl. 
nat.,  fonds  fr.  821,  notre  F). 


LES    MANUSCRITS    DU    ROMAN    DE    TROIE  233 

et  qui  ignoraient  le  français,  ce  qui  en  rend  l'utilité  contestable 
pour  une  édition  critique  du  Roman  de  Troie,  il  convient  cepen- 
dant de  leur  assigner  une  place  dans  la  classification.  Ces  deux 
mss.,  sans  être  copiés  l'un  sur  l'autre,  ont  pourtant  des  affinités 
incontestables  (cf.  I,  14,  //  cors  pour  le  cucr^,  et  ils  marchent 
le  plus  souvent  d'accord  avec  A  M-  (Passage  I)  ou  B'  M-  (Pas- 
sage II)  ',  môme  dans  les  détails  (cf.  I,  10  F'M^);  rarement  ils 
sont  séparés,  et  dans  ce  cas  l'un  des  deux  (plus  souvent  F')  est 
d'accord  avec  A  M^  ou  B'  M^  pour  donner  la  bonne  leçon.  La 
seule  différence  sérieuse  (au  v.  II,  7,  il  n'y  a  qu'une  variante 
sans  importance  :  pucèle,  dan:ièle)  est  dans  II,  9-1 1,  où,  nous 
l'avons  vu,  règne  un  certain  désarroi,  amené  par  le  désir  des 
scribes  d'éviter  le  mot  noël,  archaïque  dans  ce  sens  :  V-  y  suit 
la  leçon  de  Oy,  et  F'  a  une  lacune,  ce  qui  empêche  de  contrôler 
les  deux  manuscrits  l'un  par  l'autre. 

Les  manuscrits  de  Saint-Pétersbourg  ^,  P'  P-,  sont  assez 
incorrects,  P'  surtout,  où  beaucoup  de  vers  sont  estropiés  et 
dont  le  scribe  ignorait  le  français,  et  le  classement  en  est  difficile. 
On  peut  cependant  affirmer  qu'ils  n'appartiennent  ni  à  la 
2^  famille,  ni  à  la  2^  section  de  la  i''^  flmiille.  Cf.  II,  17,  etc.  Un 
certain  nombre  de  fautes  communes  se  rattachent  à  V"-  V^,  par 
exemple  v.  13264  de  l'édition  (30  de  ma  Cbrcstoiiiafbie'),  princi- 

1.  Cependant  le  passage  reproduit  dans  notre  ChrestomatUe  fournit  pour  ces 
mss.  un  assez  grand  nombre  de  variantes  de  détail  par  rapport  à  M-,  ce  qui  ne 
permet  pas  de  les  confondre  avec  lui  et  de  considérer  comme  un  groupe  sans 
subdivisions  le  groupe  A  B^  M-  R  F'  V-. 

2.  Grâce  à  l'obligeance  infatigable  de  M.  le  professeur  Al.  Wesselsfsky, 
nous  pouvons  donner  les  détails  suivants  sur  ces  manuscrits.  P',  Bibl.  de 
Saint-Pétersbourg,  no  3,  est  un  grand  in-fol.,  contenant  167  ff.  à  deux 
colonnes,  qui  varient  de  42  à  46  vers,  et  orné  de  nombreuses  miniatures  : 
l'écriture  est  du  xive  siècle.  Il  ne  contient  guère  que  28400  vers  :  cela  tient 
à  ce  que,  en  plusieurs  endroits,  il  abrège  systématiquement  le  texte.  Par 
exemple,  les  vers  13681-704  sont  réduits  à  8  vers  dont  7  figurent  dans  l'édition  : 
13682,  13689-90,  1 3701-4.  Puis  le  discours  de  Calèas  est  simplement  indique 
en  deux  vers  :  Calcas  respondit  quant  ce  oit,  Si  se  covri  au  vtiel^  q'il  poit,  et  le 
scribe  passse  aux  v.  13799  sqq.  Le  texte  est  très  corrompu  et  offre  beaucoup 
de  vers  faux  :  le  scribe  ne  savait  que  très  imparfaitement  le  français.  —  P* 


234  L.    CONSTANS 

paiement  à  V\  non  seulement  quand  V~  manque  (cf.  v.  13274 
et  13295-6  de  l'édition,  40  et  61-2  ^  de  ma  Chrestom.,  etc.),  mais 
aussi  dans  certains  cas  où  F^  V~  sont  séparés  (cf.  v.  13 3 01  de  l'éd., 
67  de  ma  Chrestom.,  etc.).  Ils  sont,  par  conséquent,  malgré  les 
nombreuses  leçons  spéciales  qu'ils  offrent  (surtout  P-,  qui  copiait 
un  ms.  assez  indépendant),  de  la  i'*^  section  de  la  i'*^  famille,  et 
il  n'y  a,  au  contraire,  aucune  raison  particulière  de  les  rattacher 
à  d'autres  groupes.  Quoique  souvent  d'accord,  ils  sont  loin 
d'avoir  la  même  cohésion  que  plusieurs  des  sous-groupes  signalés 
plus  haut,  et  sur  200  vers  que  nous  avons  examinés,  nous 
n'avons  pu  trouver  un  seul  trait  caractéristique  qui  les  liât  d'une 
façon  indissoluble. 

Bibl.  Saint-Pétersbourg,  no  6,  provient  de  la  Bibliothèque  du  duc  de  La 
Vallière  et  avait  appartenu  à  l'empereur-roi  Charles  V,  dont  la  signature  se 
lit  au  commencement  et  à  la  fin  du  volume.  C'est  un  grand  in-folio  de  182 
feuillets  à  deux  colonnes  de  41  vers  chacune  (le  texte  ne  commence  qu'au 
fo  2),  ce  qui  donne  environ  29680  vers  :  il  y  a  donc  aussi  probablement 
quelques  lacunes  dans  ce  ms.  L'écriture  est  du  xv^  siècle.  D'après  les  extraits 
que  nous  avons  sous  les  yeux,  le  texte  est  un  peu  meilleur  que  celui  de  P',  en 
ce  sens  que  les  vers  sont  généralement  sur  leurs  pieds,  et  qu'il  y  a  peu  de  non 
sens,  mais  il  y  a  bien  des  variantes  bizarres  et  de  sens  peu  satisfaisant  qui 
indiquent  une  intelligence  médiocre  chez  le  scribe.  Voy.  des  variantes  de  ce 
genre  dans  notre  Chrestoinathic,  Appendice  critique,  XVL 

I.  P^  ne  figure  pas,  par  oubli,  à  l'Appendice  critique,  parmi  les  mss.  qui 
intervertissent  ces  deux  vers.  Quant  à  P-,  il  manque  du  second  vers  (le  pre- 
mier par  rapport  à  P'). 


LES    MANUSCRITS    DU    ROMAN    DE    TROIE  235 


APPENDICE 

MANUSCRITS    FRAGMENTAIRES 

Notre  travail  ne  serait  pas  complet,  si  nous  laissions  systéma- 
tiquement de  côté  les  manuscrits  qui  nous  offrent  des  fragments 
plus  ou  moins  étendus  du  Roman  de  Troie.  Bien  qu'ici  la  tâche 
soit  particulièrement  délicate  et  qu'on  ne  puisse  pas  compter 
d'une  façon  certaine  sur  des  critères  décisifs,  il  convient  cepen- 
dant d'essayer  de  dégager  les  renseignements  que  contiennent  les 
fragments  sur  l'origine  des  manuscrits  dont  ils  ont  fait  partie, 
comme  nous  l'avons  fait  déjà  pour  le  précieux  fragment  de  Bâle. 

I.  —  Fragment  de  Bordeaux  (B-). 

Le  fragment  de  Bordeaux  ',  que  nous  désignons  par  B%  appar- 
tient à  la  Bibliothèque  municipale,  où  il  porte  le  n°  674.  Il  con- 
tient 31  feuillets  in-4°  de  parchemin,  écrits  à  deux  colonnes  de 
trente  vers  chacune,  d'une  assez  grosse  écriture  du  xiii^  siècle  :  le 
recto  du  f°  i  est  tout  à  foit  ilHsible,  ainsi  que  quelques  courts 
passages  isolés.  Le  fragment  correspond  aux  vers  9013-12821  de 
l'édition  Joly.  Le  scribe,  qui  ignorait  le  français  (il  était  provençal 
ou  itahen),  coupe  très  souvent  les  mots  de  façon  à  produire  des 
non  sens. 

Contrairement  à  ce  qu'on  pourrait  attendre  d'un  fragment  de 
plus  de  3800  vers,  nous  n'avons  rencontré  qu'un  très  petit 
nombre  de  traits  ayant  une  importance  réelle;  mais  ces  traits 
suffisent  à  assigner  le  fragment  de  Bordeaux  à  la  i""^  section  de  la 
2*^  famille  (II,  i),  et  à  montrer  en  particulier  son  étroite  parenté 
avec  notre  ms.  E  (Bibl.  nat.,  fr.  794). 

I.  Récemment  publié  (1889)  dans  un  Programme  de  l'Ecole  supérieure 
municipale  de  Hambourg  par  M.  Cari  Jacobs. 


236  L.    CONSTANS 

V.  133 13-6  :  Que  al  cel  tans,  que  (var.  ço)  trus  lisant,  Lo  faisait 
on  al  plus  (var.  mielz)  vallant  :  Quant  del  siècle  estait  trespassés.  Par 
çou  i  avait  (var.  Et  par  ce  i  at)  jaie  asscs  (B^).  C'est  la  leçon  du 
premier  groupe  de  la  deuxième  famille  (II,  i),  sauf  quelques 
variantes  insignifiantes.  Les  manuscrits  de  la  première  famille 
donnent  aux  deux  derniers  vers  :  ...irespassanx^  Malt  i  estait  la  jaie 
granx_,  tandis  que  ceux  de  la  seconde  section  de  la  famille  II  ont  le 
texte  de  l'édition  (ou  à  peu  près)  :  De  maint  endreit,  de  maint  sem- 
blant, Car  a  cel  tens,  ço  truis  lisant,  Lefescit  Vcn  as  plus  vaillan:^,  Mor^ 
de  cest  siècle  trespassan:;^. 

V.  II 569  :  Est  tas  salliés  et  esclunés.  Ce  dernier  mot  est  plus 
rapproché  de  engluiiie~,  U,  i,  que  de  anglue~.  II,  2,  et  surtout  que 
de  envalume:^,  volume^,  que  donnent  les  autres  groupes.  — 
V.  116 15 -6.  Au  lieu  de  ces  vers,  B%  comme  E,  répète  les  vers 
II 597-8.  —  V.  11657-8.  B-E  changent  la  rime.  —  V.  11684, 
Qui  malt  anient  tuit  vastre  enar.  Au  lieu  de  anient  tuit,  on  trouve 
dans  les  autres  mss.  aiment  la,  par  aiment,  en  veulent,  veulent 
tuit,  etc.  B^  E  donnent  voldroient.  —  V.  1 1706.  Que  to^  nos  a  déses- 
père::^; W  E  somes  désespéré.  —  V.  117 13-4  :  Fêtes  en  ça  que  vos  vol- 
dreii  Car  ça  est  bien  resan  et  drei:^.  Les  manuscrits  qui  ont  au  pre- 
mier vers  vole^  ont  au  second  apreste:^,  tandis  que  B^E  ont  volente:^: 
J'en  entrai  (lis.  otroi)  buen  vos  voluntés  B%  Totes  ferai  vo^  valan- 
te-E. 

Comme  contre-partie,  nous  constatons  :  1°  que  le  groupe  I,  2 
intercale  6  vers  entre  les  vers  12 143  et  12 144  de  l'édition  (à 
laquelle  le  groupe  II,  2  est  ici  conforme),  et  que  B^  et  les  autres 
manuscrits  '  n'en  intercalent  que  4  (les  deux  vers  omis  ne  sont  pas 
nécessaires),  ce  qui  prouve  que  B-  n'appartient  ni  au  groupe  I,  2, 
ni  au  groupe  II  2;  2°  que  le  groupe  II,  2  est  le  seul  qui  n'ait  pas 
les  deux  vers  suivants  après  10056  :  De  dras  de  soie  (var.  D'or  et 
d'argent')  et  de  vaisièle  (var.  vaissiaus)  D'ar  et  d'argent  (var.  Et  de 
pailles.  Et  de  despaillé)  malt  rice  et  bièle  (var.  biaus),  ce  qui  montre 
que  B-  n'appartient  pas  au  groupe  IL  2. 

I.  Pour  les  fragments,  nous  n'avons  pu  ni  vérifier,  ni  faire  vérifier  les 
manuscrits  qui  se  trouvent  hors  de  France. 


LES   MANUSCRITS    DU    ROMAN    DE   TROIE  237 

II.   —  Fragment  de  Strasbourg  (S). 

Le  fragment  de  Strasbourg,  deux  feuillets  doubles  de  parchemin 
in-4°,  à  2  colonnes  de  30  vers,  dont  quelques  vers  ont  disparu 
sous  le  couteau  du  relieur,  se  compose  de  429  paires  de  vers 
correspondant  aux  vers  de  l'édition  28581-698,  29219-342, 
29823-45,  29853-75,29883-906,  29913-35,  29943-66,  29973-96, 
30003-26  et  30033-58.  Le  ms.  est  du  xiii^'  siècle. 

Nous  constatons  d'abord  que  les  manuscrits  du  groupe  II,  2, 
dont  fait  partie  celui  qui  a  été  suivi  dans  l'édition,  sont  seuls  à 
supprimer  les  deux  vers  suivants,  après  le  v.  28604  :  Legier  estait 
périls  (S  péril)  de  mer  Envers  le  lor  a  trespasser.  Mais  le  seul  critère 
vraiment  important  est  celui-ci,  qui  classe  ce  fragment,  comme  le 
précédent,  dans  le  groupe  II,  i.  Les  manuscrits  de  ce  groupe 
donnent  au  vers  29995  la  leçon  suivante  :  Quant  si  mort  et  plaie 
vos  voi,  tandis  que  les  autres  ont  (£"«  si  maie  bore  vos  ai  quis)  Et  en 
si  estrange  vos  voi.  Le  £iit  que  cette  dernière  leçon  se  trouve  dans 
J  (que  suit  ici  l'édition,  par  suite  d'une  lacune  de  K)  ne  doit  pas 
surprendre,  car  nous  avons  vu  que  J  se  sépare  parfois  du  groupe 
auquel  il  appartient  dans  ses  traits  essentiels. 

m.  —  Fragment  de  Paris  (P). 

Le  fragment  de  Paris  (les  deux  tiers  d'un  feuillet,  Bibl.  nat., 
Nouv.  acquis.^  5094)  a  été  récemment  publié  par  M.  P.  Meyer 
(Romania,  XVIII,  100).  Il  ne  contient  que  98  vers  écrits  vers  le 
milieu  du  xiii^  siècle.  Ces  vers  correspondent  aux  vers  de  l'édition 
31 1-33 1  (plus  quatre  vers  qui  manquent  à  l'édition),  347-370, 
387-410,  427-451- 

Le  seul  critère  à  utiliser  nous  semble  être  celui  qu'offre  le 
vers  364  :  £■/  si  porre^  (var.  Et  p.  pois)  oïr  après,  où  la  seconde 
famille  et  la  première  section  de  la  première  donnent  :  De  ço  vos 
traiterai  (var.  redirai)  après  (var.  adis).  P  est  donc  de  la  deuxième 
section  de  la  première  famille,  c'est-à-dire  de  la  fuiiille  x. 


238  L.    CONSTANS 

IV.  —  Fragment  de  Nevers  (N^). 

Le  fragment  de  Nevers  (Archives  départementales),  également 
publié  par  M.  P.  Meyer  (Rom.  XVIII,  102),  est  de  la  seconde  moi- 
tié du  xiii^  siècle.  C'est  un  feuillet  simple  à  trois  colonnes  de  53 
vers  chacune,  dont  une  partie  est  mutilée  par  le  couteau  du 
relieur.  Le  texte  est  médiocre  et  offre  un  certain  nombre  de  fautes 
qui  lui  sont  propres,  ce  qui  rend  le  classement  difficile. 

Par  exemple ,  v.  25009-13  :  N'ai  cure  plus  de  ci  ester  :  Ne  porroie 
pa'i  regarder  Que  ces  murs  voie  acr avant er.  Tant  tanple  precios  et  chier 
Sont  del  sanc  taint  et  meaignié,  N^  donne  une  rime  en  er  =  ier. 
Cela  tient  sans  doute  à  ceci  :  le  changement  de  tant  en  si,  puis  en 
ci,  au  premier  vers,  a  amené  l'introduction  du  vers  cheville  qui 
suit,  de  sorte  que  l'on  a  cru  devoir  fliire  disparaître  le  v.  2501 1  de 
l'édition  :  Fondre  et  abatre  (var.  ardoir)  et  trehuchier  (éd.  F.  a. 
ne  t.^,  ce  qui  a  faussé  la  rime.  Notons,  d'ailleurs,  qu'au  troisième 
vers,  la  bonne  leçon  est  :  Que  j' os  veïsse  (var./t;  vos  voie^  craventer. 
C'est  cette  substitution  de  gie  (var.  /a)  -àjos  (je  vos)  qui  a  amené  le 
remplacement,  dans  le  groupe  II,  2,  de  Li  temple  (qui  appartient  à  la 
phrase  suivante)  par  Le  temple,  pour  avoir  un  régime  direct  à  veïsse. 
Tout  ce  qu'on  peut  conclure  des  variantes  de  ce  passage,  c'est  que 
ce  fragment  n'appartient  pas  au  groupe  II,  2.  —  Même  conclusion 
limitée  pour  le  v.  25048,  où  Por pe^aveir  et  acordaiice  napp^niem 
qu'au  groupe  II,  2.  La  leçon  de  N^  :  Por  pês  fère,  por  aquitance 
semble  s'écarter  un  peu  de  celle  du  groupe  I,  2  (et  por  quitance, 
avec  un  hiatus),  qu'il  faudrait  peut-être  exclure  également  ',  de 
sorte  qu'on  pourrait  hésiter  entre  les  groupes  I,  i  et  II,  i . 

I.  Pour  ce  passage,  A  manque,  et  nous  n'avons  pu  avoir  les  leçons  de 
M^P'P^RV'V^  d'un  côté,  L'N  de  l'autre. 


GLOSES  WALLONNES 

DU    MS.    2640    DE    DARMSTADT 

Par   MAURICE  WILMOTTE 


Le  ms.  2640  de  la  Bibliothèque  de  la  Cour,  à  Darmstadt,  est  un  petit 
in-8°  de  252  feuillets  sur  parchemin,  haut  de  o™  18  et  large  de 
o"^  12.  Il  renferme  un  certain  nombre  de  traités  de  morale  et  de 
science,  de  nature  très  diverse,  que  le  caprice  individuel  semble  avoir 
seul  réunis  sous  une  même  couverture,  assez  longtemps  après  leur 
transcription.  Le  fait  est  certain  pour  les  gloses  que  je  publie,  car  le 
premier  feuillet  qui  les  porte  a  été  indûment  rogné  à  sa  partie  supé- 
rieure pour  être  ramené  aux  dimensions  des  autres.  Il  ne  l'a  pas  été 
sur  sa  largeur,  de  sorte  qu'il  dépasse  la  tranche  de  quelques  millimètres; 
il  porte  encore,  dans  le  voisinage  de  celle-ci,  des  traces  de  points.  La 
stricte  rognure  des  feuillets  suivants  ne  permet  pas  la  même  constatation. 

Les  gloses  du  ms.  occupent  la  colonne  extérieure  des  feuillets  37-40 
et  le  texte  glosé  la  colonne  intérieure  des  feuillets  37-41  ;  l'écriture  est 
de  la  fin  du  xiii'^  siècle,  comme  celle  de  la  plupart  des  ouvrages  conte- 
nus dans  le  ms.  Les  gloses  françaises  sont  entremêlées  sur  une  certaine 
étendue  de  gloses  latines,  d'un  caractère  fort  élémentaire;  ce  sont  de 
simples  renvois  au  type  de  la  déclinaison  ou  de  la  conjugaison  à  laquelle 
appartient  le  mot,  précédés  ou  non  de  la  définition  grammaticale  de 
celui-ci.' Un  examen  même  superficiel  permet  de  reconnaître  dans  le 
texte  latin  les  célèbres  Distiques  de  Caton ,  et  dans  le  texte  français  une 
traduction  incomplète  et  fort  inexacte  de  ces  Distiques.  Le  traducteur 
ne  paraît  pas  très  familier  avec  la  langue  de  son  original  ;  tantôt  il 
se  borne  à  une  version  aussi  littérale  que  possible,  parfois  double,  sou- 
vent inintelligible,  et  d'où  il  ne  ressort  pas  toujours  à  l'évidence  qu'il 
comprenne  son  propre  mot-à-mot;  tantôt  il  se  permet  de  singulières 
libertés  avec  son  modèle,  substituant  même  une  pensée  de  son  crû  à 
celle  qu'il  avait  sous  les  yeux  (c'est  le  cas  pour  la  sentence  consignée 


240  M.    WILMOTTE 

39  r°,  lignes  30-31,  où  il  est  impossible  de  croire  à  une  simple  méprise; 
le  latin  dit  :  Froiite  capillata  post  hec  occasïo  calua  i).  J'éprouve  donc  un 
certain  scrupule  à  décorer  ces  bribes  du  nom  de  «  traduction  »  et  je 
préfère  leur  laisser  celui  de  «  gloses  »,  qui  leur  convient  moins  impar- 
faitement. Il  n'est  pas  douteux  qu'elles  aient  pour  auteur  quelque 
écolâtre,  moins  familier  avec  les  formes  du  beau  langage  qu'avec  les 
idiotismes  de  son  patois.  Ce  patois  est  le  wallon,  ce  qui  n'a  pas  lieu 
de  surprendre,  le  ms.  2640  provenant  du  couvent  de  Saint-Jacques, 
à  Liège 2.  Le  principal  intérêt  de  ces  gloses  est  donc  celui-ci:  elles 
constituent  un  spécimen  suffisamment  fidèle  de  parler  local  à  une 
date  ancienne  ;  à  ce  titre,  elles  ne  le  cèdent  en  importance  ni  aux 
ouvrages  littéraires  {Ver  del  Jiiïse,  Poème  Moral,  Aiicassur>,  vies  de 
saints),  ni  aux  documents  administratifs  publiés  dans  les  derniers 
volumes  de  la  Romama.  Je  ne  me  préoccuperai,  d'ailleurs,  que  de 
leurs  caractères  linguistiques,  tout  en  reconnaissant  'qu'il  ne  serait 
pas  sans  prix  d'établir  le  rapport  dans  lequel  elles  se  trouvent  avec 
les  autres  versions  des  Distiques,  que  leur  auteur  n'a  certainement  pas 
connues  4. 

Vocalisme.  Je  note  d'abord  quelques  formes  particulièrement  carac- 
téristiques :  mongie  (manducare)  37,  49;  case  (causa)  39  v°,  3; 
chases  40  v°,  5,  qui  indiquent  la  labialisation  de  a  tonique;  seps 
(sapias)  40  v°,  10  le  plus  ancien  exemple,  à  ma  connaissance,  du 

1.  Le  Roux  de  Lincy  fait  la  même  observation  (Livre  des  Proverbes  I,  XXIII) 
au  sujet  de  la  version  d'Adam  de  Suel  ;  il  est  vrai  qu'il  s'agit  plutôt  ici  d'une 
surcharge  du  texte  primitif  et  de  son  adaptation  au  goût  du  temps. 

2.  Le  ms.  2640  mériterait  une  description  détaillée  que  je  ne  puis  entre- 
prendre ici  ;  il  contient  deux  textes  des  Distiques  :  le  premier  accompagné  d'un 
abondant  commentaire  latin  (fol.  1-18),  le  second  qui  ne  s'étend  que  du  fol. 
37  au  fol.  41  et  qui  est  enrichi  de  nos  gloses.  Ce  ms.  a  été  acheté,  avec 
beaucoup  d'autres,  par  le  baron  Hûpsch  à  la  vente  des  livres  du  couvent  de 
S.  Jacques,  en  1784,  et  légué  par  lui  au  grand-duc  Louis  I^r  de  Hesse.  La 
description  de  Roth  (Roman.  ForscJiungen,  VI,  20)  est  tout  à  fait  insuffisante. 

3.  V.  Moyen  dge,  III,  20. 

4.  Je  conserve  la  disposition  du  ms.  et  utilise  pour  les  renvois  le  no  du  fol. 
et  celui  de  la  ligne  scrupuleusement  reproduits  dans  l'édition.  Les  blancs 
conservés  dans  celle-ci  indiquent  la  place  occupée  par  les  gloses  latines  que 
j'ai  supprimées  parce  qu'elles  sont  totalement  dénuées  d'intérêt  ;  des  points  repré- 
sentent les  mots  absents  ou  illisibles.  Pour  les  Distiques  je  renvoie  à  Le  Roux  de 
Lincy,  op.  eit.  II,  p.  439.  Les  nos  entre  parenthèses  des  remarques  sur  la 
langue  sont  ceux  de  mes  Etudes  de  dialcctolos^ie  wallonne. 


GLOSES   WALLONNES  24 1 

traitement,  particulier  au  N.  wallon,  de  a  suivi  des  groupes  pj-,  bj-;  le 
liégeois  moderne  dit  sep',  comme  il  dit  hcp\  arèp'  (enrage),  etc.  Diex 
37,  14  et  57,  n'est  pas  moins  curieux,  ni  moins  conforme  aux  données 
de  nombreux  patois.  Deu  (de  dans  le  ms.)  =  digna  39,  23  et  corres- 
pond à  la  forme  moins  ancienne  et  actuelle  dcn\  (V.  Noëls  wallons 
dans  R.  Pat.  G.  Rom.  I,  270,  str.  14).  Richache  40,  34  m'est  suspect; 
il  constitue  en  tout  cas  un  trait  bien  méridional.  On  a,  d'autre  part, 
richecÇ})e  37  v°,  12;  39  v°,  39  et  41  ;  sagece  37  v°,  24;  38  v°,  15  ;  39,  13  ; 
simplece  39  v°,  23  ;  piercce  26,  luilhëge  39  v°,  39,  qu'il  faut  probablement 
lire  îi'ilhege  et  où  étja  ;  cc(Jj)e  est  régulièrement  attesté.  Pour  le  trai- 
tement de  la  dernière  consonne  de  tuilbege,  cf.  cerges  (circare)  39, 
21  et  les  ex.  allégués  Ronmiiia  XVII,  561  — sfiidee  37,  53  confirme 
l'altération  de  /  dans  le  voisinage  d'un  yod. 

-aticu  :  -âge,  non  -aige  (4);  ab'l'  :  aille  :  taiiJe  37,  41  ;  39  v°,  36; 
dotaule  37  v°,  49  ;  asianli  39,  2  ;  -ahlc  passim  est  savant. 

-ellu  :  ia,  ainsi  que  -il lu  (9)  :  blas  37,  6  et  38,  19;  uovius  37  v°, 
29  ;  joiienescias  37  v°,  41  ;  iisias-al  38,  24  et  26;  icias  38,  29. 

é  4-  y  (10)  :  e  dans  les  37,  10;  38  v°,  8;  reles  40,  29;  hre  37,  13  ; 
profis,  despite,  mide,  etc.,  sont  dus  à  l'influence  centrale;  pour  lies  37, 
34  et  cusiere  39  v°,  53  je  renvoie  à  Romaiiia,  XVII,  557;  eusierc  est 
aussi  nord-wallon '. 

ô  libre  :  iie\  ô  entravé  :  iia\  à  entravé  :  110  Çij').  Citons  biiordoiis  37  v°, 
23;  hiiordere  38,  16  et  18,  huorde  38,  21  et  d'autre  part  ciiar  40,  44, 
qui  semble  le  reflet  d'un  dialecte  où  ô  entravé  a  passé,  dés  cette  date, 
par  la  série  0  >  ub  >  iiâ-;  le  phénomène  n'est  que  sporadique  dans 
le  nord-wallon,  par  ex.  à  Liège',  où  l'on  dit  kiuèr, fiuèr,  mwèr,  mais 
Â'rt/tm  (ancien  qiiafiioie;  voyez  Rom.  XIX,  79).  Tiionieir  d'une  charte 

1.  M.  G.  Doutrepont,  dans  une  thèse  de  l'Ecole  normale  supérieure  de 
Belgique,  a  relevé  plusieurs  ex.  de  cette  forme  et  d'autres  composés  de 
*sequere  dans  le  ms.  763  de  la  Bibliothèque  de  l'Université  de  Liège,  qui 
renferme  le  Miroir  des  Nobles  de  Hesbaye,  de  Jacques  d'Hemricourt. 

2.  M.  W.  Meyer  indique  cette  série  (Grammaire  I,  §  211),  mais  lui  préfère 
une  autre,  plus  compliquée. 

3.  Le  liégeois  a  0/  (=  wè)  de  bonne  heure  :  lantoist  1285-6  (Rom.  XVII, 
560)  ;  moirs  ms.  763  de  J.  d'Hemricourt,  16  yo  ;  toist  id.  23  \°,  27  vo  ;  boirgitc  id. 
42  ro,  1 54  ro  ;  coir  90  ro,  97  vo,  etc.  Les  ex.  abondent  chez  Jean  des  Preis  et 
Jean  de  Stavelot  ;  le  premier  nous  offre  déjà  des  graphies  comme  choe:(e ,  attes- 
tant la  prononciation  moderne,  du  moins  pour  ô  (au)  libre  (pô  d'tcbivè  =  «  petit 
de  chose  »). 

MÉLANGES.  l6 


242  M.    WILMOTTE 

namuroise  (1297;  ihid.)  est  confirmé  d'une  manière  heureuse  par 
tuornet,  38,  49  ;  c'est  décidément  un  trait  ■gallon;  le  toim^  actuel,  s'il  est 
général  dans  ce  dialecte,  ce  que  je  ne  puis  encore  affirmer,  serait  dû 
à  une  monophtongaison  ou  à  une  réaction  analogique,  qui  s'explique 
assez  naturellement  dans  la  conjugaison.  On  dit  d'ailleurs  /  :  hoiuV,  iii' 
{eun'')  hoiiiV,  non  hivtâ\  de  même  que  hoiirdé,  etc.,  en  dépit  des  formes 
précitées  hiiorderc  -dons.  Le  développement  ô  :  110  n'a  pas  été  arrêté  par 
la  nasale  :  buon  37,  17;  40  v°,  21,  à  côté  de  hotins  37  y°,  26;  40  v",  8; 
suonges  39  v°,  5.  L'intérêt  de  cette  notation  phonétique,  à  la  date  de  nos 
gloses,  est  encore  accru  parle  fait  qu'elle  correspond  également  à  ô  dans 
des  mots  où  il  est  difficile  d'admettre  que  cette  tonique  latine  ne  soit 
pas  devenue  ou,  comme  dans  des  dialectes  voisins.  En  voici  des  ex.  -.plu- 
snor  37  v°,  33  ;  39,  18  ;  39  v",  53  ;  honnor  38,  67  ;  dohior  39  v°,  3  ;  hlmor 
39  v°,  57;  cf.  50M5=solus  39,  39;  50«38  v°,  29. — Je  n'insiste  pas  sur  les 
graphies  oc  et  oie  =  oi  et  oc  ■=■  oie  (cf.  Rom.  XIX,  77),  mais  bien  sur 
ue  dans  anc(h)ues  38,  43  et  46;  39  v^,  19;  decuet  38,  26;  dues  38,  51, 
55,  63  et  67;  38  v°,  5,  etc.;  sues  (sois)  38,  37;  sue  (soit)  38,  53  ;  fues 
(vicem)  38  v°,  7;  39  v°,  30;  bueure  35,  19  -vaut  39,  20;  wes  (=;vues) 
39,  29.  Il  semble  résulter  de  là  que  oi  possède  déjà  le  son  zuè  et  qu'on 
hésite  entre  ue,  oe  et  oie  pour  l'exprimer  ;  dans  la  région  septentrionale 
oi  est  passé  (par  oi  sans  doute)  à  eu  —  ui  :  u  dans  atru  37  v°,  38,  39  et 
50;  40  v°,  25  ;  lu  37  v°,  53  ;  esstrus  38,  29  (enstrus  39  v°,  11);  pusse 
38,  54,  pusf  38  v°,  23;  39,  24;  uiii  :  un  dans  coniunt  38,  58  —  ou 
(21)  =  unum  38  v°,  32  ;  one  40,  25. 

Consonnes.  Les  consonnes  finales,  isolées  ou  non,  ont  une  tendance 
marquée  à  s'amuïr  ;  c'est  ce  qu'attestent  les  nombreux  ace.  plur.  sans  s 
(les  nom.  sg.  ont  mieux  conservé  les  traces  de  la  déclinaison);  les 
i'^  pers.  sg.  verbales  id.;  les  infinitifs  sans  -r  (jnongie  37,  49  ;  dcportet  38, 
51  ;  espargies  38,  66;  sonnontes  38,  69,  etc.  ;  cf.  les  graphies  contraires 
noier  (part,  passé)  38  v",  33  ;  esier  35  ;  dciier  38  v°,  9;  39  v°,  8  ;  deservir 
(part,  p.)  40,  7);  les  part,  passés  et  les  3*  pers.  sg.  sans  t  {lit  :n  est 
fréquent  après  une  voyelle  tonique  dans  les  part,  prés.,  dans  saron  38,  51; 
constrain  38,  65  et  après  une  atone,  aux  3  plur.  verbales  :  vishasai  37, 
4;  atochascn  37,  4;  dieue  37,  57;  soen  37  v°,  11  ;  responden  37  v°, 
47,  etc.  —  st  :  s  dans  es  37  v°,  20;  e  =  est  39  v°,  18  —  rm  :  r  dans 
^or  37,  28  —  rt  :  r  dans  nior  37  v^,  50;  38,  7;  j)«-  38,  5  ;  ar  38,  22  ; 
/or  39,  5  ;  requier  39,  13).  Il  en  est  de  môme  des  liquides,  isolées  (v. 
supra  pour  r  ;  /  est  tombé  dans  que  37,  7  ;  icU  37  v°,  i;  /  38,  6,  29  ;  39, 
7,  péri  38,  50;  tmun,  morlc  38  v",  4;  uu  40,  38)  ou  non  (r  +  muette 


GLOSES   WALLONNES  243 

(39)  :  descode  37  v°,  4;  muette  +  r  :  rameiuhaus  37,  47;  maisse  39  y", 
54  ;  cf.  vendre  =  ventre  40  V,  14). 

La  chute  de  n  (4)  est  particulièrement  significative;  7  (=  en)  37, 
10  et  14  ;  38,  22,  3  5,  69  ;  7  tendre  (entendre)  37,  1 3  ;  iiieQ)  (trop  fréquent 
à  côté  de  ;//V///,  ;/;';//  pour  être  le  fruit  d'une  simple  omission  graphique) 
58,  6,  17,  45,  47,  55  et  57;  38  v^,  16;  39  v°,  5,  33,  43;  40,  I  et  15; 
âpre  38,  27;  repret  38,  35;  aprcdre  39  v"  11;  csslnis  38,  29; 
ejfaits  37,  35;  38,  i;  sove  38  v",  34;  sais  40,  42  est  probable- 
ment fautif,  cohalie  37,  31  est  le  plus  ancien  ex.  que  j'aie  rencontré 
de  l'altération  du  préfixe  com-  qui,  par  l'intermédiaire  de  co,  ce  (ke), 
est  arrivé  à  sa  forme  actuelle  ki  (Jcif)  ;  Jce-  est  déjà  dans  Jacques  d'Hemri- 
court;  M.  G.  Doutrepont  signale  dans  sa  thèse  kehatirent  181  r°, 
182  v°;  keplaindet  202  v°;  kebatoyeiU  i*)"]  v°;  les  poésies  du  XYii*^  siècle 
ont  déjà  kitrais,  kifenucr,  etc.  —  Les  palatales  ne  donnent  lieu  à  aucune 
obseiTation  nouvelle;  je  signalerai  la  forme  blanke  38,  25,  conforme 
à  ce  que  je  sais  des  dial.  wallons  du  N.  et  de  l'O.  ;  w  =  w  germanique 
(30),  sauf  dans  o-rt(;;)î/a/t;r  (-/>)  38,  28  et  48;  38  V,  i,  et  regarde  39,  32 
(mais  riiardes  39,  25  et  luaiigier  38,  50).  On  dit  encore  dans  nombre  de 
communes gangni,  non  zuaiigni. —  Un  phénomène  propre  aux  chartes  du 
Midi  se  retrouve  dans  nos  gloses  :  luîlhar  37  v°,  41  ;  cf.  zuilhege  39  v°, 
39;  ivilh  (vil)  38,  31  et  33  ;  iraïualh  38  v°,  i  et  3  ;  maïuais  38  v,  5  ; 
cheiuelue  39,  30.  —  Constatons  enfin  que  la  prosthèsc  n'a  pas  eu  lieu 
devant  s  +  cons.  et  que  nous  relevons  ici  le  premier  ex.  du  phéno- 
mène bien  wallon,  qui  consiste  à  intercaler  la  voyelle  d'appui  entre 
les  deux  consonnes  :  separge  (espargne  :  liégeois  sipagn')  37,  46; 
saies-er  (exagiare)  39  v°,  56,  n'est  ni  moins  intéressant,  ni  moins 
fidèlement  conser\'é  dans  ces  patois  où  il  atteste  une  confusion  entre 
s  +  cous  et  ex  +  co)is.,  dont  les  langues  romanes  nous  offrent  d'assez 
nombreux  exemples. 

Flexion.  Les  ex.  de  //',  le  =  la  ;  te  =  tu  ;  ten,  ta  ;  se  =  sa  (et  même  =  ses 
37  v°,  18)  sont  trop  nombreux  et  trop  usuels  en  wallon  pour  y  insister; 
ilh  =^  elle  39,  15  ;  40,  15,  16  et  22;  40  v°,  14.  Je  signalerai  la  forme 
aquelh  39  v°,  31  et  40,  8  Ç=.  n'importe  lequel).  De  la  conjugaison  il 
n'y  a  rien  à  dire,  sinon  que  déjà  le  verbe  visker  (vivre)  nous  est 
attesté  (yjskaseii  37,  4)  '  et  que  des  formes  comme  dieiie  (dicunt)  37, 
57;  vine(nï)   39,   25;  doeve(nï)    39,   36,    déjà  signalées  à  un  autre 


I.  Un  second  ex.  est  dans  le  nis.  765  de  J.  d'Hemricouit  :  vîshit  5  ro. 


244  M.    WILMOTTE 

point  de  vue,  confirment  dans  une  certaine  mesure  l'attribution  de 
l'œuvre  à  un  wallon  du  Sud-Ouest;  voy.  Rom.  XIX,  84. 

Syxtaxe  et  accentuation.  Les^=  lor  38,  27  ;  par  ~  por  39,  24  (cf.  v°, 
30)  ni  =  ne  37  v°,  44  et  ki  ==  ke  38,  69  ;  39,  24  appartiennent  à  la  pho- 
nétique. Peut-être  faut-il  voir  déjà  un  déplacement  de  l'accent,  pareil 
à  celui  du  wallon  moderne,  dans  les  passages  sv.  où  l'adj.  épithète 
précède  le  substantif  :  hoiic  z  cost[itme]  37,  col.  de  gauche  '  et  38,  70  ; 
petite  c  chose,  38,  57  2. 

Conclusions.  Il  résulte  de  maintes  constatations  que  le  glossateur 
est  un  Wallon  du  Sud-Ouest;  la  coïncidence  de  -ellu  et  -illa  en  ia; 
le  phénomène  -aticu  :  âge;  la  forme  coiigies  39  v°,  51  et  les  3  plur. 
prés,  en  -ne  sont  d'accord  avec  mes  observations  de  la  Roinaiiia  3 
sur  l'ancien  dialecte  de  Namur  et  de  la  région  voisine  ;  il  va  de  soi 
que  les  traits  constatés  jusqu'ici  appartiennent  également  à  cette 
dernière;  pour  Namur  même  plaident  :  1°  les  nombreuses  analogies 
du  patois  moderne,  tel  qu'il  nous  apparaît,  par  ex.,  dans  la  version  de 
la  Parabole  :  in  -|-  cons.  :  é;  ô  entravé  :  lia  (écrit  oil);  iii  :  u;  les  indé- 
finis on,  oiie  (relevés  dans  nos  gloses  38  v°,  32  ;  40,  25);  les  formes  sies 
(40,  2),  mougiii  (cf.  37,  51;  Nord-wallon  wao-;//;  Est-w.  mi(ji)djiy,  Diet 
(cf.  37,  14  et  57),  etc.  ;  2°  certaines  observations  sur  les  patois  de  la  con- 
trée, qui  m'ont  permis  de  limiter  phonétiquement  plus  d'un  trait  qui  les 
caractérise;  ial  excluant  déjà  tout  l'Est  et  -âge  (atch')  tout  le  Nord, 
il  faut  obsen^er  que  na  =3  ô  entravé  et  les  3^  plur.  en  -nu  apparaissent 
seulement  dans  les  environs  de  Ciney  (province  de  Namur)  et  que 
hèp" ,  sèp\  etc.,  font  place  à  des  formes  plus  rapprochées  du  français  dans 
une  zone  un  peu  plus  septentrionale  ;  à  Perwez  et  à  Jullet,  non  loin 
d'Andenne  sur  Meuse,  on  dit  encore  hèp'  ;  plus  au  Midi  JmîcF  (ou  côgniy^  ; 
d'autre  part  Dinant  est  exclu  par  le  déplacement  probable  de  l'accent 
dans  les  adj.  fém.  et  surtout  par  les  formes  déjà  relevées  sep,  deu,  sales 
et  par  hlaiike  (38,  25)  féminin  qu'il  ignore  absolument;  il  ne  reste 
guère  que  Namur  ou  les  lieux  voisins.  Sans  doute  il  serait  possible 
de  préciser  encore  davantage,  si  les  parlers  vivants  étaient  mieux 
connus  qu'ils  ne  le  sont. 


1.  V.  la  n.  I  de  la  p.  245. 

2.  V.  Nigra  Archivio  ghttologko  îtaliano  III,  51  (§  183)  et  Rom.  IV,  292 
pour  des  phénomènes  très  apparentés  à  celui-là. 

3.  XIX,  84. 


GLOSES    WALLONNES  245 


TEXTE  DES  GLOSES 

37  r°^  (4)  eniûiit  ki  viskasen  gloriousemt'/zt  z  q«  /Ih  atochascn 
honor.         (6)  bias  chicrs  fis  ie  t  ap;rnde(7)  rai  or  endroit  par 
que  couen  tu  ordine  les  manière  de  ton  corage.         (lo)  Adont 
les  z  telh  manière  mes  commandement  que  tu  les  entende. 
...(13)  1ère  z  ment  ztenà^  en  tun  1ère  (14)  Proie  z  telh 

manière  a  dies.         (15)  Emme  te  père  z  te  mère.         (lé) 
Honure   tes  cusi;/s....  Varde  le   chose(i7)donee.         Vas  auec 
les  buon.       (18)       Ne  vas  mie  a  r();?selh  anchoies  ke  tu  i  soe 
apelles.  (20)  Soies  nés.         Salue  vole/;ties.  (21)         do»  lieu  a 
[plus]  (22)  gmn.         ne  despite  mie  plus  petit  de  ti.  (23) 
dote  te  maistre.  (24)         Varde  te  vergonde.  (25)         Songe  de 
te  mainie.         Rens  (26)  le  chose  p/rstee.         Voies  a  cui  tu 
done.  (27)         Aparelh  te  a  marchiet.         MangeÇ2S)pemement. 
Dor  chu  qu  ase  est.  (29)        Emme  te  fewme.         (30)  Varde 
te  serment,  (31)  Cobatte  por  te  pais.         Ne  cr[ei]es  (32)  nul 
chose  folme//t         (33)  Fuis  les  foie  fe/;;me.         Les  (34)  les 
liure.         Rame;/ibre  toe  de  chu  ke  tu  as  lies  (35)         Istrui  tes 
effans.         (36)  Soies  debonaire.  Ne  te  (37)  coroce  nient  sew 
raison  (38)  Degabe  nului.         Stas  a  iugemens  (39)         Soies 
■^onsilhier  (40)         Use  de  virtus         Jowe  a  fa..  (41)         Fuis 
le  iou  de  taule.         (42)  Conselh  segu rement.         Ne  soe  mie 
madisa/i.  (43)         Retiens  te  g;ranche.  (44)         Juge  droitement. 
N[e]  (45)  ment  nient.         Venke  soffra;nment  tes...  (46) 
Separge  loi  ke  tu  as...  (47)         Soies  ramcn/ba/zs  (48)  des 
b/én£iit  que  tu  as  pris.  (49)         Parole  petit  en  mo/zgie         (50) 
Ne  volh  mie  degaber  le  chaitit.         (5 1)         Juge  petitem6'//t. 
(52)         Ne  volh  mie  couuetir  le  strange  chose.         (53) 
Studee  chu  chi...  (54)  Paies  chu   ke  droies  est  (55) 

I.  Le  haut  de  la  feuille  étant  rogné,  les  premiers  mots  sont  enlevés  ou 
totalement  illisibles.  Les  gloses  occupent  le  blanc  de  la  colonne  intérieure,  au 
dessus  du  texte  lui-même,  dans  le  seul  fol.  37  ro.  Des  quatre  lignes  que  j'ai 
pu  déchiffrer,  la  première  porte  el  noie  des  hoiie  z  cost...  Le  reste  est  du  latin. 


246  M.    WILMOTTE 

Porte  volentier  amur  ^,  (57)  se  dies  est  corage  ensi  ke 

li  detier  le  nos  diene.  Ichi  soit  deuan(58)trenment  honorer  a 
ti  par  pure  penseie.  (61)  Velh  bien  près  tôt  ades  ke  ne  sees 
dones  a  so//mie  kar  Ion  (62)  repos  amenistre  nurisement  de  vise. 
37  '^'°  (^)  Quid  estre  le  première  vertus  apasenter  le  lengue... 
Ichi  est  prochens  (2)  a  Dieu  qui  seit  taire  pczr  raiso/z.  (4) 
Despite  z  co;zbata7Z  e^^  contraire  a  ti  mime..  Car  ki  se  descode 
a  lui  a  nului  s  a(5)cordera.  (7)  Se  tu  ruarde  le  vie  des 
homme  z  al  pardefins  les  manière..  Qua;/t  tu  bla(8)me  les 
autre  nus  ne  vit  sen  pechiet.  (11)  Relenki  les  chose  nien 
profitable  ia  soe  ce  q«  die  soen  chiere..  Li  profis  doit  estre  (12) 
deuazît  mis  les  richeche.  (14)  Soies  ft'rmes  z  debonaire  ensi 
ke  li  chose  le  reqzz/er...  Li  sages  muet  en  totens  (15)  ses  manière 
sen  pechiet  (17)  Ne  croies  nie/?t  te  femme  folme//t  deplenda;z 
de  tes  Si^rgans...  Kar  li  fe/;nne  het  soue;/t  (18)  chu  ke  se  maris 
emme.  (20)  Quaw  tu  chastoe  acun  z  ilh  ne  wet  estre  chasties. 
Et  c  es  tes  amis  nel  (21)  chastoe  plus.  (23)  Ne  te  tence  nient 
encozztre  les  buordous.  (24)  Li  sermon  est  dones  a  tos. 
Sagece  de  corage  a  pou  de  gens.  (26)  Emme  ensi  les  autre 
que  tu  soies  tes  chier  amis..  Soes  bou//s  a  bou;zs.  que  (27)  mauai 
damage  ne  t  essieuwe..  (29)  Fuis  rumoiers  ke  tu  ne  soes  apelles 
nouias  buordere..  kar  taire  (30)  nuist  a  nului  tro  poirier  nuist. 
(32)  Ne  volh  niewt  prometre  c«'ten  le  chose  promise  a  ti.. 

Par  chu  est  li  foies  petite  kar  (33)  plusuor  p plusor  chose. 

(35)  Soes  tes  iuges  quan  acuns  te  prfse..  Ne  croies  nieni  plus  les 
autre  de  ti  ke  ti  (36)  mime.  (38)  Rammzbre  toie  raco/zter  le 
bfmfait  d'atru  a  plwj'or.  Et  se  tu  as  bien  fait  (39)  a  atru  te  asten. 
(41)  Coui  vvalhar  raconte  les  dis  z  les  faies  de  plusor..  Coin 
iouenescias  faies  ke  (42)  [c]hu  ke  tu  as  foies  te  sorcurt  , 
(44)  S  acuns  parole  bas  ni  fai  force.  Li  nient  sachant  quix.  c  oni 
die  tôt  chose  de  li..  (46)  Eskiewe  les  aducrse  chose  quan  tu  es 
bien  ewirous.  les  dairiene  chose  ne  (47)  responden  mie  a  pre- 
mière en  vue  manière.       (49)  Pui  ke  li  vie  nos  e^^  donee  dotaule 

I.  Ici  un  blanc  plus  considérable,  ménagé  par  le  glossateur  pour  remettre  sa 
version  en  face  du  texte. 


GLOSES   WALLONNES  247 

z  fraie.  Ne  met  nie//t  ion  esperit  el  (50)  mor  d  atru,  (52) 
Q//^n  te  poLire  anis  (sic)  te  done  .i.  petit  don.  Prm  le  debonai- 
reme;zt  z  se  te  soue/îge  (53)  de  lu  a  loer  pleinement. 

38  r°.  (i)  Se  natwre  t  a  dreet  un  poure  effans  tu  doies 
porter  le  fois  de  povretet  sofra/wme7zt  (3)  Qm/nt  nature 
t  a  c/ret  un  effant  nut  ram^wbre  toi  porter  soffra7;niie;2t  le  fais 
de  pouretet.  (5)  Ne  dote  mie  le  mort  kar  ki  dote  le  mort  ilh 
p^r  se  vie.  (6)  Ne  dote  nie  celi  ki(7)  tst  li  derriene  fins 
de  vie  ki  dote  le  mor  i  pcrt  chu  ki  vit  z  se  p^vt  lu  mime.  (8) 

Se  tes  amis  tsi  corchies  a  toie.  tu  ne  doies  mies  dema/zder  dieu 
mai  toie  (9)  mime.  (10)  Se  nus  de  tes  amis  respont  a  toi 

prtr  tes  déserte  ne  wile  (11)  mie  blâmer  Dieu  mais  tu  mime 
costrens  toie  (12)  Se  tu  as  aqwme  chose,  ne  despens  nie/^t 
tant  qw  /Ih  te  failh.  (13)  use  des  chose  aq«/se  espargna/;;- 
m«/t  (14)  qw  acune  chose  defailh  a  toi  z  se  warde  chu  ki  est 
q«/te  ades  defaliier  a  toi.  (15)  Ne  prîmes  nient  .ij.  fie  chu  ke 
tu  pues  doner.  (16)  Se  tu  wes  estre  huons  ne  soi  nient 
buordere.  (17)  Ne  promes  niet  a  acuns  .ij.  fues  chu  ke  (18) 
tu  pues  doner  ke  ne  soies  buordere  qnan  tu  mime  wos  estre 
zrtxxs  buon.  (19)  Se  acuns  te  porte  bias  sewblaws  z  se  ne  t  emme 
nient,  fai  li  enchu  z  dont  s  iet  fort  encontre  fort.  (21)  ki 
buorde  par  parole  s  si  n  est  feable  amis  de  cuer  z  tu  li  faies 
cire(22)tes  sen/blan  z  teilh  manière  li  ars  tst  degabe  par  1  ar. 
(23)  Ne  soe  nient  blanchiiors  kar  on  dist  li  flagos  chante  bien 
qnan  li  oselere(24)pn'nt  1  usias.  (25)  Ne  wlh  mie  pr/sier 
trop  les  homme  par  blanke  parole,  li  flagos  (26)  chante  duce- 
ment  qnant  li  ouselere  decuet  1  usial  (27)  Se  tu  as  des  efl^ins 
z  tu  soies  poure  apré  les  mesties  por  coie  ilh  puisen  (28)  gan- 
ngier  do  pain.  (29)  Q//an  efïans  sont  a  toi  z  nient  riche  esstrus 
adonc  icias  par  ars  k'i  pussen  défendre  (30)  le  vie  poure  (31) 
Chu  ki  est  wilh  qn/de  chiere  z  chu  ki  tst  chier  qnfd  wilh.  Se  n 
les  ne  covoe(32)tiere  ne  auere.  (33)  Tiens  chu  ki  tst  wilh 
chiere  z  tim  ^  chu  ki  itst   chiere  vilh  z  teilh  (34)  manière  tu 

I.  Le  ms.  portant  iin,  on  peut  hésiter  entre  tim  et  tinn,  mais  la  barre 
équivalant  à  eyi  dans  d'autres  cas,  j'ai  préféré  la  première  transcription. 


248  M.    WILMOTTE 

siéra  conus  a  nului  ne  conuetere  ne  auere  (35)  Ne  fai  niewt 
chu  ke  tu  blâme,  car  c  est  laide  chose  quant  vn  reprt;t  .i. 
mai(36)stre.  (37)  Tu  mime  ne  feras  ces  chose  ke  te  sues 
blâmer,  laide  chose  est  a  maistre  (38)  quan  se  cupe  rep;rnt 
humme  (39)  Demandes  chu  ki  est  honeste.  Kar  c  est  folie 
de  dema?zder  atre  chose,  (40)  Demande  chu  ki  est  droite(4i) 
chose  V  ki  est  veue  honeste.  Kar  folle  chose  est  de  demander  chu  ki 
puet  (42)  estre  noie  par  droit  (43)  Ne  dis  niewt  chu  ke  tu  ne 
sez  anchues  ke  chu  ke  tu  sez.  Car  c  ■est(44)laide  chose  (45)  Ne 
volh  mie  deua/zt  mettre  a  toi  les  choses  niet  (46)  conute  ancues 
ke  les  conutte.  les  chose  conutte  stont  par  ingénient  les  chose 
(47)  niet  conute  par  auenture.  (48)  Puis  ke  li  vie  est  dotable. 
on  doit  penser  do  gangir.  (49)  pui  ke  li  vie  redotable 
tuornet  (50)  en  p^'ri  nint  certenne  ki  ki  onke  labure  mes  a  ti 
iour  pur  wangier  (5 1)  Se  tu  toe  coinhas  tu  dues  deportet  te 
compangoii.  le  gens  te  saron  buon  gret.  (53)  Donne  lieu 
acune  fie  a  tes  con/pangnons  ia  sue  ce  ke  (54)  telle  pusse  vencre 
kar  li  amis  sont  retenus  par  duus  sn'uice  (55)  Se  acuns  toi 
done  acune  chose  tu  nel  due  niet  tote  retenir  car  li  .i.  (56) 
amis  doit  a  1  autre  doner  (57)  Ne  dote  niet  doner  petite 
z  chose  kant  (58)  tu  demande  les  gmnde  kar  li  grase  roniunt 
les  amis  par  ces  chose.  (59)  Ne  te  coroce  nient  a  ton  amis.  Kar 
li  ire  enge  (sic)  haime.  concorde  engenre  amur  (61)  Eskiewe 
porter  tenchon  auue  cui  gmse  est  aiuonte  (62)  a  te.  ire  engenre 
haime  bonne  acordance  nurist  amnrre.  (63)  Se  tu  es  corcies  a 
te  scrians  tu  dues  ate/nprer  ton  matale/z  (64)  Q_//^nt  (65)  dolur 
toi  constrain  en  ire  sen  le  cupe  de  tes  serians.  tu  mine  (sic) 
atewpre  Ç66)  a  toi  ke  te  puisse  esp^rgies  a  tiens,  (67)  Tu 
dues  déporter  le  plus  petit  de  toe  car  c  est  grande  honuor 
(69)  Venkes  acune  fie  z  déportant  celi  ki  te  pues  sormontes 
kar  (70)  patience  est  ades  très  grande  v^Ttus  de  bone  z  costume. 
38,  v°  (i)  Warde  mieche  chu  ke  tu  as  huis  par  ton  trawalh 
ke  dont  tu  1  owi  gangier  (2)  bin  aize.  (3)  Warde  mies  les 
chose  ki  sont  aqn/se  par  trawalh.  quan  li  (4)  traua  est  en  damage 
besonge  morte  crest  (5)  Tu  dues  estre  larges  a  tes  amis.  Se 
tu  es  riches  warde  toe  de  mawais         (7)  Soies  aqnne  fues  larges 


GLOSES    WALLONNES  249 

z  chicrs  amis..  Qz/fl^n   tu  es  b/Vn  ewir...  '  (8)  Se  tu   \\'es 

conoistre  les  aha/mcme«  des  tt'rre  les  Virgile  z  se  tu  la(9)burc 
les  force  des  herbe  Mactr  le  te  dirat  par  detier  (lo)  se  tu 
couoite  conoistre  batalh  romaine  ensi  appellee  qw/ere  (ii) 
Lucaine  ki  te  dirat  le  batailh  de  Martis  (12)  si  te  plaist  a 
amer  v  aprmdre  a  amer  en  lisan  demande  Naso;î.  (13)  se  eu 
no«  se  tu  a  cure  ke  te  viue  sages  ous  ke  te  puise  aprmdre  (14) 
par  que«  li  eiage  Qst  rostes  a  visse,  par  chu  soies  prrsen  z  si 
aprcns  (15)  en  lisan  Ç[ue  eu  Qst  sageche.  (16)  ranir/y/bre  toi 
prc^fiter  se  tu  pues  a  niet  conut.  plus  profitable  (17)  chose  e^-^ 
aqwfere  les  amis  par  déserte  ke  par  iustiche.  (18)  enuoie  le  ciel 
enqw/ere  les  seccre  de  Dieu,  cure  des  chose  (19)  morteil  puis 
ke  tu  es  mortes.  (20)  fol  chose  Qst  en  toten  a  auoier  pauur  del 
mort.  <\um\  tu  re(2i)dote  le  mort  tu  pier  le  ioie  de  uie.  (22) 
ne  wlh  mie  tencier  ire  del  chose  nm  certaine,  li  ire  e;;co/»bre  (23) 
le  corarage  (sic)  (\ue  ne  pust  ruuarder  vraie  chose.  (24)  fais 
dener  ajian  li  chose  de  désire,  q/zar  aq/ni  chose  Qst  a  doner  (25) 
quant  li  uns  z  li  chose  le  req/</er.  (26)  fuis  chu  ki  tst  trop  grant. 
ramewbre  toi  enioir  de  petit  de  (27)  chose,  li  nés  ki  est  portée 
sor  .i.  petit  flus  tst  segure.  (28)  tu  sages  ramembre  toi  celer  chu 
<\ue  ho?itoie  a  rtw/pa;zgno«.  ke  (29)  plusor  ne  blame/z  chu  ki 
desplaist  a  ti  sois  (30)  ne  done  nie«t  les  mauais  homme  a  wangier 
des  pechiet.  li  pechie/zt  (3  i)  se  cuevre  en  aqzni  te;z  z  si  se  demostre 
en  aqwn  tens.  (32)  ne  wlh  mie  despities  les  forces  d  on  petit 
cors,  ilh  erf  profitable  de  conseilh  (33)  a  cui  nature  at  noier 
force.  (34)  do/me  lieu  a  celui  ki  n  est  nint  ewes  a  toi.  nos 
ueons  soue  li  venc^ror  (35)  Qst  sormo/ztes  a  celui  ki  at  ester 
sormo//tes  (36)  ne  wlh  nint  te/zcier  par  parole  ewco/ztre  ion  amis, 
grant  te;/co«  crest  par  petit  (37)  parole... 

39  r°  (i)  ne  volh  nic;/t  enqwfere  par  sors  chu  ke  dieu  wet  fer. 
ilh  deliure  (2)  bien  se/z  ti  chu  k  ilh  at  astauli.  (3)  rame///bre  toi 
eskiewer  enuie  par  très  grant  force,  li  q//t'l  si  ne  (4)  bleche 
toteuoie  tst  dola/zte  chose  de  pouretet.  (5)  soies  de  for  corage 

I .  A  partir  d'ici  les  gloses  latines  sont  interrompues  ;  elles  reprennent  au 
fol.  39  ro,  31. 


250  M.    WILMOTTE 

quan  tu  e^  da;;7pnes  felnesseme^ît.  nus  bons  (6)  s  enioist  longe- 
mewt  ki  est  vencus  ^par  .  i .  felnes  iuge.  (7)  ne  wlh  nient  raconter  les 
malieco7z  des  te77cho7;  trépasses.  I  partie/n  (8)  a  mauaies  raconter 
ire  apn's  les  batalh.  (9)  tu  mime  ne  te  prise  ne  te  blâme,  cbu  (ont 
li  sos  cui  li  glore  (10)  vaine  traualh.  (11)  vse  petitmewt  des  chose 
aquise  qtmnt  aqwn  chose  abonde,  chu  ki  est  (12)  aqw/s  par  Ion 
tews  est  despar  en  peti  tens.  (13)  soies  sos  quant  li  chose  le 
reqWer.    sourenne   sagece   est  faindre  sot(i4)tie  quan  lies  est. 

(15)  fuis  luxure  z  si  te  ramewbre  d'eskiewer.  kar  ilh  z  auarisse 

(16)  sont  contraire  a  bonne  famé.  (17)  ne  wlh  mie  croire  a  acuns 
ades  en  reportant,  petite  foies  (18)  est  donee  car  plusuor  parolen 
plusuor  en  chose.  (19)  ne  wlh  nien  desconoistre  chu  ke  tu  pèche 
par  bueure.  kar  nus  (20)  pechiet  vient  do  uin  mai  par  le  cupe 
do  bueuant.  (21)  cerges  le  couselh  seccres  a  compangnon  paisiere. 
demandes  auwe(22)de  te  cors  a  mide  feable  (23)  ne  wlh  nient 
porter  dolantement  den  auenture.  fortune  sado/zne  (24)  a  mauaies 
par  chu  ki  pust  blechies.  (25)  ruardes  les  auenture  ki  vine  estre  a 
porter  car  ilh  bleche  (26)  plus  ducement  chu  ke  nos  auons  ueut 
deuant.  (27)  ne  wlh  nient  mettre  te  corage  a  chose  adut'rsaire. 
retien  bonn  (28)  espérance,  une  espérance  relenqn/st  1  omme  de 
mort.  (29)  ne  lais  nient  le  chose  ke  tu  wes  couenable  ke  tu  nel 
p«'des  (30)  car  c  est  laide  chose  qn^nt  ons  at  une  belle  ueste 
chewelue  z  (31)  ons  le  piert  par  maie  serge.  (32)  Regarde  chu 
ki  est  prfôens  z  chu  ki  e^^  a  uenir.  (33)  Tu  doi  creire  che 
dieu  ki  (34)  regarde  z  deuan  z  derier.  (35)  soies  escars  o.qune 
foies  z  tu  enn  iers  plus  fors,  car  les  (36)  petite  chose  doeue  estre 
donee  al  volentet  z  le  grandes  a  salut.  (39)  Ne  despite  nint  le 
ingénient  do  puele  tu  sous  ke  tu  ne  plaises  (40)  a  nului.  Car  tu 
voroies  despietiet  plusor. 

39  v°  (i)  Tu  dues  penser  deuantrenemmt  de  ton  salut.  (2) 
tu  ne  dues  nient  blâmer  (3)  li  tens  se  tu  as  aqwne  case  de  doluor. 

(5)  Ne  mes  niet  a  cure  le  suonges  car  on  dist  qant  li  cors  co 

(6)  ueteit  aqnne  chose  ke  on  le  songeit.  (8)  Ki  ki  onkes  couoite 
conoistre  che  detier  portes  ces  coman(9)dement  kar  ilh  sont 
gratious  al  vie.  (11)  Enstrus  te  corage  de  chu  ke  ie  t  ai  dit  z  se 
ne  cesse  d'apredre  (12)  kar  li  vie  sen  doctrine  est  ensi  ke  vne 


GLOSES  WALLONNES  25  I 

morte  ymage.  tu  aras  (13)  mut  de  profis  ia  soi  ce  que  tu  le  blâme 
aqwne  foies.  (16)  Se  tu  ne  pues  aprmdre  tu  ne  dues  nient  blâmer  le 
scriuent.  mai  (17)  toi  meimes  (i8)Nostre  ordene  n  e  nient 
celle  ke  chascuws  parole,  car  ch  est  hontes  (19)  se  li  ceuens 
parole  anchues  que  on  l'araine'.  (22)  Tu  dues  eskiewir  les 

sermons  blans  z  £ius  kar  li  famé  de  (23)  si/nplece  est  bonne  z  li 
famé  de  trop  parler  e^^  mauaise.  (26)  fuis  pierece  ki  e^^ 
apellee  chaitiuetet  en  vie.  car  quant  (27)  li  corages  languist  li 
piereche  consume  le  côrage.  (30)  Tu  dues  mettre  aqune  fues 
ioie  a  tes  songes  por  chu  (31)  ke  tu  puisse  porter  aqwdh  tmualh. 

(33)  Ne  reprms  niet  le  fais  ne  le  dis  d  acuns.  ke  tu  ne  soies 
de(34)gabes  par  telh  exemple.  (36)  Tu  dues  noter  en  te  taule 
chu  ke  sourenne  auenture  t  a  (37)  donee.  Warde  (38)  che  chose 
ke  li  famé  ne  parole  de  toi.  (39)  Quan  richece  te  sormonte  en 
ton  wilhenge  fais  ke  tu  viue  (40)  larges  a  tes  amis,  kar  li  bonne 
famé  est  donee  par  bone  co(4i)stume  z  nient  par  les  richece. 

(43)  Sire  ne  despite  niet  le  conse'ûh  de  ton  sergans  profitable 
(44)  ne  despite  le  sens  de  nului  si  toi  profite.  (46)  Si  n  est 
ensi  de  chose  z  de  sens  k  ilh  at  estet  en  deuant  (47)  fais  ke  tu 
viues  atenîpre  solonc  chu  ke  li  tens  s  aporte.  (50)  fuis  le 
fennne  ke  tu  ne  soie  menés  de  sos  le  non  de  doare  (51)  z:  s  ilh 
est  mauaise  se  li  done  congies.  (53)  Apr^ns  le  fais  de  plusuor 
a  ensiere  par  ex^nzple  :  fuis  1  esstrang  (54)  vie  car  ilh  maisse  les 
gens.  (56)  Saies  chu  ke  tu  dues  saier  de  oure  ke  tu  ne  soies 
aprcs  (57)  sers  z  li  labuor  t  abate  z  tu  laies  to  cou  ke  tu  as  comm 
(58)ciet-. 

40  r°  (i)  Ne  wlh  niet  taire  de  fait  ke  tu  sers  (sic)  fait  ke  one 
die  ke  (2)  tu  sies  le  mauais  en  taisant.  (4)  Demande  aide  de 
iuge  roidement  car  le  loit  welen  parler  roi(5)  dément  (7)  Porte 
douchemmt  chu  ke  tu  as  deservir  .z  se  tu  as  (8)  fait  aqnelh 
pechiet  tu  te  doi  gugiet  tu  mime.  (10)  fais  ke  tu  lise  plusor 
chose  kar  li  poète  se  m^ruelh  ke  (11)  on  list  si  pou.  (12)  fais 
ke  tu  soies  atempres  de  parole  a  mangier  ke  on  ne  die  (13)  ke  tu 

1.  Le  vers  suivant  du  texte  est  omis  dans  la  traduction. 

2.  Deux  vers  du  texte  ne  sont  pas  traduits  après  celui-ci. 


252  M.    WILMOTTE 

soie  buordere.  (15)  Ne  dote  niet  le  parole  de  ta  fewme  qant 
ilh  est  coi'cie.  car  (16)  qant  ilh  ploire  ce  sont  awes.  (18) 
Use  des  chose  aqw/se  si  qu  i  ne  te  couenge  nin  sieruir  le  strange. 
(30)  Fais  ke  tu  ne  dote  nient  le  mort  car  c  est  li  fins  des 
ma(2i)uais.  (22)  Sofre  de  ta  fewme  s  ilh  at  une  bone 
laingue  car  c  est  (23)  maie  chose  one  polt  soffrir.  (25)  Aime 
d  one  bone  amz^r  te  père  z  te  mère  z  se  ne  coroce  (26)  nient  te 
mère  se  tu  wes  estre  bien  de  ton  père.  z..  (28)  Qid  ki  onke 
couoite  mener  segure  vie  ne  n  aierdeir  (29)  ton  corage  a  visce 
reles  ces  comans  ke  ie  toi  ai  ditte.  (32)  Tu  troueras  aqwn 
chose  ke  tu  eskieweras,  (34)  Se  tu  wes  estre  bin  ewirous  se 
despite  les  richache  (35)  lesqwélh  ilh  prmde  ades  11  auers  despite 
les  (37)  Se  tu  es  aten^pn's  ensi  ke  mestier  est  li  profis  de 
nature  (38)  ne  ton  farat  en  nu  tens.  (40)  Qn^n  tu  es  sages  z 
ne  demande  se  ton  non  ^  (42)  N  aime  nient  trop  le  donier  kar 
mis  sais  bons  ne  1  aZ/ne  (43)  trop  (44)  Cant  tu  es  riche  se  penst 
de  te  cuar.  Kar  li  riche  ma(45)lades  at  ses  donier  z  nient  lui 
mi/nme. 

40  v°  (i)  Se  te  maistre  te  bat  porte  le  sofFra/nment.  (3) 
Qant  te  père  est  corceis  se  fais  de  qant  qu  ilh  te  comande. 
(5)  Fais  le  chose  ki  profitent  z  s  escieus  chases  cui  errour  est. 
(7)  Done  chu  ke  tu  pues  apé'rtemmt  car  chu  ke  on  fait  a 
(8)  bouns  est  gangnies.  (10)  Chu  ki  e^^  contraire  a  toie  seps 
ke  chu  est  car  chu  ke  on  (n)  ne  conoist  at  tantost  nuit. 
(13)  Qçini  li  couoitise  de  luxure  te  tret  ne  obéis  nint  a  ta  (14) 
goule  car  ilh  est  amie  a  vendre.  (16)  Puis  ke  tu  dotes  les 
bieste  tu  dois  plus  dote  hon?me  ke  (17)  tote  bieste.  (18)  Se 
tu  as  force  en  ton  cors  fais  ke  tu  soies  sages  et  dont  (19)  si  es  te 
fors  asses.  (20)  Se  tu  labure  se  demande  ai  a  tes  amis,  kar 
ilh  n  est  (21)  si  buons  mide  ke  li  feable  amis.  (23)  puis  ke 
tu  ne  vois  ti  menés  por  les  mort  victore  por  (24)  toi.  (25) 
C'est  sotie  dauoier  sperance  en  la  mort  d  atru. 

I.  Le  vers  suivant  n'est  pas  traduit. 


REMEDES    POPULAIRES 

DU  MOYEN  AGE 

Pak  amédée  salmon 


Le  ms.  351  de  la  Bibliothèque  municipale  de  Cambrai',  ren- 
fermant le  petit  recueil  de  remèdes  populaires  qu'on  lira  plus  loin, 
est  un  volume  in-fol.  vélin  de  179  feuillets.  La  couverture  en 
bois,  décrite  par  Le  Glay  dans  son  Catalogue,  est  remplacée  aujour- 
d'hui par  un  cartonnage.  Ce  volume,  qui  provient  de  la  Biblio- 
thèque du  Chapitre  métropolitain  de  Cambrai,  contient  du  f°  i 
au  f°  171  r°  les  Postilke  in  Psalteriuni  de  Nicolas  de  Gorram. 
Après  l'explicit,  on  lit  :  Hec  sacerdotihus  scripsi  anno  .Ux°.  januarij 
.xiij.  die.  L'écriture  de  cette  partie  étant  certainement  du  xiii''  siècle, 
il  en  résulte  qu'elle  n'est  pas  postérieure  à  1259.  Le  traité  de  méde- 
cine, travail  d'un  autre  copiste,  commence  au  f°  171'^  et  se  ter- 
mine au  f°  177  r°.  Il  est  suivi  d'un  bestiaire  qui  va  jusqu'au 
f°  178  v".  Le  f°  179  contient  diverses  prières  latines. 

Le  traité  de  médecine  et  le  bestiaire  sont  de  la  même  écriture, 
une  gothique  assez  grosse,  certainement  antérieure  au  xiv^  siècle. 
Quoi  qu'écrits  dans  le  Cambrésis,  la  langue  en  est  bien  française 
et  le  style  singulièrement  semblable  à  celui  du  traité  d'Evreux 
pubhé  par  M.  P.  Meyer  (Rom.,  XVIII,  571).  Les  quelques  traits 
locaux  qu'on  y  rencontre  (c  dur  pour  cb  :  seke  3,  mouskes  6,  kievre 
fuel  10,  cosc  13,  estankera  32;  zy  ou  v  pour  o-,  luaris  17,  ivel  19) 
sont  intermittents  et  peut-être  dus  uniquement  au  copiste.  La 
déclinaison  est  presque  toujours  réguhère.  Ainsi  la  vocalisation 
de  /,  effectuée  dans  les  conditions  ordinaires  (jnaus  ^1,  feutre  37, 

1.  Ce  ms.  n'est  pas  inconnu;  M.  Le  Glay  a  cité  une  phrase  du  traité  de 
médecine,  sans  voir  qu'il  était  suivi  d'un  bestiaire  ;  plus  tard  M.  Godefroy,  chez 
qui  j'ai  vu  le  volume,  y  a  pris  des  exemples  pour  son  Dictionnaire  de  l'ancienne 
langue  française. 


^54  ^'    SALMON 

sausseron  58),  n'atteint  pas  encore  le  cas  régime  singulier  {coutiel 
15,  vaisiel  36,  cerviel  ■^j,  pastiel,  57).  La  conjugaison  conserve  le 
plus  souvent  les  formes  archaïques  (aient  i,  doinst  ^,  prcndés  5  et 
47,  prenge  87,  boif  /^^,  voist  88,  ert  83),  surtout  au  subjonctif. 

Comme  le  bestiaire,  séparé  des  autres  ouvrages  du  même  genre 
en  prose,  n'offrirait  qu'un  médiocre  intérêt,  je  donne  seulement 
ici  les  recettes  médicales  que  j'ai  rapprochées,  en  mettant  entre 
crochets  les  numéros  de  concordance,  de  celles  des  ms.  d'Evreux 
(E),  de  Montpellier'  (M),  du  British  Muséum  (B)  ^  et  de  la 
Bibliothèque  des  avocats  à  Edimbourg  (A)  3.  Trois  recettes  (68, 
72,  92)  sont  identiques,  sinon  quant  au  style,  du  moins  quant 
aux  matières  employées;  il  m'a  semblé  inutile  de  les  reproduire, 
car  elles  n'apportent  aucun  élément  nouveau  au  lexique  ou  au 
folk-lore.  Enfin,  ne  pouvant  faire  mieux  que  M.  Joret,  je  me  suis 
borné  dans  mon  glossaire  à  renvoyer  à  celui  du  savant  professeur 
d'Aix  pour  les  plantes  utilisées  à  la  fois  par  l'empirique  d'Evreux  et 
par  celui  de  Cambrai. 

(f°  171'=)  [i]  Consteiitins  et  maistre  Galiens  et  Ypocras  nous  ties- 
moignent  que  cascuns  cors  humains  est  fais  de  ,iiij.  humeurs,  et  selonc 
ses  humeurs  ont  ils  diverses  meurs  :  sanc,  fleume,  et  rouge  cole  et 
mélancolie.  De  mélancolie  dient  il  ke  c'est  li  lie  dou  sanc  ;  et  si 
règne  sour  l'estomac  en  le  destre  partie.  Et  li  rouge  cole  est  au  cuer 
mie  partie  ;  selonc  cou  k'ele  li  est  plus  priés,  tant  est  il  plus  hardis  ;  et 
ke  plus  trait  en  sus,  tant  est  il  plus  couars,  convoiteus  et  traitres,  et 
plain  de  boisdie.  Fleume  est  partie  ou  cief  et  ou  ventre.  Et  u  mélancolie 
surhabunde,  le  corps  malmet  et  fait  derver  et  si  ne  puet  la  folie  de  legier 
esciver.  —  [2]  Veschi  des  .iiij.  humeurs  le  nature  :  Sans  4  est  caus  et 
moistes  et  s'est  dous  par  nature.  La  cole  est  caude  et  seke,  et  si  doit 
estre  amére.   Fleume  est  froide   et  moiste  ;   si   dessenc   caude  5   par 

1.  Ce  dernier  publié  par  A.  Boucherie,  Montpellier,  1875. 

2.  Ms.  Add.  10289,  contenant  VEvangile  de  Nîcodèiiie  par  André  de  Cou- 
tances.  Les  recettes  médicales  ont  été  publiées  par  R.  Reinsch  dans  VArchiv.  de 
Herrig,  LXIV.  Le  chiffre  qui  suit  le  B  indique  la  page  de  VArchiv, 

3.  Ce  ms.  a  été  signalé  et  publié  en  partie  par  M.  P.  Meyer  dans  son 
Rapport  sur  une  mission  littér.  en  Anglet.  et  en  Ecosse.  Le  chiffre  indique  la  page 
du  t.  IV  des  Archives  des  Missions  (2e  série). 

4.  Ms.  sangcrviens  (?) 

5.  Ms.  cause. 


REMEDF.S  POPULAIRES  DU  MOYEN  AGE  255 

(f^  171'')  le  cief  et  s'est  aucune  fois  douce".  —  [3]  Ces  .iiij.  natures 
rognent  en  divers  tans  :  cole  règne  en  esté  et  flcume  en  iver;  li  sanc 
croist  en  printans,  et  en  gain  noire  cole.  Li  sans  croist  des  .viij.  ydes 
de  février  dusques  as  ydes  de  marc.  De  le  .viij'=.  ydc  de  mai  dusques 
al  .viij^.  yde  d'aoust  la  rouge  cole  règne.  Mélancolie  règne  des  ydes 
d'aoust  dusques  en  feverier.  Sans  a  signourie  le  jour  dusc'a  tierce  ; 
dres  tierce  dusc'a  nonne  a  cole  signourie.  Après  les  .iiij.  eures  règne 
mélancolie.  Fleunie  des  .vj.  moisnes  de  nuit  prent  ses  sodées.  Ces 
.iiij.  humeurs  ont  .iiij.  issues.  Quant  il  i  a  trop  sanc,  par  le  nés 
s'en  ist  fors.  Et  li  cole  se  purge  souvent  par  les  orelles,  li  fleumes  par 
le  bouche  u  par  les  narines,  mélancolie  par  les  ieus,  se  ne  wellés. 
Sans  foit  l'omme  hardi  et  le  vis  cler  et  plain.  Cole  fait  homme  ireus, 
fort  et  sain  et  legier  et  maigre  (f"  172-^),  bien  bevant  et  bien  megnant. 
Mélancolie  fait  l'omme  avér  et  ireus,  couart  et  pensif-,  et  dormant,  et 
parole  volontiers  d'autrui,  et  s'a  volontiers  noires  taches  u  es  pies  u  es 
mains.  Fleume  fait  homme  graille  et  viellart,  et  escars  et  s'est  niult 
poissans  de  cou  dont  dames  se  welent  aisior.  Se  nule  de  ces  .iiij. 
sourmontoit  les  .iij.,  li  cors  seroit  perdus,  se  tost  n'estoit  secourus. 
Se  sans  sourmonte,  ki  est  dous,  encontre  li  doinst  on  amer  et  sech 
et  froit,  et  se  gart  de  viandes  :  tantost  sera  adroit.  Et  se  cole  sourmonte, 
encontre  doit  donner  moiste,  sec  et  froit.  Contre  mélancolie,  ki 
est  froide  et  soke  et  aigre,  on  ne  le  doit  mie  tenir  trop  maigre  ;  on  le 
doit  pleniorement  dyeter,  et  li  doit  on  donner  doue  et  moiste,  et  ce 
li  vaut.  Contre  fleume,  qui  est  cause  froide  et  sèche  et  moiste,  doit 
[on]  user  [de]  caut  et  sec  et  de  caussone5  gouste.  Les  .iiij.  sont 
(f°  172!^)  sanblans  as  .iiij.  maistres  nous.  —  [4,  B  175]  A  tous  cous  ki 
ont  mengison  et  ki  ont  blochié  le  car  et  gratison  en  le  teste,  prendés  le 
semenche  d'ortie;  si  le  triblés  en  vin.  Le  cief  en  faites  bien  froter 
avoec  le  sablon,  et  puis  prendés  jus  de  cresson  avoec  craisse  d'aue  u 
de  chapon,  et  en  faites  ongement  et  si  en  ongniés  souvent  le  cief.  — 
[5]  A  celé  gent  ki  sont  tigneus,  raés  tout  hors,  et  si  prendés  fiel  de  ter, 
et  aisil  ensanble  destenprét;  et  si  l'en  ongniés,  il  garira.  Après,  siu  de 
tor  et  le  treche  d'aus  arse  et  le  molles;  et  plus  tost  garira  se  l'en 
ongniés.  —  [é]  A  cous  ki  sont  placeus,  prendés  mouskes,  et  si  les  metés 
en  .i.  nuef  pot  et  les  ardés,  et  si  metés  avoec  jus  de  cierfuel  et  nois 
petites  de  bos  arses  en  poure,  et  miel  et  oile  tout  ensanble,  si  l'en 
ongniés  et  li  paus  i  revenra  certainnement.  —  [7]  Se  vous  volés  faire 

1 .  Le  copiste  a  omis  la  mélancolie. 

2.  Ms.  pensis. 

3.  Ms.  caussene. 


256  A.    SALMON 

cilcstre  (f°  172'^)  boinne  de  ierre,  et  orpiment,  et  boin  aisil,  ues  de 
formis  assés.  De  ce  est  li  celestre  fait.  Trestout  la  u  ons  l'atouchera, 
sachiés  que  li  pos  i  carra.  —  [8]  A  faire  crespe  cavalure,  prendés  fuelles 
de  fau,  cuisiés  les  bien  et  longement;  le  cief  en  lavés  mult  souvent. 
Après  ferés  cet  ongement:  jus  d'amer  fuel  en  oilefrit.  Si  vous  enongniés. 
—  [9,  E  2,  B  171]  As  ieus  ki  larmient,  prendés  rue  et  le  fiel  d'une 
ciévre  et  miel,  et  soit  bien  trieblé  et  batue  a  une  penne.  Quant  vous  irés 
coucher,  le  metés  en  vos  iex  ;  si  garrés.  —  [10,  B  171]  Pour  la  chachie, 
ostre  :  Prendés  fenoul  et  arrement  et  kievrefuel  et  miel  et  vin.  Triublés 
tout  çou  en  .i.  bachin,  puis  le  coulés  parmi  .i.  drap;  es  iex  le  metés. 
Le  celidone  me  prendés;  a  lait  de  femme  le  mellés  ;  ce  garist  les  iex 
cachieus.  — [n]  A  tenres  eus  et  a  calour,  le  plantain  o  aisil  triblés.  Le 
jus  après  fors  pressés,  et  s'i  metés  (f°  172'^)  l'aubun  d'uef.  Le  lin 
metés  dedens  che  jus.  Quant  il  ira  coucier,  vous  en  plasterés  vos  iex 
de  çou,  et  che  vaut.  —  [12]  A  cheus  ki  ont  tourble  veue,  prendés  fenoul 
et  prendés  rue  et  le  fiel  de  la  pietris,  et  si  metés  miel.  Et  si  le 
dégoûtés  a  une  penne  en  vos  iex  au  concilier.  —  [13]  Encore  pour  tel 
cose,  prendés  le  jus  de  le  vervainne  et  le  mellés  a  lait  de  feme  et  si 
le  dégoûtés  en  vos  iex.  —  [14]  Se  vous  i  avés  le  mengue,  si  prendés  rue 
et  calidone,  et  le  jus  metés  en  vos  iex.  —  [15]  Contre  les  seùrons'  de 
sorchius,  .i.  oef  dur  cuit  face  peler  tout  caut  et  a  .i.  coutiel  coper 
par  quartiers  et  si  ait  .i.  drap  linge  biel  et  blanc  et  le  doit  mètre  sur 
ses  iex  et  puis  le  quartier  del  oef  sji  caut  k'il  porra,  et  si  le  tiegne  sous 
les  iex.  Adont  isteront  li  seûron  et  puis  si  escoués  le  drap  es  carbons, 
si  orés  les  seûrons  croistre.  —  [16]  Vermine  i  a  d'autres  manières  : 
(f°  175-'')  es  sorcius  sunt  et  es  paupières.  Le  cief  lor  enfle  et  mengue. 
Prendés  saulge  et  airement,  et  bon  aisil;  s'en  faites  .j.  enplastre  et 
metés  sus  le  mal;  si  garira.  —  [17,  B  171]  Encore  vesci  autre  mechine 
contre  cachie  et  autre  dolour  :  l'aluisne  un  petit  bâtés  et  le  metés  sour 
le  paupière,  et  se  li  tenés  longement  k'il  escaufe.  Dormes  vous  après, 
si  serés  waris  ains  l'endemain. —  [18]  Vesci  un  autre  contre  çou  encore  : 
prendés  fréses  quant  elles  sont,  et  miel  caut  bien  escumét;  si  les 
mellés  emsanle  et  coulés  le  toute,  et  si  en  metés  en  vos  iex,  si  les  ares 
et  biaus  et  nés. —  [19,  E3,  B  172J  Contre  le  mail  del  oel,  fâche  batre  gin- 
genbre  et  cire,  purer  avoec  sanc  d'anguille  u  de  fiel  ;  si  soit  bien  mellét 
tout  ivel  u  avoec  le  fiel  de  la  pietris  ;  si  garira.  —  [20]  Chil  ki  l'ont  eut 
grant  pieche ,  si  doivent  prendre  vert  de  grisse  bien  délié  et  bien  menu 
molu  (f°  173'')  et  si  le  face  passer  parmi  .j.  drap  por  faire  plus  menu 
que  nule  farine.  Si  doit  estre  mellét  avoec  oint  de  geline  en  .j.  bachin 

I.  Giron. 


REMEDES  POPULAIRES  DU  MOYEN  AGE  257 

soLir  le  Carbon,  et  puis  le  mcch  on  en  une  cambre  pour  mix  garder,  et 
si  l'en  mcch  on  sur  cascun  jour  quant  mestiers  est.  —  [21,  B  172 1  Pour 
chou  que  li  maille  est  close,  convient  moût  corosive  '  cose.  Une  linge 
cince^  prendés;  sour  une  cuignie  Tardés.  L'oile  qui  ist  prendés  et  en 
l'uel  le  metés  et  pour  çou  fait  on  .j.  boivre  qui?  li  maille  descuevre, 
écrase  propre  et  la  termine.  Rue,  betone^  et  tormentine  faites  en 
cervoise  u  en  vin  boulir.  Buvés  cest  boire  au  matin  froit,  au  vespre 
caut.  —  [22,  E4]  S'il  est  dame  u  puciele  ki  decire  avoir  face  bieleî. 

—  [23]  A  pointures  des  es,  prendés  foilles  de  mave  et  si  les  triblés  ;  sour 
la  pointure  la  serrés,  et  serés  garis  tantost.  —  [24]  Se  vous  de  cien  avés 
morsure,  prendés  rouge  ortie  (f"  173*^)  et  la  moriele  et  lait  cru; 
ensamblc  soient  bien  batu  et  burré.  S'en  faites  ongement,  si  garira. 

—  [25]  Se  uns 6  chiens  erragiés  vus  mort,  bien  forte  sause  destrempés 
et  si  en  lavés  la  plaie  et  après  chou  prendés  le  plantain  et  aigremonne 
assés  et  aubun  d'oef  et  miel  et  vies  oint  et  le  plantain.  Si  garira 
certainnement.  —  [26]  Mais  faites  cest  ongement,  si  l'en  ongniés?,  — 
[27]  Pour  le  morsure  de  l'araigne,  prendés  fuelles  de  raïs.  Si  les  boules 
en  vin.  Quant  quit  seront,  bien  les  trivlés  et  le  metés  sour  la  plaie, 
et  li  plaie  se  tenra  ouverte,  et  si  s'en  ira  li  venins.  Des  fuelles  meismes 
prendés  et  si  les  destenprés  avoec  miel  et  sour  le  plaie  le  metés;  si 
sanera  tantost.  —  [28]  Se  aucuns  est  blechiés  en  l'uel,  prendés  le  jus 
de  l'aigremoigne  et  l'aubun  d'un  oef,  et  si  prendés  un  drap  linge,  si 
le  molié[s]  en  çou  et  li  metés  sour  le  paupière  ;  et  se  vous  n'avez 
drap,  si  prendés  lin;  ce  li  vaudra.  —  (fo  173'^)  [29]  Pour  les  glans,  le 
blé  prendés,  foille  et  racine,  tout  triblés  et  si  metés  l'emplastre  sus 
tout  caut,  si  garirés.  —  [30]  Contre  les  escroieles,  vous  une  laisardes 
prendés,  et  si  le  frisiés  en  oile  et  en  .j.  pot  et  prendés  l'oile,  si  l'en 
ongniés,  si  garira.  —  [31]  Au  buen  mal,  prendés  le  cuir  d'un  cierf, 
ki  tout  le  puist  couvrir.  Le  triade  metés  deseure,  et  tant  que  li 
emplastre  i.  sera,  li  maus  ne  croistera  plus.  L'ocule  escouse  i  vaut 
autant,  —  [32]  Se  ongle  ciet  de  piét  u  de  main,  prendés  miel  et  fleur 

1.  Littré,  sous  corrosij,  a  un  exemple  presque  identique,  sauf  les  variantes 
orthographiques.  Je  n'ai  pu  retrouver  le  ms.  Saint-Jean  dans  lequel  il  a  pris 
ce  passage,  certainement  de  seconde  main. 

2.  Ms.  rince. 

3.  Ms.  que. 

4.  Ms.  etone. 

5.  La  suite  manque.  Cf.  B  176. 

6.  Ms.  cnt. 

7.  La  suite  manque. 

MÉLANGES.  IJ 


258  A,    SALMON 

de  forment;  si  croistera  delivrement.  —  [33]  Il  i  a  apostumes,  les  unes 
sont  dures  et  les  autres  moles.  Li  mol  sunt  de  fleume  u  de  sanc,  et  si 
sunt  cil  ki  mains  nuisent,  et  li  autre  de  mélancolie.  A  che  prendés 
séneçon  et  (oint  de)  ves  ^  oint  de  capon  i  metés;  ça  moliera,  et 
assés  tost  a  cief  traira.  —  [34]  Pour  cleus  felenes,  de  ches  (f°  174=^) 
vers  ki  sont  en  terre  qerrez  ;  si  les  froisiés  et  faites  loier  de  sus  le 
cleu  pour  avoir  cief.  Querés  vielle  cervoise  et  metés  dou  lait  avoec. 
Si  le  boules  et  puis  si  prendés  l'espès  desus,  si  le  liés  sour  le  cleu, 
che  tue  tout  drancle.  —  [35]  A  feme  ki  veut  avoir  mamelete  petite,  le 
chêne  prendés  verde  et  avoec  froit  aisil  le  metés  ;  si  les  ares  petites, 

—  [36]  Se  vous  volés  savoir  quant  une  feme  porte,  quel  enfes  c'est, 
prendés  eve  et  .i.  vaisiel  net  et  li  faites  dégoûter  ens  de  son  lait.  Se 
ch'est  malles,  il  afonderra,  et  se  c'est  fumele,  il  flotera.  —  [37]  Contre 
escaudure,  prendés  feutre  et  le  faites  ardoir  et  si  le  trivlés  en  .ij. 
aubuns  d'uef  et  metés  sur  l'arsure.  —  [38,  B  172]  Pour  drancle,  prendés 
fleur  d'orge  et  semenche  de  lin;  boules  en  aisil  uen  vin,  et  si  metés  siu 
de  mouton,  cou  ocist  drancle  félon.  —  [39,  £56]  Contre  celui  ki  est 
ensorcelés  (f°  174''),  querés  li  .ij.  blans  hierens;  si  li  devés  apariller 
que  geline  pour  menger.  —  [40]  D'une  mechine  me  ramembre,  ki 
seut  valoir  a  mal  de  membre  :  la  primerole  me  triblés  ;  avec  oint  sour 
le  mal  metés.  —  [41,  E  29,  B  175]  Vesci  lagarison  des  vers  dou  ventre  ; 
prendés  merfuel  et  coumin,  aigre  vin  et  aisil  et  si  le  cuisiés  ensanble 
et  puis  tout  caut  sour  .j.  drap  et  sour  le  nombril  le  loiés,  si  garira. 

—  [42,  M  i]  Se  vous  volés  savoir  se  uns  hom  mora  u  non,  quand  il  est 
malades,  prendés  sen  orine  et  se  le  metés  en  un  vaisiel,  et  faites  une 
feme  ki  nourise  un  oir  malle  dégoûter  de  son  lait  ens.  Se  vous  veés 
le  lait  floter,  il  mora,  et  se  li  lais  se  melle  aveuc  l'orine,  si  puet  bien 
warir^.  Et  a  le  feme  s'ele  est  malade,  prendés  le  lait  d'une  feme  ausi 
com  devant  ki  nourisse  une  puciele.  —  (f°  174'^)  [43]  Pour  gleemee 
oster  du  venti'ail,  prendés  aluisne  avoic  rue  et  luveske  et  le  cuisiés  en 
cervoise,  et  le  bevés  tout  caut,  si  serés  vv^aris.  Au  cief  de  .viij.  jours 
serés  tous  sains  se  boif  aluisne;  l'endemain  au  soir  le  boif  et  au 
matin  et  polieul.  Tantost  que  tu  veus  délivrer,  boin  pain  et  boin  vin 
dois  user.  —  [44]  Ki  veut  avoir  boine  vomité.  Des  seûs  prendés  les 

1.  Ms.  ver. 

2.  La  comparaison  de  ce  passage  avec  M  i*  :  «  Faites  le  malade  estaler  en 
un  bacin  e  puis  pernez  lait  de  femme,  etc.  »,  et  avec  les  exemples  qu'a  donnés 
M.  G.  Paris,  précise  la  signification  à' estaler,  dit  quelquefois  par  euphémisme 
au  sens  de  vihigere.  Cf-  le  no  47. 

*  Ce    'est  pas  celui  que  cile  M.  Delboulle  (Rom.,  XVIII,  131). 


REMEDES   POPULAIRES    DU    MOYEN   AGE  259 

tcnrons;  a  un  couticl  les  raés  en  cvc  caude,  puis  luscs;  boine  vomité 
arcs  tautost.  —  [45]  A  ceus  ki  ne  puent  pissier.  Pour  le  mal  de  la  vesie, 
prendés  le  purée  de  fèves,  et  si  triblés  avec  mente,  o  le  boin  vin  blanc 
u  en  caude  evc,  si  le  bevés.  —  [46J  Une  autre  i  a.  Prendés  commin  et 
grumiel  et  le  bevés  avec  fort  vin.  —  [47,  E  28J  Ki  son  estai  '  ne  puet 
tenir,  prendés  ongles  de  porc  et  si  lesardés  en  ung  feu  en  poure  et  puis 
en  metés  en  sa  viande.  —  (f°  174'*)  [48,  B  174]  A  mal  de  mamcle,  faites 
un  emplastre  de  fiens  de  coulon,  de  miel  et  de  cire  et  le  metés  sus  ; 
si  garira  et  li  enfles  et  li  doleurs.  —  [49J  Ardés  corne  de  ciert  et  s'en 
foites  pourre  par  feu  et  le  buletés  parmi  .i.  viel  ^  drap.  Et  si  le  portés, 
s'il  vous  plaist,  avec  vus,  et  en  metés  sus  vo  viande;  si  vaura  mult. 
Au  premier  morsiel ,  ce  vaut  contre  fi  et  contre  torsion  et  contre 
menison.  —  [50]  A  vainne  ronpue  restraindre,  bevés  le  jus  de  plantain 
et  de  cresson.  —  [51]  A  celui  ki  a  fièvre  aguë,  ch'est  recours  quant  il 
sue;  il  doit  boire  jus  d'alixandre  et  si  prenge  eve  rose,  et  levéche  bien 
ses  temples  et  son  front,  ses  mains  et  ses  jointes  pour  suer.  —  [5 2] 
A  fièvre  tierchaine,  devant  l'acesse  buvés  .iij.  plantes  de  plantain,  .iij. 
au  matin  et  .iij,  au  soir,  par  .ix.. jours,  se  veus  santé  avoir.  — [5  3,  E  33, 
B  170,  171]  A  tous  maus  de  cief,  triblés  rue  avec  fort  aisil  et  ongniés 
le  cief  deseure.  —  (f°  175  r"  5)  [54,  E  i,  2,  B  171]  Encontre  tous  maus 
de  iex,  prendés  le  rouge  limechon,  si  le  cuisiés  en  iaue,  puis  prendés 
le  craisse,  si  en  ongniés  les  iex,  quant  vous  aies  dormir.  —  [5  5]  Encore 
prendés  le  limechon,  si  Tardés  sur  une  tuile  et  metés  le  poure  es  iex 
quant  vous  aies  dormir.  —  [56,  E  i,  M  45]  As  iex  sanglens,  maissiés 
mente  et  metés  sus  et  mengiés  ieuroisne  a  en  jun.  —  [57]  A4  chiaus  ki 
ne  puent  piscier,  prendés  presin,  fenoul  etlouveske.  Si  le  kuisiés  en  un 
pot  et  puis  metés  le  pastiel  sur  le  penil.  —  [58,6  173]  Medicina  5  valens 
ad  tuos  oculos  :  prendés  calemine  ''  et  grains  de  baie  et  premiers  cuisiés 
bien  le  calemine  tant  q'ele  soit  rouge  ens  ou  feu  si  com  carbon  bien 
espris  et  puis  l'estaigniés  en  vin  et  ce  puis  le  remetés  ou  feu  si  com 
devant,  puis  l'estaigniés  et  cou  faites  par  .viij.  fois,  u  par  .ix.,  u  par  .x. 
Et  puis  le  broies  bien  en  un  mortier  et  les  grains  de  baie  aveuc,  et  celé 
pourre  metés,  se  il  en  i  a  plain  sausseronv,  si  le  jetés  en  demi  lot  de 

1.  Substantif  verbal  d'estaler,  loiiuiu.  Cf.  Estât,  dans  Rom.,  XVII,  132. 

2.  Ms.  hiel. 

3.  Le  ms.  n'est  plus  écrit  que  sur  une  colonne. 

4.  Ce  passage,  de  la  même  main  que  le  texte  courant,  se  trouve  dans  la 
marge. 

5..  Ce  passage,  intercalé  comme  le  précédent,  est  d'une  écriture  différente. 
6.  Calamine,  oxyde  de  zinc  natif. 
7.  Saucière. 


260  A.    SALMON 

boin  vin,  le  mileur  que  vous  poés  avoir  et  ce  li  meuves  bien,  et  puis 
le  laissiés  ...sir'  tant  que  il  soit  clers  et  de  ce  vin  la  metés  es  iex 
malades  et  jetés  puis  le  vin  en  coi  vous  avés  estainct  le  calemine,  car 
il  ne  vaut  nient  et  doit  estre  tout  dou  mileur  c'on  puet  avoir  2.  —  [59, 
£3,6  172]  Pour  le  toie  des  iex,  prcndés  le  fiel  dou  lièvre  et  l'oel  metés 
ensamble;  si  ongniés  les  iex.  —  [60,  B  172]  As  narines  puans,  li  quel 
cose  vient  dou  cerviel,  vesci  médecines  ki  ja  ne  fauront  :  prendés  le  jus 
de  le  mente  et  de  rue ,  et  le  metés  es  narines,  si  amendera  li  cerviaus 
et  istera  li  pueurs.  —  [61,  B  172]  Encore  prendés  le  rose,  si  trivlés  et 
cuisiés  en  vin  avoec  un  pau  de  miel  et  le  coulés  parmi  .j.  drap  ;  si  metés 
es  narines.  —  [62,  B  172]  Item,  foites  poure  d'escarnes  dont  li  poulet 
soient  issu;  si  le  souflés  es  narines  souvent.  —  [63]  Pour  pueur  de 
bouche,  ostre  :  mengiés  poulioel  sec,  u  vous  engloutés  le  cerfuel 
avec  vin  d'aisil.  Quant  vous  aies  couchier,  mangiés  souvent  fuelles  de 
sau,  et  lavés  vo  bouche  d'aisil.  Buvés  poulioel  destenprét  en  vin  après 
mengier  souvent.  Encore  destenprés  poivre  de  blanc  vin  caut;  si  le 
tenés  en  vostre  bouche,  et  si  est  boin  pour  mauvais  dens.  —  [64,  E  8,  9, 
10,  II,  M  41]  A  doleur  de  dens,  raés  bien  le  corne  de  cierf;  si  cuisiés 
le  rasure  en  vin  u  en  iaue.  Si  le  humés  si  caut  que  vous  le  poés 
soufrir.  Si  le  tenés  en  vo  bouche  tant  k'il  soit  refroidies  et  puis  le 
metés  hors,  et  reprendés  de  l'autre  tant  que  serés  waris.  —  [65]  As 
noires  dens  prendés  carbon  de  brankes  de  vigne,  si  en  frotés  les  dens, 
si  blankiront.  —  [66,  A  143]  Pour  chou  ke  li  kaviel  ne  kevissent  mie, 
prendés  sekes  rachines  decolés,  si  les  boules  en  clere  fontainne  dusques 
a  le  moitiet  (f°  175  v°).  Si  en  lavés  le  cief  souvent  ou  baing.  —  [67]  Se 
vous  volés  avoir  dous  3  caviaus,  lavés  .iij.  fois  le  jour  vo  cief  de  rousée 

de  mai.  —  [68,  E  4] —  [69,  E  6]  Pour  lentilleuse  face,  ongniés 

le  de  oile  de  nois  gauges.  —  [70,  E  37]  Pour  dolour  del  pis,  prendés 
jus  d'ysope,  miel  et  blanc  vin  ;  si  en  buvés  au  soir  et  au  matin.  —  [71, 
B  175]  Se  li  bons  pert  le  parole  par  enfremeté,  destemprés  alun  d'iaue, 
se  li  metés  en  le  bouche.  —  [72,  E  17]...  (ici  notre  ms.  porte  nicrfiiel). 

—  [73,  B  173]  Se  li  bons  ne  puet  dormir,  trivlés  les  moures,  se  li. 
donnés  boire  le  jus,  puis  caufés  l'enplastre,  se  li  metés  entour  le  cief 

—  [74]  Escrisiés  ces  letres  en  parkemin  en  .ij.  lius  et  les  loiés  sur  les 
.ij.  cuises  de  celui  u  de  celé  ki  saunera,  si  laskera  :  h,  b,  c,  v,  o,  x,  a,  g. 


1 .  Plusieurs  lettres  sont  effacées  avant  sir. 

2.  Ici  se  placerait  une  troisième' intercalation,  d'un  troisième  scribe.  Mais 
comme  ce  passage  est  en  latin,  je  ne  crois  pas  utile  de  le  transcrire.  Il  s'agit  de 
la  rogne. 

3.  Ms.  Jous. 


REMÈDES  POPULAIRES  DU  MOYEN  AGE  26 1 

Et  se  çou  voles  csprouvcr,  escrisiés  sur  .j.  couticl,  si  en  tués  un  porc, 
ja  n'en  istera  sanc.  — [75J  Pour  lespous  etpourles  lens'  trivlés  Icliere,  si 
lavés  dou  jus  vo  cicf.  —  [76]  Pour  rongne  et  pour  grature,  moles  racine 
d'appe  o  bure  de  mai  et  vies  oint  et  cuisiés  cnsamble ,  puis  coulés 
parmi  .j.  drap  et  ongniés  u  c'est.  —  [77,  E  46]  A  femme  ki  travaille 
d'enfont,  loiés  cest  escrit  sur  le  ventre  :  Maria  pcpcrit  Christum,  Anna 
Mariam,  Elisabeth  eclina  remigium  sator  arepo  tenet  opéra  rotas.  —  [78, 
E  46]  Item,  escrisiés  le  patenostre  en  .j.  hennap  de  madré,  puis  le  (f°  176 
r°)  lavés  de  blanc  vin,  puis  se  li  donnés  boire,  si  enfantera  sans  péril. 
—  [79,  E  47]  Se  li  enfes  est  mors  ou  ventre,  se  li  donnés  a  boire  isope 
avoec  caude  iaue,  si  metera  hors,  se  il  estoit  pouris.  —  [80]  Se  lait  faut 
une  feme,  depeciés  cristal  et  en  faites  poure;  se  li  donnés  boire  avoec 
lait,  si  en  ara  assés.  — [81]  Se  li  feme  a  trop  de  ses  fleurs,  prendés 
de  ses  caviaus,  si  les  loiés  entour  .j.  vert  asbre,  quel  k'il  vous  plaist, 
puis  prendés  corne  de  cierf ,  si  Tardés  et  faites  poure  ;  se  li  donnés 
boire  avoec  vies  vin,  s'estankera.  —  [82]  Ki  crient  a  estre  ivres,  si 
boive  semenche  de  feneule  batue  avoec  vin.  —  [83,  E  56]  Cil  ki  est 
ensorcerés,  il  se  doit  tous  envoleper  en  une  touaile  bénite  et  dormir 
ens  ;  quant  il  s'esvellera,  si  ert  waris.  —  [84,  E  56]  Celé  ki  est  ensor- 
celée, boive  le  diemenche  de  le  benoite  eve,  ançois  que  li  prestres  i 
mèche  l'espergc.  —  [8$]  Pour  feme  avoir  ses  fleurs,  prendés  rachine 
d'ortie  griant;  estampés  et  metés  boulir  en  .j.  pot  avoec  vin;  si  en 
boive  au  vespre  &  au  matin.  —  [86]  Ki  mal  a  dedens  se  nature,  si 
com  de  cranke  u  d'escorçure,  prendés  le  jus  de  seû^,  savlon  et  miel 
cuit  en  une  mesure  et  pure  farine  de  forment  ;  che  faites  espés  comme 
papin  et  metés  sur  le  mal.  —  [87,  E  28]  Ki  ne  puet  tenir  s'orine,  prenge 
le  cerv'iel  d'un  lièvre,  semenche  d'anis  et  de  laitue  destemprés  de  vin 
ensamble  3.  —  [88]  Ki  est  esranés  par  mauvaises  humeurs,  boive  aloisne 
en  vin  et  en  iaue,  et  mèche  un  pau  de  miel  et  de  poivre  molu,  si  boive 
tout  ensamble,  puis  voist  coucier.  — [89]  Buvés  jus  de  mente,  si  esclar- 
cira  vos  vois.  —  [90,  B  1 72]  Pour  drancle  ocire,  prendés  mie  de  pain  de 
forment  avoec  (f°  176  v°)  iaue  et  glaire  d'uef  et  trivlés  tout  ensamble, 
si  metés  sus  le  mal.  — [91]  Pour  drancle  de  sainnie4,  metés  sus  fuelles 

de  colet  et  drap  decanvene  moilliet  en  iaue.  — [92,  E  19] — [93,  E 

21]  Contre  fièvre  tierchainne,  prendés  .iij.  foelles  de  plantain,  apriés  le 
fachon  dou  solel,  et  trivlés  avoec  iaue  benoite,  puis  li  donnés  boire  quant 

1.  Lente;  wallon  7e«,  Un. 

2.  Ms.  leu. 

3.  Cf.  le  no  47, 

4.  Sanie.  Littré  n'a  pas  d'histor.  antérieur  au  xvi^  siècle. 


202  A.    SALMON 

il  tranlera.  —  [94]  Pour  glans  oster,  faites  cendre  de  tours  de  colcs  '  et 
destenprés  de  miel,  si  l'en  ongniés  souvent.  — [95]  Quant  li  hom  resde 
par  maladie,  destemprés  semenche  de  rue  en  aisil,  si  li  donnés  boire, 
puis  li  versés  del  jus  es  narines.  —  [96,  E  13,  14]  Ki  n'ot  goûte,  caufés 
le  jus  de  betoine,  si  le  metés  es  orelles,  si  ora  cler.  — [97]  Pour  tignous 
et  malans,  trivlés  fiente  de  coulon  avoec  aisil  et  metés  sur  le  tieste. 
— [98,  A  143]  Pour  places-  et  kaviaus  faire  venir,  prendés  sansues,  si  les 
ardés  en  poure,  fiente,  miel  et  vif  argent  ensamble  ;  si  ongniés  les 
places.  — [99]  Pour  dens  faire  cair,  fai  pourre  de  petre  et  de  l'iermoise 
et  .j.  petit  d'aisil,  si  metés  entour  le  dent,  tost  cara. 


GLOSSAIRE  DES  NOMS  DE  PLANTES. 

AiGREMONNE,  aigrcinoigne,  25,  28.  Aigremoine,  Agriinonia  eupatoria  L., 
genre  de  rosacées. 

Ail,  5.  C'est  ici  l'ail  des  prés,  nom  vulgaire  de  la  colchique  automnale, 
CokhicuiH  aiituinnalis  L.,  dite  aussi  safran  bâtard  ou  tue-chien.  La 
colchique  est  diurétique,  drastique  et  contro-stimulante. 

Alixandre,  51.  Persil  sauvage  ou  persil  des  moissons,  Petrosilenum 
segetnm  L.,  Althamantha  macedonica  de  quelques  auteurs.  Une  des 
cinq  racines  apéritives  majeures;  diurétique,  très  employée  encore 
dans  les  campagnes  contre  les  engorgements  des  viscères  abdomi- 
naux et  l'hydropisie.  Le  Grant  Herbier,  éd.  J.  Camus,  l'appelle 
alexandrin. 

Aluine,  ahiisne,  aloisne,  17,  43,  88.  Absinthe,  Rom.,  XVIII,  577. 

Amer  fuel.  Voy.  Merfuel. 

Anis,  87.  Anis.  Rom.,  XVIII,  577. 

Appe,  76.  Ache.  Rom.,  XVIII,  577. 

Baie  (Grains  de),  58.  Baies  de  Genièvre,  Jiiniperus  commuais  L.  La 
tisane  faite  avec  ces  baies  est  encore  un  remède  populaire  contre 
l'atonie  des  voies  digestives  et  les  maladies  de  l'estomac  en  général. 

Betoine,  21,  96.  Rom.,  XVIII,  581. 

Blé,  29.  Froment,  Triticum  sativum  L. 

Canvene,  91.  Chanvre,  Cannabis  saliva  L.  Plante  émolliente,  résolu- 
tive, à  odeur  forte  et  enivrante. 

1.  Tours  de  colès,  trous  de  choux.  Cf.  Diez,  Etyin.  Wortcrh.,  torso.  Dans 
son  histor.  de  trou  2,  Littré  donne  un  exemple  tiré  du  ms.  Saint-Jean. 

2.  Calvitie.  Cf.  ci-dessus  no  6  et  Godefr.  placeuse. 


REMEDES    POPULAIRES    DU    MOYI-X    AGE  263 

Celidone,  calidoïc,  10,  14.  Rom.,  XVIII,  577. 

Chêne,  35.  Chêne. 

CiERFUEL,  6,  63.  Cerfeuil,  Chan-ophylliini  Irciiiuliun  L.  et  C.  Sylvcslrc , 
souvent  confondus  avec  la  ciguë. 

CoLET,  66,  91,  94.  Chou.  Le  Brassica  oleracea  et  le  B.  asperifolia  entrent 
encore  dans  la  composition  de  remèdes  populaires  contre  la  pleurésie 
et  les  diverses  maladies  de  la  poitrine.  Le  patois  picard  a  conservé  le 
mot  cokt.  On  trouve  la  forme  cholet  dans  le  ms.  de  Montpellier,  61. 

CouMiN  tomni'ni,  41,  46.  Cumin,  Cuniiuiim  cyinhuiin  L.  Son  fruit  aro- 
matique est  stimulant  et  carminaîif  ;  il  servait  à  ûiire  des  emplâtres 
résolutifs. 

Cresson,  4,  50.  Sysymhrium  nasturtiiini ,  cresson  de  fontaine,  bien 
connu  comme  antiscorbutif  et  apéritif. 

Fau,  8.  Hêtre. 

Fenoul,    masc,   10,    12,   57   et   Feneule,  fém.,  82.  Fenouil.   Rom., 

XVIII,  579- 
Fève,  45.  Fève  de  marais,  Fabaviilgaris,  astringente  et  résolutive. 

Frese,  18.  Fraise,  fruit  du  fraisier,  Fragaria  vesca,  stimulant  et  digestif. 
La  racine  astringente  et  diurétique  est  depuis  longtemps  employée 
en  décoction  contre  les  diarrhées  chroniques  et  les  dysuries. 

Froment,  72,  86,  90.  Triticuni  safiviim  L. 

Gauge  (nois),  69.  La  noix  commune,  lualsche  Nuss  des  Allemands. 

Gingembre,  19,  Gingembre,  Aiiioiinmi  :[_iiigiber,  employé  depuis  un 
temps  immémorial  pour  ses  propriétés  stimulantes. 

Grumiel,  46.  Grémil ,  Lithospermiiiii  officinale  L.,  vulgairement  herbe 
aux  perles.  Ses  achaines  passaient  pour  avoir  une  vertu  lithotritique. 

Hysope,  70,  79.  Hysope,  genre  de  labiées,  Hysopiis  officinalis  L.,  com- 
mune surtout  dans  le  Midi  ;  son  infusion  était  très  vantée  contre  le 
catarrhe. 

Iermoise,  99.  Forme  féminine  d'un  mot  hcriiioi:;^,  relevé  par  M.  Godefrov 
dans  le  Glossaire  de  Tours,  publié  par  M.  L.  Delisle  (Bibl.  de  l'Éc.  des 
Ch.).  C'est  non  pas  l'armoise,  qui  est  surtout  emménagogue,  mais 
l'oseille-de-mouton,  Rumex  acetosella,  4,  l'oseille  des  prés,  R.  acetosa, 
l'oseille  à  écussons,  R.  scutatus,  ou  enfin  la  patience  ou  parelle,  R. 
patieniia,  toutes  variétés  ou  espèces  du  nombreux  genre  Rumex  '.  De 
laquelle  de  ces  espèces  s'agit-il  ici,  je  n'oserais  le  dire.  La  patience 

I.  La  glose  latine  désigne  aussi  cette  plante  sous  le  nom  de  lapatiinii  acutiiDi, 
ce  qui  s'explique  par  ce  fait  que  les  feuilles  des  rumex  ressemblent  beaucoup  à 
cellfs  de  la  vraie  oseille.  Le  ms.  B  emploie  aussi  (p.  174)  le  lapatiitm  aciitinii , 
mais  sans  donner  le  mot  français. 


264  A.    S  AL  MON 

a  joui  d'une  grande  vogue  autrefois;  elle  était  réputée  comme  sudo- 
rifique,  dépurative  et  antiscorbutique.  Elle  n'est  plus  employée  en 
médecine.  Les  autres  rumex,  moins  usitées,  ont  à  peu  prés  les  mêmes 
propriétés. 

I ERRE  TERRESTRE,   92.   GléchomC.  Roill . ,  XVIII,    579. 

KiÉVREFUEL,  10.  Chèvrefeuille  sauvage,  Loiiicera  pericJyiiiciniin  L.  C'est 
un  vulnéraire  et  un  détersif  employé  contre  les  maux  d'yeux  et  de 
gorge,  pour  les  plaies  des  jambes. 

Laitue,  87.  La  laitue  cultivée  ou  commune,  Lactuca  saliva  ou  L.  oJJiciiiaUs 
L.,  est  encore  usitée  en  médecine  pour  ses  propriétés  calmantes, 
pectorales  et  anti-spasmodiques.  La  thridace,  qui  a  joui  autrefois 
d'une  si  grande  vogue,  n'est  que  le  suc  retiré  par  expression  de  la 
tige  de  la  laitue. 

LiERE,  75,  Lierre.  Rom.,  XVIII,  579. 

Lin,  II,  38.  Le  lin  commun,  Linuiu  usitatissimmn  L.;  sa  semence  est 
émolliente,  mucilagineuse  et  adoucissante.  Les  cataplasmes  faits 
avec  la  farine  constituent  le  traitement  habituel  de  la  médication 
antiphlogistique.  Une  autre  espèce,  L.  cathaticiim,  est  amère  et 
purgative. 

LoRiER,  68.  Laurier.  C'est  ici  le  laurier-cerise,  Prunus  lauro-ccvasus  L., 
qui,  employé  à  faibles  doses  en  décoction,  est  calmant,  antispasmo- 
dique et  légèrement  antiphlogistique.  L'acide  prussique  que  contient 
la  feuille  a  dû  bien  souvent  causer  des  accidents  graves. 

LuvESKE,  louveske,  43,  57.  Lixèche.  Roin.,  XVIII,  580. 

Mave,  23.  Grande  et  petite  mauves,  Malva  sylvestris  et  iiialva  rotuudi- 
folia  L.  Leurs  propriétés  émoUientes  et  adoucissantes  sont  connues 
et  usitées  depuis  longtemps.  Le  Poème  moralisé  sur  les  Propriétés  des 
choses,  publié  par  M.  G.  Ra3'naud  {Rom.,  XIV,  473)  cite  les  deux 
espèces  de  mauves  et  vante  leurs  qualités. 

Mente,  45,  éo,  89.  Menthe.  Rom.,  XVIII,  380. 

Merfuel,  amer  fuel,  8,  72.  Autres  formes  de  mille-feuille,  dues  pro- 
bablement à  un  rapprochement  avec  les  propriétés  amères  de  la 
plante.  Voy.  Rom.,  XVIII,  580.  Dans  le  traité  de  médecine  populaire 
que  renferme  le  ms.  fr.  2039  de  la  Bibl.  Nat.,  on  trouve  les  formes 
mjrfuel  (f°  2'^)  et  mjerfuel  (f°  4^) 

MoRiELE,  24.  Morelle.  Rom.,  XVIII,  581.  Notre  ms.  attribue  une  pro- 
priété nouvelle  à  cette  plante. 

MouRE,  73.  Mûre,  fruit  du  mûrier  noir,  Morus  iiigra  L.  Le  sirop  qu'on 
en  retire  est  entré  depuis  longtemps  dans  le  domaine  de  la  médecine 
populaire.  Voy.  Rom.,  XIV,  475. 

OcuLE,  31  ?  Est-ce  une  faute  pour  eiiule,  grande  année  ou  germandrée 


REMEDES  POPULAIRES  DU  MOYEN  AGE  26) 

de  Crctc,  plante  à  laquelle  P.  des  Crescens,  Proujjils  c hampes  1res, 
(o  -^  yo^  ^j_  15 16,  attribue  une  «  vertu  rubiscative  »  ? 

Orge,  38.  Orge,  Onieiiin  vulgare  L.  La  tisane  d'orge,  très  éniolliente, 
est  la  tisane  commune  des  hôpitaux. 

Ortie,  4.  La  grande  ortie,  Urtica  dioica,  et  la  petite  ortie,  U.  urens,  ont 
les  mêmes  propriétés  apéritives,  vulnéraires  et  astringentes.  Elles 
ont  cessé  d'être  employées,  sauf  dans  quelques  campagnes. 

Ortie  Griaxt,  85.  C'est  l'ortie  griéche  (Joret,  Flore  pop.  de  la  Noriii.), 
nom  local  de  V  Urtica  urens. 

Ortie  rouge,  24.  Suivant  les  localités,  ce  nom  désigne  en  Normandie 
(Joret,  Flore  pop.'),  le  lamier  pourpre,  Lamiuin piirpureum  L.,  l'épiaire 
des  bois,  Stachys  sylvatka  L.,  et  la  salicaire  commune,  Lythrum  salica- 
ria  L.  Le  premier  n'a  pas  d'application  pharmaceutique.  L'épiaire  est 
résolutive,  adoucissante  et  vulnéraire;  la  salicaire  est  vulnéraire  et 
astringente.  Toutes  deux  conviendraient  au  cas  du  numéro  24. 

Petre,  99.  M.  Joret  (Flore  pop.)  énumére  un  certain  nombre  de  plantes 
dont  le  nom,  dérivé  de  petre,  pourrait  bien  désigner  des  espèces 
analogues.  Ce  sont  la  pétrelle,  scabieuse  des  champs,  Scahiosa  arveiisis 
L.,  la  pétrole,  bruyère  cendrée,  Erica  ciiierea  L.,  et  le  pétrot,  gouet 
commun,  Ariun  vulgare  L.  La  bruyère  cendrée  n'a  pas,  que  je  sache, 
ait  été  empoyée  en  médecine.  La  scabieuse  des  champs  est  depuis 
longtems  copnnue  comme  cordiale,  vulnéraire  et  sudorifique.  Elle 
est  cultivée  pour  ses  fleurs  et  je  crois  que  c'est  de  cette  plante  qu'il 
s'agit  dans  les  exemples  réunis  par  M.  Godefroy  dans  l'article  Petre. 
Ici,  j'admettrai  plutôt  que  petre  est  le  gouet  ou  pied-de-veau  dont 
la  racine  desséchée  a  été  de  tous  temps  employée  comme  purgative 
et  incisive;  les  feuilles  sont  vulnéraires  astringentes. 

Plaxtain,  II,  25,  50,  52,  95.  Il  y  en  a  de  nombreuses  variétés.  Le 
Plautago  lanceolata  a  des  feuilles  vulnéraires,  astringentes,  bonnes 
pour  les  coupures  ;  le  P.  média  est  fébrifuge  ;  le  P.  major,  vulnéraire, 
astringent,  est  recommandé  très  anciennement  contre  les  maux 
d'yeux;  le  P.  psylUum  ou  pulicaire  a  des  graines  mucilagineuses, 
émollientes  et  adoucissantes.  Ces  quatre  espèces,  auxquelles  je  me 
borne,  sont  appliquées  dans  notre  traité.  Le  nis.  de  Montpellier,  41, 
44,  ne  connaît  que  le  fém.  plaiitaine,  plantenne.  Comme  le  traité  de 
Cambrai,  le  Poème  moralisé  sur  les propr.  des  choses  (^Rom.,  XIV,  461) 
attribue  au  plantain  la  vertu  de  guérir  la  morsure  d'un  chien  enragé. 

Poivre,  63,  88.  Poivre  ordinaire,  graine  du  poivrier,  Piper  uigrum. 

PoLiEUL.  43,  63.  Pouliot.  Rom.,  XVIII,  581. 

Presin,  57.  Persil,  Apiuiii petroselinum  L.,  dont  les  propriétés  toniques 
sont  bien  connues.  Valixaudre  en  est  une  variété.  \'ov.  Poème  mora- 


266  A.    SALMON 

Usé  sur  les  propriétés  des  choses  publié  par  G.  Raynaud  (Rom.,  XIV^ 
460). 

Primerolle,  40.  Primevère.  Rom.,  XVIII,  581. 

Raïs,  27.  Radis  ou  rave,  l'une  des  variétés  du  genre  Raphainis,  famille 
des  crucifères. 

Rose,  51,  61.  Les  propriétés  astringentes  et  vulnéraires  des  fleurs  du 
rosier  ont  été  appliquées  de  tout  temps.  Le  Poème  moralisé  (Rom., 
XIV,  458),  attribue  à  la  rose  la  vertu  de  chasser  «  humeur  maise  » 
du  corps,  de  raffermir  la  dent  «  qui  loche  »,  etc. 

Rue,  9,  12,  14,  21,  43,  53,  60,  95.  Voy.  Rom.,  XVIII,  581. 

Sau  ,  63.  Saule  blanc,  Salix  alha  L.  L'écorce  en  poudre  a  été  et  est 
encore  quelquefois  employée  contre  les  troubles  de  la  digestion  et 
les  langueurs  de  l'estomac. 

Saulge,  16.  Sauge.  Rom.,  XVIII,  581. 

Sexeçon,  33.  Le  séneçon  commun,  Senccio  vulgaris,  et  le  S.  jacobée, 
S.  Jacohœa  sont  émollients  et  résolutifs;  la  jacobée  est  de  plus  vulné- 
raire et  détersive. 

Se'ù,  44,  86.  Sureau.  Rom.,  XVIII,  381. 

ToRMENTiNE,  21.  Tormentillc,  Tormentilla  erecta  L.  Sa  racine,  autrefois 
très  employée  en  médecine,  aujourd'hui  à  peu  prés  inusitée,  a  des 
propriétés  astringentes  qui  trouvaient  leur  emploi  dans  les  dysen- 
teries, les  hémorrhagies,  les  flux  divers.  Elle  entre  dans  la  composi- 
tion de  la  thériaque. 

Vervainne,  13.  Verveine,  Verherm  ofpcinalis  L.  Considérée  autrefois 
comme  spécifique  contre  les  maladies  d'yeux ,  fébrifuge  et  vulné- 
raire, elle  n'est  plus  usitée  que  par  les  empiriques. 

Vigne,  65.  Probablement  la  bryone.  Voy.  Rom.,  VIII,  381. 


PHONÉTIQUE  ROUMAINE 

LE  TRAITEMENT  DE  TJ  ET  DU  SUFFIXE  ULUM,  ULAM 
EN  ROUMAIN 

Par    ADRIEN    TAVERNEY 


I.    TJ   EN    ROUMAIN 

Les  lois  qui  règlent  le  sort  de  //  sont  plus  faciles  à  constater 
en  roumain,  ou  plutôt  en  daco-roumain  qu'en  français.  Pour  les 
dialectes  parlés  au  Sud  du  Danube,  il  reste  encore  bien  des  fliits 
à  établir  ou  à  préciser. 

Pour  l'istriote,  M.  Miklosich  '  pense  pouvoir  établir  la  règle 
que  //  y  devient  toujours  t-.  Pourtant  M.  Majorescû^  déclare 
que  les  Istriotes  ne  prononcent  pas  /,  mais  un  son  intermédiaire 
entre  t  et  c;  et  M.  Ive,  dans  sa  liste  de  phrases  et  de  mots 4, 
donne,  à  côté  de  beaucoup  d'exemples  de  t,  picior^  tlfecior^, 

1 .  Dans  ses  Beitràgc  :^ur  Lautlehre  der  riimunischen  Dialecte.  Sitzungsberichte 
der  philosophisch-historischen  Classe  der  k.  Académie  der  Wissenschaften. 
Wien,  Band  C.  S.  501. 

2.  Je  suis  la  graphie  généralement  adoptée  aujourd'hui  en  Roumanie,  et  je 
représente  par  /  et  c  (ci  devant  </,  0,  u)  les  sons  qui,  si  Ton  donnait  aux  lettres 
leur  valeur  française,  s'écriraient  ts,  tch  ;  de  même  d  ti  g  (gi  devant  a,  0,  n) 
équivalent  à  d:(,  dj  ;  j  a  la  même  valeur  qu'en  français  ;  il  va  sans  dire  que  par 
/y  j'entends  /  +  jod  du  latin  vulgaire. 

3.  Joan  Maiorescù.  Itinerar  in  Istria  si  vocahular  istriano-romàn,  lassy,  1874, 
pp.  83  et  92. 

4.  Publiée  par  M.  Miklosich  en  tête  de  ses  Rumunische  Uiitersuchungen. 
Denkschriften  der  k.  Académie  der  Wissenschaften.  Philosophisch-historischen 
Classe.  Wien.  XXXII  Band. 

5.  P.  39. 

6.  P.  28. 


26ô  A.    TAVERNEY 

mots  qui,  selon  M.  Gartner  %  se  disent  pifor  et  fetor.  On  ne  peut 
établir  de  règle  en  se  basant  sur  des  données  aussi  contradictoires. 
Pour  le  macédo-roumain ,  il  semble  que  cela  varie  selon  les 
dialectes;  mais  nos  connaissances  sur  les  divers  parlers  de  ce 
groupe  sont  encore  trop  insuffisantes  pour  qu'on  puisse  en  tirer 
une  conclusion  générale.  Les  voyageurs  un  peu  anciens,  Athana- 
sescû,  Daniel,  Cavalliotis,  ne  distinguent  pas  avec  assez  de  préci- 
sion c  et  /.  M.  Weigand  -,  dont  le  témoignage  ne  saurait  être  mis 
en  doute,  constate  que  le  remplacement  de  c  par  t  est  un  des 
traits  caractéristiques  du  parler  de  Livadhia.  Ailleurs,  mais  tou- 
jours dans  les  environs  de  TOlympe,  il  a  entendu  tantôt  c,  tan- 
tôt t,  suivant  les  lieux  et  même  suivant  les  mots;  car  dans  un 
même  village  on  entend,  comme  équivalent  du  c  de  la  Rouma- 
nie, c  dans  un  mot,  t  dans  un  autre,  sans  qu'il  paraisse  possible 
d'établir  une  règle.  Le  plus  sûr  est  donc  de  s'en  tenir,  pour  le 
moment,  à  la  langue  de  la  Roumanie. 

Là  les  fliits  sont  bien  constatés  et  peuvent  être  vérifiés  chaque 
jour.  Pourtant  les  savants  ne  sont  pas  d'accord  sur  les  lois  phoné- 
tiques qu'il  fout  en  tirer.  Dans  ses  Bcitràgc  :;^ur  Lautkhrc  dcr 
ruinuniscbeii  Dialecle ,  si  riches  en  renseignements  et  si  remar- 
quables à  tant  d'égards,  M.  Miklosich  admet  '  comme  règle  géné- 
rale que  //  donne  en  roumain  /;  puis  il  range  à  part,  comme  excep- 
tions, les  mots  dérivés  des  substantifs  latins  en  -tionem  (roum. 
-ciunc)  et  explique,  comme  on  le  verra  plus  loin,  quelques  autres 
mots  où  tj  est  représenté  en  roumain  par  un  c. 

M.   Tiktin+  a  traité  très   brièvement  ce  sujet:   «   7}  roman 

donne/ put,  puteus,  tara  de  terra,  *ticn'a.  T/'o  roman  est 

pourtant  représenté  par  c  :  pidôr  petiolus,  rugâcïune  rogatio- 
NEM,  supdrâcws  super at-iosus.  » 

M.  W.  Meyer5  dit  en  parlant  des  langues  romanes  en  géné- 

1.  Les  études  de  M.    Gartner  sont  aussi  reproduites  dans   les  Runmnische 
Uiitersiichuiigeii  de  M.  Miklosich;  les  mots  cités  sont  aux  pp.  64  et  66. 

2.  Die  SpracJje  der  Olyiiipo-Wdachcn,  Leipzig  1888;  pp.  53  et  suiv. 

3.  Vol.  C,  p.  301. 

4.  Dans  le  Grand riss  der  rouanisclien  Philologie  de  G.  Grôher,  II,  448. 

5.  Grammaire  des  langues  romanes.  Traduction  française,  I,  p.  456  et  458. 


LE  TRAITEMENT  DE  TJ  ET  DU  SUFFIXE  ULUM,  ULAM  EN  ROUM.    269 

rai  :  «  Tj  posttonique  devient  déjà  en  latin  vulgaire  ts  redoublé, 
lequel  persiste   en   italien,  est  simplifié  ailleurs   en   un   simple 

ts »  Exemples  roumains  :  (.(.  piilcu,  put;  strutio,  strut,  etc.  » 

Et  plus  loin  :  «  7}-^  protonique  suit  une  tout  autre  voie  ;  il  était 
devenu  déjà  en  latin  vulgaire  tsi-^,  puis  ce  tsi  protonique  est 
devenu  sonore  de  même  que  les  explosives  sourdes  :  dsi;  d'où, 
encore  à  l'époque  latine  vulgaire,  ;^/,  :{  .  » 

Cette  théorie  de  l'influence  de  l'accent  sur  le  traitement  de  tj 
peut  être  attaquée,  et  l'a  déjà  été,  pour  d'autres  langues  romanes; 
je  ne  crois  pas  qu'elle  puisse  s'appliquer  non  plus  au  roumain. 
Le  malheur  est  que  cette  langue  ne  nous  off're  pas  un  nombre 
d'exemples  assez  grand  pour  qu'on  puisse  établir  des  règles  abso- 
lument incontestables.  A  mon  avis,  ce  n'est  pas  l'accent,  mais  la 
nature  de  la  voyelle  suivante  qui  détermine  le  traitement  de  //  en 
roumain.  Il  suffit  de  comparer  :  negotiare,  negota; putean'iini,  putar 
à  petiolum,  picior ;  *putcosmn,  pucios  et  les  nombreux  substantifs 
en  tionem,  ciunc.  —  De  plus,  les  sourdes  n'étant  pas  devenues 
sonores  en  roumain,  comme  l'auteur  le  fliit  observer  au  §  433, 
toutes  les  étapes  de  la  série  postérieures  à  ts  n'ont  pas  été  faites 
par  cette  langue. 

J'établirais  pour  le  roumain  la  loi  suivante  :  7}  devient  géné- 
ralement /.  Devant  o  (ô,  ô  du  lat.  class.)  non  final  il  donne  c.  Ex.  : 
hospitiuiii,  ospei;  pretiiiDi ,  prêt;  texo-*tiexo,  tes;  test  uni-  *iiestuni, 
test.  —  *Mentionem,  niinciune;  petiolum,  picior. 

Pour  établir  cette  loi  d'une  manière  indubitable,  il  fliudrait 
avoir  de  nombreux  exemples  de  tjo  non  final  et  non  accentué,  et 
de  tj  devant  toutes  les  autres  voyelles.  Ceux  de  la  première 
espèce  manquent  absolument  ;  ceux  de  la  seconde  sont  rares.  On 
ne  saurait  invoquer  contre  M.  W.  Mever  les  mots  qui  ont  en 
latin  te,  devenu  plus  tard  tie,  car  la  diphtongaison  de  Ve  a  eu  lieu 
assez  longtemps  après  les  premières  transformations  du  tj  latin.  On 
en  est  à  peu  près  réduit  à  negotar,  putar,  cités  plus  haut,  et  inalta 
(élever,  lat.  *inaltiare').  Pour  les  verbes  inalta,  negota,  la  possibilité 
d'une  influence  analogique  n'est  pas  exclue. 

Si  j'ai  bien  compris  la  phrase  de  M.  Tiktin  citée  plus  haut,  la 
loi  qu'il  donne  est  la  même  que  celle  qu'on  vient  de  lire.  Il  ne 


270 


A.    TAVERNÉY 


s'agit  plus  que  d'en  voir  l'application  dans  les  différentes  caté 
gories  de  mots  et  d'expliquer  les  points  douteux. 

Vo3^ons  d'abord  les  substantifs  en  -une.  Ce  sont  les  suivants  : 


adâpàciune  (action  d'abreuver) 
amàràciune  (amertume) 
asteptàciune  (attente) 
defàimàciune  (diffamation) 
desfàtàciune  (divertissement) 
deserîàcium  (vide) 
desteptàciune  (vigilance) 
fàtàcium  (portée) 
^àlbkiune  (jaunisse) 
iertàciune  (pardon) 
impâcàciune  (réconciliation) 
hnputâciunc  (imputation) 
inchinàtiunc  (inclination) 
induplecàciune  (flexibilité) 
inflâtium  (enflure) 
infocàtiune  (échauffement) 
înnecâciune  (submersion) 
insuràtiune  (mariage) 
intàritàtium  (acharnement) 
iniindàcium  (extension) 
intrebàciune  (interrogation) 
intunecàcium  (obscurcissement) 
inklepcium  (intelligence) 
kgàciune  (liaison) 
Umpediciune  (limpidité) 
minciune  (mensonge) 
moliciune  (mollesse) 
negriciune  (noirceur) 


nciediciunc  (poli) 
orbiciune  (aveuglement) 
pàsciunc  (pâturage) 
pàtrundàciune  (perméabilité) 
picriciune  (dépérissement) 
pierdàcium  (perdition) 
pkcâcium  (soumission) 
pràdàciune  (déprédation) 
pufrcdiciune  (putréfaction) 
râpcdiciune  (rapidité) 
rëutàciune  (méchanceté) 
rugàcîiine  (prière) 
scàpàciune  (fuite) 
scàpàtàcium  (décadence) 
schiinhàciune  (changement) 
secàciune  (dessèchement) 
silbàtâciune  (sauvagerie) 
simticiune  (sensibilité) 
spârieciune  (frayeur) 
spurcàciune  (impureté) 
stràmutàciune  (translation) 
tàciunc  (tison) 
turbàciune  (rage) 
uitàcium  (oubli) 
uricium  (aversion) 
uscàcium  (sécheresse) 
vioîcium  (vivacité) 
vindicâcium  (guérison) 


De  tous  ces  mots,  six  seulement  ont  t  :  inchinàtiune,  inflàtiune, 
infocàtiune,  insuràtiune,  intàritcitiune ,  intunecâtiune.  Ils  ne  sau- 
raient contredire  la  règle  posée  plus  haut.  Deux  seulement  ont 


Le  traitement  de  tj  et  du  suffixe  ulum,  ulam  en  roum.  271 

un  correspondant  latin  :  inchinàtlune,  inflàliune.  Je  suppose  que 
le  deuxième  a  subi  l'influence  de  l'adjectif  participial  inflat ,  très 
usité;  et  que  le  premier  est  le  mot  français  inclinalion,  à  moitié 
roumanisé;  les  quatre  autres,  enfin,  ne  remontent  pas  à  un  type 
roman  et  sont  des  formations  postérieures.  Tous  sont  même 
probablement  de  création  tout  à  fait  récente;  le  peuple  ne  les 
emploie  guère  ou  les  ignore  complètement;  je  ne  me  souviens 
pas  de  les  avoir  rencontrés  dans  d'anciens  textes,  et  je  crois  qu'on 
les  y  chercherait  en  vain.  Les  mots  vraiment  populaires,  ceux 
qu'on  entend  tous  les  jours  dans  toutes  les  classes  de  la  société 
et  pour  lesquels  on  ne  saurait  invoquer  d'influence  analogique, 
tels  que  uiinciiine,  plecàcinne,  rugâciune,  ont  tous  c,  malgré  le  / 
(ou  /)  de  leurs  parents  minti,  plecat,  rugat,  etc. 

Le  suffixe  ...une  n'a  servi  à  former  des  mots  nouveaux,  dans 
les  temps  anciens,  qu'à  l'époque  romane  et  dans  les  siècles  qui 
ont  précédé  l'influence  slave.  On  ne  trouve  pas  de  substantif 
en  -une  dans  les  familles  de  mots  slaves,  magyares  ou  grecques. 
Il  n'a  repris  sa  force  de  création  que  dans  ce  siècle,  sous 
l'influence  du  français.  La  liste  donnée  plus  haut  est  faite  d'après 
le  Dictionnaire  étymologique  de  M.  de  Cihac.  L'auteur  n'a  pas 
fait  entrer  dans  son  ouvrage  les  mots  manifestement  pris  au 
français,  tels  que  positiune,  communicàtiune,  locomofiune,  etc.  ;  ils 
sont  tous  récents  et  ne  nous  intéressent  qu'en  nous  montrant 
sous  quelle  forme  le  roumain  d'aujourd'hui  a  fait  revivre  le 
suffixe  ...une,  et  en  nous  aidant  ainsi  à  faire  le  départ  entre  les 
formations  modernes  et  le  vieux  fonds  de  la  langue. 

M.  Miklosich  propose  une  explication  particulière  pour  picior 
(pied),  fccior  (garçon),  uscior  (montant  de  porte)  et  u^cioare 
(petite  porte).  Il  pense  que  ces  formes  ont  été  produites  par  la 
fusion  du  simple  fét,  *picd,  *uste  et  du  suffixe  sor.  Je  crois  qu'il 
faut  les  ramener  à  un  type  latin  en  -tiolum  et  j'y  vois  une 
confirmation  de  la  règle  posée  plus  haut.  Chacun  de  ces  mots 
demande  d'être  examiné  à  part.  Pour  uscior,  u^cioare,  M.  Miklosich 
suppose  un  simple  u^te,  le  représentant  régulier,  selon  lui, 
du  latin  ostium.  Mais  le  roumain  a  u^à,  et  jusqu'à  nouvel  ordre 
nous  devons  bien  regarder  u^à  comme  la  forme  phonétiquement 


272  A.    TAVERNEY 

régulière.  Il  est  difficile  de  prouver  qu'elle  l'est;  les  exemples 
analogues  manquent  %  et  ostium  paraît  avoir  perdu  son  t  dès 
l'époque  latine.  Puisque  uste  n'existe  pas,  il  faut  ramener  uscior, 
u^cioare  à  ostioluiii.  Si  l'on  compare  les  dérivés  de  castîgare, 
vestlmentum,  qui  sont  càstiga,  vc^tmînt,  on  verra  que  uscior, 
uscioare  leur  correspondent  exactement,  à  la  seule  différence  de 
t  remplacé  par  c  à  cause  de  Vo  suivant. 

Fecior  est  plutôt  le  représentant  de  *fetiolus  qu'un  composé  de 
fët  et  du  suffixe  sor,  et  voici  pourquoi  :  lorsque  le  roumain 
forme  au  moyen  de  sor  un  diminutif  avec  un  monosyllabe,  il 
intercale  généralement  une  voyelle  (f,  u)  entre  les  deux  éléments, 
toujours  même  lorsque  le  monosyllabe  se  termine  par  une  dentale. 
Les  mots  de  cette  catégorie  sont  : 


'&^ 


blàndi^or  (de  hlând) 
botusor  (de  bot,  museau) 
càldi^or  (de  caliï) 
cântisor  (de  cânt) 
cortisor  (de  cort,  tente) 
dintipr,  dintisor  (de  dintè) 
iedu^or  (de  ied,  bélier) 
làtusor  (de  lut,  large) 
làtipr  (de  lat'  filet) 


lutisor  (de  lut,  boue) 
muJtisor  (de  ;;/////) 
nodisor,  nodusor  (de  nod^ 
ordipr  (lat.  hordeum) 
pieptipr  (de  piepf,  poitrine) 
surdisor  (de  surd^ 
tontipr  (de  tont,  hébété) 
untisor  (de  unt,  beurre) 
vîntupr  (de  vînt) 


Dans  tous  ces  mots  la  voyelle  de  liaison  n'est  jamais  supprimée. 
On  la  trouve  aussi  ordinairement  dans  les  polysyllabes;  mais 
dans  ceux-ci  la  contraction  a  lieu  quelquefois.  C'est  ainsi  qu'on 
a  depàrcior  (à  côté  de  depàrtisor,  un  peu  éloigné).  Fetisor  ne  se 
trouve  pas;  aussi  vaut-il  mieux  le  considérer  comme  un  dérivé 
régulier  du  roman  *fetiolum  que  comme  un  diminutif  créé 
postérieurement. 

Pour  picior,  enfin,  le  doute  n'est  plus  possible.  Dans  ce  mot 
aussi  la  voyelle  de  liaison  manque.  De  plus,   le  simple,  qui 

I.  Pâsjune  (pâturage,  lat.  pastionein)  est  une  abréviation  de  la  forme  normale 
pàsciune,  dont  l'existence  est  attestée. 


LE  TRAITEMENT  DE  TJ  ET  DU  SUFFIXE  ULUM,  ULAM  EN  ROUM.    273 

serait  piede,  n'a  jamais  existé,  ou  du  moins  on  n'en  a  jamais 
trouvé  de  traces;  enfin  et  surtout,  si  picior  avait  été  créé  plus 
tard,  il  aurait  gardé  la  diphtongue  du  simple,  que  l'on  a,  par 
exemple,  dans  piepiisor,  iedusor.  On  aurait  eu  piedisor  ou piedu{or, 
formes  qui  n'ont  jamais  existé,  tandis  que  petiolus  était  déjà 
usité  au  temps  de  la  bonne  latinité. 

On  pourrait  citer  encore  d'autres  mots  en  cior,  tels  que 
pâmîncior  (de  pavinicntunî),  uscàcior  (diminutif  de  usent,  s^c,  lat. 
exsiccatus).  Ils  ne  prouvent  rien  de  plus  que  les  précédents. 
D'autres,  des  masculins  tels  que  vascior  (petit  vase),  oscior  (petit 
os),  ou  des  féminins  tels  que  càlicioare  (petit  sentier),  câsucioare, 
càscioare  (maisonnette)  ont  été  créés  au  moyen  du  suffixe  cior, 
cioare  à  l'époque  proprement  roumaine,  puisqu'on  ne  peut 
supposer,  en  latin  vulgaire,  des  diminutifs  tels  que  :  vasitiolum 
(de  vas),  casatiola  (de  casa),  etc. 

Une  autre  classse  ds  mots,  dont  M.  Miklosich  n'a  pas  parlé, 
est  celle  des  adjectifs  en  cios.  Les  voici  : 


acricios  (aigrelet) 
albicios  (blanchâtre) 
bàtrinicios  (vieillot) 
càdincios  (bienséant) 
credincios  (croyant) 
crëpàcios  (cassant) 
cuviincios  (convenable) 
desfàtàcios  (plaisant) 
fârmicios,  fàràinicios  (friable) 
gàlbinicios,  gàlhicios  (jaunâtre) 
iertàcios  (pardonnable) 
imbiecios  (engageant) 
indreptàcios  (réparable) 
innecàcios  (suffoquant) 
intàritàcios  (irritable) 
làptàcios  (laiteux) 
lucràcios  (laborieuse) 
màncàcios  (gourmand) 


niolicios  (mou) 
iiiuiccios  (ramollissant) 
niuscàcios  (mordant) 
mutàcios  (changeant) 
negricios  (noirâtre) 
pàtrundâcios  (perméable) 
piericios  (périssable) 
pierdacios  (perdable) 
plàngàcios  (pleurnicheur) 
plecâcios,  induplecàcios  (flexible) 
pucios  (puant) 
putincios  (puissant),  neputincios 

(impuissant) 
putredicios  (putrescible) 

ràpcdicios  (escarpé) 

rcutàcios  (méchant) 

schimbàcios  (changeant) 

secàcios  (tarissable)] 


274  ^-    TAVERNEY 


sfàràmâcios,  sfàrmàcios  (fragile) 
sîmticios  (sensible) 
stràmutàcios  (transmissible) 
stricàcios  (pernicieux) 
supèràcios  (irritable) 
tâiecios  (tranchant) 


uitàcios  (oublieux) 
uricios  (odieux) 
uscàcios  (sec,  maigre) 
vindicàcios  (curable) 
vûincios  (de  bonne  volonté) 


Il  est  probable  que  beaucoup  d'entre  eux  ne  remontent  pas 
au  latin  vulgaire.  L'intéressant  est  de  savoir  sur  quel  type  ils 
ont  été  faits,  ou  quelle  était  la  forme  latine  de  ceux  qui  ont 
existé  en  latin.  Pour  l'un  de  ces  mots,  cela  est  certain  :  pucios 
(puant)  '  ne  peut  venir  que  de  * puteosus  :  le  /  est  de  la  racine. 
Pour  d'autres,  on  est  parti  sans  doute  d'un  mot  de  la  même 
famille  dont  le  radical  se  terminait  par  t,  par  exemple  :  càdincios 
de  cadentem,  credincios  de  credentem,  etc. 

Il  existe  aussi  un  certain  nombre  d'adjectifs  en  tos,  tios;  on  ne 
saurait  les  invoquer  contre  la  règle  qu'il  s'agit  ici  d'établir.  Ils 
ont  tous  subi  l'influence  analogique  du  substantif  de  même 
souche,  ou  en  sont  directement  dérivés.  Ainsi  dintos  (qui  a  de 
grosses  dents)  est  formé  sur  le  pluriel  dinti  (l'adjectif  latin  est 
dentûsus);  heiios  (ivrogne)  est  tiré  de  betie  (ivrognerie,  lat. 
*bibitia)  ;  gretos  (nauséabond)  du  substantif  ^rm/a  (lat.  *gravîtia); 
pielitos  (pelliculeux)  vient  du  substantif  pielità  (pellicule)  et 
montre  combien  le  suffixe  os  a  servi  tard  à  former  des  mots, 
puisque  le  suffixe  ità  de  pielità  est  d'origine  slave.  Setios  (à  côté 
de  setos,  lat.  *sJtosus)  représente  peut-être  un  bas-latin  *sltJvosiis, 
dont  le  V  serait  tombé  après  que  la  loi  de  tjo  >  c  avait  cessé  d'agir. 

Ariciu  (hérisson,  lat.  ericius)  qui  devrait  avoir  t  au  lieu  de  c, 
a  sans  doute  subi  l'influence  analogique  des  mots  en  ice,  tels 
que  purice  (lat.  puliceni),  parice  (lat.  soriceui),  sccurice  (petite 
hache),  etc. 

On  peut  ajouter  encore  que  la  dentale  sonore  obéit  à  des  lois 
tout  à  fait  analogues  à  celles  de  t>  Devant/  -f  voyelle  ordinaire, 

I .  Le  féminin  pucioasà,  avec  ou  sans  piatrà,  signifie  soufre. 


LE  TRAITEMENT  DE  TJ  ET  DU  SUFFIXE  ULUM,  ULAM  EN  ROUM.    275 

d  devient  d  ;  devant  •/  +  o  non  final  il  devient  g.  Toutefois 
d,  g  ne  se  font  plus  entendre  qu'en  Moldavie.  En  Valachie, 
ces  sons  ont  fait  une  étape  de  plus  :  l'élément  explosif  a 
disparu  et  il  est  resté  :^,  /.  Ex.  :  *  radia  (pour  radius),  radà  ; 
médium ,  iiiicd  avec  d  prononcé  et  souvent  écrit  ;{  en  Valachie. 
D'un  autre  côté,  * nitidioluin ,  nehgior;  *rotundiolum,  rotungior ; 
*viscidioneiu,  ve^fcgiune,  etc.;  en  Valachie  :  netejor,  rotunjor,  veste- 
■june.  —  Médium  locum,  mijloc  (milieu)  paraît  bien  confirmer 
aussi  notre  règle;  //,  quoique  n'étant  pas  immédiatement  devant 
la  voyelle  tonique,  y  est  devenu  /,  grâce  à  la  vo3Tlle  suivante, 
qui  est,  comme  o,  une  voyelle  labiale.  S'il  n'a  pas  été  question 
de  u  après  tj,  c'est  qu'on  n'en  a  pas  d'exemples  ailleurs  qu'a  la 
fin  des  mots. 


IL    SUFFIXE   -ULUM,    -ULAM. 

Le  traitement  de  ul,  dans  ce  diminutif,  dépend  en  roumain, 
de  la  consonne  qui  termine  le  thème  précédent.  La  tendance 
générale  de  la  langue  étant  de  conserver  les  voyelles  posttoniques. 
Vu  n'est  tombé  que  dans  un  certain  nombre  de  mots.  Mais  avec 
la  même  consonne  thématique  le  résultat  n'est  pas  toujours  le 
même.  Il  peut  être  intéressant  d'étudier  les  différents  cas. 

Après  une  nasale,  la  voyelle  reste  et  1'/  se  change  régulièrement 
en  r.  Les  exemples  sont  : 

flàmurà  (banderole) 

làmurà  (essence,  fleur  de  farine;  peut-être  du  lat.  *limula, 

de  lima) 
pànurà  (serge,  lat.  *pannula  de  pannus) 
ràmurà  (branche,  bois  de  cerf) 
armur  (épaule  d'un  animal) 

On  peut  ajouter  tremur  (tremblement),  quoique  ce  mot  soit 
plutôt  le  substantif  verbal  de  trcmura  (lat.  iremidaré)  que  le 
dérivé  direct  de  trcmulum. 


276  A.  TAYERNEY 

Même  tmitement  après  une  labiale  ou  une  labio-dentale. 

hour  (de  ^hoviihim  ou  *  bubiiJiiiii,  diminutif  de  hos) 
holburà   (tourbillon;   on  suppose   que  ce    mot    représente 

le  latin  *volvula,  de  volvere) 
mur  (nuage,  lat.  *nubuhwi) 

Dans  plusieurs  mots  l'hiatus  produit  par  la  chute  de  la  labiale 
a  été  supprimé  par  l'insertion  d'un  g  : 

fagur  (rayon  de  miel,  lat.  *favitJiis  ') 

negurà  (brouillard,  lat.  ncbidct) 

staul  (étable,  lat.  siabiditm')  est  le  grec  a-Tj\oz,  comme 
le  prouve  la  présence  de  1'/.  M.  Miklosich^  donne  la 
forme  staiir,  qui  ne  m'est  connue  que  par  cette  citation. 

Il  faut  mettre  à  part  les  deux  seuls  mots  où  uJum  est  précédé 
d'un  p  :  popidum  (peuple)  et  popuJum  (peupHer),  devenus  en 
roumain  popor  et  plop.  —  Popor  offre  un  traitement  tout  à  fait 
anormal  de  Vu  latin.  Le  sens  ancien  le  plus  fréquent  de  ce  mot 
est  paroisse.  Je  le  crois  introduit  sous  la  forme  popolo  par  des 
missionnaires  chrétiens  venus  d'Italie.  —  Plop  a  évidemment 
passé  par  les  étapes  * popJu  * pJopu. 

Après  la  dentale  sonore,  id  devient  ur  : 

ghindiirâ  (glande  ;  le  simple  est  ghinda) 
scâuâura  (planche  ;  lat.  scandidaui) 

Après  /,  il  y  a  trois  exemples  : 

aschic,  aschic  (copeau,  lat.  astidani) 

vechiû  (vieux,  lat.  vetidîwi) 

fliscà  (fifre,  chalumeau;  \:\.i.  fistidaiid) 

Vechiû.  est  l'équivalent  exact  du  mot  correspondant  des  autres 
langues  romanes.  Fistidam  a  suivi  d'abord   le   même  chemin 

1.  Le  simple  est  à  la  vérité  fag.  Mais  il  paraît  avoir  été  refait  sur  le  diminutif, 
car  favîis  aurait  donné /fli7,  comme  7!0inis,  non;  rivus,  rîù,  etc. 

2.  Ouvrage  cité  C.  276. 


LE  TRAJTEMl'NT  Dli  TJ  lîT  DU  SUri-IXIi  ULUM,   ULAM  KN   ROUM.    277 

que  vcluliiiii  pour  devenir  */isr/(r,  ;\  ce  moment  est  survenue  la 
métathèse  Je  17,  qui  a  donné  au  mot  sa  forme  actuelle. 

Après  les  gutturales,  enfin,  la  voyelle  posttonique  a  tantôt 
été  supprimée,  tantôt  pas.  On  a  ainsi  deux  séries  de  dérivés; 
d'un  côté  : 

curechiu  (chou) 

genunchiû  (genou) 

mànunchiû  (manche) 

muschiit  (filet,  en  terme  de  boucherie;  lat.  niusculiwi) 

muschiù  (mousse;  lat.  *>nusculuin,  de  inuscus) 

ochih  (œil) 

pàduchiu  (pou,  lat.  peduculum') 

pàrechic  (paire,  lat.  *paricului)i) 

rinicbiû,  ràrunchiû  (rognon,  lar.  reniculuni) 

trunchiû  (tronc) 

unchiii  (oncle) 

ungbie  (ongle,  lat.  unguhi) 

urecJjic  (oreille) 

et  de  l'autre  : 

gmngur  (loriot,  peut-être  du  lat.  galguluni) 

graur  (étourneau,  lat.  gracuïiini) 

lingurà  (cuillère) 

màgurà   (hauteur^    colline   boisée;    probablement    du    lat. 

maciilaiii) 
mascur  (cochon  châtré;  lat.  mascuhini) 
mugur  (bourgeon;  lat.  ^muciduni) 

On  voit  que  la  deuxième  série  est  beaucoup  moins  riche  que 
la  première;  plusieurs  exemples  n'ont  du  reste  pas  une  étymo- 
logie  bien  sûre  et  demandent  une  explication.  Màgurà,  d'après 
M.  Miklosich  %  doit  plutôt  être  dérivé  du  vieux  slavon  môgyla. 
Je  le  rattacherais  de  préférence  au  latin  inaciila;  le  changement 
de  c  en  g  n'est  pas  sans  exemple.  Outre  mugur,  de  la  même  liste, 
on  peut  citer,  dans  des  conditions  un  peu  différentes,  il  est  vrai  : 

I.  Ouvrage  cité,  C.  276. 


278  A.    TAVERNEY 

râgiisi  (s'enrouer),  dérivé  indirect  de  mucus;  vitrig  (lat.  vitrîcuni), 
fraged  (lat.  fraciduni).  De  plus  le  slavon  mogyJa  aurait  gardé  en 
roumain  son  /  comme  les  autres  mots  slavons.  —  M.  Miklosich  ' 
fait  aussi  venir  pàcurà  d'un  mot  slave  piklu.  Mais  ici  aussi  1'/ 
fait  difficulté,  tandis  que  rien  ne  s'oppose  à  l'étymologie  latine. 
—  Mugur  présente  aussi  le  changement  de  c  en  cr  •  le  sens  paraît 
bien  indiquer  que  le  mot  est  de  même  souche  que  le  simple  mue 
(lat.  mucus)  mèche  de  chandelle,  bout,  extrémité.  —  Graur  est 
évidemment  de  même  racine  que  le  français  groJk;  il  faut  le 
ramener  soit  à graculuni,  dont  le  c  serait  tombé  en  latin  vulgaire; 
soit,  ainsi  que  le  fait  M.  W.  Meyer,  à  ravum,  ravulum,  devenu 
gravulum,  par  analogie  avec  graculum.  Quant  à  grangur,  l'étymo- 
logie en  est  trop  problématique,  pour  qu'il  vaille  la  peine  de  la 
discuter. 

En  dehors  de  ces  exemples  douteux,  il  reste  quelques  mots 
bien  assurés  où  Vu  posttonique  est  resté  entre  la  gutturale  et  1'/, 
tandis  que  dans  la  plupart  des  mots  analogues  il  est  tombé. 
Comment  expliquer  ce  fait  ?  Ceux  qui  ont  gardé  Vu  ne  peuvent 
être  des  mots  savants  puisque  le  roumain  n'en  a  pas^  Une  seule 
explication  reste^^possible  :  c'est  qu'ils  ont  été  créés  ou  remis  en 
circulation  après  que  leurs  congénères  avaient  perdu  leur  u.  On  sait 
que,  dans  les  premières  années  de  l'empire  déjà,  le  latin  populaire 
avait  supprimé  dans  bien  des  mots  la  voyelle  posttonique.  Dès  cette 
époque  on  disait  probablement  avunclus,  gcnncluin,  auricla,  etc. 
Les  diminutifs  en  ulus,  ula  crées  vers  la  fin  de  l'empire  ont 
échappé  à  cette  tendance  de  contraction,  et  ils  ont  gardé  leur 
voyelle  en  roumain  d'autant  plus  focilement  que  cette  langue 
aime  à  conserver  ses  voyelles  posttoniques  et  que  Vu  du  suffixe 
ulus  était  resté  intact  dans  tous  les  mots  dont  le  thème  ne  se 
terminait  pas  par  une  gutturale  ou  par  un  t. 

1.  Ouvrage  cité,  C.  275. 

2.  J'entends  par  mots  savants  ceux  qui,  après  la  chute  de  l'empire  romain, 
ont  été  créés  ou  repris  au  latin  littéraire  par  des  clercs  qui  étudiaient  le  latin 
dans  les  livres. 


LA  LÉGENDE  DE  LA  ROSE 

AU  MOYEN  AGE 

CHEZ 

LES  NATIONS  ROMANES  ET  GERMANIQUES 

Par     CHARLES     JORET 


Il  y  a  vingt-cinq  siècles  qu'Anacréon  a  célébré  la  rose  comme  la 
reine  des  fleurs  ^  ;  depuis  lors,  tous  les  poètes  grecs  et  latins  l'ont 
chantée  à  l'envi  dans  leurs  vers;  sa  naissance  a  été  entourée  des 
légendes  les  plus  gracieuses;  fleur  favorite  de  Vénus,  les  Anciens 
l'ont  associée  à  presque  toutes  les  cérémonies  du  culte  et  à  tous  les 
usages  de  la  vie  ;  enfin  recherchée  à  la  fois  pour  son  éclat  et  sa  beauté, 
non  moins  que  pour  son  parfum,  elle  a  été  l'objet  d'une  culture 
générale  dans  tout  l'Empire  romain.  Mais  les  vastes  plantations  de 
rosiers,  dont  nous  parlent  les  écrivains  latins-,  ne  devaient  pas 
sur\dvre  à  la  destruction  de  l'Empire,  et  cette  fleur  charmante, 
qui  a  joué  dans  la  vie  des  Grecs  et  des  Romains  un  rôle  presque 
égal  à  celui  du  lotus  chez  les  Hindous  ou  les  anciens  Egyptiens, 
se  vit  non  seulement  négligée,  mais  proscrite  —  du  moins  pour 
quelque  temps  — par  la  religion  nouvelle ',  qui  ne  lui  pardonnait 
pas  d'avoir  figuré  dans  les  fêtes  du  paganisme. 

Toutefois  l'oubli  dont  la  rose  fut  ainsi  frappée  ne  devait  avoir 
qu'un  temps  ;  sa  culture,  négligée  pendant  les  malheurs  de  l'inva- 


r.  Pooov  àvOÉwv  àvacTTct  (AtiACREO'Nris  fragmenta  55). 

2.  «  Itaque  sub  urbe  colère  hortos  late  expedit,  sic  violaria  ac  rosaria.  »  Varron, 
De  re  rustica,  lib.  I,  cap.  16,  3.  Cf.  Pline,  Hisi.  natur.,  lib.  XXI,  20  (10).  — 
Martial,  Epigr.,  lib,  IX,  61. 

3.  TertuUien,  en  particulier,  condamnait  l'usage  des  couronnes  :  «  Contra 
naturam  est  florem  capite  sectari.  »  Lib.  de  corona,  cap.  5. 


28o  CH.    JORET 

sion,  fut  remise  en  honneur  '  ;  des  légendes  nouvelles  se  formèrent 
autour  d'elle,  et  les  poètes  du  moyen  âge  chantèrent  à  leur  tour 
cette  fleur  gracieuse,  devenue  à  la  fois  l'emblème  de  l'amour  et 
de  l'innocence.  Quelles  ont  été  les  destinées  de  la  rose,  depuis  la 
disparition  de  l'Empire  jusqu'à  la  fin  du  moyen  âge,  chez  les 
nations  romanes  et  germaniques  ?  Quelle  place  occupe-t-elle  dans 
leurs  légendes  et  dans  leur  poésie  ?  Il  m'a  semblé  que  la  réponse 
à  cette  question  ne  serait  peut-être  pas  sans  intérêt. 

Ce  qui  caractérise  les  légendes  de  la  rose  au  moyen  âge,  c'est 
que  la  rose  sauvage  —  l'églantier  —  en  fut  l'objet  tout  comme 
la  rose  cultivée.  C'était  la  seule  qui  eût  un  nom  indigène^  chez 
les  nations  germaniques,  la  seule  qu'ils  connurent  avant  d'avoir, 
avec  son  nom  3,  reçu  des  Romains  la  rose  cultivée;  mais  dès  lors 
elle  avait  fixé  leur  attention  et  charmé  leur  regard;  ils  l'avaient 
consacrée  à  Frigga  et  lui  attribuaient  une  vertu  soporifique. 
Odin,  irrité,  plongea  dans  le  sommeil  Sigurfrida  en  la  touchant 
avec  une  branche  d'églantier  —  le  Svefnthorn -^ .  —  L'excroissance 
moussue  —  le  bédégar,  —  produite  sur  cet  arbuste  par  la  piqûre 
d'un  cynips,  passait  surtout  pour  posséder  cette  propriété  d'en- 
dormir; d'après  une  tradition,  un  homme  plongé  dans  le  sommeil, 
sous  la  tête  duquel  on  la  place,  ne  se  réveille  point'qu'on  ne  l'ait 
enlevée  ' . 

A  ces  légendes  païennes  succédèrent,  quand  les  Germains 
eurent  embrassé  le  christianisme,  des  légendes  empreintes  de 
l'esprit  de  la  nouvelle  religion.  Une  tradition,  qui  a  cours  dans 
certaines  provinces  septentrionales  de  l'Allemagne,  rapporte  que, 
quand  Lucifer  fut  précipité  sur  terre,  il  fit  pousser  un  églantier,  afin 

1 .  Charlemagne  la  recommande  dans  son  cartulaire  De  ziUis  et  cortis  iiiiperia- 
libus,  cap.  70. 

2.  Hagendoni  en  allemand,  hriar  en  anglais. 

3.  Rose.  Ce  mot,  comme  le  remarque  Kluge  (Etyin.  JFœrtcrhiich  der  deutschen 
Sprache,  s.  v.),  aurait  un  0  bref,  s'il  avait  une  origine  indo-européenne,  au  lieu 
de  venir  du  latin. 

4.  Die  altère  Edda  Sigrdrûfiitiml,  trad.  par  H.  Simrock,  p.  204. 

5.  J.  Grimm,  Deutsche  Mythologie,  vol.  11+,  p.  1007. 


LA    LEGENDE    DE    LA    ROSI'    AU    MOYEN    AGE  28 1 

de  se  servir  de  ses  aiguillons  comme  d'une  échelle  pour  remonter 
au  ciel;  mais  Dieu,  ayant  remarqué  son  dessein,  abaissa  les 
branches  de  l'églantier,  au  lieu  de  le  laisser  croître  en  hauteur. 
Alors  Lucifer  irrité  aurait  recourbé  les  aiguillons  primitivement 
droits  de  l'arbuste'.  D'après  une  autre  tradition  -,  ce  serait  à  un 
églantier  aussi  que  Judas  se  serait  pendu,  et  c'est  depuis  lors  que 
les  aiguillons  en  sont  ainsi  recourbés. 

Mais  c'est  surtout  la  rose  cultivée  qui  a  été,  au  moyen  âge, 
entourée  des  légendes  les  plus  variées;  le  dédain  dont  elle  avait 
été  frappée  d'abord  fit  place  bientôt  à  un  autre  sentiment  ;  comme 
elle  avait  été  l'apanage  des  dieux  et  des  déesses  du  paganisme,  elle 
le  devint  des  saints  et  des  saintes,  en  particulier  de  la  Vierge. 
L'imagination  populaire  et  l'art  chrétien  3  ne  se  représentèrent  la 
Madone  qu'entourée  de  roses;  elle-même  fut  une  rose  sans 
épines  +,  la  plus  parfumée  des  fleurs, 

Rosa  ses  espina 
Sobre  totes  flors  olens, 

dit  un  troubadours,  une  «  rose  du  Paradis  »,  «  sortie  du  tronc 
de  Jessé  ^,  »  ou  encore  la  «  rose  de  Jéricho,  plantée  au  bord  des 
eaux  »,  enfin 

La  rose  des  roses'. 

1.  K.    MûllenhoflF,  Sagen,  Màrchen  und  Lieder  der  Her:(ogthin!!er  Schîesiuig, 
Holstein  und  Laueiiburg.  Kiel,  1845,  8°,  p.  358.  no  479. 

2.  A.  Ritter  von  Perger,  Deutsche  Pflaif^ensagen.  Stuttgart,  1864,  8°,  p.  236. 

3 .  Un  vieux  tableau  de  la  cathédrale  de  Strasbourg  entre  autres  la  représente 
dans  un  boccage  de  roses  plein  d'oiseaux  qui  chantent. 

4.  Rosa  decens, 
Sine  spina, 

dit  un  des  hymnes  les  plus  anciens.  M.  J.  Schleiden,  Die  Rose.  Geschichte  und 
Symholik  in  ethnographischer  und  kulturhistorischer  Bildung.  Leipzig,  1873,  8°,  p.  95. 

5.  Pierre  de  Corbiac.  Bartsch,  Cbrest.  provençale,  p.  207,  v.  10. 

6.  Ein  Rose  ist  entsprungen, 
Von  Jesse  war  die  art. 

Wackernagel,  Kirchenlicd,  n°  160,  ap.  W.  Menzel,  ChristUche  Symbolik,  vol.  II, 
p.  28.J. 

7.  Gautier  de  Coinci,  Bartsch,  La  langue  et  la  littérature  françaises,  p.  366, 
V.  21. 


282  CH.    JORET 

On  la  représente  même  comme  un  «  rosier  »,  dont  Jésus  est  la 
fleur  divine  ^ 

La  porte  une  fois  ouverte  à  la  £intaisie  créatrice,  elle  se  donna 
libre  carrière,  et  la  rose  ne  tarda  pas  à  prendre  une  place  gran- 
dissante dans  la  littérature  hagiographique.  Chaque  fois  qu'il 
s'agit  de  justifier  un  innocent,  de  soustraire  un  saint  à  la  puni- 
tion qu'il  aurait  encourue  pour  une  défense  enfreinte  ou  une 
faute  commise  dans  un  but  louable,  des  roses  apparaissent  pour 
glorifier  et  rendre  manifeste  sa  vertu.  Sainte  Kasilde,  fille  du  roi 
sarrazin  de  Burgos,  dérobait  les  mets  de  la  table  royale  pour 
les  donner  aux  esclaves  chrétiens;  un  jour  son  père  la  surprit; 
mais,  à  la  place  des  mets  qu'elle  portait,  il  n'aperçut  que  des 
roses  ^.  On  raconte  la  même  histoire  de  sainte  Rose  de  Viterbe 
et  de  sainte  Elisabeth  de  Hongrie.  Malgré  la  défense  de  son 
époux,  landgrave  de  Thuringe,  cette  dernière  donnait  ce  qu'elle 
possédait  aux  pauvres;  un  jour  qu'elle  leur  portait  des  vivres,  elle 
fut  rencontrée  par  le  landgrave;  mais  quand  celui-ci  vint  à 
soulever  son  manteau,  à  son  grand  étonnement,  il  ne  vit  que 
des  roses  au  lieu  de  pains  5. 

Telle  est  encore  l'histoire  de  la  pieuse  Ada,  qui  n'hésita  pas  à 
donner  à  un  lépreux  le  propre  lit  de  son  mari  absent;  lorsque 
celui-ci  revint  et,  en  présence  de  l'embarras  de  sa  femme,  courut 
tout  irrité,  à  son  lit,  il  le  trouva,  bien  qu'on  fût  en  hiver, 
rempli  des  roses  les  plus  parfumées'^. 

La  naissance  des  roses  a  été  aussi  un  signe  de  salut,  l'emblème 
d'une  récompense  future.  Pendant  son  séjour  au  couvent  de  Doel, 
saint  Josbert  —  Sosius  —  avait,  en  l'honneur  de  la  Vierge,  récité 
chaque  jour  les  cinq  psaumes,  qui  commencent  par  les  lettres  du 
nom  de  Marie;  quand  il  mourut,  en  1186,  de  sa  bouche,  de  ses 

1.  Grimm,  Altdeutsche  IVàîder,  vol.  II,  p.  199. 

2.  Sintzel,  Lcbcn  und^Thatcn  der  Heillgen.  Supplementband,  p.  121,  ap, 
Schleiden,  op.  laud.,  p.  103. 

3.  Wolgang  Menzel,  Christliche  Symbolik,  Regensburg,  1854,  8°,  vol.  II. 
p.  282.  —  Thomae  Cantipratani  Boiium  universale  de  apilnis,  Duaci,  1627,  8°, 
p.  253. 

4.  A.  Ritter  von  Perger,  op.  laud.,  p.  231. 


LA    LÉGENDE    DE    LA    ROSE    AU    MOYEN    AGE  283 

yeux  et  de  ses  oreilles  sortirent,  en  récompense  de  sa  piété  pour 
la  Madone,  cinq  roses  sur  les  pétales  desquelles  se  trouvait  le 
premier  verset  de  chacun  des  psaumes  qu'il  récitait  ^  Ce  fut  sans 
doute  aussi  une  rose  que  la  fleur  «  si  fremiant  et  si  florie  »,  trouvée, 
après  sa  mort  impénitente,  dans  la  bouche  de  ce  clerc  volage, 
mais  dévot  à  la  Vierge,  dont  parle  Gautier  de  Coinci  ^. 

La  rose  n'occupe  pas  une  place  moins  importante  dans  la 
poésie  profane  que  dans  les  légendes  religieuses  du  moyen  âge. 
Les  traditions  dont  elle  avait  été  l'objet  dans  l'antiquité  ne  périrent 
pas  toutes  avec  la  civilisation  grecque  et  romaine;  plus  d'une 
persista  chez  les  nations  romanes  et  pénétra  bientôt  chez  les 
peuples  germaniques,  en  même  temps  que  des  traditions  nou- 
velles y  prenaient  naissance  et  s'y  développaient.  Parmi  les 
premières  on  peut  placer  celle  d'un  parterre  ou  jardin  des  roses; 
on  la  rencontre  en  Grèce  ainsi  que  chez  les  Romains;  le  jardin 
de  Bacchus  ou  de  Midas  3  et  celui  de  Vénus  ^  qu'on  y  trouve  ont 
leur  pendant  dans  le  jardin  des  roses  —  Rosengarfoi  —  de 
Worms,  planté  dans  une  île  du  Rhin,  par  la  fille  du  roi  Kibich, 
la  belle  Kriemhild  5.  Il  avait  une  lieue  de  long  sur  une  demi-lieue 
de  large.  Un  tilleul  s'élevait  au  milieu,  sous  lequel  cinq  cents 
nobles  dames  pouvaient  trouver  un  abri;  des  roses  éclatantes  le 
remplissaient.  Il  n'avait  pour  enceinte  qu'un  simple  fil  de  soie, 
mais  douze  héros  en  défendaient  l'entrée,  quiconque  triomphait 

1.  Thomas  de  Cantimpré,  op.  laiid.,  p.  290. 

2.  Bartsch,  Langue  et  littérature  françaises ,  p.  371,  v.  5. 

3.  Hérodote,  Histor.  lih.  VIII,  cap.  138.  OlV.rjcrav  xréXaç  -uwv  xjjtcojv  XsyojjLe'vcov 
EÎvat  MioEO)  PopoiEco,  sv  xotat  ousira'.  aGTû[i.aTa  pJoa. 

4.  Hortus  erat  Veneris,  roseis  circumdatus  herbis, 
Gratus  ager  dominae,  queni,  qui  vidisset,  amaret. 

Poetae  latini  minores,  éd.  Lemaire,  vol.  VII,  p.  120. 

5.  Der  grosse  Rosengarten,  hgg.  von  Friedr.  H.  von  der  Hagen  und  Ant. 
Primisser,  Berlin,  1820,  4°.  —  Ludwig  Uhland,  Zur  deutschen  Heldensage  (Ger- 
niania,  vol.  VI,  p.  335)  : 

Sie  heget  einen  anger  mit  rôsen  wol  bekleit, 

der  ist  einer  mile  lang'und  einer  halben  breit, 

dar  umme  gêt  ein  mûre,  daz  ist  ein  borte  fin. 

'  trutz  sî  allen  fùrsten,  daz  ir  einer  kume  drin. 


284  CH.    JORET     , 

d'eux  recevait  en  récompense  de  sa  vaillance  un   baiser  de  la 
bouche  même  de  Kriemhild  et  une  couronne  de  roses. 

Le  jardin  des  roses  de  Worms  n'est  pas  le  seul  que  connaissent 
les  traditions  germaniques;  le  roi  des  nains,  Laurin,  en  possé- 
dait un  aussi  près  de  Méran,  dans  le  Tyrol  ;  il  avait  quatre  portes 
avec  un  tilleul  au  milieu  et  une  enceinte  formée  d'un  simple  fil, 
comme  le  Rosengarten  de  Worms.  Des  rossignols  en  charmaient 
les  bocages,  et  les  roses  en  étaient  si  merveilleuses  que  leur  parfum 
consolait  les  affligés  et  guérissait  les  malades  ^  Mais  il  existait 
d'antres  jardins  de  roses;  on  en  trouvait  à  Rorschach,  à  Constance, 
à  Munich,  près  de  Comburg,  dans  le  Kocherthal,  dans  la  forêt 
de  Thuringe,  auprès  d'Osnabrûck  et  de  Rostock,  ainsi  qu'en 
Suèdes  Heinrich  Frauenlob  visita  celui  que  le  margrave 
Woldemar  de  Brandebourg  avait  à  Rostock;  «  sept  tilleuls  au 
milieu  d'un  parterre  de  roses  »  figuraient  dans  les  armoiries  de 
cette  ville  '.  La  légende  du  jardin  des  roses,  qui  se  rattachait  à  la 
fois  à  ce  que  l'épopée  germanique  avait  de  plus  héroïque  et  à  la 
fête  du  printemps,  resta  populaire  en  Allemagne  pendant  tout  le 
moyen  âge;  on  la  retrouve  intimement  mêlée  à  celle  de  l'éta- 
blissement du  Meistergesang  au  xiv^  siècle  4.  Un  jardin  des  roses 
est  donné  en  garde  aux  nobles  maîtres  qui  y  président.  Les  fleurs 
qui  y  brillent  sont  l'emblème  de  leurs  ingénieuses  poésies;  une 
couronne  de  roses  est  la  récompense  et  l'insigne  destiné  à  celui 
que  ses  vers  rendent  digne  de  prendre  rang  dans  la  poétique 


1.  A.  Ritter  von  Perger,  op.  îaud.,  p.  253. 

2.  Le  héros  d'une  ballade  suédoise  porte  le  nom  de  «  Sven  i  Rosengârd  ». 
Svenska  Folk-Wisor,  utgifne  af  E.  G.  Geijer  och  A.  A.  Afzelius.  Stockholm, 
1464-16,  vol.  III,  p.  2,  ap.  Uhland,  Schriften  ^ur  Geschkhte  der  Dkhtimg  und 
Sage.  Stuttgard,  1866,  vol.  III,  p.  436. 

3 .  «  Seven  Linden  up  den  Rosengahrden.  »  Bechstein,  Dcutschcs  Sagenhich, 
no  65,  ap.  Schleiden,  p.  138. 

4.  Gôrres,  Altleutsche  Volks-  und  Meisterîieder,  Frankfurt,  1817,  p.  226  : 

Nu  merk,  du  ungelehrter  Mann, 
Willt  du  die  Rosen  geten, 
So  sollt  du  gahn  die  rechte  Bahn, 
Die  Blumen  nit  zertreten. 


LA  LÉGENDE  DE  LA  ROSE  AU  MOYEN  AGE         285 

corporation  ^  La  légende  du  Rosengarten  finit  par  s'obscurcir  et 
s'oublier;  mais  le  nom  resta  comme  l'équivalent  de  «  lieu  de 
plaisance  »  ou  «  de  joie  »;  «  être  dans  un  jardin  de  roses  » 
devint  en  allemand  une  expression  synonyme  d'être  heureux  et 
content-. 

Si  notre  littérature  n'a  point  de  tradition  analogue  à  celle  du 
Jardin  des  roses  de  Kriemhild  ou  de  Laurin,  elle  eut  aussi  néan- 
moins ses  «  jardins  »  ou  «  champs  fleuris  ».  Tel  est  le  verger 
du  Fableau  du  dieu  i amour  et  du  poème  de  Vénus  la  déesse  d'amour  % 
qui  n'en  est  que  le  développement;  tel  est  encore  et  surtout  le 
verger  du  Roman  de  la  Rose,  où  le  Dieu  d'amour  tient  sa  cour. 
Planté  des  arbres  les  plus  divers,  il  renferme  encore, 

en  un  long  détor 
D'une  haie  clos  tôt  entor, 

des  rosiers  «  chargés  »  des  roses  les  plus  belles  4,  ce  qui  rappelle 
singulièrement,  sinon  le  Rosengarten  des  légendes  germaniques, 
du  moins  le  Jardin  des  roses  de  Vénus  du  Pseudo-Ausone. 

Il  n'est  point  surprenant  que  Guillaume  de  Lorris  ait  donné, 
dans  son  poème,  une  place  d'élection  à  la  rose;  à  l'époque  où  il 
vivait,  objet,  comme  nous  l'apprend  entre  autres  Barthélémy 
l'Anglais  5,  d'une  culture  suivie,  elle  était  devenue  —  et  il  en 
sera  toujours  ainsi  davantage  —  l'ornement  habituel  des  jardins. 
Dans  son  poème  allégorique  du  Jardrin  salutaire,  Jean  Joret  la  met 


1.  M.  J.  Schleiden,  Dk  Rose,  p.  140. 

2.  Uhland,  op.  Jaud.,  vol.  III,  p.  439  et  539  : 

Gy  Heren  weset  aile  fro 
Gy  sint  in  dem  rosengarden, 
dit  le  Lied  de  la  «  Dispute  de  Lunebourg  ». 

3.  Quant  desous  l'ente  el  vergier  fu  asis. 

De  Venus  la  déesse  d'amor,  hgg.  von  Wendelin  Foerster.  Bonn,  1880,  in-80,  str. 

II,  V.    I. 

4.  Le  Roman  de  la  Rose,  éd.  Fr.  Michel,  Paris,  1863,  in-12,  vol.  I,  v.  1623-35. 

5.  Bartholomaei  Anglici  De  genuinis  reriim  cakstiiun,  terrestriiim  et 
infernariim  proprietatihus  libri  XVIII.  Francfort!  160^,  p.  913,  lib.  XII,  cap. 
136.  «  Hortensis  (rosa)  plantatur  et  colitur  sicut  vitis...  Agrestis  vero  rosa  per 
frequentem  mutationem  et  culturam  cfficitur  vera  rosa.  » 


2^6  CH.    JORET 

au  premier  rang  des  fleurs  qu'on  y  trouve  \  Elle  était  entrée  aussi 
dans  les  usages  les  plus  divers  de  la  vie,  les  poètes  lui  donnent 
place  dans  toutes  leurs  fictions. 

C'était  à  la  première  heure  du  jour,  ou  même  au  milieu  de  la 
nuit  2,  quand,  encore  couvertes  de  rosée,  elles  étaient  dans  toute 
leur  fraîcheur  et  avaient  tout  leur  parfum,  qu'on  allait  cueillir  les 
roses  5,  et,  —  imitation  peut-être  de  ce  qui  se  faisait  dans  l'anti- 
quité, —  qu'on  en  tressait  des  couronnes-^  ou  chapeaux  >'.  Après 
s'être  «  matin  »  levée,  «  belle  Aliz,  »  nous  dit  une  chanson  ^, 

Enz  un  verger  s'en  entra 
Cinq  fleurettes  y  truva, 
Un  chapelet  fet  en  a 
De  rose  flurie. 

Ces  couronnes  servaient  dans  les  circonstances  solennelles  ,  les 
processions,  les  banquets.  Chascuns,  dit  Gilbert  de  Montreuil 
dans  le  Roman  de  la  Violette  7, 

Chascuns  ot  en  son  chief  chapiel 
De  roses  et  de  flors  diverses. 

1.  Blanches  roses  comme  lys  et  vermeilles, 
Et  toutes  fleurs  moult  odoriferans. 

Edit.  J.  G.  A.  Luthereau,  Paris,  1841,  8°,  p.  m. 

2.  Die  Rôslein  soll  man  brechen 
Zu  halber  Mitternacht, 

dann  seind  sich  aile  Blâtter 
mit  dem  kùhlen  Thau  beladen. 
Uhland,  op.  lauâ.,  vol.  III,  p.  424. 

3.  Die  rose  in  dem  tauvve,  ein  licht  auzuscliauen, 
wann  sie  auget  sûsser  sonnenschin. 

Reinbot  von  Dorn,  Der  heUige  Georg,  v.  4026-27. 

4.  «  Solet...  caput  rosarum  floribus  coronari.  »  Bartholomaeus  Anglicus,  op. 
laud.,  lib.  XII,  cap.  136. 

5.  Viollet-le-Duc,  Dictionnaire  raisonné  du  mobilier  français,  vol.  III.  p.  119, 
art.  ctiapeaii, 

6.  Citée,  fait  surprenant,  par  Etienne  de  Langton  dans  un  de  ses  sermons. 
B.  de  Roquefort,  De  l'état  de  la  poésie  française  dans  les  xn^  et  xiii^  siècles.  Paris, 
181 5,  in-80,  p.  244. 

7.  Ed.  Francisque  Michel.  Paris,  1836,  80,  104-107. 


LA    LÉGENDE    DE    LA    ROSE    AU    MOYEN    AGE  287 

Parmi  les  rues  ot  grans  presses 
Des  gens  qui  regarder  les  vint. 

On  en  offrait  en  témoignage  d'estime  ou  de  reconnaissance. 
De  bonne  heure,  on  en  fit  aussi  la  récompense  de  la  chasteté  et 
de  la  vertu.  On  fait  remonter  à  saint  Médard,  évêque  de  Noyon, 
au  vi^  siècle,  cette  attribution  nouvelle  de  la  rose.  Il  résolut, 
rapporte  une  tradition  \  de  donner  chaque  année  une  couronne 
de  roses  et  une  dot  à  la  jeune  fille  de  ses  terres  de  Salency, 
reconnue  comme  la  plus  vertueuse.  Cet  honneur  échut  d'abord  à 
sa  sœur,  qui  fut  ainsi  la  première  des  Rosières. 

Mais  c'est  surtout  comme  emblème  de  l'amour  que  les  cou- 
ronnes étaient  employées;  elles  étaient  la  parure  ordinaire  des 
amants;  les  fiancés  en  portaient  le  jour  de  leur  mariage  : 

Si  voit  de  la  forest  issir 
Tôt  bellement  et  a  loisir 
Dusc'a  iiij.  XX.  damoiselles 


Capeaux  de  roses  avoient 

En  ior  chiés  mis  et  d'aiglentier 

Por  le  plus  doucement  flairier. 

Et  sur  .j.  destrier  delès  lui 
Avoit  cascune  son  ami, 

lit-on  dans  un  vieux  lai  -,  et  la  Chanson  de  la  Belle  Marguerite 
nous  apprend  que 

En  son  chief  ot  chapel 
De  roses  fres  novel  ^ . 

«  Il  ne  fut  jour,  dit  le  roman  qui  célèbre  ses  exploits  ^,  où 

1.  J.-L.-A.  Loiseleur  Deslongchamps ,  La  Rose,  son  histoire,  sa  cuJture ,  sa 
poésie.  Paris,  1884,  in-12,  p.  70. 

2.  Lai  du   trot,    v.    76-85    et   112-113.   {Lai    d'Ignaurcs,   etc.,   publié   par 
Francisque  MicheL  Paris,  1845,  p.  74  et  76.) 

3.  Roquefort,  I,  225,  ap.  Uhland,  op.  îatid.,  vol.  III,  p.  51S. 

4.  Viollet-le-Duc,  op.  laud.,  vol.  III,  p.  122. 


288  CH.    JORET 

Lancelot,  en  hiver  ou  été,  n'eust  au  matin  un  chapel  de  fresclies 
roses  sur  la  teste.  » 

L'usage  des  couronnes  de  roses  —  des  schapel,  comme  on  les 
appelle  souvent  d'un  mot  qui  en  révèle  l'origine,  —  n'était  pas 
moins  fréquent  en  Allemagne  qu'en  France  ;  il  paraît  même  y 
avoir  eu  une  importance  plus  grande.  Elles  y  servaient  en  parti- 
culier à  récompenser  les  vainqueurs  aux  combats  du  chant  '  ; 
elles  étaient  le  fruit  qu'on  offrait  au  poète  qui  s'y  distinguait,  le 
signe  de  sa  maîtrise  ^  Mais,  comme  chez  nous,  c'était  surtout 
pour  servir  de  parure  aux  amants  qu'elles  étaient  employées. 
«  Celui  de  qui  le  cœur  brûle  d'amour,  dit  le  Tannhauser%  doit 
porter  une  couronne  de  roses.  »  Les  amants  ne  manquaient  pas 
aussi  de  s'en  parer  dans  les  fêtes,  en  particulier  pour  la  danse  : 
«  Nombre  de  jeunes  gens,  dit  un  vieux  lied  '^,  sont  venus  à  la 
danse,  chacun  portait  une  couronne  de  roses.  «  Et  dans  une  autre 
chanson  5,  une  dame  parle  du  «  chapeau  de  roses  »,  —  rôsen- 
schapcl ,  —  au  brillant  éclat,  que  Nithard  lui  a  envoyé  pour  se 
mettre  sur  la  tête.  Walther  von  der  Vogelweide  offre  également 
à  sa  dame  une  couronne  de  ces  fleurs  charmantes  pour  la  danse  ^. 

1 .  Mit  im  sô  wil  ich  singen 

umb  einen  hùbschen  rôsenkranz. 
Mon  ES  Anieiger,  1838,  p.  376,  ap.  Uhland,  op.  laud.,  vol.  III,  p.  813. 

2.  ain  Kranz  von  roten  rosen  schœn, 
gebunden  fein  mit  seide  grœn, 
wer  mir  den  abgewinnen  kan, 
des  lob  das  wil  ich  zieren. 

Uhland,  op.  laud,,  vol.  III,  p.  313. 

3.  Schleiden,  Die  Rose,  p.  150. 

4.  Dar  Kam  hin  durch  tanzen 
junger  liute  ein  michel  teil... 
ietweder  truoc  ein  rôsenkranz, 

Uhland,  op.  laud.,  vol.  III,  p.  502. 

5.  Er  santé  mir  ein  rôsenschapel,  daz  het  lichten  schîn, 

uf  daz  haubet  mîn.  Ben.,  450,  fol.  3. 

6.  Nem,  frowe,  disen  Kranz  ! 

alsô  sprach  ich  zeiner  wol  getânen  maget  : 

sô  zieret  ir  den  tanz 

mit  den  schœnen  bluomen,  als  irs  ûfe  traget. 


\ 


LA    LÉGENDE    DE    LA    ROSE    AU    MOYEN    AGE  289 

Dans  Tristan ,  nous  voyons  .la  reine  recevoir  une  «  cou- 
ronne de  roses,  dont  l'éclat,  dit  le  poète  %  est  surpassé  par  celui 
de  sa  bouche  ».  Un  maître  chanteur  parle  également  des  «  roses 
blanches  et  vermeilles  qu'on  tient  en  grande  estime  et  dont  on 
tresse  de  belles  couronnes-  ».  Enfin  une  chanson  morave  nous 
montre  un  amant  cueillant  des  roses,  dont  il  se  tresse  une  cou- 
ronne, et  se  rendant  à  la  danse,  après  l'avoir  attachée  à  son  cha- 
peau 5,  signe  manifeste  des  sentiments  secrets  qui  l'animent. 

Les  roses  occupent  aussi  une  place  considérable  dans  la  poésie 
populaire  anglaise  ou  écossaise,  ainsi  que  dans  celle  des  Espagnols 
ou  des  Portugais  ;  les  chansons  de  ces  peuples  en  parlent  à  chaque 
instant.  C'est  ainsi  qu'une  vieille  romance  anglaise  nous  montre 
des  dames  parant  leurs  chambres  de  roses  rouges  et  de  fleurs  de 
lis  ">,  et  dans  une  romance  espagnole,  l'ami  va,  aux  bords  du  ruis- 
seau, cueillir  en  soupirant  des  roses  sur  le  rosier  fleuri  5  : 

A  riberas  d^aquel  rio 
viero  estar  rosal  florido... 
cogi  rosas  con  sospiro. 

Emblème  de  l'amour,  là  rose  servait  non  seulement  à  déclarer 
celui  qu'on  ressentait,  mais  à  solliciter  celui  de  la  personne  aimée. 
Dans  le  Midi  de  la  France  c'était  la  coutume  d'attacher,  le  i'^''  mai. 


1 .  Ein  Schappel  was  ir  gebende, 

ir  munt  den  bluomen  nam  ir  pris. 

Liv.  XIII,  V.  868-69. 

2.  Dazu  die  roten  und  weissen  Rosen 
Hait  man  in  grosser  Acht... 
Schôn  Krânz  man  daraus  macht. 

3.  Schleidcn,  Die  Rose,  p.  147  : 

Ich  pfiùclvte  mir  die  Rôslein 
Und  band  mir  einen  Kranz, 
Ich  steckt'  ihn  auf  mein'  Federhut 
Und  ging  zum  Brâutigamstanz. 
4-  Ladyes  strowe  hère  boures 

with  rede  roses  and  lylye  flowers. 
Ellis,  II,  246,  ap.  Uhland,  op.  land.,  vol.  III,  p.  469. 

5.  Bôhl,  Floresta,  302,  no  233,  ap.  Uhland,  v.  III,  p.  5:9. 

MÉXANGES.  IQ 


290  CH.    JORET 

une  rose  il  la  porte  de  la  jeune  fille  dont  on  recherchait  l'amour  '. 
En  Allemagne,  on  jetait  une  rose  dans  la  chambre  de  celle  qu'on 
aimait  -  ou  on  l'invitait  à  venir  cueillir  des  roses  dans  la  prairie  K 
La  rose  qui  formait  ainsi  les  liens  de  l'amour  servait  encore  à 
réunir  les  amants  que  le  sort  avait  séparés.  Dans  le  roman  de 
Flore  et  de  Blancheflor,  —  noms  qui  rappellent  la  rose  et  le  lis, 
dans  la  saison  desquels  ces  deux  amants  vinrent  au  monde  4,  — 
Flore  pour  rejoindre  son  amie,  qui  est  enfermée  dans  une  tour, 
revêt  des  vêtements  couleur  de  rose,  et,  après  s'être  placé  dans 
une  corbeille  pleine  de  roses,  se  fait  porter  dans  la  chambre 
de  Blanchefor.  Il  est  découvert;  mais  le  sultan  lui  pardonne,  et 
désormais  les  deux  amants  vivent  réunis  5, 

Mais  la  rose  ne  rapproche  pas  seulement  les  amants  éloignés, 
elle  peut  servir  à  révéler  la  présence  non  soupçonnée  d'un  ami 
déguisé  ou  même  à  désigner  l'époux  marqué  par  le  sort.  C'est 
ainsi  que,  dans  un  conte  sicilien,  un  roi  en  mourant  recommande 

1 .  Mistral,  Lou  trésor  don  feîihrige,  s.  v.  roso. 

2.  Er  thàt  ein  Rôslein  brechen 
Zum  Fenster  stiess  er's  hinein. 

Meinert  227,  ap.  Wieland,  op.  laud.,  vol.  III,  p.  422. 

3 .  Ach  Jungfrau  !  woUt  ihr  mit  ihm  gan  ? 
Da  wo  die  scliônen  Rôslein  stahn, 
Draussen  auf  jener  Wiesen. 

Gôrres,  op.  laud.,  p.  190. 

4.  Uhland,  op.  laud.,  vol.  III,  p.  415  : 

Le  jour  de  la  Pasque  florie 


Li  doi  enfant,  quand  furent  né, 
De  la  feste  furent  nomé. 
Floire  et  Blancheflor,  éd.  Edel.  Duméril,  Paris,  1856,  in-i8,  v.  161  et  169-170. 
5 .  Le  trouvère  français  parle  seulement  de  fleurs  et  non  de  roses  : 
De  flors  assez  a  fait  cueillir,  v.   203  3  ; 
mais  son  éditeur  croit  qu'il  «  faut  lire  de  roses  »  et  son  imitateur  allemand, 
Konrad  Flecke,  parle  de  roses  encore  couvertes  de  rosée  : 

Wir  wurden  nie  sô  mûde 
Von  sô  vil  rôsen  noch  sô  laz.  Ich  wœnc  sie  wurden  naz 

Gelcsen  in  dem  touwe. 

V.  1556-58. 


LA    LEGENDE    DE    LA    ROSE    AU    MOYEN    AGE  29 1 

à  son  fils,  quand  une  de  ses  sœurs  se  voudrait  marier,  de  jeter 
dans  la  rue  une  fleur  cueillie  sur  le  rosier  de  la  terrasse  du  palais, 
celui  qui  la  ramassera  sera  l'époux  qui  lui  est  destiné'.  Par  sa 
seule  présence ,  la  rose  rappelle  encore  à  l'ami  le  souvenir  de  son 
amie  absente  ^  ;  aussi  le  délaissé  la  prend-il  à  témoin  de  sa  dou- 
leur 3,  l'amie  lui  demande  des  nouvelles  de  son  ami  éloigné  '  ; 
son  éclat  terni  ou  conservé  lui  en  révèle  le  sort  î  ;  elle  peut 
même  par  là  devenir  le  gage  de  la  constance  et  de  la  fidélité  con- 
jugale. 

Dans  le  Roman  de  Perceforcst,  le  chevalier  Margon ,  obligé  de 
se  mettre  au  service  de  ce  prince,  quitte  à  regret  sa  jeune  femme; 
celle-ci,  pour  le  consoler,  lui  donne  une  rose  qui  doit  rester 
fraîche  tant  qu'elle  lui  restera  fidèle.  Margon  part  rassuré,  et  son 
plus  grand  bonheur  est  de  considérer  chaque  jour  la  rose  pré- 
cieusement renfermée  dans  une  boîte.  Son  secret  est  découvert, 
et  deux  chevaliers  de  la  cour  de  Perceforest  se  rendent  successive- 
ment auprès  de  la  femme  de  Margon  pour  la  séduire,  mais  sa 
vertu  reste  inébranlable  *^.  Ce  récit,  sans  doute  d'origine  orien- 


1.  Schleidcn,  op.  laiid.,  p.  158. 

2.  Sicilianische  Màrchen gesammeli  voit  L.  Gonzenbach,  1870,  vol.  II,  p.  ni, 
ap,  Schleiden,  p.  159. 

3.  Ich  sah  da  Rosenblumen  stahn. 

Die  mahnen  mich  der  Gedanken  \àel, 
Die  ich  hin  zu  einer  Frauen  han. 
Dietmar  von  Aist,  ap.  Uhland,  op.  laid.,  p.  119,  v.  m. 

4.  Klag'  Ailes,  das 

Der  Himmel  beschloss  ! 
Klag'  Rôslein  fein  ! 

Gôrres,  op.  latid.,  p.  73. 

5.  Nun  sag,  nun  sag,  gut  Rôslein  roth, 
Lebet  mein  Buhl  oder  ist  er  todt  ? 
Et  lebet  noch,  er  ist  nit  todt, 

Er  liegt  vor  Munster  in  grosser  Noth. 

Voîksieder,  no  150. 

6.  Anciennes  chroniques  Dangletern',  Faili  et  Gestes  du  roy  Percejorest.  T'aris, 
1528,  in-fol.,  vol.  IV,  ch.  16. 


292  CH.    JORET 

taie  ',  —  on  en  trouve  l'analogue  dans  le  recueil  turc  Al-faradj  bad 
ash-chidda  (La  joie  après  la  tristesse)  et  dans  le  Livre  du  perroquet 
du  persan  Nachshebi,  ainsi,  il  est  vrai,  que  dans  le  69^  récit  des 
Gesta  Romanorum  ^,  —  a  été  imité  par  Adam  de  Cobsam,  dans  un 
de  SQs  plus  jolis  contes,  La  chaste  femme  du  charpentier ^k  Ici 
seulement,  ce  n'est  pas  une  simple  fleur,  mais  une  couronne  de 
roses  qu'une  pauvre  veuve  donne  à  son  gendre,  joyau  précieux 
dont  la  fraîcheur  conservée  doit  l'assurer  de  la  fidélité  de  sa 
femme. 

Après  avoir  été  le  symbole  de  l'amour  et  de  sa  constance,  la 
rose  finit  par  devenir,  dans  la  poésie  occidentale  du  moyen  âge, 
comme  dans  celle  de  la  Perse  contemporaine,  l'emblème  et  la 
personnification  de  l'amie  du  poète.  Celle-ci  est  la  «  rose  sur  la 
bruyère  »  des  minnesânger  allemands '^;  «  elle  ressemble  à  un 
rosier  »  et  «  fleurit  comme  une  rose 5  ».  Telle  elle  nous  apparaît 
aussi  dans  le  Dit  de  la  Rose  : 

Par  la  rose  puet  l'en  entendre 
La  belle  qui  assez  plus  tendre 
Est  et  fresche  come  rose  en  may. 
Et  je  sui  cil  qui  esté  ai 

1.  Voir  sur  ce  sujet  la  belle  étude  de  Reinhold  Kôhler,  Zu  der  Eriàhtung 
Adanis  von  Cobsam  dans  le  Jahrluch  fur  romanische  ttnd  englische  Litcratur, 
vol.  VIII  (1867),  p.  44-64. 

2.  Dans  les  Gesta  Romanorum,  c'est  une  chemise  qui  est  donnée  au  mari  ; 
dans  Al  fardj,  il  reçoit  un  bouquet  de  «  Cliimchad  »  (cyprès),  dans  le  Livre 
du  perroquet,  un  bouquet  de  roses,  que  le  traducteur  turc  de  cet  ouvrage, 
comme  l'auteur  de  Perceforcst,  a  remplacé  par  une  rose  unique. 

3 .  The  tvriglites  chaste  luije  or  a  fable  of  a  wryght  that  was  viayde  to  a  pore 
uydows  doti'tre,  tlje  luhich  wydow  having  1100  good  to  geve  with  her  gave  as  for  a 
precioiis  folielU  to  hyni  a  Rose  garland,  the  which  she  affirmed  wold  never  fade  while 
she  kept  truly  her  wedlock.  A  merry  taie  by  Adam  of  Cobsam...  éd.  by  Fred. 
Furnival,  London,  1865. 

4.  «  Rosen  aûf  der  heide.  »  Nithardt,  Ben.,  v.  441.  «  Rôslein  auf  der 
heiden.  »  P.  von  der  Aelst,  ap.  Uhland,  op.  laud.,  vol.  III,  p.  546. 

5.  Sie  gleicht  wohl  einem  Rosenstock... 
Sie  blùhet  wie  ein  Rôselein. 

Uhland,  op.  laud.,  vol.  III,  p.  449. 


LA  LEGENDE  DE  LA  ROSE  AU  MOYEN  AGE        293 

En  si  grant  dcsir  longuement 
D'avoir  s'amor  entirement'. 

La  bien  aimée,  pour  laquelle  le  véritable  amant  se  «  dueil  », 
n'est-elle  pas  aussi  «  sans  pareille  »  à  ses  yeux,  comme  la  rose, 

Qui  plus  bêle  est  sus  toutes  choses... 
Et  par  coleur  et  par  odeur 
Vaut  [ele]  miex  que  nule  fleur  \ 

Dans  le  Roman  de  la  Rose,  de  Guillaume  de  Lorris,  qui  n'est 
guère  que  le  développement  du  Dit  de  la  Rose,  nous  voyons 
l'amant  poursuivre  le  dessein  longtemps  traversé  de  cueillir  le 
bouton  de  rose,  dont  la  beauté  et  l'éclat  l'ont  charmé  dans  le 
jardin  du  Dieu  d'amour,  et 

les  maus  d'amer 
Q_ui  lui  soloient  estre  amer 

ne  s'apaisent  que  quand,  secouru  par  Vénus, 

Ung  baisier  dous  et  savoré 
A  pris  de  la  Rose  erranment  K 

Le  poète  ne  pouvait  désigner,  sous  une  forme  plus  gracieuse 
et  plus  claire,  son  amour  et  celle  qui  en  était  l'objet.  Les  imita- 
tions italiennes  du  Roman  de  la  Rose,  surtout  II  Jïore^,  et  sa 
traduction  en  flamand  î  et  en  anglais  ^,  portèrent  bien  au  delà  de 
nos  frontières  cette  fiction  charmante,  qui  prit  ainsi  place  dans  la 
plupart  des  littératures  occidentales. 

Quand  la  rose  est  ainsi  devenue,  dans  la  poésie  du  moyen  âge, 

1.  Bartsch,  La  langue  et  la  littérature  françaises.  Paris,  8°,  1887,  p.  606, 
V.  27-33. 

2.  Bartsch,  Ihic!.,^-p.  609,  v.  6  et  p.  610,  v.  2-6. 

3.  Ed.  Fr.  Michel,  v.  4093-94  et  4088-89. 

4.  D'Ancona,  Varietà  storiche  e  htterarie.  Milano,  1885,  vol.  II,  p.  1-3 1. 
Romania,  VIII,  p.  640. 

S-  Petit,  Bibliographie  der  meddehiederlandsche  Taal-  en  Letterhuule.  Leiden» 
1888,  p.  468.  Cf.  Gaston  Paris,  La  littérature  française  au  moyen  dgc.  Paris, 
1888,  in-i2,  p.  220. 

6.  Skeat,  Essays  ou  Chaucer,  p.  437  (Cbaucer  society,  vol.  V,  1884). 


294  ^^-    JORET 

la  personnification  de  la  bien-aimée  du  poète,  on  pourrait 
s'attendre  à  ce  que  celui-ci  y  apparût,  ainsi  que  dans  la  poésie 
persane,  sous  les  traits  du  rossignol,  et  à  ce  que  les  troubadours 
et  les  trouvères  aient  raconté,  comme  les  poètes  de  la  Perse, 
leurs  amours  sous  l'allégorie  transparente  des  amours  du  rossi- 
gnol et  de  la  rose.  Il  n'en  est  rien.  Le  rossignol  figure  bien,  il 
est  vrai,  dans  les  chants  de  nos  anciens  poètes,  mais  il  n'y  joue 
qu'exceptionnellement  le  même  rôle  que  dans  ceux  de  leurs 
émules  persans.  Héraut  du  printemps,  la  saison  des  amours  et  des 
fleurs  nouvelles,  son  «  doux  chanter  »  provoque  '  et  «  semont  ^  » 
le  poète  à  se  faire  entendre;  il  lui  remet  en  souvenir  ses  propres 
amours  5,  et  le  fait  penser 

A  la  plus  belle,  a  la  millor 
Ke  soit  dont  jai  ne  partira(i)  4. 

Le  rossignol  est  sans  doute  représenté  plus  d'une  fois  comme 
chantant,  au  moment  même  où 

la  belle  rose  est  en  bruit  \ 


1 .  Quan  lo  rius  de  la  fontana  el  rossignoletz  el  ram 
S'esclarzis,  si  cum  far  sol,  volf  e  refraing  et  aplana 

e  par  la  flors  aiglentina,  son  dous  chantar  et  afina, 

Dreitz  es  qu'eu  lo  meu  refraigna. 
Jaufre  Rudel.  Bartsch,  Cbrest.  provençale,  p.  6i,  v.  7-13. 

2.  Li  noviauz  tens  et  mais  et  violete 
Et  rosignols  me  semont  de  chanter. 

Le  châtelain  de  Coucy,  chanson  VI  (IX),  v.    1-2.   (Éd.   Fr.  Michel,  Paris, 
1830,  in-8,  p.  33.  —  Éd.  Fritz  Fath,  Heidelberg,  1883,  p.  54.) 

3.  Bel  m'es  quan  lo  vens  m'alena  chantai  rossinhols  el  jais... 
En  abril  ans  qu'intre  mais,                      non  pose  mudar  nom  sovena 
E  tota  la  noit  serena  d'un'  amor  per  qu'eu  sui  jais. 

Arnaut  de  Maroill.  Bartsch,  Cbrest.  prov.,  p.  87  et  88,  v.   37-38,  et  p.  89, 
V.  6-7. 

4.  Chanson  anonyme.  Bartsch,  La  langue  et  la  littérature  françaises,  p.  517. 

5.  Phil.  de  Beauraanoir.  Bartsch,  La  langue  et  la  littérature  françaises,  p.  581, 
V.  6. 


LA    LEGENDE    DE    LA    ROSE    AU    MOYEN    AGE  295 

OU  mcmc  au  milieu  de  ses  rameaux  : 

par  la  flors  aiglantina, 
el  rossignoletz  el  ram 
volf  e  rcfraing  e  aplana  '  ; 

mais  il  ne  chante  pas  pour  elle,  comme  chez  les  poètes  de  la 
Perse.  Le  seul  rôle  particulier  que  lui  attribue  notre  vieille 
poésie,  c'est  de  servir  de  messager  à  l'amant  auprès  de  son  amie 
ou  à  l'amante  auprès  de  son  ami  : 

Rossinhol,  en  son  repaire 
M'iras  ma  domna  vezer, 
Et  diguas  lil  meu  afaire, 

dit  le  troubadour  Peire  d'Alvernhe  -. 

Rosignol  va,  si  11  di 

les  maus  que  je  sent  por  li, 

s'écrie  également  un  trouvère  anonyme  K 

Même  spectacle  chez  les  poètes  germaniques.  Quand,  au 
retour  du  printemps,  les  tièdes  zéphyrs  font  épanouir  la  reine  des 
fleurs,  le  rossignol  —  Frau  Nacbtigall  —  fait  entendre  ses 
accents  joyeiix  +  ;  parfois  même,  perché  sur  un  tilleul,  il  chante 
de  Tamour  qu'il  ressent  5  ;  alors  le  poète  va  dans  le  vert  bocage 


1.  Jaufre  Rudel.  Voir  p.  précédente,  note  i. 

2.  Bartsch,  Cbrest.  provençale,  p.  73,  v.  1-3.  Dans  une  «  nouvelle  »  d'Arnaut 
de  Carcasses,  c'est  un  perroquet  qui  porte  le  message  d'Antiphanor  à  son  amie, 
enfermée  par  un  mari  jaloux. 

3.  Alfred  Jeanroy,  Les  origines  de  la  poésie  lyrique  en  France  au  moyen  âge. 
Paris,  1889,  8°,  p.  464. 

4.  Van  vruden  zanc  der  nachtegal 

da  hoert  man  menigen  rijchen  scal. 
Van  den  Zomer  und  van  den  Winter,  ap.  Wieland,  III,  p.  41. 

5.  Da  steht  eine  grûne  Linde, 
darauf  so  singt  die  Nachtigall 
Sie  singt  so  wohl  von  Minne. 

Volkslieder,  ap.  Ulhand,  op.  îaud.,  vol.  III,  p.  90. 


296  CH.    JORET 

l'interroger  sur  l'éloignement  de  son  amie  ^  ou  bien  il  l'envoie 
auprès  d'elle  lui  porter  ses  souhaits  et  ses  vœux'^ 

Mais  si  l'ancienne  poésie  de  l'Occident  —  la  poésie  moderne 
a  emprunté  cette  fiction  à  la  Perse  ?  —  ne  sait  rien  des  amours 
de  la  rose  et  du  rossignol,  elle  a  donné  à  la  reine  des  fleurs  une 
amie  dans  une  plante,  qui,  venue  comme  elle  de  l'Orient  •+,  a  été 
aussi  presque  constamment  et  partout  cultivée  avec  elle,  le  lis, 
dont  l'union  étroite  avec  la  rose  est  comme  l'emblème  de  leur 
origine  et  de  leur  culture  communes,  et  est  devenue,  dans  la 
tradition  portugaise,  un  véritable  amour  ">  : 

O  cravo  por  simpatia 
A'  linda  rosa  se  uniu. 
Foram  laços  tào  estreitos 
Que  amor  perfeita  sahiu. 

Par  une  opposition  d'idées  dont  on  a  plus  d'un  exemple,  la 
rose,  d'emblème  de  l'amour,  est  devenue  une  fleur  funéraire.  Il 
est  souvent   question,  dans  les  chansons  populaires,   du  désir 


1.  Nun  will  ich  ziehn  in  den  grunen  Wald, 
die  stolze  Nachtigall  fragen  : 

ob  sie  aile  mûssen  geschieden  sein, 
die  einst  zwei  liebchen  waren. 
Antwerper  Liederbuch,  ap.  Uhiand,  op.  laiid.,  vol.  III,  p.  92. 

2.  Frau  Nachtigall,  kleins  Waldvôglein! 
ich  wollt,  du  sollst  mein  Bote  sein 

und  fahrn  zu  der  Herzallerliebsten  mein. 
Volkslicdcr,  Uhiand,  op.  laud.,  vol.  III,  p.  109. 

3.  Par  exemple  Byron  dans  le  Giaour,  v.  21-25. 

The  rose  o'er  crag  or  vale, 
Sultane  of  the  nightingale, 
'  The  maid  for  whom  his  melody, 

His  thousand  songs  are  heard  on  high 
Bloums  blushing  to  her  lover's  taie. 

4.  Victor  Hehn,  Kulturpflanien.  Berlin,  1887,  in-80,  p.  202. 

5.  Leite  Vasconcellos ,  Etnographia  popular  portiigueia.  p.  116,  ap.  A  rosa  iia 
vida  dos  povos  por  Cecilia  Schmidt  (Biblioteca  de  las  tradiciones  popidarcs  espa- 
l'iolas.  Madrid,  80,  t.  VIII,  1886,  25). 


LA    LEGENDE    DE    LA    ROSE    AU    MOYEN    AGE  297 

exprimé,  surtout  par  des  amants  malheureux,  d'être  enterrés  au 
milieu  des  roses  '  : 

Und  stirb  ich  nun,  so  bin  ich  tôt 
begrebt  man  mich  untcr  die  rosen  rot, 

A  Ockley,  dans  le  canton  de  Surrey,  c'est  encore,  à  ce  que  l'on 
rapporte  2,  la  coutume  de  planter  des  rosiers  sur  le  tombeau  des 
jeunes  gens  et  des  jeunes  filles.  On  répandait  aussi  des  roses 
sur  les  tombes  et  dans  le  cercueil  même  des  défunts;  mais,  suivant 
une  tradition,  le  rosier  sur  lequel  elles  avaient  été  cueillies  se 
fanait  alors  et  mourait.  La  rose,  quand  elle  fleurissait  à  l'automne 
ou  en  hiver,  —  on  ne  connaissait  pas  alors  les  roses  remontantes, 
—  était  aussi  regardée  comme  un  présage  funeste  '  ;  elle  annonçait 
un  décès  dans  la  maison  du  possesseur  du  jardin  où  elle  avait  crû. 

La  poésie  prêta  un  sentiment  aux  fleurs  répandues  ou  aux 
arbustes  plantés  sur  le  tombeau  des  êtres  aimés.  Le  continuateur 
du  Tristan  de  Gotfrid  de  Strasbourg,  Henri  de  Frîberg,  raconte  ■^ 
qu'après  avoir  fait  enterrer  à  part  Tristan  et  Isolt,  le  roi  Mark  fit 
planter  un  rosier  sur  la  tombe  de  Tristan  et  une  vigne  sur  celle 
d'Isolt;  mais  les  deux  arbustes  en  grandissant  s'inclinèrent  l'un 
vers  l'autre  et  unirent  leurs  rameaux,  image  de  l'amour  impéris- 
sable des  deux  amants  infortunés.  L'imagination  populaire  alla 

1.  Uhland,  Alte  hoch-  und  niederdeiitschc  VolksUeder,  vol.  I,  no  103  et  150. 

2.  Soane,  New  curiosities  of  Hterattire,  vol.  II,  p.  274,  ap.  Schleiden,  p.  161. 

3.  Grégoire  de  Tours  les  range  au  nombre  des  «  prodiges  »  et  des  dévas- 
tions de  l'année  584.  «  Hoc  anno  multa  prodigia  adparuerunt  in  Galliis 
vastationesque  multae.  Nam  mense  Januario  rosae  visae  sunt.  »  Historia 
Francorum,  lib.  VI,  cap.  44  B.  Ed.  Bouquet,  p.  289. 

4.  Heinrichs  von  Frîberg  Tristan,  hgg.  von  Bechstein.  Leipzig,  1877,  in- 
12,  V.  6822-6841  : 

Uf  Tristan  den  werden  wurzelten  schône  au  der  stunt 

lisz  der  kûnic  ûzerkoren  jeglichem  in  sîns  herzen  grunt, 

pelzen  éinen  rosendorn  da  noch  der  glûende  minnetranc 

und  einen  grûenen  wînreben  in  den  tôten  herzen  ranc 

liez  er  ùf  Isoten  (pelzen)  und  sîn  art  erzeigete  : 

der  wînrebe  und  der  rosendorn         jeglich  rîs  da  neigete 

dem  andern  ob  den  grebern  sich, 

und  in  ein  ander  minnenlich. 


298  CH.    JORET 

plus  loin;  dans  une  vieille  ballade  anglaise,  la  ballade  de  la 
«  belle  »  Marguerite  et  du  «  doux  »  Guillaume,  un  rosier  naît 
de  lui-même  des  restes  de  Marguerite,  un  églantier  de  ceux  de 
Guillaume,  et  en  croissant,  leurs  branches  se  rejoignent  et 
s'enlacent,  manifestant  ainsi  à  tous  les  regards  le  lien  indestruc- 
tible qui  unissait  les  deux  amants  '  : 

Out  of  her  brest  there  grew  a  rose 

And  out  of  his  a  briar, 

They  grew  till  they  grew  unto  the  churchtop 

And  there  they  tyed  in  a  true  lovers  knot. 

Une  romance  portugaise,  plus  récente,  il  est  vrai,  nous  montre 
également  un  rosier  poussant  sur  la  tombe  d'un  amant  et  un 
jasmin  sur  celle  de  son  amie  -. 

C'est  encore  la  naissance  miraculeuse  des  roses,  fait  si  fréquent 
dans  les  légendes  chrétiennes,  que  nous  montre  celle  du 
Tannhauser^.  Le  chevalier  de  Schnewburg  s'était  rendu  auprès 
du  pape  pour  implorer  le  pardon  de  ses  péchés,  —  il  n'avait  pas 
craint  de  s'arrêter  dans  la  montagne  de  Vénus,  —  mais  le  pontife 
le  repoussa;  «  le  bâton  que  je  tiens  à  la  main,  lui  dit-il,  portera 
des  roses,  avant  que  je  t'absolve  ».  Le  chevalier  se  retira  plein  de 
tristesse,  et  dans  sa  course  errante,  il  revint  par  hasard  à  la  mon- 
tagne de  Vénus,  dont  l'entrée  était  restée  ouverte.  Cependant  des 
roses  n'avaient  pas  tardé  à  pousser  sur  le  bâton  du  pape;  dans 
son  étonnement,  il  fit  chercher  partout  Schnewburg;  on  le 
retrouva  enfin,  encore  à  cheval,  mais  sans  vie,  dans  la  montagne 
de  Vénus.  Cette  histoire  transformée  se  retrouve  dans  une  légende 
Scandinave;  mais  le  prêtre,  qui  refuse  le  pardon  et  se  repent  en 
voyant  croître  les  roses,  retrouve  le  pécheur  désespéré  et  peut 


1.  Thomas  Percy,  Reliques  of  aiicient  englisch  poetry.  Leipzig,  in-80,  vol.  III. 
p.  128.  Dans  la  ballade  du  Doux  Guillaume  et  de  la  Belle  Anna,  l'églantier 
ou  la  ronce  (briar)  est  remplacé  par  un  bouleau. 

2.  Alvaro  Rodriguès  de  Azevedo,  Romanceiro  de  Arcbipelajo  de  Madeira. 
Funchal,  1888,  p.  122. 

3.  W.  Menzel,  Zur  deutschcn  MytJjologie.  Berlin,  i8<;5,  in-8,  vol.  I,  p.  312. 


LA    LÉGENDE  DE   LA    ROSE   AU    MOYEN    AGE  299 

ainsi  l'absouclrc '.  Les  traditions  Scandinaves  nous  parlent  aussi 
de  roses  naissant  en  signe  de  joie.  Ainsi,  dans  une  chanson 
suédoise  %  un  fiancé  décédé,  apparaissant  à  sa  fiancée  éploréc, 
lui  dit,  pour  la  consoler,  que  «  chaque  bonheur  qui  lui  émouvra 
le  cœur  remplira  sa  tombe  de  roses  parfumées  ».  La  ballade 
danoise  de  Aag'e  et  d'Else  nous  offre  la  même  pensée  K  «  Chaque 
fois  que  tu  te  réjouis,  dit  Aage  à  sa  fiancée,  et  que  ton  cœur 
s'égaye,  ma  tombe  se  remplit  de  fleurs  vermeilles  de  rose.  » 

Un  attribut  inconnu  de  l'antiquité  et  qu'on  a,  surtout  en 
Allemagne,  donné  à  la  rose  vers  la  fin  du  moyen  âge  est  celui 
d'être  l'emblème  du  secret  qu'on  doit  à  ses  amis.  Un  poète 
anonyme,  dont  on  ignore  l'époque,  mais  qui  n'était  point  un 
ancien,  quoiqu'on  ait  parfois  joint  ses  vers  à  ceux  d'Ausone,  a 
feint  que  l'amour  donna  une  rose  à  Harpocrate,  le  dieu  du 
silence,  afin  de  l'engager  à  taire  les  larcins  de  sa  mère  4,  Ce  serait, 
paraît-il,  pour  cela,  quoiqu'on  n'en  voie  guère  la  raison,  que  la 
rose  serait  devenue  l'emblème  de  la  discrétion.  On  la  suspendait 
aussi  au  dessus  de  la  table  des  festins  pour  signifier  que  ce  qui  s'y 
disait  devait  être  gardé  secret  par  les  convives.  (Dit)  «  sous  la  rose  », 
—  siib  rosa,  under  der  Rosen,  —  expression  familière  aux  écrivains 
allemands  du  xv"^  et  du  xvi*^  siècle ,  est  par  suite  équivalente  de 
«  dit  sous  le  sceau  du  secret  ».  On  ne  se  borna  pas  à  répéter 
cette  sentence,  on  l'inscrivit  au  plafond  de  la  salle  des  festins,  on 
y  peignit  également  ou  représenta  une  rose  K  On  trouve  aussi  sur 
des  verres  à  boire  antiques  cette  autre  sentence  qui  n'en  est  que  le 
développement  :  «  Que  tout  ce  que  nous  disons  ici  reste  sous  la 

1.  Afzelius,  Volkssagen,  Th.  II,  p.  327,  ap.  Schiciden,  Die  Rose,  p.  165. 

2.  Molmlke, 'Volkslieder  der  Schiueden,  ap.  Schleiden,  p.  163. 

3.  W.  Grimm,  Altdànische  Volksîieder,  p.  73. 

4.  Est  rosa  flos  Veneris,  eu  jus  quo  furta  laterent, 
Harpocrati  matris  dona  dicavit  Amor. 

Inde  Rosam  mensis  hospes  suspendit  amicis, 
Convivae  ut  sub  ea  dicta  tacenda  sciant. 
Poetae  la tini  minores,  éd.  Lemaire,  vol.  II.  p.  125. 

5.  J.  C.  Rosenberg,  Rhodologia  seu  philosophico-medica  generosae  Rosae  descrip- 
tio.  Francofurti,  163 1,  8°,  p.  14. 


300  CH.    JORET 

rose  '.  »  On  trouve  aussi,  par  une  raison  analogue,  une  rose  repré- 
sentée au  plafond  de  la  salle  des  délibérations  de  certains  Hôtels 
de  ville,  ainsi  qu'au  dessus  de  la  porte  de  quelques  vieux  confes- 
sionnaux, dans  des  églises  allemandes  ^ 

Quand  la  rose  jouait  un  rôle  aussi  considérable  dans  les  tradi- 
tions et  les  légendes  du  moyen  âge,  elle  ne  pouvait  point  ne  pas 
en  jouer  un  grand  dans  la  poésie.  Les  troubadours  et  les  trouvères 
accordaient  d'ailleurs  une  attention  trop  grande  à  la  nature  végé- 
tale, pour  que  la  rose,  son  plus  bel  ornement  dans  nos  climats, 
ne  fût  pas  mentionnée  souvent  dans  leurs  vers  et  qu'ils  ne  lui 
empruntassent  pas  quelques-unes  de  leurs  plus  charmantes  com- 
paraisons : 

Plus  fresca  que  rosa  ne  lis, 

chante  Cercalmont  en  parlant  de  son  amie  '  ; 

Plus  bêla  que  bels  jors  de  mai... 
roza  de  mai,  ploja  d'abriu, 

dit  également  Arnaut'  de  MaroilH.  «  Elle  est  plus  gracieuse  que 
n'est  la  rose  en  mai ,  »  lit-on  dans  Berte,  et  le  châtelain  de  Couci, 
s'adressant  à  sa  dame,  s'écrie  ^  : 

Dame,  mar  vi  le  clair  vis  et  la  £iche 
Ou  rose  et  lis  florissent  cascun  jour. 

On  trouve  ici  en  germe  l'expression  «  les  roses  et  les  lis  de 
son  teint '^  »  ou  «  le  teint  de  lis  et  de  roses  »,  qui  devait  devenir  si 
usuelle. 

Un  trouvère  n'a  pas  craint  même,  à  cause  de  la  couleur  écar- 

1.  Was  wir  ail  hier  thun  kosen. 
Das  bleibe  unter  der  Rosen. 

2.  Stieglitz,  Altdcutsche  BauJmiist,  p.  184,  ap.  Schleiden,  p.  191. 

3.  Bartsch,  Chrest.  provençale,  p.  46,  v.  i. 

4.  Bartsch,  Chrest.  provençale,  p.  94,  v.  8-10. 

5.  Chanson  XI  (XV),  str.  4,  v.  1-2.  (Éd.  Fr.  Michel,  p.  48,  et  Fritz  Fath, 
p.  70.) 

6 .  Voyez  si  de  son  teint  les  roses  et  les  lis 
Dans  l'hiver  de  la  mort  sont  bien  ensevelis. 

Mairet,  Sophoiiislv,  acte  V,  scène  8. 


LA    LEGENDE    DE    LA    ROSE    AU    MOYEN    AGE  30I 

late  de  certaines  espèces  de  roses,  de  comparer  à  l'une  d'elles  des 
murs  couverts  de  sang  : 

Et  li  mur  sont  vermeil  corne  rose  esmerée  ^ 

Et,  dans  la  Divine  comédie,  Dante,  par  une  autre  association 
d'idées,  compare  à  une  rose  immense  et  éternelle, 

rosa  sempiterna 
Che  si  dilata,  rigrada, 

les  bienheureux  contemplant,  rangés  sur  des  gradins  qui  vont  en 
s'élargissant,  la  lumière  divine-. 

Sa  qualité  de  reine  des  fleurs  devait  naturellement  faire  de  la 
rose  un  terme  de  comparaison  pour  désigner  tout  ce  qui  était 
d'une  qualité  supérieure. 

Un  vieux  poète  appelle  son  héros  : 

Ignaures,  flours  de  barnage3. 
Fleur  de  chevalerie  et  vertu  esprouvée  ! 
Roze  de  hardement,  car  plus  qu'achier  temprée  1 

lit-on  aussi  dans  Baudoin  de  Sehourc  4,  et  Philippe  Mouskiés  dit  à 
son  tour  ^  : 

Mais  li  François,  s'on  dire  l'ose, 
Sont  de  tous  cavaliers  la  rose. 

D'une  beauté  incomparable,  d'un  parfum  exquis,  mais  entourée 
d'aiguillons  qui  blessent,  la  rose  devait  aussi  donner  naissance  à 
un  grand  nombre  de  proverbes.  Un  trouvère,  voulant  montrer 
que  le  voisinage  de  ce  qui  est  laid  ne  diminue  en  rien  la  vraie 
beauté,  dira  ^,  en  développant  une  pensée  d'Ovide  "'  : 

1.  Gui  de  Bourgogne,  v.  4296. 

2.  Il  paradiso,  canto  XXX,  str.  38  et  39. 

3.  Le  lai  d'Ignaurcs,  etc.  publié  par  Fr.  Michel.  Paris,  1836,  p.  12,  v.  181. 

4.  Chant  VIII,  v.  405-406.  (Li  romans  de  Baudoin  de  Sehourc.  Valenciennes, 
1841,  in-80,  vol.  I,  p.  214.) 

5.  Lacurne  de  Sainte-Palaye,  s.  v.  rose. 

6.  La  Bihle  Guyot,  Bartsch,  Chrest.  française,  p.  212,  v.  11-15. 

7.  urticae  proxima  saepe  rosa  est. 

Remédia  anioris,  lib.  V,  v.  46. 


302  CH.    JORET 

Les  roses  selonc  les  orties  Ne  lor  flairor  ne  lor  bonté; 

Ne  perdent  mie  lor  biauté,         J'ai  veu  delez  l'ortiier 

Florir  et  croistre  lou  rosier, 

Et  un  vieux  poète,  pour  exprimer  que  le  plaisir  et  la  douleur 
vont  souvent  ensemble,  s'écrie  '  : 

Li  rosiers  est  poingnans  et  s'est  souef  la  rose. 

La  ressemblance  qu'on  peut  signaler  entre  la  forme  et  l'appa- 
rence de  la  bouche  entr'ouverte  ou  souriante  et  une  rose  a  inspiré, 
surtout  aux  anciens  poètes  allemands,  nombre  de  locutions  méta- 
phoriques. «  Son  sourire,  dit  un  minnesasnger -,  en  parlant  de 
son  amie,  ressemble  à  une  rose  ècarlate.  »  Et  un  autre  s'écrie  '  : 
«  La  bruyère  est  dépouillée  de  ses  fleurs;  —  mais  je  vois  encore 
des  roses  —  lorsque  sourit  sa  bouche  vermeille.  »  Nithard  en 
particulier  parle  à  chaque  instant,  dans  ses  chansons,  des  roses 
et  des  fleurs  que  répand  la  bouche  souriante  de  son  amie  ">-.  De  là 
la  locution  «  rire  des  roses  »,  qui  n'est  que  la  traduction  abrégée 
de  l'expression  employée  par  Nithard.  Quant  aux  expressions  de 
«  vivre  au  milieu  des  roses  »,  «  être  sur  un  lit  de  roses,  »  «  mar- 
cher sur  des  roses,  »  qu'on  rencontre  chez  les  écrivains  de  l'anti- 
quité, elles  devaient  reparaître  aussi,  avec  l'imitation  de  leurs 
œuvres,  dans  les  écrits  et  dans  le  langage  des  modernes. 

1.  Lacurne  de  Sainte-Pakye,  s.  v.  rosier. 

2.  Rosenrot  ist  ir  Lachen. 

Schleiden,  £)/ei?05e,  p.  167. 

3.  Wenn  die  Haide  baar  der  Blumen  lieget, 
Da  noch  seh'  ich  Rosen, 

Wenn  ir  rotes  Mûndel  lachet. 

4.  Uhiand,  Schriftcn.,  etc.,  vol.  III,  p.  420. 


L'S    LATIN    CADUC 

Par    louis    HAVET 


5  itostrum.  et  snuigraccei  qiiod  dlciiniis  sigma 
Nil  crroris  hahet. 

LVCILIVS. 

Pour  l'œil  qui  en  suit  l'histoire  à  vol  d'oiseau,  le  matériel  de  la 
langue  latine  présente  un  point  curieux  :  les  vicissitudes  d'j  final. 

Ce  phonème,  au  temps  des  Scipions,  paraît  en  danger  de  mort; 
tcmpus  tend  à  tcnipu.  Une  mode  ranime  1'^  vers  le  temps  où  la 
Gaule  est  conquise;  là  il  s'implante  avec  toute  la  langue,  et  il 
s'implante  vivace.  Il  traverse  le  haut  empire,  puis  les  trois  petits 
moyen-âges ,  séparés  l'un  de  l'autre  par  la  renaissance  byzantine 
du  iV  siècle  et  la  renaissance  de  Charlemagne;  puis  l'aube  de 
l'aurore  définitive  et  l'avènement  des  patois.  Puis  il  s'éteint  après 
les  croisades. 

I. 

Ici  je  veux  étudier  la  période  la  plus  ancienne.  Pour  un  moment, 
je  remonte  même  au  préhistorique. 

Avant  que  le  latin  se  fût  séparé  de  l'ensemble  de  ses  congé- 
nères, rien  n'indique  que  jamais  s  final  tombât  simplement  :  le 
grec  a  s  stable  (equôs  =  ïr,T,oq)  ;  l'arique  a  soit  une  consonne 
Çequôs  =  sanskrit  açvàs,  ou,  à  la  fin  d'une  phrase,  açva-  avec  Va 
suivi  d'un  visarga;  equosque  =  zend  açpaçca),  soit  au  moins 
l'allongement  compensatif  (cquôs  =  skr.  açvô,  zend  açpo)  ;  nul 
lien  historique  entre  Vo  long  arique  et  Vo  bref  qui  devient  final 
dans  cquô\s\.  Non  que  l'ario-européen  n'ait  pu  ou  dû  avoir  déjà, 
comme  le  sanskrit,  un  doublet  syntactique  (ekwôs  chuo);  mais 


304  L-    HAVET 

Vo  long  de  ces  temps  lointains  n'a  pas  plus  laissé  de  traces  en 
latin  qu'en  grec;  pas  même  laissé  de  traces  indirectes  (s'il  eût 
vécu  seulement  jusqu'à  Numa,  il  y  eût  eu  des  confusions  entre 
les  deux  déclinaisons  d'*eqw  et  à'homô,  comme  il  y  en  a,  témoin 
pondo  pondère,  entre  les  déclinaisons  de  dominus  et  àQ  genus).  Seul 
ekwôs  avait  duré  jusqu'aux  temps  latins;  seul  il  a  pu  donner 
equo  par  0  bref. 

La  réduction  de  tempns  à  teiupn  n'est  peut-être  pas  un  fait  de 
phonétique  là  où  on  la  constate  le  plus  sûrement,  c'est-à-dire 
devant  une  consonne,  teuipû  fcrt.  Car  les  lois  phonétiques,  au 
moins  en  général,  atteignent  de  la  même  façon  les  combinaisons 
de  phonèmes  qui  naissent  de  la  rencontre  de  deux  mots  et  les 
mêmes  combinaisons  placées  à  l'intérieur.  Or,  à  l'intérieur  d'un 
mot,  s  devant  consonne  ne  tombe  pas  tout  entier.  Si  la  consonne 
est  sourde,  s  subsiste  {est,  gessï).  Si  la  consonne  est  sonore,  il 
reste  de  1'^  sa  durée,  qui  se  reporte  sur  la  voyelle  précédente 
(ntdus,  pénis);  en  vain,  là-contre,  on  alléguerait  la  brève  de 
càniena,  càmillus ,  car  dans  ces  mots  morts  la  prosodie  est 
artificielle,  ou  la  brève'  probable  de  corpulentus,  car,  outre  que  la 
langue  a  pu  extraire  de  corpus  corporis  un  radical  corp ,  il  se  peut 
que  corpulentus  vienne  directement  de  l'ancien  substantif,  fléchi 
comme  stirps  stirpîs,  qui  s'est  conservé  en  sanskrit  et  en  zend, 
et  dont  le  grec  a  un  dérivé  (r.pxr.-iozç). 

Il  est  vrai  que  dans  certaines  langues,  et  précisément  le  latin 
est  de  celles-là  (Mém.  Soc.  ling.  VI,  p.  14),  l'individualité  des 
mots  est  phonétiquement  très  nette.  Une  syllabe  initiale  ou 
finale  s'y  prononce  autrement  qu'une  syllabe  intérieure,  de 
sorte  qu'elle  peut  suivre  d'autres  lois  phonétiques  :  ainsi  1'^  latin 
se  maintient  en  syllabe  extrême  {ànàs,  corporà,  ita)  tandis  qu'il 
s'altère  en  syllabe  intérieure  (anïtes,  itïdenî).  Il  n'est  donc  pas 
absolument  interdit  de  concevoir  de  même  un  traitement  pho- 
nétique différent,  soit  de  ss  dans  gessi  et  tcmpus  sit,  soit  de  su 
dans  pesnh  et  estis  nunc.  Seulement  il  n'est  pas  très  vraisemblable 
que  la  position  extrême,  conservatrice  pour  1'^?,  ait  été  destructive 
pour  1'^.  Et  surtout  on  remarquera  qu'une  légère  différence  dans 
la  position  des  organes  suffit  pour  modifier  un  timbre  vocalique, 


L  S    LATIN   CADUC  3O5 

de  sorte  que  la  divergence  entre  ità  et  ittdem  n'étonne  pas  ;  tandis 
que  pour  passer  de  tempïis  à  temph  devant  une  consonne,  c'est- 
à-dire  d'une  syllabe  longue  à  une  brève,  il  faudrait  à  la  fois  un 
amuissement  de  la  consonne  et  une  transformation  du  rythme, 
à  la  fois  un  relâchement  plausible  de  la  phonation  et  une 
indifférence  extraordinaire  de  l'ouïe. 

Ainsi  donc,  si  tcmpû  est  venu  se  placer  devant  une  consonne, 
il  y  a  chance  que  ce  ne  soit  que  par  analogie.  Où  a-t-il  pris 
naissance  ?  Pas  devant  une  voyelle,  car  s  intervocalique  ne  tombe 
pas  en  latin  ;  d'ailleurs,  les  poètes  qui  ôtent  Vs  dans  îempit  fert  le 
conservent  dans  tempûs  erit.  Mage  erunt  avec  élision  (Plante  Poen. 
461)  montre  qu'il  existe  un  petit  problème  spécial  relativement 
aux  formes  que  peut  prendre  l'adverbe  magis;  à  part  ce  cas  parti- 
culier, la  règle  de  la  langue  est  incontestablement  de  prononcer 
Vs  devant  voyelle.  L'origine  de  tenipû  doit  donc,  de  préférence, 
être  cherchée  à  la  fin  de  la  phrase.  Tcmpû  fert ,  peu  expHcable  par 
soi,  pourra  s'expliquer  ^ds  fert  tempû  suivi  d'un  point.  Quand, 
dans  tempûs  suivi  d'un  point,  les  organes  ont  été  trop  paresseux 
pour  qu'on  entendît  Vs,  le  petit  silence  ainsi  produit  se  sera  fondu 
dans  le  silence  de  la  pause,  et  la  voyelle  aura  dû  rester  brève.  Je 
ne  puis,  malheureusement,  justifier  par  l'histoire  cette  hypo- 
thèse; 1'^  était  très  souvent  prononcé,  au  temps  de  Plante,  à  la 
fin  d'une  proposition  (ci-dessous  p.  314). 

Pas  plus  d'ailleurs  que  tempû  fert,  tempûs  erit  ne  doit  être 
d'origine  phonétique;  c'eût  été  tempur  erit  (cf.  lares,  de  lases"). 
Ce  qui  renseigne  chronologiquement  sur  tempû  fert.  Il  faut  que 
tempûs  ait  été  vivace  encore  dans  la  langue  (soit  indifféremment 
devant  une  consonne  ou  devant  un  point,  soit  tout  au  moins 
devant  une  consonne)  quand  il  a  protégé  ou  restitué  tempûs  erit, 
menacé  ou  endommagé  par  le  rhotacisme.  Or  le  rhotacisme  est 
de  date  latine,  non  de  date  italo-celtique  ni  (si  ce  mot  a  un  sens) 
italique.  Tempû  fert  ne  peut  donc  pas  remonter  plus  haut  que  le 
latin.  C'était  probable  d'avance,  car  le  latin  est  séparé  non 
seulement  du  celtique,  dont  les  monuments  sont  si  éloignés  des 
siens,  mais  aussi  de  l'ombrien  et  de  l'osque,  par  des  abîmes 
d'histoire  linguistique. 


306  L.    H  A  VET 

Quant  à  tempû  en  fin  de  phrase,  cette  forme  peut  remonter 
haut;  il  est  surtout  admissible  que  1'^,  avant  de  disparaître,  ait 
pris  de  bonne  heure  un  son  moins  franc.  Le  visarga  final  du 
sanskrit  peut  être  de  date  indienne,  mais  il  peut  aussi  être  de  date 
ario-européenne,  ou  au  moins  représenter  une  modification 
indienne  d'un  son  ario-européen  déjà  différent  de  Vs. 

Après  une  liquide,  la  brève  devenue  finale  peut  se  syncoper 
comme  dans  puertia,  libejtas,  uVna,  etc.  *Ouattuorè  =  -.i—y-ç^zc, 
devient  quattuor,  *puerô  ou  *puerii  devient  puer,  *sacrû  devient 
*sacr  puis  sacer  (cf.  sacerdos  =  *sacrdos),  *famuln  devient  faniul, 
*debiîï  devient  probablement  quelque  chose  comme  debil  (Ennius 
cité  par  Nonius;  les  mss.  ont  debilo,  c'est-à-dire  peut-être  debil, 
peut-être  bien  debol,  qui  serait  analogue  àfacuiy  Ainsi  naissent  des 
doublets  comme  alacris  (devant  \oy û\t),alacer  (devant  consonne)  ; 
la  langue  finit  par  les  utiliser  pour  distinguer  les  genres.  Elle 
ne  le  fait  qu'après  en  avoir  oublié  la  distinction  phonétique, 
puisque  Ennius  dit  acer  hiemps  ei  faniul  oltimus.  Je  ne  puis  entrer 
ici  dans  le  détail  de  ces  faits  spéciaux.  Pour  la  théorie  générale, 
ils  ont  l'intérêt  de  fournir  un  repère  chronologique.  La  chute 
de  r^,  dans  quattuor,  doit  être  antérieure  à  la  chute  de  la  voyelle, 
dont  nous  n'avons  plus  aucune  trace.  Ceci  avertit  de  ne  pas, faire 
descendre  trop  bas  le  phénomène  de  la  chute  de  Vs. 

n. 

Il  est  temps  d'arriver  à  l'époque  historique.  Ici  nous  avons 
deux  sources  d'information,  la  prosodie  et  l'orthographe.  Cette 
dernière  est  peu  sûre. 

Une  inscription  qui  est  au  plus  tard  de  264  avant  notre  ère 
donne  appios  consol;  l'épitaphe  primitive  de  Barbatus,  censeur 
en  290,  portait  cornelio  cn.  f.  Ne  nous  hâtons  pas  d'afiirmer  pour 
cela  les  prononciations  Appios  c-,  Cornelio  Gn-;  il  n'y  a  pas  à 
compter  sur  l'exactitude  phonétique  des  graveurs.  Car  lvciom 
sciPiONE  FiLios  BARBATi  suppose  un  modèle  qui  avait  Scipione 
filio  =  Scipionem  filiom  ;  de  sorte  que  d'une  part  le  graveur  a  mis 
un  s  indu,  et  que  d'autre  part,  inversement,  l'auteur  du  modèle 


LS   LATIN   CADUC  307 

avait  deux  fois  négligé  de  marquer  la  lettre  m,  laquelle  pourtant 
n'a  jamais  été  muette  devant  consonne. 

Quand  les  inscriptions  deviennent  un  peu  moins  rares,  deux 
causes  d'infidélité,  qui  agissent  en  sens  contraire,  inspirent  une 
défiance  générale.  D'un  côté,  les  graveurs  ont  des  systèmes 
artificiels  d'abréviation  orthographique  ;  par  exemple  ils  terminent 
en  I  les  gentilices  en  ius.  Dans  le  sénatusconsulte  des  Baccha- 
nales, les  consuls  sont  cérémonieusement  marcivs  et  postvmivs 
au  long,  mais  les  secrétaires  sont  clavdi,  valeri,  minvci.  Dans 
l'épitaphe  l.  corneli  l.  f.  p.  h.  scipio,  corneli  sans  us  est 
abréviatif;  comment  savoir  si  cornelio  sans  s,  dans  l'épitaphe 
de  l'ancêtre,  n'était  pas  une  abréviation  moins  perfectionnée? 
D'un  autre  côté  on  se  plaît  tout  au  rebours,  à  une  date  un  peu 
moins  ancienne,  à  graver  ce  qui  ne  se  prononce  pas;  un  hexa- 
mètre finit  par  lvcivs  mvmmivs  donvm,  et  cette  tradition  du 
superflu  a  passé  aux  copistes  d'Ennius,  de  Lucilius,  de  Lucrèce, 
ainsi  qu'à  ceux  de  Plante  et  de  Térence.  Par  caprice,  les  ortho- 
graphistes  de  l'époque  classique  ont  admis  mage  à  côté  de  magis 
(et  magî}  cf.  les  grammairiens  qui  citent  Virgile  Aen.  X  481), 
pote  à  côté  de  potis,  et,  dans  les  secondes  personnes  médio- 
passives,  -re  à  côté  de  -ris.  Ces  détails  sont  sans  intérêt  pour  la 
théorie  générale.  Sulti  gênas  d'Ennius  était  écrit  sans  s  dans  Festus 
et  peut-être  déjà  dans  les  mss.  antiques  d'Ennius;  sans  doute 
les  copistes  romains  ne  sentaient  plus  clairement  dans  cette  forme 
la  seconde  personne  du  pluriel.  Parfois  des  copistes  ont  supprimé 
s  final  devant  une  lettre  similaire,  s,  /,  peut-être  r;  c'est  un 
accident  dont  Lachmann  (sur  Lucrèce,  p.  29)  me  paraît  avoir 
méconnu  le  caractère  ;  iiirginali  modestia  d'Ennius,  admis  par 
Lachmann  comme  nominatif,  fait  le  vers  faux.  Les  mss.  du 
de  Finibus  donnent,  dans  Lucilius,  cognitu  qui  sis  in  quo  cognitu, 
pour  cognitus  qui  sis  in  quo,  dit-on,  mais  plus  probablement  p  jur 
cognita  quae  sis  in  quo,  car  il  s'agit  de  l'herbe  \i%x^cq  ou  lapathus, 
dont  le  nom  est  féminin. 

Si  on  voulait  faire  l'histoire  du  son  s  d'après  l'orthographe,  il 
faudrait  avoir  des  critères  non  seulement  pour  démêler  les  lapsus 
fortuits,  mais  pour  distinguer  avec  suite  entre  les  époques,  entre 


308  L.    HAVET 

les  artifices  inverses  des  abréviateurs  et  des  théoriciens,  peut-être 
entre  des  nuances  de  cérémonie.  Et  ici  se  place  une  observation 
qui  va  plus  loin  que  la  question  de  1'^  :  dans  les  vieilles  inscriptions 
latines,  il  n'y  a  pour  ainsi  dire  pas  d'orthographe  naïve.  Les 
Romains  se  sont  disputés  en  matière  d'orthographe  avant  d'avoir 
une  littérature  ;  Appius  l'Aveugle  «  détestait  »  le  Z  bien  des 
années  avant  que  fût  jouée  la  première  pièce  d'Andronicus;  les 
vieux  poètes,  Ennius,  Lucilius,  Accius,  ont  polémisé  à  l'envi 
sur  l'orthographe.  Dans  consul  la  lettre  n  a  été  fixée,  ou  plutôt 
restaurée,  à  une  date  où  depuis  longtemps  elle  était  muette,  si 
bien  qu'on  mit  de  même  un  n  de  trop  dans  thensaurus  (ce  signe 
parasite,  comme  parfois  s  en  français,  indiquait  seulement  de 
prononcer  longue  la  voyelle  précédente).  On  sourira  peut-être, 
mais  je  me  demande  si  le  pédantisme  orthographique  des  Romains 
ne  tient  pas  au  même  principe  que  leur  grandeur,  à  l'entêtement 
de  tout  faire  par  règle.  Cet  entêtement  leur  a  donné  la  force, 
tandis  qu'à  d'autres  l'inconscience  donnait  la  grâce. 


III. 


J'arrive  à  la  seule  bonne  source  d'informations,  la  prosodie. 

La  versification  saturnienne  ne  peut  guère  renseigner.  L'hé- 
mistiche fortis  uir  sapiensque  paraît  plus  élégant  si  on  prononce 
fortl,  mais  cette  prononciation  ne  paraît  pas  exigée.  Et,  hors  de 
cette  place  du  vers,  le  saturnien  ne  fait  entre  les  longues  et  les 
brèves  aucune  distinction,  quand  il  s'agit  des  syllabes  finales;  il 
n'a  de  prosodie  caractérisée  que  pour  les  syllabes  initiales  ou 
intérieures. 


IV. 


Dans  la  versification  ïambo-trochaïque  des  dramatiques,  il 
subsiste  des  traces  notables  de  cette  indétermination  des  finales. 
A  telle  place  du  vers,  operîhus  pourra  être  remplacé  indifférem- 
ment par  operë  sed  ou  opçrl  scd,  tandis  qu'il  ne  pourrait  pas  l'être 


L  S   LATIN    CADUC  309 

par  openbit.  Mais,  à  d'autres  places,  les  syllabes  finales  ont  une 
quantité  franche  comme  les  autres.  Aussi  la  versification  drama- 
tique est-elle  plus  féconde  pour  l'histoire  de  Vs  que  la  satur- 
nienne. On  y  constate  que  tempus  et  tempu  sont  admissibles  l'un  et 
l'autre.  Et  cela,  devant  n'importe  quelle  consonne;  nulle  diffé- 
rence entre  les  sonores  et  les  sourdes,  entre  les  muettes  et  les 
semi-voyelles,  etc. 

Pour  ce  qui  concerne  la  chute  de  Vs,  on  a  surtout  occasion  de 
la  constater  dans  un  demi-pied  faible  formant  la  syllabe  pénul- 
tième d'un  vers  (ou  d'un  premier  hémistiche  d'ïambique 
asynartète;  pour  le  premier  hémistiche  du  trochaïque,  j'ai 
peur  que  M.  R.  Klotz  ne  se  soit  exagéré  la  nécessité  d'avoir  une 
brève,  Grund:{iige  altromischer  Metrik  p.  189).  Les  exemples  sont 
rares  et  peu  variés,  le  mot  qui  suit  1'^  ne  pouvant  être  qu'un 
monosyllabe.  Ils  suffisent,  toutefois,  à  montrer  que  la  consonne 
devant  laquelle  tombe  1'^  peut  être  quelconque.  C'est  une 
sourde  dans  commonitu  sum  Trin.  1054  (je  rappelle  qu'ici  et 
partout  les  copistes  écrivent  obstinément  Vs  non  prononcé), 
Amphitruoni  sum  Amph.  411,  quali  sit  Bacch.  78e,  tempu  fert 
Térence,  Ad.  839,  devant  une  sonore  dans  esti  nunc  Rud.  512, 
seruasti  me  Poen.  562,  perdi  me  Merc.  324,  teneti  rem  Poen.  565, 
esti  nos  Truc.  153.  Je  signalerai  à  part  eamu,  tu  Stich.  622.  Ici 
il  y  a  peut-être  une  petite  pause  devant  tu,  qui  est  plutôt  un  voca- 
tif qu'un  nominatif  sujet.  Le  mot  eamus  serait  ainsi  à  peu  près 
dans  la  situation  d'un  mot  final,  ce  qui  peut  donner  à  penser  qu'à 
la  fin  de  la  phrase  aussi  on  prononçait  volontiers,  ou  on  pouvait 
prononcer,  eamu.  C'est  ce  que  j'ai  indiqué  comme  plausible  pour 
des  raisons  linguistiques  ;  les  vérifications  ne  peuvent  être  ni  fré- 
quentes ni  sûres.  On  a  bien  dans  Ennius  Inlicit  inritatu ,  tenet 
occasu ,  iuuat  res ,  vers  où  Vs  tombe  deux  fois  devant  une  ponc- 
tuation ,  et  un  autre  vers  Ft  faceret  facinus  leuis  aut  malu,  doctu 
Jidelîs;  on  a  dans  Lucilius  Déblatérant  blennus  bonu,  rusticu  conci- 
nit  una;  Tristes  difficiles  sumu,  fastidimu  bonorum;  Sublatus  pudor 
omni,  licentia...  Mais  parfois  Ennius  prononce  Vs  devant  une  vir- 
gule :  Spernitur  orator  bonus,  horridu  miles  aniatur.  Dans  Plante 
même,  nous  verrons  plus  loin  que  Vs  peut  subsister  à  la  fin  d'une 


310  .       L.    HAVET 

réplique.  Il  n'est  donc  pas  prouvé  qu'eamu,  tu  conduise  par 
induction  à  supposer  un  eamu  final. 

Le  premier  pied  d'un  vers  ïambique  peut  être  formé  par  un 
mot  dactylique.  Ceci  permet  d'observer  la  chute  de  1'^  non  plus 
dans  un  demi-pied  faible,  mais  dans  la  seconde  moitié  d'un  demi- 
pied  fort,  c'est-à-dire  encore  à  une  place  où  ne  tombe  pas  le 
«  temps  »  de  la  mesure  :  Vnicû  qui  Poen.  65,  Militt  qui  Bacch, 
574,  Filiil  quam  Merc.  261,  Moribn  praefectum  Aul.  504,  Oinnibii 
modîs  Pseud.  1074.  L'observation  ne  peut  être  renouvelée  à 
d'autres  places  d'un  vers  ïambique  ou  trochaïque,  car  le  demi- 
pied  fort  second  est  le  seul  qui  puisse  être  formé  par  deux  brèves 
terminant  un  polysyllabe.  A  l'intérieur  d'un  vers,  un  mot  comme 
tenipore  ne  s'emploie  que  devant  une  voyelle,  avec  élision  de  la 
finale;  on  ne  trouve  jamais  tempore  fert ,  ni  par  conséquent  tempo- 
risfert  prononcé  sans  s.  L'exemple  Macciu  uortit  Asin.  11,  où  ciu 
formerait  un  demi-pied  faible,  est  sans  authenticité;  les  mss.  ont 
maccus  et  non  maccius ,  et  c'est  évidemment  Maccus  qu'a  voulu 
mettre,  au  temps  des  atellanes,  i'interpolateur  auteur  de  ce  vers, 
trompé  par  la  popularité  d'un  nom  devenu  familier  aux  oreilles,  et 
aussi  par  l'ambiguité  du  génitif  Macci;  cf.  la  confusion  entre  PJau- 
tus  et  Plautius,  expliquée  de  même  par  le  génitif  Plauti  (Varron 
dans  Aulu-Gelle,  III,  3,  10).  Dans  les  exemples  apparents  tels 
C[uistiu  sit  Trin.  552,  il  faut  restituer  le  génitif  archaïque ,  isti. 

On  admet  généralement,  soit  au  demi-pied  fort,  soit  au  demi- 
pied  faible,  des  pyrrhiques  comme  opu  pour  opus.  Linguistique- 
ment,  en  effet,  une  prononciation  opu  sit,  opu  débet  est  très  vrai- 
semblable, mais  je  ne  crois  pas  qu'elle  puisse  être  démontrée  si 
vite^par  la  métrique.  Car  un  disyllabe  peut  former  demi-pied 
même  quand  sa  seconde  syllabe  est  longue  par  position  ;  ainsi  la 
monnaie  métrique  d'ad  nos  est  indifféremment  apud  buuc  ou  apud 
nos.  Enim ,  lacet,  siniul ,  uiden  peuvent,  devant  une  consonne, 
remplacer  une  longue  ou  sa  monnaie  ;  donc  opus  le  peut  aussi , 
même  si  on  fait  sonner  Vs.  Et  comme  magistratu,  dont  Vs  s'est 
toujours  prononcé ,  peut  valoir  un  ionique  ,  on  peut  compter 
magis  très  pour  un  anapeste  sans  recourir  au  doublet  mage.  Pour 
déterminer  les  cas  particuliers  où,  peut-être,  les  prononciations 


l's  latin  caduc  311 

opus,  magis  sont  illicites,  il  faudrait  avoir  établi  que  ces  cas  parti- 
culiers excluent  aussi  cnim  ou  siniul  comptant  pour  un  demi-pied. 
Ce  serait  l'affaire  d'un  travail  délicat,  et  dont  l'exposition  dépas- 
serait en  longueur  le  présent  article. 

De  même  que  la  prononciation  opu  est  généralement  inutile, 
Fbi  is  detukrit  Poen.  561  vaut  deux  anapestes,  sans  qu'il  soit  le 
moins  du  monde  nécessaire  de  prononcer  /.  D'après  les  règles 
générales  de  la  prosodie  plautinienne,  ubi  is  devant  consonne 
pourrait  s'échanger  avec  ubi  id,  ubi  et,  ubi  an,  ubi  hoc,  ubi  ex,  ubi 
hune,  qui  formeraient  aussi  la  monnaie  d'une  longue.  J'ajoute 
qu'une  prononciation  i  est  peu  vraisemblable.  Les  monosyllabes 
ne  perdent  leur  s  ni  dans  Plante  ni  dans  la  versification  dacty- 
lique.  Le  latin ,  qui  allonge  d'office  tous  les  monosyllabes  brefs 
quand  ils  sont  terminés  par  une  voyelle  (tû,  dâ,  ne),  a  conservé 
la  voyelle  brève  dans  is,  quis,  bis,  probablement  parce  qu'on  ne 
disait  jamais  ï,  qui,  M  (dûs  est  dû  à  l'analogie  de  da).  Les  compo- 
sés commençant  par  quis  ont  toujours  la  première  syllabe  longue, 
quisquam  Amph.  130  et  Névius,  quispiam  Amph.  825,  quisquis 
Livius  Andronicus  et  Plante,  Amph,  1041  (il  faudrait  pronon- 
cer quiquis  au  v.  309,  mais  dans  Quis  homol  Quisquis  homo  hue 
le  second  homo  n'est  probablement  qu'une  répétition  du  premier, 
occasionnée  par  Vh  de  huc^.  On  ne  finit  pas  un  vers  par  quisquam 
ou  quisquis;  quispiam  n'équivaut  jamais  a.  faeiam.  Il  est  vrai 
qu'Ennius  a  employé  dans  un  hexamètre  siquï,  mais  ici  quis  est 
devenu  enclitique  (la  différence  de  traitement  entre  quis  initial  et 
quis  final,  dans  des  soudures  qui  n'ont  rien  de  préhistorique, 
semble  supposer  que  la  chute  de  Ys  est  de  date  latine;  v.  p.  305). 
Les  formes  primitives  isdem ,  quisdam  n'ont  laissé  de  descendance 
qu  idem,  quidam,  où  l's  est  représenté  par  l'allongement.  Dans  les 
passages  comme  is  compellit  Trin.  672,  je  pense  que  Vs  est  non 
seulement  requis  par  le  mètre,  mais  imposé  par  l'usage  de  la 
langue. 

Des  personnes  familières  avec  le  vers  dactylique,  mais  non  avec 
les  ïambo-trochaïques,  pourraient  s'exagérer  la  variété  des  exemples 
où  doit  se  manifester  la  chute  de  Vs.  Ainsi,  Ennîus  ayant  mis 
dans  un  hexamètre  eorpu  meum ,  on  pourrait  attendre  des  dactyles 


312  L.    HAVET 

(valant  un  pied  soit  ïambique,  soit  trochaïque)  comme  corpu  me-, 
des  anapestes  (valant  un  pied  soit  ïambique,  soit  trochaïque) 
comme  -pu  meuni.  En  réalité,  ces  combinaisons  ne  peuvent  se 
rencontrer.  Dans  le  trochaïque  Meus  ocellus  meum  labellum... 
Poen.  36e,  le  second  pied  est  -cellus  ou  -cellu,  non  pas  -cellu  nie-, 
et  le  troisième  est  meum  la-,  non  pas  -um  la-  ;  les  deux  syllabes 
de  meum  forment  ensemble  le  demi-pied  fort,  comme  au  vers 
suivant  meum  mel  meum  cor...-,  métriquement,  rien  n'empêcherait 
de  remplacer  ocellûs  par  ocellôs.  Ici  la  présence  ou  l'absence  de  1'^ 
importe  peu.  Il  en  est  de  même  dans  tous  les  cas  analogues; 
7nentè  mm  ne  se  rencontre  jamais  qu'à  des  places  où  le  mètre 
admettrait  aussi  bien  menti  meae.  La  règle  peut  se  formuler  ainsi  : 
dans  la  versification  ïambo-trochaïque,  pour  que  la  finale  brève 
d'un  polysyllabe  joue  un  rôle  qui  ne  puisse  être  joué  par  une 
finale  longue ,  il  faut  un  des  deux  cas  bien  déterminés  qui  ont  été 
étudiés  tout  à  l'heure,  c'est-à-dire  le  cas  de  gnatè  mi  ou  d'cj-//[^] 
nunc  final,  celui  à'Omnia  resciui  ou  de  FiUu[s\  quam  initial.  Ces 
deux  cas  une  fois  vus,  j'en  ai  fini  avec  la  chute  de  Vs. 

J'arrive  donc  à  sa  conservation.  Elle  n'est  jamais  vérifiable  à 
coup  sûr  dans  les  demi-pieds  faibles;  s'il  existe,  à  la  fin  du  vers, 
un  demi-pied  faible  qui  peut  être  formé  d'une  brève,  mais  non 
d'une  longue,  il  n'existe  aucun  demi-pied  faible  où  la  règle  con- 
traire s'impose.  Sans,  doute  il  y  a  une  circonstance  où  la  conser- 
vation de  Vs  pourrait  paraître  plausible,  au  demi-pied  faible 
pénultième.  En  principe,  un  vers  ne  doit  pas  paraître  finir  deux 
fois  de  suite.  La  fin  de  vers  mater  sua  est  légitime  (Men.  17), 
mais  non  la  fin  de  vers  pàter  suus.  Il  serait  donc  soutenable  de 
faire  sentir  Vs  dans  dicturus  sum;  tace  Merc.  431,  et  même  dans 
des  exemples  où  la  syllabe  antépénultième  n'est  pas  suivie  d'une 
ponctuation,  comme  deartuatus  sum  miser  Capt.  640,  ipsus  sum 
mihi  Bacch.  549;  ou  encore,  peut-être,  tempus  se  daret  Bacch. 
676,  pestis  te  tenet  Amph.  580,  tacitus  te  sequor  Bacch.  109,  mani- 
hus  plus  dolet  Truc.  768.  Mais  cela  n'est  rien  moins  que  néces- 
saire. Si  la  prononciation  joignait  te-tenet  et  le  séparait  de  pestis, 
rien  n'empêchait  de  prononcer  ^^5f/,  le  vers  ne  paraissant  pas  finir 
deux  fois;  c'est  ainsi  qu'on  a  uestimenta  me-iubes  As.  92,  Staphyla 


L  S   LATIN   CADUC  3  1 3 

te-noco  Aul.  269,  Mnesiloche  dic-mihi  Bacch.  705,  quah  tu-mihi 
Men.  1027,  nescire  sat-scio  Merc.  382.  Si  la  ponctuation  autorisait 
conspicere,  iam-tenes  Epid.  401,  facimus,  it-dies  Rud.  looi,  elle 
autorisait  nactu;  nunc-abi  As.  228,  habebi ,  tum-dato  Men.  547, 
cerritu;  fac-sciain  Men.  890,  et  à  plus  forte  raison  consignemu.  -\\- 
Num-moror  Cure.  367,  insiliamu.  -j|-  Tu-sali  Mil.  279.  L'exemple 
damnuni  praestet  facere  quam-lucrum  Capt.  327  autorise  minore 
sumptu  simu  quam-sumus  Aul.  484;  aula  quae-siet  Aul.  765  auto- 
rise dici  quid-uelis  Epid.  462.  Dans  egone  architectus?  uah!  -f(-  Quid 
est?  Mil.  1 134,  la  question  quid  est  relève  seulement  uah,  non  pas 
toute  la  phrase;  ceci  suppose  que  uah  quid  est,  bien  que  partagé 
entre  deux  interlocuteurs,  forme  un  groupe  pour  l'oreille,  et  que, 
par  conséquent,  il  est  peut-être  licite  de  prononcer  architectu. 
Dans  qualis  sis  scio  Aul.  217  (cf.  Poen.  279,  Rud.  139),  rien 
n'empêche  de  prononcer  çwa/z  sUs;  Plante  abrège  ainsi  niëô,  mèàs. 
Pour  admettre  avec  sécurité  la  conservation  de  \'s  au  demi-pied 
faible,  il  £iudrait  avoir  une  théorie  générale  de  la  façon  dont  les 
monosyllabes  devaient,  ou  pouvaient,  s'appuyer  soit  sur  le  mot 
précédent,  soit  sur  le  mot  suivant  ;  or,  cette  théorie  est  loin  d'être 
faite.  Elle  a  une  certaine  connexité  avec  la  théorie  des  enclitiques 
et  proclitiques,  mais  sans  se  confondre  avec  elle.  Elle  est  difficile 
à  formuler  même  pour  le  grec,  où  la  loi  de  Porson  fournit 
pourtant  un  critère  précieux.  Pour  le  latin,  il  se  passera  peut-être 
bien  du  temps  avant  que  les  métriciens  l'aient  tirée  au  clair. 

Quelque  part  du  moins  la  conservation  de  Vs  peut  se  constater 
sûrement;  c'est  dans  les  demi-pieds  forts,  c'est-à-dire  lorsqu'un 
«  temps  ))  de  la  mesure  tombe  sur  la  syllabe  en  s.  Il  y  a  deux 
cas  à  considérer.  Ou  le  demi-pied  faible  suivant  sera  formé  d'une 
syllabe  unique,  brève  ou  longue,  où  il  sera  formé  de  deux  syllabes 
(soit  deux  brèves  ordinaires,  soit  une  brève  et  une  de  ces  longues 
abrégées,  propres  à  l'ancienne  métrique).  Dans  le  second  cas, 
nous  devrons  renoncer  à  déterminer  si  Vs  se  prononce  ou  non. 
Car  les  groupes  ^^,^^  et  i:-,^^  sont  toujours  échangeables  ad 
libitum,  quand  un  «  temps  »  tombe  sur  la  seconde  des  quatre 
syllabes  (cela  tient  à  ce  que  le  tribraque  apparent  ^,^^  n'est  pas 
un  vrai  tribraque  :  un  vers  peut  finir  par  cum  familia  -,^^^- 


314  L-    HAVET 

avec  tribmque  propre;  il  ne  peut  finir  par  mente  tnuîier  -^,v^^- 
avec  faux  tribraque,  non  plus  que  par  menti  mulier).  Ici  en 
particulier  se  justifie  le  principe  général  (ci-dessus,  p.  3 12)  qu'une 
finale  brève  ne  joue  guère  de  rôles  autres  que  ceux  qui  convien- 
draient aussi  à  une  longue.  Lesbonice  esse  uideatur  Trin.  629 
forme  un  hémistiche  trochaïque  aussi  bien  que  Capt.  941  Quod 
bene  fecistl  referetur,  ou  Trin.  343  Ft  ita  te  aliorum  miserescat.  Il  est 
donc  clair  qu'on  peut  prononcer  soit  ckfessu  soit  defessus  dans  cet 
hémistiche  tout  semblable  (Epid.  720),  Ego  sum  defessus  reperire. 
Seulement  dans  le  premier  des  deux  cas  distingués  tout  à 
l'heure,  c'est-à-dire  seulement  devant  un  demi-pied  monosyl- 
labique, la  métrique  indiquera  une  prononciation  déterminée. 
Elle  indiquera  toujours  de  prononcer  1'^.  Ce  sert  tantôt  devant 
une  longue  comme  dans  l'hémistiche  trochaïque  Minus  iam 
furtificus  sum  quam  antehac  Epid.  12,  tantôt  devant  une  brève 
comme  dans  cet  autre  hémistiche  trochaïque,  Rcpudium  rébus 
paratis  Aul.  784.  Us  se  conserve  indifféremment  soit  devant 
les  sourdes,  comme  dans  ces  deux  exemples  ou  dans  hahetis  qui 
Poen  .276,  corporis  candoribus  Men  .181,  corporis  custodias  (Névius) , 
fungaris  iuum  Trin.  i,pectus  tuum  (Névius),  saucius  fligit  (Livius 
Andronicus),  difficilis  foret  Trin.  64e,  soit  devant  les  sonores, 
moribus  dignum  Trin.  1045,  intellegimus  bona  Capt.  142,  amîcus 
numquani  Trin.  716,  meus  me  Poen.  885,  rapidus  raptori  Men.  65, 
salutanius  Lyce  Poen.  621,  hospitis  iussu  Merc.  102,  intus  uolent 
Capt.  114.  Parfois  il  faut  le  prononcer  devant  un  groupe  com- 
mençant par  un  autre  s,  amplius  scit  Rud.  329  (omnia  scit  ne 
ferait  pas  le  vers).  Us  prononcé  peut  être  immédiatement 
suivi  d'un  changement  d'interlocuteur  :  amplius.  -|-|-  Nam  Asin; 
41;  potius.  -fj-  Num  Bacch.  212;  Mnesilochus  -jf  Viuit  ib.  246 
(de  même,  quand  l'interlocuteur  commence  sa  réphque  par  une 
voyelle,  1'^  qui  précède  se  prononce  au  demi-pied  faible  dans 
hominis.-\\-  Equidem  Amph.  576;  credis.-^Eo  ib.  756;  scruus.-^ 
Abeo  ib.  857  ;  et  au  demi-pied  fort  dans  cris.  -||-  Vbicumque  As.  1 10; 
aedibus.-^Abi  Aul.  459  ;  etc.).  Ce  qui  indique  que  si,  selon  notre 
hypothèse,  la  suppression  de  1'^  a  commencé  à  la  fin  des  phrases, 
elle  n'était  pas  pour  cela  devenue  indispensable  à  cette  place. 


L*S   LATIN   CADUC  315 

Dans  la  versification  ïambo-trochaïque  des  dramatiques,  en 
résumé,  on  constate  la  disparition  de  Vs  dans  des  syllabes  qui 
ne  portent  pas  le  «  temps  »,  sa  conservation  dans  des  syllabes 
qui  le  portent;  la  nature  de  la  consonne  suivante  et  la  ponctuation 
sont  indifférentes.  Deux  hypothèses  sont  possibles.  Ou  la  langue 
parlée  emploie  capricieusement  tempus  et  tenipu,  et  le  poète 
choisit,  sans  recevoir  de  l'usage  une  influence  quelconque;  ou 
bien  la  langue  parlée  favorise  une  des  deux  formes,  et  le  poète 
subit  l'usage  quand  il  emploie  l'une,  réagit  contre  l'usage  quand 
il  emploie  l'autre.  C'est  peut-être  cette  seconde  hypothèse  qui 
est  la  vraie.  A  en  juger  par  ce  que  nous  montrera  bientôt  la 
poésie  dactylique,  la  fin  de  vers  esti  nunc  et  le  commencement 
de  vers  Filiu  quam  reflètent  avec  naïveté  le  parler  courant,  tandis 
que  la  prononciation  7'ebus  paratis  implique  une  tendance 
réfléchie  au  conservatisme,  une  envie  de  ne  pas  laisser  prescrire 
la  façon  d''articuler  des  ancêtres.  Si  bien  que,  par  une  bizarrerie 
du  hasard,  la  plus  artificielle  des  deux  prononciations  serait 
représentée  par  les  exemples  de  beaucoup  les  plus  nombreux. 

V. 

La  versification  crétique  des  dramatiques  et  leur  versification 
bacchiaque  n'ont  rien  à  nous  apprendre.  Car,  dans  l'une  et  dans 
l'autre,  les  demi-pieds,  considérés  isolément,  suivent  des  règles 
que  la  versification  ïambo-trochaïque  fait  suffisamment  connaître. 

Quant  aux  anapestes,  ils  seraient  instructifs.  Mais  les  mor- 
ceaux anapestiques  de  Plante  présentent  tant  de  difficultés  cri- 
tiques, et  ils  ont  été  si  malmenés  par  des  théoriciens  brouillons 
qui  sont  parvenus  à  les  rendre  presque  illisibles,  qu'il  ne  me 
paraît  pas  possible  d'en  parler  incidemment.  J'aime  mieux  avertir 
que  mon  travail  est  ici  incomplet  d'un  paragraphe. 

VI. 

La  versification  dactylique  commence  avec  Ennius,  qui  a 
naturalisé  à  Rome  le  vers  d'Homère. 

Ennius,  relativement  à  Ys  caduc,   paraît  se  comporter  d'une 


3  lé  L.    HAVET 

fliçon  simple.  An  demi-pied  fort,  Vs  se  prononce  toujours. 
C'est  une  nécessité,  car  le  demi-pied  fort  n'admet  jamais  une 
syllabe  brève.  Ainsi  ...uolaiiit  auîs,  simiil...  Au  demi-pied  faible, 
devant  consonne,  la  règle  paraît  être  de  supprimer  1'^.  Dans  les 
mots  à  pénultième  brève,  ratu  Romulu  praedam,  cela  va  de  soi.  Il 
paraît  en  être  de  même  dans  les  mots  à  pénultième  longue.  Ennius 
cominence  bien  le  vers  par  Scitic  secunda,  Quint u  pater,  Priniu 
senex,  mais  ne  paraît  pas  l'avoir  jamais  commencé  par  quelque 
chose  comme  Primas  se  (Virg.  Aen.  II  370).  Il  écrit  Dnm  quidem 
unus  hûino  ucstitu  (je  remplace  par  uestitus  la  glose  Romamis^  toga 
superescit,  ...uoluendu  per  aetbera  uagil,  mais  il  est  douteux  qu'il 
ait  jamais  fini  par  quelque  chose  comme  audetis  tollere  moles  (Aen. 
I  134).  A  la  vérité  il  existe  un  vers  Qualis  consiïiis  quantumque 
potesset  in  armis,  écrit  en  marge  de  l'Orose  de  Saint-Gall,  au 
xi^  siècle,  par  l'abbé  Ekkehard  IV,  qui  devait  avoir  sous  les 
yeux  une  citation  fliite  par  Cicéron  dans  un  passage  aujourd'hui 
perdu  du  De  republica.  Mais  qualis,  lecture  qui  d'ailleurs  n'a 
pas  paru  certaine  à  M.  Dûmmler,  ne  peut  se  construire,  et,  en 
outre,  ne  conviendrait  pas  au  sens.  Il  s'agit,  d'après  le  passage 
d'Orose  visé  par  Ekkehard,  d'un  espion  qui  renseigne  les  Car- 
thaginois, inquiets  des  intentions  d'Alexandre  le  Grand  après 
la  prise  de  Tyr;  le  vers  devait  donc  commencer  par  Oualia 
consuJeret,  ou  Oualia  consilia  (avec  allongement  par  la  césure  ?), 
ou  Oualibu  consiïiis.  —  Priscien,  d'autre  part,  cite  un  vers 
Qnos  homines  quondam  Laurentis  terra  recepit,  et  cela  comme 
exemple  de  Laurentis  pour  Laurens.  Je  n'ai  rien  à  invoquer 
contre  ce  texte,  si  ce  n'est  la  défiance  même  que  m'inspire  la 
conservation  de  1'^.  Mais  je  doute  que  personne  allègue  ce 
fragment  avec  confiance.  Si  par  hasard  le  poète  avait  mis  teJlus 
Laurenti,  il  est  clair  que  les  grammairiens  ont  dû  être  induits 
à  rajeunir  inconsciemment  la  métrique  du  vers.  —  Il  n'y  a 
aucun  compte  à  tenir  de  la  fin  de  vers  studiosus  quisquam  erat  ante 
hune,  admise  par  Bâhrens,  Ante  hune,  d'après  le  contexte  de 
Cicéron  (Br.  71,  cf.  Or.  171)  commençait  une  phrase  à  part.  Le 
reste,  mutilé  dans  les  mss.,  devait  avoir  la  disposition  suivante 
(je  ne  donne  un  supplément  qu'à  titre  d'exemple)  : 


L  S   LATIN   CADUC  317 

Cum  neque  musarum  scopulos  <superaucrat  ullus 
Et  sacra  Romanus  iuga>,  ncc  dictis  studiosus 
Quisquam  crat. 

On  ignore  comment  finissait  le  vers  Caniibus  hiiinaiiis  disten- 
tus... 

Au  cinquième  pied,  la  chute  de  Vs  précédé  d'une  longue  est 
forcée,  car  un  spondée  cinquième  ne  peut  finir  avec  un  mot. 

Au  troisième  pied,  elle  est  forcée  si  le  vers  a  une  coupe 
régulière  :  Fires  uitaque  corpà  nieuni...  Une  fois  Ennius,  gêné 
par  la  difficulté  d'une  énumération  technique,  a  négligé  la  coupe 
et  terminé  le  troisième  pied  par  la  syllabe  en  s.  Mais,  dans  cet 
exemple  unique,  le  mot  suivant  commence  par  deux  consonnes. 
C'est  la  preuve  que  1'^  final  ne  doit  pas  être  prononcé  :  Cui  par 
imber  et  igni,  spiritus  et  graui  terra.  Spiritus  allonge  igni\/\,  comme 
ailleurs  scamna  allonge  stabilita. 

Au  second  pied  les  règles  de  la  coupe  entraînent  d'ordinaire 
la  chute  de  Vs,  Haec  ecfatii pater...  Quand  la  coupe  est  au  trochée 
troisième,  le  second  pied  peut  théoriquement  être  formé  par  un 
mot  ou  une  fin  de  mot  spondaïque,  T^ç  oï  TSTapr/;?  "Op/^--- 
(Iliade  XVI  196).  Ennius  pourtant  n'use  pas  de  cette  forme  (il 
ne  faut  pas  la  confondre  avec  celle  qu'il  admet  dans  les  vers 
à  penthémimère,  quand  le  monosyllabe  qui  suit  le  second  pied 
s'appuie  sur  lui,  BelUpotentes  sunt...  Sollicitari  te...;  cf.  plutôt 
le  vers  à  hephtémimère  Aspectabat  uirtutein...).  Il  préfère,  quand 
le  second  pied  est  formé  d'un  seul  mot  devant  un  trochée, 
en  faire  un  dactyle,  Celso  pectore  saepe...  (de  même  Virgile, 
Arnientarius  Afer...^.  Par  un  hasard  peu  vraisemblable,  nous 
aurions,  d'après  les  éditions  d'Ennius,  un  exemple  unique  du 
spondée  second  ainsi  placé,  et  ce  serait  justement  un  spondée 
exigeant  la  conservation  de  1'^  : 

Additur  orator  Corneliu  suauiloqucnti 
Ore  Cethegus  Marcu  Tuditano  conlega 
Marci  filius... 

J'ai  montré  ailleurs  {Revue  de  philologie,  1890)  que  diverses 
raisons  doivent   inviter    à  corriger    Cethegu    Tuditano    Marcus. 


3l8  L.    HAVET 

Voilà  encore  une  prosodie  anomale  qui  disparaît.  D'autres 
exemples  proviennent  de  corrections  arbitraires;  ils  ne  reposent 
pas  sur  l'autorité  de  la  tradition  manuscrite  et  ne  valent  pas 
même  la  peine  qu'on  les  discute.  Si  bien  que,  dans  tout  ce  que 
nous  avons  d'Ennius,  un  seul  exemple  d'^  conservé  au  demi-pied 
faible  garde  quelque  valeur,  Laurentis  terra.  Or,  on  l'a  vu,  cet 
exemple  n'est  pas  de  ceux  qui  confondent  le  scepticisme  par  la 
difficulté  de  les  corriger. 

Dans  Ennius  comme  dans  Plaute,  la  chute  de  Vs  ne  tient  en 
aucune  façon  à  la  nature  de  la  consonne  suivante.  On  a  d'une 
part  fundità  curant,  pria  quant,  inritatû  tenet,  ecfatû  pater,  sultï 
gênas,  occasû  datus,  Carthaginiensibti  hélium,  loul  Neptunus,  corpil 
meuni,  somnii  reliquit,  memoretl  loqui ,  alhà  iuhar,  quaesentibâ 
uitam,  inclitu  signuni,  lupii  feniina;  d'autre  part  natus  Capys, 
equus  qui,  similis  turpissima,  precibus  pater,  pectus  duni,  pestis 
necuit.  Venus  Mars,  facinus  leuis,  Mercurius  louis,  Cyclopis  uenter, 
suauis  sonus,  Tiberis  flumen. 

VII. 

Lucilius ,  comme  Ennius ,  garde  forcément  1'^  dans  les  demi- 
pieds  forts.  Comme  lui,  il  le  supprime  forcément  dans  la  seconde 
moitié  des  demi-pieds  faibles,  ainsi  que  dans  la  première  moitié 
de  trois  d'entre  eux,  les  5^,  3"  et  2".  Comme  lui,  dans  la  première 
moitié  des  autres  demi-pieds  faibles,  il  supprime  Vs  volontaire- 
ment :  au  premier  pied,  lanu  Ouirinu  pater,  Munu  tamen,  Broncu 
Bouillanus ,  Intu  modo,  Magnu  fuit,  Seruu  neque,  Caluu  Palan- 
tina  (?)  ;  au  4^  pied,  primu  Trebelliu  multost,  diuersu  uîdebitur  ire. 
Comme  dans  Ennius,  les  éditeurs  ont  arbitrairement  introduit  dans 
Lucilius  des  exemples  contraires  à  cqs  règles;  je  me  dispenserai 
de  les  discuter.  Mais  quelques  exceptions  apparentes  sont  fondées 
sur  des  autorités;  celles-ci  méritent  examen. 

Il  faut  écarter  par  la  question  préalable  le  vers  inintelligible  et 
dénué  de  coupe  Quis  totuni  sois  corpus  iam  perolesse  hisulcis ;  j'ai 
proposé  corpu  lani ,  Rev.  de  phil.,  1890,  p.  106.  De  même  le 
vers  corrompu    Vnus  consternit  nouis  tietus  restibus  (var.  rébus, 


LS   LATIN   CADUC  319 

pestibus,  prestihus)  aptus,  cité  par  Nonius  pour  aplus  au  sens  de 
conexus,  conligatus.  Ici  le  prétendu  unus  est  une  portion  d'un 
mot  grec  altéré;  il  faut  sans  doute  Clinidion  sternit  nobis  uetu, 
restibus  aptum.  Le  y.Xivi'oiov  est  un  lit  pouvant  servir  à  deux  per- 
sonnes (jiobis),  comme  le  prouve  un  passage  de  Plutarque  cité 
dans  le  Thcsaurus. 

On  admet,  dans  un  passage  cité  par  Aulu-Gelle,  la  disposition 
suivante  : 

Vno  oculo  pedibusque  duobus,  dimidiatus 
Vt  porcus... 

Or  le  sens  invite  à  disposer  autrement,  ce  qui  fait  disparaître 
Tanomalie  du  4^  pied  et  donne  une  meilleure  coupe.  Il  y  a,  il  est 
vrai,  à  faire  une  toute  petite  correction,  celle  A'ut  en  uti  : 

...une  oculo  pedibusque  duobus, 
Dimidiatus  uti  porcus... 

Nonius  cite  un  fragment  commençant  par  le  vers  Puhliu 
Pauu  mihi  Tuhitanus  (var.  Turbitanus^  quacstor  Hibera.  On  a 
pensé  qu'il  fallait  corriger  TudUanus,  ce  qui  oblige  à  intervertir, 
Tuditanus  mihi,  et  amène  la  syllabe  en  s  dans  le  demi-pied  fort. 
La  correction  Tuditanus  ne  peut  être  certaine,  les  renseignements 
historiques  sur  le  personnage  désigné  faisant  défout.  Mais, 
comme  l'existence  d'un  gentilé  en  -ttanus  ne  paraît  pas  suppo- 
sable,  la  nécessité  de  l'interversion  s'impose  en  tout  cas,  et  en 
tout  cas  l'anomalie  prosodique  est  éliminée. 

Dans  le  fragment  iactans  me  îit  febris  querquera ,  on  a  fait  de 
febris  le  quatrième  pied  d'un  hexamètre.  En  réalité,  le  fragment 
est  le  commencement  d'un  pentamètre,  et  -bris  tombe  au  demi- 
pied  fort  (Rev.  de  phil.,  1890). 

Un  passage  plus  embarrassant  serait  le  fragment  de  deux 
vers  cité  par  Nonius,  Quod  deformi  senex,  arthriticus  ac  poda^ 
grosus,  Est  quod  mancu  miserque,  exilis  ramice  magno.  S'il  faut 
réellement  lire  exilis,  il  est  clair  que  Vs  se  conserve  ici  à  la 
fin  du  quatrième  pied.  Mais  le  texte  satisfait  mal  ;  aussi  on  a  changé 
miser  en  macer,  ce  qui  fait  double  emploi  avec  exilis.  Ce  n'est  pas 


320  L.    HAVET 

7niscr  qu'il  fallait  changer  ;  ce  mot  est  excellent  ici,  car  il  signifie 
«  malade  »  ;  il  se  dit  en  ce  sens  tantôt  de  la  personne,  tantôt  de 
la  partie  du  corps.  Miser  ramicc  magno  signifie  :  incommodé 
d'une  grande  hernie.  Le  mot  corrompu  est  exiîis;  la  correction 
ex  iïilm,  ou  peut-être  au  singulier  ex  ili,  fait  disparaître  à  la  fois 
la  difficulté  du  sens  et  l'irrégularité  de  la  prosodie. 

Quant  au  versHymnis  cantando  quem  adseru<au>isse  ait  ad  se,  je 
ne  crois  pas  qu'on  puisse  en  rien  tirer  contre  la  théorie  que  j'ai 
exposée.  Le  nom  propre  Hymnis  a  pour  génitif  dans  Lucilius 
Hymnidis,  c'est-à-dire  que  sa  flexion  est  celle  des  noms  grecs  en 
(ç  ($:;,  latinisée  à  la  façon  de  lapis  lapidis.  Si  on  suppose  que 
dans  cette  déclinaison  la  finale  is  a  pu  devenir  /,  on  ne  sera  pas 
très  embarrassé  pour  cela  ;  cantando  est  peu  clair  (ce  qui  a  amené 
M.  Lucien  Mûller  à  lire  captando);  on  pourra  penser  à  Hymni 
catillando,  correction  assez  séduisante  et  qui  m'a  beaucoup  tenté 
jadis,  la  restitution  d'un  mot  rare  étant  le  péché  mignon  de  tout 
philologue  archaïste.  MaiS;,  après  réflexion,  il  me  paraît  très  invrai- 
semblable que  la  prononciation  Hymni  ait  pu  exister.  Au  nomi- 
natif des  radicaux  latins  à  dentale,  Vs  représente  à  la  fois  deux  con- 
sonnes; ainsi  *milès  est  pour  milèts  (cf.  princeps'),  devenu  d'abord 
par  assimilation  *milëss.  La  prononciation  -ëss  est  encore  en 
vigueur  au  temps  de  Plante,  car  la  finale  forme  une  syllabe  longue 
devant  une  voyelle  (ainsi  Aul.  528  Miless  impransus;  deux  vers 
plus  haut,  la  fin  du  vers  miless  aes  dari  aurait  pour  équivalent 
prosodique  non  pas  certus  aes  dari,  qui  pourrait  être  suspect  de 
faire  difficulté,  mzis princeps  aes  dari).  L's  de  miless  devant  une 
voyelle  (miless)  ne  se  confond  donc  pas  avec  1'^  de  dominûs;  l'un 
est  double  et  l'autre  simple,  et  tout  porte  à  croire  que  devant  une 
consonne  la  distinction  subsistait,  Vs  simple  étant  caduc  et  Vs 
double  tenace.  De  même  qu'on  prononçait  bonus  est  mais  miless  est, 
on  devait  prononcer  bonû  suni  mais  jamais  mile  sum.  Et  de  fait  nous 
constatons  bien  la  conservation  de  Vs  étymologiquement  double 
{miles  Poen.  468,  hospes  120,  diues  Cure.  373,  cornes  Merc.  852, 
pedes  Mil.  464,  tarmes  Most.  82e,  hebes  Mil.  53 ,  interpres  Poen.  444, 
intercus  Men.  471),  mais  jamais  nous  n'en  constatons  la  chute.  La 
règle  s'applique  aux  formes  qui  contiennent  la  seconde  personne 


LS    LATIN    CADUC  32 1 

es  prononcée  ëss,  ou  sa  forme  enclitique  -s  prononcée  -ss  (ess  est 
à  est,  et  -ss  est  à  -st,  comme  fers  est  2.feri);  Vs  de  ces  formes  peut 
subsister  devant  consonne  {es  Trin.  715,  potes  87,  obiurgandu-s 
96,  rogaturu-s  198),  mais  jamais  il  ne  tombe.  Ainsi  la  fin  de  vers 
diues  suiii  salis  Aul.  166  n'est  pas  assimilable  phonétiquement  à 
ipsu[s]  suni  mihi  (ci-dessus,  p.  312),  ni  la  consécution  syllabique 
lapis  làpldem  As.  31a  defessus  rëpërirc  (ci-dessus,  p.  314).  La  pro- 
position dignu-s  à  la  fin  du  vers  Mil.  12 17,  la  proposition  tiite-s  à  la 
fin  du  vers  et  de  la  phrase  Most.  168,  ne  peuvent  se  confondre 
avec  dignu,  qui  était  probablement  la  prononciation  la  plus  ordi- 
naire de  l'adjectif  devant  un  point,  et  avec  tute.  Bien  qu'on  pût 
prononcer  odiosus  l'adjectif  placé  à  la  fin  d'une  phrase  (ci-dessus, 
p.  3 14),  il  est  probable  qu'en  entendant  Ys  le  premier  mouvement 
de  l'auditeur  était  de  décomposer  logiquement  odiosu-s,  ce  qui  est 
légitime  par  exemple  Pers.  236.  Pas  plus  que  Plante,  d'ailleurs, 
les  poètes  dactyliques  ne  paraissent  avoir  jamais  supprimé  1'^ 
étymologiquement  double.  Lucilius  par  conséquent  a  dû  dire 
Hymnis,  même  si  le  souvenir  de  la  forme  grecque,  en  sigma 
non  caduc,  n'exerçait  aucune  influence  sur  la  prononciation 
latine  '.  Prononcer  Hymni,  c'eût  été  s'engager  à  décliner  au 
génitif  Hymnis  et  non  Hymnidis,  à  l'accusatif  Hymncm. 

Comme  dans  Ennius,  il  reste  pour  la  conservation  irrégulière 
de  Vs  un  seul  témoignage.  C'est  le  vers  Oui  neque  iumentum  est  nec 
seruus  nec  cornes  ullus;  certes,  il  n'a  rien  de  suspect  par  lui-même. 
Mais,  comme  l'exemple  fourni  par  Ennius,  il  n'est  pas  de  nature 
à  inspirer  confiance.  Il  est  très  possible  que  le  satirique  ait  écrit 
Cui  neque  iumentum  nec  seruu  nec  est  cornes  ullus,  plaçant  le  verbe 
est  comme  le  place  Horace  (Et  sutor  bonus  et  solus  formosus  et  est 
rex,  Sat.  I,  3,125).  Si  tel  était  le  vers  original,  il  était  presque 
inévitable  que  les  copistes  de  l'époque  classique  y  rétablissent  à  la 
fois  la  syntaxe  ordinaire  et  la  prosodie  de  leur  temps. 

I .  Lucilius  était  très  latiniseur.  Il  a  latinisé  la  désinence  nominative  os  dans 
les  fins  de  vers  scorpiu  cauda  (les  mss.  de  Nonius  ont  une  fois  scorpms  et  deux 
fois  scorpios)  et,  avec  suffixe  comparatif  pourtant  bien  grec,  rhetoricoteru  tu  seis 
(ms.  rhaetoricoteriifiiiseis).  Ce  qui  a  induit  Bàhrens  à  lui  faire  prononcer  Ilia 
pour  'D.'.x;  ! 

MÉLANGES.  21 


:22  L.    HAVET 


VIII. 


Lucilius  a  fini  un  vers  par  unusquisque  mouetur.  Us  d'unus  est 
évidemment  prononcé,  mais  ce  n'est  pas  là  une  exception  à  la 
règle,  puisque  la  soudure  des  deux  mots  empêche  cet  s  d'être 
final.  A  supposer  d'ailleurs  que  la  prononciation  unuquisque  ait 
été  permise  par  l'usage  (ce  qui  peut  dépendre  de  la  date  à  laquelle 
la  soudure  s'est  effectuée),  elle  était  incompatible  avec  le  r}^thme 
dactylique.  On  a  vu  plus  haut  (p.  311)  qu'il  ne  fondrait  pas  son- 
ger à  unûquique. 

Vnusquisque  sera  pour  nous  l'occasion  naturelle  de  parler  des 
soudures  de  mots  en  général.  La  plus  importante  par  sa  fré- 
quence est  la  soudure  avec  qm.  Us  s'y  est  maintenu  avec  ténacité. 
Dans  les  poètes  Vs  est  souvent  prononcé  devant  que  :  dans 
Andronicus  soUemnitusqm,  dans  Plaute  fluctibusque  Rud.  369, 
auusque  Trin.  645,  inscitusqm  Mil.  734,  quantusque  Amph.  106, 
ipsusque  Amph.  252,  ludusque  As.  13;  dans  Y.nmviS  foedusque, 
magisque,  magnusque  bonusque,  dans  Lucilius  Postumiusque , 
iocusque,  etc.  Mais  jamais  les  poètes  dactyliques  ne  suppriment  1'^ 
devant  que.  Ennius  finit  un  hexamètre  par  terraque  corpus,  mais 
non  par  corpiique  terra.  Il  loge  devant  le  trochée  final  les  pluriels 
neutres  sepulcraque,  laetaque,  mais  non  des  formes  masculines 
comme  laetuqm.  Il  en  est  de  même  de  ses  successeurs.  Quant  aux 
dramatiques,  il  se  peut  qu'ils  aient  employé  des  formes  comme 
minuque  (Aul.  19,  à  côté  de  minusque  du  v.  20),  nimique  (Aul. 
61),  mais  les  lois  d'abrègement  propres  aux  groupes  ïambiques 
initiaux  permettaient  peut-être  d'avoir  deux  brèves  tout  en  pro- 
nonçant Vs  '.  Il  se  peut  aussi  que  Plaute  ait  écrit  minus  ualet 
moribunduque  est  Bacch.  192  ;  seulement,  si  on  supprimait  que,  le 
sens  n'en  serait  que  meilleur. 

Une  remarque  négative  assez  importante  en  apparence ,  c'est 

I.  Magisque  Poen.  305  est  particulièrement  peu  probant,  soit  à  cause  des 
difficultés  critiques  qu'offre  le  passage,  soit  à  cause  des  complications  propres  à 
l'histoire  individuelle  du  mot  magis  (ci-dessus,  p.  305). 


LS   LATIN    CADUC  323 

que  jamais  un  vers  ne  se  termine  par  quelque  chose  comme 
tempuque;  mais  de  là  il  n'y  a  rien  à  conclure.  La  conjonction  que, 
en  effet,  est  très  rarement  placée  à  la  fin  du  vers  (il  n'y  en  a 
d'exemple  ni  dans  les  Bacchidcs,  ni  dans  le  Trinummus).  En 
somme,  l'usage  des  dactyliques,  qui  très  nettement  admettent 
teinpii  et  écartent  foiipiique,  est  plus  probant  que  l'usage  de  Plaute 
pour  montrer  la  vitalité  de  Ys  final  devant  que.  Une  rencontre 
curieuse  a  lieu  sur  ce  point  entre  le  latin  d'Ennius  et  le  zend; 
cette  dernière  langue,  qui  partout  sacrifie  les  finales  en  -os  à  leur 
doublet  arique  (et  peut-être  ario-européen)  en  -ô,  disant  par 
exemple  açpô  pour  equôs,  a  conservé  la  voyelle  brève  et  la  sifflante 
devant  la  conjonction  ca  =  que  ;  on  a  alors  -àç-ca  =  -ôs-que. 

Ve  paraît  avoir  été  traité  comme  que.  Ennius  a  gardé  1'^  dans 
tempusue,  et  je  ne  vois  pas  qu'on  ait  d'exemple  d'une  finale  -utie 
pour  -usue. 

Le  -ne  interrogatif,  au  contraire,  admet  parfaitement  la  chute 
de  Y  s  précédent,  sans  doute  parce  qu'il  porte  sur  l'ensemble  de 
la  proposition  et  qu'on  ne  lui  sent  pas  un  lien  spécial  avec  le  mot 
auquel  le  hasard  le  soude.  L'usage  des  copistes  est  d'écrire  Ys  non 
prononcé  quand  ne  garde  sa  voyelle,  de  supprimer  cet  s  quand  la 
voyelle  se  supprime.  Ainsi  Poen.  432  B  et  ses  congénères  ont 
abiturusne  es  à  la  fin  du  vers,  tandis  que  le  palimpseste  a  ABITU- 
RUNES.  De  même  on  trouve  satisne  et  satin,  uidesne  et  uiden.  — 
Le  vers  Persa  412  commence  par  Accipin  argentum.  Cure.  90  les 
mss.  donnent  Voltisne  oliuas  aut  pulpamentum  aut  cap<p>arim. 
Il  serait  tentant  de  prononcer  ici  uoltin  :  le  dactyle  initial  aurait 
une  forme  insolite  qu'expliquerait  sa  place,  et  nous  aurions  un 
exemple,  probablement  unique  dans  les  ïambo-trochaïques  du 
théâtre,  d'un  s  tombant  dans  la  syllabe  qui  porte  le  «  temps  ».  Mais 
le  vers  serait  mal  césure,  et  il  n'est  pas  invraisemblable  qu'il  faille 
prononcer  1'^,  sauf  à  corriger  la  portion  de  vers  qui  suit  oliuas. 

IX. 

Pour  en  finir  avec  Lucilius,  qu'il  m'a  fallu  quitter  un  moment, 
j'appellerai  l'attention  sur  le  fragment  qui  sert  d'épigraphe  au 


324  L.    HAVET 

présent  travail.  Ce  fragment,  cité  par  Vélius  Longus^  est  évidem- 
ment tiré  d'une  dissertation  orthographique,  et  probablement  du 
livre  IX  des  satires.  Il  montre  que  Lucilius  supprimait  tout  pro- 
blème orthographique  relatif  à  Vs,  et  que  par  conséquent,  comme 
la  loule  des  graveurs  d'inscriptions  et  des  copistes  de  manuscrits, 
il  entendait  écrire  systématiquement  tempus,  même  quand  la  pro- 
nonciation était  tenipu.  Par  là  sans  doute  il  a  contribué  au  réta- 
blissement phonétique  de  1'^;  toute  lettre  muette  maintenue 
dans  l'orthographe  est  prête  à  devenir  tôt  ou  tard  une  lettre  pro- 
noncée. Pour  que  le  changement  se  fasse,  il  suffit  d'une  occasion. 
Or,  dans  l'histoire  des  choses  humaines ,  les  occasions  se  pré- 
sentent toujours. 

La  suppression  de  1'^  se  constate  dans  divers  fragments  de 
vieilles  poésies  en  hexamètres  :  l'inscription  du  temple  d'Ardée 
(Bàhrens ,  Fragmenta  poetarum  p.  138);  l'épitaphe  de  Taracius 
(C.  I.  Latin.  I,  1202);  celle  de  Protogène  (s'il  faut  y  lire  beic  est 
situ  miiiius,  ib.  1297);  des  vers  d'Hostius  (Bahrens  p.  139), 
d'Accius  (p.  267),  de  Pompilius  (p.  274),  de  Valerius  Aedituus 
(p.  275),  de  Lutatius  Catulus  (p.  276),  de  Suéjus  (p.  285),  de 
Sévius  Nicanor  (p.  294),  d'Egnatius  (p.  298).  Ces  exemples  n'ont 
rien  de  saillant,  et  je  n'ai  pas  à  parler  des  archaïsmes  artificiels 
employés  sous  l'empire  par  l'auteur  des  tristiques  de  Figuris 
(Halm,  Rhetores  p.  63). 

X. 

J'arrive  à  la  révolution  qui  se  produisit  dans  le  traitement  de 
Vs  au  temps  de  Cicéron. 

Cette  révolution  nous  est  attestée  par  un  passage  bien  connu 
écrit  en  46  ou  45  (Orator  161).  Dans  la  finale  -us,  dit  Cicéron 
(nous  pouvons  ajouter  :  et  dans  la  finale  -/j),  on  retranchait  1'^, 
quod  iam  subrusticmn  uidetur,  olim  aufem politius.  Aussi,  en  mettant 
à  la  fin  du  vers  onmihu  princeps  ou  dignu  Jocoquc  (le  copiste  du  ms. 
de  Lodi,  embarrassé  des  formes  insolites  en  u,  a  écrit  omnibus  et 
dignum,  mais  le  ms.  d'Avranches  a  respecté  la  vraie  finale),  on 
ne  risquait  pas  ca  offensio  in  uersibus  quant  nunc  fugiunt  poetae  novi. 


L  S    LATIN    CADUC  325 

Cette  prosodie  abrégeante  était  conforme  à  l'usage,  sic  eniiii  loque- 
bamur.  Il  y  a  ici  deux  choses  connexes,  mais  pourtant  distinctes, 
à  retenir. 

En  premier  lieu,  prenons  acte  du  changement  de  la  mode, 
favorable  d'abord,  puis  défavorable  à  la  suppression  de  Vs.  Il  y  a 
renversement  complet  des  belles  manières,  iam  suhrusticum,  olim 
politius.  Sur  ce  point,  un  passage  de  Quintilien  (IX,  4,38)  ajoute 
quelque  chose  au  témoignage  de  Cicéron.  Servius  Sulpicius,  le 
juriste,  essaya  de  lutter  pour  le  vieil  usage;  dans  ses  discours  en 
prose,  il  évitait  systématiquement  de  prononcer  s  «  quotiens 
ultima  esset  aliaque  consonante  susciperetur  »  ;  cette  formule, 
entendue  rigoureusement,  impliquerait  qu'il  disait  non  seulement 
talî  nunc ,  mais  aussi  tell  nunc ;  son  système,  qu'il  semble  avoir 
professé  expressément  (s'il  faut  lire  ut  dixit  dans  Quintilien) , 
donna  lieu  à  une  polémique  entre  «  Luranius  »,  qui  le  critiquait, 
et  «  Messala  »,  qui  le  défendait  par  l'usage  des  poètes.  Ce  Messala, 
dont  l'identification  n'est  pas  sûre,  est  l'auteur  d'une  monogra- 
phie de  la  lettre  s,  dont  la  perte  est  évidemment  des  plus  regret- 
tables pour  qui  étudie  notre  sujet. 

En  second  lieu,  nous  avons  à  noter  le  changement  de  la  proso- 
die reçue.  Là-dessus  nous  pouvons  nous  former  une  opinion 
nous-mêmes ,  en  dépouillant  les  poètes.  Le  principal  document 
est  naturellement  le  poème  de  Lucrèce.  Chacun  sait  que  Lucrèce 
admet  de  temps  en  temps  la  suppression  de  Vs  ;  il  met  en  fin  de 
vers  omnibu  rébus  ou  rebu  necesse  est.  Cela  ne  contredirait  pas  le 
dire  de  Cicéron  sur  l'usage  prosodique  àespoetae  noui,  car  Lucrèce 
est  mort  en  5  5 ,  neuf  ans  au  moins  avant  la  rédaction  de  VOra- 
tor;  le  terme  de  poetae  noui  pourrait  ne  s'appliquer,  et  sans  doute 
ne  s'applique  en  effet,  qu'à  une  génération  un  peu  plus  jeune. 
Mais  il  y  a  mieux  ;  la  versification  de  Lucrèce  cadre,  bien  mieux 
qu'on  ne  s'y  attendrait,  avec  l'esprit  de  l'école  nouvelle.  Quand 
on  vient  de  pratiquer  les  fragments  d'Ennius  et  de  Lucilius,  il 
fait  déjà  Teffet  d'un  novateur. 

D'abord,  la  chute  d'^  est  dans  Lucrèce  très  rare.  Dans  les  deux 
premiers  chants,  dont  chacun  forme  plus  de  iioo  vers,  il  y  en 
a  en  tout  une  quinzaine  d'exemples.  Dans  cinq  ou  six  seulement, 


326  L,    HAVET 

la  chute  de  ïs  a  lieu  dans  une  syllabe  qui  suit  une  longue.  Or 
l'ensemble  des  fragments  dactyliques  de  Lucilius,  qui  ne  com- 
prennent que  850  vers  ou  portions  de  vers,  présente  94  exemples 
d's  supprimé  après  une  longue.  Une  telle  statistique  prouve  à 
elle  seule  combien  Lucrèce  subit  déjà  l'influence  nouvelle,  à 
laquelle  il  se  soustrait  seulement  par  échappées.  Lucrèce,  en 
matière  de  versification,  est  loin  d'être  un  raffiné.  Il  n'a  pas  de 
système  et  se  laisse  guider  tantôt  par  l'usage  et  l'instinct  de  son 
temps,  tantôt  par  les  précédents  des  vieux  poètes  qui  étaient 
pour  lui  des  classiques. 

Mais  il  y  a  quelque  chose  de  plus  caractéristique  encore  que  les 
chiffres.  C'est  la  £içon  dont  s'exerce  le  libre  arbitre  de  Lucrèce, 
là  où  il  a  le  choix  entre  deux  prosodies. 

Il  faut  en  effet  distinguer  soigneusement  les  prosodies  libres 
des  prosodies  forcées.  Rehu  necesse  est  à  la  fin  du  vers  est  une  pro- 
sodie forcée.  Le  poète  pourrait  sans  doute,  comme  le  fait  Virgile, 
s'astreindre  à  ne  placer  rébus  au  cinquième  pied  que  devant  une 
voyelle;  mais,  du  moment  qu'il  ne  se  donne  pas  cette  peine,  il 
ne  dépend  pas  de  lui  de  dire  à  cette  place  rébus  ou  rebu  ;  la 
forme  brève  est  seule  compatible  avec  les  règles  de  l'hexamètre. 
De  même  au  second  et  au  troisième  pied;  rébus  à  l'une  de  ces 
deux  places  est  incompatible,  ou  à  peu  près,  avec  les  lois  de  la 
césure.  Mais  au  premier  pied  le  poète  est  libre.  Il  lui  est  licite  de 
commencer  soit  par  Primu  se^iex,  comme  Ennius,  soit  par  Primus 
se,  comme  Virgile.  Or  Lucrèce,  à  cette  place,  fait  toujours  comme 
Virgile  et  non  comme  Ennius  :  Tactus  corporibiis  I  454,  Corpus  nil 
662,  Omnis  cum  II  54,  Créais  nec  III  722,  Oiiinis  quae  IV  510, 
Siquis  forte  617,  Solis  lunai  V  418,  Nodus  nocturnas  686,  Corpus 
quod  755,  Corpus  uel  764,  Tantus  discidio  VI  293,  Ignis  corpora 
885,  Ignis  qui  953.  Au  quatrième  pied  aussi  Ennius  prononce 
rehu  et  Virgile  rébus  ;  or,  là  aussi,  Lucrèce  suit  la  règle  de  Virgile  : 
I  203.  304.  424.  453.  671.  894.  915.  925.  960...  En  somme, 
la  révolution  est  déjà  quasi  accomplie  chez  Lucrèce;  seulement  il 
ne  met  pas  de  rigueur  à  répudier  les  vieilleries  prosodiques.  Ses 
omnibu  et  ses  rebu  ne  sont  plus  des  formes  vivantes;  ce  sont  des 
archaïsmes ,  presque  au  même  titre  que  le  génitif  aquaï. 


LS   LATIN   CADUC  327 

Catulle,  un  peu  plus  jeune  que  Lucrèce  et  qui  lui  a  peut-être 
survécu  un  an  ou  deux,  est  autrement  puriste,  comme  il  convient 
au  véritable  initiateur  de  la  poésie  soignée.  Il  proscrit  entièrement 
les  formes  sans  s.  Le  dernier  vers  de  son  recueil  est,  il  est  vrai, 
un  pentamètre  finissant  par  tu  dahi  supplicium;  mais  il  est  bien 
tentant  de  croire  que  cet  exemple  unique  s'explique  par  quelque 
raison  particulière.  Peut-être,  comme  le  propose  Bâhrens,  faut-il 
voir  dans  dabi  suppJicium  des  mots  empruntés  par  Catulle  à  son 
adversaire  Gellius,  et  reproduits  par  lui  en  manière  de  parodie; 
alors  ce  serait  une  méchanceté  de  rappeler  à  ses  lecteurs  la  proso- 
die vieillotte  d'un  ennemi.  Au  premier  et  au  quatrième  pied, 
Catulle  prononce  1'^ ,  comme  Lucrèce  et  Virgile  :  Vrbis  Darda- 
niae  64,  367,  secretus  nascitur  hortis  62,  48,  etc. 

La  conservation  de  1'^  au  quatrième  pied,  conformément  à  la 
doctrine  des  jeunes  visés  par  Cicéron,  se  retrouve  dans  Cicéron 
lui-même  :  flammatus  luppiter  igni,  tristis  nuntia  belli,  perculsus 
fulmine  ciuis...  (de  suo  consulatu,  écrit  en  60),  serpenfîs  saucia 
morsu  (Marins,  peu  avant  52),  Calchantis  fata  queamus.,.  (traduc- 
tion dans  le  de  Diuinatione ,  qui  est  de  44),  transiicctus  caerula 
cursu...  (traduction  dans  le  de  Finibus,  qui  est  de  45);  et  de  même 
Quintus  Cicéron  écnt  praeclarus  lumina  Cancer.  Les  fragments  du 
d£  consulatu,  du  Marius ,  etc.,  lesquels  sont  tous  relativement 
récents ,  ne  présentent  aucun  exemple  de  la  chute  d's.  Mais  il  y 
en  a  dans  la  traduction  des  <ï>aivc[x£va  d'Aratus,  exécutée  par  Cicé- 
ron admodmn  adulescentulus  (de  Nat.  deorum  II  104;  Cicéron  avait 
vingt  ans  en  86).  Au  premier  pied,  il  dit  Toruu  Draco,  Magnu 
Léo,  mais  aussi  Tant  us  quantus,  Tract  us  sed,  et  au  quatrième  pied, 
religatus  corpore  toto,  Arcturus  nominc  claro ,  obductus  parte  feretur, 
conixus  corpore  Taurus,  etc.  S'il  n'a  pas  de  fin  de  vers  comme  le 
uoluendu  per  aethera  uagit  d'Ennius,  c^est  qu'il  use  peu  de  la 
coupe  après  le  trochée  quatrième;  il  en  a  seulement  deux 
exemples,  noctesque  diesque  feruntur,  conlucet  Aquarius  orbe.  Ces 
faits  donnent  à  conjecturer  que  Cicéron  a  modifié  avec  le  temps 
sa  façon  de  versifier,  se  laissant  guider  aux  variations  de  la  mode. 
Ce  qu'ils  indiquent  surtout  avec  quelque  netteté,  c'est  qu'au 
point  de  vue  du  traitement  de  l'^  les  Phaenomena,  écrits  entre 


328  L,    H A VET 

90  et  80,  tiennent  le  milieu  entre  la  versification  de  Lucilius,  mort 
depuis  l'an  102,  et  celle  de  Lucrèce,  dont  l'œuvre  était  inédite 
quand  il  mourut  en  55.  Peut-être  nous  donnent-ils  une  idée 
assez  exacte  de  ce  qu'était  la  versification  dactylique  dans  les 
ménippées  de  Varron,  composées  au  moins  en  partie  vers  l'an  éo; 
ici  nous  trouvons  à  la  fin  de  l'hexamètre  sil'is  cercopitheci,  parebis 
legibus  an  non,  mais  au  commencement  du  pentamètre  Magnii 
comest. 

XL 

La  prosodie  des  Phaenomena  a  un  intérêt  particulier,  c'est 
que  sans  doute  elle  explique  la  petite  révolution  dont  elle  marque 
une  étape. 

L'orthographe  artificielle,  qui  maintenait  1'^  -dans  l'écriture, 
en  a  certainement  favorisé  la  reviviscence  phonétique,  dont  elle 
était. la  condition  indispensable.  Mais  elle  ne  peut  être  la  cause 
principale  de  cette  reviviscence.  La  prononciation  sposa,  infas  a 
vécu  jusqu'aux  temps  romans,  malgré  l'orthographe  sponsa,  infans; 
de  même  tempu  aurait  duré  des  siècles  malgré  l'orthographe 
teiiipus.  L'analogie  syntactique  a  dû  agir  pour  sa  part,  tempus  erit 
aidant  à  évincer  tempu  fuit,  mais  il  n'est  pas  probable  qu'elle  ait 
suffi  à  ressusciter  ce  qu'elle  avait  laissé  périr.  Quand  à  l'instinct 
d'analogie  flexionnelle,  il  eût  plutôt  nui  que  servi  au  rétablisse- 
ment de  Vs  :  tempu  temporis  ne  pouvait  choquer  plus  quhomo 
hominis,  et  dominu  dominum,  manu  manum,  securi  securim  cadraient 
avec  rosa  rosam.  D'ailleurs  la  réduction  d'-is  et  -us  n'engendrait 
aucune  homophonie  gênante  dans  un  idiome  où  les  finales  -ï  et 
-u  étaient  quasi  inusitées. —  Je  crois  bien  que  la  masse  de  la  langue 
a  été  mise  en  mouvement  par  un  levain  microscopique. 

L'hexamètre  grec  et  latin,  pour  des  raisons  qu'il  n'est  pas  à 
propos  de  rechercher  ici,  accueillait  facilement  la  coupe  après  le 
4^  pied,  'Aya-.c?;  âO.ys'  sOy;-/.£v,  —  rrcXjTpcTTsv  'i:  [j.uax  rS/Ski.  D'autre 
part,  il  répugnait  à  la  coupe  après  le  trochée  4%  kr.zi  -/.s  y.jvs; 
y.opsdwvTai  (II.  XXII  509).  Cette  coupe  est  à  peu  près  proscrite 
dans  Homère  ;  les  Latins  l'admettent,  mais  chez  eux  elle  est  rare. 


LS    LATIN    CADUC  329 

Pratiquement  donc,  on  était  amené  à  vouloir  finir  un  vers  par 
iiolucndus  litore  uagit  plutôt  que  par  uoluendu  per  aelhera  uagit. 
D'où   la  tentation    de    conserver  ïs    dans   le  demi-pied    £iible 
quatrième.  Tempus  tend  par  conséquent  à  supplanter  tempu  à  cette 
place;  c'est  ce  qui  se  réalise  dans  les  Phacnomcna.  Au  commence- 
ment du  vers,  il  n'y  a  aucune  raison  de  renoncer  à  tcmpu;  mais, 
une  fois  tempus  devenu  normal  au   quatrième  pied,  l'analogie 
invite  à  l'admettre  au  premier,  où  il  luttera  avec  tcmpu;  c'est 
encore  ce  que  les  Phaenomena  nous  montrent.  Or,  toute  versifica- 
tion implique  l'amour  de  la  difficulté  vaincue  et  de  la  règle  impé- 
rieuse. Au  premier  pied  même,  tempu  cède  la  place  à  tempus,  non 
comme  moins  viable  par  lui-même,  puisque  c'est  tempu  que  les 
plus  anciens  poètes  avaient  préféré,  mais  comme  suspect  d'être, 
à  cause  du  libre  choix,  trop  commode  au  poète,  et  d'avoir  une 
physionomie  anarchique.  Tcmpu  proscrit  au  début  du  vers,  on 
arrive  à  la  versification  de  Lucrèce.  L'esprit  de  discipline  n'a  plus 
qu'un  pas  à  faire  pour  arriver  à  celle  de  Catulle  et  de  Virgile, 
c'est  de  proscrire  partout  tempu  et  omnibu.  Et  du  moment  que  les 
poètes  entendent  qu'on  prononce  Vs  partout,  les  orateurs  le  pro- 
nonceront, les  gens  du  bel  air  affecteront  de  le  prononcer,  et  le 
vulgaire  finira  par  suivre.  C'est  ainsi  que  nos  «  liaisons  »,  exigées 
en  poésie  par  la  règle  de  l'hiatus,   passent  de  la  déclamation 
poétique  dans  les  sermons  et  les  plaidoyers,  de  là  dans  les  con- 
versations soignées,  de  là  dans  les  commérages  ;  des  hauteurs  de 
la  langue  des  dieux,  de  proche  en  proche,  elles  descendent  jus- 
qu'aux   régions  où  naissent  les    «   cuirs   ».  L'orthographe   est 
complice  du  mouvement,  en  latin  comme  en  français,  mais  le 
mouvement  ne  vient  pas  d'elle. 

Cette  théorie  pourra  étonner  certaines  écoles  de  phonétistes,  qui 
aiment  à  envisager  le  langage  sous  un  aspect  scolastique  et  abstrait, 
et  à  y  méconnaître  l'inattendu  qui  fait  le  fond  de  toute  histoire. 
Elle  peut  se  résumer  ainsi  :  les  contemporains  de  Caton  l'Ancien 
prononçaient  sans  doute  te^npu  plutôt  que  tempus  ;  si  Vs  de  tempus 
a  repris  vie  en  latin  et  a  fini  par  subsister  en  français,  la  cause 
première  en  est  dans  un  détail  de  la  technique  des  rhapsodes  grecs. 


•  i 

I 


TROIS  TEXTES  EN  PATOIS  DE  METZ 

CHARTE  DES  CHAIVIERS  —  LA  GROSSE  ENWARAYE 
UNE  FIAUVE  RECREATIVE 

(XVe-XVIie  SIÈCLE) 

Par    FRANÇOIS    BONNARDOT 


Metz  doit  à  sa  situation  géographique  d'avoir  toujours  été  un  foyer 
actif  de  culture  et  d'expansion  de  la  langue  française  :  traduction  des 
livres  saints,  chansons  de  geste,  poèmes  historiques  et  romans 
d'aventures,  atours  officiels  et  chartes  d'intérêt  privée  relations  de 
voyages  et  de  pèlerinages,  mystères  dramatiques,  chroniques  et 
légendes,  contes  et  nouvelles,  mémoires,  chansons  tant  en  français 
pur  que  dans  le  dialecte  local-,  toutes  les  branches  de  la  littérature  ont 
été  cultivées  avec  ardeur  durant  une  longue  période  qui  correspond 
à  celle  de  l'indépendance  de  la  république  messine.  Du  xii^  au 
xvije  siècle,  depuis  la  version  d'une  partie  de  l'Ecriture  en  langue 
populaire,  qui  fut  condamnée  par  le  pape  Innocent  III,  jusqu'à  la 
Chronique  du  ministre  Buffet  au  temps  de  la  Ligue,  et  au  Journal  du 
greffer  Jean  Bauchei,  la  liste  serait  longue  des  productions  de  tout  genre 
dont  l'ensemble  constituerait  la  bibliographie  messine.  Et  c'a  été  tâche 
facile,  pour  un  enfant  de  Metz,  que  de  réduire  à  néant  la  téméraire 
accusation  qu'une  routine,  depuis  trop  longtemps  invétérée,  se  plaisait 
à  porter  sur  la  prétendue  stérilité  intellectuelle  de  sa  ville  natale  3. 

1.  Pour  les  Chartes  proprement  dites,  les  documents  originaux  abondent  dès 
le  premier  quart  du  xnie  siècle  et  remontent,  par  une  suite  non  interrompue, 
jusqu'à  1210;  cf.  mon  Rapport  sur  les  Chartes  Jrançaises  de  Met^,  inséré  aux 
Archives  des  Missions,  1873,  pp.  247-292. 

2.  Cf.  entre  autres  ma  notice  du  ms.  Epinal  189  dans  le  Bulletin  de  la  Soc. 
des  Anciens  Textes,  1876,  pp.  64-134. 

3 .  Omnium  honarum  litterarum  virtutumque  noverca,  civitas  Metensis  !  Invective 
lancée  en  1 5 19  par  Corneille  Agrippa  et  reprise  en  1 5  3 1 ,  dans  les  mêmes  termes. 


332  F.    BONNARDOT 

L'accession  du  Pays  Messin  au  ro3'aume  de  France  amena,  entre 
autres  conséquences  nécessaires,  la  prédominance  du  langage  officiel 
sur  le  dialecte  provincial;  et  de  fait,  la  langue  des  deux  chroniques 
que  nous  venons  de  citer  ne  ressemble  guère  au  rude  et  savoureux 
idiome  dont  s'étaient  servis  les  Jacomin  Husson,  les  Jean  Aubrion, 
les  Philippe  de  Vigneulles.  Mais,  pour  être  relégué  au  rang  de  patois, 
le  parler  local  ne  vit  pas  sa  sève  se  tarir;  son  génie  continua  à  se 
manifester  par  de  nombreuses  productions,  dont  quelques-unes  sont 
parvenues  jusqu'à  nous  ;  il  se  manifeste  principalement  sous  la  forme 
de  chansons  et  d'improvisations  rimées  (daUlemants)  qui  occupent 
encore  et  réjouissent  les  longues  heures  des  crcgnes  ou  veillées  d'hi- 
ver'. Il  y  a  plus  :  les  mesures  rigoureuses  prises  par  l'autorité  alle- 
mande contre  l'enseignement  officiel  de  la  langue  française  ont 
redonné   par   contre-coup   une  importance  plus  grande  au   patois^, 

mais  cette  fois  contre  Malines  {Aida  Caesarea),  alors  siège  du  gouvernement  impé- 
rial aux  Pays-Bas.  Dans  l'esprit  de  l'auteur,  le  terme  bonae  litterae  s'applique  à 
la  théologie  et  surtout  aux  questions  hétérodoxes  ,  celui  de  virtus  spécifie  la 
liberté  et  la  hardiesse  d'esprit  à  traiter  lesdites  questions.  Isolée  du  contexte  et 
prise  au  sens  purement  littéral,  cette  célèbre  apostrophe  fit  fortune  auprès  de 
maint  historien,  même  et  surtout  en  Lorraine,  jus<ju'à  ce  qu'un  érudit  messin 
eût  rétabli  la  vérité  des  faits  et  donné  l'interprétation  historique  de  ces  mots 
détournés  de  leur  sens  (Aug.  Prost  :  Les  sciences  et  les  arts  occultes  mi  xvi^  siècle. 
Corneille  Agrippa,' sa  vie  et  ses  œuvres.  Paris,  Champion,  1881-1882,  2  vol.  in-8. 
—  Les  transformations  successives  de  cette  apostroplie  sont  étudiées,  et  les 
allusions  auxquelles  elle  a  donné  lieu  sont  réfutées  à  l'appendice  XV,  à  la  fin 
du  tome  II). 

1.  J'ai  recueilli  environ  deux  cents  de  ces  improvisations  rustiques,  tant  dans 
les  environs  de  Metz  que  dans  les  vallées  de  la  Haute-Meuse  et  de  la  Haute- 
Moselle  ,  au  Roman-Pays  et  en  Vôge  ;  et  j'ai  pu  ainsi  m'assurer  que ,  pour  la 
forme  et  l'inspiration ,  les  daillemants  contemporains  sont  de  tout  point  iden- 
tiques à  ceux  que  le  Moyen-Age  nous  a  transmis.  Voy.  dans  Mclusine,  I,  col.  575- 
578  ,  une  série  de  trente- deux  daiemant  publiés  d'après  un  ms.  du  xv^  siècle, 

2.  Les  journaux  français  de  Metz  contiennent  souvent  des  récits  et  poésies  en 
patois,  qui  ont  pour  auteur  M.  l'abbé  Hubert  Vion,  connu  déjà  par  des  publi- 
cations précédentes.  —  L'impression  d'Almanachs  '  en  patois,  interrompue 
depuis  l'année  1854,  a  repris  cours  depuis  1876  par  les  soins  de  diff^érents 
auteurs  (Petit  ahnanach  mosellan,  français  et  patois  lorrain,  Strasbourg,  G. 
Fischbach;  —  Lo  pia  Ermonck  loùrain,  patoué  et  français  pè  Chan  Heurlin 
(M"e  Estre  à  Remilly),  ibid.;  —  Ahnanach  du  Messin,  1890,  Metz,  Béha;  — 
on  peut  y  joindre  un  recueil  intitulé  Lo  Coudraïe  pè  Chan  Hearlin...  S.  1.  n.  d. 


TROIS    TEXTES   EN    PATOIS    DE    METZ  333 

désormais  unique  truchement  des  indigènes  au  foyer  domestique'. 

Remontant  de  la  seconde  moitié  de  ce  siècle  au  xyi^,  nous  rencon- 
trons successivement,  parmi  les  productions  du  génie  local,  outre  plu- 
sieurs éditions  d'ouvrages  anciens  qui  seront  énumérés  en  leur  place  ; 
—  les  Chanis  populaires  messins  recueillis  dans  le  Val  de  Meli,  par  Nérée 
Quépat  (René  Paquet  de  Hauteroche),  Paris,  1870;  —  les  Chanis  popu- 
laires recueillis  dans  le  Pays  messin  par  le  comte  de  Puymaigre ,  Metz  et 
Paris,  1865  ;  seconde  édition  en  deux  volumes,  Metz,  Nancy  et  Paris, 
1881;  —  un  opuscule  très  rare  :  Lo  Nicu  (œuf)  de  Jeumenl.  Conte  de 
Fauchoux  requiet  aivau  les  prés  pet  M.  A[lbert]  de  La  Fi:^elièrc,  Paris,  Didot, 
1857;  in-8°,  tiré  à  12  ex.  ;  —  des  almanachs,  comme  Le  Lorrain  peint 
par  lui-même,  almanach...  curions  et  emuiant,  suivi  d'un  vocabulaire  patois- 
français,  Metz,  1853,  Lecouteux;  1854,  Lorette;  —  les  publications  de 
M.  l'abbé  Hubert  Vion,  et  principalement  son  Vaïege  en  Angleterre  à 
l'occasion  de  l'Espousition  universelle  de  18 ji  pè  in  afant  de  Noé'sfelle 
(Noisseville),  Metz,  lith.  Etienne  ;  auxquelles  on  peut  joindre  un  opus- 
cule de  son  frère,  M.  Michel  Vion,  intitulé  :  Eune  Lecture  publique  è 
Failly  sheu  les  Keulos,  è  l'occa<iion  d'eune  distribution  deprtx,  lo  ^  septembre 
186;,  pè  Michel  Vion  de  Noësfel.  Impr.  F.  Bian  (Blanc)  roe  don  Palais,  è 
Meti;  —  les  Bucaliques  messines,  pièces  qiieiiriouses  don  tems pessè,  don  tems 
preusent,  per  D[idier]  M[ory],  Metz,  1829,  Verronais.  C'est  un  recueil  de 
morceaux  de  divers  genres ,  publiés  à  différentes  dates  (principale- 
ment dans  le  Journal  de  la  Moselle,  années  18 14- 182 3),  ou  parus 
isolément,  parmi  lesquels  une  comédie  en  deux  actes. — Le  môme 
Mory,  sous  le  nom  anagrammatisé  de  Romy,  est  l'auteur  de  Lo  p'tmt 
Ermonek  messin,  pour  les  années  181 7,  i8i8et  1819,  Metz,  de  Vimpri- 

(Strasbourg,  Fischhach),  in-80,  16  pages,  patois  de  Remilly.  —  M.  Auricoste 
de  Lazarque ,  à  Retonfey,  vient  de  donner,  entre  autres  publications  d'histoire 
locale:  VAhnanach  foltdoristc  (signe  des  temps!)  du  Pays  Messin,  et  la  Cuisine 
messine,  1890;  Metz,  Béha;  Paris,  E.  Rolland.  La  troisième  partie  de  cet 
ouvrage  est  consacrée  à  la  cuisine  «  folklorique  »  du  Pays  Messin. 

Comme  étude  technique,  je  dois  signaler  l'ouvrage  d'un  professeur  au  lycée 
de  Metz,  L.  Zéliqzon  :  Lothringische  Mundartcn ,  1889,  Metz,  Scriba,  qui  con- 
tient, outre  plusieurs  contes,  des  chansons  populaires  et  une  série  considérable 
de  proverbes  et  de  dictons  ruraux. 

I.  Considéré  sous  un  autre  point  de  vue,  l'usage  du  patois  s'explique 
aisément  par  les  avantages  que  l'idiome  local  offre  aux  indigènes  dans  leurs 
rapports  mutuels,  à  l'encontre  des  occupants  qui  savent  bien  le  français  clas- 
sique, mais  non  pas  le  patois. 


334  P-    BONNARDOT 

ni^rcye  de  Lênioui  (Lamort)  qu^nt  henn  en  vèye,  que  s'poute  heun,  que  ne 
fat  me  paon  è  pechonne;  et  cheux  D'villy  (Devilly). 

Tout  à  la  fin  du  xyiii^  siècle  (1798)  se  place  la  date  de  la  composi- 
tion de  l'Histoire  véritable  de  Veruier,  maître  tripier  du  Champè..., 
dialogue  patois  messin  et  français  à  cinq  personnages,  par  l'abbé  Jeorgen, 
vicaire  de  la  paroisse  Saint-Eucaire  de  Metz,  puis  grand-chantrc  de  la 
primatiale  de  Nancy.  Ce  poème,  peu  intéressant,  a  été  publié  par  les 
soins  de  Lecouteux,  chez  Lorette,  en  1844. 

L'année  1787  vit  apparaître  le  joyau  de  la  littérature  messine, 
l'admirable  poème  Chan  Heurlin,  œuvre  de  Brondex,  rédacteur  du 
fournal  de  Meti.  Resté  malheureusement  interrompu  au  milieu  du 
cinquième  chant,  et  publié  tel  quel  en  1787  par  un  ami  et  parent  de 
l'auteur,  M.  Gaspard,  sous  le  titre  Les  Bruilles,  poème  patois  messin 
(48  pages,  sans  lieu  ni  date) ,  il  fut  repris  par  Mory  qui  le  termina  et 
le  publia  chez  Lamort,  1827.  La  fin  du  cinquième  chant  et  les  deux 
chants  suivants  sont  loin  de  valoir  les  premiers,  tant  pour  le  fonds  que 
pour  la  forme.  —  Plus  tard,  Mory  y  ajouta  un  complément  intitulé  : 
Lo  Betomme  donptiatfei  de  Chan  Heurlin  de  Vreumin  (v^  Devilly,  1834), 
suivi  de  quelques  Trimaips.  —  Le  poème  de  Chan  Heurlin  a  été  réim- 
primé plusieurs  fois,  sans  changements.  La  sixième  édition  a  paru 
en  1865,  chez  Lorette;  son  auteur,  feu  J.-B.  Daras,  a  réédité  les  deux 
premiers  chants  avec  certains  caractères  spéciaux  en  vue  de  «  rendre  la 
prononciation  plus  exacte  en  remplaçant  les  lettres  qui  ne  se  pro- 
noncent pas,  ou  lettres  étymologiques  ou  euphoniques,  par  des  lettres 
gothiques  i,  etc.  ».  —  En  1848,  le  libraire  Lecouteux  annonça  une  édi- 
tion illustrée  de  gravures  et  vignettes,  dont  nous  ne  connaissons 
que  le  tirage  des  dessins  sur  grand  papier. 

Par  la  couleur  vraie  de  ses  tableaux,  par  la  grâce  et  la  finesse  de  ses 
descriptions,  par  la  naïveté  idyllique  des  scènes  de  la  vie  rurale  à  la 
fin  du  siècle  dernier,  le  Chan  Heurlin  a  conquis  une  popularité 
méritée  qui  n'est  pas  près  de  s'éteindre  ^  (j'en  ai  entendu  réciter  des 

1.  Cf.du  même  auteur  :  Remarques  sur  quelques  valeurs  phoniques  du  pays 
messin  se  rapportant  au  français,  M.t\z,  1861. 

2.  Dans  la  séance  de  l'Académie  de  Metz,  du  27  décembre  1888,  M.  l'abbé 
Vion  a  lu  des  stances  «  è  le  guioure  de  Brondex ,  l'auteur  du  poème  Chan 
Heurlin  »  ;  cette  composition  est  accompagnée  de  notes  qui  éclairent  la  biogra- 
phie littéraire  de  Brondex  et  montrent  les  liens  de  famille  qui  rattachaient 
entre  eux  les  auteurs  et  éditeurs  des  deux  principaux  poèmes  patois,  Chan 


TROIS   TEXTES   EN    PATOIS   DE    METZ  335 

passages  de  longue  haleine).  Le  deuxième  chant  surtout  est  quelque 
chose  d'exquis. 

Une  autre  production,  qui  jouit  aussi  d'une  certaine  vogue,  est  Flippe 
Mitonno  ou  la  Famille  ridicule,  comédie  satirique  en  cinq  actes,  impri- 
mée en  1720,  sous  la  fiiusse  rubrique  «  Berlin,  J.  ToUer  ».  Deux  exem- 
plaires de  cette  édition  sont  consei-\'és  à  la  Bibl.  Nat.,  Réserve,  Y  6209 
et  6210;  le  premier  porte  à  la  fin  plusieurs  feuilles  manuscrites  conte- 
nant une  appréciation  de  la  pièce  et  la  traduction  du  premier  acte  en 
prose  française  I.  En  1848,  le  libraire  Lecouteux  publia  une  nouvelle 
édition  format  in-12,  96  pages,  avec  des  variantes  empruntées  à  trois 
copies  manuscrites  et  augmentée  de  quelques  chansons  ;  il  donna  en 
môme  temps  à  50  exemplaires  une  édition  sur  papier  vélin,  enrichie 
d'une  notice  bibliographique.  —  Certains  bibliographes  ont  attribué 
cette  comédie  à  Le  Duchat  ou  à  Ch.  Ancillon  ;  elle  a  pour  auteurs  le 
notaire  Bouy  et  l'avocat  Feticq^. 

En  1671  parut  chez  Nicolas  Antoine,  imprimeur  de  la  Cour,  le 
Dialogve  facétievx  d'vn  Gentil-hoiniue  françois  se  complaignauf  de  l'amour, 
et  d'un  Berger,  qui  le  trouuant  dans  un  Bocage,  le  reconforta  parlant  à  luy 
en  son  patois,  le  tout  fort  plaisant,  32  pages,  in- 16  oblong.  —  Autre  édi- 
tion de  même  format  en  1675  chez  Pierre  Collignon.  Ce  rarissime 
livret  était  venu,  par  Chardin  et  Nodier,  en  la  possession  d'un  biblio- 
phile messin,  feu  G.  Chartener,  qui  le  fit  réimprimer,  en  la  forme  de 
l'original,  à  42  ex.;  Metz,  1847,  Lecouteux.  —  La  graphie  de  la  partie 

Heiirtin  et  Flippe  Mitonno  dont  il  va  être  question.  — La  vogue  du  CImu  Heurlin 
est  si  bien  établie  qu'il  a  eu  les  honneurs  d'une  traduction  dans  un  patois  voisin. 
Cette  adaptation,  très  légèrement  diversifiée  du  texte  primitif,  porte  pour  titre 
le  nom  de  l'héroïne  du  poème  :  Let  Fancloon  Peurlin  de  Moém,  traduction  modifiée 
par  Félix  Th....  Nancy,  Lorette,  1885.  — Moéin,  Moyen-sur-Meurthe ,  arrond. 
de  Lunéville. 

1.  La  notation  phonétique  de  Flippe  Mitonno  est  de  haute  fantaisie.  L'édi- 
teur des  Chroniques  messines,  ].  Huguenin ,  tenta  de  la  reconstituer  sur  des 
bases  plus  rationnelles,  dans  l'intention  sans  doute  de  donner  de  l'ouvrage 
une  édition  moins  incorrecte  ;  mais  cet  essai ,  scientifiquement  conçu ,  s'arrête 
aussi  avec  le  premier  acte.  Resté  manuscrit,  il  est  venu  en  ma  possession. 

2.  Pour  plus  de  détails,  voy.  la  Notice  hibliographique  et  littéraire  placée  en 
tête  de  l'édition  de  1848.  —  Gustave  Brunet,  l'un  de  ceux  qui  tiennent  pour 
Le  Duchat ,  a  reproduit  le  début  de  la  Famille  ridicule  aux  pages  174  et  175  du 
Recueil  cité  plus  loin;  il  a  donné  aussi  une  partie  de  la  5^  scène  du  IV®  acte 
dans  son  édition  de  la  Grosse  Enwaraye,  pp.  13  et  14. 


336  F.    BONNARDOT 

écrite  en  patois  est  bien  supérieure  à  celle  de  Flippe  Mitonna.  — 
G.  Brunet,  qui  n'a  pas  connu  l'édition  de  1671,  cite  quelques  vers 
du  Dialogve  facétievx  d'après  l'édition  de  1675,  dans  un  Recueil  d'opus- 
cules et  de  fragments  en  vers  patois,  p.  165. 

C'est  aussi  à  la  langue  du  milieu  du  xyii^  siècle  qu'appartient  le 
Dialogue  de  Thoinette  et  d'Aliion.  Du  cabinet  de  Paul  Ferry,  si  riche  en 
monuments  de  l'histoire  locale,  ce  petit  manuscrit  était  passé  dans  ceux 
de  Ferry  de  Talange  et  du  comte  Emmery,  pour  venir  aux  mains  du 
libraire  Lecouteux ,  qui  en  donna  communication  à  M.  A.  de  La 
Fizelière.  Publié  par  ce  bibliophile  avec  introduction  et  glossaire,  en 
1856,  et  tiré  à  65  exemplaires  sur  papier  vergé,  plus  10  exemplaires  sur 
chine ,  le  Dialogue  de  Thoinette  et  d'Aliion  me  paraît  reproduire  plutôt 
les  caractères  du  patois  barrisicn  que  ceux  de  l'idiome  de  Metz.  La 
scène  du  récit  se  place  pour  partie  à  Menaucourt,  près  de  Ligny  en 
Barrois  (arrondissement  de  Bar-le-Duc),  où  Alizon  était  allée  consulter 
«  un  grand  médecin  du  Roy  »  vulgo  un  charlatan,  sur  la  maladie  de  sa 
sœur.  —  Les  auteurs  de  Flippe  Adiionno  ont  connu  le  ms.  du  Dialogue, 
auquel  le  passage  suivant  fait  une  claire  allusion,  restée  inaperçue 

jusqu'ici:...  «  Coujanne  vasset  let  Mère  |  Et  natte  jaly  Bacelle |  Car 

«  si  eulle  m'entendeu,  eulle  mo  pourrcu  hoùet;  |  Roûateu  comme 
«  elle  s'en  vient  en  contant  ses  pessayes  |  Ne  dirinve-met  aoùet  Aljon 
«  let  desolaye  »  (Acte  I,  scène  9,  derniers  vers). 

Avec  la  Grosse  Enwaraye  nous  arrivons  au  poème  qui  fiiit  l'objet 
principal  de  cette  étude  '. 

Bien  qu'imprimé  quatre  fois,  le  poème  de  la  Grosse  Enivaraye  n'a 
jamais  été  populaire.  Le  titre  même  en  est  obscur,  le  style  lourd,  et 
l'ordonnance  peu  suivie,  mais  la  langue  et  le  vocabulaire  offrent  un 

I .  Il  n'entrait  pas  dans  le  plan  de  ce  travail  d'établir  la  bibliographie  complète 
et  détaillée  de  la  littérature  patoise  à  Metz  :  ce  pour  quoi  le  temps  et  la  place  me 
faisaient  également  défaut.  Je  n'ai  prétendu  qu'à  en  tracer  une  légère  esquisse, 
d'après  les  seuls  matériaux  que  j'ai  en  ma  possession,  laissant  systématiquement 
de  côté  les  ouvrages  de  lexicographie  sur  lesquels  je  reviendrai  plus  loin.  — 
G.  Brunet  a  donné,  à  la  suite  de  son  édition  de  la  Grosse  Emuaraye,  une  liste 
à  peu  près  complète,  pour  le  temps,  des  ouvrages  écrits  en  patois  de  Metz.  Cette 
nomenclature  a  été  reproduite  presque  sans  changements  par  Devilly  dans  la 
revue  VAustrasie,  t.  IX  (nouvelle  série,  t.  IV^),  année  1841.  —  En  1844,  le 
libraire  Lorette  annonça,  comme  étant  sous  presse,  une  Notice  bil>IiograpJnque  et 
littéraire  sur  les  ouvrages  écrits  et  publiés  en  patois  de  la  Lorraine  et  du  Pays  Messin, 
qui  n'a  pas  paru. 


TROIS    TEXTES    EN    PATOIS    DE    METZ  337 

grand  intérêt;  et,  d'autre  part,  il  présente  un  curieux  tableau  des 
mœurs  et  coutumes  rurales  au  commencement  du  xvii<^  siècle.  Si 
l'exactitude  va  jusqu'à  la  crudité  dans  les  termes,  toutefois  le  sentiment 
ne  s'abaisse  pas  à  la  grivoiserie  :  sa  grossièreté  même  le  sauve  de 
l'obscénité.  Et  d'ailleurs  l'intelligence  en  est  trop  malaisée  pour  offrir 
ce  genre  de  plaisir  que  recherche  le  lecteur  ou  l'auditeur  de  la  littéra- 
ture dite  «  gauloise  ». 

Ce  monologue,  en  forme  de  pastorale,  compte  185  vers,  octosylla- 
biques,  rimant  deux  à  deux,  mais  sans  succession  régulière  de  la  rime 
masculine  à  la  féminine  ou  inversement.  Les  huit  premiers  vers  assonent 
sur  les  désinences  -ayc  -atte  ;  ils  constituent  un  proœiiiium ,  une  sorte 
d'invocation  ou  plutôt  de  salutation;  et  le  poème  commence,  à  vrai 
dire,  avec  le  vers  9  qui  roule  sur  la  même  rime  -atte  que  le  vers  précé- 
dent :  ce  qui  explique  le  nombre  impair  des  vers  de  la  pièce  dans  son 
ensemble. 

Elle  parut  pour  la  première  fois  en  1615,  et  c'est  ainsi  la  plus  ancienne 
poésie  en  patois  messin  qui  ait  été  livrée  à  l'impression.  Voici  la  dispo- 
sition du  titre  dans  l'édition  princeps  :  LA  GROSSE  j|  ENWARAYE  [| 
MESSINE  11  ov  II  Deuis  amoureux  d'vn  gros  [J  vertugoy  de  village  a 
SA  11  MIEUX  AYMÉE  Vazenatte  |1  EscHpt  eii  vray  langage  du  haut  ||  pays 
Messin  —  Bois  gravé  —  à  Meti  "  par  Je  jeune  A.  Fabert  \\  161  j.  16  pages, 
petit  format. 

La  seconde  édition,  sortie  en  1634  chei  Jean  Anthoine,  imprimeur 
juré  de  Mo)iseigneur  l'Evesque,  compte  17  pages  de  même  format;  la 
différence  provient  de  ce  que  cette  édition  contient,  de  plus  que  la  pre- 
mière, un  bois  gravé  au  verso  du  titre  et  un  autre  bois  à  la  fin  du 
poème.  Dans  l'une  et  l'autre  édition ,  la  Grosse  Enivaraye  est  suivie 
d'une  Fable  recreatifue  sur  laquelle  je  reviendrai  plus  bas.  Ces  deux  pla- 
quettes sont  cotées  à  la  Bibliothèque  Nationale,  fonds  de  la  Réserve,  Y 
■\  6206  p.  f.  et  6206  (anc.  X  2416);  elles  sont  de  toute  rareté  et 
n'existent  pas  à  la  bibliothèque  de  la  ville  de  Metz. 

L'auteur  du  Manuel  du  Libraire  signale  les  deux  éditions  dans  ses 
Nouvelles  recherches  bibliographiques ,  t.  II,  p.  118.  Sa  notice  peu  exacte 
a  été  amendée  dans  la  nouvelle  édition  du  Manuel  (1861,  t.  II,  col. 
1764),  qui  laisse  cependant  subsister  deux  grossières  fautes  dans  le 
titre  de  l'ouvrage  et  le  nom  de  l'imprimeur  :  La  Grosse  Enuvaraye 
Meti.  Abr.  Fabret. 

La  Grosse  Einuaraye  ne  fut  pas  réimprimée  pendant  plus  de  deux 
siècles.  En  1840,  au  mois  d'août  (cette  date  figure  avec  les  initiales  du 

MÉLANGES.  22 


338  F.  BONNARDOT 

nom  de  l'éditeur  en  bas  de  la  page  25,  avant  les  Appendices),  Gustave 
Brunet  réédita  ce  poème  ainsi  que  la  Fable,  et  les  fit  suivre  de  divers 
extraits  d'autres  compositions  patoises  et  de  l'essai  bibliographique 
dont  nous  avons  parlé.  Cette  réimpression,  tirée  à  70  exemplaires 
(dont  quelques-uns  sur  papier  rose),  parut  chez  Techener,  s,  d.  Elle 
n'est  pas  toujours  correcte,  et  maintes  fautes  d'impression  y  viennent 
encore  aggraver  la  difficulté  d'un  texte  déjà  fort  malaisé  à  entendre. 

Aussitôt  après  son  apparition ,  Devilly,  libraire  à  Metz ,  s'en  empara 
pour  la  reproduire  dans  VAustrasie,  année  1841,  pages  341  et  suiv., 
avec  une  hâte  et  une  insuffisance  telles  que,  aux  fautes  du  premier  édi- 
teur, vinrent  s'en  ajouter  de  nouvelles  au  nombre  de  près  de  cent,  pour 
moins  de  220  vers  —  y  compris  la  Fable!  Et  c'est  ainsi  que  les  Messins 
eurent  connaissance  de  la  première  production  poétique  de  leur  patois. 
Heureusement,  le  Chan  Heiirlin  était  là;  il  suffit  à  l'honneur  de 
l'idiome  local,  et  il  peut  prendre  en  toute  justice  pour  devise  le  vers 
par  lequel  il  caractérise  son  héroïne  : 

I  n'evînt  (Chan  Heurlin  et  set  fomme  Ginotï)  qu'eîn  affant; 

Ma  quel  affant,  grand  Dieu  !  l'en  valent  beun  m  cent  ! 


ÉTUDE  DU  TEXTE 

Il  a  été  dit  plus  haut  que  l'intérêt  principal  des  textes,  ici 
publiés,  réside  dans  leur  constitution  morphologique;  car,  si  la 
Grosse  Enwaraye  n'est  pas  d'essence  populaire,  du  moins  la  gram- 
maire et  sa  syntaxe  appartiennent  absolument  au  fonds  local, 
et  reproduisent  très  exactement,  dans  ce  qu'ils  ont  de  plus 
intime,  les  traits  caractéristiques  du  patois  d'alors.  La  même 
observation  s'applique  à  nos  deux  autres  textes.  Nous  ne  ferons 
qu'une  seule  différence  «  théorique  »  entre  la  Fiauve  et  la  Charte 
de  141 2,  d'une  part,  et  la  Grosse  Enwaraye,  d'autre  part  :  c'est  que 
celle-ci  représente  plutôt  le  langage  parlé  sur  la  rive  gauche  de 
la  Moselle  en  aval  de  Metz,  tandis  que  celles-là  reproduisent  de 
préférence  l'idiome  messin  proprement  dit  en  usage  dans  le  pays 
d'Entre-Deux- Yawes ,  à  savoir  la  ville  de  Metz  et  la  région 
comprise   entre   la   Moselle    et  la  Seille.  Mais  cette  différence 


TROIS  TEXTES   EN    PATOIS   DE    METZ  339 

ne  porte  que  sur  quelques  mots  du  vocabulaire  ,  elle  est  pure- 
ment lexicologique.  Une  fois  constatée,  il  n'y  a  pas  à  en  tenir 
autrement  compte  dans  l'étude  morphologique  de  ces  textes,  que 
nous  allons  exposer  sommairement.  Cette  étude  sera  d'autant 
plus  brève  qu'elle  prend  pour  point  de  départ  et  comme  terme 
de  comparaison  le  français  contemporain  (xv^-xvi^  siècles)  ;  ce 
qui  nous  permettra  d'éliminer  d'un  coup  toute  forme  identique 
à  la  fois  dans  nos  textes  et  dans  la  langue  commune.  A  cette 
époque  et  pour  des  textes  de  ce  genre,  aucune  modalité  de  quan- 
tité ou  d'accent  ne  vient  plus  différencier  le  traitement  des 
voyelles  :  longue  ou  brève,  pure  ou  entravée,  tonique  ou  atone, 
chaque  voyelle  en  est  arrivée  à  un  étiage  unique. 

I.  —  DÉRIVATION 

§    I.    —    VOYELLES 

[Observation  générale  :  Dans  les  citations,  le  chiffre  arabe 
renvoie  à  la  Grosse  Emuamye,  le  chiffre  italique  à  la  Fiauve,  et  les 
lettres  A  ou  B  à.  la  Charte  des  Caiviers.] 

A  —  devient  généralement  ai,  même  dans  les  particules 
encly  tiques  :  ai  lai.  ay  lay.  5,  30,  lai  sai  A  B.  aivau  ai  mon  54. 
Robaite  i,  et  tous  les  noms  propres  en  ard  (A  B)  où  la  chute  de  r  a 
facilité  d'autant  la  diphtongaison  :  Peirais  Recais  (Richard,  Ricard), 
Boicas  et  Boicais  (Bouchard,  Bocard),  Haicais  (Hacard,  Hécard), 
Mailais  (Maillard,  Malart)...,  auxquels  on  peut  ajouter  Wailaime 
(=^  Guillaume  par  la  forme  dialectale  Willame).  daiine  B.  luaisdeis 
B  «  garder  ».  aicor  A  B. 

La  graphie  ai,  qui  n'a  plus  d'une  diphtongue  que  la  forme ,  se 
résout  souvent  en  ^  :  la  prép.  par  A  B  est  notée  per  173 ,  et  plus 
souvent  pè  12,  37,  etc.;  de  même  pU  20.  U  121.  drè  i}6. 
meriège  112.  linège  113.  —  Les  deux  notations  peuvent,  d'ailleurs, 
se  rencontrer  à  côté  l'une  de  l'autre  et  même  dans  l'intérieur 
d'un  seul  mot  :  aiteschai  6.  m'emmeraite  saivette  160.  s' aicor  dont  a 
ettornont  A  B.  Au  vers  5,  et  ai  représentent  à  prép.  et  adv. 

A  l'ind.  prés,  de  «  avoir  »  et  aux  futur  et  parfait  des  verbes  de  la 


340  F.  BONNARDOT 

première  conjug.,  2^  et  3^  pers.  sg.,  la  désin.  as-a  est  rendue  une 
seule  fois  par  ai  :  emmerai[s]  léo,  et  dans  tous  les  autres  cas  par  è  : 
veurc  42,  et  43,  75.  erèt  103.  ayrè  137.  degimt  ).  reclemèt  11. 
dotêt  12.  —  La  désinence  -ait-eit,  si  fréquente  et  si  caractéristique 
dans  les  documents  du  haut  Moyen  Age,  fait  ici  totalement 
défaut,  sauf  un  cas  unique  dans  A  :  aait  au,  «  il  a  eu,  »  et  p.-ê. 
aussi  allé  i,  dial.  «  allait,  alleit  »,  fr.  «  alla  ». 

E  —  ouvert  ou  fermé  est  normalement  noté  a  :  clat  10.  latte  9, 
36.  valat  12,  48.  mat  42.  trahien  61  (en  regard  de  trety  6  et 
passim.  trebeun  f).  wa  89.  chaty  117.  preumat  preniat  126,  173. 
patte  patte  146,  147.  acris  A  B.  at  y  pers.  sg.  de  «  être  » 
117,  119  et  dans  l'expression  interrogative  nam  176  (=  n'a 
m',  n'est-ce-mie).  —  La  conjonction  «  et  »  est  notée  quelque- 
fois a  dans  la  Charte  de  141 2:  vairont  a  oront.  Collignon 
a  Peireson...  s'aicordont  a  ettornont...  beins  a  laiamant;  mais 
plus  souvent  et  persiste.  —  Les  deux  notations  coexistent  pour 
le  même  mot  :  etioie  atoie,  <(  estoient  »  A  B. 

—  é  désin.  du  participe  passé  de  la  i'''^  conjug.  devient  ai  : 
aiteschai  6.  Le  fém,  -ée  (participe  et  substantif)  =  aye  :  peraye  3. 
ertonaye  46.  metenaye  ^0.  frataye  91.  malaye  10.  eppaye  14.  anaie  B. 
Exception  unique,  hochée  109,  exigée  par  la  rime. 

—  et  -ette,  -elle  désin.  diminutives  s'aggravent  en  -at  ate, 
aie  :  Hanriat  Bronvat  A  B.  medjallatte  2,8.  ninatte  6.  bal[le]  9. 
nujatte  31.  blasse  (fr.  blet-te)  32,  94.  Kalatte  37.  le  pronom  aie 
aile  53,  55  «  elles  »,  en  regard  de  ^/  38,  40  «  elle  »  ;  demejale  72 
(demoiselle),  grignat  160.  L'évolution  qui  a  amené  ce  son  à 
(=  fr.  è)  à  celui  de  ô  dans  le  patois  actuel  :  nuhote  byosse  dieu- 
mehole n'est  pas  encore  sensible  dans  nos  textes. 

Dans  les  particules  enclytiques  ou  à  la  syllabe  posttonique,  e 
sourd  ou  féminin  a  un  son  indistinct  et  fluctuant  que  nos  textes 
ont  essayé  de  rendre  par  divers  caractères  :  —  0  dans  so  60,  149, 
«  ce  se  »  ;  les  pronoms  personnels /a  mo  69,  80,  174,  184.  to  126, 
133»  I73>  i^Sj  ^^  ï^  '^  (mais  «  toi  »  est  rendu  parf^  131);  ^0  158; 
— eu:  hew^i,  iio.ceu  12^. neu  128; — ci  :  saicheis  AB  «  sachent»; 
—  i  :  si  ij  «  ces  ».  Pour  plus  de  détail,  cf.  les  nombreux  exemples 


TROIS   TEXTES   EN    PATOIS   DE   METZ  341 

analogues  que  j'ai  relevés  dans Romania,!  335,  II  245  et  ss.,  258-9, 
V  321  et  SS. 

Dans  aiveu  9  «  avez  »,  eu  représente  la  désin.  0/  fréquente 
surtout  au  futur,  comme  auroi^,  dirais,  feroi:(^,  2"  personne  du 
pluriel  ;  cf.  ci-dessous  au  §  des  Diphtongues. 

I  —  tonique  persiste  généralement;  il  n'y  a  qu'un  très  petit 
nombre  d'exceptions  à  signaler  :  fay  129,  au  patois  actuel  fei  fê, 
«  fils  »;  mais  je  doute  que  ce  soit  bien  la  signification  de  ce 
mot  (voy.  au  Commentaire);  7nene  64.  derre  76  «  dire  ». 

Le  pronom  «  il  »  reste  i  y  au  masc.  des  deux  nombres,  15  , 
102,  134,  146,  153...;  une  fois  el  165  ;  —  au  neutre  el  :  qu'el  y 
fayeu  ^^59.  eUiét  75,  ellierét  103. 

I  atone,  s'atténue  en  e  :  «  pisser  =  pécher  p'cher  »,  d'où  à  la 
y  pers.  pi.  de  l'ind.  pr.  peuche\y\{\  107. 

Dans  la  syllabe  accentuée,  /  est  très  souvent  infecté  d'une 
résonance  nasale  in  ing;  cet  accident  est  étudié  plus  bas. 

O. — lia  été  dit,  page  340,  que  l'évolution  suivant  la  gamme eao 
n'est  pas  encore  accomplie  à  l'époque  de  nos  textes  ;  il  n'en  est 
pas  de  même  pour  la  gradation  inverse ,  et  de  nombreux  exemples 
montrent  que  le  son  0  est  déjà  fondu  en  celui  de  a  =  a,  même  et 
surtout  à  la  syllabe  tonique  :fiat  11.  jaîletri  22.  ham  28,  52,  178. 
jaly^.^,  144.  mat^T,,  ij6.satji.peralej^.daranavantSo.tratféS. 
guerat  12. 

Les  pronoms  et  adjectifs  possessifs  sont  notés  :  72a  131.  nat  95, 
130.  vaf  vate  41,  85  ;  l'adv.  «  encore  »  est  devenu,  par  la  chute 
du  r,  ika  inqua,  qui  a  reçu  la  diphtongaison  (ai  e)  comme  si  Va 
était  d'origine  :  inqiiay  inquet  inquê  138,  141,  164. 

Dans  A  B,  0  accentué  ou  enclitique  a  pris  le  son  oi  :  îoite 
«  toute,  tote  »,  joir  «  jour,  jor  »,  et  les  articles  doi  dois,  loi  «  du, 
le  »,  anciennement  lo  loti,  do  don,  et  actuellement  Ion  don  avec 
l'infection  nasale;  et  encore  des  formes  comme  Boicais  «Bouchard, 
Bocard  »,  Roise  «  rouge,  rose(?)  »  —  L'accent  portait  encore 
sur  le  premier  élément  du  groupe,  oi  sonnant  ôi;  c'est  ce  que 
démontre  coiiçol  en  regard  de  consoil  «  conseil  ». 

U  —  s'est  atténué  en  i  y  :  picelle  5 1 .  Jesirakm  2 .  deginet  ^ .  — 


342  F.    BONNARDOT 

même  à  la  syllabe  accentuée  :  aly  17  «  ehu  eu  ».  si  sy  18,  86  «  sur  ». 
pi  py  ^,  40,  51,  21.  jaîletri  22.  makschtry,  fém.  malestrite,  23, 
119  «  malastruc,  malotru  ».  ki  ky  25,  62,  16$.  Jesi  jj,  11.  ry  86. 
^nz/é^  94.  vely  165.  wy  170  «  nu  ».  vy  170.  /';'  4  «  but  ».  Jrj/  16. 
—  D'autres  exemples  de  ce  traitement  seront  relevés  aux  §§  des 
Voyelles  nasales  et  de  la  Diphtongue  ui. 

Dans  A,  u  reste  pur  :  nu  «  nul  »,  et  au  part.  p.  de  «  avoir  », 
dont  le  rapprochement  avec  aiy  17  forme  un  contraste  typique. 

Le  pronom  «  tu  »,  enclytique,  s'affaiblit  en  te  42,  136,  160, 
163,  175. 

Même  traitement  pour  u  atone  :  ine^è  178. 

La  désin.  féminine  -m  devient  -aïie  -awe  :  drawe  7  (fém.  de  dry  16^. 
messaiie  i),  auxquels  on  peut  joindre  haile  86.  haiie  87;  —  tou- 
tefois makschtry  donne  au  fém.  malestrite  119,  mais  ce  mot  peut 
être  regardé  comme  d'origine  savante  et,  par  ainsi,  soustrait  à 
l'influence  du  génie  populaire,  qui  a  même  fait  passer  le  son  awe 
en  celui  de  owe  :  cowe  boive  cherrowe,  etc. 

§   2.    —    DIPHTONGUES 

AI  —  a  maintenu  la  prononciation  intensive,  c'est-à-dire  avec 
l'accent  portant  sur  a,  si  bien  que  des  deux  éléments  constitutifs 
de  la  diphtongue,  le  premier  a  éliminé  le  second  :  a  -\-  i  ='  ai 
puis  a  :  plagi  98.  ma,  make  99,  135.  mare  117.  mî.  fare  10.  brare 
123  ;  ind.  pr.  i"""^  pers.  sg.  de  «  avoir  »,  a  80,  168,  et  au  futur  : 
moinra  loi.  sayra  m.  ayra  112.  vora  118,  122.  pora  123. 

La  Fiaiwe,  qui  a  ses  trentre-quatre  vers  assonances  en  a.  .  .e, 
offre  plusieurs  exemples,  cà  la  rime,  de  la  crase  d'âi  en  a  :  mate 
ip.  maque  26.  fate  28,  ^4.  retrate  2^.  Un  seul  vers  donne  ai  au 
lieu  de  a  :  Robaite  i ;  mais  dans  ce  mot  précisément,  la  dipht. 
est  d'origine  dialectale ,  provenant  d'un  a  pur  (Robastre) ,  d'où 
découle  a  fortiori  la  prononc.  intensive  Robate  Robâite. 

La  Charte  offre  toujours  ai,  sans  distinguer  entre  les  cas  où 
la  dipht.  est  d'origine  romane  et  ceux  où  elle  appartient  pro- 
prement au  dialecte;  tels  sont  d'une  part  :  maiste  «  maître  », 
feis  «  faire  »,  mai  «  mais...  que  y),  fait;  et  d'autre  part  :  caiveir, 


TROIS   TEXTES   EN    PATOIS   DE   METZ  343 

Leinais,  Peirais  (Linard,   Perrard)  et  les  autres   noms   propres 
relevc\s  plus  haut,  page  339. 

AU  (AL)  —  se  résout  normalement  en  a  long  :  laiamant  A. 

El  —  subissant  la  loi  générale  du  dialecte  messin,  est  noté  ai  : 
vaille  13. 

EL  (EAU)  —  est  toujours  réduit  h  è  :  bè  ^,  11,  35,  59,  7. 
nevè  92.  me:(è  178.  watê  ^.  Waiferè  A  B.  —  C'est  là  l'un  des 
trois  ou  quatre  caractères  les  plus  distinctifs  du  dialecte  lorrain, 
l'un  de  ceux  qui  le  font  reconnaître  au  premier  coup  d'œil 
par  opposition  au  dialecte  voisin  de  Bourgogne  qui  s'épanouit 
en  cà  ià  :  beà  biâ  mu:(iâ  guétiâ. 

EU  —  répondant  au  fr.  eu  (=  lat.  ô),  est  toujours  assourdi  au 
son  -ou,  ce  qui  revient  à  dire  que  notre  dialecte  a  maintenu  la 
consonne  d'origine  :  Chignou  24.  rignou  25.  lou  48.  aillou  154. 
meillou  155.  sou  176,  17  «  seul  ».  faynou  i.  hidou  22.  emperou  )i. 

-ou  est  aussi  la  transcription  du  fr.  -eu  provenant  d'autre  source 
que  lat.  ô  :  chawou  4  «  cheveux  ».  dou  131,  138  «  deux  ».  sou 
iio,  /  «  ceux  ». 

Au  lieu  de  -ou,  les  textes  plus  anciens  donnent  aussi  fréquem- 
ment -0  pur,  par  ex.  :  Candoilor  sous  et  ços  «  ceux  »  A. 

Le  pron.  3^  pers.  pi.  ^ous  masc.  {^a^es  fém.)  représente  fr. 
«  eux  elles  »  avec  x.  prosthétique;  ^ous  a  développé  l'adj.  xpu,  Kpn^i 
devant  une  voyelle,  =  «  leur  »,  dont  un  exemple  dans  la  for- 
mule imprécatoire  ^oufieuvel  ici.  —  De  ^ous  procède  encore  le 
sg.  :(îi  i^j  (.<■  lui  ». 

Le  fém.  -eue  est  rendu  par  -aue  awe  :  kaue  87  (auj.  cozue  = 
coue).  Voir  sous  U. 

lEU  —  se  réduit  au  son  u  :  melu  54  «  milieu  ».  Du  59,  88, 
179,  181,  et  le  comp.  Edu  81.  —  Puis  u  s'atténue  en  /  comme 
s'il  était  d'origine  :  di  dans  l'interj.  padi pady  124,  156,  162. 

lÉ,  lÈ  —  Cette  dipht.  se  réduit  en  un  caractère  unique  qui 
est  tantôt  é,  tantôt  i;  on  a  ainsi,  d'une  part  :  perré  106.  chée 
108.  prée  127.  avec  è  ouvert,  au  moins  à  l'origine,  comme  le 
démontrent  les  formes  preye  36.  mestei  anteiremant  AB;  —  et 


344  F-    BONNARDOT 

d'autre  part  :  chenevire  85.  ancin  97.  magire  104.  prcmin  134. 
wof/  31.  —  On  retrouvera  quelques  uns  de  ces  exemples  au 
§  des  Voyelles  nasales. 

Devant  les  labiales  -fg  s'élargit  en  -im  :  chieuve  100.  fleuve  loi, 
153.  —  Mais  ces  distinctions  sont  depuis  longtemps  effiicées  dans 
le  patois,  qui  ne  fait  plus  entendre  que  le  seul  son  î. 

01  —  devient  normalement  eu  :  reu  30,  46,  2^,  )i.  Ponteu  57. 
angueuche  106,  147.  dreu  2S.  —  La  prononc.  de  cette  dipht.  eu 
se  rapprochait  du  son  //,  d'où  les  formes  comme  nujaîte  31. 
vielu  55  «  miroir  »,  en  patois  de  la  Meurthe  mereu. 

-eu  est  la  désin.  de  l'infinitif  des  verbes  en  -oir  :  veu  35,  128, 

(d'où  veuré  veuront 42,  121).  C'est  aussi  celle  du  subj.  sg. 

de  «  être  »  :  seut  seu  153,  156,  et  du  sing.  de  l'imparfait  et 
condit.  à  toutes  les  conjugaisons  :  anvaeu  11.  ateu  atteue  14,  67, 
151,  7,  2y,  ^2.  poteu  16.  ayveu  34.  fayeu  35,  21.  rouateu  56. 
poideue  poidcu  65,  68.  monncue  66.  serreu  128.  veureu  132.  rayeut 
14.  flereu  16  etc.  - —  Cette  transformation  n'était  pas  encore 
accomplie  au  xv^  siècle,  puisqu'on  relève  dans  AB  les  formes 
suivantes  :  deie  doit ,  conreis ,  perdoiroi ,  avoir  avoit ,  Fontois ,  ettoie 
atoie,  aroit. 

Un  cas  intéressant  à  signaler  est  la  présence  de  ce  même  eu  à 
la  2^  pers.  pi.  du  présent  indicatif  et  impératif:  aiveu  9  «  avez  » 
est  le  représentant  de  l'archaïque  avois;  et  de  même  fayeu  37 
(qu'il  ne  faut  pas  confondre  avec  fayeu  35,  21  «  fesait  »)  reste 
comme  témoin  de  la  forme  analogique  «  fesez  »,  dial.  «  fesois  », 
formée  sur  la  i''^  pers.  «  fesons  ».  —  C'est  l'un  des  exemples  les 
plus  frappants  de  l'influence  analogique  sur  l'ensemble  de  la 
conjugaison,  que  le  génie  populaire  a  remaniée  et  identifiée; 
(comp.  le  fr.  «  fiisons  faites  font  ;  disons  dites  disent  »  et  le 
bourg.  «  fyon  fyé  fyan;  dyon  dyé  dyan  »). 

Un  seul  mot  fait  exception  à  l'équivalence  du  fr.  oi  =  messin 
eu  :  connat  39,  113,  sans  doute  par  influence  de  l'inf.  conâte. 

-oi  persiste  avec  valeur  intensive  (ô/)  dans  Antone  169. 

OU  —  dipht.  purement  graphique,  est  remplacé  parc  simple  : 
jo  57,  81,  185  «  jour  ».  amo  44  «  amour.  »  to  45   «  tour  ».  to 


TROIS    TEXTES    EN    PATOIS    DE    METZ  345 

25,  27,   58  «   tout  ».  co  ko   126,   i"]   «  coup  ».  par  A  etc.;  — 
lequel  o  reçoit  la  dipht.  diins  roisc  A  B  «  rouge  (?)  ». 

Les  articles  et  pronoms  offrent  indistinctement  les  deux  formes 
lou  et  A),  àou  et  do,  ton  et  to,  avec  tendance  à  évincer  la  première 
pour  la  seconde,  ce  qui  a  flicilité  l'envahissement  du  son  nasal  Ion 
don  dans  le  patois  actuel. 

UI  —  devient  simplement  u  :  ut  A,  et  plus  souvent  /  ;  trety 
6,  44,  141,  20^  }2.  le  pronom  /y  145,  164.  «  sui  »  i'"'^  pers. 
sg.  ind.  pr.  de  «  estre  »  se  rencontre  avec  une  double  graphie  : 
su^i.si  144,  155,  qui  au  fond  ne  constitue  qu'une  seule  et  même 
prononciation;  voy.  à  l'article  de  la  voyelle  U. 

§    3.    —    VOYELLES    NASALES 

Un  fait  commun  à  toutes  les  voyelles  de  cet  ordre  est 
l'intercalation  de  /  entre  la  voyelle  pure  et  la  nasale.  Cette  épen- 
thèse  affecte  tous  les  parlers  du  domaine  nord-oriental  :  Wallonie, 
Lorraine,  Bourgogne.  De  cette  résonnance  particulière,  com- 
parable à  l'anusvara  sanskrit,  j'ai  relevé  de  nombreux  exemples 
ailleurs  {Romania  II,  258  et  ss..  Guerre  de  Met:^,  441  et  ss.).  Je 
me  bornerai  ici  à  signaler  les  formes  offertes  par  nos  textes  : 

fr.  un  =  uin  qui  se  réduit  en  in  (en)  (cf.  ci-dessus  UI)  :  in  77, 
17e,  177,  7,  10.  ink  22  «  un  ung  »;  en  171;  son  composé 
cheken  chekin  chaikin  56,  76,  24.  Au  fém.  eune  100,  4,  14. 

Au  vers  80  kinde  ne  doit  pas  être  regardé  comme  une  fiuite 
d'impression  pour  kuide  de  «  cuidier  »;  en  effet,  le  son  nasal 
in  est  assuré  par  la  transcription  analogue  koiîide  133,  164. 

Les  ex.  de  /  pur  nasalisé  sont  fréquents,  même  dans  les  mots  à 
désin.  féminine  :  premin  135  «  promis  ».  min  141.  min  113,  158, 
abréviation  de  mâmi  «  grand-mère  ».  emin  140  «  amie  ».  ellemin. 
^  «  ennemi  ».  —  Cette  résonnance,  qui  s'est  de  plus  en  plus  déve- 
loppée avec  le  temps,  affecte  même  la  dipht.  ié,  dans  laquelle  le 
premier  élément  a  complètement  évincé  le  second,  de  sorte  que  ié 
=zie  =  i=in  : prejnin  126,  I34«  premier»,  moti )i  «  moustier  ». 


34^  F.    BONNARDOT 

et  inversement  :  Magie  i  «  Mangin^  ».  —  et  de  même  au  plur. 
de  l'imparfait  et  du  conditionnel  :  monin  29  etc.  Voir  à  la  Con- 
jugaison. 

En  cette  valeur,  la  nasale  n'a  d'autre  effet  que  de  donner  à  la 
voyelle  un  son  prolongé  et  comme  mouillé;  par  là  s'explique 
la  chute  de  n,  non  seulement  après  /  comme  dans  7noti  Magie  (et 
dans  des  textes  plus  anciens  Martis  Simonis  Awrowis  eschevig...^, 
mais  encore  après  toute  autre  voyelle  :  ka  70,  j.  Magie  i.  les  pos- 
sessifs 7}W  114,  116.  /o  58,  178, 188...  Par  contre,  on  a  vu  l'art.  lou 
lo,  don  do  recevoir  le  son  nasal  :  Ion  don  47,  4;  —  ion  147  et 
ton  171  équivalent  à  «  je  le,  tu  le  »  devenus  successivement 
«  jel  tel-jeu...  jou...  jon  ».  Pour  terminer  ce  §,  signalons  boin  4 
«  bon  »  et  heun  113,  171,  ^,  70,  en  regard  de  bien  104,   166. 

-on  passe  au  son  an  :  en  121  «  on  »  pronom,  et  la  i''^  pers. 
pi.  de  l'indic.  présent  et  du  futur  :  riiwi  83.  dansran  104.  ayran 
124.  evan  128.  santan  157. 

§    4.     —     CONSONNES 
a)  Consonnes  simples. 

Gutturales.  —  Les  mots  qui  en  français  ont  gu  provenant  de 
w  germanique,  gardent  dans  nos  textes  le  w  soit  dans  sa  forme 
pure,  soit  dans  son  équivalent  phonique  ou  :  rouateu  56,  61, 
rauateu  147,  rouate  j,  de  «  regarder  ».  lua  89  «  guères  ».  waignié 
102.  woit-e  159,  160,  166.  watè )  «  gâteaux  ».  luade  24  «  garde  »; 
et  dans  A  B  :  Waiterè  «  Gauterel  ».  Wailaime  «  Guillaume  ». 
waisdeis  «  garder  ». 

Le  même  phonème  ou  s'introduit  après  la  gutturale  q,  comme 
dans  Jwuete  22  kouaite  ij  «■  quatre  ».  koin:(e  coyn^e  81,  175,  iS. 
koinde  coinde  133,  164,  174  v.  fr.  «  cuide  ».  kouate  4  «  quarte  ». 

Sifflantes.  —  On  sait  que,  dans  la  langue  de  Metz,  la  sifflante 
est  remplacée  par  une  aspirée,  dont  la  graphie  varie  suivant  les 
temps  :  les  chartes  anciennes  offrent  généralement  x  «  maixon, 

I.  Pour  l'étude  détaillée  de  cet  accident  de  langage,  commun  aussi  au  dia- 
lecte wallon  (cf.  le  nom  de  lieu  Malmedy  pour  Malmendier,  lat.  Malmundarium), 
on  me  permettra  de  renvoyer  au  Bulletin  de  la  Société  de  Linguistique,  i8^o-pi. 


TROIS  TEXTES   EN   PATOIS   DE   METZ  347 

domexale)  et  cette  notation  se  retrouve  encore  dans  raixon  A; 
plus  tard  on  voit  apparaître  ch,  f;  et  le  patois  moderne  emploie 
plus  volontiers  rh  ou  Jfh,  pour  représenter  ces  deux  espèces  d'aspi- 
rations que  l'alphabet  français  ne  peut  noter  \  Placés  à  l'étage  inter- 
médiaire, les  textes  du  xvii'^  siècle  emploient  les  signes  ch  et  /, 
dont  le  premier  semble  spécialement  affecté  à  s  dur,  et  le  second 
à  s  doux  ou  intervocal.  C'est  ainsi  qu'on  a  d'une  part  ch  en 
valeur  de  s  initial  :  Chignou  26;  —  de  ^  (x)  final  ou  ss  en  syllabe 
féminine  posttonique  :  pache  79,  28.  angueuche  106,  142,  et  les 
formes  verbales  :  euche  18,  19,  21,  d'où  à  la  i'^  pers.  pi.  eiichin 
130.  peuche  82  «  puisse  ».  peneuche  98  «  prisse,  prît,  littér. 
prenoisse  y),  peuche  107  «  pissent  »  ;  —  àe.  r  -\-  s  :  Rochelle  14 
«  Courcelles  "n.fochelle  15.  guaichon  34.  mechire  10^ . pechonne  128. 
—  kieuche  27  «  cœur  »  (et  non  «  corps  »  ni  «  cuisse  »,  ainsi 
qu'on  me  l'avait  d'abord  indiqué)  ^.  vcu:he  58  «  vert  ».  — Dans 
ces  deux  derniers  ex.,  ch  représente  s  final  caractéristique  du  cas 
sujet,  cuers  vers;  c'est  un  témoin  de  l'ancienne  flexion  casuelle. 
Voy.  plus  bas  Déclinaison. 

D'autre  part,  s  doux  intervocal  =  :(  est  fortement  aspiré 
en  y  ;  nujatte  31.  demejale  72,  plagi  98.  leugi  99.  majire  104. 
hage  127  (mais  baich  dans  haichaire  177).  guige  184.  grige  185; 

r.  Pour  plus  de  détails,  cf.  Guerre  de  Met^,  étude  du  texte,  pp.  446-7. 

2.  Cette  erreur  d'interprétation  provient  de  ce  que  le  son  aspiré  ne  se  fait 
plus  entendre  dans  le  mot  «  cœur  »,  et  cela,  vraisemblablement,  dès  la  fin  du 
xviie  siècle.  En  effet,  la  forme  kieur  quieur  est  la  seule  qui  se  présente  p.  ex. 
dans  Flippe  Mitoiuio,  :  kieur  pu  duché  que  don  fè  (acte  III,  scène  3),  dans 
Chan  Heurlin  et  l'Histoire  véritable  de  Vernier,  où  kieur  désigne  aussi  un 
«  choeur  »  d'église;  dans  les  Bucoliques  messines  (1829)  et  autres  productions 
plus  modernes  ;  enfin  hœiir  hyeur  sont  donnés,  sous  une  notation  appropriée , 
comme  la  prononciation  actuelle  par  L.  Zéliqzon  :  Lothriiigische  Mnndarten, 
§  41,  et  au  Glossaire.  — Le  dernier  témoin,  à  Metz,  de  la  prononciation  aspirée 
dans  ce  mot  est  un  texte  imprimé  en  1671  :  Dialogve  facétievx. . .  où  notre  kieuche 
revêt  la  forme  cuse  :  Ma  mie,  ma  mou,  mon  cuse,  ma  grosse  Zahlon,  —  Esdey  (a 
Dieu)  te  coiiDiian  Ion  cuse  me  feu  (pp.  24  et  32  de  la  réimpression  de  1847). 

D'autre  part ,  le  son  aspiré  cuche  est  encore  celui  de  la  Haute-Lorraine ,  pays 
de  Toul  et  région  de  la  Vôge.  J'en  rencontre  des  exemples  dans  un  livret  popu- 
laire souvent  réimprimé  en  ces  derniers  temps  ;  tel  ce  vers  :  Ja^u ,  ja  la  (sic) 
cuche  transi  ;  La  pute  gens  que  vaci,  qui  nous  eproche  !  (et  de  même  Cheignoii  = 


34^  F.    BONNARDOT 

tous  mots  OÙ  Tiispiration  semble  s'être  encore  renforcée  dans 
le  patois  actuel ,  qui  écrit  nuhhote ,  dieumehh'ok ,  grihh.  —  La 
seule  exception  est  celle  de  ine:(è  178  «  museau,  bouche  ». 
Si  ce  n'est  pas  une  simple  faute  d'impression,  on  peut  voir  dans 
ce  mot  une  importation  analogue  à  celle  qui  a  réintroduit  la 
forme  dmoin:^elle  en  opposition  à  denujak  dieumehok. 

A  l'imparf.  et  à  l'impér.  de  «  fliire  »,  l'aspiration  intervocale 
est  notée  par  le  yol,  y  =  j  :  fayeu  ^"y,  21  «  faisait  »  et  fayeu  31 
«  faisez  »  '. 

Labiales.  —  Rien  à  signaler  que  la  notation  du  v  de  «  che- 
veux »  par  IV  dans  chaïuou  5,  auj.  aussi  chawès  {Chan  Heurlhi);  et 
la  permutation  de  ^  en  z;  dans  la  désin.  de  l'imparf.  (lat.  -àba- 
iba)  :  conrcive  A  avenive  B. 

Le  verbe  «  voir  »  se  trouve  souvent  noté  par  iv  initial ,  et  c'est 
sans  doute  par  l'impér.  «  vois  »  qu'il  faut  interpréter  woy  179;  cf. 
au  Commentaire. 

Liquides.  —  Permutation  de  r  en  /  ;  melu  55  «  miroir  ».  —  La 
même  consonne  tombe  à  l'intérieur  du  mot  entre  deux  voyelles  : 
dayet  2  «  derrière  »,  et  en  syllabe  finale  :  anio  34.  /o  35.  jo  57, 
60,  175.  wa  89  «  guères  ».  fo  123,  168,  5?.  fè  i).  C'est  là  un 
accident  commun  à  tout  langage  populaire;  mais  un  fait  par- 
ticulier au  dialecte  messin  (et  lorrain  en  général),  c'est  le  traite- 
ment du  groupe  rs  :  r  tombe,  et  s  devenu  intervocal  s'aspire  en 


Chignou  de  la  Grosse  Emuaraye  ;  Chire  ce  Sire  »).  Cf.  La  grande  Bible  des  Noeîs, 
Pont-à-Mousson ,  s.  d.  (xviiie  s.)  chez  François  Denys  Thierry;  cantique 
intitulé  :  Dialogue  entre  les  Rois  et  les  Bergers,  en  langue  française  et  vosgienne. 
—  Une  édition  moderne  de  ce  même  recueil,  avec  le  titre  suivant  :  Noels  et 
Cantiques  nouveaux  sur  la  naissance  de  N.  S.  J.  C  Toul,  J.  Carré,  1827,  rem- 
place le  terme  «  langue  vosgienne  »  par  celui  de  «  patois  lorrain  ».  La  citation 
de  cuche  s'y  trouve  à  la  page  3.  —  Autre  édition  récente  :  L'Almanach  des  Can- 
tiques de  Noël,  Nancy,  s.  d.,  [1862]  Hinzelin.  — Autre  :  Noels  anciens  et  nouveaux. 
Echo  des  Montagnes  de  Bethléem,  ibid.,  ibid.  La  reproduction  de  l'édition  de  Toul 
y  commence  à  la  page  17;  le  Dialogue  en  langue  française  et  patois  lorrain 
figure  à  la  page  20. —  Les  mêmes  recueils  donnent  aussi  cueuche  et  ceuche  «  cœur  ». 
I.  Pour  l'explication  historique  de  cette  dernière  forme,  voy.  ci-dessus  au 
§  des  Dipht..  art.  OL 


TROIS   TEXTES   EN    PATOIS   DE   METZ  349 

ch;  on  a  ainsi  kochdk  14,  pat.  actuel  lich'el...,  cf.  les  ex.  rapportes 
PP-  347,  350  et  352. 

Nasales.  —  La  nasale  dentale  affecte  les  voyelles  en  différentes 
façons  qui  sont  expliquées  (pages  345  et  351).  Considéré  comme 
pure  consonne,  n  permute  en  /  .•  j'aille  «  jeune,  pat.  jane  » 
50,  97,  où  le  sens  est  assuré,  et  sans  doute  aussi  164;  quant 
h  pajailk  165,  la  signification  de  ce  mot  m'échappe. 

Dentales.  —  La  mutation  insolite  de  d  en  ^:  Ma^elaine  13  est 
peut-être  amenée  par  le  voisinage  de  medjalcim  12.  La  forme 
populaire  de  «  Madeleine  »  est  Maguelôm  (Chan  Heurlin,  I, 
début).  On  peut  rapprocher  Gieu  dans  l'expression  pust  a  Gieu 
«  plût  à  Dieu  »  (^Dialogue  de  Thoimtte  et  d'Ali:^on,  p.  18),  et  les 
formes  de  jurons  où  «  Dieu  )>  est  devenu  guicu  gueu,  goy. 

b)  Consonnes  groupées  et  adventices. 

Sous  cette  rubrique,  je  range  les  modifications  opérées  dans  le 
corps  des  mots,  soit  par  la  chute  ou  l'amuissement  des  consonnes 
étymologiques,  soit  par  l'accession  de  consonnes  adventices. 

Apocope.  —  D'une  manière  générale,  les  finales  sonores 
s'éteignent  en  sourdes,  et  les  finales  sourdes  tombent.  Si  je  ne 
cite  pas  ici  d'exemples  exprès,  c'est  d'abord  en  raison  de  leur  fré- 
quence à  chaque  ligne  pour  ainsi  dire,  c'est  ensuite  et  surtout  à 
cause  de  la  licence  de  la  notation  qui  ne  permet  pas  de  tirer  une 
règle  précise.  Il  suffira  d'indiquer  que  la  lettre  la  plus  fluide  est 
r,  qui  tombe  soit  avant,  soit  après  toute  autre  consonne;  et 
même  (comme  on  vient  de  le  voir)  en  finale  accentuée  :  jo  57, 
160.  wa  89.  fê  ly,  etc.  feis  servis  A.  — Le  groupe  rs  laisse  tom- 
ber le  premier  de  ses  éléments  et  change  le  second  en  aspiration 
forte,  ainsi  qu'il  a  été  dit  plus  haut. 

Voici  quelques  ex.  de  l'apocope  d'r  intérieur  formant  groupe 
avec  une  labiale  :  pemlle  32  en  regard  de  prine  94.  peneuche  98. 
chieuve  100.  fleuve  ici,  153.  mamhe  169.  sape  14;  —  devant 
une  nasale  :  conemuxe  iS.  coné  2^;  —  mais  c'est  surtout  avec 
les  dentales  que  ce  phénomène  est  plus  fréquent  :  conte  15. 
poteu  16.  ceit  ceite  et  son  composé  aceite  esceite  21,  60,  83,  m, 


350  F.  BONNARDOT 

172,  p.  padi2$,  124,  156  et  ailleurs,  aute  39,  loS.  prête  ^i.  ète  j. 
maiste  8.  Sur  les  trente-quatre  vers  de  la  Fiauve  qui  assonnent  en 
a..e,  vingt-deux  riment  en  ate  =  atre.  ou  arde  arte. 

Dans  un  très  petit  nombre  de  cas,  r  au  lieu  de  tomber  s'assi- 
mile à  la  consonne  qui  l'accompagne  :  latte  10,  36.  poppi  22 
«  pour  plus  ».  antonne  172. 

Devant  la  sifflante,  la  chute  de  r  a  pour  conséquence  de 
rendre  cette  sifflante  intervocale  et  de  la  faire  passer  au  son  aspiré  : 
guaichon  34,  pechonne  128. 

Devant  la  gutturale  douce,  l'aspiration  se  produit  aussi,  mais 
avec  moins  d'énergie;  elle  se  note  par  le  groupe  dj  :  medjaleine  12. 
chedgé  52.  edgen  102.  ladge  16. 

Enfin,  clat  10  représente  «  clerc  »,  et  Jlat  11  est  la  notation 
dialectale  de  «  floc  »  que  le  fr.  moderne  écrit  à  tort  «  flot  »  dans 
l'expression  «  flot  de  rubans  ». 

Epenthêse.  —  Comparée  au  français,  la  langue  de  Metz  est 
rebelle  à  l'épenthèse  :  tanre  2,  8.  panre  B,  sans  intercalation  du  d 
entre  le  groupe  nr.  —  On  a  vu,  p.  342,  que  zu  =  ou  s'introduit 
dans  la  finale  -ue  -eue  :  draïue  2...;  un  autre  ex.  de  cette  épen- 
thèse  se  rencontre  dans  towè  toué  touet  i,  24,  26  «  tuer  ». 

Prosthèse.  —  Ve  prosthétique  des  mots  commençant  par  s  + 
consonne  est  d'un  usage  très  restreint  à  Metz  :  eppaye  14,  mais 
schtaqué  15.  stacqueut  stacquet  8,  2/  «  estachier  »,  d'où  le  patois 
taiche,  v.  fr.  «  estache  »,  poteau  ou  poinçon  auquel  on  attache  le 
licol  des  vaches  (Chan  Heurlin,  II,  fin),  choueu  149  «  essuyer  » 
quant  à  la  forme,  stron  151  ^  —  Sur  le  pronom  :(pu  :(u  formé 
par  prosthèse  de  ^,  voy.  ci-dessus,  p.  343. 

Diérèse.  —  Elle  est  encore  nettement  accusée  dans  aiy  17 
«  eue  »,  à  plus  forte  raison  doit-on  la  marquer  dans  au  A. 

Métathèse.  —  re  se  prononce  er  :  denteur  20.  ertonaye  46.  — 
«  flible  »  ôiQNiQnl  flave  )4,  et  en  patois  fiauve  fiaoue. 

I.  En  pareil  cas,  le  wallon  se  comporte  comme  le  lorrain  ;  p.  ex.  dans  cette 
ronde  enfantine  :  «  Del  kanel  —  Po  le  bàcel  —  De  stron  de  chèt  —  Pc  le 
valet  »  (Foriz  :  Diction,  liégeois). 


TROIS   TEXTES  EN    PATOIS   DE  METZ  3  5  I 

Je  relève  encore  quelques  cas  isolés  : 

La  mouillure  de  la  liquide  labiale  après  une  consonne  :  pic  16 
«  plat  »  ;  mais  blasse  32,  95,  fr.  «  blette  »,  patois  byâ  hyossc  (cf. 
flave  ci-dessus). 

L'épenthèse  de  11  dans  endolate  }}  est  un  £iit  qui  remonte  au 
plus  haut  temps;  les  ex.  en  sont  fréquents  dans  les  Chartes  des 
xiii^  et  xiV  siècles,  qui  donnent  des  formes  comme  enliu  englise 
anpoiise. 

Un  emploi  plus  inorganique  de  cette  môme  nasale  est  celui  dans 
lequel  n  vient  se  fixer  à  la  syllabe  finale  des  mots  à  terminaison 
féminine  comme  pour  renforcer  Ve  muet  et  en  relever  le  son  par 
une  sorte  de  demi  ou  de  quart  d'accent.  J'ai  signalé  de  nombreux 
exemples  de  cette  nasalisation  spéciale  ^,  bien  moins  marquée 
que  celle  qui  affecte  la  voyelle  f,  dans  Romania,  I,  3  3  5  et  surtout 
II,  245  ss.  Notre  texte,  qui  rachète  une  partie  de  ses  défauts 
par  le  mérite  de  serrer  de  très  près  la  prononciation,  offre 
quatre  cas  de  n  en  cette  valeur  :  euchen  19.  patten  146.  praken 
76.  fuchen  78,  en  regard  de  penche  chée  également  à  la  3''  ps.  pi. 
Dans  ces  mots,  la  résonnance  nasale  a  pour  effet  d'empêcher 
l'élision  de  e  muet,  qui  compte  ainsi  dans  la  mesure  du  vers. 

IL  —  FLEXION 

§     I     —     DÉCLINAISON 

La  date  de  nos  textes,  plus  encore  que  la  liberté  de  leur  nota- 
tion, ne  se  prête  guère  à  l'étude  raisonnée  des  formes  casuelles; 
il  n'y  a  qu'à  signaler  dans  A  B  quelques  noms  propres  qui  ont 
maintenu  Vs  caractéristique  du  cas  sujet  :  Leinais  Peirais  Recais 
Boicais  Demangins  Haicais  Thieselais  Mailais,  à  côté  d'autres  qui 
l'ont  rejetée  :  Bronwat  Hanriat  Waiterè  Wailaime,  etc.;  on 
remarquera  que  s  s'est  maintenu  dans  le  groupe  rs  (Linars...^  et 
que  lorsqu'il  a  persisté  dans  le  patois,  il  s'est  aspiré  en  ch  hh  : 

I .  C'est  moins  une  nasalisation  qu'un  prolongement  du  son,  que  les  scribes 
se  sont  ingéniés  à  rendre  comme  ils  ont  pu  ;  —  en  n'est  pas  la  seule  graphie 
qu'ils  y  aient  employée  :  on  trouve  aussi  -ae  -îe  et  plus  souvent  ci,  dont  A  B 
offre  un  exemple  :  saicheis  «  sachent  ». 


352  F.    BONNARDOT 

kieuchei'j.  vache  58  «  cuers,  cœur;  vers,  vert  ».  Voy.  au  Com- 
mentaire, V.  27. 

L'article  masc.  sing.  est  encore  //  dans  Hanriat  li  Boicais. 
Waiterè  li  Roise.  —  Les  formes  du  régime  sont,  pour  le  masc. 
lo  lou  do  dou  passim,  loi  doi  A  B;  pour  le  fém.  la  lai  (Je). 

Le  possessif  fém.  sa  se  maintient  sous  la  forme  affaiblie  se  dans 
B  :  même  devant  une  voyelle  se  anaie;  d'autre  part  le  solécisme 
son  a  pris  droit  de  cité  dans  so  neppaye  14  (~=  son  épée).  J'ai 
expliqué  ailleurs  le  processus  sa  =  se  =  sen  =  son  (cf.  Romania, 
V,  330;  note). 

—  tiisi  A  B,  doit  être  corrigé  en  tuîs,  pour  tuit  latin  toti.  Dans 
les  deux  autres  textes  tnit  est  devenu  ty,  en  comp.  trety  6,  42..,  ^2. 

Le  pronom  personnel  «  je  »  devient  y  157,  —  A  la  3""  pcrs. 
pL,  «  eux  elles  »  devient,  par  la  prosthèse  de  ;(,  :(ous  Traies,  d'où  le 
possessif  :^ow  :(out  151.  La  réversion  du  pi.  sur  le  sing,  a  produit 
^u  157  «  lui  ». 

Le  pronom  indéterminé  on  en  se  présente  sous  la  forme  ons 
dans  On-sanfit  enterré  ^0  ;  mais  ici  sans  doute  Vs  n'est  plus  la  carac- 
téristique du  sujet,  c'est  une  simple  lettre  de  liaison  comme  dans 
«  quatre-z-yeux  ». 

§    2.    —    CONJUGAISON 

Présent  et  futur.  —  on{s)  désin.  de  la  i'^  pers.  pi.  a  passé  au 
son  an  :  riran  83.  dansran  104.  ayran  124.  evan  128.  santan  157. 
—  Par  analogie  avec  la  i'''=  pers.  pL,  la  3^  a  reçu  la  désin.  -ont  : 
volon  102,  qu'il  ne  faut  pas  identifier  avec  -ont  désin.  du  parfait. 

Imparfait  et  conditionnel.  —  Au  sg.  eue  eu,  correspond  au  fr.  oie 
oit,  voy.  les  ex.  p.  344,  §  OL  — La  i''^  pers.  maintient  quelquefois 
e  final  :  poideue  65  (ainsi  différencié  de  poideu  68  en  2^  pers.). 
monneue  GG.  atteue  67.  voreue  78,  en  regard  de  rouateu  61.  aiineu 
62;  c'est  une  question  de  métrique. 

La  Charte  offre  deux  ex.  de  la  flexion  archaïque,  qui  mainte- 
nait la  labiale  de  la  désin.  -aba  -iba  :  conreive  A  avenive  B.  Cette 
désin.,  fréquente  dans  les  textes  anciens  et  encore  au  xiv^  siècle, 
s'est  maintenue  jusqu'à  nos  jours  dans  le  wallon. 

Dans  anvaeu  11,  le  sens  est  celui  du  parfiit  «  envoyai  »  au  lieu 


TROIS    TEXTES   EN    PATOIS   DE    METZ  353 

de  l'impf.    «   envoyoie  ».  Cette  particularité  se  retrouve   dans 
Tex.  suivant  tiré  de  Flippe  Mitonno  : 

Po  met  Feilie  set  Manman  ly  beilret  in  jaseron 
Qjaicheteu  au  foëres  en  maye...  (acte  III,  scène  15). 

Au  pi,  -iens,  désin.  de  la  i'"''  ps.,  est  réduit  en  ins  in  :  monin  19. 
attin  88.  aipagnin  89.  ayvin  90.  hofflin  95.  chantin  dansin  96. 
euchin  130  subj.  impf.  Par  analogie,  cette  même  désinence  est 
devenue  celle  de  la  2^  pers.  :  uiattrin  21.  —  La  désin.  de  aynie- 
rynne  79  est  à  signaler  comme  archaïque. 

Parfait.  —  i''^  ps.  plur.  :  danseme  63.  —  y  ps.  ont  accentué  : 
s'aicordont  ettornont  A  B.  Sur  l'origine  et  la  valeur  de  cette  forme, 
cf.  Romania,  II,  251  ss.,  et  postérieurement  à  ma  notice,  celle 
de  G.  Hentschke  :  die  hthringische  Perfect-Endung  «  -ont  «,  dans 
Zeitschrift  fiir  roui.  PhiL,  VIII,  p.  122  ss. 
•  Impératif.  —  2^  ps.  pi.  :  fayeu  37,  dont  la  désin.  a  été  expli- 
quée plus  haut,  p.  344. 

III.  —  SYNTAXE 

Emploi  du  pronom  de  la  i''*  pers.  sing.  pour  le  pluriel  :  je 
n'aipagnin  89.  f  ayvin  90.  fayran  124.  f  euchin  130.  y  ne  san- 
tanme  157. 

Un  cas  de  syllepse  avec  on  gouvernant  le  verbe  au  pluriel  :  en 
veuront  121. 


TABLEAU 

RÉCAPITULATIF. 

VOYELLES. 

VOYELLES   NASALES, 

Messin  a  r 

eprésente 

fr.  ai,  e,  0. 

Messin  an  représente 

fr.  on 

—      e 

— 

—  a,  i,  te. 

—     in              — 

i 

—      è 

—  ^ 

—  el,  eau. 

—      in  (oin,  i)  — 

iè,  ié 

—      i 

— 

—  ni,  u. 

—      in  (en)        — 

ni,  tin 

—      u 

-- 

—  eu  (0/,  eu). 

DIPHTONGUES. 

CONSONNES. 

—     ai 

— 

ê 

-     chJO)   - 

s    intervocal. 

—     aye 

— 

èe. 

—     ch            — 

rc,  rs  final. 

—     eu 

— 

ci. 

-     pi 

pi 

—     ou 

eu. 

—     lu             — 

gu  dans  les  mots 
d'origine  ger- 
manique. 

MÉLANGES. 

23 

354  F-  BONNARDOT 


TEXTES 


[Les  trois  documents  publiés  ci-dessous  reproduisent  scrupuleuse- 
ment l'original  manuscrit  ou  l'édition  princeps.  J'avais  d'abord  tenté 
d'en  restaurer  r  «  orthographe  »;  mais  j'y  ai  renoncé  devant  la  crainte 
de  tomber  dans  une  notation  plus  ou  moins  arbitraire,  et  aussi  devant 
l'impossibilité  d'opérer  une  coupure  rationnelle  dans  plusieurs  mots 
que  la  prononciation  populaire  a  écrasés  en  un  seul.  D'autre  part,  les 
éclaircissements  qui  accompagnent  le  texte  :  traduction  littérale  autant 
que  possible  pour  les  deux  pièces  en  vers,  explication  grammaticale  et 
commentaire,  en  faciliteront  l'intelligence  aux  lecteurs.  Les  efforts  de 
l'éditeur  et  la  science  de  ses  zélés  correspondants  n'ont  pu  avoir  raison 
d'un  certain  nombre  de  mots  et  d'expressions  dont  l'équivalent  n'existe 
pas  en  français  :  pour  ce  motif,  ils  figurent  dans  la  traduction  sous  leur 
notation  originale.  La  plupart  trouvent  leur  explication  dans  le  Com- 
mentaire ;  et  l'on  est  en  droit  d'espérer,  grâce  aux  enquêtes  instituées 
sur  place,  que  toutes  difficultés  ne  tarderont  pas  à  être  surmontées.] 

I.    —    CHARTE    CONCERNANT    LES    CHAIVIERS    DE   METZ 
(xv^  siècle). 

A)  Sai  cheis  tusi  ke  cest  a  cris  vairont  a  orront  ke  atant  |  ke 
collignon  leinais  fut  maiste  de  caiueir  a  peireson  ]  peirais  et  recais 
de  bretanlmeis  et  peireson  bronuat  et  hanriat  |  li  boicais  et  peire- 
son grenemorxe  et  demangins  haicais  thiese-  ]  -lais  mailais  et 
waitere  li  roise  et  wailaime  de  fontois  et  toie  ]  doi  consoi  loi 
maiste  de  caiueir  sai  cordont  a  z  tornont  par  |  lou  crant  z  par- 
laicor  de  tousous  de  touloimeistei  an  teiremant  |  ke  nu  de  lor 
mestei  ne  doit  conreis  feis  de  sonosteis  a  lai  ceute  (cente)  son 
ceureuis(?)  (ceureiris  ?)  |  ke  aait  au.  et  lai  ceute  a  ut  de  s  andreu 
et  si  li  conreiue  il  perdoiroi  |  por  caicune  fois.  xx.  s.  de  nît  et  se 
deie  a  uoir  conreis  .xv.  ioir  |  a  près  lai  candoilor  si  .9.  li  terme  il 
est  mis. 

B)  Sai  cheis  tusi  ke  cest  acris  vairont  aoront  ke  atans  ke  colli- 
gnon I  leinais  fut  maiste  de  caiueir  et  peireson  peirais  et  recais 


TROIS   TEXTES   EN    PATOIS   DE   METZ  355 

de  bretan-  |  -meis  et  hanriat  li  boicas  et  peireson  brcnuat  et  peire- 
son  grenemorxe  |  et  de  mangins  hoicais  et  thieselais  mailais  et 
wailaime  de  fontois  |  et  waitere  li  roise  atoie  dois  9  col  lou  maiste 
sai  cordont  |  a  z  tornont  parlou  cran  et  parlaicor  de  toucos  de  ter 
lor  mesteis  |  a  teiremant  ke  li  a  prenans  doit  seruis  son  maiste  toite 
se  I  a  naie  ke  loue  beins  a  laiamant  anedoit  a  voit  li  maiste 
atres  |  a  prenan  ne  li  aprenan  atre  maiste  mai  tant  que  aroit  fait 
I  toite  se  a  naie  et  [se]  chose  a  veniue  doi  maiste  si  9  de  mort  li 
maiste  |  doi  mesteis  doit  panre  .ij.  prondome  de  sonconsoi  por 
lai  I  daime  a  waisdeis  (waideis)  sairaixon. 

L'original  de  cette  pièce  appartient  à  M.  Victor  Jacob,  ancien  biblio- 
thécaire de  la  ville  de  Metz.  Elle  provient  du  cabinet  du  comte 
Emmeiy,  où  elle  faisait  partie  d'une  liasse  concernant  les  Tanneurs, 
dans  le  fonds  affecté  aux  Corps  de  Métiers  (cf.  Catalogue  de  la  vente  du 
Cabinet  de  feu  M.  le  comte  Emmery,  pair  de  France.  Metz,  1850,  n°  548, 
page  iio;  la  liasse  relative  aux  Tanneurs  contenait  130  pièces,  datées 
de  1382  à  1774).  N'ayant  pu  obtenir  communication  de  l'original,  j'ai 
fait  ma  copie  sur  celle  de  M.  Lorrain  (août  1872)  '  et  l'ai  depuis  colla- 
tionnée  sur  celle  de  M.  Aug.  Prost, 

La  copie  de  M.  Lorrain  est  accompagnée  de  la  mention  suivante 
qui  détermine  le  sens  du  terme  caivier  ou  chaivier  :  «  Au  dos  de  la 
«  pièce  qui  est  en  parchemin  est  écrit  au  crayon  Coroyeur  d'une 
«  main  moderne.  —  H  y  a  aux  Archives  municipales,  carton  89 
«  (Inventaire  Lemaire),  une  pièce  concernant  les  Chaiviers  en  date 
«  de  15 16.  Elle  comprend  un  règlement  fait  par  le  maître-échevin 
«  de  la  cité  pour  les  Chamoiseurs.  Ce  règlement  avait  été  demandé 
«  par  les  Chamoiseurs  eux-mêmes  qui  s'étaient  sen'is  jusque-Là 
«  d'un  atour  de  1412,  lequel  était  devenu  lettre  morte  pour  eux, 
«  parce  qu'ils  n'en  comprenaient  plus  les  termes  ».  N'ayant  pas  vu  l'ori- 
ginal du  texte  que  je  publie,  je  ne  puis  assurer  que  ce  soit  l'atour 
de  1412. 

Comme  particularités  graphiques,  il  y  a  à  signaler  la  présence  de 
l'apex  sur  un  certain  nombre  d'/;  la  conjonction  et,   toutes  les  fois 

I .  Charles  Lorrain ,  ancien  élève  de  l'Ecole  Normale  supérieure ,  était  alors 
bibliothécaire  de  la  ville  de  Metz  ;  il  ne  survécut  de  guère  aux  événements  dou^ 
loureux  de  1870  (cf.  mon  Rapport  sur  tes  Chartes  de  Meti,  dans  Archives  des 
Missions,  1873,  pp.  268-9). 


3  5^  F.    BONXARDOT 

qu'elle  conserve  cette  prononciation,  est  rendue  par  le  signe  z,  autre- 
ment elle  est  notée  par  a  dialectal.  —  La  coupure  anormale  de  quelques 
mots  a  été  maintenue,  ainsi  que  l'indication  du  commencement  de 
chaque  ligne,  de  manière  à  reproduire  autant  que  possible  la  physio- 
nomie de  l'original.  —  Les  trois  mots  entre  ()  offrent  les  variantes  de 
la  copie  de  M.  Prost, 

Le  mot  douteux  ceureuis  cenrehis  A  correspond  à  ciiirien  curien, 
du  Livre  des  Mestiers  (voy.  le  Glossaire  de  notre  édition),  dont  le 
Dktionn.  de  Godefroy  donne  plusieurs  variantes. 

IL    —    LA    GROSSE    ENWARAYE 

La  nature  de  cette  pastorale ,  et  plus  encore  son  mode  de  composi- 
tion, ne  permettent  pas  d'attribuer  à  la  Grosse  Emuaraye  une  origine 
populaire;  c'est  évidemment  une  œuvre  de  cabinet,  production  d'un 
bel  esprit  qui  aura  voulu  enfermer  quelques  tableaux  de  la  vie  cham- 
pêtre dans  un  cadre  de  fantaisie.  L'étude  du  vocabulaire  confirme  cette 
première  impression;  en  effet,  si  la  scène  se  passe  dans  le  Saulnois 
(Courcelles-sur-Nied ,  Pontoy,  Mechy  ou  Mercy),  région  située  au 
sud-est  de  Metz,  la  langue  est  celle  du  Haut-Pays  (Amanvillers, 
Avril)  et  des  villages  au  nord-ouest  de  Metz  en  tirant  sur  Briey.  J'en 
conclus  que  l'impression  a  dû  suivre  de  fort  peu  la  composition  de  la 
pièce ,  et  que  l'assertion  de  l'imprimeur  attestant  l'antiquité  de  ce 
fragment  du  langage  messin  n'est  qu'une  rubrique  de  métier  analogue 
à  celle  dont  les  manuscrits  des  chansons  de  geste,  par  exemple,  offrent 
d'innombrables  précédents. 

Cet  avis  de  l'imprimeur  '  ne  manque  pas  d'un  certain  tour  piquant; 

I.  L'édition  princeps  indique  comme  imprimeur  «  le  jeune.  A.  Fahert  ».  A 
s'en  tenir  au  pied  de  la  lettre,  Abraham  Fabert  jeune  ne  serait  autre  que 
le  futur  maréchal  de  France.  Né  le  ii  novembre  1599,  Abraham  le  jeune 
figure  déjà  en  161 3  au  frontispice  des  Coustumes  générales  de  la  ville  de  Met:(  et  du 
Pays  Messin,  recueil  recherché  par  le  seul  fait  du  nom  de  l'imprimeur.  Cepen- 
dant il  est  certain  que  l'unique  imprimeur  messin  du  nom  d'Abraham  Fabert 
fut  le  père  du  maréchal,  et  que  celui-ci  n'a  exercé  l'art  typographique  ni  dès 
l'âge  de  treize  ans ,  ni  plus  tard  à  aucune  époque  de  sa  vie  :  il  n'y  a  donc  pas 
lieu  d'inscrire  un  Abraham  II  Fabert  au  titre  d'imprimeur  dans  la  généalogie  de 
cette  illustre  famille.  Voici  en  quels  termes  un  bibliographe  messin  explique 
l'origine  et  la  portée  de  la  mention  susdite  : 

«  Lorsque  Fabert  père  fit  paraître  les  Coustumes  générales  de  Met^ ,  il  était 


TROIS   TEXTES   EN    PATOIS   DE   METZ  357 

on  me  saura  gré  de  le  transcrire  ici,  d'autant  que  l'édition  de  1840  est 
moins  correcte. 

Maitre-Echevin  ;  par  une  réserve  qui  appartenait  au  temps  où  il  vivait ,  et  que 
l'opinion  publique  n'exigerait  plus  aujourd'hui,  il  ne  voulut  pas  se  montrer  à  la 
fois  et  premier  magistrat  et  imprimeur  stipendié  de  la  cité  :  le  nom  de  son 
second  fils  fut  placé  sur  le  frontispice;  voilà  le  seul  titre  de  Fabert  le  jeune, 
pour  être  rangé  au  nombre  de  nos  typographes  »  (Essai  philologique  sur  les 
commencemens  de  la  typographie  à  Met:(  et  sur  les  imprimeurs  de  cette  ville  [par 
Teissier].  Metz  .M.DCCC.XXVIII,  page  73). 

Il  est  plus  vraisemblable  d'admettre  que  le  père,  désireux  d'assurer 
l'avenir  de  son  fils ,  avait  pris  ses  mesures  pour  l'associer  dès  son  jeune 
âge  à  sa  profession;  et,  en  effet,  il  obtint,  par  décision  du  26  juin  1610, 
que  la  survivance  de  son  office  d'imprimeur-juré  fût  accordée  à  son  fils 
«  pour  succéder  audict  estât  et  en  jouyr  après  sa  mort  aux  gages,  hon- 
«  neurs,  profficts  et  émolumens  qui  en  despendent  »  (Bibl.  de  Metz,  mss. 
carton  63  ,  liasse  24).  L'impression  des  Coust unies  générales  de  Mct^  et  du  Pays 
Messin  lui  fournit,  peu  après,  une  occasion  solennelle  de  faire  entrer  dans  la 
pratique,  dès  le  présent,  la  survivance  officiellement  acquise  pour  l'avenir.  Mais 
le  jeune  Abraham  ne  montra  pas  plus  de  dispositions  pour  l'art  typographique 
que  pour  les  études  classiques  :  il  se  rend  lui-même  cette  justice  que  «  de  sa 
vie  il  n'a  entendu  un  mot  de  latin  )>,  et  renonça  sans  peine  à  la  prébende  cano- 
niale qu'assuraient  à  son  rang  de  cadet  dans  la  famille  la  haute  position  de 
son  père  et  la  protection  particulière  du  duc  d'Epernon,  gouverneur  de  Metz. 
Le  premier  maréchal  de  France  plébéien  se  souvint  toujours  qu'il  avait  débuté 
dans  la  carrière  militaire  à  l'âge  de  trois  ans  et  trois  mois ,  dans  les  rangs  de  la 
Compagnie  du  Dauphin  au  Champassaille  (Champ  à  Seille),  lors  de  l'entrée  de 
Henri  IV  à  Metz  (15  février  1603).  Il  poussa  toujours  de  ce  côté,  et  fit  bien 
mieux  que  s'il  avait  réellement  donné  l'édition  de  la  Grosse  Emvaraye  dont  la 
sollicitude  paternelle  le  gratifiait  en  sa  quinzième  année. 

Teissier  n'a  pas  connu  cette  publication  des  presses  de  Fabert  ;  et  il  va  de  soi 
que,  si  son  argumentation  à  l'encontre  des  Coustumes  générales  est  justifiée  par 
les  mœurs  du  temps ,  elle  puise  une  autorité  nouvelle  dans  la  nature  même  de 
cette  seconde  production  qui  fut  d'ailleurs  la  dernière  au  nom  d'Abraham  le 
jeune.  —  Désormais  donc,  Abraham  Fabert  père  est  seul  en  cause  comme 
imprimeur-juré  et  pensionnaire  de  la  cité.  Issu  d'une  famille  de  typographes, 
originaire  de  Strasbourg ,  appelée  à  Nancy  par  le  duc  Charles  III ,  puis  établie 
dans  la  ville  de  Metz,  aux  environs  de  laquelle  son  père  Dominique  (alias 
Mangin)  possédait  quelques  domaines,  Abraham  porta  la  typographie  messine 
au  plus  haut  point  de  sa  splendeur.  Seigneur  de  Moullins  lez  Metz ,  conseiller 
du  Roi ,  chevalier  de  l'ordre  de  Saint-Michel ,  commissaire  ordinaire  de  l'artil- 
lerie à  Metz,  puis  commissaire  provincial  des  Trois-Evêchés,  Abraham  fut  élevé 
cinq  fois  par  ses  concitoyens  à  l'honneur  suprême  de  Maître-Echevin  de  la  cité 


35^  f.  bonnardot 

l'imprimeur  au  lecteur 

[Page  3]  Lecteur  débonnaire,  C'est  une  propriété  de  l' Imprimerie  de 
conseruer  en  la  mémoire  des  hommes  ce  que  la  longueur  du  temps  en  pour- 
roit  arracher  :  Et  semble  que  nous  autres,  qui  sommes  de  l'art,  deuons 
cela  au  lieu  ou  nous  l'exerçons;  Voilà  pourquoy,  ayant  fortuitement 
recouuert  vn  ancien  fragment  du  vray,  pur,  nayf  et  naturel  langage 
messin,  i'  ay  aduisé  de  le  mettre  soux_  la  presse,  pour  le  te  comunicqmr, 
affin  que  tu  voyes  quelque  marque  de  la  simplicité  de  nos  pères  :  Il 
est  bien  croyable,  que  comme  ils  faisoient  l'amour  à  coup  de  poing, 
aussi  traittoient-ils  tout  le  demeurant  de  leurs  affaires  à  la  bonne 
foy,  laquelle  ils  ont  conservé  avec  plus  de  soing  qu'ils  n'ont  esté  curieux 
de  leur  ancienne  façon  de  parler.  Prends,  ie  te  prie  [p.  4]  ce  petit 
labeur  de  bonne  part,  attendant  quelque  piàe  de  mon  nustier  qui  te  con- 
tentera plus,  A  Dieu. 

Encor  ce  vwt  :  Tu  ne  t'arresteras  s'il  te  plaist  a  l'ortographe  qu'il 
a  fallu  accomoder  pour  la  prononciation,  comme  tu  vois,  mesme  que 
me  manquant  les  doubles  v,  l'en  ay  mis  deux  autres  qui  sont  tels  vv, 
lesquels  auront  la  mesme  force  comme  [p.  5]  en  ce  mot  vvoit  pour  ord. 

DEVIS  AMOVREVX  dVn  Ij  GROS  VERTUGOY  DE  VILLAGE  A  ||  SA 
VAUZENATTE  MIEUX  AYMÉE,  ESCRIT  ||  EN  VRAY  LANGAGE  DU 
PAYS   MESSIN. 

Aye,  aye,  aye,  grausse  em^^raye  ! 
Bien-veignant  tanre  medjallatte, 

Oui!  oui!  oui!  grosse  enwaraye  !  —  Salut,  tendre  marjolette  !  — 

(cf.  Le  maréchal  Fabert  d'après  ses  mémoires  et  sa  correspondance ,  par  E.  de 
Bouteiller,  ancien  député  de  Metz.  Tours,  Marne,  1878,  gr,  in-8,  pages  2-10). 
Le  portrait  d'Abraham  et  l'une  des  médailles  frappées  sous  son  administration 
figurent  au  frontispice  du  livre  de  Teissier. 

Le  même  ouvrage  mentionne  à  sa  date  (pages  86  et  suivantes)  l'imprimeur  de 
la  seconde  édition  de  la  Grosse  Emvaraye ,  en  1634,  Jean  Anthoine  qui  fut  la 
souche  d'une  dynastie  de  typographes  qui  exerça  à  Metz  pendant  deux  siècles. 
Cette  seconde  édition  de  notre  poème  n'a  pas  été,  plus  que  la  première,  connue 
de  Teissier. 


TROIS   TEXTES   EN    PATOIS   DE   METZ  359 

Dou  Jesy,  keta  bien  peraye, 
Aye,  aye,  aye,  grausse  envvaraye, 
5     Et  té  bé  chawou  ailai  graye 
Trety  aiteschai  de  ninatte  : 
Aye,  aye,  aye,  grausse  envvaraye 
Bien  veignant  tanre  Medjallatte. 

N'aiveu-ve  me  vu  lé  ballatte 
10     Que  ie  fi  fare  pè  in  clat, 

Quan  ie  van  vaëu  lo  bé  flat 

Pé  in  valat  de  medjaleine? 

Le  vaille  de  lé  Mazelaine 
14     Que  çateu  lé  faite  a  Kochelle 
[p.  6]     Po  schtaqué  conte  ta  fochelle, 

Y  l'y  poteu  si  so  nepié. 

Se  ie  neuche  ai-y  mau  on  pié 

l'y  euche  si  mon  ame  aie 

Ma  jeuche  netty  effalé 
20     Pé  lé  roûain  denteur  le  haye  : 

Et  ceit  je  teuche  eschté  dé  quaye 

Poppi  de  kouëte  jaletri, 

l'an  su  bien  pore  maleschtry, 

Laûé  en  seu  nate  chignon. 


'■b'- 


Doux  Jésus  !  que  tu  es  bien  parée  !  —  Oui  !  oui  !  oui  !  grosse  enwa- 
raye,  —  5  Avec  tes  beaux  cheveux  à  la  [séparés  par  une]  raie,  — 
Trestous  rattachés  par  des  épingles.  —  Oui  !  oui  !  oui  !  grosse  enwa- 
raye,  —  Salut,  tendre  marjolette.  —  N'avez-vous  pas  vu  la  belle  lettre 

—  10  Que  je  fis  faire  par  un  clerc,  —  Quand  je  vous  envoyai  le  beau 
floc  —  Par  un  valet  de  Marjolaine,  —  La  veille  de  la  Madeleine  — 
Que  c'était  [le  jour  de]  la  fête  à  Courcelles ,  —  15  Pour  attacher  contre 
ta  fourcelle.  —  Il  le  portait  sur  son  neuf  plat.  —  Si  je  n'eusse  eu  mal 
au  pied,  —  J'y  eusse,  sur  mon  âme,  allé;  —  Mais  j'eus  été  afîbulé  [je 
me  suis  foulé  le  pied]  —  20  Par  [à  travers]  les  ornières  entre  les  hayes  ; 

—  Et  certes  [sans  cela]  je  t'eusse  acheté  des  brillants  —  Pour  plus  de 
quatre  jolletrus.  — J'en  suis  bien  [le]  pauvre  malchanceux,  —  Loué  en 
soit  Notre  Seigneur  ! 


360  .F.  BONNARDOT 

25     l'a  padi  to  lo  kj  rignou 

D'alé  eschoûa  su  chenoûe  : 

Aye,  aye,  to  le  kieuche  mormouë 

Kamime  souuien  don  boin  tan 

Que  ie  monin  deuant  antan 
30     A  reu  et  ay  Liy  chequejatte, 

A  boin  chalat,  et  à  nujatte, 

A  poire  bLisse,  et  à  penelle  : 

Trety  les  diale  keud'  bacelle, 

Et  de  guaichon  qu'il  y  ayueu  ! 
35     Du  se  qui  lé  fayeu  bé  veu. 

Ma  ie  ven  préye  de  lé  latte 
Fayeu  lé  lire  pé  Kalatte, 
Elsé  lé  grâce  et  lé  krielle, 
[p.  7]     Et  sconat  tan  d'aute  agimelle, 
40     El'  ly  py  secrayement 

Que  vat'  prête  vrayement, 
Et  te  veuré  bien  kai  qu'j'y  mat, 
EUiet  tan  de  ialy  mat 
Trety  de  paleman  damo, 
45     De  rondat,  et  de  dance  a  to, 
Don  bé-  reu,  et  de  l'ertonaye, 

25  J'ai,  par  Dieu,  tout  le  cul  roigneux  —  D'aller  échoir  [d'être  tombé] 
sur  l'échiné.  —  Oui  !  oui  !  oui  !  tout  le  cœur  me  remue  [d'aise],  — 
Comme  il  me  souvient  du  bon  temps  —  Que  nous  menions  devant 
l'autre  année,  —  30  [En  jouant]  au  roi,  à  la  balançoire,  —  Aux  bonnes 
noix,  et  aux  noisettes,  —  Aux  poires  blettes,  et  aux  prunelles.  —  Très- 
tous  les  Diables,  que  de  filles  et  de  garçons  qu'il  y  avait!  —  35  Dieu 
sait  qu'il  les  faisait  beau  voir!  —  Mais,  je  vous  en  prie,  [parlons]  de 
la  lettre.  —  Faites-la  lire  par  Colette;  —  Elle  sait  les  Grâces  et  les 
Litanies,  —  Et  si  connaît  tant  d'autres  petites  affaires;  —  40  Elle  lit 
plus  sacréement  —  Que  votre  curé,  vraiment;  —  Et  tu  verras  quoi 
[qu'est-ce]  que  j'y  mets  :  —  Il  y  a  tant  de  jolis  mots,  —  Trestout  [d'un 
bout  à  l'autre]  des  paroles  d'amour,  —  45  Des  rondat,  des  danses 
à  la  chaîne  —  [Des  chansons]  du  beau  roi,  et  de  la  retournée, ■ 


TROIS   TEXTES   EN    PATOIS   DE    METZ  36 1 

Et  dé  chanson  don  moy  de  maye, 

Dé  valat,  et  de  lou  maynière 

Et  dé  clinchatte,  et  dé  nayniere, 
50     Et  dé  belle  jaille  bacelle, 

Ce  sont  lé  py  belle  picelle 

Kamelzon  lou  sain  chedgé  d'kaye, 

Et  kalesson  beuneffrekaye 

Aivau,  aimon,  et  en  melu 
55     Et  kalezon  dé  bé  melu. 

Hé  que  cheken  te  roûateu 

Lo  jo  de  lé  foi  te  ay  Ponteu 

En  to  to  vache  godebé, 

Tredou  Du  que  ly  fiiyeu  bé  ! 
60     Et  ceite  so  jo  lai  empreume 

Roiiateuge  trabien  té  meume 

Et  té  grâce  neige  de  ky, 
[p.  8]     Aidon  keu  )(e)  danseme  on  peky  : 

Je  taimeu  py  cent  nielle  foy, 
65     Es  poideuë  aidé  hoûoy 

Ka  je  te  monneûe  dansié, 

latteuë  in  po  beun  ayjancié, 

le  ne  se  se  ty  poideu  gotte 

A  keunefoy  lo  né  me  gotte 

Et  des  chansons  du  mois  de  mai  —  Des  valets  et  de  leurs  maisniées, 
—  Et  des  boiteuses,  et  des  têtonnières,  —  50  Et  des  belles  jeunes 
bacelles;  —  Ce  sont  les  plus  belles  pucelles.  —  Comme  elles  ont  le 
sein  chargé  de  brillants,  —  Et  qu'elles  sont  bien  affiquées,  —  En  haut, 
en  bas  et  au  milieu,  —  5  5  Et  qu'elles  ont  des  beaux  melu  !  —  Hé! 
que  chacun  te  regardait  —  Le  jour  de  la  fête  à  Pontoy,  —  En  ton  tout 
vert  godebert  —  [Par]  Notre  doux  Dieu  !  qu'il  y  faisait  beau  !  — 
60  Et  certes,  ce  jour  là  pour  la  première  fois  —  Regardais-je  très 
bien  tes  mammelles  —  Et  tes  grasses  fesses  de  cul,  —  Alors  que  nous 
dansâmes  aux  paquis.  —  Je  t'aimais  plus  [de]  cent  mille  fois,  —  65  Et 
si  [je  te]  regardais  sans  cesse... (?)  —  Quand  je  te  menais  danser,  — 
J'étais  un  peu  bien  agencé  [approprié];  —  Je  ne  sais  si  tu  y  voyais 
goutte  [y  prenais  garde].  —  Aucune  fois  le  nez  m'en  goutte, 


362  F.    BONNARDOT 

70     Ka  ja  vety  mé  peu  haillon, 

Et  se  su  py  sat  kin  chaillon 

[Ai]  effetié  se  demejale. 

Et  se  lou  dit  pichou  perale, 

Pichou  paie  se  vau  se  vaille  : 
7  5     Ma  elliet  dé  fauce  vielle 

Que  praken  edet  si  chekin 

Pé  lo  dou  lesi  qui  nat  kin 

le  voreuë  kel  fuchen  ache, 

Veraumoin  aymeryme  en  pache. 

80  Daranauant  si  kindejo, 

Edu  en  ieuskai  coynze  jo 

Que  ie  peuche  aite  repessé, 

Et  ceite  ie  riran  essé, 

Woirment  ieut  fi  laut  jo  bien  rire, 
85         A  coûillévate  chenevire, 

Dilé  lo  ry  si  lé  gràn  bauë 
[p.  9]     Kan  Beradé  motreu  se  kauë 

Trédou  Du  qu'  jattin  boin  compan, 

le  naipagnin  vva  lé  depan, 

layvin  en  chèque  mettenaye 
90     Lé  gro  cratau  et  lé  frataye, 

70   Quand   j'ai   revêtu    mes    laids    haillons   [vêtements    de   travail], 

—  Et  si  suis  [je]  plus  sot  qu'un  chaillon  —  A  caresser  [qui  caresse]  sa 
servante  —  Et  si  lui  dit  petites  paroles  [bluettes];  —  Petit  parler  si 
vaut  si  vaille  [vaille  que  vaille].  —  75  Mais  il  y  a  des  fausses  vieilles 

—  Qui  déblatèrent  toujours  sur  chacun  ;  —  Par  le  doux  Jésus  qui 
n'est  qu'un  [en  Trinité],  —  Je  voudrais  qu'elles  fussent  arses  !  — 
Voire,  au  moins,  aimerions-nous  en  paix.  —  80.  Dorénavant,  si 
cuidé-je  [à  mon  avis],  —  Adieu  [au  revoir]  en  jusqu'à  quinze  jours, 

—  Que  je  puisse  [où  je  pourrai]  vers  toi  revenir;  —  Et  certes,  [alors] 
nous  rirons  assez.  —  Vraiment,  je  te  fis  l'autre  jour  bien  rire  — 
85  A  bêcher  [en  bêchant]  votre  chenevière  —  Prés  du  ru  sur  la 
grande  mare,  —  Quand  Beraudel  montrait  sa  queue.  —  [Par]  Notre 
doux  Dieu  !  que  nous  étions  de  bons  compagnons ,  —  Nous  n'épar- 
gnions guère  les  dépens  ;  —  90  Nous  avions  à  chaque  matinée ,  — 


TROIS   TEXTES   EN   PATOIS   DE   METZ  363 

Lé  gro  neuè,  lé  pikanat, 
Lé  makeujon,  et  lé  chalat, 
Tan  de  prine  et  de  poire  blasse, 
95     l'en  hofflin  si  pleine  nat  gasse, 
Ay  se  chantin,  ay  se  danssin, 
Ki  ni  aiveu  jaille  n'ancin 
Que  ni  peneuche  gran  piagi  : 

Inqué  ceite  mak  i'  aye  leugi 
100     Inqué  y  moinrage  eune  chieuve, 

On  in  meuntré,  ma  zov  fleuve 

Y  volon  tra  waignié  dedgen  : 

Ellieret  essé  de  gen  ; 

le  dansran  bin  en  lé  magire 
105     Décote  lo  tau  dé  Mechire 

Deso  lo  gran  perré  d'angueuche, 

Au  moin  se  lé  bacelle  y  penche 

Se  seret  on  klés  aute  chée, 

Es  ny  mangeron  gé  bochée 
iio     Soulè  keun'  serom  de  lé  fête; 
[p.  10]     Aydon  sayrage  tôt  aceite 

Se  ie  t'ayra  en  meriege  : 

Les  gros  croûtons  et  les  frottées  [de  lard],  —  Les  gros  naveaux, 
les  pikanat,  —  Les  makeujon  et  les  noix,  —  Tant  de  prunes  et 
de  poires  blettes;  —  95  Nous  en  gonflions  si  plein  [tout  à  plein] 
notre  gosier;  —  Et  si  [nous]  dansions,  et  si  [nous]  chantions  —  [En 
sorte]  qu'il  n'y  avait  jeune  ni  vieux  —  Qui  n'y  prît  grand  plaisir! 

—  Encore  [oui]  certes,  pourvu  que  j'[en]  aie  loisir,  —  100  Encore 
y  aménerai-je  [à  savoir  dans  quinze  jours]  une  peau  de  chèvre  [un 
joueur  de  cornemuse]  —  Ou  un  ménétrier,  mais  leur  fièvre  [la  fièvre 
sur  eux]  !  —  Ils  veulent  trop  gagner  d'argent  ;  —  Il  y  aura  assez  de 
gens  [sans  eux].  —  Nous  danserons  bien  dans  la  maiziére  —  105 
Auprès  de  l'étang  de  Mercy,  —  Dessous  le  grand  poirier  d'angoisse  ; 

—  Au  moins  si  les  filles  y  pissent,  —  Ce  sera  où  que  les  autres 
chient.  —  Et  si  n'y  mangeront  point  bouchée  —  no  Ceux-là  qui  ne 
seront  de  la  fête.  —  Adonc  [alors]  saurai-je  tout  certainement  —  Si  je 
t'aurai  en  mariage. . 


364  F.    BONNARDOT 

Taymin  conat  beun  mo  lenege, 

Mo  père  ateu  Beutau  Droiiat 
115     Et  mo  cosin  lo  gran  Triât, 

Et  mo  nevou  lo  gran  Toty, 

Ma  ellat  Mare  dé  Chaty, 

lenne  vorame  queli  vegne 

Cat  vne  malestrite  kaigne, 
120     Té  Payran  aussé  y  venront 

Ay  ceste  foy  le  en  veuront 

Que  diale  que  je  pora  fare, 

lenne  vorame  fo  haut  brare, 

l'ayran  padi  coran  lé  noce, 
12)     Et  c'eut  fera  si  ma  foy  groce 

Je  to  preuma  à  premin  ce  : 

le  t'en  prée  bage  m(o)  in  po, 

Péchonne  neu  no  serreu  veu. 

Hé  !  se  lo  foy  Stalua  saiveu 
130     Que  jeuchin  dit  nat  penseman 

Nadou  té  to  secraëment 

On  le  veureu  bien  rebronchié  : 

Y  to  koinde  bien  enhonchié 
134     En  Meriege  lo  premin, 

Ta  mère  connaît  bien  mon  lignage  :  —  Mon  père  était  Bertaut 
Drouat,  —  115  Et  mon  cousin  le  grand  Triât  [Thiriat],  —  Et  mon 
neveu  le  grand  Toty  [Antoine  ?]  ;  —  Mais  il  est  maire  des  Chaty, —  Je  ne 
voudrai  pas  qu'il  y  vienne,  —  C'est  une  maudite  cagne  [chiennaille]. 
—  120  Tes  parents  aussi  y  viendront;  —  A  cette  fois-là  on  verra  — 
Que  diable  !  [ce]  que  je  pourrai  faire  !  —  Je  ne  voudrai  pas  fort  haut 
braire,  —  Nous  aurons,  par  Dieu!  couramment  [bientôt]  les 
noces;  —  125  Et  si  [je]  te  ferai,  sur  ma  foi,  grosse,  —  Je  te  le  pro- 
mets, au  premier  coup.  —  Je  t'en  prie,  baise  moi  un  peu,  —  Personne 
ne  nous  saurait  voir.  —  Hé  !  si  le  fay  Stalvat  [Estienne  ?]  savait  — 
130  Que  nous  eussions  dit  notre  pensée  —  Nous  deux  toi  tout 
secrètement,  —  On  le  verrait  bien  hébété,  —  Il  te  compte  bien 
marquer  —  En  mariage  le  premier  ; 


TROIS   TEXTES  EN   PATOIS   DE   METZ  365 

[p.  Il]     Ma  vrayement  te  mé  premin 

Se  te  man  creu,  à  moin  ton  dré, 
Et  ceit  tayré  dé  gerondé 
Inquay  névang(e)  pi  de  dou  ré 
Quat  les  erreu  bien  endouré 
140     Dé  lanhambé  danchié  memin, 
Et  se  les  y  a  trety  min, 
Et  inquet  dé  poire  d'angueuche, 

Laiche  Stalva  cet  ode  ambeucne 

le  si  py  bè,  et  py  jaly, 
145     Et  se  ne  famé  anse  qualy, 

Y  patte  nedet  bien  souuan  : 

Ion  raûateu  patte  aûan 

Kame  y  déschieu  so  rachat 

Et  so  choûeu  de  so  pichat, 
150     Que  laiveu  tan  mengié  de  poire, 

Ce  n'ateume  stron,  çateu  foire, 

Ausse  jaune  que  blan  mengié. 

De  fleuve  seuti  enregié, 

Que  ne  véty  baslé  aillou  : 
155     le-si  py  bè,  et  py  meillou 

Qui  ne  seu,  et  bien  py  saigu, 


135  Mais  vraiment  tu  m'as  promis.  —  Si  tu  m'en  crois,  amène  [apporte] 
[dans  quinze  jours]  ton  drap,  —  Et  certes,  tu  auras  des  gerondé  :  — 
Encore  [oui,  car]  en  avons  nous  plus  de  deux  rez.  —  Quand  tu  les  auras 
bien  enduré  —  140  Des  lanhambé  danchié  m'amie,  —  Et  si  les  y  ai  [je] 
trestous  mis  —  Et  encore  [en  outre]  des  poires  d'angoisse.  —  Laisse 
Stalvat,  ce  sale  nigaud.  —  Je  suis  plus  beau  et  plus  joli,  —  145  Et 
si  ne  fais  [je]  pas  ainsi  que  lui  :  —  Il  pette  sans  cesse  bien  souvent  ; 
—  Je  le  regardais  peter  l'autre  jour  —  Comme  il  déchiait  [conchiait] 
son  frac  —  Et  s'essuyait  de  son  panne;  —  150  [C'est]  qu'il  avait  tant 
mangé  de  poires,  —  [Que]  ce  n'était  pas  étron,  c'était  foire  —  Aussi 
jaune  que  blanc  manger.  —  De  fièvre  soit-il  enragé  !  —  Que  ne  va-t-il 
baceller  [courir  es  filles,  aller  es  bacelles]  ailleurs  ?  —  155  Je  suis 
plus  beau  et  plus  meilleur  —  Qu'il  ne  soit,  et  bien  plus  saigu 


366  F.    BONNARDOT 

Y  ne  santanme  et  demy-zu  : 
Et  pady  temin  lo  se  bien. 

[p.  12]         Hé!  vvoit[e]  Kaigne  viencè  vien  : 
160     Memmeraite  dy  vvoit  Saiuette; 

le  se  (nen  dote  mé)  bien  bette, 

Bien  venné,  et  padi  fauchié, 

Et  ceite  te  mé  bien  asschié, 

Se  koinde  io,  inqué  qualy  : 
165     Elle  je  to  lo  ky  vely 

Lé  woit  odeur,  atty  bien  iaille  : 

Aymé  mo  ie  si  py  paj aille 

Et  py  fo,  j'a  dé  grosse  iambe, 

Et  saint  Antonne  in  py  gro  mambe 
170     Que  lo  sien,  ie  la  to  ny  vy  : 

Et  ton  perreu  den  beun  anvy  : 

le  dy  tantonne  tôt  esceite, 
le  to  premat  per  ma  foy  ceite, 

Y  ne  tan  chau,  se  koinde  io, 
175     Tet'  covvigereu  ié  koinze  io, 

San  derre  nam  in  to  sou  mat, 

Baichaire,  aussetan  ke  din  bat 
Se  to  mezè,  kam  à  fo  vien. 

Je  ne  sentons  pas  [mauvais]  à  moitié  de  lui,  —  Et,  par  Dieu!  ta 
mère  le  sait  bien.  —  Hé!  sale  cagne  [chienne],  viens  çà,  viens!  — 
160  M'aimeras-tu,  dis,  sale  savate? —  160  Je  sais,  n'en  doute  pas,  bien 
battre,  — ■  Bien  vanner,  et  par  Dieu  !  faucher.  —  Et  certes,  tu  m'as  bien 
amorcé,  —  Si  cuidé-je,  autant  que  lui.  —  165  II  a  déjà  tout  le  cul  velu, 

—  La  sale  odeur  ;  est-il  bien  jeune  ?  —  Aime-moi  :  je  suis  plus  (?)  —  Et 
plus  fort  ;  j'ai  des  grosses  jambes  — ■  Et,  par  saint  Antoine  !  un  plus  gros 
membre  —  170  Que  le  sien  :  je  l'ai  tout  nu  vu,  —  Et  tu  en  prendrais 
à  discrétion.  —  Je  dis  [en  résumé]  :  en  retourne  toi  ;  tout  assurément 

—  Je  te  promets  [le  mariage]  par  ma  foi  certaine  ;  ^  Il  ne  t'en  chaut 
[ne  t'en  inquiète  pas].  A  mon  avis,  —  175  Tu  te  tairais  bien  quinze 
jours,  —  Sans  dire,  n'est-ce  pas?  un  tout  seul  mot.  —  Baise,  allons! 
seulement  un  baiser  —  Sur  ton  museau;  comme  il  faut,  viens  [viens-y 
bellement] * 


TROIS    TEXTES    EN    PATOIS   DE   METZ  367 

Et  padu  vvoy  et  se  gy  vien 
180     Sy  to  grignat,  et  si  té  pote, 
Deuant  padu  le  pantecote. 
Fauty  tant  de  rechaigneraye  ? 
[p.  13]     Et  vasse  bonne  kaigneraye  : 
Aymmo  se  ie  su  ay  té  guige. 
185     On  se  ien  to  play  [mé]  da-Grige. 

Et  par  Dieu!  oui,  et  si  j'y  viens —  180  Sur  ton  petit  groin  [ta  bouche] 
et  sur  tes  lèvres  —  Devant,  par  Dieu!  la  Pentecôte.  —  Faut-il  | faire] 
tant  de  grimaces  ?  —  Et  [que]  voici  [une]  bonne  chiennerie  !  —  Aime- 
moi  si  je  suis  à  ta  guise,  —  Ou  si  je  ne  te  plais,  da-Grige  [bonsoir]  ! 

III.    —   FIAUVE   EN   STYLE    ÉPIQUE 

Cette  composition  contraste  de  tous  points  avec  la  précédente  : 
inspiration,  style,  allure  n'ont  rien  de  commun  avec  hGrosse  Enwaraye; 
la  langue  même  diffère  par  sa  notation ,  que  nous  retrouvons  pleine  et 
sonore,  correcte  en  ses  particularités  dialectales  ;  c'est  la  bonne  langue 
des  Chartes  du  xiv^  siècle,  de  la  chanson  de  Hervi  de  Meti,  plus  litté- 
raire à  coup  sûr  que  celle  des  chroniqueurs  des  xv^  et  xvi^  siècles. 
Familière  et  précise,  elle  passe  avec  aisance  du  ton  comique  et  même 
grotesque  au  ton  noble  ;  et  l'on  est  surpris  tout  à  la  fois  et  charmé  de 
voir  s'élever  du  fond  de  ce  badinage  tel  ou  tel  vers  au  soufïïe  épique. 
L'auteur  était  non  seulement  un  homme  d'esprit,  mais  aussi  un 
lettré  qui  connaissait  à  fond  la  littérature  du  Moyen  Age  ;  il  était  nourri 
de  la  lecture  des  chansons  de  geste  :  ses  mentions  de  Robastre,  du  sou- 
dan  de  Babylone,  du  roi  de  Hongrie,  du  moutier  de  saint  Jacques  de 
Compostelle,  en  font  foi.  Au  milieu  de  ces  ressouvenirs ,  il  encadre 
habilement  détails  de  moeurs,  anecdotes  locales  et  personnalités  (dont 
l'explication  malheureusement  nous  échappe),  le  tout  relevé  çà  et  là 
de  touches  comiques  qui  font  de  ce  petit  morceau  un  vrai  régal. 

C'est  aussi  un  signe  des  temps  qu'une  pareille  publication  ait  pu 
être  faite  en  langage  populaire  ;  rien  mieux  que  ce  pastiche  ne  démontre 
combien  l'idéal  chevaleresque  était  déjà  et  pour  jamais  éteint  !  Les 
temps  sont  proches  :  Do]i  Ouichoitc  peut  venir  '. 

I.  Par  une  coïncidence  remarquable,  la  date  de  la  publication  de  notre 
Fiative  est  la  même  que  celle  de  la  seconde  partie  de  Don  Qiiixote  (161 5). 


368  F.  BONXARDOT 

FABLE  RECREATIFUE  EN  MESME  LANGAGE 

Ka  Magie  lo  Taynour  allé  tovvé  Robaite 
Dilet  Jesiralem  dayet  Montelimate , 
Trebeun'  se  deginet  de  waté  et  de  tate 
Et  se  by  don  boin  vin  to  fin  plein  eune  kouate, 
5     Pou  été  py  hedy  deuan  sou  que  roûate. 
Ràpet  si  se  geman  kaiveut  ennô  Liate 
Kateu  py  grâce  et  dravve  kin  bé  petton  de  patte; 

Y  staqueut  dé  talon  postratté  py  en  batte, 
9     Elle  correu  py  fo  que  l'ellemin,  don  çate 

[p.  14]     Y  vint  en  lé  malaye  beun  ermé  din  gran  iacque 

Y  reclemet  lesy,  avieu  Marie  Mate, 

Py  ne  dotet  Kennon,  ne  guerat,  ne  bonbade, 
Ne  messauë  de  fé,  picque,  ne  hallebade, 

Y  rayent  so  neppaye,  py  taillan  keune  sape 
15     Se  print  à  ravadé  si  heaume  et  [si]  salade 

Et  fiereu  si  tres-dry  de  se  ladge  taillade 
Qui  touët  din  sou  ko  les  koûaite  hau  dé  quarte. 
Lou  haut  de  conemuze  atteu  lo  dreu  feûillate 
De  Vvarambau  d'Abenne,  quatteu  in  si  gran  mate. 

Quand  Mangin  le  Tanneur  alla  tuer  Robastre  —  A  côté  de  Jérusalem 
derrière  Montélimart,  —  Très-bien  se  déjeuna  de  gâteaux  et  de  tartes, 

—  Et  si  but  du  bon  vin  tout  fin  plein  [plein  jusqu'au  bord]  une 
quarte,  —  5  Pour  être  plus  hardi  devant  ceux  qu'il  regarde.  —  Grimpa 
sur  sa  jument  qui  avait  à  nom  Liarde,  —  Qui  était  plus  grâce  et  drue 
qu'un  beau  pâton  de  pâte.  —  Il  piquait  des  talons  pour  se  trotter  plus 
en  hâte;  —  Elle  courait  plus  fort  que  l'Ennemi  [le  Diable]  :  dont 
[ainsi]  pour  sûr —  10  II  vint  en  la  mêlée  bien  armé  d'un  grand  iacque; 

—  Il  invoqua  Jésus  avec  Marie-Marthe;  —  Plus  ne  redouta  canon,  ni 
garrot  [trait  d'arbalète],  ni  bombarde,  —  Ni  massue  de  fer,  pique  ni 
hallebarde.  —  Il  tira  son  épée  plus  taillante  [tranchante]  qu'une  serpe, 

—  1 5  Se  prit  à  ravauder  ces  heaumes  et  ces  salades,  —  Et  frappa  si  très- 
dru  de  sa  large  taillarde  [tranchoire]  —  Qu'il  tua  d'un  seul  coup  les  quatre 
hau  dé  quarte  ;  —  Le  haut  de  cornemuze  était  le  droit  fillâtre  [beau- 
fils]  —  De  Warambau  d'Abenne,  qui  était  un  si  grand  maître 


TROIS    TEXTES   EN    PATOIS    DE    METZ  369 

20     Y  lé  flestreut  à  terre  treti  py  plé  que  plate. 

Y  fayeu  py  de  playe  que  ni  mattrin  damplate, 
Sateu  hidou  dé  vcu  coman  qui  lé  sommate  : 
Lesink  mengeut  au  zau,  lé  zaute  ai  lé  motade  : 

[p.  15]     Chaikin  ateu  toûé  que  n'atteu  su  se  vvade  : 
25     Eddet  stacquet  dedaii  dé  naûé  juské  Paque  : 

Y  lé  toûet  trety  qui  ne  demourét  maque 

Lo  Soudan  d'Abelonne,  que  nateu  kin  folate  : 
Ma  koinze  iou  apré  que  lé  pache  fu  fate, 
Lo  Reu  de  Hinguerée  fi  koné  lé  retrate, 
30     On-san  fit  enterré  to  fin  plein  dou  benate. 
De  Reu,  et  d'Emperou  on  moti  de  sain  Jacque 
Quateuë  Serrezin  trety  et  endolate. 

layët  chàte  lo  lau  quateu  in  grô  goulate  : 
Cola  ie  man  revin,  valai  mé  flave  fate. 

20  II  les  renversait  à  terre  trestous  plus  plats  [aplatis]  que  plâtre.  — 
Il  faisait  plus  de  plaies  que  vous  n'y  mettriez  d'emplâtres.  —  C'était 
hideux  de  voir  comment  qu'il  les  assaisonne  :  —  Les  uns  il  les  man- 
geait au  sel  [ou  :  aux  aulx],  les  autres  à  la  m.outarde.  —  Chacun  était 
tué  qui  n'était  sur  ses  gardes.  —  25  Sans  cesse  il  piqua  dedans  de  Noël 
jusqu'à  Pâques.  —  Il  les  tua  trestous,  qu'il  ne  demeura  seulement  que 
—  Le  Soudan  de  Babylone  qui  n'était  qu'un  fol  garçon.  —  Mais  quinze 
jours  après  que  la  paix  fut  faite,  —  Le  Roi  de  Hongrie  fit  corner  la 
retraite.  —  30  On  en  fit  enterrer  tout  fin  plein  deux  benatres  —  De 
rois  et  d'empereurs  au  moutier  de  Saint-Jacques  [de  Compostelle],  — 
Qui  étaient  Sarrazins  trestous  et  idolâtres.  —  Coquelet  chante  le  coq 
qui  était  un  gros  gueulard;  Colas  je  m'en  reviens  [je  redeviens  C.]. 
Voilà  ma  fiauve  faite  ! 


MÉLANGES.  24 


370  F.    BONNARDOT 


COMMENTAIRE 


L'étendue  de  cette  partie  de  notre  travail  est  en  raison  de  la  difficulté 
et  de  l'obscurité  du  texte,  qui  laisse  une  part  trop  large  à  l'interpréta- 
tion personnelle.  Les  lexicographes  patois  ne  m'ayant  prêté  qu'une  aide 
parcimonieuse,  j'ai  dû  m'adresser  à  la  tradition  orale  et  instituer  des 
enquêtes  verbales,  dont  les  résultats  sont,  pour  la  plus  grande  part,  con- 
signés dans  les  notes  ci-dessous.  C'est  pour  moi  un  devoir  non  moins 
qu'un  plaisir  de  reconnaître  tout  ce  que  mon  travail  doit  à  la  science  et 
au  zèle  empressé  de  mes  correspondants.  Le  nombre  en  est  moins  con- 
sidérable que  je  l'eusse  désiré;  parmi  ceux  dont  je  regrette  principale- 
ment l'abstention,  —  sans  vouloir  l'incriminer  en  aucune  sorte,  —  je 
placerai  l'auteur  du  Dictionnaire  d'un  patois  vosgien,  dont  la  modestie 
s'est  déclarée  incapable  de  satisfaire  à  ma  requête,  et  un  ancien 
bibliothécaire  de  Metz,  auteur  d'une  traduction  de  la  Grosse  Enwaraye 
dont,  parait-il,  certains  passages  sont  traduits  en  latin;  déjà,  en  1872, 
M.  de  Bouteiller  avait  fait  appel  à  son  compatriote  et  confrère  de 
l'Académie  de  Metz,  sans  réussir,  et  nos  démarches  personnelles,  à 
Metz  même,  n'ont  pas  obtenu  meilleur  succès.  Mon  œuvre  n'eût  pu 
que  gagner  à  la  collaboration  de  ces  deux  patoisants  émérites;  et  ce 
m'est  un  motif  de  plus  pour  témoigner  hautement  de  ma  reconnaissance 
envers  les  érudits  qui  ont  bien  voulu  me  seconder  dans  cette  tâche 
difficile. 

L'élucidation  d'un  texte  patois  ressortit  surtout  à  l'érudition  locale  : 
c'est  pourquoi  je  désigne  la  contribution  respective  de  mes  correspon- 
dants par  la  lettre  initiale  du  village  qu'ils  habitent.  Par  fortune,  ces 
villages  se  trouvent  à  proximité  de  Courcelles-sur-Nied,  théâtre  de 
l'action  ;  c'est  donc  une  garantie  de  plus  pour  la  sûreté  des  informa- 
tions, principalement  en  ce  qui  regarde  les  détails  topographiques 
(vers  12,  104-106,  142),  toujours  si  difficiles  à  déterminer  exactement. 
Voici  les  indices  dont  je  me  'suis  servi  :  —  B  =  Bazoncourt,  par 
M.  l'abbé  Hubert  Vion,  curé  du  lieu;  —  H  =  Han-sur-Nied,  par 
M.  l'abbé  Etienne,  actuellement  curé  de  Lorr}'-les-Metz  ;  —  P  =  Pange, 
par  MM.  le  marquis  et  le  comte  de  Pange;' —  RM  =  Remilly,  par 
M.  Eug.  Rolland;  —  RT  =  Retonfey,  par  M.  Auricoste  de  Lazarque; 
—  V  =  patois  vôgien,  par  M,  le  chanoine  Hingre,  de  La  Bresse.  Je 
dois  aussi  un  certain  nombre  de  renseignements  à  l'amitié  de  M.  le 


TROIS   TEXTES   EN    PATOIS   DE    METZ  37 1 

baron  de  Braux,  à  Boucq  près  Toul,  qui,  non  content  de  me  faire 
profiter  de  sa  connaissance  de  l'idiome  local  et  des  trésors  de  sa  riche 
bibliothèque  lorraine,  a  bien  voulu  revoir  les  épreuves  de  ce  travail. 

Dans  les  notes  purement  bibliographiques,  M  représente  l'édition 
princeps  de  1615;  —  M',  celle  de  1634;  — P,  celle  de  G.  Brunct, 
Paris,  1840.  Qiiant  à  la  copie  de  cette  dernière  édition,  par  Devilly, 
dans  VAuslrasie  (P'),  je  répète  qu'elle  est  tellement  défectueuse  qu'il 
n'y  a  pas  lieu  à  la  mentionner. 

Enwaraye.  Titre  et  vers  i,  4,  7.  —  Mot  obscur.  On  l'a  rapproché  du 
v.-fr.  angariée;  Lorrain,  dans  son  Glossaire  dii.  patois  messin,  traduit  par  éna- 
mourée sans  autre  explication;  d'autres,  par  «  évaporée  ».  Dans  notre  premier 
essai  de  traduction  avec  MM.  de  Bouteiller  et  de  Braux,  ce  mot  avait  été  iden- 
tifié avec  égarée,  au  sens  moral  de  «  éperdue  d'amour  »,  en  quoi  nous  nous 
rencontrions  avec  Lorrain  ;  cette  explication  avait  l'avantage  de  rendre  compte 
de  la  forme.  Emuaraye,  en  effet,  correspond  à  «  égarée  »,  comme  aiipouse,  fré- 
quent dans  les  chartes,  correspond  à  «  épouse  »,  comme  enlire  à  «  élire  », 
aiigîiseà.  «  église»....  —  Toutefois,  le  ton  général  du  morceau  n'a  rien  de  senti- 
mental ;  et ,  objection  plus  grave,  la  fille  n'y  joue  aucun  rôle,  la  prétendue 
énamourée  ne  dit  pas  un  mot,  ne  fait  pas  un  geste,  ne  prend  aucune  part  à 
l'action ,  puisque  le  vertiigoy  est  seul  en  scène  à  débiter  son  monologue  :  il  faut 
donc  rejeter  toute  explication  qui  mettrait  en  jeu  la  personnalité  morale  de 
l'élément  féminin,  pour  s'en  prendre  au  côté  physique  et  matériel.  Et  ici  maints 
patoisants,  servis  par  leur  connaissance  de  l'idiome  local,  n'ont  pas  hésité  à 
faire  de  enwaraye  le  participe  passé  d'un  verbe  dérivé  de  wairè  «  taureau  ».  Selon 
eux,  enwaraye^=  en  -\-  wairè  -\-  -aye,  désin.  du  partie,  passé  fém.,  litt.  «  celle  qui 
a  reçu  le  taureau  »,  ou  pour  parler  d'une  façon  plus  topique,  «  qui  a  reçu  le  mâle, 
la  dépucelée  ».  Si  naturelle  et  naturaliste  que  paraisse  cette  interprétation,  elle 
n'est  cependant  pas  acceptable  en  fait,  puisque  le  contexte  se  porte  fort  de  l'hon- 
neur virginal  de  l'héroïne  :  la  grosse  enwaraye ,  jeune  encore ,  est  recherchée 
pour  le  bon  motif,  elle  est  conviée  à  de  justes  noces  ;  et  tout  le  poème  concourt 
à  démontrer  qu'elle  n'a  pas  encore  endommagé  son  «  capital  ».  Ainsi  donc,  le 
xuairè  n'a  rien  à  faire,  pour  le  moment  du  moins  ;  et  la  date  du  sacrifice,  si  tant 
est  qu'il  se  consomme,  est  à  peine  indiquée  tout  à  la  fin  du  morceau.  — 
M.  Godefroy  a  relevé  emuaraye  dans  son  Dictionnaire;  mais  c'est  tout  ce  qu'il  a 
retenu  de  la  pièce,  qu'il  n'a  d'aiUeurs  pas  lue  ainsi  qu'en  fait  /oi  la  définition 
suivante  :  «  Enwaraye,  s.  f.,  titre  d'un  ouvrage  du  commencement  du  xvii^  siècle 
«  qui  contient  des  propos  tenus  autour  d'une  accouchée  ».  Cette  expHcation  sin- 
gulière donne  comme  accompli  un  acte  qui  n'apparaît  encore,  nous  le  savons, 
que  dans  un  lointain  devenir.  Le  lexicographe  a  pris  l'idée  de  cette  définition 
dans  V avant-propos  de  l'édition  du  Dialogue  de  Thoinette  et  d'Anton,  où  feu 
Albert  de  La  Fizelière  dit  de  cette  composition  qu'elle  est  «  une  plaisanterie  du 
«  même  caractère  que  VEvangile  des  Quenouilles  et  les  Caquets  de  l'accouchée 


372  F.  BONNARDOT 

(p.  7)  ».  Ce  rapprochement,  justifié  dans  une  certaine  mesure  par  le  Dialogue, 
ne  convient  nullement  à  notre  pastorale  en  forme  de  monologue  ;  et  je  n'ai 
cité  cette  définition  excentrique  que  pour  montrer,  par  un  exemple  topique ,  la 
difficulté,  l'impossibilité  même  d'expliquer  le  patois  autrement  que  par  lui- 
même,  au  moyen  d'enquêtes  orales  instituées  sur  place.  Et  c'est  en  eflfet  par 
cette  voie  que  j'ai  reçu  l'explication  si  longtemps  cherchée,  et  si  vainement.  Au 
retour  d'une  excursion  à  Remilly,  M.  E.  Rolland  m'a  rapporté  que,  du  premier 
coup,  les  paysans  auxquels  il  a  posé  la  question  l'ont  résolue  en  ces  termes  : 
emvaraye  est  une  forme  altérée  pour  cmhrawaye,  amhraouye,  qui  se  dit  d'une 
personne  forte  en  chair,  d'une  fille  joufflue.  En  fait,  ambraïuaye  est  le  dérivé  de 
browon  «  mollet  »  Jaclot,  brawon  «  charnure  »,  que  Lorrain  rattache  au  v.- 
fr.  hraons  «  canons  de  la  culotte  » ,  au  prov.  hraon  «  gras  des  fesses  » .  Le  sens 
«  mollet  »  est  assuré  par  les  vers  suivants  qui  donnent  le  portrait  de  Fanchon 
au  saut  du  lit.  Réveillée  en  sursaut  par  la  trompe  du  liédi  (herdier),  elle  se  hâte 
d'aller  ouvrir  l'étable  pour  faire  sortir  les  vaches  à  l'herbe,  sans  se  douter  que 
Mârice  se  tenait  en  embuscade  : 

Elle  y  vient  en  effet,  devant  q'  J'ète  éprâtaye  ; 

Sot  courset  raointié  rains,  set  goûrge  décoichaye, 

Ses  bès  chawès  pendans  causi  su  ses  talons, 

Et  set  catte  de  d'zos  que  n'  vâme  et  ses  bnnvons, 

Let  rendent  et  ses  oeuils  eine  faye  divine. 

I  corre,  elle  lo  woit,  et  comme  eine  lutine 

Elle  cliom  l'euche  et  s'  sauve  en  sarant  les  dous  mains 

Su  les  premins  gâdats  où  boinent  les  humains. 

(Chan  Hcuilin,   chant  II,  début;    i"  éd.). 

On  me  pardonnera  l'étendue  de  cette  citation  en  faveur  de  son  charme  !  El 
désormais  la  grosse  emuarayc  (à  noter  le  terme  grosse,  épithète  de  nature  s'il  en 
fut),  sera  une  forte  fille  de  campagne,  bien  charpentée,  une  grosse  mafflue, 
une  épaisse  dondon,  aux  appâts  plantureux  qui  excitent  l'enthousiasme  du 
sensuel  vertugoy,  s'extasiant  à  la  vue  clou  sain  chcdgc.  de  kaye  (52),  du  hè  melu 
(55),  de  meume  et  des  grâce  neige  de  ky  (61  et  62).  Cette  explication  concorde 
parfaitement  avec  le  ton  général  du  morceau.  Foin  du  sentiment  raffiné  et  de 
la  psychologie  ! 

Vertugoy  (titre),  expression  altérée  par  euphémisme  de  «  par  la  vertu 
Dieu,  vertuguieu  »,  alias  «  vertuchou  ».  Ce  juron  désigne  ici  un  homme  qui  fait 
l'important,  qui  a  l'habitude  d'affirmer  ses  dires  par  cette  locution  vertugoy  !  qui 
sera  restée  accolée  à  son  nom  comme  un  sobriquet  ;  comp.  padi  25 .  C'est  un  des 
gros  hères  du  village,  cf.  vers  136-142,  où,  si  notre  interprétation  est  juste,  il 
fait  rénumération  de  son  opulence  rustique. 

Vauzenatte  (titre),  auj.  voienotte,  a  désigné  à  l'origine  une  fille  accordée  en 
mariage,  une  «  valentine  ».  On  a  beaucoup  disserté  sur  ce  nom  et  sur  les  usages 
qui  s'y  rapportent;  je  renverrai  à  ce  qu'en  dit  Verronais,  libraire  à  Metz,  dans  le 
Supplément  à  sa  Statistique  historique...  du  département  de  la  Moselle,  Metz,  1852, 
p.  XXI  :  «  Chaque  année,  au  premier  dimanche  de  quarême,  les  jeunes  gens 


TROIS    TEXTES    EN    PATOIS    DE    METZ  373 

font  une  quête  de  bois  chez  les  habitants  du  village  pour  faire  un  feu  qu'on 
nomme  les  brandons  —  (dans  les  anciennes  chartes ,  ce  feu  est  dit  les  hures  ou 
bulles).  —  Le  soir,  les  demoiselles  et  les  garçons  étant  réunis  près  du  feu 
à  proximité  du  village,  on  crie  les  vosnots  ou  valcntins ,  qui  n'est  que  le  projet 
d'un  mariage.  Voici  la  manière  dont  on  procède  à  la  criée  des  vosnots  :  c'est 
un  seul  garçon  qui  les  crie  ;  il  dit  :  Je  donne  !  Je  donne  !  Tous  les  autres  garçons 
répondent  ensemble  :  A  qui  ?  A  qui  ?  Le  garçon  qui  crie  les  vosnots  répond  : 
Nicolas  Dubois  à  Marie  Lécorce  !  Il  lui  achètera  un  pain  d'épice  [alias  et  mieux  : 
un  pain  blanc  B,  communication  mste.)  aussi  grand  qu'un  van  !  Tous  les  autres 
garçons  répondent  ensembl.e  :  Harengs  !  Harengs  !  Alors  chaque  garçon  fait 
tourner  la  fille  qu'il  a  eue  pour  vosnote  ou  valentine,  autour  du  feu  des 
brandons;  après  quoi  l'on  va  au  bal.  Le  quatrième  dimanche  de  carême, 
la  fille  fait  des  gaufres  et  en  donne  au  garçon,  son  vosnot  ou  valentin.  Le 
lendemain  de  Pâques,  le  garçon  donne  un  ruban  {flat,  cf.  v.  1 1)  ou  autres  objets 
à  la  fille,  sa  vosnote  ou  valentine  ».  La  criée  des  vosnots  se  fait  en  patois  du  pays. 

La  tradition  rapportée  par  Verronais  est  celle  des  villages  du  Haut-Pays ,  et 
c'est  pourquoi  je  l'ai  citée.  Ailleurs,  elle  se  présente  avec  quelques  diff"érences 
dans  le  cérémonial  ;  pour  le  pays  d'Entre-deux-Yawes ,  Augny  et  environs,  cf. 
la  formule  donnée  par  Zéliqzon,  Lothringische  Mundarten ,  p.  60;  E.  Rolland, 
Vocabulaire  patois,  s.  v.  vo^na. 

L'usage  d'offrir  à  sa  fiancée,  le  lundi  de  Pâques,  quelques  menus  objets  sym- 
boliques (floc  de  rubans  ou  de  roses  blanches)  existe  encore  en  certains  pays.  A 
Luxembourg  se  tient,  le  lendemain  de  Pâques,  une  sorte  de  kermesse,  dite  foire 
de  VEuiuiaïts  (prononc.  Hbiiaouss) ,  en  raison  de  l'évangile  du  jour.  L'accepta- 
tion du  bouquet  par  la  jeune  fille  resserre  les  liens  de  l'engagement  mutuel  ; 
par  contre ,  si  le  jeune  homme  oublie  ou  néglige  de  faire  l'oflfrande  consacrée , 
les  fiançailles  sont  irrémédiablement  rompues.  —  On  me  permettra  d'ajouter 
encore  un  mot  sur  une  autre  particularité  de  cette  foire  :  il  s'y  fait  un  com- 
merce relativement  considérable  de  menus  objets  de  poterie ,  et  principalement 
d'encensoirs  avec  lesquels  les  enfants  encensent  gravement  les  passants,  non 
sans  demander  en  retour  quelques  fennins  ou  un  petit  sou ,  selon  la  nationalité 
présumée  de  leurs  clients  de  rencontre.  Ces  potiquets  ne  se  fabriquent  que  pour 
cette  fête  de  VHcmaouss,  avec  une  terre  spécialement  préparée  qui  ne  se  travaille 
qu'au  seul  village  de  Nospeit  près  de  Sept-Fontaines. 

Jaclot  (Ahnanach  pour  18J4)  rime  sur  cet  usage  le  quatrain  suivant  : 

Le  demi  couerome  0  le  chich  don  moue  (Mars) 

On  ne  vd  me  le  voille  ans  fenétes  daillc. 

Mas  vè  v-reus  (vous  irez)  geantiniant  delé  vos  vozenottes 

Fare  dés  chénetrês  (gaufres)  su  don  fu  de  sar mottes  (sarments). 

Le  terme  «  valentin  »  est  d'un  usage  général,  surtout  en  Angleterre.  Il  a 
quelquefois  désigné  les  chansons  ou  impromptus,  demandes  et  réponses  nniees 
entre  jeunes  garçons  et  jeunes  filles  ;  le  Catalogue  de  la  vente  Rochebilière  men- 


374  F-    BONNARDOT 

tienne  (tome  II,  no  1445)  un  volume  intitulé  :  Valantins,  questions  d'amour  et 
antres  pièces  galantes  en  vers.  Paris,  1669,  in-12. 

Quant  au  mot  local ,  vo^enot,  va^enatte ,  je  présume  que  c'est  un  diminutif 
gracieux  de  «  voisin  »,  dial.  et  patois  ve^in  vexin,  vegine.  La  vaiiicnatte  mieux 
ayinée  serait  la  «  voisinette  »  préférée ,  puis  par  extension  ;  la  fiancée ,  l'amou- 
reuse, d'où  qu'elle  soit.  —  Il  n'y  a  pas  à  s'arrêter  à  la  prétendue  explication  par 
vasse  natte  =  voici  la  nôtre  !  non  plus  qu'à  celle ,  plus  que  singulière ,  donnée 
par  Dom  Jean  François  en  son  Diction,  u'allon-ceîtique...  sous  les  mots  valantins 
vausenottes  fachenottes ,  où  il  dit  en  substance  que  «  fachenottes  sont  dons  de 
galants  aux  filles.  Le  jour  des  Bures ,  on  donne  aux  filles  leurs  galants  ou 
fachenottes,  désignation  de  maris,  culottes  »  ;  et  il  renvoie  à  fâche,  «  ceinture  de 
culottes  »  ,  du  lat.  fascia.  —  Une  autre  interprétation  fait  dériver  vo^enotte  de 
faichenatte,  dim.  dcfaixin,  petits  fagots  que  l'on  brûlait  devant  le  palais  ducal  à 
Nancy,  en  l'honneur  des  jeunes  mariées.  —  Enfin,  notons,  à  titre  d'exentri- 
cité,  l'opinion  d'Erkmann-Chatrian  qui  rapporte,  dans  le  Maître  d'Ecole,  la  for- 
mule «  fy  donne,  etc.  »  et  la  cérémonie  tout  eiitière  à  la  langue  celtique  et  à 
une  coutume  payenne. 

D'après  M.  l'abbé  Vion,  vansse  (vosse,  vasse,  et  en  bressaud  umiche,  =  per- 
venche) désigne  un  bouquet  de  fleurs  ou  de  rubans ,  un  mai ,  et  par  extension , 
les  fleurs  qu'on  fait  bénir  à  la  Fête-Dieu.  Cette  dernière  cérémonie  est  encore 
pratiquée  aujourd'hui  au  village  de  Failly,  dont  les  habitants  ont  retenu  maintes 
coutumes  anciennes;  voy.  au  vers  117. 

Le  Haut  Pays  (titre),  indiqué  comme  la  région  à  laquelle  appar- 
tient l'idiome  de  la  Grosse  Emvaraye,  était  l'une  des  subdivisions  du  Pays 
Messin.  Encore  aujourd'hui  cette  dénomination  s'applique  aux  hautes  plaines 
qui  s'étendent,  à  l'ouest  et  en  aval  de  Metz,  dans  le  canton  de  Gorze  et  l'arron- 
dissement de  Briey  jusqu'à  la  Wœivre.  J'ai  déjà  fait  remarquer  que  le  langage 
du  Haut  Pays  est  quelque  peu  difl'érent  de  celui  de  la  région  où  se  passe  l'action 
de  notre  poème;  Courcelles-sur-Nied ,  Pontoy,  Mercy,  faisaient  partie  du 
Saulnois,  région  comprise  entre  la  Seille  et  la  Nied  romande.  —  Les  autres 
divisions  topographiques  du  Pays  Messin  étaient  le  Val  de  Met:;;^  sur  la  rive 
gauche  de  la  Moselle,  VEntre-deux-Yawes  (Eaux)  ou  Isle,  au  sud,  entre  la 
Moselle  et  la  Seille,  le  Haut-Chemin,  au  sud-est,  entre  la  Moselle  et  la  Nied. 
Pour  plus  de  détails,  voir  la  Carte  d'Abraham  Fabert  (1610),  celle  de  notre 
édition  de  la  Guerre  de  Met^  en  1J24  ;  de  Chastellux ,  le  Territoire  de  la  Moselle , 
in-40,  passim;  de  Bouteiller,  Dictionn.  topographique  de  la  Moselle. 

1,  Aye.  a  Metz  et  en  Lorraine,  «  oui  »  revêt  deux  formes  différentes,  dont 
l'une  (oui  oueie)  marque  le  respect,  et  l'autre  (aye)  la  familiarité;  cf.  Adam,  les 
Patois  lorrains,  pp.  218-9. 

2.  BiEN-VEiGNANT ,  subst.  participial  de  «  bienvenir  »;  s'est  maintenu  au 
patois  sous  la  forme  hcniant  :  faire  les  heniants,  souhaiter  la  bienvenue;  heniam 
(sic)  sin  vos,  soyez  les  bienvenus  (Richard,  Traditions  populaires...  de  l'ancienne 
Lorraine,  p.  181). 


I 


TROIS   TEXTES    EN    PATOIS    DE    METZ  375 

2.  Medjalatte  (jHcdjal  latte  P)  «  marjolette  ».  —  Ce  mot  est  l'un  de  ceux 
qui  ont  le  plus  exercé  la  sagacité  de  mes  correspondants  :  V  mirjola  mirjoU 
mirjdyi,  barioler  avec  art  ;  marjolette  niirjon,  vache  marjolée,  au  pelage  gracieuse- 
ment tacheté  de  rouge  et  de  blanc  ;  —  RT  rapporte  medjallate  à  un  dim.  de  l'allem. 
Maedchlein  «  jeune  fillette  »  ;  —  B  et  H  proposent  nû  jalatte  «  ma  poulette  », 
comme  fém.  dcjalat  dim.  àe  jau  «  coq  »;  cf.  Lorrain  s.  v.  merjalat.  Cette  éty- 
mologie  séduisante  ne  peut  se  soutenir  en  fait,  et  d'ailleurs /aZa/  n'a  pas  de  fém.; 
pour  la  femelle  du  jau  on  dit  poille  ou  ghnne  (gallina),  mé  poyatte,  ma  poulette 
B,  pouillotte  à  Boucq  près  Toul.  —  Faute  de  mieux,  je  voyais  dans  medjallatte 
une  métathèse  de  demjalatte  «  demoiselette  »,  dim.  de  demejak  72.  —  La  vraie 
dérivation  de  ce  mot  est  donnée  sous  medjaleine  12. 

5.  Grave  ou  craye,  «  raie  dans  les  cheveux  ».  Ce  mot  est-il  apparenté  au 
V.  fr.  grève grieve  «  raie  de  la  tête  »,  ou  encore  à.  graille  forme  anc.  de  «  grille  »  ? 
Haillant  consigne  crayesse  (Uriménil) ,  craille  (Ramerupt)  au  sens  de  «  petite 
fente,  interstice  ».  —  L'explication  par  «  à  la  grée,  grecque  »,  qui  conviendrait 
de  tout  point  pour  la  forme,  n'est  guère  admissible  dans  l'espèce.  —  La  coiffure 
à  lai  graye  consiste  à  disposer  les  cheveux  en  deux  bandeaux  appliqués  sur  les 
tempes  et  séparés  par  une  raie  au  milieu  de  la  tête ,  raie  que  RT  indique 
comme  étant  faite  en  raclant  ou  râtelant  les  cheveux  avec  les  doigts  comme  avec 
un  râteau.  B  indique,  poux  le  Haut-Chemin  (Noisseville,  Sainte  Barbe...), 
graye  au  sens  de  «  tresse  de  cheveux,  cheveux  lisses.  Cf.  craye  «  raie  »  à  Boucq 
près  Toul. 

6.  NiNATTE,  épingle  ou  broche  à  cheveux;  auj.  nonnotte  nonnatte.  Les  fabri- 
cants d'épingles  se  disaient  à  Metz  noniietiers. 

8.  tnediallatte  M'. 

11.  va  eu  M'.  —  Flat  «  floc  »,  nœud  de  rubans,  s'écrit  à  tort  flot.  Littré  s.  v. 
constate  que  ce  mot  existe  encore  en  Lorraine  ;  et  tout  en  gardant  à  ce  mot  le  t 
final  renvoie  pour  l'historique  de  ce  vocable  3. flocon,  dérivé  àefloc  ainsi  que floqiiet, 
flocquart;  ce  dernier  terme  employé  par  Rabelais  (Gargantua,  chap.  XI;  cf.  le 
glossaire  de  l'édition  Louis  Barré:  floquar,  floc,  houppe).  Au  patois  actuel  -.fliot 
(Vernier,  p.  27),  flio,  fiât,  fia;  Los  fiots  d'iaues  chcpés,  Ç'ot  dos  rihans  d'papie 
(Supplément  aux  poésies  pop.  de  la  Lorraine,  Nancy,  1865,  p.  23). 

12.  Medjaleine  «  Marjolaine  »  ;  pour  la  forme  cf.  chedgé  52,  edgen  102.  — 
On  connaît  assez  le  rôle  important  de  la  marjolaine  (origanum  majorana  L.) 
dans  les  traditions  populaires.  Dans  l'espèce,  c'est  le  nom  d'une  ferme  au 
finage  de  Courcelles-sur-Nied  (Rochelle  14).  Les  anciens  du  pays  se  rappellent 
encore  le  nom  de  Marjolaine,  auquel  s'est  substitué,  depuis  une  cinquantaine 
d'années,  celui  de  Chabredine,  du  nom  du  fermier  Chabredin  qui  la  tenait  à 
cette  époque.  Depuis ,  les  bâtiments  ont  disparu ,  et  Marjolaine  désigne 
seulement  le  confin  ou  lieudit  occupé  jadis  par  la  ferme  —  Cette  identifi- 
cation, dont  je  suis  redevable  à  B,  détermine  du  même  coup  le  sens  de 
medjallatte  2,  qui  équivaut  lettre  pour  lettre  à  marjolette  fém.  de  marjolet 
«  petit  fat,  important,  dameret  »,  Scheler,  rapprochant  muguet  «  fat  »  de 


376  F.  BONNARDOT 

marjolet,  rattache  celui-ci  à  inarjolaine,  et  cite  diverses  formes  de  ce  mot  en 
wallon  et  rouchi.  G.  Paris  tient  plutôt  pour  un  dér.  de  marioïïe  «  poupée, 
marionnette  »,  donc  «  homme  de  peu  de  fonds  »  (Chansotts  du  XV^  sikh, 
p.  95).  G.  Legrand,  dans  le  Supplément  au  Dict.  patois  de  Lille,  donne  le  verbe 
tnaijoler  «  engeoler,  engueuser  ».  Adam  :  niirjola  «  barioler  »,  mirjalure 
«  enjolivure  »  ;  et  cf.  ci-dessus  medjallatte  2.  —  La  graphie  équivalente 
margolate  désigne  la  belette,  le  furet,  dans  l'idiome  du  Saulnois,  cf.  Zeliqzon  ; 
dans  d'autres  parties  de  la  Lorraine ,  on  a  niorcolotte  marcolotte  marcourotte, 
Adam.  —  Le  fém,  marjoUette  ne  se  rencontre  dans  aucun  lexique;  seul. 
Roquefort  (s.  v.  marjolet)  cite  marjole  7iiarjolaine  marjolon.  Notre  medjallatte  est 
donc  d'autant  plus  intéressant  à  relever,  au  sens  de  «  jeune  fille  coquette, 
enjôleuse  ».  Cf.  asschiê  163. 

13.  Mazelaine  «  Madeleine  ».  — J'ai  dit  plus  haut,  p.  349,  ce  que  cette  forme 
a  d'insolite  au  regard  de  la  dérivation  normale  Maguelonne.  —  Pour  la  muta- 
tion àe  d  en  :(  il  n'y  a  pas  lieu  de  rapprocher  ici  les  noms  de  localité  Saint- 
Di:(ier,  en  Champagne,  ni  Desiremont  Desiennont,  fréquent  dans  les  anciennes 
Chartes  de  Metz,  qui  désigne  la  colline  sur  laquelle  s'élevait  primitivement 
le  village  de  Saint-Julien-lez-Metz.  —  La  forme  MaT^elainne  est  la  seule 
employée  dans  le  Roman  de  Sapicnce  de  Herman  de  Valenciennes  (Bibl.  nat. 
fr.  20039)  •'  ^^^  ^^"•^  serors  s.  Ladre  de  Betainne,  Marie  Mazelainne  et  Marthe 
refu  l'autre  (fo  80  ro)  ;  autres  ex.,  fol.  81  vo  (mais  la  notation  savante 
Magdalene  en  rubrique),  84  ro,  157  vo,  158  ro.  Le  ms.  a  été  copié  dans  l'Est  de 
la  France,  et  plutôt  en  Champagne  qu'en  Lorraine. 

La  fête  de  sainte  Madeleine  tombe  le  22  juillet  ;  l'offrande  du  flat  ou  vausse 
ayant  eu  lieu  la  veille,  c'est-à-dire  en  dehors  des  dates  consacrées  aux  vai^enattes 
(v.  c.  m.  ci-dessus),  B  conjecture  que  notre  medjallatte  s'appelait  Madeleine, 
et  que  son  galant  lui  souhaite  ainsi  sa  fête  qui  coïncide  avec  celle  de  la  paroisse. 

14.  Cat  eu  M . 

14.  KocHELLE,  Courcelles-sur-Nied,  canton  de  Pange,  —  Ce  village  appar- 
tenait à  l'abbaye  Saint- Vincent  de  Metz  ;  l'abbé  était  seigneur  haut  justicier. 
Au  xviie  siècle,  Courcelles  était  Trois-Evêchés,  du  bailliage  et  de  la  coutume 
de  Metz.  En  patois  :  lai  P'tiat  Kch'el,  pour  la  distinguer  de  Courcelles-Chaussy 
(ad  Calceatam)  dite  lai  Grant  Kch'el  également  sur  la  branche  française  de  la 
Nied.  Le  nom  de  ce  dernier  village  a  été  germanisé  en  Kiir^el. 

15.  FOCHELLE  «  fourchelle  de  la_^ gorge  d'une  femme  ».  Lorrain  donne 
aussi  le  sens  de  «  fichu,  mouchoir  de  cou  »,  qui  convient  également. 

16.  SI  so  NEPiÉ  ;  piè  représente  fr.  «  plat,  plateau  »;  ne  est  pour  neu 
nieu  «  neuf  »  :  «  il  lui  portait  le  floc  sur  son  neuf  plat,  sur  un  plat  neuf, 
qui  n'a  pas  encore  servi  »  (B  RT).  —  La  tradition  est  telle  en  effet. 
Lorsqu'un  amoureux  ou  un  galant  offre  un  bouquet  à  une  jeune  fille,  pour  sa 
fête  p.  ex.,  c'est  toujours  sur  un  plat  que  le  cadeau  est  apporté.  RT  remarque 
finement  que  notre  Vertugoy  n'aurait  certainement  pas  manqué  de  suivre 
une  tradition  de  politesse  établie  depuis  longtemps,  et  encore  bien  moins  son 


TROIS   TEXTES    EN    PATOIS    DE    METZ  377 

commissionnaire,  le  valet  de  Marjolaine.  —  son  n'est  pas  ici  adj.  possessif; 
il  n'a  qu'une  valeur  emphatique,  indiquant  seulement  l'action  momentaniJe 
d'avoir  en  main  l'objet  dont  se  sert  le  porteur,  à  savoir  le  plateau  qui  pouvait 
très  bien  ne  pas  appartenir  en  propre  au  valet  de  ferme. 

19.  JEUCHE  NETTY  EFFALÉ  ;  vers  obscur,  par  la  mauvaise  coupure  des  mots. 
Je  lis  :  f  enchéri  etly  effaU.  —  La  paragoge  de  n  à  une  syllabe  féminine  est  un 
fait  de  même  ordre  que  la  graphie  saicbeis  pour  «  sachent  »  dans  la  charte  des 
Caiviers  (cf.  p.  351,  note).  —  etty  pour  étn,  part.  p.  de  «  être  »,  est  une  forme 
normale,  qui  se  représente  peut-être  dans  166  atty.  —  Le  sens  de  ce  vers  est 
donc  celui-ci  :  «  Mais  j'eus  été,  je  fus  afîbulé  ;  je  me  suis  foulé  le  pied  ».  — 
RT  connaît  une  loc.  équivalente  :  /'  m'a  ech'volé  l'piè  dans  in  rouain  «  tourné 
le  pied  à  faux  dans  une  ornière  ».  On  peut  songer  aussi  à  «  affaler  »  ,  qui 
dans  le  langage  des  bûcherons  s'applique  à  une  branche  affaiblie,  abaissée  : 
val  eune  hrainche  efolaye  (Cheuby),  evolaye  (Rosselange).  D'après  RT,  affaler  se 
dirait  d'une  branche  tout  à  fait  tombée,  et  s'appliquerait  même  à  un  animal. 
Toutefois,  affouler  convient  mieux  au  contexte. 

38.  Rouain  don  chè,  ornière  tracée  par  les  roues  d'un  char;  denteur  lé  haye 
entre  deux  haies  ;  dans  un  chemin  creux,  non  asséché  par  le  soleil ,  et  où , 
par  conséquent,  les  ornières  sont  plus  profondes.  —  Roquefort  a  consigné 
ce  mot  :  rouain  de  car,  ornière  que  fait  une  charrette.  Lorrain  donne  rnanlx, 
chemins  creux  près  des  villages.  Cf.  anc.  wallon  roiuay,  petit  fossé  (J.  Kinable, 
Recueil  de  mots  wallons...  employés  dans  les  anc.  Ordonnances  du  pays  de  Liège 
dans  Bulletin  de  la  Soc.  liégeoise  de  littérature  luallojine,  XII,  1889,  p.  312). 

21  et  52.  QuAYE  KAY'E  «  pièce,  morceau  »  dans  la  vallée  de  la  Haute-Seille, 
«  éclat  de  bois  »  Rolland,  «  écaille,  broche  »  dans  le  Haut-Pays  (cf.  keye, 
Lorrain).  A  Amanvillers,  on  appelle  kayes  des  petites  pierres.  Comme  il  s'agit 
ici  d'une  parure  de  femme,  nous  traduirons  par  «  verrotteries,  brillants  de  peu 
de  valeur,  hochets,  brimborions  en  clinquant  »,  ce  que  le  patois  désigne  en 
général  par  clincaille,  quicaille,  guinguiants  (clinquant)  ;  en  général,  tout  objet 
menu  que  l'on  achète  à  une  foire.  — Lorrain  différencie coyé",  morceau,  grumeau, 
(d'où  gaillette  de  charbon),  de  cdye,  pierre,  joyau,  et  renvoie  au  v.  fr.  cayau  ; 
cf.  Roquefort  et  Diction,  wallon  :  cayaux  «  jouets  d'enfants  »,  sens  maintenu  à 
Metz,  où  ce  mot  est  pris  dans  une  acception  très  large;  et  de  même  dans  le 
Toulois  où  l'on  dit  une  kaye  de  vin,  pour  désigner  une  quantité  quelconque.  — 
A  Gérardmer,  sole  d'cdye,  de  cuir,  dans  la  traduction  de  la  Parabole  de  l'Enfant 
prodigue  par  le  curé  Pottier  (Jouve  :  Coup  d'œil  sur  les  patois  vosgicns,  p.  86). 

22.  Kouétte  M'.  — Jaletri  «  joUetru  ».  Le  nom  de  cette  monnaie  n'apparaît 
dans  les  textes  que  pendant  un  peu  plus  de  cent  ans,  de  1378  à  1487.  Sa  valeur 
primitive  était  un  double  denier  ou  demi-bugne.  Dans  ses  Recherches  sur  les 
monnaies  de  la  cité  de  Met:(,  de  Saulcy  énumère  les  différentes  appellations  de 
cette  espèce  de  monnaie  :  en  1334,  messin,  blanc  messin;  1364,  double  de  Met^; 
1376,  denier  de  deus  deniers;  i^jS  jolletruis,  ouquel  joUetruis  averoit  empraint 
ung  demey  Saint-Estenne  (page  iio);   14J8  jalletruis ;  1540,  bunette;  1555, 


378  F.    BONNARDOT 

deux  deniers.  —  En  1478  et  1487,  le  jolletru  fut  porté  à  la  valeur  de  trois 
deniers  {Journal  de  Jean  Aubrion,  p.  94),  que  M.  Larchey  estime  à  i  franc 
1 1  centimes  de  notre  monnaie  actuelle.  —  Le  double  denier  avait  été  créé 
en  1334,  à  la  taille  de  408  au  marc  «  et  que  sept  d'entre  eux  vaudront  un 
gros  coursable  »,  et  au  poids  de  11  gr.  29.  —  Bien  que  décrié  en  1555,  le 
jolletru  figure  parmi  les  spécimens  des  monnaies  messines  offerts  à  Henri  IV 
lors  de  son  entrée  à  Metz  en  1603.  «  Le  Municipe  lui  offrit  un  magnifique 
vase  de  vermeil  ciselé  avec  art  et  contenant  un  spécimen  de  toutes  les 
monnaies  frappées  dans  l'année  même,  et  dont  les  coins  avaient  été  gravés  à 
neuf  pour  la  cérémonie.  Voici  l'énumération  des  espèces  renfermées  dans 
le  vase  :  florin  d'or  —  thaler  au  double  aigle  —  teston  de  Saint-Etienne  —  gros 
de  Metz  —  bugne  —  pièce  de  trois  deniers  (jallctniis)  —  liard  ou  quarta 
solidi  —  demi-liard  ou  octava  solidi  —  denier  au  chef  de  Saint-Etienne 
—  angevine  au  quart  de  denier  (de  Saulcy,  ihid.,  p.  62).  —  Le  11  janvier 
1563,  un  arrêt  du  Conseil  interdit  à  la  ville  de  Metz  de  faire  fabriquer  des 
monnaies  à  son  coin;  et  le  5  mai  1693,  un  nouvel  arrêt  supprime  défini- 
tivement le  cours  des  monnaies  messines  (  Traité  de  h  Monnole  de  Met^ 
par  le  procureur  général  Le  Noble,  in-i6,  Paris,  1655).  —  D'après  P,  le  mot 
faletri  aurait  survécu  dans  le  parler  populaire  sous  la  forme  jonetri.  —  Il  est 
vraisemblable  que  joletru  jaletru  est  un  dérivé  de  jal  jau  «  coq  »  (cf.  Jayët 
_7j).  Godefroy  relève  un  adj.  jolletru  joktrin  au  sens  de  «  jeune  coq,  coquet, 
galant  »,  et  rapproche  le  lorrain  jaltré,  jouvenceau  qui  commence  à  coqueter 
avec  les  filles.  —  Peut-être  la  monnaie  jolletru  avait-elle  été  frappée  au  coq, 
jau  jallat,  avant  de  recevoir  l'effigie  de  saint  Etienne,  patron  de  la  cité  ?  —  Un 
autre  dérivé  de  jau  est  jaudin  «  coq  d'Inde  »,  par  lequel  mot  l'un  de  nos 
correspondants  traduit  jalctri.  —  Enfin,  notons  que  Rabelais  fait  figurer  la 
jautru  dans  sa  nomenclature  des  jeux  où  s'ébaudissait  l'escholier  Gargantua 
(Garg.,  livre  I,  chap.  22),  tandis  que  le  Diction,  roinan-îi'allon  mentionne  la 
voulletrue  comme  un  jeu  aux  volants. 

23  /fltt'  Af . 

23  et  119.  Maleschtry,  fém.  malestrite;  v.  fr.  malestru  malastru  tnalostru, 
notre  malotru  ;  —  a  maintenu  dans  le  texte  son  sens  étymologique  «  né  sous 
une  mauvaise  étoile,  mal  chanceux  »;  au  patois  actuel  «  maltraité,  mal 
arrangé  ». 

24.  Laué  en  seu  Nate  Chigxou.  Sur  Chignou,  forme  relativement  moderne 
puisqu'elle  ne  se  rencontre  pas  dans  les  chartes  du  Moyen  Age,  voy.  ci-dessus 
p.  347,  n.  2.  —  Lailé  doit  être  traduit  par  «  loué  »,  cf.  laue  «  loups  »  (Verronais, 
Supplément...  p.  xxxj,  xxxij ,  dans  les  Flioves  de  le  Laue  et  l'Ègnè,  les  Laues  et 
les  Berbis),  plutôt  qu'être  séparé  en  Vai'ie  «  l'aide  en  soit  de  N.  S.  ».  —  Notre 
pore  maleschtry  remercie  Dieu  de  ce  que  son  accident  n'a  pas  eu  de  suites  plus 
fâcheuses,  et  d'en  être  quitte  pour  de  simples  éraflures  aux  fesses. 

25.  So  lo  M'. 

25.  124.  158.  162.  P.\Di  Pady;  179.  181.  Padu.  —  Juron,  a  par  Dieu  »  !  pop. 


TROIS   TEXTES   EN    PATOIS    DE    METZ  379 

«  pardié,  pardi  !  »  —  Sur  le  traitement  de  la  syllabe  finale,  voy.  p.  343.  Empl. 
isolément  «  Dieu  »  s'arrête  au  son  Du  59,  88,  et  ne  s'atténue  pas  en  Di.  —  Le 
juron  «  par  Dieu  »  !  est  d'un  usage  très  fréquent  dans  le  parler  populaire  ;  le 
Dialogve  facétievx  le  donne  sous  la  forme  pode'  pa  dey.  Dans  un  village  du  pays 
messin,  il  est  accolé  au  nom  des  habitants  comme  sobriquet  ethnique  :  les  padi 
de  Vittoncourt,  près  Remilly. 

26.  EscHOUA  su  CHENOUE.  —  La  désin.  du  premier  mot  me  paraît  anor- 
male, que  ce  verbe  appartienne  à  la  i^e  ou  à  la  3e  conjug.  ;  en  effet,  dans  le 
premier  cas ,  il  faudrait  eschoual ,  et  dans  le  second  escheur.  Mais  le  sens  n'est 
pas  douteux  :  notre  homme  s'étant  foulé  le  pied  dans  une  ornière ,  est  tombé 
à  la  renverse  sur  les  reins ,  à  plate  échine,  su  chenoue.  Ce  dernier  terme  n'a  pas 
de  correspondant  formai  en  français,  mais  il  est  assuré  par  des  formes  ana- 
logues en  lorrain  et  vôgien  :  chenaye  chêne-  Jaclot,  hhenaye  B,  schneilh  chnaye 
Adam,  p.  48.  —  Il  faut  donc  laisser  de  côté  la  traduction  par  «  genoux  »,  qui 
ne  peut  cadrer  avec  la  mention  du  M  rignou;  et  de  même  la  traduction  paj 
«  chenau  »,  canal,  ruisseau,  qui  est  le  nom  de  deux  petits  cours  d'eau,  se 
jetant  l'un  dans  la  Nied  allemande ,  l'autre  dans  la  Seille  sous  Metz,  par  consé- 
quent à  une  distance  considérable  du  lieu  de  la  scène.  RT  signale  chenaue 
chenoue  comme  nom  de  lieu  dit  pour  un  pâturai  ou  un  pré  ;  mais  cela  est  sans 
rapport  avec  le  texte.  Il  convient  donc  de  s'en  tenir  à  «  échine  »,  en  dépit  de 
la  désinence  que  je  ne  sais  à  quoi  rattacher  en  français. 

27.  KiEUCHE,  M'  huche;  «  cœur  »  et  non  «  cuisse  ni  corps  ».  On  a  vu  plus 
haut,  p.  347  et  note,  que  l'aspiration  a  disparu  de  ce  mot  :  Idcur,  tieiir.  Aux 
exemples  cités  avec  l'aspirée  ch  dans  le  patois  de  diverses  parties  de  la  Lorraine, 
je  joindrai  ceux  de  hcuhc  kieuhhe  kûhhe  cûhh  (Adam,  pp.  24,  26,  316).  —  Mais 
à  Metz  l'aspiration  a  complètement  disparu,  et  kieur  rime  avec  des  mots  fr. 
comme  «  honneur,  couleur  »  ;  voy.  ex.  dans  Bucoliques,  pp.  94,  224,  etc. 

28.  Kamine  P.  —  Do  M'.  —  Dans  Kamime,  la  première  syllabe  pourrait  être 
rendue  par  «  quand  »  aussi  bien  que  par  «  comme  »  :  quand  il  me  souvient  ; 
cf.  Ka  66.  70.  I  «  quand  ». 

29.  Deuant  (deuan  M')  antan.  Expression  maintenue  sous  la  forme  devan- 
tan  «  autrefois,  au  temps  passé  »  RT. 

30-32.  Dans  ces  trois  vers,  le  Vertugoy  énumère  les  souvenirs  du  temps 
passé,  dont  l'impression  est  encore  si  pénétrante  qu'il  en  a  le  «  cœur  tout 
remué  ».  RT  pense  qu'il  s'agit  ici  de  bonnes  choses  à  manger,  et  il  commente 
reu  par  reye  «  raves  » ,  et  chèque  jatte  par  choch'  jotte  «  choux  séchés  au  four  », 
mets  fort  apprécié  jadis  avant  l'introdurtion  de  la  choucroute  (cf.  Auricoste  de 
Lazarque  :  Cuisine  messine ,  Metz,  Beha;  Paris,  E.  Rolland,  1890;  3^  partie  : 
Cuisine  folklorique  du  pays  messin,  p.  169).  A  la  version  de  chohh'  jatte  se  rattache 
celle  de  «  fruits  secs  »,  que  je  rencontre  dans  un  essai  informe  de  traduction  de 
notre  poème,  tenté  par  J.-B.  Darras,  et  resté  manuscrit.  —  Mais,  pour  cette  fois, 
je  ne  puis  partager  l'opinion  de  mon  sagace  et  érudit  correspondant.  Tout 
d'abord,  la  forme  s'y  oppose  :  rcu  représente  et  ne  peut  représenter  que  fr. 


380  F.    BONNARDOT 

«  roi  »,  et  d'autre  part  chèque  n'a  rien  de  commun  avec  chohV  «  sec  «  ;  enfin,  il 
ne  s'agit  pas  ici  de  mangeaille ,  —  l'énumération  des  mets  viendra  plus  tard , 
vv.  90  et  ss.,  —  mais  bien  des  jeux  de  l'enfance,  ainsi  que  nous  allons  tâcher  de 
le  démontrer. 

30.  Reu  «  rois  » ,  le  jeu  aux  Rois,  la  fête  des  Rois,  au  jour  de  l'Epiphanie, 
qui,  dans  h pid  Ermonck  loûrain  pour  1877  (les  autres  années  ont  le  calendrier 
en  français),  est  ainsi  dénommée  :  les  Retl,  et  à  son  octave,  les  Nctlr  Reti.  Ce 
jour-là,  les  enfants  assistent  à  l'office  la  tête  ornée  d'une  couronne  en  papier 
argenté,  un  sceptre  en  bois  doré  à  la  main,  et  le  visage  machuré  de  suie  ou  de 
charbon;  cf.  Richard,  op.  cit.  p.  252.  —  Je  possède  dans  ma  collection 
d'images  populaires  une  vignette  représentant  cette  cérémonie,  qui  se  pratiquait 
naguères  encore  en  plusieurs  lieux,  notamment  à  Boulay.  —  La  persistance  de 
cet  usage  s'explique  par  cela  qu'il  se  trouve  intimement  lié  à  une  autre  tradition 
populaire;  en  efïet,  le  jour  des  Rois  Noirs  est  aussi  celui  de  lai  fête  des  Cregn'r, 
c'est-à-dire  de  la  clôture  des  veillées  d'hiver  à  la  campagne,  les  jours  com- 
mençant à  grandir  :  lés  jonàye  crahhe  es  Reû  d'euiie  oure,  dit  notre  Ermonèk. 

30.  Cheouejatte  «  balançoire  ».  —  Trompés  par  une  ressemblance  de  son, 
maints  correspondants  interprètent  par  chevillate,  sorte  de  jeu  qui  sera  expliqué 
plus  bas,  V.  46  ;  d'autres,  par  «  chat  perché  »,  àejokaij'oku,  «  jucher,  juchoir  ». 
—  Cheqtiejatte  se  rattache  au  verbe  chargoter  que  connaissent  les  lexiques 
patois  :  chèrgatë,  chergotè,  chergater,  hargoter,  cherganier,  et  Lorrain  hairgater, 
«  basculer  »,  d'oîi  le  dér.  chlrgatu  chergotu,  chargantoire ,  «  jeu  de  bascule, 
balançoire  »  ;  rappr.  bourg,  sargot  sargotai ,  qui  exprime  le  cahotement  d'un 
tombereau,  d'un  char  mal  équilibré  sur  l'essieu.  —  La  cheqtiejatte  sera  donc  une 
planche  posée  en  équilibre  instable  sur  le  tranchant  d'un  morceau  de  bois  taillé 
en  biseau,  et  qui  bascule  de  côté  et  d'autre  au  moindre  poids  qui  vient  rompre 
son  équilibre.  H  confirme  cette  interprétation  :  «  chequcjatte,  balançoire  à  la 
planche,  installée  ordinairement  au  bord  d'un  ruisseau  au  moyen  de  deux 
branches  de  saule  ».  —  Lorrain  donne  pour  étym.  à  chergater  le  lat.  carrigare 
par  le  fréquentatif  supposé  carrigatare.  —  Le  v.  fr.  cherguetier,  donné  par 
Godefroy  au  sens  de  «  s'enfuir  » ,  se  rattache  certainement  à  notre  mot  ;  cf. 
la  métaphore  pop.  «  se  balancer,  il  s'est  balancé  »  pour  «  se  sauver,  il  s'est 
enfui  ». 

3 1 .  Chalat  «  noix  »  ;  chola  dans  [la  Chronique  de  Jacomin  Husson ,  édition 
Michelant,  p.  168;  patois  actuel  :  cholot  et  choloti  «  noyer  »  ;  bourg,  cala,  et 
cdldyè  «  noyer  ».  —  Si  j'ai  consigné  ce  mot,  qui  n'offre  pas  de  difficulté  en  soi, 
c'est  parce  qu'il  donne  probablement  l'explication  du  terme  calage  calaige,  sorte 
d'arbre  non  spécifiée  par  Godefroy.  —  Les  mots  suivants  n'oflTrent  pas  de 
difficulté;  ils  désignent  des  jeux  d'enfants  (iioix,  noisettes, poires  blettes, prunelles'), 
auxquels  chacun  peut  en  ajouter  d'autres  analogues  d'après  ses  souvenirs 
d'antan.  Le  jeu  aux  noix  est  mentionné  par  M.  Siméon  Luce,  La  France  aux 
XIV^  et  XV^  siècles,  en  son  chap.  des  Jeux  populaires. 

32.  Depuis  la  rédaction  de  ces  lignes,  j'ai  reçu  de  RT  une  autre  interpréta- 


TROIS    TEXTES    EN    PATOIS    DE    METZ  381 

tion  des  vers  30-32,  qui  dc'signcraient  les  différentes  époques  de  l'année  où  les 
paysans  festoyaient  et  ntoniit  Ion  boin  tan.  Dans  cette  hypothèse,  a  Reii  repré- 
senterait la  fête  des  Rois;  ay  lay  cheqtiejatte ,  que  l'auteur  de  la  Cuisine  messine 
identifie  avec  chohh'  jotte  «  choux  secs,  séchés  au  four  »,  que  l'on  mange  à  la  fin 
de  l'hiver  alors  que  la  provision  des  choux  verts  est  épuisée,  lay  cheqtiejatte  nous 
amènerait  au  carnaval  ou  aux  Pâques  ;  les  chalat  et  les  mijatte,  à  la  fin  de  l'été, 
automne  ;  et  les  poire  Masse ,  les  penelk ,  à  la  fin  de  l'automne ,  commencement 
de  l'hiver.  —  Cette  interprétation  est  séduisante  ;  toutefois ,  l'identification 
formale  de  chequcjatte  avec  chohh'  jotte  présente  une  difficulté  sérieuse  qui 
infirme  cette  nouvelle  traduction.  —  Par  contre,  j'abandonnerais  volontiers 
l'identification  de  reu  avec  «  les  ,Rois,  la  fête  de  l'Epiphanie  »,  pour  adopter  la 
traduction  «  jeu  de  la  barre  »  B,  et  cf.  Ion  hè-reu  46. 

3  3 .  Najatte  P. 

37.  Kalatte  «  Colette  »,  dini.  de  «  Nicole  ».  —  Ce  dernier  nom  étant 
commun  aux  deux  sexes,  Kalatte  peut  désigner  soit  l'épouse  de  «  Nicole  ou 
Nicolas  »,  soit  une  jeune  fille  du  nom  de  «  Nicole  ou  Colette  ».  —  Les 
Calattes,  soeurs  Callattes  {Vernier,  pp.  14,  27)  :  on  désignait  ainsi  les  religieuses 
de  Sainte-Claire,  réformées  par  sainte  Colette. 

39.  Agimelle  se  rapporte  à  «  agir  »  ?  au  sens  diminutif  de  «  petite  affaire  », 
Lorrain,  minuties,  «  grimaces  »  RM.  P  connaît  angimoule,  «  faridondaines, 
plaisanteries  ».  —  Ce  mot  est  aussi  employé  comme  adj.  pour  désigner  une 
personne  maladroite,  Lorrain,  encombrante,  agaçante  (un  emplâtre  de  Cha- 
gny,  comme  l'on  dit  dans  mon  village  bourguignon).  A  Vigy,  près  Metz,  on  a 
en  ce  sens  anginielle;  à  Demange-aux-Eaux  (Meuse),  engimel  est  l'épithète  d'un 
jeune  polisson  plus  bruyant  que  méchant  RT.  —  Le  Diction,  roman-wallon 
relève  le  mot  agi:(,  tours  et  détours  d'une  maison. 

40.  Secrayement  (se  cr.  M'.) —  La  forme,  qui  est  celle  d'un  part.  pas.  fém, 
de  la  ire  conjugaison,  m'induit  à  interpréter  par  «  sacréement  »  plutôt  que  par 
«  secrètement  »  qui  se  rencontre  plus  loin  secraëment  131.  La  différence  du  suff. 
dans  sacré  et  secret  secrè ,  justifie  la  différence  de  traduction.  —  D'ailleurs  au 
v.  40  «  secrètement  »  ne  se  comprendrait  guère ,  tandis  que  «  sacréement  » 
emporte  l'idée  d'une  chose  faite  avec  crânerie,  avec  assurance,  par  une  personne 
sûre  de  soi.  —  Cf.  l'expression  pop.  :  voilà  une  femme  sacrement  belle  1 

43.  Eilliet  M\ 

43-50.  Enumération  intéressante  des  divertissements  amoureux  et  des  jeux 
rustiques  alors  en  usage  entre  garçons  et  filles.  Les  «  jolis  mots  »,  ainsi  que  les 
«  parletnents  d'amour  »,  font  sans  doute  allusion  aux  ventes  d'amour  ou  daille- 
mans  (dayemans,  dâyô)),  encore  pratiqués  aujourd'hui,  en  même  façon  qu'au 
xve  siècle;  cf.  ma  publication  de  32  daiemant  dans  Mâusine,  I,  col.  575-8, 
d'après  le  ms.  d'Epinal  181  ;  Jaclot,  le  Lorrain  peint  par  lui-même,  almanach 
pour  l'année  1854  :  Lé  Crègne  ou  Veillées  du  village,  pp.  51-6;  de  Puymaigre, 
Chants  populaires,  2^  édition,  II,  201  et  suiv. 

45  RoNDAT,  DANCE  A  TO.  Le  rondat,  qui  répondrait  au  fr.  «  rondet,  rondot  jd, 


382  F.    BONNARDOT 

est  la  formulette  que  chantent  les  enfants  en  dansant  à  la  ronde,  à  la  chaîne 
(à  tour).  Voici  l'un  des  spécimens  les  plus  en  vogue,  aux  environs  de  Metz, 
tel  que  je  l'ai  noté  antan  : 

Rondâ, 

Cu  Meyà  (Mariette), 
Mè  gran  mère  éfà  î  pà  (pet) 
Aussè  OTÔ  k^ï  cû  d' jalà  (coq) 
O  !  U  li'èt'  gran  mère  ! 

Pour  les  deux  derniers  vers,  B  donne  la  variante  :  A.  g.  h  note  hencha  — 
Fi  !  h  w.  g.  m.  —  ou  encore  —  Sisi  1.  zu.  manimin  ! 

Le  même  rondà  figure,  avec  une  notation  appropriée,  dans  le  recueil  de 
Zeliqzon,  p.  50.  Deux  autres  figurent  dans  l'opuscule  sans  date  (vers  1880) 
intitulé  :  Lo  Coudraïe,  pè  Chan  HeurJin,  pp.  9  et  16. 

46.  LoN  BÈ  REU.  Sans  doute,  chanson  ou  ronde  qui  parle  d'un  «  beau  roi  », 
sur  laquelle  je  n'ai  aucune  donnée.  —  RT  penche  pour  le  nom  d'un  jeu  de 
cartes  (et  de  même  V  :  U  M  rà,  U  bwrà,  en  patois  bressaud  :  «  celui  qui  est 
atout  »  )  ;  et  cette  première  hypothèse  l'entraîne  à  identifier  Vertonaye  avec  un 
autre  jeu  de  cartes,  la  retourne.  Mais  cela  semble  peu  en  situation  dans  un  billet 
doux ,  et  Ton  préférera  l'explication  de  ertonaye  qui  va  être  donnée  en  partie 
d'après  le  même  correspondant.  —  Dans  le  même  ordre  d'idées  je  rapprocherai 
Ion  hé  -reu  du  jeu  liégeois  «  au  roi  »  dans  lequel  le  trimeur  ou  roi  empêche  les 
joueurs  de  passer  d'une  barre  à  une  autre  (J.  Delaite  :  G/055,  des  jeux  wallons  de 
Liège,  dans  Bulletin  de  la  Soc.  liégeoise  de  littér.  wallonne,  XIV,  1889,  p.  169). 

46.  L'ertonaye  litt.  «  la  retournée  »,  terme  affecté  par  un  de  mes  corres- 
pondants au  «  retour  du  beau  roi  »,  et  par^un  autre  à  la  «  revenue  du  printemps, 
ou  reverdie,  renverdie  ».  Ce  mot  appartient  à  la  langue  des  pâturaux;  dans  un 
Noël  du  Recueil  cité  p.  347,  note  2,  on  lit  : 

Vite...  courez  parmi  les  champs, 

Pout  remessé  nos  troupe  tout  d'in  temps. 

...pou  les  er  tour  né 

Pendant  que  je  fera  let  sentinelle  (éd.  de  TouL,  p.  20), 

c'est-à-dire  pour  ramener  —  en  le  faisant  retourner  —  le  bétail  qui  s'est  écarté 
du  lieu  assigné  au  pâturage.  Les  pâturaux  jouent  à  qui  ira  retourner  les  bêtes , 
et  cela  s'appelle  jouer  le  r'tonaye.  Sur  ce  jeu  voici  les  détails  intéressants  que  je 
dois  àRT.  —  Le  r'tonaye  se  joue  ordinairement  ai  lai  cheviatte  «  chevillette  ». 
On  fait  en  terre  9  trous  disposés  5  par  3  ;  les  deux  joueurs  ont  chacun  3  petits 
brins  de  bois  qu'ils  placent  à  tour  de  rôle  dans  un  trou.  Il  s'agit  pour  soi  d'en 
mettre  3  en  ligne  et  d'empêcher  son  adversaire  d'en  faire  autant.  Celui  qui  perd 
est  chargé  de  la  corvée,  il  va  «  retourner  »  les  vaches.  —  C'est,  sous  une  autre 
forme,  le  jeu  bien  connu  des  écoliers  sous  le  nom  de  «  grange,  marguillier  ». 

47.  Chanson  don  moy  de  maye;  ce  sont  les  trimaiô  trimoià,  terme  dont 


I 


TROIS    TEXTES    EN    PATOIS    DE    METZ  383 

l'étymologie  m'échappe.  Le  même  mot  désigne  à  la  fois  la  chanson  et  danse,  ei 
les  chanteuses  et  danseuses  qui,  au  premier  mai,  venaient  naguère  devant 
chaque  maison  célébrer  le  retour  du  printemps,  en  quêtant  des  œufs  ou  autres 
menus  objets  dont  le  produit  était  consacré  à  la  décoration  de  l'autel  de  la 
Vierge.  —  Je  ne  m'étendrai  pas  davantage  sur  les  trimaiô,  qui  ont  fait  l'objet 
de  plusieurs  publications  :  cf.  notamment  h  p'tiat  Eniioiieck,  1818,  pp.  80  et 
suiv.;  les  Bucaliques  messines,  pp.  86  et  suiv. ,  trois  chansons  dont  deux  sont 
reproduites  à  la  suite  de  lo  Bctomme  don  p'tiat  fei  de  Chan  Heurlin,  1834,  pp.  20 
et  suiv.  L'auteur  de  ces  productions,  D.  Mory,  donne  quelques  détails  sur  cette 
coutume ,  et  fait  venir  le  mot  trimaio  de  trias  (sic)  «  trois  »  et  maio  «  mazette , 
jeune  fille  ».  Voy.  aussi  Jaclot ,  Alinanach  pour  18^^,  pp.  26-28;  l'article  de 
M.  Abel  dans  VAiistrasie,  1853  ;  A.  Terquem,  Histoire  des  Trimaios,  avec  deux 
chants,  à  la  suite  de  la  5^  édition  de  Chan  Heurlin,  Metz,  Lorctte,  1857  ;  —  le 
Supplément  à  la  statistique...  de  Verronais,  pp.  xviii  et  suiv.  ;  Lothring.  Mun- 
darten  de  Zéliqzon ,  p.  54  ;  le  Diction,  roman-wallon...  de  Dom  Jean  François, 
s.  v.  Danses  de  Maye,  renverdie ,  tramu^er  trame:(er  qu'il  donne  comme  étymo- 
logie  de  trima:(â,  en  rattachant  le  tout  à  «  transmettre,  envoyer  ».  —  L'étude 
la  plus  complète  comme  recherches  historiques  et  documents  est  celle  de  M.  le 
comte  de  Puymaigre ,  au  tome  I ,  pp.  247  et  suiv.  de  la  2^  édition  des  Chants 
populaires  messins. 

48  et  49.  Deux  vers  obscurs.  S'agit-il  de  personnes  ou  de  plantes  ?  Dans  le 
premier  cas,  valat  s'explique  tout  seul,  et  maynière  pourrait  s'entendre  des 
compagnes  des  valets  de  ferme ,  le  patois  ayant  retenu  maigneye  Lorrain 
mègncye  Jaclot,  Zéliqzon,  au  sens  de  «  servante  »  et  plus  souvent  de  «  fille  de 
la  maison,  jeune  fille  ».  Mais  comment  rendre  compte  de  la  désin.  re?  (cf. 
cependant  cregn'r  «  cregnes  »  au  v.  30).  Et  d'autre  part,  dans  cet  ordre  d'idées, 
que  faire  du  vers  suivant  ?  —  Que  si  maintenant  on  explique  cUnchatte  quin- 
chatte,  par  «  clochette ,  campanule  des  prés  »  ou  «  fumeterre  blanc  ou  rose  » , 
et  valat  par  la  «  nigelle  ou  nielle  des  blés  » ,  c'est  au  tour  de  maynieres  et 
naynieres  à  rester  incompréhensibles.  —  Une  troisième  solution,  que  je  n'ose  trop 
mettre  en  avant ,  consisterait  à  opposer  le  v.  49  au  précédent  et  au  suivant  :  on 
aurait  ainsi  d'un  côté  les  valets  de  ferme,  gars  vigoureux,  et  leurs  mainiées  ;  et  de 
l'autre ,  les  belles  jeunes  bacelles  ;  entre  deux ,  et  comme  à  l'écart ,  les  pauvres 
filles  soit  contrefaites  :  clinchattes  «  boiteuses  »  du  verbe  «  clocher  »,  soit  avan- 
tagées à  l'excès  par  dame  Nature  :  naynieres  «  tétonnières  »  ?  On  n'ignore  point 
que  la  race  lorraine  est  généralement  des  mieux  dotées  sous  ce  rapport;  et  le 

titre  même  de  notre  poème  fournit  à  l'appui  un  argument  topique Mais 

passons  ;  nous  aurons  d'ailleurs  occasion  d'y  revenir. 

48.  Lou.  On  s'attendrait  plutôt  à  :(ou  (cf.  :(ou  fleuve  ici)  dans  la  bonne 
kngue  de  Metz  au  Sud  et  à  l'Est.  L'emploi  de  lour  en  possessif  est  plus  carac- 
téristique de  l'idiome  du  Nord-Ouest ,  en  tirant  sur  Briey-Amanvillers  et 
environs. 

49.  Clinchatre  M'. 


384  F.    BONNARDOT 

5 1 .  PiCELLE.  C'est  ici  M  qui  se  trompe,  imprimant  picllee. 

53.  Kallisson  P.  —  Effrekaye^k  affublées,  affiquées  »  ;  se  rattache  sans  doute 
à  «  frusques  ». 

54  et  55  Melu,  melu  «  milieu,  miroir  ».  —  Le  second  melu  a  pris  un  sens 
singulièrement  diversifié  de  son  acception  étymologique,  qui  s'est  néanmoins 
maintenue ,  témoin  ce  charmant  passage  du  CJjan  Heurlin  (chant  I),  où  Fan- 
chon  vient  recevoir  le  bouquet  que  Mârice  lui  tend  par  dessus  la  haie  mitoyenne 
entre  leurs  jardins  respectifs  : 

Elle  éprache  en  riant,  lo  prend  pet  d'sti  ht  haye; 
Pet  d'su  let  haye  ausstoii  let  vlet  qtCâ  retnhrèciaye  : 
L'en  at  tote  hontouse;  et,  com  s" on  l'êvin  vu. 
Elle  corre  cheu  :(ous  reiuatier  dans  V  melu 
Si  n^eme  en  l'embn'ciant,  dèranget  set  cornette. 

—  A  côté  de  0  miroir  »,  melu  a  reçu  d'autres  acceptions  si  particulières  que 
je  laisse  mes  correspondants  s'en  expliquer.  10  Par  synecdoque,  Tuelii,  a  pris  le 
sens  de  «  visage  »  :  Oh  !  V  hê  melu ,  dira  un  garçon  à  une  fille  en  manière  de 
compliment  (B).  2°  Mais  là  ne  s'arrête  pas  l'évolution  de  melu  qui  a  subi  une 
métaphore  postérieure,  à  en  croire  RT,  qui  d'ailleurs  conteste  le  sens  «  visage  » 
pour  ne  l'avoir  point  rencontré  dans  ses  enquêtes  si  consciencieuses.  Je  le 
cite  textuellement  ;  «  A  Retonfey,  et  probablement  ailleurs,  melu  s'emploie 
asstz  malproprement  pour  désigner  le  «  derrière  ».  On  dit  grossièrement  à 
quelqu'un  en  lui  montrant  son  c...  :  Tiens!  roudle  to  dan  mo  melu  »!  Plaisan- 
terie d'un  tour  assez  compliqué  ;  car  celui  qui  se  regarde  dans  un  «  miroir  »  y 
voit  sa  propre  figure.  Or,  dans  le  melu  qu'on  lui  présente  ici,  que  va-t-il 
voir?  C'est  comme  si  on  lui  disait  :  «  Ta  figure  ressemble  à  mon  c...  »!  — 

Et  venant  alors  proprement  à  notre  sujet  :  «  Une  plaisanterie  ordinaire  », 
ajoute-t-il,  «  est  de  dire  à  une  fille  :  T'as  in  bè  melu,  ç'at  domège  que  Vat  Jandu! 
Je  traduirais  sans  hésiter  par  :  «  Et  qu'elles  ont  de  beaux  c...  »! 

La  démonstration  est  sans  réplique;  et  par  ailleurs  il  est  certain  que  ce 
dernier  sens  cadre  mieux  avec  le  ton  général  du  poème  ;  on  ne  s'étonnera  pas 
de  voir  un  peu  plus  loin,  notre  vert-galant  s'extasier  devant  les  plantureux 
appas  de  sa  grosse  dondon,  et  exalter  avec  une  compétence  entendue  la  tour- 
nure, à  ses  yeux  si  voluptueuse,  de  sa  vauzenatte  aux  puissantes  mamelles  et 
aux  grâce  neige  de  ky  62. 

C'est  bien  ici  le  cas  d'employer  l'épithète  dite  de  nature;  et  cependant  un 
texte  de  peu  postérieur  montre  que  l'art  venait  en  aide  à  la  nature.  Le  berger 
du  Dialogve  facétievx,  faisant  le  portrait  de  sa  basselle  Zabée,  parle  de  so  gro 
talon,  sa  jaune  chemisatte,  et  son  pèche  («  pers  »)  cotillon,  son  gro  garde  eu  (p.  23), 
sans  doute  une  espèce  de  vertugadin ,  analogue  au  «  boudin  »  que  les  femmes 
d'âge  portent  encore  à  la  campagne  (RT),  —  Revenant  à  quelques  vers  en 
arrière ,  ne  semble-t-il  pas  que  ce  passage  milite  en  faveur  des  naynières  49  ? 
Lorrain  donne  nénet  «  tétin  »  ;  B  interprète  ce  mot  et  celui  de  clinchattes  par 


TROIS    TEXTES    EN    PATOIS    DE    METZ  385 

«  filles  perdues  »,  dont  la  réputation  cloche,  vaches,  catins.  A  cette  occasion,  je 
note  que  ce  dernier  sens  est  attribué  par  l'un  de  mes  correspondants  au  mot 
enivaraye  «  vache  en  fureur  qui  va  au  taureau  »,  d'où,  par  extension  :  «  fille 
nubile,  qui  recherche  le  mâle  «.  —  Au  lecteur  d'en  prendre  ce  qu'il  pourra  ou 
voudra. 

56.  Chekcii  P. 

57.  lo  M'.  —  PoNTEU,  Pontoy,  canton  de  Verny,  était  le  siège  d'un 
fief  et  d'une  justice  haute,  moyenne  et  basse,  mouvant  du  roi  de  France  et 
appartenant  au  chapitre  de  la  cathédrale  de  Metz.  —  Trois-Evêchés ,  bailliage 
et  coutume  de  Metz  (Parant  :  Tableau  indicatif  des  Coutumes...  du  département 
de  la  Moselle,  Metz,  1825,  in-40).  —  Pontoy,  sur  la  route  de  Metz  à  Strasbourg, 
par  Château-Salins,  est  à  petite  distance  de  Courcelles-sur-Nied,  au  sud-ouest. 
—  La  fête  patronale  de  Pontoy  se  célèbre  le  26  août,  sous  le  vocable  de 
S.  Genès,  le  comédien  converti,  dont  la  légende  locale  a  fait  un  ménétrier 
foulant  aux  pieds  son  violon  (statue  en  l'église  de  Pontoy). 

58.  GoDEBÉ  «  godebert  »  était  à  l'origine  un  vêtement  militaire  (cf.  Du 
Gange  s.  v.  Godehertus),  justaucorps,  pourpoint.  Ce  mot  Godebert,  qui  manque 
chez  Godefroy,  désigne  ici  un  vêtement  de  femme,  du  genre  de  ce  que  nous 
appelons  auj.  un  caraco,  un  casaquin.  Le  contexte  (v.  57)  montre  qu'il  s'agit 
d'un  costume  de  fête,  ou,  selon  l'appellation  générique  du  pays,  un  «  désha- 
billé »,  c'est-à-dire  un  vêtement  différent  de  l'habit  de  travail  :  c'est  l'habit  des 
dimanches,  des  jours  de  fête.  Dans  cette  circonstance,  l'action  de  changer  de 
costume  s'exprime  par  matt'  so  bè]  r'chd ,  mettre  son  beau  déshabillé ,  se  bel 
besogne.  Une  mère  tancera  sa  fille  qui  n'aurait  pas  changé  son  vêtement 
de  fête  pour  se  remettre  à  l'ouvrage,  en  lui  disant  p.  ex.  :  «  Tu  vas  faire  la 
cuisine  avec  ton  déshabillé!  rotite  tè  bel  besogne,  ôte  ton  déshabillé  ».  —  On 
remarquera  la  différence  de  sens  entre  le  fr.  «  déshabillé,  vêtement  du  matin, 
costume  de  chambre  »,  et  le  même  mot  en  messin  signifiant  au  contraire 
«  costume  d'apparat,  de  sortie  à  la  fête  ».  —  L'étymologie  de  godebert  doit  être 
cherchée  dans  un  nom  d'homme.  On  rencontre  en  effet  les  formes  Godabert, 
Godeberta,  Godalbert-a,  Godrez'ert-a ,  Wodalbert  dès  les  vue  et  viiie  siècles 
(E.  Foerstemann,  AUdeusches  Namenbuch  s.  v.  Beraht).  Il  en  serait  donc  de 
godebert,  lequel  s'est  d'ailleurs  maintenu  en  tant  que  nom  propre  (Gaudibert), 
comme  de  pantalon,  de  gilet  et  peut-être  de  jaque,  d'où  jaquette).  —  Le 
Dict.  rouchi-français  de  Hécart  donne  godiche  godénète  au  sens  de  «  coiffe  de 
femme  »,  mais  l'étymologie  en  est  différente;  et  d'ailleurs  le  godebert  n'était 
pas  une  coiffure,  mais  un  habit  de  taille,  que  notre  texte  est  probablement  le 
seul  jusqu'ici  à  appliquer  à  cette  partie  du  costume  féminin,  que  les  personnes 
d'âge  portent  encore  aujourd'hui  en  étoffe  verte  (vache). 

59  et  88.  Tredou  Du!  Cette  forme  de  juron  familière,  semble-t-il,  aux 
gens  du  pays,  n'a  pas  été  relevée  par  M,  E.  Rolland  dans  sa  collection  de 
serments  et  jurons,  qui  s'appliquent  seulement  à  la  Vierge  :  Tredame  Tredinse 
Tredin  Nostredinse  (Mélusine,  IV,  col.  307).  —  L'aphérèse  de  la  syllabe  initiale 

MÉLANGES.  25 


386  F.  BONNARDOT 

du  pronom  «  nostre  »  est  un  fait  d'ordre  essentiellement  populaire.  —  Je  ne 
mentionnerai  qu'à  titre  de  document  folklorique  l'interprétation  de  RT,  d'après 
laquelle  l'adj.  cloii.  «  doux  »  devrait  être  corrigé  en  l'art,  don  «  du  »  —  et  encore 
est-ce  de  qu'il  y  faudrait  et  non  pas  du  —  le  tout  voulant  dire  Tron  de  Dieu  1 
juron  énergique  encore  en  usage.  Mais  pour  nos  deux  passages,  le  sens  s'y 
oppose  autant  que  la  forme;  et  d'ailleurs  cf.  3  et  77  :  douJesy/Pè  lo  dou  Jesy\ 

60.  Enprewne  M\  —  Par  une  métaphore  facile  à  saisir,  ce  mot  a  revêtu 
le  sens  de  «  seulement,  à  l'instant  :  férive  empreiwie  énu,  «  seulement  aujour- 
d'hui ». 

61.  Meumme  désigne  proprement  le  pis  ou  trayon  de  la  vache,  Lorrain. 
63.  Keuje  M'. 

65  et  68  PoiDEUE  POiDEU,  ire  et  2^  ps.  sg.  de  l'impf,  de  poidè pouardè,  forme 
différenciée  de  rouatier  rwatè  déjà  contracté  de  l'anc.  rouiuairder,  fréquent  dans 
les  Chartes,  ainsi  que  ses  dér.  rouwart  roiuart  «  regard  »,  eswardours  «  gardiens, 
magistrats  de  police  ».  —  Cette  forme,  dans  laquelle  p  s'est  développé  de  w, 
est  propre  au  parler  de  la  région  sise  au  nord-ouest  du  mont  Saint-Quentin, 
à  Amanvillers,  à  Avril,  à  Pierrevillers  et  dans  maint  village  du  canton  de 
Briey.  C'est  le  mot  le  plus  topique,  dans  notre  texte,  de  l'idiome  du  Pays- 
Haut.  A  côté  de  poidè  (j-oiiater),  je  relève  une  forme  diversifiée  en  îoiiadè  ;  le 
Dialogue  facétievx  nous  montre  le  berger  jouant  de  la  flûte  en  hiiadant  (gardant) 
ses  bêtes  (p.  27).  —  68 /e  ne  se  se  fy  poideu  gotte,  si  tu  y  voyais  goutte,  si  tu  y 
prenais  garde. 

65.  HoûoY.  Je  ne  peux  expliquer  ce  mot,  car  il  ne  faut  pas  songer  au  verbe 
houyè,  appeler  en  criant ,  aussi  faire  un  cri  public,  huchier  {Flippe  Mitono,  acte 
I,  se.  8),  d'où  wayes  «  crieurs  publics  »  dans  le  Dict.  wallon.  Le  sens  n'y 
contredit  pas,  mais  la  forme  s'y  oppose  invinciblement,  qui  exigerait  hoïieue  en 
corrélation  avec  poideue  65,  nwnneiïe  66,  atteûe  67.  —  Faut-il  traduire  ce  vers 
ainsi  :  «  Et  je  te  regardais  sans  cesse,  oh  oui!...  ?»  —  On  me  donne  aussi  la 
forme  houoy  hoiiay  au  sens  de  «  écoute  »,  impér.  qui  alors  doit  être  rattaché  à 
«  ouir  ». 

67.  Ayjancié,  «  agencé  »  au  sens  de  bien  habillé,  paré.  —  Lorrain  donne 
le  V.  aiguincher,  «  habiller,  accoutrer  »,  comme  une  forme  péjorative  de 
«  agencer  ». 

69.  Akeunefoy  {A  heuncfoy  P),  «  aucune  fois,  quelquefois  »,  qui  ne  doit 
pas  être  confondu  avec  ankonfoy  {akon''fwç,  kgn'fwe,  Zeliqzon,  pp.  64,  69)  = 
encore  une  fois,  à  nouveau. 

71.  Chaillon  est-il  en  rapport  de  sens  avec  le  v.-fr.  caillon  «  caillette,  jeune 
homme  écervelé  »  ?  Il  semblerait  plutôt  qu'il  s'agit  ici  d'un  homme  d'âge  mûr 
qui  galantise  sa  servante.  Cf.  chaillê,  chayé,  Lorrain  «  refroidi  »,  chah,  Jaclot 
«  mou,  sans  énergie».  D'après  cela,  chaillon  représenterait  un  «  amoureux  transi  ». 
—  D'autre  part,  P  interprète  par  «  souillon,  vieux  sale  »,  Il  y  a  en  effet  un 
verbe  chêuillè  «  souiller  »,  cité  par  Adam  (p.  405)  au  patois  de  Landaville.  — 
Toutefois  RT  donne  une  autre  explication  qui  semble,  à  première  vue,  plus 


TROIS    TEXTES    EN    PATOIS    DE    METZ  387 

appropriée  :  «  in  chaillon,  dit-il,  ç'at  in  piat  réhorou,  un  petit  propriétaire  qui 
laboure  et  charroie  avec  un  cheval.  A  la  date  du  poème,  le  chaillon  était  peut-être, 
au  milieu  des  autres  paysans,  une  espèce  de  faux  gros  hère,  qui  pouvait  affetiè  se 
demejale,  et  dont  il  semble  que  l'on  se  moquait  un  peu  ».  —  Si  l'on  accepte  cet 
ingénieux  commentaire,  les  vers  71-74  feraient  allusion  à  une  anecdote  locale, 
à  une  chronique  scandaleuse  de  village.  Mais  il  vaut  mieux,  sans  doute,  leur 
laisser  une  signification  générale  et  allégorique  qui  leur  donne  une  plus  grande 
portée. 

72.  Demejale.  —  J'ai  déjà  eu  mainte  occasion  d'étudier  ce  mot,  aussi 
remarquable  par  la  dégradation  du  sens  étymologique  que  par  celle  de  la 
forme  :  dcmo^elle,  damoxele,  demesaïe,  damexale,  demejale...  et  auj.  dieumehole,  — 
«  demoiselle,  vierge,  ...servante  (dans  notre  texte,  servante-maîtresse),  fille 
de  basse-cour  ».  —  La  fille  de  la  maison  se  dit  hassellc  baicele  : 

Eiin'  baicelîe  din  lai  môhon  (maison)  Quouaite  haicelle  din  lai  niôhon 

Bone  haicelle.  Ça  fd  aivoii  lai  mère , 

Dou  haicelle...  prou  de  haicelle.  Chine  diale  conf  Ion  père. 

Treu  haicelle...,  trap  de  haicelle. 

On  a  vu  plus  haut  p.  348  que  le  fr.   «  demoiselle  »  s'est  réintroduit,  avec 
son  sens  propre,  dans  le  patois  dmoin^elle,  qui  forme  doublet  a.wec  dieuinh'hole. 
Parallèlement  à  dmoinielle,  se  rencontre  mam:(elle  avec  la  signification,  aussi 
empruntée  au  fr.,  de  «  mijaurée,  précieuse  »,  spéc.  :  «  dame  de  ville  ».  L'oppo- 
sition est  bien  marquée  dans  le  couplet  suivant  d'une  chanson  satirique  : 
Ja  vu  des  fommes,  des  bacelles 
Se  far  'pesset  po  des  mam:(elles  ; 
O  Trimazo! 

(Bucaliques,  p.  93). 
75-74.  Vers  peu  clairs,  qui  font  l'effet  d'une  glosse.  Le  sens  qui  paraît,  se 
dégager  le  moins  obscurément  est  que  le  vieil  amoureux  manifeste  sa  flamme 
par  de  pauvres  discours  sans  grand  efiet;  aussi  bien,  en  pareil  cas,  n'est-ce  pas 
de  paroles  qu'il  s'agit. 

75.  Eillet  M  ;  cf.  43. 

76.  Praken.  Le  sens  n'est  pas  douteux  ;  les  fauce  vielle  que  prdken  ainsi 
sont  les  légitimes  descendantes  des  fatilx  mesdisans  qui  conspirèrent  toujours 
contre  la  tranquillité  des  amants.  —  Lorrain  a  recueilli  ce  mot  de  notre 
poème,  RT  le  connaît  aussi.  Il  est  plus  difficile  de  déterminer  son  origine. 
Faut-il  le  dériver  de  l'ail,  sprechen  avec  une  acception  péjorative  (comp. 
rosse,  hère...)}  Ce  serait  le  seul  vocable  que  notre  texte  aurait  emprunté  à 
cette  source,  et  d'ailleurs  le  mot  qui  exprime  l'action  de  «  parler  »  n'est  pas 
de  ceux  qu'on  ait  besoin  d'aller  chercher  dans  un  idiome  étranger.  —  Le 
lorrain  praquai,  Lorrain,  proche  proche,  Jouve,  le  vôgien  prokè,  Haillant  : 
(Diciionn.)  ont  le  sens  de  «  parler  et  prêcher  ».  A  Gérardmer  prochmô  «  prê- 
chement  »  a  le  sens  de  «  discours ,  allocution  {Ode  à  V Impératrice  Joséphine  en 


388  F.    BONNARDOT 

iSoc),  dans  Nouveau  Guide  aux  eaux  de  Plombières,  Paris,  1858,  p.  259). 
Dans  le  Recueil  des  Noels  de  Toul,  je  rencontre  (p.  117)  praquai  comme 
adjectif  ;  Paix,  couje  teu,  peut  praquai,  «  Paix,  tais  toi,  vilain  bavard  »  !  —  On 
me  suggère  aussi  le  rapprochement  de  prakè  avec  braque  broquè  «  rompre  le 
chanvre  avec  le  bracu  ou  macque  »  ;  les  femmes  qui  font  cette  opération  n'y 
ménagent  le  prochain  non  plus  qu'au  lavoir  :  d'où  l'acception  de  «  jaser, 
bavarder  à  tort  et  à  travers  »,  que  RT  croit  avoir  entendu  donner  à  h-akc.  Il 
conviendrait  de  s'en  assurer  plus  à  fond.  —  Adam  relève  brachè  brachî  au 
sens  de  «  crier  »  (Dompaire,  Allain-aux-Bœufs)  à  côté  de  prauchè  «  parler  » 
(Le  Tholy),  et  prakè  (Ban-sur-Meurthe)  ;  cf.  Patois  Lorrains,  pp.  xxix,  174, 
234,  420,  421.  —  Peut-être  y  a-t-il  eu  fusion  entre  prêcher  et  sprechen} 

79.  Verauinin  M\ 

80.  Se  P. 

80,  133,  164,  174.  KiNDE  KoiNDE,  ire  et  3^  pers.  sg.  de  cuidier ;  pour 
l'explication  du  son  nasal,  voy.  ci-dessus  p.  345.  —  Lorrain,  le  seul  des 
lexicographes  qui  ait  dépouillé  le  texte  de  notre  poème ,  commet  ici  l'erreur  de 
supposer  un  infinitif  coinder.  L'erreur  eût  été  moins  grave  de  prendre  koinde 
pour  une  déformation  de  compte  «  estimer,  penser  ».  —  Au  reste,  les  textes 
populaires  messins  (et  wallons)  offrent  telles  formes  verbales  qui  paraissent  à 
première  vue  hétéroclites,  dont  l'analyse  a  cependant  promptement  raison,  et  qui 
n'ont  pas  autrement  arrêté  les  anciens  lexicographes.  Je  citerai  seulement,  à 
titre  de  spécimen ,  la  méthode  employée  par  Dom  Jean-François ,  l'auteur  du 
Dictionnaire  wallon-celtique-roinan ,  etc.,  qui  est  des  plus  commodes;  elle 
consiste  tout  simplement  à  fabriquer  un  infinitif  avec  le  thème  de  telle  ou 
telle  forme  fiexionnelle,  dont  on  ne  voit  pas  tout  d'abord  la  concordance  avec 
l'infinitif  normal.  C'est  ainsi  que  sur  vinxent,  3«  ps.  pi.  parf.  de  «  venir  »,  il  a 
construit  l'inf.  vinxer  dont  vinxent  devient,  naturellement,  la  3e  ps.  pi.  de 
l'indic.  présent.  Le  même  procédé  de  simplification  donne  naissance  à  taixer 
«  taire  »,  à  solre  sore  sever  «  savoir  »  à  cause  de  sorent  scvcnt ,  à  reprinre 
«  reprendre  »,  à  jeixer  gexeir  «  gésir  »  à  cause  de  geixent.  Du  même  verbe, 
le  fut.  jerra  jeura  amène  l'infin.  jeurer,  à  côté  duquel  on  trouve  encore  geoir  ;  et 
de  même  lerra  engendre  lerrer  «  laisser  ».  De  la  3^  ps.  sg.  du  subj.  comme 
die  ode,  procède  dyer  ocier;  dérivation  surtout  fréquente  avec  les  formes  en 
ce,  ge,  se  :  vence  de  «  vendre  »  a  déterminé  vencer,  et  tout  pareillement  l'impf. 
vendixe,  l'inf.  vendixer;  vicgne  de  «  venir  »,  viegner ;  demource,  demourceir ; 
porce,  porcer  ;  paice,  paicer ;  pregne,  prcgner,  etc.  J'en  passe  et  des  meilleurs. 
La  forme  sciesse,  soice,  qui  se  rapporte  à  seoir,  est  d'une  genèse  plus  difficile  : 
elle  vient  de  sic  esse  (sic)  !  —  De  pareilles  dérivations,  le  Diction,  luallon  en 
compte  près  de  70.  Ceci  dit  pour  justifier  notre  assertion  que  G.  Brunet  ren- 
voyant le  lecteur  de  la  Grosse  Enwaraye  au  Diction,  de  Dom  Jean-François, 
pour  l'explication  des  mots  vieillis  ou  difiiciles,  montre  par  là  même  qu'il  ne  l'a 
pas  ouvert. 

85.  CouiLLÉ  «  cultiver  »  et  non  «  cueillir,  pop.  cueille  ;■>,  pat.  messin  kyeu. 


TROIS    TEXTES    EN    PATOIS    DE    METZ  389 

—  CouiJJer  couyer  de  notre  poème  équivaut  à  coudî,  Lorrain,  coudiè,  d'où  le 
dér.  coudeure,  Jaclot ,  Rolland ,  en  v.  fr.  couture  «  culture  »  ;  au  sens  spécialisé 
de  «  labour  à  la  boche  »  ;  coudicr  couyer  «  dcloncer  une  terre,  bêcher  ».  Cette 
acception  est  courante  dans  toute  la  région  dite  des  Quenlots  (voy.  v.  117),  à 
l'est  de  Metz  jusqu'à  Charleville  près  Boulay,  B.  RT.  —  Cheueuire  M\ 

86.  BaOe,  hawe  hoive  dans  les  Chartes  anciennes,  «  niare,  fossé  bourbeux  « , 
c'est  la  fosse  à  rouir  le  chanvre,  le  routoir  ou  sauvu.  —  C'est  le  nom  d'une 
ancienne  rue  de  Metz  au  quartier  de  la  Basse-Seille.  —  Dér.  hawatte,  hoiuotte  et 
howlote,  en  bressaud  hiuate,  «  petits  insectes  qui  pullulent  dans  la  lawe,  et  par 
extension  «  charançon  du  blé  ». 

87.  Ber.a.dè,  «  Beraudel  »,  dim.  de  herrà  «  bélier,  mâle  de  la  brebis  ».  — 
Lorrain  rapproche  herd  du  v.  fr.  héraud,  be'rou.  Le  romand  a  heroii,  qui  se 
retrouve  sans  doute  dans  le  berrichon  et  poitevin  loup  berou  leu  brou,  «  loup 
garou  ».  En  wallon,  bara,  bélier  (J.  Defrecheux,  Vocabulaire  de  la  Faune  luallonne, 
dans  le  Bulletin  de  la  Soc.  liégeoise  de  littérature  wallonne,  t.  XII,  1889).  Beraudel 
existe  comme  nom  propre;  il  est  devenu  Baradè  dans  le  patois  de  Lunéville 
(Jouve  :  Noëls,  p.  49). 

89.  Naiqagnimualé  M' . 

90-94.  Enumération  des  mets  dont  se  composait,  au  xvii^  siècle,  le  déjeuner 
du  matin  chez  les  paysans  et  tâcherons  de  ferme.  A  l'exception  de  pikanat , 
aucun  de  ces  mots  n'offre  de  difficulté.  —  Cratau  soat  «  croûtons  »  ou  entamure 
du  pain.  —  Frataye  «  frottées  »,  tartines  de  lard  étendu  sur  le  pain  et  frottées 
d'ail  ou  d'échalotte  (Auricoste  de  Lazarque  :  Cuisine  messine,  p.  174).  — 
Nevc  qui  pour  la  forme  répond  à  «  naveaux  »  et  non  à  «  navets  » ,  désigne 
la  «  rave  de  juif  ».  —  Sur  chalat ,  cf.  31.  —  Maheujoii  est  le  nom  local 
(voir   ci-dessous)   du  tubercule   de   la  gesse  tubéreuse   (lathyrus    tuberosus). 

—  Les  prines  et  les  poires  Masses  complètent  le  menu  de  ce  repas ,  où 
les  pikanat  serviraient  de  condiments  (cornichons?)  —  En  cette  acception, 
pikanat  doit  être  rattaché  au  même  thème  qui  ]a  donné  pecq ,  pikles ,  et  à  Metz 
dans  des  textes  du  xiii^  siècle  déjà  bncq-hol^  bequehoirs  (cf.  Romania  I  3  5 1 ,  II 
256),  bucq-jol  (Dict.  Wallon),  biquehau  (Lorrain),  au  sens  de  «  hareng  sec  ou 
fumé  »,  et  rappr.  piquarel,  même  sens  chez  Furetière,  anc.  ^zWon.  picque,  sau- 
mure des  harengs.  —  Je  ne  saurais  donc  acquiescer  à  ceux  de  mes  corres- 
pondants qui  interprètent  ce  mot  par  «  piquette,  vin  fîerlet  »,  qui  se  dit  pichclat 
à  Nomeny  p.  ex.  A  elle  seule,  la  marque  du  pluriel  Ve  p.  suffit  à  détruire  cette 
hypothèse.  Ainsi  que  les  jnacusons  et  les  chalats,  les  pikanats  sont  un  mets  et 
non  une  boisson.  —  En  dernière  heure,  cette  induction  est  confirmée  par  H, 
qui  commente  pikanat  par  «  petits  oignons ,  comme  les  oignons  de  Mulhouse 
ou  ceux  qui  poussent  en  tête  sur  la  tige  de  certaines  variétés  et  que  l'on  sème 
petits  ». 

93.  Makujon  M\  —  Voici  quelques  formes  de  ce  mot,  qui  paraît  appartenir 
spécialement  à  la  région  de  l'Est,  de  l'Oise  à  la  Côte-d'Or  en  passant  par  le 
Loiret.  C'est  à  la  riche  nomenclature  de  M.   E.  Rolland  que  j'emprunte  la 


390  F.    BONNARDOT 

plupart  de  ces  dénominations.  —  Oise  :  vmcuson  macjon  megason.  —  Loiret  : 
méguson,  souris  de  terre.  —  Côte-d'Or  :  méguson,  arnotte  (noix  de  terre').  — 
Haute-Marne  :  macuson-jon  marcujon-son  margujon-son  maiguson  naicujon^sort. 
—  Aube  :  Malmison-tiiyson  mèciijon-gujon  marcuillon  marcuson-jm  marhison 
martuisiau  bacujon,  pistache  de  Marcou.  —  Yonne  :  martujot,  pain  herlu.  — 
Marne  :  Macusson  marcusson.  —  Meuse  :  maquijon  macuson  ma-me-queuion 
mar-mer-cusson  macot,  glands  de  terre.  —  Meurthe  :  niacuson  mèqueitson  (Boucq 
près  Toul,  où  ce  même  terme  désigne  aussi  les  testicules  du  jeune  porc,  bons 
à  manger  après  la  castration).  —  Vosges  rnaqiie-  viaiqueu-  mèque-  moc-  moci*- 
jo-  bon-  hhon.  —  Moselle,  mac-maqjon-  quchon-  ch'hon,  moc-moq-jon...,  macaron 
(Landroft),  marcusson  (Woippy).  —  Toutes  ces  variantes,  dont  la  plupart  ne 
s'emploient  qu'au  pluriel  :  lé  7n.,  reconnaissent  comme  primitif  le  mot  Marcou, 
«  chat  mâle  » ,  plus  proprement  «  les  testicules  du  marcou  ».  Les  valeurs 
«  souris ,  noix  de  terre  »  expriment  la  forme  et  le  volume  du  tubercule  ;  cf. 
l'expression  «  gland  de  terre  »  qui  désigne  la  gesse  sauvage  ou  jarrousse. 
L'allemand  dit  d'une  façon  analogue  :  Erd  feige-mandel-cichel-nusi...  —  On 
ramasse  les  macusons  à  la  suite  des  labours  ;  leur  saveur  approche  de  celle  des 
châtaignes  (Doisy,  Flore  de  la  Meuse,  p.  667).  —  Je  note  à  titre  de  coïncidence 
purement  formale  le  dér.  Méguechon  «  Marguerite  »  dans  la  Meuse  (Cosquin, 
Contes  pop.  lorrains,  n°  72). 

95.  Gosse  «  gosier  »  et  par  extension  «  estomac,  panse  »,  se  dit  proprement 
d'un  animal  (Scheler,  Dict.  d'Etymologie  s.  v.  gosier,  et  cf.  Zeliqzon,  p.  22,  où 
sont  exposées  les  différentes  formes  patoises  dérivées  du  lat.  gurges)  ;  —  se  faire 
une  gasse  ou  une  gosse,  se  gaver,  RT  ;  même  sens  à  Boucq  près  Toul.  —  Dér. 
gossd  -âte  «  qui  a  une  grosse  gorge  ».  Si  l'on  pouvait  songer  à  rapprocher  le 
messin  gosse  de  l'allem.  Gasse  «  rue,  rigole  »,  ce  rapprochement  serait  facilité 
par  l'expression  «  rue  au  pain  »  que  le  parler  populaire  donne  pour  synonyme 
à  gosier. 

96.  Chantin  P. 

98.  Grand  M.  —  Plagl  P. 

99.  Maho  P. 

100.  Chieuve,  proprement  peau  de  chèvre,  cornemuse  ;  dans  les  Noëls  de 
Toul  :  Il  farêt  mordable!  Dansi  et  l'étahe...  A  son  de  let  chive  de  Chan  (p.  36). 

ICI.  Meuntré  «  ménétrier  ».  —  Outre  cette  acception  formellement 
indiquée  par  le  contexte,  meuntré  3.  aussi  le  sens  de  «  amoureux,  galant  ».  Une 
fille  demande  à  sa  compagne  :  Té  n'è  m'vu  aujd'hu  to  meun'tré}  «  Tu  n'as  pas 
vu  aujourd'hui  ton  amoureux?  »  RT.  —  Cette  acception,  très  usuelle,  est 
passée,  par  extension  de  sens,  du  joueur  de  violon  à  celui  qui  mène  danser  sa 
belle  au  son  du  violon. 

ICI.  Zov  (:(pu  M'),  fém.  ^oute,  est  à  la  fois  pron.  personnels:  fr.  «  z-eux  », 
et  pr.  possessif  «  leur  ».  Zeliqzon  donne  (p.  33)  :(oîu  comme  paradigme  du  patois 
d'Amanvillers  (Pays  Haut).  Ce  pronom  revêt  un  grand  nombre  de  formes 


TROIS    TEXTES    EN    PATOIS    DE    METZ  39 1 

différentes  dans  les  parlers  lorrains  et  vôgiens,  voy.  Adam,  pp  74-5,  83-4.  — 
Une  imprécation  analogue  au  Zmu  fleuve  de  notre  texte  se  retrouve  ailleurs, 
p.  ex.  dans  une  chanson  du  xv^  siècle  :  «  Leurs  fièvres  quartaines  !  »,  citée  par 
de  Puymaigre,  II,  95  ;  et  dans  Molière  :  «  Votre  fièvre  quartaine!  »  (L'Etourdi, 
a.  V,  se.  8;  Les  fourberies  de  Scapin,  a.  II,  se.  8), 
102.   Vuaignié  M\ 

104.  Magire,  anc.  maxeire,  maixère,  désigne  un  terrain  non  cultivé,  une 
friche,  comme  il  s'en  rencontre  dans  tous  les  villages.  La  magire  est  donc, 
comme  le  pcky,  un  endroit  propice  à  la  danse;  et  en  raison  de  son  état  de 
friche,  il  sert  sans  doute  aussi  à  d'autres  usages.  C'est  ainsi  du  moins  que  RT 
commente  les  vers  107-8  :  «  Si  le  jour  du  bal,  les  bacelles  y  penche,  ce  sera  au 
même  endroit  où  les  autres  ordinairement  chée  ».  Honni  qui  mal  y  voit!  et 
certes  notre  vertugoy  de  n'y  voir  aucun  mal. 

104-6.  Ainsi  que  pour  Medjaïeine  12,  je  dois  les  renseignements  topogra- 
phiques qui  éclairent  ce  passage  à  M.  l'abbé  Vion,  qui  a  pris  la  peine  d'étudier 
notre  texte  sur  place.  Magire  viajire,  marais,  prairie  à  regain  ;  on  donne 
surtout  ce  nom  aux  anciens  lits  de  la  Moselle  desséchés,  Lorrain.  Dans 
l'espèce,  magire  désigne  une  pièce  de  terrain  vallonné,  dont  le  fonds  est 
occupé  par  une  petite  mare,  à  l'entrée  d'un  petit  bois,  du  côté  de  Mercy-1&- 
Haut,  près  d'un  étang  dit  étang  de  Kr'helle  (Courcelles),  et  que  la  carte  de 
Fabert  (1610)  appelle  étang  de  Mercy.  Notre  magire  est  donc  située  entre  ces 
deux  villages.  Sur  cet  emplacement  on  a  construit  une  maison  à  usage  de 
ferme,  dite  encore  la  Magire. 

105.  Conte  lo  tau  dé  Mechire.  Appuyé  sur  les  données  précédentes,  nous 
traduirons  par  «  à  côté  de  l'étang  de  Mercy  »,  bien  que  nous  n'ayons  pas  rencon- 
tré dans  les  textes  tau  en  valeur  de  «  étang  ».  Les  divers  patois  de  Lorraine  et 
de  Vôge  donnent  à  la  graphie  tau  tant  tôt  les  acceptions  multiples  :  «  étau,  étal, 
table,  étable,  temps,  toit  (aussi  à  Metz  té)  »,  dont  aucune  ne  convient  ici.  J'avais 
d'abord  pensé  à  écrire  l'otau  de  Mechire  «  l'hôtel ,  le  cabaret  de  Mézières  (nom 
d'homme),  mais  il  aurait  fallu  otei  et  non  otau,  du  moins  dans  la  bonne  langue 
de  Metz.  Ce  ne  peut  être  non  plus  un  estaut  «  frontière ,  limite ,  marche  » , 
puisque  les  marches  d'estault  n'étaient  établies  que  sur  la  ligne  de  démarcation 
des  territoires  de  la  république  messine  et  du  pays  voisin  étranger.  Lorraine, 
Luxembourg,  Allemagne,  Evêché  (voy.  Guerre  de  Meti^  en  1324,  Glossaire, 
s.  v.  EstaiiT).  Or,  le  village  de  Mercy  ressortissait  à  la  même  juridiction  que 
Courcelles,  tous  deux  étant  à  cette  date  Trois-Evêchés.  —  Il  faut  donc  s'en 
tenir  à  «  étang  » ,  et  attribuer  la  forme  îau  à  l'influence  de  la  nasale.  Stagnum 
ou  plutôt  stagnas,  donné,  d'une  part,  tange,  qui  est  resté  dans  Belle-Tanche, 
nom  d'une  ferme  et  d'un  château,  près  de  Borny;  la  Belle-Tange,  anc.  prieuré 
de  l'ordre  de  Prémontré,  dans  un  titre  de  121 5  que  j'ai  vu  chez  feu  Clerckx, 
ancien  bibliothécaire  de  Metz  et  alors  propriétaire  du  château  ;  Belle  Stainche, 
Belle  Stanche,  Belle  Tange,  dans  les  documents  postérieurs,  patois  Belle  Tinche. 
Voilà  pour  la  ferme  féminine.  Le  neutre  (ou  masc.)  stagnum  a  donné  stanc. 


392  F.  BONNARDOT 

tattc,  d'où  par  l'éviction  de  n  résonnant,  non  nasalisé,  ta-n  ta,  puis  par  la 
notation  de  à  en  au  habituelle  au  dialecte,  /a  =  tau. 

Mechire  «  Mercy  ».  Pour  l'aspirée  ch  =  rc,  cf.  Rochelle  =  Courcelles.  —  Il 
y  a  trois  villages  du  nom  de  Mercy  dans  le  Pays  Messin  ;  il  s'agit  ici  de  Mercy- 
le-Haut ,  canton  de  Pange ,  dénommé  depuis  une  trentaine  d'années  Mercy-lez- 
Metz,  afin  de  le  distinguer  d'un  autre  Mercy-le-Haut  sur  la  frontière  luxem- 
bourgeoise, près  d'Audun  le  Roman.  —  Mercy  était  siège  d'une  seigneurie 
avec  haute ,  moyenne  et  basse  justice.  —  La  prononc.  populaire  est  Mechy, 
Mechly,  anc.  Mexey  Merchey  (Chronique  de  Jacomin  Husson  (édition  Michelant, 
pp.  40  et  42)  ;  ses  habitants  sont  dits  U  Mechire  B.  —  Si  cependant  Mechire  est 
un  nom  propre  d'homme,  une  dénomination  individuelle  et  non  pas  collec- 
tive, alors  h  tau  sera  la  table  ou  l'éventaire  d'un  mercanti,  où  se  vendent  des 
sucreries,  des  potiquets,  où  l'on  tire  aux  couteaux,  etc..  En  ce  sens,  h  tau 
existe  encore  dans  les  fêtes  de  campagne,  H. 

106  et  142.  Angeiiche  M.  —  Perré  et  Poire  d'axgueuche,  d'angausse,  d'an- 
gouxe  (Aubrion  au  Glossaire),  «  p.  d'angoisse  »,  c'est-à-dire  qui  happe  au  gosier, 
et  ne  se  peut  manger  que  cuite  ou  blette,  Masse.  Cette  espèce  est  estimée  dans  le 
pays.  Est-ce  la  même  que  celle  qui  figure  dans  le  Dictionnaire  de  Ménage,  où  on 
lit  s.  v.  Angoisse,  cette  définition  du  messin  Le  Duchat,  l'érudit  commentateur 
de  Rabelais  :  «  Cette  poire  est  bonne  dans  sa  maturité.  Loin  de  prendre 
à  la  gorge,  la  chair  en  est  si  douce  qu'elle  mollit  de  bonne  heure  ».  Ménage, 
citant  un  passage  de  la  chronique  de  Geffroy,  prieur  du  Vigeois,  s.  a.  1094, 
donne  à  ce  fruit  pour  origine  le  nom  du  village  de  Angoisse,  près  de  Saint- 
Yrieix  (auj.  département  de  la  Dordogne,  arrond.  de  Nontron)  ;  et  cette  éty- 
mologie  est  acceptée  des  spéciaHsîes;  cf.  E.  Forney,  le  Jardin  fruitier,  I, 
p.  237;  J.  Decaisne,  le  Jardin  fruitier  du  Muséum,  II,  p.  205;  André  Leroy, 
Dicticnn.  de  Pomologie,  I,  Poires,  p.  145  :  «  aux  environs  de  Périgueux  sur  le 
bord  du  Loudour,  s'élève  un  poirier  huit  fois  séculaire.  Charles  Estienne  le 
mentionne  dans  son  Seminaritim  et  Plantarium  fructiferarum...  arhorum,  1540, 

p.  70 De  3e  qualité  pour  le  couteau,  de  2^  pour  la  cuisson,  de  i^e  pour 

ie  pressoir,  cette  espèce  de  poire  est  très  répandue  et  mérite  de  l'être  davan- 
tage. C'est  la  plus  anciennement  connue  des  poires  françaises  ».  Joret,  Flore 
normande,  en  dit  autant  pour  la  Normandie.  —  Elle  a  plusieurs  synonymes  : 
bianc-collet ,  passe-grise...;  voy.  les  auteurs  ci-dessus  mentionnés  et  Belèze, 
Diction,  de  la  vie  tyratique.  Charles  Estienne,  Pradium  rusticum,  1554,  p.  178, 
la  dénomme  p.  d'Estranguillon.  —  Auj.  dans  les  Ardennes,  p.  à  voleur  (com- 
munication de  M.  A.  Salmon).  A  Metz  :  p.  de  renard,  certiaux  (sans  doute  la 
même  que  certeau  madame  cataloguée  par  Bonnefonds,  le  Jardinier  françois, 
16^1);  pouhér  d'angeuhh,  étrangnante  ou  tranliante  «  qui  étrelnt,  étrangle  ».  — 
On  voit  encore  aujourd'hui  se  dresser  un  grand  perré  au  bord  de  la  mare  de 
Mercy;  c'est  i'un  des  derniers  survivants  des  poiriers  sauvages,  jadis  plantés 
sur  le  territoire  de  chaque  village  pour  les  fruits  en  être  partagés  entre  les  habi- 
tants (cf.  Verronais,  Supplément  à  la  statistique,  p.  xi). 


TROIS    TEXTES    EN    PATOIS    DE    METZ  393 

109.  GÉ  =:  V.  fr.  giens  gens,  prov.  gens  ges  gins  gis,  catal.  gens  gint^;  parti- 
cule qui  renforce  la  négation  ;  se  rencontre  très  rarement  dans  la  langue  d'oui 
et  seulement  dans  les  plus  anciens  textes  :  le  plus  moderne  est  la  Vie  de  saint 
Thomas  que  Garnier  de  Pont-Sainte-Maxence  écrivit  en  11 76.  Giens  gens,  dérivé 
du  lat.  genus  (G.  Paris  dans  Mém.  de  la  Soc.  de  Linguistique,  I,  189-192),  s'est 
maintenu  dans  quelques  patois  du  centre-sud  :  forésien  gi)i,  lyonnais  et  savoyard 
d^ins  lins.  —  La  présence  de  gé(n)  dans  notre  texte  est  doublement  intéres- 
sante à  relever,  en  raison  de  sa  localité  et  de  sa  date  ;  c'est  une  épave  archaïque, 
et  très  probablement  un  a-a?  slor^iJ.vjrr/. 

113  et  158.  Min  dans  tayiuin  teiuin  est  abrégé  de  niamiii  (avec  la  nasalisation 
caractéristique  de  1  final,  cf.  p.  345)  ;  Adam  a  relevé  (p.  332,  343)  entre  autres 
formes  de  ce  mot  :  manmie  mâniin  manmêne  mammiche  manmin  (voy.  p.  382,  et 
rappr.  catiche  etcatin,  à  Metz  caiti),  dont  les  deux  dernières  sont  aussi  données  par 
Rolland,  avec  celles  de  panipin  «  grand-père  »,  onclin  «  oncle  »,  tantin  «  tante  ». 
A  Nomeny  min  «  grand-mère  ».  A  Cirey  mami  (chanson  mste).  Aux  environs 
de  Briey  papi  viauii  (impr.  ni'ami)  a  grand-père,  grand'mère  »  (Verronais,  Sup- 
plément, p.  xxix).  —  Au  v.  140  vicDiin  z=i  m'amie;  pour  d'autres  exemples  de 
ce  mot,  voy.  Zeliqzon,  p.  55,  m'cmin;  de  Puymaigre,  II,  p.  226,  ma  mein  dans 
une  chanson  reprise  et  remaniée  par  Jaclot  (Alniaiiach  pour  18^^,  p.  24  et  au 
glossaire  m'emvi).  —  Sur  quoi  l'on  remarquera  que  les  mots  terminés  par  i  nasa- 
lisé ne  prennent  pas  la  marque  du  féminin  :  aiinin  =  «  ami-e  ». 

114-117.  Beurau,  ne  voii  M\  —  Le  nom  Beutau  Drouàt  équipolle  à  Bertaiit 
Droiiet  (dim.  de  André);  —  en  Bourgogne  Bcutot  est  le  sobriquet  dim.  de 
Leheuf  (Dtm\gny),  mais  nous  n'avons  pas  affaire  ici  au  même  thème.  —  Triât 
=  Therriat  Thiriat ,  dim.  de  Thierry.  B  me  signale  que,  dans  le  village,  on  se 
rappelle  encore  un  nommé  Chan  Thiriat,  mais  sans  indication  de  date.  —  Pour 
Toty,  je  ne  sais  à  quoi  le  rattacher  si  non  à  Tony  (Antoine),  qui  d'ailleurs 
n'appartient  pas  à  la  région  septentrionale  et  se  rencontre  surtout  dans  le  centre- 
est ,  Bresse,  Lyonnais.  —  Rolland  donne  Totiche  comme  dim.  de  «  Anne  »  ? 
et  RT  identifie  Tontiche  ilvqc  «  Toinette  Antoinette  ». 

117.  Di  P.  — Mare  dé  Chaty  «  maire  des  Chétifs  »  (sur  l'origine  et  le  sens 
de  ce  mot,  cf.  Du  Gange,  s.  v.  captivare).  —  La  confrérie  des  Chaty  remonte 
probablement  à  la  même  époque  que  celle  de  la  Mère  Folle  de  Dijon  et  des 
autres  sotties  analogues.  Originairement  établis  dans  un  grand  nombre  de 
villages  (Noël,  Mémoires  pour  servir  à  l'histoire  de  Lorraine,  n°  m;  Austrasie, 
t.  II  (1837),  p.  160),  les  Chaty  ne  se  sont  maintenus  qu'à  Failly,  village 
distant  de  Metz  d'environ  deux  lieues  à  l'est.  —  L'auteur  de  la  Promenade 
archéologique  au  village  de  Failly  (Austrasie,  IV  (1839),  pp.  198  et  ss.),  donne 
sur  cette  institution  des  détails  circonstanciés  que  M.  de  Puymaigre  a  résumés 
dans  son  recueil  de  Chants  populaires  (fe  éd.  p.  419;  2e  éd.  t.  II,  p.  221). 
J'y  ajouterai  quelques  traits  d'après  RT  et  B  (M.  l'abbé  Vion  a  été  curé  des 
Queulots  à  Failly).  —  La  confrérie  des  Chaty  a  pour  objet  de  célébrer  les  jours 
gras  par  des  réjouissances  sui  generis.  Ses  officiers  sont  au  nombre  de  cinq  : 


394  F.    BONNARDOT 

un  maire  et  quatre  conseillers.  Si  le  maire  vient  à  mourir  dans  l'année  de  sa 
charge,  la  confrérie  est  abolie  ipso  facto  :  et  c'est  pourquoi  elle  n'existe  plus 
actuellement  qu'au  seul  village  de  Failly.  L'élection  du  mare  se  fait  le  premier 
dimanche  de  Carême;  c'est  lui  qui  marie  les  Vauienattcs  (y.  c.  m.  ci  dessus),  et 
qui,  le  dernier  dimanche  de  son  exercice,  c'est-à-dire  le  dimanche  gras,  préside  à  la 
cérémonie  burlesque  renouvelée  en  quelque  sorte  du  supplice  de  la  Xuippe,  jadis 
infligé  aux  malfaiteurs  par  les  Sept  de  la  Justice  de  Metz.  Toutefois,  au  lieu  de 
faire  faire  au  délinquant  plusieurs  plongeons  dans  l'égoût  du  Champ  à  Seille, 
l'exécuteur  ou  keiilo  se  contente  d'asperger  et,  si  faire  se  peut,  de  barbouiller 
les  passants  au  moyen  d'un  torchon  attaché  à  une  perche  et  imprégné  des 
matières  les  plus  dégoûtantes  ;  il  vise  tout  naturellement  aux  plus  belles  toi- 
lettes, car  la  cérémonie  a  lieu  à  l'issue  des  vêpres.  C'est  généralement  au 
garçon  marié  le  dernier  dans  l'année  qu'incombe  le  soin  de  maintenir  la  tradi- 
tion; c'est  la  charge  du  keulo,  qtieulot,  culot  (le  dernier  né  d'une  portée,  en 
bourg,  clocû),  et  ce  nom  est  devenu  l'appellation  ethnique  des  habitants  de 
Failly.  La  malice  populaire  s'est  égayée  sur  le  compte  des  Onetûots;  voy.  de 
Puymaigre,  !"■£  éd.  pp.  419  et  455  ;  2e  éd.,  /.  c;  — Jaclot,  Almanach  pour  18^4, 
p.  48-9,  version  un  peu  différente  et  sans  doute  arrangée  par  l'auteur  qui  dit 
ketihts  au  lieu  de  keulots,  prononc.  locale.  M.  Auricoste  de  Lazarque,  qui 
habite  non  loin  du  pays  des  ketdo,  publiera  bientôt  un  recueil  sur  le  Folk-Lore 
du  Pays  Messin  :  le  mare  dé  Chaty,  portant  la  lance  au  millésime  de  1444 
gravé  sur  la  hampe,  et  le  keulo  armé  de  la  perche  au  torchon  dégoûtant 
d'imondices,  y  figureront  au  premier  rang.  —  On  voit  que  ce  n'est  pas  sans 
raison  que  notre  vertugoy  se  défend  d'inviter  à  ses  noces  prochaines  {coran  U 
noce  124),  le  viare  dé  Chaty,  bien  qu'il  soit  son  neveu  ;  Toty  est  un  joyeux 
compère,  trop  joyeux  sans  doute,  et  fiirceur  de  mauvais  goût,  puisque  son 
oncle  le  qualifie  de  malestrite  kaigne. 

121.  en  P. 

122.  ie  M\ 

123.  Brare.  Le  langage  populaire  emploie  généralement  braire  au  sens  de 
«  pleurer  » ,  et  c'est  la  seule  signification  de  ce  mot  à  Metz.  Il  semble  pourtant 
que  l'acception  «  crier  »,  plus  immédiatement  voisine  de  la  donnée  étymolo- 
gique, convienne  mieux  dans  l'espèce,  surtout  après  le  vers  précédent  où  le 
vertugoy  se  vante  qu'il  fera  le  diable  à  quatre  le  jour  de  ses  noces.  Un 
usage  antique  voulait  que  les  mariées  pleurassent  très  haut  à  la  messe  des 
noces  ;  ce  sens  serait  bien  en  situation ,  s'il  était  exprimé  par  la  vauzenatte  en 
place  du  vertugoy.  —  Pour  ces  deux  vers ,  RT  présenté  un  système  de  correc- 
tion consistant  à  lire ,  au  lieu  de  Je  ne  vora  me ,  Je  ne  vran'  me  f.  h.  h.  =  nous 
n'irons  pas  pleurer...,  et  au  lieu  de  J'ayran,  pa  DU  coran  11  noce,  J'iran  corr'  en 
l.  n.,  =  nous  irons  courir  à  la  noce.  Mais  cela  ne  satisfait  ni  à  la  mesure  ni 
au  sens.  —  Ne  pourrait-on  surmonter  la  difficulté  en  donnant  à  hrare  la  valeur 
intermédiaire  «  se  plaindre  en  braillant  »?  Dans  cette  hypothèse  le  passage 


TROIS    TEXTES    DU    PATOIS    DE    METZ  395 

s'expliquerait  ainsi  :  «  Je  ne  veux  pourtant  pas  me  désoler  si  fort  d'attendre , 
puisque  notre  mariage  va  se  faire  tout  couramment  ». 
124.  pudi  P. 

126.  a  premenci  P. 

127.  Baye  P.  —  Dans  Flippe  Mitonna  la  même  situation  se  trouve  reproduite 
dans  les  mêmes  termes  : 

Flippe  :...  bage  mot.  —  Ourselle  :  Vettant.  —  Flippe  :  Chten  preye  (a.  III, 
se.  3). 

129.  Hi  P.  —  Lo  FAY  Stalva  «  le  si  fait  Stalvat  ».  —  La  graphie  de  notre 
poème  serre  de  si  près  la  prononciation  (et  ce  n'est  pas  son  moindre  mérite)  , 
que  j'ai  dû  renoncer  à  interpréter,  avec  tous  mes  correspondants,  fay  par  «  fils  ». 
Aussi  bien  «  fîls  »  se  dit  feu  fe  (Glossaires),  son  bien  différent  de  fay  ou  plutôt 
fdi  avec  l'accent  sur  l'a  (cf.  fare  hrare  et  tous  les  ex.  de  dipht.  ai  réduite  en  a)  : 
donc,  fa  f ai  sera  le  fr.  «  fait  »,  si  fréquemment  employé  comme  adj.  péjoratif. 
Les  citations  abondent  dans  la  littérature  locale;  citons  seulement  dans  la 
comédie  de  Flippe  Miiono  :  in  s'fa  étet  (p.  33),  in  s'fa  affront  (p.  36) ,  des  sfates 
novelles  (p.  58),  in  s  fa  drille  (p.  62),  in  s  fa  guéchon  (p.  66),  sfates  effares 
(p.  67),  etc.;  et  en  dehors  de  Metz,  desfet  présents  (Noëls,  Toul,  p.  118);  iu 
s'vè  guignon  (Adam,  p.  427,  patois  de  Vagney,  La  Bresse).  La  fréquence  même 
de  cette  expression  en  a  affaibli  la  valeur  première,  et  s'fait  en  est  venu  à 
signifier  simplement  «  pareil,  semblable  »,  comme  dans  plusieurs  des  ex.  cités. 
Mais  ce  n'est  pas  le  cas  ici ,  et  s" fay  (car  il  faut  rétablir  l'adverbe  si  qui  donne 
toute  sa  valeur  à  l'adj.)  n'a  rien  perdu  de  son  acception  péjorative.  Pour  s'en 
convaincre,  il  n'y  a  qu'à  se  reporter  au  portrait  peu  flatté  que  le  vertugoy  fait 
de  son  rival,  auquel  il  ne  ménage  pas  les  touches  sombres.  Je  traduis  donc  : 
«  le  sacré  Stalvat  ».  —  Stalvat  dér.  d'Estienne  (?). 

131.  SECRAiiMENT  répond  lettre  pour  lettte  au  fr.  «  secrètement  »  ;  cf.  v.  40. 

132.  ver  en  M'. 

135  et  ailleurs,  koinde  kinde.  On  a  vu  p.  345  que  cette  forme  répond  au  fr. 
«  cuide,  lat.  cogito  ».  D'après  P,  elle  correspondrait  aussi  à  «  compte,  computo  ». 
Les  moyens  de  vérifier  cette  assertion  me  font  défaut,  et  je  ne  la  signale  que 
pour  mémoire,  puisque  «  cuide  »  est  satisfaisant  de  tous  points. 

133.  Enhonchié,  enhoncher  Lorrain,  anhonche  (-chcii)  Zéliqzon,  Rolland, 
ahonchi  Adam,  «  empoigner,  encocher,  serrer,  mettre  dedans  avec  force  »,  se 
rapporte  sans  doute  à  enosciner  «  faire  une  hoche,  une  entaille  ».  Faut-il  prêter 
à  ce  mot  un  sens  erotique?  C'est  peu  probable,  étant  donné  l'esprit  général 
et  le  ton  du  poème  plus  grossier  que  sensuel.  Enhonchié  en  meriege  une  fille, 
c'est  simplement  la  prendre  à  femme. 

136-142.  Sept  vers  difficiles  et  obscurs,  passage  dont  je  ne  suis  pas  maître, 
dont  le  sens  décousu  ne  se  rattache  ni  à  ce  qui  précède  ni  à  ce  qui  suit.  Y  a-t-il 
interpolation  ou  lacune  d'une  ou  deux  paires  de  rimes  ?  Il  ne  faut  pas  non  plus 
compter  sur  la  ponctuation  pour  faciliter  l'intelligence  de  ce  morceau.  Voici  ce 
que  j'en  puis  saisir  :  Pour  s'attirer  la  préférence  sur  son  rival,  notre  Vertugoy 


^(^6  F.    BONNARDOT 

énumère  à  sa  Vauzenatte  les  avantages  de  tout  genre  qu'il  peut  lui  offrir.  Tout 
à  l'heure  il  fera  son  portrait  physique  et  moral  qu'il  mettra  sous  un  jour  plus  beau 
que  celui  du  s'fait  Stalvat ,  ainsi  que  cela  est  bien  naturel.  En  vrai  campagnard 
à  l'esprit  pratique  plus  que  galant,  il  commence  son  énumération  par  l'étalage 
de  son  opulence  relative  ;  il  s'agit  vraisemblablement  des  produits  du  sol,  d'une 
récolte,  d'une  cueillette  de  fruits  dont  il  lui  donnera  tout  à  son  gré.  Mais  le 
détail  ne  m'est  pas  clair.  —  136  à  vioin  ton  dré ;  drè  «  drap  »  au  sens  spécifié 
de  «  serviette  ou  tablier  ».  Anicne  (apporté)  ton  tablier  (ton  étant  ici  explétif 
comme  son  dans  so  ne  pié  16);  mais  amoin  n'est  pas  régulier  comme  impér.  de 
«  amener  »...  —  137  «  et  certes  (alors,  dans  ce  cas),  tu  auras  des  gironnées  », 
c'est-à-dire  plein  ton  giron,  en  abondance,  autant  que  tu  en  voudras.  Girounêe 
girnée,  environs  de  Toul,  la  contenance  d'un  tablier,  d'un  r'jon  (Nomeny). —  1 38 
«  encore  (terme  d'affirmation,  car,  oui  bien)  en  avons-nous  (en  ai-je)  plus  de 
deux  rez  ».  Au  pays  messin  et  toulois,  le  rc\  ou  ré  est  une  hotte  en  sapin  ;■ 
fevîns  des  r'jins  bien  miirs  plien  des  hatfs  è  sèpin  (Le  Beteille  au  chaiicid,  dans  les 
Bucoliques  messines,  p.  129). — La  contenance  du  rez  est  de  40  litres  ;  connu  aussi 
sous  le  nom  de  tendelin  (Boucq  et  environs  de  Toul),  c'est  l'unité  de  mesure 
pour  le  vin.  Le  ré  sert  aussi  pour  la  cueillette  et  l'apportage  des  fruits.  —  Dér. 
resal  resau ,  fréquent  dans  les  chartes  de  la  Vôge  ;  rasicre  en  Flandre.  Du  lat. 
rastim  «  plein  à  ras,  à  rez  ».  —  Dans  la  description  de  la  vendange  (vandome) 
en  patois  d'Augny,  à  l'ouest  et  près  de  Metz,  Zéliqzon  fait  mention  de  la  hotte 
et  du  ré  (p,  61  et  62),  qu'il  donne  justement  comme  synonymes  dans  son 
glossaire  :  re  =  hgt'  oder  Traglnïtte  40  Liter  enthaltend.  Par  quelle  inadvertance 
donc  a-t-il  laissé  subsister  dans  la  traduction  de  la  Vandome  (p.  62)  une  erreur 
aussi  grossière  qu'inexplicable?  Voici  le  texte  :  «  Les  vendangeurs  ne  gagnent 
pas  tant  que  lé  p'tou  d'hot  ou  byen  lé  su  ke  pouf  lé  rè  (je  résous  sa  graphie  en 
caractères  ordinaires)  ;  et  voici  la  traduction  :  «  que  les  porteurs  de  hottes  ou 
bien  ceux  qui  portent  les  rats  »  !  Et  de  même  à  la  phrase  suivante  :  «  An  pouf 
lé  rè  d'sus  V  chei  dan  dé  keuveV...,  on  porte  les  rats  sur  la  voiture  dans  des 
cuves  »!  ?  —  Au  reste ,  cette  description  de  la  vendange  est  un  des  morceaux 
dont  la  traduction  laisse  le  plus  à  désirer.  —  139  «  Quand  tu  les  aurais  (ou  auras) 
bien  endourè  ».  Ignorant  ce  dont  il  s'agit  (des  fruits?),  je  ne  sais  comment 
rendre  ce  mot.  B  traduit  par  «  odorer,  flairer  ».  Le  sens  «  endurer  »  ne  paraît 
pas  s'adapter  au  contexte  ;  et  d'ailleurs  il  faudrait  andeurié  Jaclot ,  andoeryeu 
Zéliqzon,  §  55  et  gloss.  Ce  même  verbe  endcurié  m'est  donné  par  P  au  sens 
de  «  ranger,  arranger  »  ;  et  il  est  remarquable  que  Zéliqzon  le  traduit  par 
ausstehen  qui  offre  précisément  la  double  acception  de  «  ranger,  étaler  des  mar- 
chandises, —  souffrir,  endurer  ».  Je  n'y  vois  point  clair,  et  encore  moins  au 
vers  suivant.  —  140.  Dé  lanhambé  danchié  m'amie.  B  traduit  délibérément 
«  de  les  avaler  et  d'en  chier  ».  Sans  'accepter  cette  version,  motivée  unique- 
ment par  la  consonnance  du  second  mot,  je  n'ai  rien  à  mettre  à  sa  place. 
Rolland  a  consigné  anhambeu  «  enjamber,  faire  de  grands  pas  » ,  qui  se  retrouve 
dans  envamher  «  pousser  »,  vambe  «  poussée  »   (Chalvrainnes  en  Bassigny). 


TROIS    TEXTES    EN    PATOIS    DE    METZ  397 

Mais  qiiid  ad  rem?  Si  l'on  était  sûr  qu'il  s'agît  de  vendanges  (ré,  hotte  à  porter 
le  ra.\s\n),lanha))ibétt  danchié  pourraient  peut-être  designer  des  espèces  de  plants. 
—  En  dernière  heure ,  B  donne ,  sans  la  certifier,  pour  gerondé  la  traduction 
«  pomme  de  Hambourg,  Rambure  »,  sens  qui  s'accorde  avec  la  mention  des 
«  poires  d'angoisse  ».  Il  s'agirait  donc  de  fruits  du  verger,  dont  lé  lanhamhé  et 
U  danchié  seraient  des  espèces  à  déterminer.  —  H  confirme  le  sens  «  pomme 
de  Ranibour  »  et  mentionne  lanhamhé  et  danchié  comme  étant  le  nom  de  deux 
variétés  de  poires,  auj.  inconnues  ou  autrement  dénommées,  ces  termes 
n'existant  plus  que  comme  un  vague  souvenir  dans  la  mémoire  des  anciens  du 
pays.  —  Enfin  gerondé  peut-il  être  apparenté  à  l'espèce  de  pommes,  dite 
^eroldinga  dans  les  Capitulaires  de  Charlemagne,  Giraudete  pomme-poire,  citée 
par  Olivier  de  Serres  (1608),  Giradotte  citée  par  Lectier  d'Orléans  (1628)? 
Cf.  A.  Leroy  {Dictionn.  de  Pomologie,  Pommes,  I,  pp.  16,  23,  24). 

142.  Poire  d'angueuche  (angenche  M')  ;  cf.  106. 

143.  Staîiia  M'. 

143.  Ambeuche  Lorrain,  amhehhe  Adam,  dhchh  Rolland,  est  expliqué  par 
«  individu  maladroit,  embarrassé  de  rien,  qui  empêche  les  autres  au  lieu  de  les 
aider  »,  et  comme  l'on  dit  en  argot  parisien  «  un  empêcheur  de  danser  en 
rond  ».  —  Lorrain  cite  le  v.  fr.  amboincQ),  et  rapporte  cette  locution  de 
Rabelais  «  empesche  de  maison  ».  —  La  traduction  exacte  de  cet  ode  ambeuche, 
en  patois  bourg,  serait  :  c'peut  ampije ,  de  ampijai  «  entraver  ».  — Le  Dict. 
wallon  donne  en  subst.  ambêche  «  vase,  espèce  de  vase  ».  Y  a-t-il  quelque 
rapport  entre  le  subst.  et  l'adj.  ? 

148.  Rachat  (l'achat  P);  du  germ.  hrock,  v.  fr.  rochet  rocquet  et  sans  doute 
aussi  frac  froc  ;  s'est  maintenu  dans  les  patois  lorrains  :  ivchot  rechat  rouchot  au 
sens  de  «  frac  »,  Adam.  A  Metz  rechat  rchat  désigne  auj.  l'habillement  en 
général;  cf.  ci-dessus  58.  Plus  anc,  le  r'cha  était  proprement  l'habit  de  cérémo- 
nie en  forme  de  bandes  de  lard,  Lorrain.  Le  Diction,  wallon  le  définit  ainsi  : 
habit  de  toile  à  l'usage  des  gens  de  campagne  et  des  manœuvres  ;  on  l'appelle 
aussi  rouchet.  C'est  cette  dernière  acception  qui  convient  à  notre  texte. 

149.  choiïeu  M'.  —  Pichat.  Sur  le  sens  de  ce  mot,  mes  correspondants  ne 
sont  pas  d'accord ,  les  uns  le  traduisant  par  «  petit  doigt  »,  comme  dans  la 
forraulette  enfantine  bien  connue,  et  les  autres  par  «  urine,  pissat  »,  qui  n'est 
cependant  consigné  dans  les  glossaires  que  sous  la  forme  féminine  :  p'hhotte 
Adam,  pec'hatte  Lorrain,  :=  fr.  «  pissotte  »  ;  pciichiaye  Jaclot  «  pissure  »  ;  peuchrè 
Zeliqzon,  p.  49,  «  pissat  de  St-Médard,  pluie  »  ;  pchhàr  (Almanach  de  i8yy), 
même  sens.  La  difficulté  est  encore  augmentée  par  l'homophonie  de  choiiè 
«  essuyer  »  et  chaûé  «  laver  »,  dont  le  son  est  sensiblement  identique;  cf.  chez 
Adam,  p.  340,  s.  v.  «  laver  »,  une  liste  abondante  de  formes  qui  oscillent  entre 
chàûuer,  hhamuet...,  châoé,  chaiiouet;  Rolland  :  hhono  «  laver»,  hhuo  «  essuyer  »; 
Lorrain  :  c'hauiuéet  c'houé •,]a.c\ox  :  chomuè  et  choiuê;  et  de  même  Zéliqzon,  p.  90. 
Quelle  traduction  adopter?  Faut- il  lire  :  «  il  s'essuyait  de  son  petit  doigt  »,  ou 
bien  «  il  se  lavait  de  son  pissat  »  ?  Mais  chauè  «  laver  »  exprime  spécialement 


39^  F.    BONNARDOT 

l'action  de  «  lessiver,  faire  la  lessive  »,  chauè  U  houaye  (chouyè,  chawè  dans 
Puymaigre,  II,  221,  224)  ;  d'où  c'hawerasse,  chowrasse,  et  dans  les  anciens  textes 
xoiiiucresse  xaiiwerasse  xawerasse  «  lavandière  ».  Rolland  donne  encore  hhôil 
«  banc  à  lessiver  ».  Il  faut  donc  rejeter  le  sens  «  laver  »,  d'autant  plus  que 
ce  ne  serait  pas  une  opération  facile  au  cas  présent,  pour  adopter  l'explication 
de  RT  :  «  In  pichat ,  c'est  le  linge  que  l'on  place  sous  les  enfants  pour 
recevoir  leur  urine,  pih'hate.  Par  extension,  in  pichat  (piFInt)  c'est  le  pan  de 
la  chemise  exposé  aussi  à  être  mouillé  de  la  même  façon.  »  C'est  bien  ici  le 
sens  :  «  et  s'essu3'ait  avec  le  panne  de  sa  chemise  ».  —  Dans  ce  vers,  ainsi  que 
dans  quelques  autres  qui  suivent,  le  Vertugoy  noircit  le  tableau  à  plaisir  afin  de 
dénigrer  son  rival  et  de  le  représenter  comme  un  objet  de  dégoût  sous  les 
yeux  de  la  fille  qu'il  convoite  pour  lui-même.  N'est-ce  pas  là  un  sentiment 
bien  humain  ! 

1 50.  Tant  M'. 

151.  STRON  sans  Ve  prosthétique,  ainsi  qu'il  est  d'usage  dans  notre  dialecte 
(cf.  à  la  note  précédente  chouè,  anc.  xuer  =  {r.  essuyer).  L'^  aussi  a  disparu,  et 
estron,  étron  se  réduit  à  tron;  cf.  le  juron  Trou  de  Dieu  sous  le  v.  59.  Chan 
Heurlin,  faisant  l'éloge  de  sa  fille,  dit  que  dans  ht  jeuiînire  on  ne  ireuvereu  me 
in  tron  (chant  IV)  ;  —  stron  est  aussi  la  forme  du  wallon  :  cf.  la  citation  de 
la  p.  350,  note. 

]  54.  BASLÉ  pour  baceller  «  faire  l'amour  aux  filles  »  (Diction,  wallon'),  «  courir 
fille  »  B,  et  c'est  la  traduction  que  j'ai  adoptée  contre  RT  qui  penche 
pour  «  se  baller,  se  ballader  »,  terme  de  refus  employé  pour  renvoyer  quelqu'un 
ou  ne  pas  l'agréer  quand  il  se  présente  :  qtiil  elleusse  so  haslè  eyou  !  Mais  je 
doute  que  ce  soit  le  même  mot  que  haslé  de  notre  texte ,  à  cause  de  la  cons- 
truction pronominale  so  haslè,  tandis  que  haceller,  baslè  est  parfaitement  en 
situation.  L'objection  de  RT  ne  repose  d'ailleurs  que  sur  ce  que  baceler  (de 
bacelle)  se  prononce  avec  le  son  doux  haieler,  qui,  à  mon  avis,  a  pu  dériver 
naturellement  de  bds'-lè. 

156.  Saigu;  mot  inintelligible.  Le  contexte  impose  le  sens  «  vigoureux, 
sain,  ragoûtant  »,  cf.  le  v.  suivant,  «  qui  sent  bon  ou  du  moins  qui  ne  sent  pas 
mauvais  »  comme  le  Stalvat.  Mais  quelle  est  l'étymologie  ?  Il  ne  faut  pas  son- 
ger à  securus  «  sûr,  discret  »,  qui  a  donné  hhur.  H  identifie  saigu  avec  saiju 
«  sage,  scientioux  »  ;  —  V  interprète  par  «  séveux  »,  vert  et  en  sève.  —  Dans 
un  conte  en  patois  de  Fraimbois,  je  relève  seioçous  «  choisis,  experts  »  (Adam, 
p.  448).  Et  c'est  tout. 

157.  santamne  M'. 
161.  men  P. 

163.  AscHiÉ;  cf.  aacier  acer  Lorrain,  aachier  (Diction.  îmllon),  «  attirer  par 
des  minauderies,  agacer,  faire  la  coquette  »  P  ;  bressaud  aukhe  aukhé  «  amorce, 
amorcer  »  V. 

165.  je  M'.  —  Vely  «  velu  ».  Le  Vertugoy  détracte  son  rival  qu'il  représente 
comme  peu  ragoûtant  pour  une  jeune  fille  :  il  sent  mauvais,  il  a  par  moment  la 


TROIS    TEXTES    EN    PATOIS    DE    METZ  399 

foire,  il  n'est  pas  si  bien  membre  que  moi,  et  autres  caractères  physiologiques  qui, 
au  dire  de  RT,  ne  cadrent  pas  avec  l'idée  qu'on  se  fait  généralement  d'un  homme 
au  «  ky  velu  ».  Et  par  tant  il  incline  à  chercher  du  côté  de  «  veule  »,  affaibli,  sans 
force  ?  —  Mais  si  l'on  donne  à  vcly  le  sens  de  «  couvert  de  poils  par  effet  de 
l'âge  »,  n'arrivcra-t-on  pas  à  reproduire  la  même  image  ?  En  outre,  cette 
interprétation  aurait  l'avantage  de  renforcer  notre  explication  defayStalva  129, 
puisque  la  traduction  par  «  fils  »,  que  nous  avons  rejetée  à  priori,  serait  encore 
moins  acceptable  s'il  s'agit,  dans  l'espèce,  d'un  homme  arrivé  à  l'âge  mûr,  qui 
a  je  to  h  ky  vely  !  —  Au  reste,  ce  passage  est  difficile,  et  les  deux  vers  suivants 
ne  se  laissent  pas  entendre  complètement. 

166,  ATTY  BIEN  JAILLE  ;  OU  :  «  est-il  bien  jeune  »?  ou  :  «  et  tu  es  bien  jeune  »  ! 
je  ne  sais.  —  Sur  atly  cf.  19.  —  Lorrain  :  ati,  façon,  cérémonie  ??  —  Jaille  a-t-il 
bien  ici  le  sens  de  «  jeune  »  comme  dans  98  ?  (pour  la  forme  jaille  =  jane 
patois,  cf.  jaktri  et  jonetri  21.)  Si  oui,  notre  explication  de  vely  par  l'effet  des 
ans  serait  confirmée  par  l'opposition  entre  le  déjà  vieux  Stalvat  et  la  jeune 
demejale,  trop  jeune  pour  ce  Icy  vely. 

167.  No  P.  —  PA JAILLE  (py  —  et  pyfo).  On  voit  que  le  contexte  exige  le  sens 
de  «  plus  vigoureux,  plus  robuste,  plus  viril  »  ;  mais  comment  rendre  compte  de 
la  forme  ? 

171.  Anvy  subst.  verbal  de  envier  «  mettre  enchère,  surenchérir  ».  Le  vers  : 
l'on  perreu  d'en'  hetin  anvy  s'interprétera  donc  :  «  tu  le  prendras  autant  que  tu 
voudras,  à  tout  ton  désir  ».  —  Zéliqzon  ne  paraît  pas  connaître  ce  mot,  qui 
s'est  maintenu  dans  le  patois ,  et  qu'il  confond  avec  e7ivie  =  invidia.  Un  pas- 
sage de  le  Vanâonie  porte,  p.  61  ;  «  Les  vendangeurs  se  hâtent,  i  von  d'anvey^ 
po  vceur...  »,  avec  la  traduction  :  «  ils  vont  d'envie  pour  voir...  »  ;  et  au  glossaire, 
ce  mot  est  interprété  tout  à  la  fois,  par  Neid  et  par  Lust,  «  envie  et  envi  ». 

175.  CowiGEREu.  La  désin.  est  du  conditionnel,  alors  que  le  sens  appelle  le 
futur  :  «  tu  te  tairas  »,  comme  au  v.  139  erreu  a  auras  ».  On  a  déjà  remarqué 
au  v.  II  anvacu,  forme  d'imparfait  pour  le  parfait  défini.  Ce  dernier  temps 
manque  dans  la  plupart  des  patois,  qui  y  suppléent  ici  par  l'imparfait ,  là  par 
le  parfait  indéfini;  cf.  Adam,  pp.  11 8-1 20.  —  Cowigereu  représente  le  v.  fr. 
coiseras.  Les  textes  plus  modernes  donnent  ce  verbe  sous  une  forme  plus 
réduite  coujier  ou  couji  :  coiijanne  «  taisons-nous  »  (Flippe  Mitonna,  acte  I, 
se.  vu);  couchiè  cotijiè,  Jaclot;  coujier,  Lorrain;  couhieu  couji  coiijié,  Rolland  ; 
coin  couchi  couaicgi  cotiser ,  Adam,  p.  374;  bourg,  couyai. 

177.  Baichaire.  Je  divise  en  haich'aire,  faisant  du  premier  mot  l'impér.  de 
baigiè  (page  127)  «  baiser  »,  et  voyant  dans  le  second  l'interj.  are  ari  hare; 
allons!  Hare  est  un  cri  de  charretier  pour  faire  mettre  ses  chevaux  en  mouve- 
ment. Baich'aire  «  baise-moi,  allons,  vite  »  !  —  Bat  pour  bd  est  le  subst.  verbal 
de  bagié. 

178.  Kam  a  fo  «  comme  il  faut  ».  La  not.  fo  =  faut  (lat.  fallit)  m'a  fait 
longtemps  rejeter  cette  traduction,  à  la  place  de  laquelle  je  n'avais  d'ailleurs 
rien  à  mettre.   Au   lieu  de  fo,  j'aurais  voulu  fâ  (cf.  aire  :  autre,  atnosne  : 


400  F.    BONNARDOT 

aumône).  Mais  l'analogie  de  foleu  fohi,  où  la  persistance  de  /  a  amené  le  pas- 
sage de  a  en  o,  a  déterminé  fo  à  la  5^  ps.  sg.  de  l'ind.  présent.  Le  début  d'un 
conte  en  patois  d'Augny  offre  plusieurs  formes  de  «  falloir  »  :  Chan,  i  11  Jd  «' 
dcumholle,  i  foré  F t'' oletiss'  no  cherché  yeiin'...  — Jeu  frâ  le  Icomisyon  kom  y  fô 
(Zeliqzon,  p.  56). 

179.  gij  P.  —  Ce  vers  m'est  obcur.  IFoy  est-il  le  masc.  de  woite  166,  «  sale, 
souillé?  ))  (cf.  Lorrain  tuaite,  Rolland  ouète,  Zeliqzon  wet;  d'où  ouèiene, 
ouèteiiereye  «  ordure,  vilenie  »,  oiieitcnè  «  sali  »)?  C'est  peu  probable  au  cas 
présent.  —  Une  autre  interprétation  consiste  à  faire  de  u<oy  l'impér.  de  «  voir  », 
et  en  effet  ce  verbe  se  rencontre  aussi  souvent  noté  par  w  que  par  v  simple 
(cf.  ivûinnent,  84).  —  Ou  bien  encore  faut-il  donner  à  ivoy  la  valeur  de 
l'affirmation  «  oui  »?  —  En  somme,  tout  cela  est  peu  clair,  et  tuoy  reste 
presque  aussi  obscur  que  hoûoy  du  v.  65.  —  Une  dernière  hj'pothèse  :  «  Et  par 
Dieu  !  oui  !  et  si  j'y  viens  (quand  même  j'y  viendrais)  sur  ton  museau  et  sur 
tes  lèvres  avant  la  Pentecôte....  voilà-t-il  pas  une  belle  affaire,  de  consé- 
quence »  ! 

180.  GRiGNAT.  POTTE.  J'ai  déjà  fait  remarquer  que  notre  poème  n'a  rien 
d'erotique;  il  faut  donc  prendre  les  mots  dans  leur  acception  naturelle  et 
physique.  Ici  grignat,  dim.  de  groin,  gron,  est  synonyme  de  me^è  178;  et  potte 
désigne  les  lèvres  de  la  bouche,  quand  on  ne  distingue  pas  nommément  la 
lèvre  supérieure  ou  la  lèvre  inférieure  (RT) .  Donc  lé  potte  (les  pottes)  n'a  rien 
de  commun  avec  le  potta  italien,  dans  la  réponse  de  la  Vénitienne  :  Me^\opotamia. 
Le  patois  n'a  pas  autant  d'esprit,  ni  surtout  de  cet  esprit-là.  —  Toutefois,  la 
mention  de  la  Pentecôte  au  vers  suivant  rappelle  à  V  le  dicton  populaire 
«  Faire  Pentecôte  avant  Pâques  »,  dont  l'application  donnerait  à  notre  passage 
un  sens  graveleux. 

184.  Aynwie  P. 

185.  Da-Grige  (da-ginge  F).  Rolland  seul  a  noté  cette  expression  sous  la 
forme  dâgrlhh  ou  d'àgrlhh,  au  sens  de  «  soit ,  d'accord ,  n'importe ,  cela  m'est 
égal  »,  sans  indiquer  l'origine  ni  le  sens  primordial  de  cette  locution,  que  RT 
détermine  comme  suit  :  Dà,  Grige  !  —  Dàest  le  cri  dont  se  sert  le  conducteur  des 
chevaux  d'une  charrue  pour  faire  tourner  le  cheval  de  tête,  le  cheval  de  cordeau, 
quand,  un  sillon  étant  tracé,  on  fait  tourner  l'attelage  pour  revenir  en  arrière 
et  tracer  la  raie  suivante.  Grige,  c'est  h  nom  du  cheval  qu'on  interpelle,  la 
Grise!  —  c'est  la  Grise  qui  est  le  cheval  de  cordeau.  —  «  A  gauche,  la  Grise  1 
Nous  sommes  au  bout!  c'est  fini  »  1  Da  Grige!  —  Ce  cri,  répété  à  chaque 
instant  par  le  conducteur  de  l'attelage,  est  passé  à  l'état  de  locution  prover- 
biale, et  s'emploie  encore  :  Dagrige!  pour  dire  que  l'on  quitte  la  partie. 

De  son  côté,  H  m'adresse  une  application  usuelle  et  pratique  de  cette  locu- 
tion :  «  Encore  aujourd'hui  un  jeune  homme  qui  va  voir  blonde  monte  sa  grise 
jument;  et  quand  il  a  reçu  mauvaise  réponse,  il  dit:  «  Eh  bin  !  da,  Grise 
(tourne  bride,  ma  jument)  !  —  Da-grige  ou  da-grih'e,  demi-tour  ». 

Cette  explication  s'adapte  parfaitement  au  vers  terminal  du  poème.  Le  Ver- 


TROIS   TEXTES   EN    PATOIS  DE   METZ  4OI 

tugoy  impatienté  coupe  court  A  son  long  monologue  —  il  faut  bien  en  finir  — 
et  pose  à  la  Vauzenatte  l'ultimatum  suivant  :  Aime- moi  si  je  suis  à  ta  guise, 
Ou,  si  je  ne  te  plais  pas,  brisons-là,  n'en  parlons  plus.  Va  de  ton  côté  et  j'irai 
du  mien.  Bonsoir!  Da-Grigel 


LA  FIAUVE. 


1.  alli  P.  irowé  M' .  —  Robaite  doit  se  prononcer  Rohàte.  On  sait  que  ce 
péjoratif  du  nom  Robert  a  été  appliqué  dans  la  littérature  épique  ■\  un  géant 
sarrazin ,  rival  de  notre  Roland. 

2.  MoNTELLMATE.  Le  nom  de  la  ville  de  Montélimart  est  ici  d'un  effet  assez 
comique.  Indépendamment  des  exigences  de  la  mesure  et  de  la  rime,  ne 
pourrait-on  expliquer  sa  présence  par  le  souvenir  persistant  de  l'un  des  plus 
célèbres  évêques  de  Metz,  Adhémar  de  Monteil,  qui  siégea  de  1327  à  1361? 
Parmi  les  importantes  entreprises  qui  remplirent  ce  long  règne  (cf.  notre 
art.  sur  ce  prélat  dans  la  Grande  Encyclopédie,  I,  556),  l'opinion  commune  lui  a 
attribué  la  reconstitution  de  la  cathédrale  de  Metz  (Aug.  Prost  :  la  Cathédrale 
de  Meti,  1885,  p.  203).  Grand  batailleur  et  grand  constructeur,  l'évêque 
Adhémar,  que  les  chartes  contemporaines  dénomment  Aymar  Eumair,  jouit 
d'une  grande  popularité  de  son  vivant  ;  et  la  mémoire  de  son  nom  lui  survécut 
longtemps.  Aymar  était  issu  d'une  ancienne  famille  du  Dauphiné  qui  tenait  en 
fief,  dès  avant  le  x^  siècle,  le  domaine  dit  Montilium-Adhemari ^  ou  Montéli- 
mart, Montelimate  de  notre  texte. 

^.  deivaté  M'. — Taxe  «  tartes  ».  La  tarte  est  la  friandise  nationale  des  Messins. 
«  Le  pays  de  Metz  est  la  patrie  de  toutes  les  tartes  aux  fruits  »,  s'écrie  avec  compé- 
tence l'auteur  de  la  Cuisine  messine,  en  sa  partie  troisième  qui  traite  de  la  Cuisine 
folk-loriste  du  pays  messin,  pp.  150  et  s.  Les  différentes  espèces  de  tartes  y  sont 
énumérées,  depuis  la  tate  au  m'gbi  (frein'gin,  fromage)  jusqu'aux  tates  choch' 
(sèches),  toutes  délicatesses  qui  sa  bâclent  et  s'cuiient  évaucé  d'eune  fcçon  qu'an 
n'confiaJiiy  me  èyou.  Mes  impressions  personnelles  confirment  le  dire  de 
M.  Auricoste  de  Lazarque,  qui  nous  parle  aussi  des  watè  (wMie),  p.  183,  et 
des  poires  Masses  (piasses,  en  biassi)  dont  il  est  fait  mention  dans  la  Givsse 
Enivaraye. 

4.-eime  P.  —  Kouate  «  quarte  »,  mesure  ancienne,  était  la  quatrième  partie 
du  setier  pour  les  liquides,  et  du  rezal  (voy.  ci-dessus  ré,  138)  ou  muid  pour 
les  grains.  La  quarte  était  évaluée  à  4  bichets  et  plus  anciennement  à  80  Gou- 
pillons, ce  qui  équivaut  à  environ  66  litres  pour  les  grains.  Pour  les  liquides, 
sa  contenance  était  de  5  litres  et  demi,  rasade  bien  suffisante  pour  se  donner  du 
cœur  (vers  /). 

6.  Ranipet.  ennoun  P.  — Rampèt  conserve  ici  l'acception  primitive  «  grimper, 
gravir,  monter  sur  » ,  qui  s'est  maintenue  dans  angl.  to  ramp,  dans  notre 
rampe  d'escalier,  et  dans  plusieurs  patois  où  le  lierre  grimpant  se  dit  rampe 

MÉLANGES.  26 


402  F.    BONNARDOT 

rempà;  rampan  rainpiiiè,  grimper  (vocabulaires  patois  messins  et  lorrains),  ainsi 
que  dans  le  style  héraldique  :  lion  i-ampant. 

6.  LiATE  «  Liarde  »,  nom  de  la  couleur  de  la  robe  de  la  jument,  qui  sert  à 
la  nommer  elle-même;  cf.  grige  ci-dessus  185.  —  La  couleur  liard  (liât 
Lorrain,  lia  Rolland)  tire  sur  le  gris-blanc,  le  gris-pommelé. 

7.  DRAWEfém.  de  dry  16,  «  drue  »,  au  sens  de  «  dodue,  luisante  de  graisse». 
Le  commentateur  lorrain  de  Rabelais,  Le  Duchat,  mentionne  qu'on  dit  d'une 
viande  tendre  et  succulente  :  Elle  est  d7-ue  (livre  I,  chap.  4).  Jaclot  donne  dru 
fém.  droiue  «  tendre,  mou  ».  Lorrain  a  le  dim.  druyat  «  un  peu  mou,  tendre, 
gras  ».  Zéliqzon  :  draiiyol  druyâ  :  iveich.  Rolland  :  droya-yat\  dreuyo~ot'  «  qui  est 
à  moitié  gras,  qui  commence  à  engraisser  ». —  Pour  la  désin.  féminine,  -aive  -owe 
est  l'équivalent  local  du  fr.  -iie  :  cherroiue  «  charrue  »  ,  roice  raiïe  «  rue  » , 
d'chandmue  «  descendue  »  ;  et  de  même  tous  les  part,  en  u  ont  le  fera,  en  awe  oiue. 

S.  Stacqiieur  M'.  —  Staqmiit  et  stacquêt  2^  se  rapportent  au  même  thème  que 
schtaquè  ci-dessus  15.  —  Pos  traité  P. 

5.  Ellemin.  J'avais  d'abord  pensé  à  rattacher  ce  mot  à  hennequin  helquin, 
dans  la  mesnie  helquin  ou  chasse  sauvage  dont  la  légende  subsiste  encore  en 
Vôge  et  sur  les  bords  du  Rhin.  A  Dompaire  (Vosges)  niesniehelqiiin,  ronde 
d'esprits  malins,  sabbat.  —  RT  suggère  une  traduction  empruntée  au  parler  des 
forestiers-bûcherons  :  elkniin  est  un  feu  qui  s'allume  au  bois  et  court  sur  le  sol. 
L'image  serait  assez  juste.  —  B  traduit  par  «  ennemi  »,  et  RT  se  rallie  à  cette 
explication  :  Liarde  courait  plus  fort  que  ceux  qu'elle  poursuivait,  dont  certes 
Mangin  vint  en  la  mêlée... — Bonne  interprétation  pour  la  forme  (cf.  ciihnis 
dans  Flippe  Mitoiio,  acte  III,  se.  12),  mais  non  pour  le  sens,  qui  est  «  ennemi 
des  hommes,  diable  »,  si  ordinaire  en  v.  français.  Cela  résulte  clairement 
d'un  passage  du  Dialogve  facétievx  qui  est  à  citer.  Le  gentilhomme,  s'exprimant 
par  figure ,  parle  du  loup  ;  le  berger  n'entend  pas  ce  langage  de  rhétorique 
et  se  figure  qu'il  s'agit  de  la  bête  en  chair  et  en  os.  Le  gentilhomme  reprend  ; 

On  dit  en  commun  proverbe,  i'ay  vcn  le  Loup, 

C'est  l'enemy,  l'entend-tu  à  ce  coup. 
Le  Berger.  —  L'ennemy  dia,  dey  no  veule  hien  aydié 

Vou palo  dou  diale... 

Ma  fou,  je  m'en  va,  vou  me  ferin  tanto  douté 

De  dire  qu'on  voy  l'ennemy  fu  d'enfé. 
Le  gentilhomme  lui  explique  que  l'ennetni  c'est  les  gens-d'armes  qu'on  voit 
de  près  alors  qu'ils  sont  en  armes.  Et  le  berger  de  s'écrier  : 

Ah  !  de  pa  dey  hoyove  dou  lou  celct 

Ico  do  elemi;  je  ne  savoye  ico  celet. 

«  Ah  !  de  par  Dieu  !  est-ce  là  ce  que  vous  entendez  par  le  loup  et  encore  par 

V ennemi }  ]e  ne  savais  pas  encore  cela  »  (p.  29-30).  Par  où  l'on  voit  clairement 

que,  dans  l'esprit  et  le  langage  populaire  du  temps,  ennemi  elemi  désigne  le 

diable.  —  Voy.  Godefroy  s.  v.  Hellequin,  où  l'un  des  exemples  donne  Herkquin 


TROIS    TEXTES    EN    PATOIS   DE    METZ  4O3 

en  synonyme  de  Satan.  —  En  dernière  analyse,  cependant,  comme  la  mention 
de  «  Satan  l'ennemi  ou  l'aversier  »  s'applique  toujours  à  une  action  morale  et 
non  pas  physique  (telle  que  celle  de  courir  à  la  poursuite  de  quelqu'un),  je  me 
rallie  à  l'acception  de  «  ennemi  »  pris  au  sens  propre,  c'est-à-dire  dans  l'espèce, 
les  Sarrazins. 

5?.  Ceite  «  certes  »  ;  corr.  çate  pour  la  rime,  faute  unique  dans  tout  le  morceau. 
—  L'emploi  de  cet  adverbe  comme  explétif  est  très  fréquent  dans  le  langage 
populaire  ;  la  Grosse  Eniuaraye  en  offre  des  exemples  nombreux  ainsi  que  de 
son  composé  «  acertes  »  esceite  172.  —  La  forme  çate,  exigée  par  l'assonnance, 
se  disait  couramment  et  concuremment  avec  ceite;  dans  le  Diaîogve  facétievx, 
(p.  25)  cate  (sic)  je  n'y  veume  aie  (à  la  guerre);  saite  set  dans  Phîippe  Mitonna; 
Adam  (p.  217)  relève  les  formes  çates  dates ,  à  côté  de  cètes  dettes.  Et  son  usage 
s'est  maintenu  dans  le  parler  actuel,  témoin  le  fameux  diaon  en  patois  de 
Gérardmer  : 

Se  c'  n'ir'  de  Giromouè,  steu  co  qiièq'  pou  Nanceye, 
Le  Louraîne  en  sera  cet'  ré. 

10.  lACQUE.  Je  ne  pense  pas  qu'il  s'agisse  ici  du  vêtement  en  peau  rem- 
bourrée qui  se  mettait  par  dessus  le  haubert,  et  qui  du  costume  militaire  a  passé 
au  civil  sous  la  forme  dim.  «  jaquette  »  ;  et  je  vois  avec  H  dans  iacque  le  repré- 
sentant du  lat.  aliquid,  dial.  et  patois  alques  auques,  iaque,  iatique,  iek,  ac...  au 
sens  général  de  «  quelque  chose,  ceci,  cela  ».'^Dans  le  recueil  de  M.  de 
Puymaigre  :  II,  p.  257  :  J'vidons  la  chobinette  — J'mengeons  co  iac  étou;  p.  233  : 
fereu  mcchou  (mieux)  —  Eté  galon  —  Ou'd'aveur  ac  en  lé  dans  mes  chawous,  où 
il  s'agit  de  cornes...  —  D'ailleurs,  le  jaque  est  un  vêtement  et  non  une  arme; 
et  d'autre  part  l'image  du  tanneur  Mangin  pourchassant  les  Sarrazins,  armé 
«  d'un  grand  chose  «  (iacque),  cadre  bien  avec  la  donnée  burlesque  de  la  Fiaiive. 

12.  dolet.  guirat  P. 

i^.  massue  M'. 

ij.  Ravadé,  litt.  «  ravauder  «  au  sens  secondaire  de  «  maltraiter  en  parole, 
puis  en  fait  »  (cf.  Diction.  d'Etymol.  de  Scheler),  signifie  ici  «  tailler,  trancher 
à  tort  et  à  travers,  fendre  dans  le  tas  »,  ou  mieux  par  ironie  «  raccommoder, 
repriser  ».  Il  n'y  a  pas  lieu  à  rapprocher  ravader  de  raver  rawer,  courir  de 
nuit ,  Lorrain ,  raueu  courir  les  filles ,  Rolland  ;  bien  que  Jaclot  donne  à 
rèvaudé  la  double  acception  de  «  maltraiter,  rôder,  chercher  partout  »,  rèvaudd-te 
«  rôdeur,  qui  cherche  oii  il  n'a  point  d'affaires  ».  Vôgien  :  ravotte  rabâchage, 
conte,  Adam,  et  cf.  Haillant,  p.  487-8. 

i/.  salades  P. 

16.  ladye  P. 

17.  quatte  P. 

17-ip.  Ces  trois  vers  font  sans  doute  allusion  à  une  anecdote  locale,  à  une 
aventure  personnelle,  dont  ni  mes  correspondants  ni  moi  n'avons  pu  trouver 
la  genèse.  —  L'expression  haii-de-carte  désigne   probablement  les  chefs,    les 


^ 


404  F.    BONNARDOT 

têtes  de  l'armée  ennemie  ;  mais  qu'est-ce  que  le  haut  de  cornemuie  ?  J'ai  cherché 
en  vain  l'explication  dans  les  traités  techniques  sur  les  jeux  de  cartes,  les 
tarots  et  la  cartomancie...  —  Dans  cette  Fiauve  récréative,  il  faut  faire  sa  part 
au  génie  individuel,  à  la  verve  de  l'auteur  qui  s'épanouit  en  des  comparaisons 
et  des  personnalités  dont  la  clef  est  perdue.  —  Waramhau  d'Abenne,  personnage 
et  lieu  inconnus.  Adam  donne  oueramhcau  «  fil  de  la  Vierge  «. 

20.  fleustent  P.  trety  M'. 

22.  SoMMATE  «  assaisonne  »,  que  je  rattache  —  faute  de  mieux  —  à  un 
inf.  sanmatrer  «  mettre  en  saumure  ».  —  Adam  donne  saunier  «  flairer  »,  et 
Lorrain  et  Rolland  saumu  somu  «  stupéfié,  interdit  »  ;  encore  chez  Lorrain 
soiiierter  «  labourer  les  somars  »;  mais  aucun  de  ces  sens  n'est  satisfaisant.  La 
rime  s'oppose  à  l'interprétation  «  assomme  »  ou  «  assommait  ».  —  Si  de 
somerter,  labourer,  on  pouvait  passer  au  sens  de  «  retourner,  renverser  (la  terre 
au  soc  de  la  charrue)  »,  cette  acception  dérivée  serait  bien  en  place  :  il  les 
retourne  —  comme  une  salade  —  avant  de  les  manger...  Et  ce  dernier  sens, 
non  moins  que  celui  de  «  assaisonner  »  s'accommode  bien  avec  le  vers  suivant, 
dont  le  ton  grotesque,  rapproché  du  vers  24  au  souffle  vraiment  épique,  produit 
un  contraste  de  grand  effet. 

2/.  Eddet,  V.  fr.  adès,  que  la  Grosse  Eniuaraye  note  aide  65,  edet  76,  145. 

26.  MAQ.UE,  V.  fr.  maisque  maiques,  mak  ci-dessus  99,  se  dit  encore  dans  le 
patois  vôgien  :  meque  «  seulement  »  (Jouve,  Noëls). 

27.  Le  M". 

28.  apri,  fa  P. 

2Ç).  houé  M\  —  La  mention  du  «  Roi  de  Hongrie  »  a  pu  être  suggérée  à 
l'auteur  par  la  publication  récente  d'un  poème  local  intitulé  :  L'Adiev  aux  geiie- 
revs  seignevrs  Gentishomes  et  soldats  allans  en  Hongrie  contre  Je  Turc...  (au  siège 
de  'Q\ià€),par  Alphonse  de  RamherviUers...,  qui  fut  imprimé  à  Metz  par  Abraham 
Fabert  en  1597,  et  réimprimé  en  partie  dans  un  autre  ouvrage  du  même 
auteur  (les  Dévots  Elancemens)  à  Pont-à-Mousson,  en  1603.  —  Dans  le  Journal  de 
la  Soc.  d'archéol.  lorraine,  mars  1885,  M.  le  baron  de  Braux  a  donné  une  note 
bibliographique  sur  ce  poème,  lequel,  vraisemblablement,  a  pu  venir  à  la  con- 
naissance de  l'auteur  de  notre  Fiauve. 

_jo.  On-san  fit  enterré;  corr.  ons  an.  L'5  caractéristique  du  sujet  est  resté 
dans  le  patois  on^  «  on  »,  qui  gouverne  le  verbe  au  pluriel  :  an:(  an  «  on  a  » 
Rolland,  et  cf.  Adam,  p.  98.  — Cette  syntaxe  est  ordinaire  dans  les  Chartes  dès 
le  xiye  siècle. 

^0.  Benate  ;  «  henaistres  ou  henadcs  sont  deux  paniers  qu'on  fait  porter  au 
cheval  (Diction,  roman),  des  cacolets  ».  Roquefort  relève  les  formes  hanaste 
hanastre  benate;  Boiste,  bannate,  benate  et  benaton.  Le  patois  actuel  connaît 
bcnade  bcnatons,  bât  de  l'âne  et  panier  suspendu  au  bât,  Adam  ;  banade  bainade, 
Lorrain.  —  Toutes  ces  diverses  formes  dérivent  de  benne  banne  «  grand  panier  ». 

^2.  Quatteuë  M\ 

33.  J  aét.  gaulate  M\  —  Jayet  chante  lo  jau  «  Coquelet  chante  le  coq  »  ; 


TROIS  TEXTES   EN    PATOIS   DE    METZ  405 

manière  plaisante  d'indiquer  que  l'auteur  de  hjlave  sait  à  l'occasion  enfler  ses 
pipeaux  et  s'élever  au  genre  noble  de  l'épopée.  Cette  métaphore  rentre  très 
bien  dans  le  ton  du  morceau  qui  mélange,  à  doses  égales,  le  sérieux  et  le 
bouffon. 

^4.  Cola  je  m'en  revin,  expression  qui  équivaut  à  dire  :  «  Et,  maintenant, 
je  reviens  à  mes  moutons,  je  retourne  à  mes  affaires,  Gros-Jean  comme  devant  ». 
C'est  une  formule  finale,  par  laquelle  le  conteur  prend  congé  de  son  auditoire. 
Les  Contes  populaires  lorrains,  publiés  par  E.  Cosquin  dans  Romania  (tomes  V-X), 
offrent  mainte  formule  analogue;  cf.  principalement  contes  no^  3,  4,  27,  35, 
42,  45,  54.  Un  conte  en  patois  messin  d'Augny  se  termine  ainsi  :  C'est  fait, 
Coîasl  (Zeliqzon,  p.  60).  — On  sait  que  le  nom  de  Nicolas,  avec  ses  nombreux 
dérivés,  constitue  le  sobriquet  ethnique  des  Lorrains  ;  aussi  Rabelais,  qui  a  séjourné 
à  Metz,  n'a  pas  manqué  d'intercaler  ce  nom  dans  l'un  des  emprunts  qu'il  a 
faits  au  patois  messin  :  Colas  m'faillon  ;  c'est  ainsi  que  Dindenault  interpelle 
Panurge  lui  marchandant  un  de  ses  moutons  {Pantagruel,  1.  IV,  chap.  VI). 

34.  Flaue,  litt.  «  fable  »,  a  le  sens  de  «  conte,  historiette  »  ;  Jadoi  Ji a uve 
fliauve,  Yerronaisfiove,  Lorrain  Jiauve,  Rolland /ôv',  Zeliqzon  fjôffyâw,  Oberlin 
fiaoue.  Le  dernier  des  contes  publiés  parE.  Cosquin  (no  73,  RomaniaX,  560)  a 
pour  titre  :  la  Flave  du  rouge  Couchot  «  le  conte  du  coq  rouge  ».  —  L'épenthèse 
de  /  {flahula  pour  fabula)  est  générale  pour  ce  mot  dans  les  divers  dialectes  ; 
toutefois  les  lexicographes  ne  connaissent  pas  le  primitif /at'i?,  mais  seulement 
son  dér.  flavelle  (cf.  Godefroy,  s.  v.  Favelé),  bien  que  flave  ait  existé.  En  voici 
un  ex.  :  Li  mauvais  m'ont  raconteit  flaves  et  mensonges,  avec  la  var.  faubles  et 
frivolles  (Le  Psautier  de  Met^,  ps.  CXVIII,  85,  tome  I,  p.  347  de  notre  édition). 


Parvenu  au  terme  de  ce  long  travail,  j'ai  le  regret  de  constater 
que  mes  prévisions  (p.  354)  ne  se  sont  pas  complètement  réali- 
sées et  que  les  difficultés  du  texte  n'ont  pas  encore  été  toutes 
surmontées.  En  vue  d'une  refonte  ultérieure,  je  prie  les  roma- 
nistes et  patoisants  qui  liront  ces  pages  de  m'adresser  leurs 
observations  critiques;  je  les  recevrai  avec  reconnaissance.  Telle 
qu'elle  est,  imparfaite  par  le  manque  de  temps  et  les  exigences  de 
l'impression,  puisse  cette  étude  n'être  pas  jugée  trop  indigne  du 
Maître  auquel  elle  est  respectueusement  offerte. 


DUELOS    Y    QUEBRANTOS 

Par    a.    MOREL-FATIO 


Quiconque  a  lu  Don  Oiiichofte  en  espagnol  connaît  cette  locu- 
tion qui  désigne  la  nourriture  que  le  bon  chevalier  de  la  Manche 
avait  coutume  de  prendre  les  samedis  ordinaires  de  l'année,  et 
sait  combien  ces  deux  mots  ont  exercé  l'érudition  et  la  sagacité 
des  commentateurs. 

Les  premiers  essais  d'interprétation  de  duelos  y  quehrantos ,  il 
faut  les  chercher  chez  les  vieux  traducteurs  de  Don  Quichotte,  car 
les  Espagnols  n'ont  pris  soin  d'élucider  les  passages  difficiles  de 
leur  plus  célèbre  roman  que  tout  à  la  fin  du  xviii''  siècle,  à 
l'instigation  pour  ainsi  dire  des  Anglais  et  après  que  le  Révérend 
John  Bowle  leur  eut  ouvert  la  voie  par  la  publication  de  son  très 
utile  commentaire  qui  parut  en  178 1. 

Commençons  par  César  Oudin,  dont  la  traduction  de  la  pre- 
mière partie  de  Don  Quichotte  date  de  i6ï/[.\  Oudin  traduit  : 
«  des  œufs  et  du  lard.  »  Après  lui,  le  Florentin  Lorenzo  Francio- 
sini,  qui  publie  sa  version  italienne  en  1621  ou  peut-être  même 
un  peu  plus  tôt,  met  :  «  il  sabbato,  frittate  rognose,  »  et  ajoute 
en  marge  :  «  Si  noti  che  in  Spagna  è  permesso.  Frittate  rognose 
sono  persciutto  (c'est-à-dire  pre-  ou  prosciiitto)  fritto  con  huova.  » 
Dans  son  Vocabolario  espahol  e  italiano  -,  le  même  Franciosini 
répéta  son  explication  en  l'étendant  un  peu  :  «  Corner  duelos  y 
quebrantos  è  un  modo  di  dire  straordinario,  e  vale  mangiar  délia 


1.  Voyez,    sur   cette   première   édition    de    1614,    un  article   de   M.   Karl 
WoUmôller  dans  les  Gôttingische  gelehrte  Anieigen  du  ler  avril  1885. 

2.  Venise,  1635,  2^  édit.  corrigée. 


408  A.    MOREL-FATIO 

carne  secca  con  dell'  huova,  che  in  Firenze  diremmo  mangiar 
délie  frittate  rognose.  »  Ainsi,  ces  deux  anciens  traducteurs  sont 
d'accord,  soit  que  le  second  ait  copié  le  premier,  soit  que,  indé- 
pendamment l'un  de  l'autre,  ils  soient  arrivés  au  même  résultat; 
tous  deux  pensent  qu'il  s'agit  d'un  mets  composé  d'œufs  et  de 
lard  ou  de  jambon  ^  L'Académie  espagnole,  la  première  fois 
qu'elle  eut  à  examiner  cette  locution  obscure  et  à  en  déterminer 
le  sens,  donna  à  peu  près  raison  aux  traducteurs  étrangers;  mais 
elle  localisa  l'emploi  de  duelos  y  quebrantos ,  l'attribuant  au  seul 
parler  de  la  Manche  :  «  Duelos  y  quebrantos  llaman  en  la  Man- 
cha  d  la  tortilla  de  huevos  y  sesos,  »  c'est-à-dire  une  omelette 
d''œufs  et  de  cervelle,  et  elle  ne  cite  que  le  passage  de  Don  Qui- 
chotte^. Depuis,  l'Académie  a  changé  d'avis;  nous  y  reviendrons. 
Pour  l'instant,  il  suffit  de  remarquer  que  jusqu'ici  traducteurs 
ou  lexicographes  n'ont  pas  pensé  que  les  mots  duelos  y  quebrantos 
dussent  s'appliquer  à  une  nourriture  exclusivement  réservée  au 
samedi,  un  des  jours  de  la  semaine  où  l'abstinence  est,  sinon 
prescrite,  recommandée  par  l'église  d'Occident.  Seul,  Franciosini 
laisse  entendre  qu'il  connaît  une  coutume  d'Espagne  qui  permet 
de  manger  ce  jour  là  le  mets  dont  il  donne  la  description. 

C'est  cette  coutume,  d'où  ont  été,  en  effet,  tirés  ces  duelos  y  que- 
brantos, qu'il  convient  d'étudier  d'un  peu  près  avant  de  montrer 
comment  la  locution  a  pris  naissance  et  à  quelle  idée  elle  répond. 

L'usage  établi  en  Castille,  et  qui  consistait  à  ne  manger,  les 
samedis  ordinaires,  que  les  extrémités  et  les  entrailles  des  animaux 
(^grosura),  usage  tenu  pour  une  demi-abstinence,  est  bien  connu  ; 
il  est  attesté,  à  ma  connaissance,  dès  le  commencement  du 
xvi^  siècle,  surtout  par  des  étrangers,  ce  qui  se  conçoit  aisément, 
les  indigènes  ayant  moins  de  raison  de  noter  une  pratique  qui 
leur  était  familière.  En  1501,  Antoine  de  Lalaing  marque  qu'en 
Castille,  «  tous  les  samedis  de  l'an ,  on  puet  mangier  trippes  et 
tout  le  dedens  de  la  beste,  et  les  pieds  et  la  teste;  et  appellent  cela 

1.  L'Anglais  Thomas  Shelton,  qui  paraît  avoir  suivi  Oudin  ou  Franciosini, 
a  pareillement  «  collops  and  eggs  ». 

2.  Diccionario,  dit  de  autoridadcs,  t.  III,  publié  en  1732. 


DUELOS    Y    Q.UEBRANTOS  409 

morsilles  '.  »  Vers  le  milieu  du  xvi'=  siècle,  nous  voyons  par  le 
Lazctrille  que  les  habitants  de  Torrijos  (province  de  Tolède)  se 
nourrissaient  le  samedi  de  têtes  de  mouton  :  «  Los  sabados  comen 
en  esta  tierra  cabeças  de  carnero  ^  ;  »  et  Juan  de  Luna,  le  conti- 
nuateur de  ce  roman  qui  en  corrigea  aussi  la  première  partie ,  a 
soin,  pour  plus  de  clarté,  de  mettre  :  «  Los  sabados  se  comen,  en 
Castilla,  cabeças  de  carnero  '.  »  Plus  tard,  au  commencement  du 
xvii^  siècle,  des  voyageurs  allemands  sont  très  choqués  du  repas 
qu'on  leur  sert  dans  un  village  des  environs  de  Miranda  de  Ebro  : 
«  In  mensa  apponebatur  suilla  cum  pedibus  bubulis,  quibus 
vesci  nec  volebant,  nec  audebant,  quod  dies  sabbathi  esset.  Sed 
edocti  de  more  hoc  per  Hispanam  totam  usitato,  cum  caeteris 
iisdem  vescebantur  ^.  »  On  peut  ajouter  à  ceux-ci  d'autres  témoi- 
gnages de  voyageurs  plus  ou  moins  qualifiés  :  Aarsens  de 
Sommelsdijkî,  François  Bertaut^,  M""^  de  Villars^  et  M™^  d'Aul- 
noy  ^.  Quelques-uns  donnent  comme  motif  de  ce  genre  d'absti- 
nence la  rareté  du  poisson  à  Madrid.  Parmi  les  auteurs  espagnols 
du  xvi^  ou  du  xvii^  siècle  qui  ont  fait  allusion  à  la  grosura  du 
samedi,  il  n'est  pas  nécessaire  d'en  citer  plus  de  trois  :  Eugenio 
de  Salazar,  Agustin  de  Rojas  et  Tirso  de  Molina.  Le  premier,  dans 
sa  fameuse  lettre  sur  les  quémandeurs  de  places  (catarriberas) ,  nous 
parle  d'un  juriste  qui,  après  avoir  résidé  cinq  ou  six  mois  à  la 
cour,  «  y  comidos  los  cuatro  cuartos  de  la  mula ,  que  no  le  que- 
daba  mas  de  ella  sino  la  cabe^a  y  el  rabo  para  corner  un  sàbado,  » 
reçoit  une  commission  de  quarante  jours  pour  l'île  des  Lézards  ou 


1 .  Relation  du  premier  voyage  de  Philippe  le  Beau  en  Espagne,  dans  la  Collection 
des  voyages  des  souverains  des  Pays-Bas,  Bruxelles,  1876,  t.  I,  p.  237. 

2.  La  vida  de  La:(arillo  de  Tortues,  i^e  partie,  ch.  3. 

3.  Vida  de  Laiariîlo  de  Tonnes,  corregida  y  emendada  por  Juan  de  Luna,  Paris, 
1520  (sic  pour  1620),  ch.  III. 

4.  M.  Zeiller,  Hispaniae  et  Lusitaniae  itinerarium,  Amsterdam,  1656,  p.  134. 

5.  Voyage  d'Espagne,  Cologne,  1667,  p.  18. 

6.  Journal  du  Voyage  d'Espagne,  Paris,  1669,  p.  360. 

7.  Lettres  de  Madafne  de  Villars  à  Madame  de  Coulanges,  éd.  de  Paris,  1868, 
p.  112. 

8.  Relation  du  Voyage  d'Espagne,  éd.  de  Paris,  1874,  p.  301. 


4IO  A.    MOREL-FATIO 

quelque  autre  point  de  la  zone  torride  \  Rojas,  dans  sa  «  loa  du 
samedi  »,  énumère  quelques  occupations  particulières  à  ce  jour  : 
«  En  sdbado  matan  carne  en  el  matadero.  Las  mondongueras 
compran  menudo ,  hacen  morcillas ,  cuecen  tripicallo ,  venden 
mondongo,  y  los  picaros  hinchen  el  pancho-.  »  Enfin,  Tirso  fait 
dire  à  un  personnage  d'une  de  ses  comédies  :  «  El  sdbado  es  de 
mondongo  (tripes)  Y  el  domingo  es  otro  dia'.  » 

Les  voyageurs  allemands  dont  il  était  question  tout  cà  l'heure 
se  trompaient  au  reste  en  étendant  à  l'Espagne  tout  entière  Çper 
Hispanam  totani)  la  coutume  de  manger  le  samedi  la  grosum; 
elle  était  au  contraire  observée  dans  le  seul  royaume  de  Castille  et 
de  Léon  et  dans  les  «  conquêtes  »  qui  en  dépendaient,  en 
Andalousie,  par  exemple,  et  aussi  aux  Indes,  administrativement 
rattachées  à  la  Castille.  Cela  ressort  déjà  de  certains  passages  cités 
plus  haut  et  dont  il  est  focile  d'augmenter  le  nombre  :  «  Grosura 
Uaman  m  Castilla  lo  interno  y  estremo  de  los  animales ,  conviene 
â  saber  :  cabeça,  pies  y  manos  y  asadura;  y  esto  se  come  en  la 
mayor parte  de  Castilla,  à  por  antigua  dispensacion  de  los  sumos 
pontifices,  6  por  averlo  tolerado  de  tiempo  immémorial  aca^.  » 
De  même  Benoît  XIV,  dans  sa  bulle  du  23  janvier  1745,  dont 
j'aurai  à  reparler,  déclare  explicitement  que  cette  abstinence  spé- 
ciale du  samedi,  observée  «  in  regnis  Castellae,  Legionis  et  India- 
rum  »,  ne  l'était  pas  en  Aragon,  à  Valence,  aux  Baléares  ni  en 
Catalogne  ^  ;  «  quibus  in  locis  temperantia  a  carnibus  eodem 
pacto  per  Sabbathum  quo  per  dies  Veneris  observatur.  »  Pour  ce 
qui  concerne  cette  dernière  province ,  nous  avons  de  plus  une 
preuve  directe  qu'au  xvii^  siècle  au  moins  le  fait  de  manger  le 


1.  Espistolario  cspanol  de  la  Bihlioteca  Rivadcncyra,  t.  II,  p.  300^. 

2.  El  Viage  entretenido,  éd.  de  Madrid,  1793,  t.  II,  p  213. 

3.  La  Gallega  Mari-Hernandei,  acte  III,  se.  8. 

4.  Covarruvias,  Tesoro  de  la  lengua  castcUana,  s.  v.  grosura. 

5.  Elle  ne  l'était  pas  non  plus  en  Navarre  :  «  Navarrus  enim  et  Lusitanus 
vescentes  in  Castella  die  sabbato  extremis  animalium  non  peccant,  licct  in 
suis  terris  id  eis  non  liceat  »  (Martin  de  Azpilcueta,  Manuak  confessariorum, 
Anvers,  1575,  ch.  XXIII,  §  120). 


i 


DUI-LOS    Y    CIUKBRANTOS  4II 

samedi  les  issues  y  était  inconnu  et  y  passait  pour  une  pratique 
purement  castillane.  Dans  VEnlremcs  de  los  labr adores  y  soldados 
castellanos  qui  est  joint  à  la  Comedia  de  la  entrada  del  marques  de 
los  Vele:!^  en  Cathaluna  (Barcelone,  1642),  le  soudard  Traguillos 
s'écrie  en  s'adressant  à  un  paysan  catalan  :  «  Mal  conoce  los 
humores  castellanos  :  Entienda  el  villano  que  todos  somos 
manos.  »  Et  le  paysan  interpellé  lui  répond  dans  sa  langue  : 
«  Menjan  lo  disapte  peus  y  mans  ;  Qu'en  tingan  no  me  espanto  los 
Castellans.  » 

La  coutume  étant  dûment  constatée  en  Castille  et  pendant  une 
longue  période ,  du  xyi*^  au  xviii^  siècle ,  reste  à  en  trouver,  si 
possible,  l'origine. 

Une  tradition  veut  que  l'abstinence  castillane  du  samedi  date  de 
la  bataille  de  las  Navas  (12 12);  elle  serait  la  conséquence  d'un 
vœu  formé  aussitôt  après  cette  grande  victoire  des  Castillans  sur 
les  Musulmans  et  se  rattacherait  cà  l'institution  de  la  fête  du 
Triomphe  de  la  Sainte  Croix  (16  juillet).  Ce  vœu,  ajoute-t-on, 
il  était  naturel  que  les  Castillans  le  fissent,  par  la  raison  qu'ils 
s'étaient  jusqu'alors  conformés  à  la  règle  de  l'église  d'Orient, 
d'après  laquelle  le  samedi  n'est  pas  jour  d'abstinence.  Le  premier 
auteur  qui  ait  un  peu  insisté  sur  cette  tradition  et  qui  l'ait 
acceptée,  quoique  avec  certaines  réserves,  me  paraît  être  Mariana; 
mais  il  faut  noter  ici,  comme  dans  bien  d'autres  passages  de 
V Histoire  d'Espagne,  une  différence  entre  son  texte  latin  et  le 
texte  vulgaire  postérieur  de  quelques  années  au  latin.  En  latin, 
Mariana  est  plus  sceptique  et  indépendant;  en  castillan,  il 
évite  de  froisser  les  préjugés  nationaux.  Après  avoir  rapporté  le 
dire  de  certains  auteurs  touchant  une  prétendue  innovation 
d'Alphonse  VIÎI  dans  le  blason  des  rois  de  Castille,  Mariana 
continue  ainsi  :  «  Haud  multo  maiori  fide  nixum  est,  quod 
cuiusdam  historici  testimonio  a  quibusdam  invenio  affirmatum 
ex  hoc  tempore  in  Hispania,  religionem  a  carnibus  abstinendi 
diebus  Sabbathi,  ac  intestinis  tantum  et  extremis  animalium 
partibus  vescendi  susceptam  esse  :  atque  veterem  morem ,  quem 
Gothi  ex  Graecia  transtulerant,  unde  sacra  primum  acceperunt 
carniumque  esum   promiscuum   iis   diebus   hoc   temperamento 


412  A,    MOREL-FATIO 

emoUitum  '.  »  Phrase  qui  dans  le  texte  castillan  a  pris  une  forme 
plus  affirmative  :  «  De  algo  mas  crédite  es  lo  que  hallo  de 
aigunos  afîrmado,  por  testimonio  de  cierto  historiador,  que 
desde  este  tiempo  se  introdujo  en  Espaiia  la  costumbre  que  se 
guarda  de  no  comer  carne  los  sdbados,  sino  solamente  los  menu- 
dos  de  los  animales,  y  que  se  mudô,  es  à  saber  por  esta  manera 
y  se  templô  lo  que  antiguamente  se  usaba,  que  era  comer  los 
taies  dias  carne;  costumbre  que  los  Godos  sin  duda  trajeron  de 
Grecia  y  la  tomaron  cuando  se  hicieron  cristianos^.  »  Quant  au 
«  cierto  historiador  »  dont  Mariana  invoque  l'autorité ,  nous 
trouvons  indiquées  en  marge  deux  références  :  «  El  despensero 
mayor  de  la  Reyna  Leonor  lo  dize.  La  Valeriana  assimismo, 
lib.  I,  tit.  4,  c.  17  (sic).  »  La  première  référence  est  à  écarter; 
du  moins  n'ai-je  trouvé  dans  le  Sumario  de  los  reyes  de  Espana  du 
maître  d'hôtel  de  la  reine  Eléonore,  femme  de  Jean  P""  de  Castille, 
aucune  allusion  au  vœu  de  las  Navas  ';  la  seconde  est  exacte. 
Diego  Rodriguez  de  Almela,  auteur  du  Valerio  de  las  historias 
escolàsticas ,  écrit  en  effet  dans  son  récit  de  la  célèbre  bataille  : 
«  Por  este  vencimiento  desta  batalla  que  los  Christianos  ovieron 
contra  los  Moros  fue  instituyda  la  fiesta  del  Triumpho  Sanctae 
Crucis  (que  es  en  el  mes  de  julio)  y  fue  hecho  voto  de  no  comer 
carne  el  sabado  en  Espaiia-^.  »  Voilà  tout.  Sur  ce  passage,  qui, 
remarquons-le,  parle  d'une  abstinence  totale  (no  comer  carne),  non 
pas  d'une  demi-abstinence  et  qui  ne  £iit  nulle  mention  d'usages 
antérieurs  d'origine  grecque,  sur  ce  passage  d'un  chroniqueur 
du  xV  siècle  paraissent  s'appuyer  uniquement  Mariana  et  ceux 
qui  Tout  suivi  pour  placer  en  1212  le  point  de  départ  d'une 
réforme  dans  le  sens  catholique  romain  de  pratiques  grecques. 
Mais  l'affirmation  du  Valerio  aussi  bien  que  le  commentaire  qu''y 

1.  Historiae  de  rébus  Hispaniae  lihri  XXX,  livre  XI,  ch.  24. 

2.  H istoria  gênerai  de  Espana,  livre  XI,  ch.  24. 

3.  Le  Sumario  a  été  publié  en  1781  par  D.  Eugenio  de  Llaguno  Amirola. 
Peut-être  un  passage  concernant  le  vœu  se  trouvait-il  dans  des  additions  à 
cette  chronique  très  interpolée  qui  n'ont  pas  été  recueillies  par  l'éditeur. 

4.  Valerio,  etc.  Salamanque,  1587,  livre  I,  tit.  IV,  ch.  7.  Dans  cette  édition, 
le  Valerio  est  attribué  à  tort  à  Fernan  Ferez  de  Guzman. 


DUELOS    Y    aUEBRANTOS  413 

joignit  Mariana  trouvèrent  des  contradicteurs  en  Espagne.  Esté- 
ban  de  Garibay,  dont  le  travail  historique  est  antérieur  de  vingt 
ans  à  celui  de  Mariana ,  ne  vise  naturellement  que  le  Vakrio 
quand  il  écrit  :  «  Citando  i  Valerio  en  su  historia  scolastica  de  los 
hechos  notables  d'Espana,  sienten  algunos  auctores  que  el  Rey 
Don  Alonso  y  sus  reynos  por  esta  tan  seiîalada  victoria  hizieron 
voto  de  no  corner  carne  en  los  dias  sabados,  que  son  dcdicados  a 
la  virgen  Maria,  seiîora  y  abogada  nuestra,  pero  d'el  arçobispo 
Don  Rodrigo  Ximenez  no  consta  nada  d'esto ,  con  ser  auctor  de 
los  mesmos  tiempos  ' .  »  Fort  bien  raisonné  :  ni  Rodrigue  de 
Tolède,  ni  Lucas  de  Tuy,  ni  aucun  historien  contemporain  n'ont 
rien  dit  de  la  nouvelle  abstinence,  ce  qui  est  un  premier  et  solide 
argument  contre  le  prétendu  vœu  de  las  Navas.  Un  second  argu- 
ment non  moins  fort  peut  être  tiré  du  silence  que  gardent  sur  ce 
point  les  Partidas  dans  la  loi  qu'elles  consacrent  au  jeûne  du 
samedi  ^.  Comment  admettre  que  les  auteurs  de  ce  code  du 
xiii'^  siècle  eussent  omis  de  mentionner  une  dérogation  aux  usages 
anciens  de  l'église  d'Espagne,  si  elle  avait  été  effectivement  déci- 
dée en  une  occasion  si  solennelle  et  introduite,  dès  12 12,  en 
Castille  ?  Et,  en  outre,  ne  semble-t-il  pas  que  la  nouvelle  pra- 
tique aurait  dû  être  autorisée  par  quelque  concession  apostolique  ? 
Or,  les  lettres  d'Innocent  III  sont  aussi  muettes  à  ce  sujet  que  les 
historiens  espagnols.  Tout  invite  donc  à  rejeter  dans  le  domaine 
des  fables  l'origine  traditionnelle  de  l'abstinence  de  grosura  dont 
l'observance  en  Castille  n'a  pu  être  constatée  jusqu'ici  qu'à  une 
époque  postérieure  au  xiii^  siècle. 

Le  vœu  de  las  Navas  écarté,  qu'y  a-t-il  de  vrai  dans  l'opinion 
de  ceux  qui  rattachent  l'abstinence  castillane  à  une  pratique  des 
Goths  d'Espagne  ?  Mariana  y  voit,  comme  il  a  été  dit,  un  tempe- 
ramenfum,  une  atténuation  de  l'usage  gothique,  d'origine  grecque, 
consistant  à  ne  pas  observer  le  précepte  romain  de  l'abstinence 


1 .  Los  XL  libros  del  Compendio  historial  de  las  chronicas  y  iiniversal  historia  de 
Espaîia,  Anvers,  1571,  livre  XII,  ch.  34. 

2.  Partida  I,  titre  XXIII,  loi  4.  «  Por  que  razones  ayunan  los  cristianos  en 
algunos  lugares  el  dia  del  sdbado.  » 


414  A.    MOREL-FATIO 

du  samedi.  D'autres  vont  plus  loin  et  disent  que  même  la 
restriction  particulière  du  manger  gras  du  samedi  aux  issues  des 
animaux,  l'abstinence  de  grosura,  était  connue  des  Goths,  que 
cette  coutume,  qu'on  date  à  tort  de  la  bataille  de  las  Navas, 
remonte  bien  plus  haut,  qu'elle  est  pour  ainsi  dire  immémoriale  '. 
C'est  ici  qu'il  faut  recourir  à  la  bulle  du  pape  Benoît  XIV,  du 
23  janvier  1745,  par  laquelle  fut,  sur  la  demande  de  Philippe  V, 
supprimée  dans  les  royaumes  de  Castille  et  Léon  et  des  Indes 
l'abstinence  de  grosura.  La  bulle  indique  d'abord  le  motif  qui  a 
poussé  le  roi  d'Espagne  à  réclamer  de  l'autorité  pontificale  l'abro- 
gation d'une  coutume  depuis  si  longtemps  suivie  dans  son 
royaume;  ce  motif  est  la  difficulté  qu'éprouvent  les  fidèles  à 
distinguer  dans  les  animaux  les  parties  permises  de  celles  qui  ne 
le  sont  pas,  difficulté  qui  fait  naître  des  doutes  et  des  scrupules 
pénibles.  Le  pape  s'est  donc  adressé  au  savant  cardinal  Luis 
Belluga,  évêque  de  Carthagène,  qui  lui  a  remis  sur  la  question 
un  mémoire  d'où  il  appert  qu'il  y  a  lieu  en  effet  de  remédier  à 
ces  inconvénients  en  permettant  aux  habitants  des  pays  susnom- 
més de  manger,  indistinctement,  les  samedis  ordinaires  de 
l'année,  toutes  les  parties  des  animaux  et  non  plus  seulement 
leurs  issues.  D'autres  prélats  espagnols  consultés  -  car  il  ne 
faut  pas  à  la  légère  relâcher  la  discipline  et  permettre  qu'  «  à 
une  fâcheuse  coutume  s'en  ajoute  une  autre  tout  à  fait  contraire 
aux  préceptes  de  l'Eglise  »  —  ont  tous  été  du  même  avis.  Certes, 
le  pape  aurait  désiré  prescrire  l'abstinence  complète,  telle  qu'elle 
est  pratiquée  dans  d'autres  pays  et  même  dans  certaines  parties 
de  l'Espagne,  mais,  après  réflexion,  il  a  jugé  plus  prudent  de 
suivre  l'exemple  de  quelques-uns  de  ses  prédécesseurs  qui  ont 
conseillé  plutôt  qu'ordonné  l'abstinence  du  samedi.  Aussi,  sans 
examiner  si  l'usage  castillan  remonte  vraiment  à  l'époque  où 
le  pape  Adrien  L""  tançait  l'évêque  Egila  parce  qu'en  Espagne  cette 
abstinence  n'était  pas  strictement  observée  %  lui  semble-t-il  âpro- 

1.  Voy.  Alonso  Nunez  de  Castro,  Coronka  de  los  sefiores  reyes  de  Caslilla, 
Don  Sancho  el  Deseado,  Don  Alonso  el  Octavo,  etc.,  Madrid,  1665,  p.  247. 

2.  Voy.  le  passage  de  cette  lettre  dans  les  Momimoita  carolina  de  JafFé,  p.  245. 


DUELOS    Y    aUEBRANTOS  4x5 

pos  de  ne  pas  revenir  sur  le  fait  accompli  et  de  ne  pas  soumettre 
à  une  discipline  plus  rigoureuse  ceux  qu'une  longue  tolérance 
a  habitués  à  une  abstinence  mitigée.  D'autre  part,  comme 
reconnaître  ce  dernier  genre  d'abstinence  et  prescrire  que  l'on 
continue  de  l'observer  dans  les  pays  de  Castille  ne  convient  pas 
pour  les  raisons  alléguées  tout  à  l'heure,  il  ne  reste  plus  qu'à 
donner  aux  habitants  de  ces  contrées  licence  pleine  et  entière 
de  manger  des  viandes  quelconques  les  samedis  ordinaires  de 
l'année.  C'est,  en  dernier  lieu,  ce  que  fait  le  pape,  en  précisant 
bien  toutefois  qu'il  n'accorde  cette  permission  qu'aux  seuls  pays 
où  l'abstinence  mitigée  est  en  usage  et  où  son  observance  donne 
lieu  aux  inconvénients  graves  qui  lui  ont  été  signalés  '. 

De  certains  passages  de  la  bulle  qui  vient  d'être  analysée,  res- 
sort, ce  semble,  que  le  cardinal  Belluga,  principal  conseiller  de 
Benoît  XIV  en  cette  affaire,  n'en  savait  pas  beaucoup  plus  long 
que  nous  sur  les  origines  de  l'abstinence  de  grosura,  car,  si  son 
mémoire  avait  contenu  des  fliits  précis,  il  est  à  présumer  que  le 
pape  ne  se  serait  pas  privé  de  les  transcrire  et  ne  se  serait  pas 
contenté  de  faire  allusion  à  la  lettre  écrite  par  Adrien  à  l'évêquc 
Egila.  Cette  dernière  lettre,  au  reste,  a  sa  valeur  ;  elle  montre 
qu'au  viii^  siècle  l'abstinence  du  samedi  était  mal  observée  en 
Espagne;  elle  confirme  ce  que  nous  apprend  pour  une  époque 
bien  antérieure  le  26^  canon  du  concile  d'IUibéri  (ann.  303) 
qui  rappelle  les  fidèles  à  l'observance  de  cette  pieuse  pratique  : 
«  Errorem  placuit  corrigi,  ut  omni  sabbati  die  jejuniorum 
superpositionem  celebremus  »  ^.  Mais  tout  cela  n'explique  pas  la 
grosura.  Y  a-t-il  un  rapport  quelconque  entre  la  non-abstinence 
des  premiers  temps  du  moyen  âge  et  ce  curieux  choix  d'ali- 
ments gras  que  nous  ne  trouvons  en  usage  que  bien  plus  tard 
et  en  Castille  seulement  ?  Les  Goths  avaient-ils  déjà  imaginé  ce 
compromis,  ou  devons-nous  le  croire  d'invention  relativement 
récente  ?  Je  pencherais  pour  cette  dernière  hypothèse.  En  tout 
cas,  le  vœu  de  las  Navas  est  une  pure  légende  et  aucune  innova- 

1.  S.  D.  Bencdicti papae  XIV  hullarium,  Venise,  1778,  t.  î,  p.  216. 

2.  CoUectio  viaxuua  concilioruni  Hispaniae,  éd.  de  Madrid,  1784,  t.  I,  p.  505. 


41 6  A.    MOREL-FATIO 

tion  dans  le  régime  de  l'abstinence  en  Castille  ne  peut  être 
rapportée  à  l'année  12 12. 

Et  maintenant  revenons  à  nos  duelos  y  quebrantos.  Le  sens 
d'œufs  et  lard,  d'œufs  au  jambon  ou  d'omelette  aux  cervelles  fut 
bientôt  abandonné  :  en  dépit  de  l'Académie,  qui  d'ailleurs  ne 
devait  pas  être  sûre  d'avoir  rencontré  juste  en  proposant  comme 
un  idiotisme  de  la  Manche  sa  «  tortilla  de  huevos  y  sesos  », 
puisqu'elle  renonça  aussi  à  cette  interprétation  pour  en  adopter 
une  autre.  Dès  la  fin  du  xviir  siècle,  on  reconnut  que  la  locution 
s'appliquait,  au  propre  ou  au  figuré,  cà  la  nourriture  spéciale 
du  samedi,  au  jour  de  grosura.  Pellicer  prend  duelos  y  quebrantos 
au  figuré  et  voit  une  sorte  d'équivoque  dans  le  second  mot.  Dans 
la  Manche,  dit-il,  les  pâtres  avaient  coutume  d'apporter  à  leurs 
maîtres  les  animaux  morts  pendant  la  semaine  et  ceux  qui,  ayant 
souffert  quelque  accident,  n'étaient  plus  bons  à  rien.  On  salait 
la  chair  de  ces  animaux  et  de  leurs  os  rompus  Çquebrantados^ 
comme  de  leurs  extrémités  on  faisait  le  pot  (olhi)  du  samedi. 
Cette  nourriture  se  disait  duelos  y  quebrantos  par  allusion  aux 
regrets  et  au  chagrin  que  causaient  naturellement  aux  maîtres 
des  troupeaux  la  perte  de  leur  bétail  et  la  brisure  des  os  (^quebran- 
tamiento  de  los  huesos')  des  animaux  qu'ils  étaient  obligés  d'abattre. 
Le  commentaire  de  Pellicer  a  fait  fortune  ;  l'Académie  s'en 
est  emparée  et  la  plupart  des  commentateurs  et  des  traducteurs 
de  Cervantes,  depuis  Clemencin  jusqu'à  Braunfels,  le  dernier 
traducteur  allemand  de  Don  Quichotte  \  ont  cru  à  la  petite  histoire 
des  pâtres  de  la  Manche. 

Une  autre  interprétation,  dont  on  n'a  guère  tenu  compte,  a 
cependant  été  proposée  par  un  homme  érudit  et  sagace,  le 
D""  Antonio  Puigblanch.  Cervantes,  dit-il,  donne  à  entendre  que 
la  nourriture  en  question  était  la  pitance  ordinaire  des  pauvres 
gens  le  samedi  ;  or,  les  animaux  abattus  dans  les  occasions 
qu'indique  PeUicer  n'étaient  pas  assez  nombreux  pour  fournir 
à  l'aUmentation  desdites  gens.  Puis  il  ajoute  :  «  L'ancienne 
«  langue,  outre  la  locution  duelos  y  quebrantos  prise  dans  le  sens 

I.  Stuttgart,  1883.  Braunfels  traduit  :  «  jâmmerliche  Knochenreste.  » 


DUELOS   Y    Q.UEBRANTOS  417 

«  vrai  et  propre  de  «  chagrins  et  misères  »,  en  connaissait  une 
«  autre  semblable  à  la  première  pour  la  forme  :  dejos  y  quebranlos, 
«  entendant  par  dejos  la  fressure  et  les  entrailles  d'un  animal,  et 
«  par  quebrantos  ses  extrémités,  c'est-à-dire  la  tête  et  les  pieds. 
«  Cervantes  ou  peut-être  le  peuple  a  substitué,  par  manière  de 
«  plaisanterie,  un  mot  à  un  autre,  ce  qui  était  d'autant  plus 
«  facile  que  tous  deux  sont  dissyllabes,  qu'ils  ont  les  mêmes 
«  voyelles,  commencent  par  la  même  lettre  et  sont  l'un  et 
«  l'autre  des  masculins  pluriels  '  ».  Très  ingénieux.  Mais  d'abord 
Puigblanch  ne  cite  aucun  exemple  de  ce  dejos  y  quebrantos  qu'il 
prétend  avoir  été  usité  dans  l'ancienne  langue,  ce  qui  n'est  pas 
certes  pour  nous  convaincre  de  l'existence  de  la  locution  ;  puis 
il  resterait  à  prouver  que  quebranto  a  pu  avoir  le  sens  qu'il  lui 
prête.  Quebranto,  c'est  l'action  de  briser  (quebrantar')  et,  par 
extension,  brisure,  fente,  etc.,  hacer  quebranto,  c'est  rompre, 
fendre,  défricher,  en  parlant  d'un  terrain  ;  mais  de  là  à  la 
signification  de  «  chose  brisée  »,  extrémité,  abatis,  il  y  a  quelque 
distance. 

Voici  peut-être  ce  qu'il  faudrait  se  contenter  de  dire  :  Duelos  y 
quebrantos  était  une  locution  déjà  très  usuelle  au  temps  de 
Cervantes,  et  à  ce  point  usuelle  que  Quevedo  pouvait  la  classer, 
en  1600,  au  nombre  des  phrases  toutes  faites,  des  lieux  communs 
du  langage  (bordoncillos  inutiles')  ^  ;  seule  donc  son  application 
au  manger  de  grosura  serait  un  trait  de  l'auteur  de  Don  Quichotte, 
encore  ne  peut-on  pas  l'affirmer.  Duelos  y  quebrantos  compte  parmi 
ces  accouplements  de  mots  synonymes,  ces  formules  binaires 
si  fréquentes  en  castillan  où  elles  sont  souvent  aussi  conso- 
lidées par  une  allitération  (par  ex.  modos  y  maneras').  Quant  au 
sens,  les  deux  mots  n'ont  été  pris  d'abord  que  dans  l'acception 
purement  morale  de  «  chagrins  et  tourments  »,  et,  à  la  rigueur, 
on  a  bien  pu  qualifier  ainsi  le  maigre  repas  castillan  du  samedi  : 
les  Allemands  n'ont-ils  pas  nommé  arme  Ritter  un   mets  de 

1.  Opuscuhs  gramatico-satirîcos,  Londres  [1832],  t.  II,  adicion  iiltima. 

2.  Pregtndtica  que  este  ano  de  1600  se  ordenô,  dans  les  Obras  de  Quevedo  de 
la  Bihlioteca  Rivadeneyra,  t.  I,  p.  43 1^. 

MÉLANGES.  2J 


41 8  A.    MOREL-FATIO 

pénitence  qu'ils  mangeaient  précisément  ce  jour-là  '  ?  Mais 
j'admettrais  volontiers  que  Cervantes  ou  tout  autre  a  cherché 
à  faire  un  jeu  de  mots,  et,  sans  qu'il  y  ait  lieu  de  recourir  aux 
pâtres  de  Pellicer  et  au  désespoir  de  leurs  maîtres,  il  est  sûr  que 
le  mot  qmbranto  pouvait  donner  l'idée  d'  «  abatis  »  :  on  ferait 
une  plaisanterie  du  même  goût  en  français  si  l'on  accouplait 
les  deux  mots  plaisir  et  réjouissance.  Quel  que  soit  au  reste 
l'inventeur  de  la  pointe,  elle  a  eu  du  succès  :  duelos  y  qucbrantos 
deviennent  peu  à  peu  synonymes  d'issues  ou  de  tripes.  C'est 
ce  qu'on  peut  voir  dans  la  comédie  de  Lope  de  Vega  intitulée 
Las  bi:{arrias  de  Belisa,  où  nous  est  représentée  une  Lucinda, 
«  almorzando  unos  torreznos —  con  sus  duelos  y  quebrantos^  ». 
Pas  question  ici  de  samedi  ni  d'abstinence;  la  Lucinda  entend 
faire,  je  suppose,  avec  son  amant,  un  très  succulent  déjeuner. 

1.  Voyez  l'article  de  M.  VoUmôIler  cité,  p.  407,  note  i. 

2.  Acte  le»',  scène  9. 


ÉTUDES 


SUR 


LE    POÈME    DU    CID 

Par    J.     cornu 


Las  nuevas  de  myo  Çid  poco  yvan  adelant. 

Ces  études  sur  le  poème  du  Cid  ont  peu  de  commun  avec 
celles  que  nous  avons  publiées  en  1881,  jRomam'a  X,  pp.  75-99. 
Notre  manière  de  voir  quant  à  la  versification,  autant  que  nous 
pouvons  nous  en  souvenir,  était  alors  la  même  que  celle  de 
Ferdinand  Wolf^  et  de  Mild  y  Fontanals^.  C'est  celle  qu'a  sou- 
tenue en  dernier  lieu  A.  Restori  dans  ses  Osserva:Qoni  sul  métro, 
sulle  assonance  e  sul  testo  del  Poeina  del  Cid,  Bologna  1887  \  qui 
sont  comme  un  commentaire  développé  de  l'idée  émise  par  ces 
deux  savants.  Les  études  que  nous  publions  aujourd'hui  se  rat- 
tachent à  ce  que  nous  avons  dit  brièvement,  mais  clairement, 
Là-dessus,  en  1884,  à  la  page  308  du  XIIP  volume  de  la  Romania, 
et  fournissent  à  foison  des  preuves  d'une  vérité  que  nous 
regardions  déjà  alors  comme  incontestable  et  que  le  marquis  de 
Pidal,  longtemps  avant  nous,  avait  vue  ou  entrevue  4. 

1,  Studien  :{ur  Geschichte  der  spanischen  und  portugiesischen  Nationalliteratur , 
Berlin  1859,  p.  42-43. 

2.  De  îa poesia  herôico-popular  castellana,  BarcQÏona.  1874,  p.  397-398  af^  «oto, 
et  p.  443. 

3.  Propugmiore,  vol.  XX. 

4,  Voir  El  Cancionero  de  Juan  Alfonso  de  Baena,  Madrid  185 1,  p.  xxv,  où 
une  note  est  conçue  en  ces  termes  :  En  el  Poema  del  Cid,  aunque  con  las  imper- 
fecciones  de  los  primeros  ensayos,  se  descubre  muchas  veces  la  versifîcacion  que 
prevaleciô  màs  adelante  en  esta  clase  de  composiciones  ;  y  muchos  trozos  de  él 
estdn  escritos  en  el  verso  asonantado  de  los  romances. 


420  J.    CORNU 

Si  l'Espagne  a  eu  des  poèmes  épiques  indépendants  de  l'épopée 
française,  ce  dont  on  ne  saurait  douter,  le  vers  qui  s'imposait 
aux  poètes  n'a  pu  être  que  celui  des  romances  épiques,  qui  en 
sont  les  débris,  vers  qui  est  la  première  et  la  plus  ancienne  forme 
métrique  castillane,  comme  on  le  dit  avec  raison  dès  le  xvi^  siècle, 
et  qui,  comme  on  sait,  est  le  même  que  ceux  de  chansons  popu- 
laires romaines  tels  que  : 

Mille  mille  mille  mille  vivat  qui  mille  occidit,, 
Tantum  vini  nemo  habet  quantum  fudit  sanguinis. 

Quel  que  soit  le  mètre  employé,  qu'il  soit  de  dix,  de  douze  ou 
de  quatorze  syllabes,  nous  pensons  que  qui  fait  un  vers  en  fait 
cent  et  affirmons  que  qui  sait  trouver  les  assonances  pour 
une  composition  qui  comptait  à  l'origine  au  moins  4000  vers 
n'aura  certes  pas  été  embarrassé  de  mesurer  correctement  ces 
mômes  vers,  surtout  quand  on  réunit  en  sa  personne  autant  de 
qualités  de  vrai  poète  que  l'auteur  du  P.  du  Cid. 

On  peut  donner  plusieurs  preuves  que  le  vers  de  quatorze 
syllabes,  coupé  en  deux  moitiés  par  les  éditeurs  de  romances, 
est  aussi  celui  du  P.  du  Cid,  quoique,  dans  l'état  où  il  nous  est 
parvenu,  la  versification  y  soit  excessivement  maltraitée. 

La  plus  faible  est  celle  qu'on  pourrait  tirer  de  vers  restés  sains 
et  saufs  dans  la  mémoire  peu  fidèle  de  Per  Abbat  et  dont  les 
suivants  sont  irréprochables  à  tous  les  égards  : 

70  Fablo  Martin  Antolinez  :  odredes  lo  que  a  dicho 
103  i  O  sodés,  Rrachel  e  Vidas,  los  myos  amigos  caros? 
152  Afevos  los  a  la  tienda  del  Campeador  contado 
167  Levaldas,  Rrachel  e  Vidas,  ponedlas  en  vuestro  salvo 
172  Gradanse  Rrachel  e  Vidas  con  avères  monedados 
188  Quando  esto  ovo  fecho,  odredes  lo  que  fablava 
235  Apriessa  cantan  los  gallos  e  quieren  quebrar  albores 
381  Aun  todos  estos  duelos  en  gozo  se  tornaran 
573  Ali  yogo  myo  Cid  complidas  .XV.  semanas  =  907  avec 

la  var.  sovo 
593  Abiertas  dexan  las  puertas,  que  ninguno  non  las  guarda 
637  Très  rreyes  veo  de  moros  derredor  de  mi  estar 


ÉTUDES   SUR    LE    POEME    DU    CID  42 1 

672  De  Castiella  la  gentil  exidos  somos  aca 
912  En  el  Pinar  de  Tevai*  don  Rruy  Diaz  posava 
915  Quando  esto  fecho  ovo,  a  cabo  de  très  semanas 
1006  Los  pendones  e  las  lanças  tan  bien  las  van  enpleando 
1062  Del  dia  que  fui  (jns.  fue)  nado,  non  iante  tan  de  buen  grado 
II 69  En  ganar  aquelas  villas  myo  Çid  duro  III  anos 
1200  Creçiendo  va  en  rriqueza  myo  Çid  el  de  Bivar 
1760  Somos  en  vuestra  merçed  e  vivades  muchos  aiîos 
2088  Afellas  en  vuestra  mano  don  Elvira  e  doiia  Sol 
2165  La  compaila  del  Çid  creçe  e  la  del  rrey  mengo 
2186  Muchos  dias  vos  veamos  con  los  oios  de  las  caras 
2261  Rricos  tornan  a  Castiella  los  que  a  las  bodas  legaron 
2272  Los  amores  que  les  fazen  mucho  eran  sobeianos 
2416  Non  te  iuntaras  comigo  fata  dentro  en  la  mar 
2526  Buenos  mandados  yran  a  tierras  de  Carrion 
2532  Vassallos  de  myo  Çid  seyense  sonrrisando 
2541  Los  avères  que  tenemos  grandes  son  e  sobeianos 
2597  Agora  nos  enviades  a  tierras  de  Carrion 
2628  A  Dios  vos  hacomendamos,  don  Elvira  e  doiia  Sol 
2838  Con  ce  cavalleros  quales  myo  Çid  mando 

2867  Buen  casamiento  perdiestes,  meior  podredes  ganar 

2868  Aun  veamos  el  dia  que  vos  podamos  vengar 
2914  Adugamelos  a  vistas  o  a  iuntas  o  a  cortes 

3 118  Se[e]d  en  vuestro  escano  commo  rey  e  seiior 

3419  De  fiias  de  myo  Çid,  don  Elvira  e  doiia  Sol 

3481  A  cabo  de  très  semanas,  en  begas  de  Carrion 

3508  El  rrey  alço  la  mano,  la  cara  se  santigo 

3562  Levad  e  salid  al  campo,  yfantes  de  Carrion 

3585  En  mano  prenden  las  astas  de  los  fierrôs  taiadores 

3610  Sorteavan  les  el  campo,  ya  les  partien  el  sol 

3  682  Metio  por  la  carne  adentro  la  lança  con  el  pendon 

3719  Los  primeros  fueron  grandes,  mas  aquestos  son  miiores. 

Outre  ceux-là,  il  y  a  dans  le  P.  du  Cid  près  de  trois  cents  autres 
vers  qui  ne  leur  sont  inférieurs  à  aucun  égard,  mais  c'est  bien 
peu,  à  peine  la  dixième  partie  de  la  Geste  du  Cid, 

Meilleures  sont  les  preuves  que  fournit  la  Crônica  rimada  (R.)> 


422  J.    CORNU 

fort  maltraitée  aussi  par  la  mémoire  de  celui  qui  nous  l'a  conservée, 
mais  où  le  vers  de  quatorze  syllabes  ne  saurait  éveiller  le  moindre 
doute,  comme  l'a  remarqué  le  marquis  de  Pidal,  il  y  a  déjà  une 
quarantaine  d'années,  «  La  Crônica  rimada,  dit-il,  es  casi  toda 
un  romance  de  ocho  silabas  imperfecto,  y  sin  grande  esfuerzo 
se  pudiera  escribir  una  gran  parte  de  ella  en  esta  forma,  con  muy 
pequeiîas  variaciones.  »  Et  il  confirme  ses  paroles  par  un  exemple 
très  bien  choisi.  Voir  sa  belle  étude  sur  la  poésie  castillane  aux 
XIV*  et  XV*  siècles  en  tête  du  Canciomro  de  Juan  Alfonso  de  Baena, 
p.  XXVI.  Nous  citons  plus  loin  quelques  moitiés  de  vers  emprun- 
tées à  R.  et  presque  identiques  à  celles  du  P.  du  Cid. 

Quant  aux  romances  du  Cid,  d'origine  populaire,  le  temps  les 
a  trop  remaniées  pour  qu'on  puisse  s'attendre  à  y  rencontrer 
beaucoup  de  vers  ou  de  demi-vers  qui  soient  les  mêmes  que  ceux 
du  P.  Cependant  il  y  en  a  un  plus  grand  nombre  qu'on  ne  serait 
porté  à  le  croire.  Je  les  donne  d'après  le  Romancero  gênerai  publié 
par  Duran.  On  en  trouvera  aussi  dans  des  romances  étrangères 
au  Cid.  Pour  le  moment  nous  ne  tenons  pas  compte  de  ces 
dernières. 

Encore  meilleures  sont  celles  fournies  par  la  Chronica  dd  Cid. 
L'auteur  de  cette  chronique  avait,  quand  il  l'écrivait,  dans  sa 
mémoire  ou  sous  les  yeux,  une  version  moins  altérée  que  celle 
que  Per  Abbat  nous  a  écrite.  En  plusieurs  endroits  il  est  aisé 
d'y  reconnaître  non  seulement  des  assonances,  mais  aussi  des 
moitiés  de  vers  et  des  vers  entiers  en  grand  nombre.  Dans  une 
partie  qui  a  dû  appartenir  au  commencement  de  notre  poème 
(chap.  xc),  nous  y  trouvons  presque  sains  et  saufs  les  vers  que 
voici  : 

Conbusco  yremos,  Çid,  por  yermos  e  por  poblados, 
Ca  nunca  vos  fallesçremos  en  quanto  vivos  seamos, 
E  conbusco  despendremos  las  mulas  e  los  cavallos 

los  avères  e  los  paiïos 
E  siempre  vos  serviremos  como  amigos  e  vassallos 

Mais  les  meilleures  preuves  de  toutes  pour  établir  que  le  vers 
de   quatorze   syllabes   est  celui  employé  par  le  poète,  on  les 


ÉTUDES   SUR    LE   POEME   DU    CID  423 

trouvera  dans  les  moitiés  de  vers  renfermant  des  noms  propres 
que  nous  avons  réunies  et  classées  d'après  les  hémistiches  et 
fait  suivre  des  améliorations  qu'ils  indiquaient. 

Ces  études,  qu'il  m'eût  été  impossible  d'achever  sitôt  sans  le 
concours  et  le  zèle  de  mon  élève,  M.  le  D'  Gustave  Rolin,  lecteur 
à  l'Université  allemande  de  Prague,  auraient  gagné  à  être 
précédées  de  recherches  sur  la  langue  de  l'auteur  du  Poème 
et  sur  le  traitement  que  l'ancien  espagnol  faisait  subir  aux 
voyelles  qui  se  choquent.  Cependant  nous  ne  croyons  pas  qu'elles 
eussent  modifié  de  grand' chose  les  résultats  auxquels  nous  sommes 
parvenu. 

I 

Peso  [ent]  a  Albardiaz  2042. 

El  castiello  de  Alcoçer  569. 

Peso  (/.  pesa)  a  los  de  Alcoçer  861.  F.  580  /.  Ve(y)en  lo  los  de 
Alcoçer,  v.  590  /.  Diz[i]en  los  de  Alcoçer,  v.  630  /.  Sobre 
Alcoçer  posar  vino,  v.  845  /.  Vendio  les  a  Alcoçer  ou  Vendido 
a  Alcoçer,  v.  855  /.  Quando  quito  (a)  Alcoçer,  v.  941  /.  Pesa 
a  los  de  Monçon  e  pesa  a  los  de  Huesca. 

Troçieron[a]  Alcoçeva  2875. 

La  tierra  del  rrey  Alfonsso'^  423.  F.  1368  /.  Sonrrisos  el  rrey 
Alfonsso  [e]  tan  velido  fablo. 

En  yra  del  rrey  Alfonsso  74. 

Por  el  rrey  don  Alfonsso  1825. 

Por  amor  del  rrey  Alfonsso  1240.  L.  de  même  v.  3438  ;  v.  13  19  /. 
A(los)  pie[e]s  del  rrey  Alfonsso  cayo  con  [atanj  grand  duelo, 
î/.  2951  /.  E  que  vos  pes(e),  rrey  Alfonsso  ou  rrey  bueno,  qui, 
je  crois,  se  rencontre. 

Por  mano  del  rrey  Alfonsso  223 1 .  Cf.  Por  mando  del  rey  Alfonso 
Rom.  gen.  905.  F.  1450  /.  Por(la)  tierra  del  rrey  Alfonsso. 

Por  miedo  del  rrey  Alfonsso  33. 

I .  Pour  la  mesure  de  cet  hémistiche  et  des  suivants,  cf.  G.  de  Berceo,  Milagros  de 
N.  S.  869c  :  Nieto  del  rey  Alfonso,  cuerpo  de  grant  mesura,  et  Romania  IX, 
p.  87-88. 


424  J.    CORNU 

Çerca  es  el  rrey  Alfonsso  532. 

Dixo  el  rrey  don  Alfonsso  1855,  2147.  Cf.  Dixo  el  rey  don 
Fernando  R.  1120,  1124,  3390.  Cette  moitié  de  vers,  la  suivante 
et  d'autres  semblables  étaient  correctes  a  l'époque  où  vivait  Per 
Abbat,  mais  ne  l'étaient  ni  au  XII^  ni  au  XIIP  siècle.  Il  faut 
supprimer  el  '  et  rétablir  Dixo  rrey  don  Alfonsso  vv.  881,  2033, 
2047,  2135,  2990,  3052,  3214,  3390,  3434,  3463  ;  V.  528  /. 
Buscar  nos  ye  ou  buscar  nos  a  (el)  rrey  Alfonsso  con  toda  su[a] 
mesnada,  v.  183 1  /.  Alegre  fue  (el)  rrey  [Alfonsso],  que  nun- 
qua  mas  nin  atanto,  v.  2090  /.  Gracias,  dixo  (el)  rrey 
[Alfonsso],  V.  2986  /.  Porque  (el)  rrey  [don  Alfonsso]  fazie 
en  Tolledo  cort. 

Fablo  (el)  rrey  don  Alfonsso  1866,  2094.  L.  de  même  vv.  3390, 
3471  ;  corr.  d'après  ce  passage  v.  308  et  lire  Mando  (el)  rrey  [don 
Alfonsso]  (a)  myo  Çid  a  aguardar. 

Ayrolo  el  rrey  Alfonsso  629.  Corr.  d'après  ce  passage  vv.  2135, 
3043. 

Essora  el  rrey  Alfonsso  13 16. 

Vinien  al  rrey  Alfonsso  1884.  V.  3502  /.  Al  rrey  [Alfonsso]  (los) 
solto,  V.  3554  /.  Dixieron  (lo)  al  rrey  Alfonsso. 

Merced  ya,  rrey  senor  3253.  L.  de  même  vv.  3045,  3 171,  3271  ; 
V.  3403  /.  Merced,  rrey  [don]  Alfonsso. 

E  el  conde  don  Anrrich  3109.  L.  de  même  v.  3002;  w.  1836, 
3007  /.  [E]  el  conde  don  Garcia,  v.  3004  /.  [E]  el  conde  don 
Uella,  V.  3135  /.  Que  alcaldes  sean  de  esto  don  Anrrich  e  don 
Rremond. 

E  al  conde  don  Anrrich  3037. 

O  dizen  el  Anssarera  2657.  V.  2689  /.  Ya  mueven  del  Anssarera 
ou  (Ya)  movieron  del  Anssarera,  ce  qui  vaut  mieux. 

[E]  por  el  val  de  Arbuxedo  1493.  V.  1543  /.  Val  de  Arbuxedo 
arriba  ou  Por  Arbuxedo  arriba  muy  privado  aguijavan,  v. 
2656  /.  Troçieron  a  Arbuxedo. 

Yva  y  (jns.  Evay)  Asur  Gonzalez  2172. 

I.  Sur  l'omission  de  l'article  devant  rey,  conde,  etc.,  voir  Diez,  Gramm.  III', 
p.  38. 


ÉTUDES  SUR  LE  POÈME  DU  CID  425 

El  moro  Avegalvon  1477,  155 1,  2671.  V.  1487  /.  Rrespuso 
Avegalvon. 

Al  moro  Avengalvon  2881. 

O  dizen  Bado  de  rrey  2876. 

Ali  preçio  a  Bavieca  1732. 

Ensiellan  le  a  Bavieca  1585.  V.  1573  /.  (E)  aduxiessen  le  (a) 
Bavieca,  v.  1589  /.  A  Bavieca  por  nombrado  el  cavallo  caval- 
ga[va],  V.  1745  /.  Assi  entro  en  Bavieca,  v.  2127  /.  En  el 
cavallo  Bavieca  myo  Çid  un  salto  dava,  v.  2394  /.  Aguijava  a 
Bavieca. 

A  la  casa  de  Berlanga  2877. 

A  la  exida  de  Bivar  11.  Corr.  d'après  ce  passage  v.  859. 

Rrespuso  Bucar  al  Çid  2412.  V.  2418  /.  Bucar  buen  cavallo 
tien  e  [niuy]  grandes  saltos  faz. 

Alcançolo  el  Çid  a  Bucar  2420.  V.  2475  /.  Despues  que  en  esta 
batalla  al  rrey  Bucar  mato,  El  Çid  alçava  la  mano,  a  la  barba 
se  tomo. 

Myo  Çid  al  rrey  Bucar  2408.  V.  2314  /.  (Aqu)este  era  (el)  rrey 
Bucar,  v.  2409  /.  Aca  torna,  rrey  Bucar,  v.  2458  /.  Matastes 
a[l  rrey]  Bucar. 

Sinon  dixaremos  Burgos  1438.  Compléter  le  v.  en  lisant  [E]  yr  lo 
hemos  buscar.  V.  200  /.  De  Burgos  exido  es. 

E  los  de  Calatayut  843 .  V.  860  /.  Mucho  a  los  de  Teruel  e  de 
Calatayut  plaz,  Pesa  a  los  de  Alcoçer,  ca  pro  les  fazie  grand, 
V.  625  /.  Mal  {lus.  Mucho)  pesa  a  los  de  Teca,  (e)  a  los  de 
Teruel  non  plaz  ou  Mal  les  pesa  en  Ateca,  etc.  (car  c'est  le  nom 
que  cet  endroit  porte  aujourd'hui),  cf.  v.  1165,  otï,  en  revanche,  il 
faut  lire  Mucho  (jns.  Mal)  les  pesa  en  Xativa. 

Perderas  Calatayuth  63  3 . 

E  a  los  de  Carrion  2979.  Corr.  d'après  ce  passage  v.  2096;  v. 
2667  /.  Diz(i)en  los  de  Carrion,  v.  2894  /.  (E)  de  (los)  yernos 
de  Carrion  ou  E  de  los  (yernos)  de  Carrion  [que]  Dios  me  faga 
vengar. 

Vos  nunqua  en  Carrion  2680. 

[A]fellos  en  Casteion  485. 

Quitar  quiero  Casteion  529. 


426  J.    CORNU 

De  Castiella  la  gentil  672.  L.  de  même  v.  916;  v.  3006  /.  De 
Castiella  la  gentil  [fueron]  todos  los  meiores. 

Venidos  son  a  Castiella  2269.  V.  871  /.  Venido  es  a  Castiella  don 
Albarfanez  Mynaya,  v.  1188  /.  [E]  a  tierras  de  Castiella 
enbio  con  sus  mensaies,  cf.  627,  v.  ii-ji  l.  Enbio  vos  a 
Castiella,  v.  13  01  /.  (Vos)  quando  ydes  a  Castiella,  v.  1309  /, 
Adelino  (por)a  Castiella  el  buen  Minaya  Albarfanez,  v.  1966  /. 
Quien  viera  por  Castiella  [a]tanta  mula  preçiada. 

Que  lo  sepan  en  Castiella  1767. 

Que  el  salido  de  Castiella  955,  V.  15 12  /.  Cuemo  salio  de  Cas- 
tiella con  estas  duenas  que  trahe,  v.  2923  /.  Rrey  de  Castiella 
es  e  rrey  es  de  Léon,  De  las  Asturias  de  Oviedo  fasta  a  San 
Çalvador. 

Esto  gradesco  a  Christus  1933 . 

Çid,   Rrodrigo,  Rruy  Diaz,   Campeador. 

Çid,  do  son  vuestros  esfuerços  379. 

Pues  esso  queredes,  Çid  1694.  V.  1037  /.  Si  esto  fizier(e)des, 
Çid,  V.  165 1  /.  A  vos  [lo]  grad[esc]o,  Çid  ou  mieux  A  vos  grado, 
[myo]  Çid,  v.  2029  /.  Si  non  lo  fizierdes,  Çid,  v.  2034  ^-  M'^i 
vos  perdono,  [Çid],  v.  2078  /.  EUos  vos  la  piden,  [Çid], 
e  mando  vos  esto  yo,  v.  2554  /.  A  Dios,  [Çid],  vos  acomiendo, 
V.  3029  /.  Cavalgedes,  Çid,  si  non,  v.  3293  /.  Dexassedes 
vos,  el  Çid  ou  mieux  Rrodrigo,  agora  desta  rrazon. 

Merced  vos  pide  el  Çid  1 3  5 1 . 

La  compaiia  del  Çid  creçe  2165,  V.  2402  /.  Los  del  Çid  a  los 
de  Bucar  de  las  tiendas  los  sacavan,  v.  2419  /.  Mas  Bavieca  el 
del  Çid  el  so  alcançando  va. 

Maravilla  es  del  Çid  1861.  V.  18 18  /.  Con[las]  saludes  del 
Çid,  cf.  1921,  V.  2163  /.  He  de  las  fijas  del  Çid,  v.  3697  /.  El 
rrey  a  los  del  Çid. 

El  rrey  dixo  al  Çid  3 114. 

Si  Dios  me  legare  al  Çid  1529. 

Si  esso  plogiere  al  Çid  3225.  F.  1856  /.  Gradesco  [ge]lo  al  Çid. 

Hyo  lo  vere  con  el  Çid  1435.  V.  2410  /.  A  veer  tas  con  el  Çid, 
con  el  de  la  barba  grant. 


ÉTUDES  SUR    LE   POEME    DU    CID  427 

El  Çid  a  dona  Ximena  368.  Vv.  214  d  16 18  /.  El  Çid  e  su[a]s 
conpanas,  v.  326  /.  El  Çid  e  su[a]  muger,  v.  2270  /.  El  Çid  e 
[amos]  SOS  yernos  ou  Myo  Çid  e  los  sos  yernos. 

El  Çid  siempre  valdra  mas  1446.  F.  692  /.  Al  Çid  besa[le]  la 
mano  [c]  la  sena  va  tomar  ou  Al  Çid  besava  la  mano,  la  seiia 
yva  tomar,  v.  701  /.  Por  al  Çid  e  a  los  sos  a  las  manos  los 
tomar,  cf.  v.  2121,  v.  2245  /.  El  Çid  de  lo  que  veye,  v.  2569  /. 
El  Çid  que  no  se  curiava  de  assi  s[e]er  afontado,  v.  2425  /. 
[El  Çid]  Bucar  a  matado,  al  rrey  de  alen  la  mar  ou  aquel  rrey 
de  alen  mar  E  ganado  a  Tizon,  etc.,  v.  3145  /.  El  Çid  beso  le 
la  mano  (al  rrey) ,  v.  3486  /.  El  Çid  le  beso  las  manos,  en  sup- 
primant al  rrey. 

Alegre  era  el  Çid  11 57,  2273.  L.  de  même  vv.  1219  et  compléter 
le  vers  en  lisant  Con  el  todos  los  que  ha,  1739  ^/  compléter  le 
vers  en  lisant  Con  el  todos  sus  vassallos.  Compléter  de  même  la 
seconde  moitié  du  v.  2273. 

Desfechos  nos  ha  el  Çid  1433.  V.  1004  /.  Mando  los  ferir  el  Çid 
el  que  en  ora  buena  nasco,  v.  173 1  /.  Mucho  fue  el  Çid 
alegre  de  lo  que  av[ie]n  caçado,  v.  1659  /.  Alegros  el  Çid  e 
dixo  :  [AJtan  buen  dia  es  oy,  v.  2278  /.  Sedie  el  Çid  en 
Valençia  con  el  todos  sus  vassallos,  E  con  el  amos  sus  yernos 
yfFantes  de  Carrion,  v.  3213  /.  A  lo  que  el  Çid  demanda. 

Commo  lo  dixo  el  Çid  177 1. 

Essora  dixo  el  Çid  1698,  1947.  L.  de  même  vv.  2380,  3473,  cf. 
vv.  1353,  3416,  3516,  3581,  3667. 

Por  bien  lo  dixo  el  Çid  2464.  Compléter  le  vers  en  lisant  Mas  lo 
tovieron  a  mal.  V.  2417  /.  Aqui  rrespuso  el  Çid. 

Quando  desperto  el  Çid  410.  V.  951  /.  Estonçes  mudose  el  Çid, 
V.  1284  /.  Çiento  omnes  le  dio  el  Çid  (a  Albarfanez). 

Si  vjs  ploguier(e),  myo  Çid  1060.  V.   1646  /,  Q.u[e]  es  esto, 

[myo]  Çid,  v.  2295  /.  (Hya)  [myo  Çid],  senor  ondrado  ou 

mieux  Hya,  nuestro  senor  ondrado,  v.  2355  /.  Hyo  vos  digo, 

-  [myo]  Çid,  v.  2625  /.  Tornemos  nos,  [myo]  Çid,  v.  3309  /. 

Dezir  vos  he,  myo  Çid  ou  bien  Dire  vos,  Campeador. 

Folgedes  ya,  myo  Çid  1074. 


428  J.    CORNU 

MyO  ÇiD  EL  DE  BiVAR  I728. 

Myo  Çid  es  de  Bivar  1376. 
Myo  Çid  el  de  Valençia  1830. 
Myo  Çid  e  Albarfanez  601. 
El  bueno  de  myo  Çid  1803 . 
Al  bueno  de  myo  Çid  655. 
En  casa  de  myo  Çid  2170. 
La  muger  de  myo  Çid  1279. 

Los  YERNOS  DE  MYO  ÇlD  2468. 

El  amor  de  myo  Çid  1247. 

PoR  amor  de  myo  Çid  2883,  2971.  L.  de  menu  v.  3132;  v.  2677 

/.  Por  amor  del  de  Bivar,  v.  60  /.  Derredor  de  myo  Çid. 
Por  sabor  de  myo  Çid  1503^ 
El  poyo  de  myo  Çid  902. 

Las  nuevas  de  myo  Çid  1154.  L.  de  même  v.  1881. 
Mesnadas  de  myo  Çid  662,  1736.  V.  1292  /.  (Las)  provezas  de 

myo  Çid. 
Vassallos  de  myo  Çid  2532.  L.  de  même  v.  604;  v.  2258  /. 

Vassallos  de  myo  Çid  assi  se  han  acordado,  v.  2998  /.  (E)ne- 

migo  de  myo  Çid  que  siempre  mal  l[e]  busco. 
ToDOS  LOS  DE  myo  Çid  22 17.  V.  3  6 12  /.  Vienen  les  de  myo 

Çid  a  condes  de  Carrion  E  condes  de  Carrion  a  les  del  Cam- 

peador. 
E  les  que  con  myo  Çid  455, 
Emre  yo  e  myo  Çid  2959. 
Myo  Çid  gelos  rreçibe  2108.  V.  3532  /.  Myo  Çid  va  a  Valençia 

(e)  el  rrey  a  Carrion. 
Myo  Çid  vos  saludava  1482.  V.  2438  /.  Myo  Çid  algo  v[e]ie. 
Myo  Çid  finco  antellas  1747. 
Myo  Çid  finco  el  cobdo  2296. 

Myo  Çid  salio  sobrel  1586,  où  il  faut  lire  probablement  en  él. 
Myo  Çid  se  los  ganara  201 1.    V.   1092  /.  Myo  Çid  gano  (a) 

Xerica   e(a)    Onda  e   Almenar  E   tierras   de  Borriana  todas 

conquistas  las  ha;  on  pourrait  lire  aussi  (E)  las  tierras  de  B.  etc. 
Alegre  es  myo  Çid  1684,  2466. 
Alegre  fue  myo  Çid  1562. 


ÉTUDES   SUR    LE    POEME    DU    CID  429 

Alegre  va  myo  Çid  2614. 

Armado  es  myo  Çid  683;  telle  est,  d'après  Baist ,  la  leçon  du 
manuscrit.  Compléter  le  vers  en  lisant  Con  quantos  que  elli  ha. 

Ondrado  es  myo  Çid  1537. 

Pagado  es  myo  Çid  1058. 

Tornado  es  myo  Çid  123 1.  V.  393  /.  Venido  es  myo  Çid. 

Poblado  ha  myo  Çid  1087. 

Adelino  myo  Çid  1610.  F.  3496  /.  Adelino  myo  Çid  [que  en 
ora  buena  naçio  E]  al  conde  don  Anrrich  e  al  conde  don 
Rremond  [E]  abraçolos  tan  bien  e  rrogo  de  coraçon,  v.  37  /. 
Aguijava  myo  Çid,  v.  862  /.  Aguijava  myo  Çid,  yvas[e]  caba- 
delant,  Y  flincava  en  un  poyo,  v.  788  /.  Cavalgava  myo  Çid  a 
Bavieca  so  cavallo,  v.  1186  /.  Amaneçio(a)  myo  Çid,  v.  510  /. 
Mando  partir  myo  Çid. 

Alegros[e]  myo  Çid  2442.  L.  de  même  v.  2315  et  compléter  le  vers 
en  lisant  Con  el  todos  sus  varones. 

Levantos[e]  myo  Çid  3414. 

Sonrrisos[e]  myo  Çid  154,  où  il  vaudrait  mieux  lire  Sonrrisava 
myo  Çid[e]  estavalos  fablando,  19 18,  oii  il  faut  compléter  le  vers 
en  lisant  [E]  tan  bien  los  abraço.  V.  945  /.  Plogo  [end]  a  myo 
Çid,  V.  946  /.  Sonrrisos[e]  myo  Çid,  (e)  non  lo  pudo  endurar, 
V.  952  /.  Dende  corre  ou  corrio  myo  Çid  ou  Dent  corrie  myo 
Çid,  V.  97 1  /.  Alcançaron  (a)  myo  Çid  en  el  Pinar  de  Tevar, 
V.  165  /.  [Que]  non  les  dies(se)  myo  Çid^  v.  1402  /.  Si  vos 
vies(se)  myo  Çid  [todas]  sanas  e  sin  mal,  v.  iji^  l.  Dio  un 
salto  myo  Çid,  v.  1909  /.  Despues  faga  myo  Çid. 

Saludavos  myo  Çid  1398. 

Dixo  myo  Çid,  comed  1033. 

Fablo  myo  Çid  e  dixo  2036.  L.  de  même  w.  7,  78,  613,  684; 
V.  2043  /.  Fablo  myo  Çid  e  dixo  (esta  rrazon)  :  Esto  gradesco 
a  Dios,  V.  2177  /.  Diz  myo  Çid  a  don  Pero. 

Fizo  myo  Çid  posar  428. 

Meçio  myo  Çid  los  ombros  13.  F.  2952  /.  (Que)  aya  myo  Çid 
derecho. 

Abraçolas  myo  Çid  2601. 

Arrancolos  myo  Çid  1226. 


430  J.    CORNU 

Rreçibiolo  myo  Çid  5245.  L.  de  même  v.  202;  v.  3180  /.  Rreçi- 

biolas  (espadas)  [myo  Çid],  v.  2055  /.  Rrespusoles  mio  Çid. 
Rreçibiolos  myo  Çid  2214. 
Esto  dixo  myo  Çid  11 95,  1756.  F.  180  /.  Plazme,  dixo  myo  Çid, 

d[es]aqui  sea  mandada. 
Esto  mando  myo  Çid  125 1.  Lire  de  même  vv.  1570  et  2484. 
Mando  myo  Çid  aun  802. 
Bien  la  çerca  myo  Çid  1204.  V.  169  /.  peut-être  Ca  a  mover  (a) 

myo  Çid. 
Ya  folgava  myo  Çid  1221. 
Ya  v[e]ie  myo  Çid  1096.  L.  de  même  v.  50;  v.  404  /.  Y  se 

echa(va)  ou  écho  myo  Çid. 
Hyas  espidio  myo  Çid  2156. 
Ali  sovo  myo  Çid  907. 
Ali  yogo  myo  Çid  573. 
Aqui  esta  con  myo  Çid  2512,  où  il  faut  lire  peut-être  Aqui  esta 

con  el  Çid.  V.  1761  /.  Enbuelta  con  myo  Çid  entrados  son  al 

palaçio,  v.  2 161  /.  Hyremos  con  myo  Çid. 
Aquis  ondro  myo  Çid  2428. 
Assi  yva  myo  Çid  3 103 . 
Assi  poso  myo  Çid  6 1 . 
De  guisa  va  myo  Çid  583 . 
Por  tal  lo  faz(e)  myo  Çid  43  3 . 
E  despues  de  myo  Çid  3424. 
[Enjessa  noch(e)  myo  Çid  3044.  V.  393  /.  peut-être  En  essa  noch 

myo  Çid  yogo  a  Spinar  de  Can. 
Quand(o)  durmie  myo  Çid  3331,  cw  Von  pourrait  lire  Do  durmie 

myo  Çid. 
Quand(o)  lo  oyo  myo  Çid  1296,  193 1,  oà  l'on  pourrait  lire  aussi 

Quando  lo  oyo  el  Çid. 
Quando  vio  myo  Çid  919,  1201.  L.  de  même  v.  1249. 
Que  a  ganado  myo  Çid  1784. 

Saludadme  a  myo  Çid  196 1,  où  il  vaudrait  mieux  lire  :  Saludadme 
vos  al  Çid  ou  Saludedes  me  al  Çid,  car  cest  le  roi  qui  parle. 

V.  1387  /.  Saludadnos(a)  myo  Çid,  Rruy  Diaz  de  Bivar  ou 

don  Rrodrigo  de  Bivar. 


1 


I 


ÉTUDES   SUR    LH    POEME   DU    CID  43  I 

Dexanla  a  myo  Çid  475. 

Enterguen  a  myo  Çid  3234.  Quoique  cette  moitié  de  vers  soit  correcte, 
il  se  peut  qu'il  faille  la  lire  :  Enterguen  [gelos]  al  Çid  ou  mieux 
Enterguen  gelos  a  el. 

Myo  Çid  de  los  cavallos  21 18.  V.  2304  /.  Myo  Çid  por  [los]  sos 
yernos  dcmando(e),  no  los  fallo,  v.  2888  /.  Myo  Çid  a  su[a]s 
fijas  yvalas  a  abraçar. 

Myo  Çid  en  el  cavallo  35 11.  V.  623  /.  Myo  Çid  con  la  ganançia 
ou  El  Çid  con  esta  ganançia. 

Myo  Çid  quand(o)  lo  oyo  976,  où  l'on  pourrait  lire  aussi  El  Çid 
quando  lo  oyo. 

Myo  Çid  quando  los  vio  (fuera)  388.  F.  1 102  /.  Myo  Çid  quando 
lo  vio,  V.  1184  /.  Myo  Çid  quando  lo  sopo. 

A  MYO  Çid  don  Rrodrigo  loij.  L.  de  même  v.  1560  ;  corr.  d'après 
ce  passage  les  vv.  25,  329,  565,  784,  942,  958,  1237,  1846; 

vv.  1706,  1707  /.  Hyo  a  vos,  Çid  don  Rrodrigo, Cantado 

vos  he  la  missa  [oy]  por  (aqu)esta  maiîana,  v.  2361  /.  Oyd  a 
mi  ou  Oydme  ya,  [don  Rrodrigo],  v.  3410  /.  Rruego  vos,  Çid, 
[don  Rrodrigo]. 

Quoique  l'on  ne  trouve  jamais  Don  Rrodrigo  myo  Çid,  //  y  a 
grande  probabilité  qu'il  faut  adopter  cette  leçon  pour  les  w.  /\.6j, 
.556,  973,  1202,  1216,  1243,  1797,  2253,  2300,  2331,  et  peut- 
être  aussi  pour  les  w.  559  et  jj6. 

Ruydiaz  myo  Çid  est  une  moitié  de  vers  qui  nous  a  été  conservée  par 
la  Chronique  d'Alphonse  le  Savant,  connue  sous  les  noms  de  Crônica 
de  Espaiia  ou  de  Crônica  gênerai.  Ce  même  hémistiche,  qui  se 
rencontre  deux  ou  trois  fois  dans  la  Chronique  du  Cid,  montre 
comment  il  faut  corriger  Myo  Çid  Rruy  Diaz  aux  w.  15,  58, 
470,  734,  759,  828,  846,  870,  875,  1024,  2056,  2151,  2433, 
3054,  3301,  où  l'on  pourrait  lire  Myo  Çid  el  de  Bivar  ou  aussi 
employer  une  autre  formule  qui  convînt. 

Dezid  [le]  a  Rruy  Diaz  19 10.  Cf.  v.  2968.  Vv.  721  et  1140  /. 
Ca  yo  Rruy  Diaz  so,  v.  2835  /.  Peso  [end]  a  myo  Çid. 

Venides,  Campeador  2185.  V.  266  /.  Merçed[ya],  Campeador, 
en  buen  ora  fuestes  nado,  v.  268  /.  peut-être  Merced,  Çid 


432  J.    CORNU 

Campeador,  v.  1595  /.  Merced  [ya],  Campeador,  v.  2457  /. 

E  a  vos,  Campeador. 
Dixo  EL  Campeador  677,  709,  714,  1710,  2568.  L.  demême  w. 

1239,  1925,  2083,  2367,  2462;  V.  3280  /.  Aqui  el  Campeador. 
ViRTos  DEL  Campeador  1498. 
Por  mi  al  Campeador  1443. 
Delant  el  Campeador  1759. 
Dezid  al  Campeador  1407.  L.  de  même  v.  2968. 
Mas  del  Çid  Campeador  879.  V.  837  /.  E  el  [Çid]  Campeador  con 

[toda]  su  [a]  mesnada. 
Quando  el  Çid  Campeador  1164.  L.  de  même  v.  851. 
Muger  del  Çid  lidiador  1522. 
Quando  vio  el  caboso  908. 

Arriba  alço  Colada  2421.  V.  loio  /.  Hy  gannada  a  Colada  ou 
Hy  a  Colada  ganno  que  val  mill  marcos  de  plata. 

A(l)una  dizen  Colada  2727. 

Vio  Diego  Gonçalez  3658.  V.  3353  /.  [Fablo]  Diego  Gonçalez, 
odredes  lo  que  ha  dicho,  cf.  v.  70. 

Fallo  a  Diego  Tellez  2814. 

Don  Elvira  e  don  a  Sol  2865 . 

Oy  los  rreyes  de  Espaila  3723.  Compléter  h  vers  en  lisant  [Todos] 
SOS  parientes  son. 

Sano  el  rrey  Fariz  841.  V.  760  /.  Al  rrey  [moro]  Fariz,  v.  773  /. 
El  rrey  [moro]  Fariz. 

Entre  Fariza  e  Çetina  547. 

Fêlez  Mufioz  so  sobrino  741;  compléter  le  v.  en  lisant  Del  [buen 
Çid]  Campeador.  V.  3188  /.  [Fêlez  Munoz]  (a)  so  sobrino  por 
nombre  [e]l  lo  lamo. 

Vansse  Fenares  arriba  542. 

Ferran  Gonçalez  non  vio  2286.  V.  2558  /.  Fablo  Gonçalez  Fer- 
rando,  v.  3236  /.  Fablo  Goçalez  Ferrando  :  Aver(es  mone- 
dados)  non  tenemos  nos,  v.  3624  /.  Con  don  Gonçalez  Fer- 
rando, V.  3626  /.  Don  Ferrando  a  don  Pero  el  escudo  le  passo 
ou  Elli  a  Pero  Vermuez  etc.,  v.  3643  /.  Quando  la  (ms.  lo)  vio 
Ferrando,  [bien]  conuçio  a  Tizon. 


ETUDES   SUR    LE   POEME   DU    CID  433 

Que  lo  sepan  en  Gallizia  2579. 

Dixo  (el)  conde  don  Garcia  3  160.  V.  1859  /.  P^so  al  conde  (don) 
Garcia,  v.  2997  /.  El  conde  Garçi  Ordonez  en  aquestas 
nuevas  fo. 

Dixo  Gonçalo  Assurez  3689. 

Assiniestro  dexan  (a)  Griza  2694,  dont  le  second  hémistiche  est  [La] 
que  Alamos  poblo. 

El  obispo  don  Jeronimo  1289,  1460,  1546,  1579,  1689,  1702, 
1793,  1993,  2069,  2238,  2383.  F.  1303  /.  Ya  a  este  don 
leronimo  otorgan  lo  por  obispo,  v.  1501  /.  E(l)  obispo  don 
Hieronimo,  coranado  de  prestar,  qui,  ici,  vaut  bien  mieux  que 
El  obispo  d.  H.  etc. 

Comigo  yra  Malanda  3070. 

AauEL  RREY  DE  Marruecos  1230,  1625.  Vv.  1620-1622  /.  Dezir 
vos  quiero  [yo]  nuevas  de  aient  partes  de  [la]  mar,  Del  rrey 
moro  Yuçef  que  en  Marruecos  esta  :  Pesava  a  aquel  rrey 
de  myo  Çid  don  Rrodrigo,  v.  1671  /.  Essos  moros  de  Mar- 
ruecos cavalg[av]an  a  vigor,  [E]  por  las  huertas  adentro  est[av]an 
sines  pavor,  v.  1725  /.  E  al  rrey  de  Marruecos,  v.  1741  /. 
Quando  el  rrey  de  Marruecos  ou  Quando  al  rrey  Yuçef, 
V.  1785  /.  La  (tienda)  del  rrey  de  Marruecos  que  de  las  otras 
es  cabo,  Dos  tendales  lasufr[i]en,  con  oro  eran  labrados,  v.  1850 
/.  (A)  aquel  rrey  de  Marruecos  Yuçeft  por  nombre  nombrado 
ou  lamado  ou  plus  simplement  A  aquel  rrey  Yuçeff  de  Mar- 
ruecos por  nombrado. 

Por  EL  rrey  de  Marruecos  1181. 

Quando  al  (ou  mieux  el)  rrey  de  Marruecos  1741.  V.  2446  /. 
Commo  el  rrey  de  Marruecos  lo  avemos  arrancado. 

Passa(ro)n  Mata  de  Toranz  1492;  supprimer  à  la  seconde  moitié  du 
vers  de  tal  guisa  et  lire  vv.  1493 -1494  [E]  por  el  val  de  Arbuxedo 
conpiençan  a  deprunar,  Ca  en  Medina[çeli]  todo  el  rrecabdo  esta. 

Dixo  Martin  Antolinez  141,  166,  228,  3527.  L.  de  même  v. 
131;  V.  1459  /.  E[tu],  Martin  Antolinez,  el  Burgales  natural, 
V.  3 191  /.  [Lam]a  Martin  Antolinez,  el  cavallero  de  pro, 
V.  3193  /.  [Vos,  don]  Martin  Antolinez,  myo  vassallo  de  pro, 
Prended  [aqui]  a  Colada,  etc.,  v.  3646  /.  Antolinez  e  Gonçalez. 


434  J-  CORNU 

Fablo  Martin  Antolinez  70. 
Lego  Martin  Antolinez  102. 

Gradeçiolo  don  Martino  199.  F.  187  /.  Çinco  escuderos  tiene 
(don  Martino  a)  todos  [çinco]  los  cargava,  v.  1500  /.  E  don 
Martin  Antolinez  ou  bien  E  Antolinez  Martino,  v.  3660  /, 
[En]  essora  don  Martino. 

Fata  dentro  en  Medùia  138 1.  Corr.  d'après  ce  passage  les  w.  11 48, 
1556,  1561;  V.  1452  /.  [A]fe[vos]  los  en  Médina  ou  [A]felos 
[ya]  en  Médina,  v.  1466  /.  Vayades  pora  Médina,  v.  1484  /. 
Sua  muger  con  las  fijas  en  Medinaçeli  esta,  v.  1495  /.  E  en 
Medinaçeli,  cf.  Chron.  du  Cid,  chap.  CCXVII;  v.  1538  /. 
De  [aquel  a]tan  grand  conducho  que  en  Médina  l[e]  sacaran 
ou  bien  cum  en  Médina  sacaran. 

E  de  Médina  a  Molina  2880.  V.  145 1  /.  De  San  Pero  (fast)a 
Médina  en  [los].  V.  dias  van,  cf.  v.  2252;  v.  1542  /.  Salidos 
son  de  Médina,  [rrio  de]  Salon  passavan,  [Val  de]  Arbuxedo 
arriba  [muy]  privado  aguiiavan  [E]  el  campo  de  Torançio 
luegol[o]  atravessavan. 

Oyd,  Minaya  Albarfanez  1297.  L.  de  même  vu.  616,  810; 
V.  3435  /.  Dezid,  Mynaya  Albarfanez,  lo  que  ovier(e)des 
sabor,  v.  3458  /.  Que  val  Minaya  [Albarfanez],  v.  1897  /. 
Oyd  me,  don  Albar  Fanez,  e  vos,  don  Pero  Vermuez. 

A  vos  Minaya  Albarfanez  1870. 

Con  el  Minaya  Albarfanez  1244. 

E  a  Mynaya  Albarfanez  2561.  Fv.  2835-2837  /.  Peso  [end]  a 
myo  Çid  e  a  toda  sua  cort  E  a  Minaya  Albarfanez  d[e]  aima 
e  (de)  coraçon.  Don  AlbarÉmez  Minaya  con  don  Pero  cavalgo 
E  con  Martin  Antolinez,  el  Burgales  de  valor  ou  bien  el  cava- 
llero  de  pro  ou  bien  cavallero  lidiador.  Cf.  vv.  1995  ^/  2513. 

Dixo  Minaya  Albarfanez  819.  L.  de  même  vv.  782,  1350,  où  l'on 
pourrait  lire  aussi  fablo,  1390,  1447,  1532,  où  Avegalvon  est 
faux,  1693,  1907,  dans  lesquels  deux  derniers  cas  on  pourrait  lire 
aussi  fablo,  1923,  1949,  2140;  v.  387  /.  (E)  fablo  [Minaya] 
Albarfanez,  v.  1144  /.  Entro(les)  Minaya  Albarfanez,  v.  1302  /. 
Plaz  a  Minaya  Albarfanez,  v.  1391  /.  Vase  Minaya  Albarfanez 


ÉTUDES   SUR    LE   POÈîME   DU    CID  435 

[e]  tornanssc  los  yffantes,  v.  2361  /.  (Aqui)  lego  Minaya 
Albartanez  [e  conpeço  de  fliblar]  ou  bien  Aqui  lego  Albarflinez, 
w.  744,  752,  778  /.  A  Albarfanez  Minaya,  v.  871  /.A  Castiella 
[la  gentil]  vas  Albarfimez  Minaya. 

Afe  Minaya  Albarfanez  13 17.  Fv.  1424,  1426  /,  A  doiia 
Ximina  [Gomez],  comtne  on  trouve  fréquemment  dans  la  Chron. 
du  Çid,  e  a  las  fijas  que  ha  E  a  estas  otras  dueiîas  que  las 
sirv[i]en  delant  El  buen  Minaya  Albarfanez  ou  Don  Albarfanez 
Minaya  penssolas  de  adobar,  v.  1430  /.  comme  la  première 
moitié  du  v.  1^26,  v.  829  /.  Hydes  (vos),  Minaya  [Albarfanez], 
V.  1432  /.  Merced,  Minaya  [Albarfanez],  v.  1742  /.  Dexo 
Minaya  [Albarfanez],  v.  1991  /.  Aquel  Minaya  Albarfanez 
e  aquel  Pero  Vermuez,  [Aquel]  Martin  Antolinez  e  aquel 
Martin  Munoz,  El  obispo  don  Jeronimo,  el  coranado  meior, 
E  aquel  Alvarez  Alvaro,  aquel  Alvar  Salvadorez,  Aquel  Muiîo 
Gustioz,  el  cavallero  de  pro,  Aquel  Galind  Garçiaz,  el[li]  que 
fue  de  Aragon.  Malgré  cette  restitution,  il  y  a  plusieurs  fautes 
dans  ces  noms,  comme  le  montre  le  chap.  CCXXV,  et  encore  mieux 
la  fin  du  chap.  C  de  la  Chron.  du  Cid,  où  Von  trouve  Vénuméra- 
iion  suivante  :  Ruydiez  el  mio  Cid  campeador,  e  don  Alvar 
Fanez  Minaya,  él  que  tovo  a  Vêlez  e  a  Çurita  :  e  Martin 
Antolinez  de  Burgos,  sobrino  del  mio  Cid,  e  fijo  de  Fernan 
Diezsu  hermano,  él  que  nasciô  de  la  quintera  :  e  Nuiio  Gustios, 
sobrino  del  Cid  :  E  Martin  Muiîoz  que  tovo  Montemayor^ 
e  Alvar  Alvarez,  e  Alvar  Salvadores,  e  Guillen  Garcia  de 
Aragon,  que  era  buen  cavallero,  e  Feliz  Munoz,  sobrino  del 
Cid;  passage  dont  il  faut  tenir  compte  pour  restituer  les  vv.  734- 
741;  V.  3058  /.  Entre  Minaya  [Albarfanez],  v.  3456  /.  Yo  so 
[Minaya]  Albarfanez,  v.  1894  /.  A  Albarfanez  Mynaya  e  a 
[doii]  Pero  Vermuez  El  [buen]  rrey  don  Alfonsso  [en]  essora 
los  lamo. 

Si  vos  quisier(e)des,  Minaya  1257.  F.  1131  /.  Bien  los  ferredes, 
[Minaya] . 

Si  a  vos  ploguier(e),  Minaya  1270. 

Minaya  e  Per  Vermuez  1841.  F.  125 1  /.  Minaya  lo  consseiando, 
V.    2229    /.    Minaya    [y]va   fablando    ou   bien    Albarfanez    va 


436  J.    CORNU 

fablando,  ce  qui  serait  préférable,  v.  2858  /.  Minaya  [y]va  veer 

[las]  ou  [a]  su[a]s  primas  do  son. 
A  Mynaya  e  (a)  las  duenas  1554. 
E  Minaya  con  las  dueilas  2874. 
Fablava  Minaya  y  1350. 
Primero  fablo  Minaya  671.   V.  i^^i\.  l.  Descendido  es  Minaya, 

w.    1568,    2848  /.   Rreçib[ijen   a   Minaya  ou  Rreçibieron   a 

Minaya  ou  encore  Van  rreçibir  a  Minaya  e  a  todos  sus  varones  , 

V.  2849  /.  Presenta[va]n  a  Minaya  ou  mieux  Presentavan  les 

a  ellos  ,v.  2516  /.  Rreçibie  los  Minaya. 
Essora  dixo  Minaya   1282,   1505.    V.  922  /.  Todo  gelo  diz(e) 

[Mynaya]. 
Estonze  dixo  Minaya  2227.    V.  916  /.  De   Castiella  [la  gentil] 

venido  era  Minaya,  v.  1134,  où  Commo  gelo  a  dicho  a  été 

amené  par  le  vers  précédent,  l.  Lo  que  dicho  a  Minaya  ou  Lo  que 

dixo  Albarfanez  ,  v.  1262  /.  Estonze  ou  Essora  dixo  Minaya  ou 

Ali  dixo  Albarfanez  ou  bien  aussi  Dixo  Minaya  Albarfanez,  ce 

qui  vaudrait  mieux  peut-être. 
Diziendo  esto  Mynaya  141 8. 
Afevos  delant  Minaya  2230. 
Que  rreçiban  a  My(a)naya  1565. 
Oyd  a  mi,  Albarfanez  616.  V.  753   /.  Cavalgedes,  Albarfanez, 

(vos)  sodés  (el)  myo  diestro  braço,  cf.  v.  810. 
Venit  aca,  Albarfanez  2221.    V.   1804  /.  Venid[vos]  ou  mieux 

Vengades  aca,  Minaya,  v.   i^J^  L  Ya  vos  ydes,  Albarfanez, 

yd  a  la  gracia  de  Dios. 
Entre  el  e  Albarfanez  1549. 
[E]  el  bueno  de  Albarfanez  2513.  F.  1467  /.  Mya  muger  e  las 

fijas  e  el  bueno  de  Albarfanez. 
Ca  bien  sabe  que  Albarfanez  1567. 

Remarque.  Fv.  1367,  1378,  2624/.  Don  Albarfanez  Minaya, 

V.  2449  /.  Don  Albarfanez  Minaya  [en]  essora  es  legado. 
Entrados  son  a  Molina  1550.  L.  de  même  v.   1153  ;  x^.  1463  /. 

Vayades  [por]a  Molina,  v.  2647  ^-   [A]fe[vos]los  en  Molina, 

que  manda  Avengalvon,  v.  1196  /.  Tornado  es  a  Murviedro. 
Con  el  de  los  Montes  Claros  11 82. 


ÉTUDES    SUR    LE    FOÈ.ME    DU    CID  437 

Fablo  Muno   Gustioz   1481.    F.   2974  /.  Espidios[e]   (Muno) 

Gustioz,  V.  3382  /.  [En]  essora  (Muno)  Gustioz. 
Levantes  en  pie  Ojarra  3422. 
Al  uno  dizen  Oiarra  3394. 

Ganaron  Pena  Cadiella  1163.  V.  1164  /.  Ovo  [a]  Peiia  Cadiella. 
Rrespuso  Pero  Vermuez  710.   V.  704  /.  [Mas]  aquel  Pero  Ver- 

muez,  z;.  235 1  /.  Ala  ou  mieux  Ola  [tu],  Pero  Vermuez,  v.  2340 

/.  Esto  otorga  don  Pero. 
Mando  a  Pero  Vermuez   181 5.   V.  2169  /.  [E]  a  [don]  Pero 

Vermuez  e  [a]  Muno  Gustioz,  cf.  v.  2177. 
En  EL  PiNAR  DE  Tevar  9 12.  F.  999  /.  Oy  en  este  Pinar  (de 

Tevar). 
O  SODES,  Rrachel  e  Vidas  103. 
Levaldas,  Rrachel  e  Vidas  167. 
Gradan  se  Rrachel  e  Vidas  172.  Aux  w.  136,  139,  14e,  1437, 

remplacer  le  singulier  par  le  pluriel  et  lire  dixieron,  aux  w.  89, 

99,  149,  ajouter  don  devant  ces  deux  noms  et  devant  Vidas  aux 

w.  155,  189. 
Afevos  Rrachel  e  Vidas  143  i. 
Porque  el  conde  don  Rremont  1059. 

DiZE  EL  CONDE  DON  RrEMOND  3208. 

Dixo  (el)  conde  don  Rremont  1028.  L.  de  même  w.  979,  1056; 
V.  1012  /.  Priso  (lo)  al  conde  Rremont  ou  Priso  el  conde 
Rremont,  (por)a  la  tienda  lo  levava,  v.  1018  /.  [Mas]  el  conde 
don  Rremont  non  gelo  preçia[va]  nada,  v.  1025  /.  Comed, 
conde  don  Rremont,  del  pan  e  beved  del  vino. 

Vera  Rremont  Verengel  998.  F.  975  /.  De  don  Rremont 
Verengel  venido  l[e]  es  mensaie,  v.  3195  /.  Fue  del  conde 
don  Rremont  Verengel  de  Barçilon(a  la  mayor),  ou,  ce  qui  se 
recommande  moins.  De  don  Rremont  Verengel  de  Barçilon  la 
mayor. 

Fuesse  [él]  a  Rriodovirna  3379. 

Açerca  corre  Salon  555.  F.  1 5 1 5  /.  Por  [a]çerca  de  Salon  [a]tan 
grandes  gozos  van,  v.  1228  /.  Al  troçir  ou  Al  passar  de  rrio 
Xucar. 


438  J.    CORNU 

Coios[e]  Salon  ayuso  589.  L.  de  même  vv.  577  et  858,  dans  lequel 
vers  on  pourrait  lire  aussi  Salon  ayuso  passo. 

En  San  Pero  de  Cardena  209  =  Rom.  gen.  827,  900,  904,  907, 
908.  F.  232  /.  (Por)a  San  Pero  de  Cardena,  v.  1285  ^-  A  San 
Pero  de  Cardena  mill  marcos  mando  levar  E  dixole  que  los 
diesse  a  don  Sancho  el  abbat. 

En  San  Pero  a  matines  318. 

Rremaneçio  en  San  Pero  14 14. 

Hydo  es  pora  San  Pero  1439.  L.  de  même  v.  1392  ou  bien  l. 
Adelino  (por)a  San  Pero  o  estan  fijas  e  madré;  v.  294  /.  Hydos 
son  pora  San  Pero  al  que  en  buen  punto  naçio  ou  encore  Pora 
San  Pero  se  van. 

Quando  lego  a  San  Pero  236. 

Grado  a  Santa  Maria  2524. 

Plega  a  Santa  Maria  2274.  V.  282  /.  Plega  a  Dios  Criador, 
plega  a  Santa  Maria  Que  aun  con  mias  manos  case  estas  mias 
fijas,  V.  2782  /.  Plega  a  Santa  Maria  e  al  padre  Criador 
(ç/".  V.  2626)  Que  los  malos  traydores  dent  prendan  so  galardon. 

Lego  a  Santa  Maria  52.  F.  1475  /.  Troçieron  (a)  Santa  Maria. 

Salvest  a  Santa  Susana  342. 

Si  me  vala  Sant  Esidro  1342.  F.  3028  /.  Si  me  vala  Sant  Esidro, 
[en]  verdad  non  sera  oy,  v.  3140  /.  Si  me  vala  Sant  Esidro  el 
que  bolvier(e)  my[a]  cort,  v.  3509  /.  Si  me  vala  Sant  Esidro 
[el  que  laman]  de  Léon,  lire  tris  probablement  de  même  v.  1867. 

De  siniestro  Sant  Estevan  397. 

Varones  de  Sant  Estevan  2847.  L.  de  même  v.  2871;  v.  2851 
/.  (Gracias)  varones  de  Sant  Estevan,  que  sodés  coiîosçedores 
Por  la  ondra  que  vos  diestes  a  esto  que  nos  cuntio  Gradevoslo 
do  esta  myo  Çid  Campeador. 

Vinieron  a  Sant  Estevan  (de  Gormaz)  2843.  Compléter  le  vers  en 
lisant  Que  es  un  castiello  fuert. 

Fasta  dentro  en  Santiyaguo  2925  est  une  moitié  de  vers  trop  longue 
d'une  syllabe. 

DexandoaSaragoça  1088. 

Plogo  a  los  de  Teruel  860. 

Que   cort  fazie  en   ToUedo  2980.  F.  2970  /.  A  mi  venga  a 


ÉTUDES   SUR    LE    POEME   DU    CID  439 

Tolledo,  esto  l[e]  do  yo  de  plazo,  v.  3597  /.  Esta  lid  fues  en 
Tolledo,  mas  non  quisiestes  [la]  vos. 

E  [e]l  condc  don  Uella  (?)  3004. 

A  (la)  Torrc  de  don  Urraca  2812.  Compléter  le  vers  en  lisant  Elli 
las  dueiias  dexo. 

Legan  a  Valadolid  1827. 

A  la  glera  de  Valençia  2242. 

A  la  puerta  de  Valençia  1576.  V.  3261  lire  de  même  ou  A  la 
exida  de  Valençia  my[a]s  fijas  vos  di  yo. 

Que  en  tierras  de  Valençia  1306.  V.  1299  /.  En  [las]  tierras  de 
Valençia  ou  [Ya]  en  tierras  de  Valençia  ou  mieux  En  la  çibdad 
de  Valençia,  cf.  Chron.  du  Cid,  CCXIII. 

PoR  la  huerta  de  Valençia  2613 . 

PoR  LAS  TORRES  DE  Valençia  1711.  Cf.  Por  ks  puertas  de  Valen- 
çia Rom.  gen.  840. 

Buena  fue  la  de  Valençia  1232.  F.  1223  /.  Que  presa  era  Valençia, 
que  non  gela  empar[av]an. 

Pesa  a  los  de  Valençia  1098.  F.  1170  /.  A  los  moros  de  Valençia. 

E  yrien  (por)a  Valençia  1354. 

Hyr  se  quiere[n]  a  Valençia  141 5.  F.  2643  /.  Hya  s[e]  torno 
(por)a  Valençia,  v.  3507  /.  (E)  yr  me  quiero  (por)a  Valençia, 
V.  2167  /.  Adelinan  (por)a  Valençia,  v.  1203  /.  Adelina  ott 
Adelino  (por)a  Valençia,  v.  119 1  /.  Çercar  a  Valençia  quiere 
ou  A  Valençia  çercar  quiere,  v.  3474  /.  A  Valençia  quiero 
mas  ou  Mas  quiero  yo  a  Valençia,  v.  1628  /.  A  Valençia 
van  buscar,  v.  2000  /.  Que  curiassen  a  Valençia,  w.  2175, 
3700  /.  [A]  fe[vos]  los  en  Valençia. 

Por  levaros  a  Valençia  140 1. 

Salidos  son  de  Valençia  1821.  L.  de  même  vv.  2009,  2920; 
V:  171 1  /.  Por  las  torres  (entendre  par  là  las  puertas  de  las  torres) 
de  Valençia  salieron  todos  arrnados,  v.  3203  /.  Quand(o) 
sacaron  de  Valençia  ou  Quando  me  las  han  sacadas,  v.  587  /. 
Salidos  son  de  Alcoçer,  v.  1185  /.  Salido  es  de  Murviedro. 

Yo  ffîncare  en  Valençia  1472.  L.  de  même  v.  1470,  où  Ton  pourrait 
lire  aussi  Fincare  yo  en  Valençia  ;  t'.  11 5  5  /.  Tal  miedo  an  en 
Valençia,  v.  1174  /.  Mal  se  aquexan  en  Valençia  ou  Quexanse 


440  J.    CORNU 

los  de  Valençia,  v.  1246  /.  [Ca]  a  todos  en  Valençia  les  dio 
casas  e  paLiçios,  v.  1304  /.  Dieron  le  sied  en  Valençia,  v.  i486 
/.  (E)  ffata  dentro  en  Valençia  [que]  délias  non  vos  partades. 

Elsedie  en  Valençia  1566.  Compléter  le  vers  en  lisant  curiando  [la] 
e  guardando. 

Alegres  son  por  Valençia  1799. 

Hya  muger  dofia  Ximena  1763.  V.  1352  /.  Por  su[a]  muger 
(dofia)  Ximena  ou  Por  dona  Ximena  Gomez  e  (sus)  fijas  amas 
a  dos,  V.  1396  /.  Omilom  [a  vos],  (dona)  Ximena,  ou  [A  vos] 
me  omillo,  Ximena,  [que]  Dios  vos  curie  de  mal,  v.  3039  /. 
Ximena  mya  muger,  [que]  es  duena[muy]  de  pro. 

Dona  Ximena  al  Çid  369.  V.  1594  ^'-  Quando  lo  vio  (dona) 
Ximena  ou  Ximena  quando  lo  vio  a  pie[e]s  se  le  echava, 
V.  180Ï  /.  Alegre  era  Ximena  con  las  suas  iijas  amas  E  todas 
las  otras  duefias  que  se  tienen  por  casadas,  v.  2184  /.  Pvreçibielo 
Ximena  con  las  suas  fijas  amas,  v.  2897  /.  (Doiïa)  Ximena 
[la]  su[a]  madré. 

Afevos  doxa  Ximena  262.  V.  1404  /.  Rrespuso  dona  Ximena  : 
Dios  lo  quiera  e  lo  mande,  cf.  v.  2684;  v.  2560  /.  (Que)  plega 
a  dofia  Ximena. 

n 

que  Alcoçer  non  se  le  dava  574. 

Aicoçer  cueda  ganar  556.  V.  851  /.  Alcoçer  quiso  quitar,  v.  1095 
/.  Ganado  a  a  Murviedro. 

a  Alcoçer  es  venido  846. 

Alfonsso  myo  seiîor  2036. 

de  Alfonsso  myo  senor  1^21.  L.  de  même  2044. 

a  Alfonsso  so  seilor  2024.  F.  2156  /,  De  so  senor  don  Alfonsso 
ou  Del  buen  rrey  don  Alfonsso,  v.  3017  /.  Que  las  manos  le 
besas  ou  Que  suas  manos  besas  a  Alfonsso  so  senor  ou  al  buen 
rrey  so  seiior,  v.  3512  /.  La  mano  le  fue  besar  a  Alfonsso  so 
senor. 

el  mio  senor  Alfonsso  2200. 

Alfonsso  el  Castellano  495,  2976. 


ÉTUDES    SUR    LE    POEME    DU    CID  441 

a  Alfonsso  (el)  Castellano  1790.  L.  de  même  v.  2900,  où  l'on  pour- 
rait aussi  lire  A  Alfonsso  de  Castiella. 

Alfonsso  el  de  Léon  1927.  V.  3692  on  pourrait  lire  El  campo 
mando  librar  don  Alfonsso  de  Léon  (tus.  el  buen  rrey  don 
Alfonsso);  v.  3536  /.  Ellos  eran  en  poder  ou  mieux  en  la  mano 
de  Alfonsso  el  de  Léon,  v.  3543  /.  De  Alfonsso  el  de  Léon  ou  A 
Alfonsso  de  Léon. 

con  Alfonsso  (el)  de  Léon  3717. 

si  quisiesse  el  rrey  Alfonsso  1950. 

que  tenie  el  rrey  Alfonsso  3246,  où  il  faut  peut-être  supprimer  el. 

do  (el)  rrey  Alfonsso  estava  1827. 

essora  el  rrey  Alfonsso  13  16. 

fablo  (el)  rrey  don  Alfonsso  3228,  3596.  Compléter  le  v.  3228  en 
lisant  A  estas  [suas]  palabras  et  voir  ce  que  nous  avons  dit  p.  336; 
•y.  3452  /.  E  a(que)l  rrey  don  Alfonsso  3452. 

Con  EL  RREY  DON  Alfonsso  3  166.  L.  de  même  w.  538,  où  Von  pour- 
rait lire  aussi  Con  myo  senor  Alfonsso,  et  1974.  Cf.  Con  el 
rey  don  Fernando  R.  1008. 

antel  RREY  DON  Alfonsso  2093,  3239,  3344.  L.  de  même  w. 
1843,  2013,  2128.  Cf.  antel  rey  don  Fernando  R.  689,  744; 
V.  13 II  /.  Demando  por  [don  ou  rrey]  Alfonsso,  do  lo  podrie 
fallar,  Fuera  el  (rrey)  a  Sant  Fagunt,  etc.,  v.  2936  /.  Merced, 
rrey  don  Alfonsso,  de  largos  rreynos  (a  vos  dizen)  senor, 
V.  ^iji  l.  Merced  (ya),  rrey  don  Alfonsso,  [que]  sodés  nuestro 
seiïor,  w.  1845  et  2142  /.  Merced,  rrey  don  Alfonsso, 
[sodés]  senor  tan  ondrado,  vv.  3253  et  3271  /.  Merced,  rrey 
don  Alfonsso  ou  Merced  ya,  rrey  senor,  v.  3403  /.  Merced, 
rrey  don  Alfonsso,  où  merçed  est  peut-être  faux . 

El  buen  rrey  don  Alfonsso'  3001,  3024.  L.  de  même  w.  22, 
1840,  1895,  1979,  2026,  3053,  3108,  3127,  3692.  Cf.  el 
buen  rey  don  Fernando  R.  278,  367,  399,  460,  501,  663, 
733,  804,  822,  978,  1018,  1074,  1081,  1087,  1107. 

I.  Cette  moitié  de  vers  est  déplacée  dans  G.  de  Berceo,  S.  Dom.  de  Silos  733c,  et 
ce  n'est  pas  de  lui  qu'elle  vient.  Accoutumé  à  l'entendre  dans  les  chansons  épiques,  le 
copiste  l'a  introduite  inconsciemment  dans  un  alexandrin. 


442  J.    CORNU 

Al  buen  rrey  don  Alfonsso  2825.  L.  de  même  w.  508,  815, 
1272,  2922,  3397;  V.  1959  /.  Al  buen  rrey  don  Alfonsso 
delant  le  echan  las  cartas  ou  delant  (le)  echaron  las  cartas , 
V.  2900  /.  Al  [buen]  rrey  [don]  Alfonsso  (de  Castiella) , 
V.  3423  /.  Las  manos  fueron  besar  del  [buen]  rrey  don 
Alfonsso.  Cf.  del  buen  rey  don  Fernando  R.  799,  965,  989, 
1016,  1026,  iioi,  al  buen  rey  don  Fernando  R.  506, 555,  692, 
967,  1057. 

(e)  los  otros  a  Almenar  1109.  V.  1328  /.  Preso  a  a  Almenar  e 
Murviedro  que  es  miyor. 

(e)  los  otros  a  Alucad  1108. 

a  la  puent[e]  de  Arlançon  290. 

[a]  Arlançon  a  passado  201. 

e  en  Arlançon  posava  5  5 . 

e  Ateca  que  es  (a)delant  552,  dont  le  premier  hémistiche  aura  été 
Passado  a  a  Bovierca, 

EL  MORO  AVEGALVON   2636,   2662, 

la  que  Avegalvon  mandava  1545.  V.  2647  /.  [A]  fe  [vos]  los  en 
Molina  que  manda  Avegalvon,  car  le  sens  du  vers  26 4^,  tel 
que  le  donne  le  ms.,  est  démenti  par  le  vers  suivant;  v.  1464. 
l.  Manda  la  Avegalvon,  myo  amigo  (es)  de  paz,  v.  2668  /. 
Non  lo  tiene  en  poridad,  diz  lo  a  Avengalvon. 

al  conde  de  Barçilona  957. 

(a)  Bavieca  el  corredor  3513. 

en  Bavieca  (el)  so  cavallo  17 14,  dont  le  premier  hémistiche  est  :  Dio 
[un]  salto  myo  Çid,  V.  2127  /.  En  Bavieca  so  cavallo  myo  Çid 
un  salto  dio. 

e  el  conde  don  Beltran  3004. 

DE  LA  CASA  DE  BiVAR  1268. 

dentro  en  Burgos  la  casa  62. 

que  en  Burgos  pudo  falar  1427. 

en  el  castiello  de  Cabra  3287. 

en    Calatayuh   posar    651.    V.  775    /.   [Qiie]  para   Calatayuth, 

V.  777  /.  Fata  a  Calatayuth  duro  [bien]  el  segudar  ou  bien 

durava  el  segudar, 
la  que  dizen  de  Canal  649. 


ÉTUDES    SUR    LE    POfeME    DU    CID  443 

DE  CONDES  DE  Carrion  "  2549,  2554,  3296.  L.  de  même  w.  2162, 
2171,  2185  ;  corriger  d'après  cette  moitié  de  vers  w.  1906,  1928, 
2076,  2098,  2174,  2178,  2225,  2229,  2317,  2655,  2670, 
295e,  2985,  3007,  3148,  3428,  3537,  3603,  3612,  3701; 
V.  3613  /.  E  condes  de  Carrion,  v.  2894  /.  De  (myos)  yernos 
de  Carrion. 

YFANTES  DE  CaRRION  2332,  2496,  2587,  264e,  2675,  27OI,  2942, 
2965,  3080,  3126,  3144,  3148,  3161,  3207,  3209,  3217, 

■  3219,  3467,  3485,  3562,  3568,  3596.  L.  de  mêmew.  1372, 
1385,  1835,  1879,  1901,  1975,  1981,  2052,  2084,  2091, 
2101,  2279,  2309,  2510,  2515,  2583,  2644,  2689,  2708, 
2713,  2735,  2754,  2763,  2771,  2781,  2793,  2824,  2833, 
2906,  2995,  2999,  3232,  3241,  3256  (pii  il  faut  supprimer  de), 
355^5  3577'  359^  (^"  ^'^^  pourrait  lire  aussi  Los  condes  de 
Carrion,  quon  rencontre  plusieurs  fois  dans  les  romances  du  Cid); 
au  V.  1937  supprimer  pora  los,  v.  3275  /.  Los  [condes]  de 
Carrion,  v.  3258  /.  Dezid  que  vos  mereçi,  yfantes  ou  los  condes 
[de  Carrion,  O]  en  juego  o  en  vero  o  en  alguna  rrazon,  au  v. 
3714  la  meilleure  leçon  serait  Agora  la  ayan  quita  yfFantes  de 
Carrion. 

DE  YFANTES  DE  CaRRION  2915,  295 1,  3II3,  3202,  3437,  37^4» 

3707. 
diz(i)en  los  de  Carrion  2667. 
de  Carrion  a  casar  3381. 
a  tierras  DE  Carrion  2526,  2544,  2590,  2597,  2627,  2638, 

I .  Carrion  compte  pour  trois  sytlahes,  comme  le  prouvent  les  hémistiches  et  les 
alexandrins  que  voici  :  a  Carrion  fue  llegado  R.  686,  el  bueno  de  Carrion  R.  777, 
Burgos  con  la  Castiella,  Castro  e  Carrion  G.  de  Berceo,  S.  Domingo  130b,  Fue 
çerca  de  la  média  de  Carrion  ardida  G.  de  Berceo,  S.  Millan  389b.  Carrion  est 
mesuré  de  même  dans  Judiô  de  Carrion  Rabi  don  Santoh.  Prov.  nior.  i  ;  car  la 
forme  Judiô,  connue  d'ailleurs,  est  assurée  pour  ce  texte  par  le  quatrain  686,  où  ce 
mot  rime  avec  prometiô.  Encore  dans  les  romances  du  Cid  nous  trouvons  le  plus 
souvent  Carrion  de  trois  syllabes,  beaucoup  plus  rarement  de  deux,  et  des  vers  où  il 
est  de  deux  syllabes,  il  y  en  a  plusieurs  qu'il  serait  aisé  de  corriger.  En  supprimant 
l'article  dans  De  los  condes  de  Carrion  Rom.  gen.  864,  883  ,  Con  los  c.  de  C. 
872,  890,  A  los  c.  de  C.  874,  884,  888,  par  exemple,  on  remîrait  à  ces  vers  leur 
forme  première. 


444  J-  CORNU 

3470,  3599.  L.  de  même  vv.  2445  (en  supprimant  de  vos), 
2563  Çpii  Von  pourrait  lire  aussi  do  las  heredades  son,  cf.  2545), 
2620;  V.  2480  /.  D[e]  ellos  a  Carrion  ou  mieux  Mandados 
buenos  yran  (cf.  v.  2526)  a  tierras  de  Carrion,  Commo  ellos 
son  ondrados,  etc.,  v.  13 13  /.  Tornaras  a  Carrion,  v.  2540  /. 
Vayamos  (por)  a  Carrion,  v.  2605  /.  Vayades  a  Carrion, 
w.  3 129-3 131  /.  Yo  en  quanto  fu[i]  rrey  non  fiz  mas  de 
do[a]s  cortes  :  La  una  en  Burgos  fiz  (e)  la  otra  en  Carrion  ou 
La  una  fizi  ou  fuera  en  Burgos,  la  otra  en  Carrion  [E  aqu] 
esta  [la]  terçera  a  Tolledo  vin  fer  oy,  v.  3532  /.  Myo  Çid  va  a 
Valençia,  (e)  el  rrey  a  Carrion,  car,  autrement,  le  vers  se  lierait 
mal  avec  le  précédent  ;  v.  2327  /.  Desean  [a]  Carrion,  v.  3570  /. 
Por  quanto  val  Carrion. 

EN  TIERRAS  DE  CaRRION  257O,  260O,  2717,  3223. 

POR  TIERRAS  DE  Carrion  3696. 
que  tierras  de  Carrion  3473. 

EN  BEGAS  DE  CaRRION  3481. 

por  non  v[e]er  Carrion  2322. 

commo  lo  de  Carrion  2664.  F.  1376  /.  (E)  nos  de  los  (condes) 
de  Carrion. 

e  adelant  Casteion  1329. 

A  Castiella  la  gentil  829.  L.  de  même  v.  871  ;  ajouter  la  gentil 
aux  premiers  hémistiches  des  w.  287,  783. 

(e)  en  Castiella  e  en  Léon  2579.  V.  2977  /.  Enbia[va]  su[a]s 
cartas  ou  Enbia  ou  encore  Enbio  1.  s.  c.  (por)a  Léon  e  (a)  San- 
tiyaguo  [E]  a  los  Portogaleses  e  a  [condes]  galizianos  (cf. 
v.  2926)  E  a  los  de  Carrion  e  (a)  varones  castellanos. 

a  Castiella  al  rrey  Alfonsso  2903  est  une  moitié  de  vers  douteuse;  corri- 
ger tout  le  vers  en  lisant  :  A  Castiella  el  mandado  lieves  me  al 
rrey  Alfonsso. 

a  Castiella  con  mandado  813. 

de  Castiella  fin  es  ya  399. 

a  Çelfa  la  de  Canal  869. 


ÉTUDES   SUR    LE   POEME    DU    CID  445 

Çid,  Rrodrigo  Çid,  Rruy  Diaz,    Campeador. 

EL  Çid  con  todos  los  sos  3022.  L.  de  même  v.  214,  où  ron pourrait 
lire  aussi  El  Çid  e  suas  companas  ou  Myo  Çid  e  sus  vassallos 
cavalgavan  tan  ayna;  v.  743  /.  Acorrieron  a  la  seiîa  el  Çid 
con  todos  los  sos,  cf.  Chr.  du  Çid,  chap.  XCIX  :  E  el  Cid  e  todos 
los  suyos  acorrieron  la  seiîa  muy  bien;  v.  iij^  l.  El  Çid  les 
toliô  el  pan. 

ca  el  Çid  bien  las  conosçe  3187. 

que  el  Çid  le  avie  dados  105 1. 

al  Çid  caen  .c.  cavallos  805.  F.  153  /.  Al  Çid  besaron  las  manos 
ou  mieux  Fueron  le  besar  las  manos,  v.  1608  /.  [La]  madré 
e  fijas  amas  [al  Çid]  las  manos  (le)  besavan  ou  La  madré 
e  suas  fijas  ou  Entre  madré  e  las  fijas  ou  Entre  madré  e 
fijas  amas,  etc.,  v.  2235  /.  Al  Çid  e  sua  muger  yvan  les  besar 
las  manos,  z'.  581  /.  Falido  [le]  a  al  Çid  [e]  el  pan  e  la  çevada, 
V.  3123  /.  Al  Çid  catando  estavan  quantos  avie  en  la  cort. 

al  Çid  seyx  çientos  cavallos  2489. 

Myo  Çid  el  de  Bivar  295,  550,  855,  961,  983,  1140,  1200, 
1265,  1387,  1454.  F.  748  /.  Visto  lo  ha  myo  Çid  Rrodrigo  el 
Castellano,  v.  1082  /.  [E]  tornos  el  de  Bivar. 

Quoique  Von  ne  rencontre  pas  :  Myo  Çid  Campeador,  //  nen 
est  pas  moins  sûr  quil  faut  corriger  d'après  cette  formule,  en 
supprimant  el  ou  el  buen  vv.  288,  417,  1669,  193 1,  1985, 
2065,  2113,  2183,  2308,  2559,  2853,  2987,  3015,  3025, 
3033,  3093,  3199,  3402,  3440,  3703;  dans  presque  tous  ces 
passages  on  pourrait  lire  aussi  El  buen  Çid  Campeador,  si  cette 
formule  n était  déjà  asse:{  fréquente;  l.  de  même  v.  109;  v.  2937  /. 
Besa  vos  piedes  e  manos  myo  Çid  Campeador.  Quant  à  Myo 
Çid  lidiador  1322,  il  formait,  précédé  de  monosyllabes,  une  excel- 
lente moitié  de  vers,  à  laquelle  le  poète  recourait  au  besoin. 

Myo  Çid  e  sus  vassallos  2473.  L.  de  même  vv.  1618  (car  su[a]s 
companas  _/gm/V  une  syllabe  de  trop)  et  2243  ;  corr.  d'après  ce  passage 
V.  ^j6  ;  V.  2265  /.  Del  Çid  e  de  sus  vassallos. 

myo  Çid  ferir  los  va  1 1 3  7 . 


44^  J.  CORNU 

MYO  ÇlD  DESCAVALGAVA  I592. 

myo  Çid  y  va  albergar  547,  où  il  vaudrait  mieux  lire  Myo  Çid  va 
albergar  ou  Myo  Çid  yva  posar. 

MYO  Çid  iva  posar  402,  553. 

myo  Çid  duro  .III.  anos  11 69. 

myo  Çid  lo  otorgo  203 1. 

myo  Çid  presas  las  ha  3250. 

a  myo  Çid  aguardavan  839, 

a  myo  Çid  se  tornavan  1964.  V.  1134  /.  A  myo  Çid  mucho 
plaze.. 

a  myo  Çid  es  tornado  2974.  V.  1682  /.  A  myo  Çid  son  tornados 
ou  A  myo  Çid  se  tornavan,  comme  au  v.  1964,  v.  1632  /.  A 
myo  Çid  son  venidas,  t^.  1190  /.  Que  viniesse  a  myo  Çid 
ou  Viniesse  al  Campeador,  v.  1207  /.  A  myo  Çid  mas  le 
vienen,  sabet,  que  no  s[e]  le  van. 

a  myo  Çid  espère  3338. 

pora  myo  Çid  huyar  892. 

con  myo  Çid  van  a  cabo  1 7 1 7 . 

ant(e)  myo  Çid  se  paro  2624.  F.  2369  lire  de  même  ou  peut-être 
Paravas  ant  myo  Çid  ou  Delant  el  Çid  se  parava  ou  se  paro, 
V.  3324  /.  Ant  el  Çid  e  ante  todos  ou  bien  Delant  myo  Çid  e 
todos. 

que  myo  Çid  fechas  ha  1149. 

la  que  myo  Çid  gaiîo  2175. 

quales  myo  Çid  mando  2838.  F.  2585  /.  Lo  que  myo  Çid  mando. 

que  me  enbia  myo  Çid  1868. 

DE  myo  Çid  don  Rrodrigo  1622. 

a  myo  Çid  don  Rrodrigo  1628. 

de  myo  Çid  (el)  de  Bivar  1085.  F.  2677  /.  Si  no  lo  dexas, 
yffantes,  por  myo  Çid  (el)  de  Bivar,  v.  3378  /.  De  Rrodrigo 
de  Bivar  et  non  De  myo  Çid  el  de  Bivar,  qui  est  mal  placé  dans 
la  bouche  d'Assur  Gonçale:{  ou  plutôt  du  comte  Garçiordohe^,  comme 
on  lit  au  passage  correspondant  de  la  Chr.  du  Cid,  chap.  CCLVI. 

a  myo  Çid  (el)  de  Bivar  141 6,  où  l'on  pourrait  lire  aussi  Al 
Campeador  leal. 

(de)  lo  que  dixo  don  Rrodrigo  1302.  L.  de  même  w.  539,  3120, 


1 


ÉTUDES   SUR    LE   POEME   DU    CID  447 

OÙ  l'on  pourrait  lire  aussi  Lo  que  dixo  myo  Çid,  et  compléter  le 
V.  3120m  lisant  Plogole  de  coraçon;  v.  1028  /.  Dixo  (el)  conde 
don  Rremont  :  comades  vos,  don  Rrodrigo. 

(myo  Çid)  Rruy  Diaz  de  Bivar  628.  L.  de  même  v.  1387.  —  Le 
P.  du  Cid  ne  nous  a  conservé  ni  Rrodrigo  el  Castellano  ni  De 
Rrodrigo  de  Bivar  ni  el  que  naçio  en  Bivar,  hémistiches  qu'on 
trouve  dans  la  R.  (vv.  614,  661  et  821).  Dans  les  romances  on 
rencontre  Don  Rodrigo  de  Vivar,  Rom.  gen.  735,  736,  738,  741, 
784,  826,  843,  845,  De  Rodrigo  de  Vivar  738,  A  Rodrigo  de 
Vivar  738,  748,  753,  hémistiches  étrangers  au  P.  du  Cid. 

Rruy  Diaz  so  seiior  3712. 

don  Rruy  Diaz  posava  912.  V.  485  /.  O  Rruy  Diaz  estava, 
V.  2514  /.  Que  Rruy  Diaz  crio,  v.  1873  /.  Ant(e)  Rruy  Diaz 
el  Çid. 

aosadas,  Campeador3475.  Quoique  cette  moitié  de  vers  paraisse  bonne, 
je  la  crois  trop  longue  dune  syllabe  :  /.  peut-être  a  osadas,  lidiador. 
V.  2107  /.  Lo  que  dellos  vos  plogier(e),  fazedlo,  Campeador, 
V.  3 1 14  /.  Seades,  Campeador,  En  este  myo  escaiîo  ou  Aca  en 
este  escaiio  que  m[e]  diestes  vos  en  don. 

Caboso  Campeador  3410.  L.  de  même  v.  1128,  où  Von  pourrait 
lire  aussi  Myo  Çid  Campeador;  v.  2027  /.  Levantados  en  pie 
ya  (Çid),  [caboso]  Campeador  ou  Levantados  en  pie(ya),  Çid, 
[caboso]  Campeador,  v.  2049  /.  El  myo  huesped  seredes  (Çid), 
caboso  Campeador. 

Campeador  de  Bivar  721,  où  il  faut  supprimer  Çid.  Lire  de  même 
V.  1140. 

vos  e  el  Campeador  1359. 

FijAS  DEL  Campeador  1887,  2323,  2661.  L.  de  même  w.  2551, 
2555,  2584;  vv.  2654,  2822,  3368  /.  A  fijas  de  myo  Çid, 
V.  3345  /.  Por  fîjas  de  myo  Çid,  qui,  pour  le  dire  en  passant, 
est  un  complément  de  lidiare. 

LA  CORT   DEL   CaMPEADOR   2396, 

A  LOS  DEL  Campeador  3540,  3561,  3613.  L.  de  même  v.  661. 
por  LOS  DEL  Campeador  3564. 
el  Campeador  cavalga  486. 
el  Campeador  se  va  857. 


448  J.    CORNU 

el  Campeador  entrava  2396.  F.  911  /.  Alen  de  Teruel  [la  casaj 
el  Campeador  passava,  ■y.  715  /.  Al  Campeador  fincava  ou  aussi 
A  Rruy  Diaz  fincava,  v.  3 121  /.  El  Campeador  poso  ou  El  Çid 
essora  poso. 

que  faz  el  Campeador  1343.  F.  1958  /.  (Esso)  fera  el  Campeador. 

que  grade  el  Campeador  2685. 

durmie  el  Campeador  2280. 

sedie  el  Campeador  2030. 

fizo  el  Campeador  2492.  Compléter  le  vers  en  lisant  au  premier 
hémistiche  Todas  aquestas  ganançias. 

pagos  el  Campeador  2518.  L.  de  même  v.  69.  On  pourrait  corriger 
d'après  cet  hémistiche  la  première  moitié  du  vers  3272,  mais  mieux 
vaut  lire  ici  Avezose  Rruy  Diaz  ou  Avezose  don  Rrodrigo. 

do  fuere  el  Campeador  1369. 

vernas  al  Campeador  2622. 

servir  al  Campeador  1369.  V.  10 16  /.  Plogo  al  Campeador, 
V.  2341  /.  comme  au  v.  1016  ou  peut-être  Plogo  end  a  myo  Çid. 

LOS  DEL  BUEN  Campeador  3  550,  3694.  L.  de  même  vv.  2284,  3534, 
355^5  357ij  3589)  371I5  ious  cas  où  Von  pourrait  lire  aussi 
Los  del  Çid  Campeador;  v.  35  /.  Los  del  buen  Campeador  a 
allas  vozes  lama[va]n. 

EL  Campeador  contado  2433,  nommé  aussi  une  fois  (v.  502)  el 
lidiador  contado,  épithète  qui,  précédée  d'une  syllabe,  formerait 
une  moitié  de  vers  parfaite. 

del  Campeador  contado  152. 

AL  CaxMpeador  contado  142,  1780  où  il  faut  lire  al  pour  el. 

EL  Campeador  leal  396. 

al  Campeador  leal  2676,  3317. 

ANTEL  Çid  Campeador  2593.  F.  1997  /.  Con  el  Çid  Campeador, 
vv.  364,  3314  /.  Por  el  Çid  Campeador,  v.  3471  /.  Contrai 
[Çid]  Campeador,  v.  241  /.  Tu  que  los  guias  a  todos,  val  al  Çid 
Campeador,  v.  1347  /.  Quando  ou  Pues  assi  a  su[a]  guisa  faze 
el  Çid  Campeador. 

EL  BUEN  Çid  Campeador'  1663.  L.  de  même  vv.  23e,  594,  923 

I.  =  Poema  de  F.  Gonzalez  166  d,  évidemment  une  réminiscence  des  chansons 
du  Cid. 


ETUDES   SUR    LE   POEME   DU    CID  449 

(ici  Von  pourrait  lire  aussi  El  bueno  de  myo  Çid,  comme  au 
V.  1803),  1361,  1669,  1916,  2000,  2014,  2219,  2666,  2742, 
2753,  2991  (car  c'est  le  roi  qui  parle),  3143  (pour  la  même 
raison),  3164,  3230,  3340,  3492;  w.  1997,  2505,  3700  /. 
Con  el  buen  Campeador  ou  Con  el  Çid  Campeador,  v.  2516  /. 
Por  el  Çid  Campeador  ou  Por  el  buen  Campeador,  v.  2658  /. 
comme  au  vers  2^16,  v.  ■^i  /.El  buen  Çid  Campeador  ou  bien 
Myo  Çid  Campeador  ou  bien  encore  Rruy  Diaz  myo  Çid,  qui 
était  la  formule  la  plus  fréquente  au  premier  hémistiche;  v.  2063  /. 
El  buen  Çid  Campeador  ou  Myo  Çid  Campeador  ou  mieux  encore, 
à  cause  de  r assonance,  Rruy  Diaz  myo  Çid,  v.  1332  /.  Obispo 
de  su[a]mano  fizo  el  Campeador. 

AL  BUEN  ÇiD  Campeador  3096.  L.  de  même  w,  1354,  1890, 
1904,  2073,  2315,  2543,  2718,  2827,  2966,  3011  (où  Von 
pourrait  lire  aussi  Myo  Çid  Campeador),  3210,  3398,  3431, 
3453;  corr.  d'après  ce  passage  vv.  J41,  1373,  2122,  2633,  2765, 
2943,  3333,  3424,  3598,  3728;  V.  285  /.  Una  grand  iantar 
le  fazen  al  buen  Çid  Campeador,  v.  2166  /.  Mas  grandes  ou 
Mayores  foron  las  yentes  del  buen  Çid  Campeador,  v.  292  /. 
Todos  y\^an  demandando  por  el  buen  Campeador  ou  por  el  Çid 
Campeador  ou  por  myo  Çid  so  seiîor. 

Çid  Campeador  leal  706,  2361.  On  pourrait  lire  de  même  w.  41, 
71,  175;  V.  493  /.  [Çid]  Campeador  contado. 

Remarque.  Les  noms  du  Cid  sont  à  supprimer  dans  les  vers  sui- 
vants :  V.  2192  /.  Grado[sea]  al  Criador  e  a  vos,  (Çid)  barba 
velida,  v.  933  /.  Dios,  commo  [bien]  fue  (el  Çid)  pagado,  w. 
2665,  3169  /.  De  nos  el  (Çid)  Campeador  ou  De  nos  el  Çid 
Lidiador,  v.  1201  /.  Q.uando  [las]  vio  (myo  Çid  las  gentes) 
iuntadas,  compeço[se]  de  pagar,  v.  12 12  /.  Quando  (myo  Çid) 
gano  a  Valençia,  v.  ijSj  l.  Mando  (myo  Çid  Rruy  Diaz)  que 
fita  sovies(se  la  tienda)  e  non  la  tolies(se  dent)  christiano, 
V.  1898  /.  Sirvem  (myo  Çid)  el  Campeador,  v.  3336  /.  Fasta 
do  [se]  desperto  (myo  Çid),  v.  1080  /.  Lo  que  non  ferie  el 
(caboso)  por  lo  que  en  el  mundo  ha. 

DE  Colada  e  de  Tizon  3201. 

MÉLANGES.  2^ 


450  J.    CORNU 

A  CoLADA  E  A  TizoN  2575,  ^i^^.  Le  vcTS  2575  entier  est  Dar  vos 
lie  do[a]s  espadas  a  Colada  e  a  Tizon;  v.  3175  /,  Sacaron  [a] 
las  espadas  a  Colada  e  a  Tizon. 

(e)l  espada  Coladal  dio  3192  est  un  hémistiche  douteux. 

EN  EL  RROBREDO  DE  CORPES  2748,  2754,  2945,  3156,  3266.  L.  de 

même  v.  2697. 

POR  LOS  RROBREDOS  DE  CORPES  2809. 

DON  Diego  e  don  Fer[r]ando  2725.  L.  de  mêmew.  1901,  2267, 
2319,  où  Von  pourrait  lire  comme  au  v.  2348  :  Entre  Diego  e 
Ferrando;  v.  3009  /.  Don  Diego  e  don  Ferrando  y  foron  amos 
a  dos,  V.  2168  /.  (E  a)  don  Fernando  e  (a)  don  Diego  [a] 
aguardar  los  mando,  v.  2534  /.Mas  fallado  non  y  an  Qns.  non 
fallavan  y)  a  Diego  ni  (a)  Ferrando  ou  mieux  ni  Diego  ni 
Ferrando,  v.  2352  /.  Curies  me  a  [don]  Diego,  curies  me  a  don 
Fernando. 

ENTRE  Diego  e  Ferrando  2348. 

a  Diego  e  a  Fernando  2440. 

do  a  Elpha  ençerro  2695. 

DON  Elvira  e  dona  Sol  2075,  2088,  2163,  2197,  2520,  2592, 
2628,  2682,  2710,  2714,  2747, 2780, 2786, 2790, 2859,  3 187, 
3345,  3419,  3447-  =  Rom.  gen.  dans  les  pièces  863,  864, 
875.  L.  de  même  vv.  2097,  2163,  2181,  2817,  3718;  v.  2755 
ajouter  Don  Elvira  e  doiîa  Sol,  v.  2724  /.  Quando  lo  vieron 
ellas  ou  Las  dueiias  quando  lo  veen,  fablava  y  dofia  Sol,  cf. 
1350;  V.  2796  /.  Fablava  y  dona  Sol  ou  Y  fablava  doiia  Sol  ou 
Fablado  ha  doiia  Sol. 

EL  MEiOR  DE  TODA  EsPANA  327 1.  F.  453  /.  Fablara[n  en]  toda 
Espana,  v.  1021  /.  No  combre  un  [sol]  bocado  por  quanto  ha 
en  Espaiîa,  ou,  ce  qui  vaudrait  mieux,  por  quanto  val  toda 
Espaiia. 

el  rrey  Fariz  e  Galve  769.  Quoique  cette  moitié  de  vers  soit  métrique- 
ment  correcte,  je  la  regarde  comme  grammaticalement  vicieuse  et  je 
crois  qu  il  faut  lire  tout  le  vers  de  la  manière  que  voici  :  Arancados 
son  [del  campo]  los  rrey  es  Fariz  e  Galve. 

que  dizen  Fariz  e  Galve  654.  V.  774  /.  Ca  [el  otro  rrey]  Galve  no 
lo  cogieron  alla. 


ÉTUDES    SUR    LE    POEME    DU    CID  45  I 

Fêlez  Munoz  se  metio  2769. 

tomos[c]  Fêlez  Munoz  2776.  V.  2791  /.  [Oiiando]  abrieron  los 

oios,  (e)  viei'on  (a)  Fêlez  Munoz. 
el  que  es  sobre  Fenares  43  5 . 
cuemo  se  alaba  Ferrando  2340.  F.  l'yij  l.  A  estas  [suas]  palabras 

fablo  Gonzalez  Ferrando. 
el  conde  Garçiordonez  3553.  L.  de  mémev.  3270.  Cf.  el  conde 

Garcifernandez  R.  57. 
peso  a  Garçi  Ordoiïez  1345,  où  mucho  dvit  être  supprimé. 
por  nombre  en  Golgota  348.  Accentuer  Golgotd  et  non  Golgota, 

comme  on  le  fait  de  nos  jours. 
a  Huesca  e  (a)  Montalvan  952.  V.  940  /.  Pesa  a  los  de  Monçon 

e  pesa  a  los  de  Huesca  ou  bien  e  non  plaz  a  los  de  Huesca,  cf. 

vv.  625,  626;  V.  1089  /.  E  (las)  tierras  de  Montalvan. 
EL  OBispo  DON  Jheronlmo  25 12.  V.  3064  /.  E  (el)  obispo  don 

Jheronimo. 

DEL  obispo  don  JhERONIMO    1667. 

e  rrey  es  de  Léon  2923. 

los  que  dizen  de  Luzon  2653. 

si  vos  vala  Dios,  Minaya  874. 

bien  me  yra  a  mi,  Minaya  925. 

dezir  vos  quiero,  Minaya  890. 

e  al  bueno  de  Minaya  1583.  Vv.  13 14,  1405,  1414,  1439,  1527 
on  pourrait  lire  El  buen  Minaya  Albarfanez  ou  Aquel  Minaya 
Albarfanez,  mais  ces  corrections  sont  trop  peu  assurées. 

e  quito  se  va  Minaya  1539. 

que  se  tardava  Mynaya  908.  V.  1384  /.  Espidies[e]  Minaya  e 
[y]va  se  de  la  cort. 

dio  Minaya  al  abbat  1432. 

vien(e)  la  sena  de  Minaya  482.  L.  de  même  v.  477. 

que  acconpaiîen  a  Minaya  444.  F.  181 5  /.  Mando  a  Pero  Vermuez 
que  aconpanas  a  Mynaya,  v.  488  /.  Abiertos  amos  los  braços 
va  rreçibir  a  Minaya,  v.  919  /.  A  Minaya  que  asomava. 

e  mucho  a  Albarfenez  945 . 

las  dueîïas  e  Albarfanez  1452,  2863. 

el  que  de  Albarfanez  fue  2814. 


452  J.    CORNU 

afe  aqui  Albarfanez  2135. 

rrogavan  a  Albarfanez  141 7. 

REMARauE.  Outre  les  corrections  faites  sous  Minaya  et  Albar- 
fanez, il  y  en  a  d'autres  à  faire  dans  les  vers  suivants  :  v.  1385  /. 
Yffantes  de  Carrion  acompanan  Albarfanez,  v.  15 11  /.  Que 
sopiessen  de  que  seso  era  Mynaya  Albarfanez,  v.  i^ij  l. 
Sonrrisos[e]  de  la  boca  don  Albarfanez  Minaya,  v.  1256  /. 
Con  Albarfanez  Minaya  elli  se  va  consegando  ou  el  Çid  se  va 
consegando  ou  el  se  estava  consegando  (cf.  Restori,  Osserva:(^ioni, 
p.  76),  V.  3063  /.  Vos,  Albarfanez  Minaya,  v.  1495  /.  Envio 
dos  cavalleros  (Mynaya  Albarfanez)  que  sopiesse[n]  la  verdad. 

a  Molina  se  torno  2688.  F.  1476  /,  A  Molina  van  posar. 

do  dizen  Monte  Calvario  347. 

(el)  que  mando  a  Mont  Mayor  738.  Quoique  en  retranchant  el  le 
passage  fût  correct,  mieux  vaudrait  lire  que  tovo  Monte  Mayor, 
comme  il  y  a  dans  la  Chr.  du  Cid,  chap.  C. 

en  tierras  de  Mon  Rreal  1186. 

que  es  sobre  Mont  Rreal  863 . 

AOUEL  MuNO  GusTioz  2324,  2927,  2934.  L.  de  même  v.  3065. 

E  DON  MUNO  GuSTIOZ  3674. 

E  A  MuNO  GusTioz  21 77.  V.  3670  /.  Dire  vos  de  Gustioz. 

DE  Navarra E  DE  Aragon  3399,  3405,  3420,  3448,  3722  =  i^o;;/. 
gen.  884.  V.  II 87  /.  Por  Aragon  e  (por)  Navarra,  v.  3395 
/.  El  uno  es  (yfante)  de  Navarra  e  el  otro  (yfante)  de  Aragon , 
comme  a  proposé  Restori,  faisant  ici  une  excellente  correction. 

e  (a)  Onda  e  Almenar  109 1.  V.  11 09  /.  Desi  [los  unos]  a  Onda 
(e)  los  otros  a  Almenar,  v.  1328  /.  Preso  ha  a  Almenar. 

Pero  Mudo  me  lamades  3310.  V.  3302  /.  Fabla,  Pero  Mudo,  tu, 
[el]  varon  que  tanto  callas. 

e  aquel  Pero  Vermuez  199 1. 

a  Pero  Vermuez  cata  3301. 

e  plogo  a  Par  Vermuez  1907.  L.  Per  aux  w.  722,  où  il  faut  mettre 
sans  doute  Do  Per  Vermuez  esta,  1820,  1870  (où  il  faut  suppri- 
mer a),  3645;  V.  3629  /.  Firme  estido  Per(o)  Vermuez  ou 
Firme  estido  Vermuez. 

E  EL  coNDE  DON  Rremont  3002,  3109,  3 135,  3496-  V.  987  /. 


ÉTUDES    SUR    LE    POEME   DU    CID  453 

[Ca]  el  conde  don  Rremont,  v.  3137  /.  peut-être  Aqucl  condc 

don  Rremont. 
E  AL  CONDE  DON  Rremond  3036.  L.  ck  même  V.  1009;  V.  977  /. 

Dezid  al  conde  [Rremont]. 
e  legaron  a  Salon  2656.  V.  2687  /.  En  el  troçir  de  Salon,  cf. 

V.  1228. 
dixo  el  abbat  don  Sancho  24e.  V.  1446  /.  Hyas  espiden  de  don 

Sancho. 
a  Ssan  Pero  a  rrogar  1394. 
en  San  Pero  a  clamor  28e. 
al  seiïor  San  Sabastian  341. 
posare  en  San  Servan  3047.  V.  3054  /.  En  San  Servan  a  posado, 

V.  3102  /.  [E]  de  San  Servan  salio. 
E  (a)  Santa  Maria  madré  1267,  1637.  L.  de  même  v.  1654;  v. 

2237  /.  (Por)a  Santa  Maria  [madré],  t*.  333  /.  En  Santa  [Maria] 

madré.  Cf.  Ni  Santa  Maria  su  madré  Rom.  gen.  734. 
torno  a  Santa  Maria  215 . 
en  Sant  Fagunt  lo  fallo  2922. 

e  d(el)  apostol  Santiyague  (leçon  de  Baist)  1138,  1690. 
los  christianos  Santiyague'  (leçon  de  Baist)  731. 
plaze  a  los  de  Saragoça  941.  V,  1088  /.  Dexando  va  Saragoça. 
iazer  a  Spinar  de  Can  393. 
Taio  non  quiso  passar  3044.  V.  1954  ^'  Sobre  [las  aguas  de] 

Taio  que  es  un  rrio  mayor,  v.   1973  /.  Sobre  las  aguas  de 

Taio  {cf.  V.  1954),  o  las  vistàs  son  paradas, 
e  los  de  Teruel  la  casa  571,  842.  Corriger  d'après  cet  hémistiche  la 

première  moitié  duv.  911. 
a  los  de  Teruel  non  plaze  625. 

I .  Santiago  est  de  quatre  syllabes  dans  les  Miracles  de  Berceo  :  Violo  Sanctiago 
198  b,  Dissoli  Santiago  202  a,  Si  tu  non  le  dissiesses  que  Santiago  eras  203  a, 
mais  dans  le  même  texte  lago  compte  pour  deux  syllabes.  Santiago  est  mesuré  de  même 
dans  le  P.  de  Fernan  Goi!iale:(  :  Santyago  llamado  154  d,  406  b,  LIamando 
Santyago  514  b,  Fue  para  Santyago  621  b.  Dans  les  romaticcs  Santiago  est  tantôt 
de  quatre,  tantôt  de  trois  syllabes.  —  La  forme  Santiyague,  devenue  plus  tard  San- 
tiago, ne  peut  s'expliqicer  que  si  on  lui  donne  pour  base  le  vocatif. 


454  J-  CORNU  - 

e  a  l[a]  otra  Tizon  2727.  V.  3643   /.  Quando  lo  (ou  mieux  la) 
vio  Ferrando,  [bien]  conuçio  a  Tizon  ou  lespada  bien  conuçio. 
la  espada  Tizon  le  dio  3 189. 
a  Tolledo  es  entrado  3953. 
pora  dentro  en  Tolledo  2963.   V.  3016  /.  Albarfanez  adelant 

a  Tolledo  enbio  ou  enbio  el  a  la  cort. 
DE  Valençia  la  mayor  3 1 5 1 .  C/.  En  Valencia  la  mayor,  Pr'unavent 

y  Flor  de  Rom.  60. 
A  Valençia  la  mayor  2161,  2625,  2826,  2840.   L.  de  même 

V.  3526. 
POR  Valençia  la  mayor  2588.  V.  19 15  /.  Pora  Valençia  se  van. 
çerca  Valençia  la  grant  33x6, 
de  Valençia  sus  hoiiores  3264. 
de  Valençia  es  seiior  1 3  3 1 . 
de  Valençia  dieron  salto  17 16.  F.  2800  /.  (Que)  de  Valençia  l[o] 

saco. 
a  Valençia  an  entrado  2247. 
A  Valençia  es  entrado  1743. 
a  Valençia  son  entrados  1792. 

A  Valençia  son  legadas  2465.    V.  1609  /.  A[una]  tan  grand 
ondr[anç]a  (cf.  v.  1578)  a  Valençia  son  entradas  ou  legadas, 
V.  1630  /.  Legados  son  a  Valençia. 
a  Valençia  do  esta  1406. 
en  Valençia  son  rastados  2270. 
en  Valençia  esta  folgando  1243.  T.  2335  /.  En  Valençia  estad  fol- 

gando. 
en  Valençia  sere  yo  2502. 
en  Valençia  do  estava  1537. 
Valençia  vienen  çercar  2312.   V.   11 92  /.  Quien  quier  comigo 

venir  pora  çercar  a  Valençia. 
EL  auE  Valençia  gano  3117,  3221,  3336.  V.  1208  /.  Metio(la) 
[Valençia]  en  plazo,  v.  1814  /.  Delli  que  Valençia  manda. 

Des  corrections  faites  par  nous  dans  les  pages  ci-dessus  plu- 
sieurs ont  été  déjà  proposées  par  Mild  y  Fontanals  dans  les  belles 


ÉTUDES    SUR    LE    POEME    DU    CID  455 

recherches  qu'il  a  consacrées  à  l'épopée  populaire  espagnole  '  et 
par  A.  Restori  dans  ses  Osserva:(ioni  sul  inefro,  sidle  assonance  e  sul 
testo  del  Poema  del  Cid,  Bologna,  1887  -.  Au  nombre  des  meilleures 
améliorations  apportées  au  P.  du  Cid  par  le  savant  catalan  et  par 
le  savant  italien  nous  mettons  celles  qui  rétablissent  la  mesure 
soit  des  vers  entiers,  soit  des  hémistiches.  Ce  sont  celles  fliites 
aux  vv.  119,  187,  294  2'"«  hém.,  327,  333,  376,  433,  1108, 
1345,  1372,  1814,  1910,  2044,  2163  2""^  hém.,  2192  2™^  hém., 
2527  2^"^  hém.,  2563,  2665,  2684,  2843,  2851,  3135  (Mild), 
3160,  (Mild),  3169,  3258  (Milâ),  3275,  3324,  3378,  3395, 
3643  I"  hém.  Mais  dans  ceux  où  il  y  a  myo  et  Carrion,  elles 
ne  sont  bonnes  que  si  l'on  compte  myo  pour  deux  syllabes  et 
Carrion  pour  trois,  comme  on  doit  le  faire,  conformément  à 
l'usage  de  l'ancien  espagnol.  L'amour  du  vrai  et  non  l'amour 
propre  nous  fait  juger  ainsi  ce  qui  a  été  fait  par  nos  prédécesseurs 
et  ce  que  nous  avons  fait  nous-même.  Mauvaises  sont  les  leçons 
que  nous  avons  proposées  jadis  pour  les  vv.  683,  1222,  2180, 
3386,  3566,  dans  nos  Études  sur  le  Poème  du  Cid  h 

Pour  rendre  plus  aisé  le  maniement  de  ce  travail  ébauché  et 
non  achevé,  mais  qui  sera  continué  très  prochainement,  nous 
donnons,  pour  finir,  la  liste  de  tous  les  passages  traités,  en  suivant 
la  numération  de  l'édition  la  plus  commode,  celle  de  VollmôUer. 
Leur  nombre  est  bien  fait  pour  montrer  l'étendue  du  chemin  que 
la  critique  aura  encore  à  parcourir  pour  rapprocher  le  P.  du  Cid 
de  sa  forme  première. 

Las  nuevas  de  myo  Çid  mucho  yran  adelant. 

1.  De  la  poesia  herôico-poptiîar  castellana,  Barcelona  1874. 

2.  Propugnatore,  vol.  XX. 

3.  Romania  X. 


45é 


J,    CORNU 


LISTE  DES  PASSAGES  AMÉLIORÉS 


7  236 

15  241 

22  246 

25  26e 

31  268 

35  282 

37  283 

41  285 

50  287 

58  288 

éo  290 

69  292 

71  294 

78  308 

89  326 

99  329 

109  333 

131  364 

136  376 

139  387 

146  393 

149  404 

153  417 

154  433 

155  453 

165  467 

169  470 

175  477 

180  485 

187  488 

189  493 

200  508 

201  510 

202  528 
214  538 
232  539 


547  760 

556  769 

559  773 

565  774 

577  775 

580  776 

581  777 

587  778 

588  782 

589  783 

590  784 
594  788 
604  810 
613  815 
616  828 
623  829 
628  837 
630  845 
661  846 

683  851 

684  855 
692  858 
701  859 
704  861 
715  862 

721  863 

722  870 
734  871 
738  875 
741  881 

743  892 

744  911 
748  916 

752  919 

753  922 
759  923 


933 
940 
941 

942 

945 
946 

951 

952 

958 
971 
973 
975 
976 

977 
979 
987 

999 
1004 
1009 

lOIO 

1012 
1016 
1018 
1021 
1024 
1025 
1028 
1037 
1056 
1060 
1080 
1082 
1085 
1088 
1089 
1091 


1092  1 

219    I 

350   I. 

1093    I 

223    I 

352   I 

1095    1 

228   1 

354  I 

II02   ] 

237    I 

360  I 

IIO8   ] 

239    1 

361   I 

IIO9   1 

243    î 

367  I 

II28   ] 

246    ] 

372   I 

II3I   ] 

249    ] 

373   I 

II34   ] 

251    ] 

376  I 

II38   ] 

[25e   ] 

[378  I 

II40   ] 

[262   ] 

[379  I 

II44   ] 

[267    ] 

[384  I 

II48   ] 

[270   ] 

[385   I 

II53    1 

[271    ] 

[387  I 

II55 

[272    ] 

[390  I 

1164 

[284 

[391   I 

I165   ] 

[285 

[392  I 

II70 

[286 

[394  I 

II73 

[292 

[396  I 

II74 

[296 

[402  I 

I184 

[299 

[404  I 

I185 

[301 

[405   I 

I186 

[302 

[414  I 

I187 

[303 

[416  I 

I188 

[304 

[424  I 

II90 

[309 

[425   I 

II9I 

1311 

[426  I 

II92 

1312 

[430  I 

II96 

1313 

[432  I 

I20I 

[314 

[437  I 

1202 

[319 

[438  I 

1203 

[327 

[439  I 

1207 

[328 

[446  I 

1208 

[332 

[447  I 

I2I2 

1345 

[450  I 

I216 

1347 

[451   I 

1452 

1459 
1463 
1464 
1466 
1467 
1470 

1475 
1476 

1484 

i486 

1487 

1492 

1493 
1494 

1495 

1500 

I50I 
I5II 
I5I2 

I5I5 

1522 

1527 
1532 

1538 

1542 
1543 
1544 
1554 

1556 

1560 

I56I 

1566 
1568 
1570 

1573 


ÉTUDES   SUR    LE   POÈME   DU    CID 


457 


1586 

[804 

1954 

2096 

2270 

2462 

2666 

2853 

3017 

1589 

[814 

1958 

2097 

2273 

2464 

2667 

2858 

3025 

1594 

[815 

1959 

2098 

2278 

2475 

2668 

2871 

3028 

1595 

[818 

1961 

2101 

2279 

2476 

2670 

2875 

3029 

1608 

[820 

1966 

2107 

2284 

2480 

2677 

2888 

3033 

1609 

[831 

1973 

2113 

2295 

2481 

2687 

2894 

3039 

I6I8 

[835 

1974 

2122 

2300 

2484 

2689 

2897 

3043 

1620 

[836 

1975 

2127 

2304 

2505 

2694 

2900 

3044 

I62I 

[840 

1979 

2128 

2308 

2510 

2697 

2903 

3045 

1622  ] 

[843 

1981 

2135 

2309 

2512 

2708 

2906 

3052 

1628    ] 

[845 

1985 

2140 

2314 

2514 

2713 

2920 

3053 

1630  ] 

[846 

1991 

2142 

2315 

2515 

2718 

2922 

3054 

1632  ] 

[850 

1992 

2147 

2317 

2516 

2724 

2923 

3058 

1637    ] 

[855 

1993 

2151 

2319 

2527 

2727 

2924 

3063 

164e  ] 

[856 

1994 

2156 

2327 

2534 

2735 

2937 

3065 

I65I     ] 

[859 

1995 

2162 

2331 

2540 

2742 

2939 

3069 

1654   ] 

[866 

1996 

2163 

2335 

2543 

2753 

2943 

3093 

1659    ] 

[867 

1997 

2166 

2340 

2551 

2754 

2951 

3102 

1669  ] 

[870 

2000 

2167 

2341 

2554 

2755 

2952 

3108 

I67I  ] 

[873 

2009 

2168 

2351 

2555 

2763 

2956 

3114 

1672  ] 

879 

2013 

2169 

2352 

2558 

2765 

2966 

3115 

1682    ] 

881 

2014 

2171 

2355 

2559 

2771 

2970 

3120 

1690  ] 

[890 

2026 

2172 

2361 

2560 

2781 

2974 

3121 

1693    ] 

[894 

2027 

2174 

2367 

2563 

2782 

2977 

3123 

1706  ] 

[895 

2029 

2175 

2369 

2569 

2783 

2978 

3127 

1707    ] 

[897 

2033 

2177 

2380 

2575 

2791 

2979 

3129 

I7II  ] 

898 

2034 

2178 

2394 

2579 

2793 

2985 

3130 

I7I4   ] 

901 

2043 

2181 

2402 

2583 

2796 

2986 

3131 

1725    ] 

904 

2044 

2183 

2409 

2584 

2800 

2987 

3132 

I73I    ] 

906 

2047 

2184 

2410 

2585 

2812 

2990 

3135 

1739   ] 

[907 

2049 

2192 

2417 

2605 

2817 

2991 

3140 

I74I    ] 

[909 

2052 

2219 

2418 

2620 

2822 

2995 

3143 

1742   ] 

910 

2055 

2225 

2419 

2624 

2824 

2997 

3145 

1745    1 

9x5 

2056 

2228 

2425 

2625 

2827 

2998 

3148 

I76I  ] 

916 

2063 

2229 

2426 

2633 

2833 

2999 

3164 

1780    ] 

918 

2065 

2235 

2433 

2643 

2835 

3002 

3169 

1785   ] 

923 

2073 

2237 

2438 

2644 

2836 

3004 

3171 

1786    ] 

925 

2076 

2243 

2442 

2647 

2837 

3006 

3175 

1787  ] 

928 

2078 

2245 

2445 

2654 

2843 

3007 

3180 

1790    ] 

[931 

2084 

2253 

2446 

2655 

2848 

3009 

3188 

1797    ] 

917 

2090 

2258 

2449 

2656 

2849 

3011 

3191 

I80I    ] 

^943 

2091 

2265 

2457 

2658 

2851 

3015 

3193 

l802   ] 

[949 

2094 

2267 

2458 

2665 

2852 

3016 

3194 

4)8 

J 

.  CORNU 

3195 

3253 

3309 

3382 

3431 

3474 

3526 

3591 

3660 

3199 

3256 

3314 

3390 

3434 

3475 

3532 

3597 

3670 

3203 

3258 

3324 

3395 

3435 

3486 

3534 

3598 

3692 

3210 

3259 

3331 

3397 

3438 

3492 

3536 

3603 

3697 

3213 

3261 

3333 

3398 

3440 

3496 

3537 

3612 

3700 

3214 

3270 

3336 

3402 

3452 

3497 

3552 

3613 

3701 

3228 

3271 

3340 

3403 

3453 

3498 

3554 

3624 

3703 

3230 

3272 

3345 

3410 

3456 

3502 

3556 

3626 

3711 

3232 

3275 

3353 

34H 

3458 

3507 

3570 

3629 

3714 

3234 

3280 

3368 

3423 

3463 

3509 

3571 

3643 

3718 

323e 

3293 

3378 

3424 

3471 

3512 

3577 

3645 

3723 

3237 

3301 

3379 

3428 

3473 

3513 

3589 

3646 

3728 

3241 

3302 

REMARQUES 


SUR   LA 


VITALITÉ   PHONÉTiaUE   DES  PATOIS 

Par   JULES    GILLIÉRON 


Depuis  que  nos  études  sont  sorties  de  l'état  où  l'on  attribuait 
aux  patois  une  descendance  indirecte  et  plus  ou  moins  illégitime 
du  latin,  depuis  que  l'on  a  reconnu  que,  tout  en  n'étant  point  de 
condition  aussi  fortunée,  ils  étaient  de  la  même  origine  que  le 
français,  on  s'est  exagéré,  ce  me  semble,  la  liberté  qui  a  présidé 
à  leur  formation,  en  même  temps  que  le  despotisme  de  l'entrave 
qui  pèse  depuis  des  siècles  sur  notre  langue  littéraire  ;  on  a  trop 
considéré  les  patois  comme  offrant  dans  leur  plénitude  et  leur 
entière  pureté  les  produits  de  lois  physiologiques  non  entravées, 
le  français  comme  présentant  ceux  d'une  évolution  tout  à  coup 
interrompue,  cristallisée  dans  son  cours  normal. 

Ici,  je  ne  chercherai  qu'à  dégager,  de  l'ensemble  des  faits  obser- 
vés sur  place,  la  nature  des  causes  qui  entravent  le  libre  épanouis- 
sement des  évolutions  phonétiques  dans  nos  parlers  gallo-romans, 
à  montrer  pourquoi,  bien  qu'elle  nous  présente  une  grande 
variété,  la  masse  linguistique  de  la  Gaule  romane,  en  temps  que 
travaillée  par  des  lois  physiologiques,  ne  me  paraît  pas  avoir 
produit  tout  ce  qu'elle  pouvait  produire. 

L'action  entravante  la  plus  évidente  émane  du  français.  Outre 
l'enrichissement  et  la  supplantation  lexicologiques  qu'elle  y 
produit  et  que  nous  n'avons  pas  à  examiner  ici,  notre  langue 
littéraire,  là  où  elle  se  trouve  en  contact  étroit  avec  les  patois,  y 
exerce  une  obstruction  phonétique  :  tel  patois  devrait  marcher  en 
avant,  suivre  une  voie  d'étapes  qui  lui  est  tracée,  imposée  par  sa 


460  J.    GILLIÉRON 

situation  géographique,  obéir  au  mouvement  de  l'ensemble 
auquel  il  appartient  et  qui  est  en  dehors  du  contact  étroit  avec  le 
français;  mais,  au  Heu  de  cela,  notre  patois  se  trouve  retenu, 
fixé,  paralysé  par  une  cause  que  j'attribue  à  la  présence  du  fran- 
çais; il  a  perdu  sa  force  vitale,  et,  pour  le  phonéticien,  ce  patois 
est  mort  avant  d'avoir  disparu. 

Cette  explication  m'est  suggérée  par  diverses  constatations  : 
dans  le  Nord  de  la  France  (Somme,  Pas-de-Calais,  Nord),  les 
petites  villes  ou  les  centres  de  transactions  constituent  des  terri- 
toires phonétiquement  plus  anciens  que  leurs  alentours,  repré- 
sentent l'élément  conservateur,  tandis  que  la  campagne  repré- 
sente l'élément  évolutionniste,  producteur.  Soit  l'évolution  sui- 
vante de  a  final  du  français  à  œ,  dont  je  ne  donne  ici  que  quelques 
étapes,  mais  avec  leur  succession  chronologique  certaine  : 


â        0         uo        lit        eu 


eu        œ 


Eh  bien,  l'on  trouvera,  par  exemple,  la  succession  géographique 
suivante  sur  une  ligne  droite  passant  par  deux  villes  : 


-^- 


110         a         uo         eu  0  œ 

Cette  succession  serait  tout  à  fait  anormale  sur  une  ligne  qui 
ne  passerait  pas  par  des  villes  ou  par  leur  sphère  d'influence. 

D'autre  part,  ce  qui,  dans  le  Nord  de  la  France,  n'existe  que 
pour  des  centres  en  contact  plus  étroit  avec  le  français  que  le 
fond  sur  lequel  ils  se  trouvent,  et  qui  semble  constituer  un 
premier  acheminement  vers  une  obstruction  plus  complète,  me 
paraît  ailleurs  s'être  produit  sur  de  vastes  ensembles  de  territoires. 
Cette  extension  de  l'action  obstructrice  à  toute  une  région  ne 
pouvait  manquer  au  tableau  de  la  vitalité  phonétique  des  patois, 
car  les  parlers  gallo-romans  nous  présentent  tous  les  degrés  de  la 
puissance  de  résistance  au  français,  laquelle  est  en  raison  directe 
de  leur  proximité  géographique  et  de  leur  affinité  avec  lui. 

C'est  à  l'obstruction  du  français  que  j'attribiie,  par  exemple, 
l'absence  presque  complète   d'évolutions   phonétiques   dans   la 


REMARQUES    SUR    LA   VITALITÉ   PHONÉTIQ.UE   DES   PATOIS       46 1 

majeure  partie  de  la  Normandie,  où  depuis  longtemps  le  français 
est  extrêmement  répandu,  vivant  côte  à  côte  avec  un  parler  qui 
lui  est  phonétiquement  très  apparenté,  et  où  la  différence  d'avec 
le  français  n'est  guère  que  celle  qui  existait  au  moyen  âge  et  que 
les  textes  nous  ont  fait  connaître.  Alors  que,  au  nord  de  Paris, 
dans  les  départements  de  la  Somme,  du  Pas-de-Calais,  du  Nord , 
au  nord-ouest,  dans  la  partie  septentrionale  de  la  Manche,  en 
Bretagne,  en  Vendée,  et  si  j'en  juge  par  les  textes  modernes,  au 
sud  et  au  sud-est  aussi,  le  langage  a  des  évolutions  d'origine 
récente,  et,  chose  plus  remarquable,  évolue  dans  le  môme  sens, 
offre  les  mêmes  séries,  les  mêmes  étapes ,  l'on  voit,  au  contraire, 
presque  toute  la  Normandie  patoise,  dans  la  même  immobilité 
relative  que  notre  centre  linguistique,  rester  paralysée  au  milieu 
d'un  mouvement  qui  s'opère  aux  quatre  coins  de  la  France  d'oïl. 
Ce  n'est  guère,  on  le  conçoit  bien,  que  dans  l'entourage  du 
centre  linguistique  de  la  France  que  se  produit  cette  obstruction 
émanant  du  français,  ce  n'est  guère  que  là  où  il  y  a  cohabitation 
constante  et  affinité  intime  des  deux  parlers. 


Mais,  et  ceci  est  d'une  importance  capitale  en  même  temps 
que  d'une  portée  plus  générale,  est-ce  que,  en  dehors  de  cette 
influence  attribuée  au  français,  et  à  laquelle  échappent  nécessaire- 
ment de  vastes  régions  de  façon  plus  ou  moins  complète,  les 
patois  se  développent  librement?  Nous  reproduisent-ils  dans  leur 
état  phonétique  actuel  la  somme  totale  de  leurs  facultés  produc- 
trices ?  A  cette  question,  je  n'hésite  pas  à  répondre  que  non. 

Si  l'intensité  variable  de  l'influence  française  vient  déjà  graduer 
la  productivité  phonétique  des  patois  en  enrayant  leur  marche  à 
des  degrés  divers,  il  est  une  seconde  cause  d'obstruction  qui  vient 
la  limiter  et  la  graduer  plus  encore.  C'est  une  cause  qui  résulte 
de  leur  affinité  réciproque,  des  rapports  constants  qui  les  mettent 
en  face  l'un  de  l'autre  et  obligent  à  la  comparaison,  bref  une 
cause  qui  découle  directement  de  leur  nature  congénérique  et  de 
leur  frottement  continuel,  une  cause  qui  constitue  un  élément 
de  conservation,    d'obstruction    phonétique.   Par  son  essence 


462  J.    GILLIÉRON 

même,  elle  est  antérieure  à  celle  qui  remonte  au  français.  Une 
action  psychologique  vient  contrecarrer  l'action  physiologique  : 
par  un  acte  de  volonté,  dont  ils  ont  plus  ou  moins  conscience, 
ceux  qui  parlent  le  patois  mettent  un  frein  à  certaines  opérations 
purement  physiologiques  naissantes,  imminentes,  dont  les  résul- 
tats produiraient  un  écart  trop  prononcé  entre  les  parlers  en 
comparaison,  en  état  de  dépendance.  L'obstructionnisme  a  natu- 
rellement pour  siège  de  petits  centres  de  transactions.  Ces 
centres  sont  encore  assez  multiples,  l'intensité  de  leur  obstruc- 
tion est  assez  variable,  et,  d'autre  part,  la  productivité  phonétique, 
malgré  l'obstruction,  est  encore  assez  vivante  pour  que  les  varia- 
tions phonétiques  ne  soient  pas  détruites  à  tel  point  que  nous 
ayons  à  constater  de  vastes  ensembles  assimilés,  comme  celui  de 
la  Normandie,  dont  il  a  été  question  plus  haut,  pour  que  nous 
n'ayons  pas  à  constater  l'existence  de  dialectes. 

Ces  vues  m'ont  été  suggérées  par  la  constatation  que  l'isole- 
ment se  montre,  de  la  façon  la  plus  évidente,  éminemment  favo- 
rable aux  développements  phonétiques.  Je  crois  que  sur  la  vaste 
étendue  de  la  Gaule  romane  nous  pouvons  retrouver  l'obstruction 
à  tous  les  degrés  imaginables  de  son  intensité,  depuis  l'état  de 
productivité  complètement  ou  presque  complètement  libre 
jusqu'à  celui  de  l'absolue  rigidité. 

Je  me  propose  d'exposer  ici  brièvement  un  développement 
particulier  qui,  à  mon  sens,  témoigne  le  plus  hautement  et  le 
plus  évidemment  de  la  liberté  qui  résulte  de  l'isolement. 

Il  est  vrai  que  nous  n'avons  pas  encore  en  main  l'étalon  qui 
nous  servira  à  mesurer  sûrement  les  distances  phonétiques;  que 
nous  ne  connaissons  ni  le  degré  d'imminence  dans  la  succession 
des  étapes,  ni,  souvent,  les  rapports  cachés  entre  les  évolutions 
qu'une  science  mieux  éclairée  pourra  ramener  à  un  plus  petit 
nombre  de  causes  efficientes;  il  est  vrai,  en  un  mot,  que  la 
grande  variété  des  produits  que  notre  oreille  constate  ne  cote  pas 
d'une  façon  exacte  la  puissance  évolutionniste. 

Néanmoins,  même  en  donnant  à  ces  restrictions  la  plus  haute 
importance  que  notre  science  actuelle  puisse  présumer  de  la 
science  future,   je  ne  doute  pas  que   tout   phonéticien  ne  soit 


REMARQ.UES   SUR    LA   VITALITÉ   PHONÉTIQUE   DES   PATOIS       463 

frappé  de  la  richesse  et  de  l'individualisme  qui  se  déploient,  par 
exemple,  dans  certaines  régions  des  Alpes,  dans  les  coins  les  plus 
reculés,  les  plus  isolés. 

J'ai  déjà  eu  l'occasion  de  signaler  en  Savoie  des  £iits  relatifs  à 
l'accent  ^  :  ces  faits  nous  montrent  les  patois  alpins  de  la  Savoie 
en  train  de  saper  les  lois  fondamentales  de  l'accent  latin  qui  ont 
présidé  et  président  encore  aux  destinées  de  la  langue  gallo- 
romane.  Ailleurs  ^,  on  a  pu  voir  combien  ces  mêmes  patois 
variaient  dans  la  lutte  pour  la  conservation  des  consonnes  finales, 
et  les  tableaux  de  production  qu'ils  présentaient  contrastent  beau- 
coup avec  la  variété  moindre  des  avant-monts ,  contrasteraient 
bien  plus  encore  avec  l'uniformité  d'autres  régions. 

Mais  il  est  surtout  un  foit  où  l'influence  de  l'isolement 
apparaît  dans  toute  son  évidence  et  qui  semble  témoigner  d'une 
absence  complète  de  lien  avec  les  patois  congénères,  qui,  tout 
en  nous  rappelant  certaine  époque  plus  particulièrement  agitée 
des  commencements  de  notre  constitution  linguistique,  fait 
presque  redouter  le  naufrage  du  parler,  c'est  celui  de  la  chute 
de  certaines  consonnes. 

A  BoNNEVAL,  Vr  entre  deux  voyelles  a  disparu  (kaènta,  quarante; 
tyéa,  chère ,  faèna ,  farine;  aé,  aurai),  et  sa  chute  produit, 
dans  certaines  conditions  de  l'hiatus  qui  en  résulte,  des 
assimilations  qui  ne  contribuent  pas  peu  à  rendre  l'écart 
encore  plus  sensible  d'avec  le  mot  primitif  (fivé,  forêt  ;  bèy, 
boire;  mduwa,  mûre). 

L'w  entre  voyelles  y  est ,  en  outre,  fortement  ébranlée  et 
paraît  à  la  veille  de  disparaître. 

A  Lanslebourg,  les  groupes  latins  ty,  cy  avec  st  qui  est  venu 
les  rejoindre  ont  complètement  disparu ,  alors  que  dans  la 
région  environnante  ils  aboutissent  à  ^  (jioé,  noces;  lèmàé, 
limace;  ^aûr,  chasseur;  er,  être),  et  cette  chute  produit 
des  contractions  telles  que  èdr,  étendre  ;  fu^è,  châtaigne  ; 
Mwêni,  Mont-Cenis. 

1 .  Mélanges  Renier,  Bibl.  de  l'Ecole  des  Hautes-Etudes. 

2.  Revue  des  patois  gallo-romans,  I,  177. 


464  J-    GILLIÉRON 

A  LoNGEFOY,  Vr  entre  voyelles  a  disparu  {fèa,  foire;  abêa, 
abreuver;  mvy,  heureux),  et  sa  chute  produit  des  contrac- 
tions telles  que  âiià,  araignée. 

Vn  y  tombe  également  dans  les  mêmes  conditions  (épia, 
épine;  fôntàa,  fontaine;  pea,  peine;  did^ôa ,  déjeûner; 
d:(èévrd,  genièvre. 

Les  matériaux  que  M.  l'abbé  Rousselot  a  recueillis  dans  la 
Maurienne,  et  qu'il  a  bien  voulu  mettre  à  ma  disposition,  con- 
firment mes  propres  observations,  et  il  en  résulte,  en  outre,  que 
La  Ferrière,  Modane,  Lanslevillard  présentent  la  même  chute 
que  Lanslebourg,  qu'à  Bessans  Vr  tombe  comme  à  Bonneval, 
mais  non  pas  les  groupes  ty,  cy,  st. 

Des  chutes  semblables  de  consonnes  ont  été  observées  dans 
les  patois  du  Valais.  M.  Cornu,  dans  le  bagnard,  nous  l'a  mon- 
trée pour  1'/  et  le  v. 

A  Isérable,  Nendaz,  Lourtier,  Verbier,  /  initiale  et  entre 
voyelles  tombe  \ 

A  Nendaz,  Isérable,  Hérémence,  Vex,  Verbier,  Lourtier,  le  v 
initial  et  entre  voyelles  tombe  également ,  mais  sa  chute  ne  s'y 
produit  pas  comme  une  évolution  triomphante,  car  une  foule  de 
mots  y  échappent,  sans  doute  grâce  à  une  action  réfrénatrice 
incomplète  de  patois  congénères  (cf.  la  remarque  relative  au 
village  de  Saxon). 

Est-ce  exagérer  que  de  dire  que  l'on  assiste  à  un  vrai  naufrage 
du  langage,  lorsque,  comme  à  Nendaz,  ni  action  obstructrice 
et  conservatrice  des  patois  parents,  ni  sentiment  morphologique 
n'ont  contrarié  illum  levamen  dans  sa  marche  vers  èà,  sa  forme 
d'aujourd'hui  ? 

Si,  par  un  malheureux  hasard,  tous  ces  phénomènes  de  destruc- 
tion venaient  à  se  produire  dans  un  seul  et  même  parler,  ce 
serait  un  engrenage  d'où  combien  de  mots  latins  ne  sortiraient 
que  réduits  à  leur  simple  voyelle  accentuée  ! 

I.  GihLii.RO'N,  Petit  atîas  phon.  du  Val.  rom. 


i 


SUR  QUELQUES 

FORMES   ANALOGIQUES 

DU   VERBE  FRANÇAIS 

Par  ERNEST  MURET 


LA    PREMIERE   PERSONNE   DU    PLURIEL    EN    OWS 

En  français,  comme  dans  plusieurs  dialectes  de  l'Italie  septen- 
trionale, des  Grisons  et  du  Tyrol,  à  la  plupart  des  temps  du  verbe 
et  dans  toutes  les  conjugaisons,  la  i""^  personne  du  pluriel  a  la  même 
voyelle  accentuée  que  siiuius  et  une  autre  que  les  syllabes  latines 
-àm^,  -em-,  -im-.  On  enseigne  habituellement  que  tous  les  verbes 
ont  modifié  leurs  flexions  traditionnelles  de  la  i''^  personne  du 
pluriel  sous  l'influence  du  verbe  être.  Mais  cette  explication,  pro- 
posée d'abord  par  Diez  et  confirmée  par  l'étude  de  M.  Thurneysen 

I .  Dans  un  récent  article ,  Dk  fran^ôshche  Verhalemîung  ons  und  die  Iditen 
Erklàrungsversiiche  derselhen,  paru  dans  la  Zeitschrift  fur  fran:(ôsische  Sprache  und 
LUteratur,  XII,  p.  21,  M.  Vising  a  fait  une  ingénieuse  tentative  pour  remettre  en 
honneur  l'opinion  suivant  laquelle  la  i''^  personne  en  -ons  serait  la  continuation 
régulière  de  la  désinence  verbale  -amus  du  latin.  Il  observe  que  les  voyelles 
finales  importaient  plus  à  la  mémoire  dans  la  conjugaison  et,  par  suite,  y  purent 
être  préservées  plus  longtemps  que  dansla  déclinaison  :  ainsi  l'on  aurait  continué 
à  prononcer  -amus  dans  les  verbes,  alors  que  Vu  n'était  déjà  plus  distina  dans 
les  substantifs.  Mais  Vu  de  la  syllabe  finale  n'est-il  pas,  au  contraire,  plus  carac- 
téristique, plus  indispensable  à  retenir,  au  nominatif  de  la  2^  déclinaison  qu'à 
la  ire  personne  du  pluriel  des  verbes?  M.  Vising  a  d'ailleurs  oublié  que  les 
voyelles  finales  étaient  encore  prononcées,  quand  le  timbre  des  voyelles  accen- 
tuées fut  modifié  au  nord  de  la  France  (Meyer-Lûbke  ,  Grammatik  der  Roniani- 
schen  Spracheit,  I,  §  644). 

MÉLANGES.  JO 


466  E.    MURET 

sur  le  verbe  être  et  la  conjugaison  française,  ne  satisfait  pas 
entièrement  l'esprit.  Ce  que  les  Italiens  appellent  la  spinta  analo- 
gica  échappe  ici  à  nos  regards.  Le  besoin  d'une  flexion  identique 
pour  la  I"  personne  du  pluriel  du  verbe  être  et  celle  des  autres 
verbes  ne  paraît  pas  avoir  été  ressenti  bien  vivement  en  France, 
puisqu'on  a  fini  par  y  préférer  la  désinence  -ornes  pour  le  seul 
verbe  être  et  la  désinence  -ons  pour  tous  les  autres  sans  exception. 
Plus  d'un  linguiste  '  se  refuse  à  croire  qu'une  flexion  isolée, 
fût-elle  des  plus  usitées,  ait  pu  gagner  une  si  grande  extension 
aux  dépens  des  formes  régulières  de  la  conjugaison.  Ces  objec- 
tions considérables  comamandent  de  rechercher  plus  attentivement 
qu'on  ne  l'a  fait  jusqu'aujourd'hui  la  succession  de  causes  et 
d'effets,  dont  la  i''^  personne  du  pluriel  de  nos  verbes  français 
n'est  que  le  dernier  terme  et  l'aboutissement  fatal. 

On  sait  que  la  désinence  -eut  de  la  3^  personne  du  pluriel  de 
l'indicatif  présent  des  verbes  en  -ère  est  conservée  jusqu'à  nos 
jours  en  Sardaigne  et  dans  la  péninsule  ibérique  et  qu'elle  a  même 
envahi,  dans  l'espagnol  et  le  portugais,  les  verbes  en  -ëre  et  ceux  en 
-ïre.  Dans  tous  les  autres  pays  de  langue  romane,  c'est  au  contraire 
la  désinence  -unt  de  la  3^  conjugaison  latine  qui  a  supplanté  la 
désinence  -ent.  Nous  ne  dirions  pas  aujourd'hui  :  ils  ont,  si  nos  loin- 
tains ancêtres  n'avaient  souvent  insulté  les  oreilles  des  grammai- 
riens du  triple  barbarisme  *a-uiit,  pour  habcnt.  Que  la  terminaison 
de  Tinfinitif  soit  accentuée  ou  non,  la  3^  personne  du  pluriel  des 
verbes  en  -ère  se  termine  également  en  -ono  dans  l'italien,  en  -on 
dans  le  drcg  proensal  et  ceux  des  patois  gallo-romans  où  la  voyelle 
étymologique  est  encore  reconnaissable.  En  roumain,  les  con- 
sonnes et  Vil  atone  ayant  cessé  d'être  prononcés  à  la  fin  des  mots, 
cette  personne  n'a  plus  aujourd'hui  de  désinence,  tandis  qu'un  e 
atone  persiste  encore  comme  un  reste  de  la  désinence  -ent  des 
subjonctifs^.  —  La  plupart  des  verbes  en  -ire  forment  la  3^  per- 
sonne du  pluriel  de  l'indicatif  présent  comme  les  verbes  en  -çre, 

1.  Bréal,  Deux  prétendus  cas  d'analogie,  dans  les  Mémoires  de  la  Société  de  lin- 
guistique de  Paris,  tome  VII,  p.  12. 

2.  Ex.  :  dor,  *dol-unt;  cînte,  cantent  ;  cîntase,  cantassent. 


SUR  Q.UELQ.UES  FORMES  ANALOGiaUES  DU   VERBE  FRANÇAIS       467 

parce  que,  dès  la  fin  de  la  République,  on  prononçait  de  la  même 
façon  -eo  et  -io,  -ea-  et  -ia-. 

Sauf  en  roumain,  ce  qui  subsiste  des  flexions  -imus,  -ïtis  de 
l'indicatit  présent  de  la  y  conjugaison  est  si  peu  considérable 
qu'il  n'y  a  pas  lieu  d'en  tenir  compte.  Pour  les  conformer  au 
type  normal  des  autres  conjugaisons,  on  fit,  dans  tout  l'Occident, 
passer  l'accent  du  radical  sur  la  désinence  atone.  Ainsi,  le  latin 
parlé  au  nord  de  la  Loire,  ce  latin  qui  peu  à  peu  devenait  du 
français,  opposait  à  la  3''  personne  en  -mit  une  i'"^  personne  en 
-çmus  ou  -îmus,  tandis  qu'cà  d'autres  temps,  ou  suivant  d'autres 
systèmes  de  conjugaison,  la  même  voyelle  associait,  deux  par 
deux,  les  flexions  -àmus  et  -ant,  -çmus  et  -ent,  sumus  et  sunt  du 
verbe  être.  Y  avait-il  là  une  raison  suffisante  pour  qu'à  l'exemple 
de  la  3^  personne  en  -iint  Ton  créât  une  i'''  personne  en  -lïmus} 
Assurément,  non!  Car  la  i'"''  et  la  3^  personne  du  pluriel  sont 
accentuées  sur  la  même  syllabe  dans  le  verbe  être  et  sur  des 
syllabes  différentes  dans  tous  les  autres  verbes. 

Toute  difficulté  cesse  sur  le  champ,  quand,  au  lieu  de  s'attacher 
au  seul  verbe  être,  on  considère  les  flexions  des  verbes  pouvoir  et 
vouloir  :  possumus  etpossunt,  voluinus  et  volunt.  Pour  des  causes  spé- 
ciales qu''on  indiquera  tout  à  l'heure,  ces  verbes  ont,  dans  plusieurs 
langues  romanes,  à  la  r^^  personne  du  pluriel,  la  désinence  -émus; 
mais  rien  ne  fait  supposer  qu'ils  l'aient  reçue  partout  ni  à  une 
date  ancienne.  Etant  si  usités,  ne  devaient-ils  pas,  au  contraire, 
retenir  un  mode  de  flexion  qu'ils  ont  en  commun  avec  le  verbe 
être  ?  Peut-être  même  le  proparoxyton  possumus  eût-il  échappé  au 
sort  commun  des  i"""  personnes  à  désinence  atone,  qu'on  se  mit 
à  accentuer  sur  la  pénultième,  si  l'analogie  de  la  2"  personne, 
potestis  ou  *potélis,  combinée  avec  l'influence  de  sumus,  n'eût 
favorisé  l'avènement  du  paroxyton *poss(i mus}  A  plus  d'une  reprise, 
on  a  cherché  à  mettre  en  harmonie  la  conjugaison  de  vouloir  et 
celle  de  pouvoir  :  aussi  bien  vôlumus  et  vultis  n'ont  laissé  de  traces 
dans  aucun  dialecte  roman.  Nous  sommes,  en  conséquence,  tout 
à  fait  autorisés  à  supposer  qu'en  roman  de  France  on  a  dit,  à 
partir  d'une  certaine  époque,  non  seulement  (selon  l'usage  clas- 
sique) sumus   et   sunt,  mais    également   *possûmus,  possunt,  ou 


468  E.    MURET 

*potûmus,  *potunt,  et  *volmnus,  volunt.  Désormais,  la  langue  était 
en  possession  d'un  suffixe  accentué  -ninus,  qui,  petit  à  petit,  devait 
supplanter  les  désinences  -tjmus  et  -îmus  dans  tous  les  verbes  qui 
avaient  la  3^  personne  du  pluriel  terminée  en  -mit. 

Lorsque,  par  l'afFaiblissement  progressif  des  voyelles  atones,  les 
3^'  personnes  en  -ant,  -ent,  -unt  se  trouvèrent  confondues  dans  la 
prononciation  française,  la  désinence  -ons  put  gagner  toutes  les 
i''"  personnes  du  pluriel  sans  exception.  Déjà  auparavant,  par 
suite  de  l'hésitation  qui  dut  régner  un  temps  entre  les  anciennes 
et  la  nouvelle  flexion,  celle-ci  avait  sans  doute  pénétré  aux  sub- 
jonctifs en  -çmus\  Comme  les  verbes  les  plus  usités  conservent 
mieux  que  les  autres,  surtout  en  poésie,  des  formes  déjà  vieillies 
et  tombées  ailleurs  en  désuétude,  on  comprend  fort  bien  que 
l'auteur  du  S.  Léger  ait  réuni  dans  la  même  strophe  l'indicatif 
deuemps  à  l'impératif  et  au  s\i]y]or\.cûï  cantomps.  La  désinence  -anius 
n'est  plus  représentée  dans  le  français  écrit  que  par  l'impératif  omw 
de  la  séquence  de  Sainte-Eulalie.  Seuls,  les  subjonctifs  en  -iamus 
ont  résisté  beaucoup  plus  longtemps  aux  victorieux  empiétements 
de  l'usage  qui  a  définitivement  triomphé  dans  notre  langue. 

Les  faits  ont  dû  se  passer  à  peu  près  comme  en  français  dans 
les  dialectes  itahens  et  ladins  où  la  i''^  personne  du  pluriel  est 
également  terminée  en  -ûmus.  Ailleurs,  les  circonstances  locales 
ont  été  moins  favorables  au  type  grammatical  représenté  par 
sumus,  possumus  et  volumus.-  Dans  la  péninsule  ibérique,  la  3^  per- 
sonne en  -unt  ayant  cessé  d'être  en  usage,  le  verbe  être  est  le  seul 
qui  ait  pu  maintenir  la  flexion  -ûnms  :  tout  lien  est  rompu,  dans 
la  grammaire  espagnole,  entre  sonios  et  podemos.  En  Italie,  dans 
la  Gaule  méridionale,  en  Roumanie,  sumus  a  été  remplacé  par  la 
forme  plus  moderne  simus  Q^mus'),  qu'affectionnaient  Auguste  et 
son  entourage.  Par  suite,  possumus  et  volumus  furent  ramenés  à 
la  règle  générale  de  la  2"  et  de  la  3^  conjugaison.  Semo  ^,  possemo, 

1.  L'Orléanais  a  cependant  conservé  des  subjonctifs  en  ains  de  la  u^  conju- 
gaison. Voyez  Suchier,  Grundriss  der  romanischeti  Philologie,  I,  p.  611. 

2.  Comme  l'a  déjà  indiqué  Diez,  sotno  se  trouve,  à  la  rime,  dans  une  pièce  de 
Giacomo  da  Lentino  {Dal  core  mi  vene,  v.  162);  mais,  à  ma  connaissance,  on 


SUR  aUELQUES  FORMES  ANALOGIQUES  DU  VERBE   FRANÇAIS       469 

volemo;  siamo,  possîamo,  voliamo  :  telles  sont,  pour  emprunter  des 
exemples  à  la  langue  la  plus  familière  à  tous,  les  principales 
formes  usitées  dans  le  toscan  ancien  et  moderne. 


II 

ESTOIS,    VOIS;    PRUIS,    RUIS,    TRUIS. 
ROVER,  CORVÉE,  ENTERVER. 

Les  formes  très  irrégulières  qu'offraient  jadis,  à  la  i'''  personne 
du  singulier  de  l'indicatif  et  au  subjonctif  présents,  les  verbes 
stare,  vadere,  probare,  rogare,  *tropare,  ont  été  expliquées  à  diverses 
reprises  par  l'influence  des  formes  correspondantes  du  verbe 
pouvoir.  On  ne  saurait  douter,  en  effet,  que  les  subjonctifs 
pruisse,  ruisse,  truisse  ne  soient  formés  sur  puisse.  Mais  ces 
subjonctifs  impliquent  l'usage  antérieur  des  indicatifs /)r«/i-,  mis, 
truis,  dont  l'hypothèse  est  impuissante  à  rendre  compte.  A  plus 
forte  raison,  l'on  s'étonne  que  de  bons  esprits  aient  pu  imaginer 
quelque  influence  du  verbe  pouvoir  sur  estois  et  vois. 

D'autres  seraient  peut-être  tentés  de  chercher  dans  les  formes 
espagnoles  estoy,  voy,  doy,  soy  les  éléments  d'une  explication  plus 
satisfaisante.  Il  leur  resterait  à  justifier  Vs  finale,  qui  apparaît  bien 
plus  tard,  comme  l'on  sait,  dans  suis  que  dans  estois,  vois,  pruis, 
mis  et  truis.  La  ressemblance  des  flexions  espagnoles  et  françaises 
est  sans  doute  purement  fortuite.  Pour  comprendre  soit  les  unes, 
soit  les  autres,  il  convient  uniquement  de  partir  des  formes  *stao  et 
*vao,  qui  furent  un  jour  communes  à  tous  les  pays  de  langue 
romane. 

Comme  maint  autre  parfait  latin,  steti  avait  pris  avec  le  temps  la 
flexion  -ui  (ou,  plus  exactement,  -tf/)  qu'accompagne  le  plus  sou- 
vent un  participe  en  -t^tu.  *Stetui  ou  *  stetwi  es;  attesté  par  le  rou- 
main stàtui,  l'italien  stetti,  l'espagnol  estuve,  le  français  estiu  ou 

n'a  pas  signalé  'd'autre  exemple  de  cette  forme  septentrionale  dans  l'ancienne 
littérature  de  l'Italie  centrale. 


470  E.    MURET 

estui;  *stafutu  est  devenu  en  France  estcil ,  en  Roumanie  statut. 
En  général ,  un  tel  parfait  et  un  tel  participe  correspondent  à  un 
présent  en  -jo.  L'on  conjugait  :  *tenjo  ou  *teno,  *teniui,  *tenutu; 
*valjo  ou  *vaîo,  *valwi,  *valutu;  *pIaqo,  *pJaaui,  *placutu;  *sapjo, 
*sapiui,  *saputu,  etc.  Ainsi,  dans  n'importe  quel  verbe  de  cette 
classe,  la  consonne  médiale,  de  jour  en  jour  plus  affaiblie  avant 
les  désinences  du  parfait  et  du  participe,  avait  à  la  i''^  personne 
du  singulier  de  l'indicatif  présent  une  prononciation  palatale  ou 
mouillée,  dont  on  peut  grossièrement  figurer  les  phases  diverses 
par  un  ;  suivant  la  consonne. 

De  même  que  les  participes  estciï  et  jeii,  les  deux  parfaits  estui 
et  jui  sont  de  tous  points  semblables.  A  ne  considérer  que  la 
voyelle  accentuée,  ils  l'étaient  déjà  quand  t  et  c  persistaient 
encore  avant  le  w  caractéristique  du  parfait  :  sinon,  l'on  aurait 
*joi  de  jacui,  comme  on  a  ploi  de  placui.  Les  présents  *jac)o  et 
*siao  purent  assonner,  tant  que  la  diphtongue  ao  ou  au  per- 
sista et  que  l'analogie  n'eut  pas  fait  prévaloir  les  formes  jis  ou 
]iz^,  seules  conservées  par  les  textes  français  du  moyen  âge.  Les 
deux  verbes,  dont  l'un  signifiait  être  couché  et  l'autre  être  debout 
étaient  naturellement  associés  dans  l'esprit.  Avant  que  les  con- 
sonnes médiales  eussent  cessé  d'être  prononcées  au  parfait  et 
au  participe,  est-ce  qu'on  n'était  pas  aisément  amené  à  créer 
*statjo  d'après  *jacjo  ?  L'hésitation  entre  *stao  et  *statjo  ou  *stais 
fit  naître  *vatjo  ou  *vais.  Les  formes  connues  estois  et  vois 
résultent  de  la  fusion  postérieure  de  *stç  et  *vo  avec  *stais  et  *vais. 
Au  subjonctif  présent,  estoise  et  voise  ont  remplacé,  sous  l'influence 
de  la  i''^  personne  du  singulier  de  l'indicatif,  *staise  et  *vaise, 
*statja  et  *vatja,  flexions  analogues  à  *jacja  (jaceam).  *Dois  et 
*doise,  avant  de  se  confondre,  suivant  l'ingénieuse  hypothèse  de 
M.  Suchier  %  avec  les  formes  correspondantes  du  verbe  donner, 
ont  eu  une  histoire  semblable  à  celle  d'estois,  estoise,  vois  et  voise. 

S'il  est  vrai  que  *  stais  et  *vais  aient  jamais  alterné  dans 
l'usage  avec  *stao  et  *vao,  peut-on  semblablement  remonter,  de 

I.  Griindriss  der  rom.  Phil.  I,  p.  629. 


SUR  dUELaUES  FORMES  ANALOGIQUES  DU  VERBE  FRANÇAIS      47  I 

pruis,  mis  et  truis,  à  des  formes  hypothétiques  *pruco,  *rïïèà, 
*trueo,  peu  à  peu  remplacées,  sous  l'influence  analogique  des 
deux  autres  verbes,  par  *prueis,  *rueis  et  *trmis}  En  d'autres 
termes,  dans  prôho  ou  *prgvo,  rogo,  *  tropo,  est-ce  la  voyelle  finale 
ou  la  consonne  précédente  qu'on  a  cessé  de  prononcer  ? 

De  nombreux  exemples  ',  familiers  au  lecteur,  font  voir  que 
c,  g,  p,  V,  de  plus  en  plus  affaiblis  avant  u  final,  ont  eu  une  moins 
longue  durée  que  cette  voyelle.  Les  consonnes  n'ont  sans  doute 
pas  été  mieux  préservées  dans  ami,  enemi,  vif,  uef,  nuef  que  dans 
feu,  jeu,  lieu,  queu,  rien  ou  Pontieu  (pic.  riu  et  Pontiu).  Mais,  les 
conditions  phonétiques  variant  du  masculin  au  féminin,  du 
singulier  au  pluriel,  de  l'accusatif  au  nominatif-vocatif,  on  ne 
saurait  nier  qu'aniicu,  vivu,  *çvu  ou  novu  ^  ne  fussent  plus  exposés 
que  d'autres  mots  à  des  influences  perturbatrices.  Le  cas  d'opus 
devenu  ues  indique  manifestement  qu'«  précédant  s  finale  a  cessé 
plus  tôt  d'être  prononcé  qu'if^  terminant  un  mot.  De  même,  on 
se  convaincra  que  les  consonnes  ont  été  moins  vite  altérées 
avant  o  qu'avant  u,  si  l'on  compare  les  formes  françaises  lieu,  luec 
et  lues  aux  formes  portugaises  logo,  Içgo,  logos.  En  France,  la 
voyelle  finale  de  l'ablatif  adverbial  loco  aura  cessé  d'être  prononcée 
en  un  temps  où  la  consonne  était  encore  distincte  :  devenue  à 
son  tour  finale,  celle-ci  a  été  maintenue,  de  la  même  façon  que 
le  c  d'avuec,  poruec  et  senuec,  par  la  prononciation  énergique  de  la 
diphtongue  issue  d'p.  A  moins  que  la  consonne  sourde  labiale 
n'ait  été  traitée  autrement  que  la  gutturale,  cet  exemple  fait  tomber 
l'hypothèse  d'une  forme  *trueo,  continuant  régulièrement  *tropo. 
Mais,  comme  les  autres  flexions  de  trouver  ne  diff^èrent  en  rien 
de  celles  de  prouver,  il  suffit  qu'on  ait  .dit  un  jour  *prueo  et  *rueo 
pour  en  être  arrivé  sans  effort  à  *trueo  et  à  truis. 

1.  Cieu,  grieu;  antiu;  *fiieu  (feu),  *jueu  (jeu),  *hieu  (lieu),  queu;  festu, 
nialastru,  seû;  bçu,  pou,  trçu.  Dient ;  feent  (*facunt),  dans  le  fragment  de 
Valenciennes.  —  Esclçu,  fçu,  jçu.  —  Estrieu,  Içu.  —  Anjçu,  Poitçu,  clçu; 
sîeu,  etc. 

2.  Au  sujet  de  ces  deux  derniers  mots,  je  suis  heureux  de  me  trouver 
d'accord  avec  M.  W.  Fœrster  (Zeitschriftfur  romanische  Philologie,  XIII,  p.  544). 
Les  diverses  formes  françaises  de  *capu  (chef,  cheu,  cheué)  sont  embarrassantes. 


472  E,    iMURET 

Lorsque  ^  et  z^  cessèrent  d'être  prononcés  avant  //  final ,  dans 
fou,  csclou,  Anjou,  Poitou  et  clou,  ïa  accentué  n'était  pas  encore 
devenu  é.  Ce  changement  de  timbre,  ayant  pour  condition  la 
sonorité  des  syllabes  finales,  était  accompli  avant  qu'on  cessât  de 
prononcer  Vu  précédant  s  finale.  Pour  que  l'on  ait  eu  ues  à'opus, 
amis  à'amicus,  il  faut  que  cette  voyelle  atone,  étant  suivie  d's,  ait 
persisté  moins  longtemps  que  les  consonnes  précédentes  sourdes. 
Ainsi  les  consonnes  sonores,  labiales  ou  vélaires,  ont  cessé  plus 
anciennement  d'être  prononcées  que  les  sourdes  correspondantes. 
On  aurait,  par  conséquent,  d'aussi  bonnes  raisons  pour  croire 
au  maintien  d'ç  final  après  g  ou  v  qu'à  celui  des  consonnes  pré- 
cédentes, dans  rogo  ou  proho.  La  première  alternative,  étant  la 
seule  en  état  d'expliquer  pruis,  ruis  et  truis,  s'impose  à  notre  pré- 
férence. S'il  n'y  a  pas  un  plus  grand  nombre  de  formes  sem- 
blables, c'est  que  la  diversité  des  voyelles  radicales  isolait  des 
verbes  tels  que  lavare  et  levare,  pendant  que  *p)'ueo,  *rueo, 
*trueo  étaient  étroitement  associés  dans  la  mémoire.  Les  con- 
sonnes vélaires,  non  suivies  d'«',  ayant  été  changées  en;  après 
les  voyelles  palatales  accentuées,  c'est  l'o  final  qu'on  a  cessé  de 
prononcer  et  la  consonne  modifiée  qui  a  persisté  dans  les  formes 
verbales  ni  (nego)  et  loi  (ligo)  ou  dans  des  noms  de  lieux  comme 
le  Fay  et  les  Essarts  le  Fay. 

Les  mêmes  consonnes,  suivant  une  voyelle  vélaire  et  pré- 
cédant toute  autre  voyelle  que  l'p  final,  avaient  cessé  d'être 
prononcées,  antérieurement  aux  plus  anciens  textes  français  ^.  Si 

1 .  Comme  il  n'y  a  pas  de  lacs  au  nord  de  la  Loire,  mais  seulement  des  étangs, 
sans  doute  M  n'est  pas  un  mot  traditionnel.  A  moins  que  l'on  ne  découvre  à 
feent  une  autre  étymologie  que  *facunt,  il  est  clair  que  îal  ne  saurait  provenir 
de  îacu  par  l'intermédiaire  d'une  forme  laju.  M.  Meyer-Lûbke  (GrammatiJc, 
I,  p.  567)  suppose  que,  Vu  final  ayant  cessé  d'être  prononcé,  le  c  s'est  affaibli 
en  ;,  comme  dans  poî  de  l'ablatif  adverbial  pauco  (p.  239),  Mais,  s'il  en  était 
ainsi,  Vd  serait  changé  en  é.  Comme  lac  et  lai,  suc  et  sui  montrent  l'alternance 
du  c  et  de  Vi  dans  un  mot  qui  n'a  pas  toujours  appartenu  à  la  langue  com- 
mune. Les  noms  de  lieux  en  ai,  i,  é  sont  des  ablatifs. 

2.  Exemples  :  Avant  l'accent  :  avoé,  foace,  fo-ier,  joer,  loer,  lo-îer,  noal,  etc. 
—  Après  l'accent  '.  jtiee,  luee;  rue,  sangsue;  charrue,  essue,  laitue,  nianjue,  samhue, 
verrue;  lieue;  oe. 


â 


SUR  QUELCIUES  FORMES  ANALOGIQUES  DU  VERBE  FRANÇAIS       473 

l'on  en  croyait  M.  Mcyer-Lûbke  %  rogo,  rogas ,  rogat ,  rogant 
seraient  devenus  régulièrement  rui(J) ,  rueves,  ruevet ,  ruevent. 
Faute  d'exemples  tout  à  fait  semblables,  on  ne  peut  prouver  que 
rogo  n'a  pas  abouti  à  *  rui.  Mais  par  quel  artifice  tirera-t-on  de 
*  rui  les  formes  traditionnelles  priiis ,  ruts  et  truis  ?  Selon  toute 
probabilité,  une  i""^  personne  si  différente  du  reste  de  l'indicatif 
présent  de  rogare ,  loin  d'exercer  aucune  influence  sur  les  verbes 
probare  et  *tropare,  aurait  tôt  ou  tard  subi  quelque  modification 
par  analogie.  Bien  plus,  le  v  prononcé  au  lieu  du  g  latin  de  la 
plupart  des  flexions  de  rogare  est  sans  doute  emprunté  aux  deux 
autres  verbes,  à  cause  de  l'identité  des  i"""  personnes  *rueo 
et  *  prueo,  *trueo.  On  n'a  pas  le  droit  de  conclure  de  douve  à 
rueue  et  autres  formes  semblables;  car  il  n'est  point  assuré  que  le 
V  du  français  douve  continue  le^  du  latin  doga.  Ne  faut-il  pas  rap- 
procher douve  du  pronom  possessif  féminin  souue,  qu'on  lit  dans 
la  séquence  de  Sainte-Eulalie  ?  Ne  pourrait-on  penser  qu'p  accen- 
tué, en  hiatus  avec  la  voyelle  finale,  dans  *soa,  *do(g)a,  a  été 
changé  en  çiu,  puis  çv,  au  lieu  d'çu?  Pour  expliquer  les  formes 
dérivées  de  rogare  :  corvée,  enterver,  on  n'a  pas  non  plus  besoin  de 
supposer  le  g  changé  en  v.  Je  croirais  bien  plutôt  que  Vo  atone 
de  la  syllabe  radicale  durait  encore,  quand  on  cessa  de  prononcer 
le  g  avant  l'accent,  ou  après  la  pénultième  atone  ^.  CorroÇg)âta, 
interroÇg^âre ,  intérro(^g)at  auraient  abouti  à  corvée,  enterver, 
enterve,  comme  annualis  et  *jenuarius  à  anvel  et.  janvier. 

1.  Grammatik,  I,  p.  366.  Cf.  Zeitschrijt  fur  roui.  Phil.,  XI,  p.  538. 

2.  Dioré  (decoratus)  semble  réclamer  une  explication  analogue. 


VS  DEVANT  T,  P,  C  DANS  LES  ALPES 

Par  L'ABBÉ  P.  ROUSSELOT 


Les  frontières  linguistiques  offrent  à  l'observateur  cet  intérêt 
spécial,  qu'elles  conservent  souvent  des  traces  visibles  des  étapes 
anciennes,  effacées  au  centre  des  territoires,  et  même  qu'elles 
montrent  parfois  les  évolutions  accomplies  en  train  de  recom- 
mencer. C'est  ce  qui  arrive  en  particulier  pour  les  frontières  de 
ïs  amuïe  devant  une  consonne  sourde,  dont  je  me  propose  d'étu- 
dier ici  un  petit  coin ,  celui  qui  est  compris  entre  le  mont  Rose 
et  le  mont  Genèvre. 

Je  n'ai  point,  je  me  hâte  de  le  dire,  la  prétention  d'apporter 
rien  d'entièrement  neuf  sur  les  principales  phases  de  l'évolution. 
Il  y  a  longtemps  que  M.  Gaston  Paris,  à  l'aide  des  graphies  an- 
ciennes si  parlantes  pour  lui ,  nous  les  a  indiquées.  Mais  j'aurai 
le  plaisir  de  relever,  encore  vivantes  dans  le  présent ,  des  formes 
que  la  science  a  su  découvrir  dans  le  passé. 

Les  notes  sur  lesquelles  reposent  cette  étude  sont  le  fruit  d'une 
exploration  dans  les  vallées  italiennes  des  Alpes  que  j'ai  faite  de 
septembre  en  décembre  1889.  Je  n'ai  pas  visité  tous  les  lieux  que 
je  cite  en  Italie  ou  qui  sont  portés  sur  la  carte,  mais  j'ai  sur  tous* 
des  documents  de  première  main ,  recueillis  soit  sur  place ,  soit 
auprès  d'indigènes  que  j'ai  rencontrés  sur  mon  passage.  Comme, 
toutes  les  fois  que  j'ai  été  à  même  de  le  faire,  j'ai  constaté  l'exac- 
titude des  notes  prises  ainsi  hors  des  lieux  mêmes,  j'attribue  à 
tous  mes  documents  une  égale  valeur.  En  France,  pour  ce  qui 
nous  touche  ici,  je  n'ai  exploré  que  le  haut  de  la  vallée  de  l'Arc 

I.  Excepté  La  Tour,  Pral,  Saint-Germain,  Cérésole,  Campiglia,  Ronco, 
Ingria  et  Frassinetto.  Ces  quatre  dernières  localités  sont  citées  d'après  M.  Nigra 
(//  diaî.  di  Val  Soana  dans  VArchiv.  III). 


476  l'abbé  rousselot 

à  partir  des  Fourneaux,  au  dessous  de  Modane.  M.  Gilliéron  a 
mis  gracieusement  à  ma  disposition  ses  notes,  qui,  pour  certains 
lieux,  font  double  emploi  avec  les  miennes,  et  qui  concordent, 
j'ai  eu  le  plaisir  de  le  constater,  avec  elles. 

J'ai  eu  aussi  de  très  bons  renseignements  fournis  par  des  indi- 
gènes, grâce  à  l'entremise  bienveillante  de  MM.  les  supérieurs 
des  grands  séminaires  de  Digne,  de  Gap,  de  Moutiers,  et  de 
M.  le  curé  de  Cérésole.  Enfin,  M.  le  docteur  Roustan,  de  Saint- 
Germain-de-Pignerole ,  m'a  fourni  ce  qui  me  manquait  pour  La 
Tour,  Pral  et  Saint-Germain. 

Le  système  graphique  employé  pour  la  transcription  des  mots 
patois  est  celui  de  la  Revue  des  Patois  Gallo-Romans.  Voici 
en  abrégé  ce  qu'il  est  nécessaire  d'en  savoir  pour  la  lecture 
de  cet  article:  œ  =  eu  français,  îi  =  ou  fr.,  é  =  e  muet  fr. 
dans  me.  L'accent  grave  indique  qu'une  voyelle  est  ouverte;  l'ac- 
cent aigu,  qu'elle  est  fermée.  Les  signes  de  quantité  ont  la  même 
valeur  que  dans  la  prosodie.  Le  tilde  (j)  surmonte  les  voyelles 
nasales.  L'accent  tonique  n'est  pas  marqué  quand  il  occupe  la 
même  place  qu'en  latin.  —  €=^ch  français,  /  =  /  mouillée,  n  =  n 
mouillée  (fr.  gn) ,  g  =  g  dur,  6  =s  dure ,  ;^  =  j-  douce ,  w  =  w 
anglais,  c  =  ch  dur  allemand,  h  est  un  c  sonore,  Ç  =  ch  doux  alle- 
mand, /  =  th  dur  anglais,  ^  =  th  doux  anglais,  t  =  t  interdental, 
s  est  une  s  prononcée  le  bout  de  la  langue  appuyé  sur  le  milieu 
des  dents.  —  Deux  lettres  superposées  indiquent  un  son  inter- 
médiaire entre  ces  deux  lettres.  —  Les  caractères  d'un  corps  plus 
petit  représentent  des  sons  en  voie  de  disparaître. 

Dès  que  l'on  sort  de  la  vallée  d'Aoste,  au  delà  de  Carema, 
aujourd'hui  rattaché  àivrée,  on  entre  dans  le  territoire  où  1'^ 
s'est  conservée  sans  altération  après  les  sourdes.  La  limite  se  dirige 
vers  l'ouest,  au  nord  de  Quincinetto,  de  Traversella,  de  Pont, 
au  sud  de  Ribordone,  entre  Noasca  et  Fornolosa,  puis  elle  suit  la 
crête  des  Alpes  jusqu'au  mont  Cenis,  tourne  vers  l'est  le  long 
de  la  vallée  de  Viu  qu'elle  embrasse ,  sauf  le  hameau  de  Saietta 
(com"^  de  Lemie),  et  traverse  la  vallée  de  Suse,  entre  Mocchie 
et  Rubiana,  à  l'ouest  de  Chiusa  et  deValgiojo;  ensuite  elle  se 
continue  entre  Coazze  et  Giaveno,  Rouve  et  Pinasca,  laisse  à 


478  l'abbé  rousselot 

l'ouest  Saint-Germain  et  Pral,  au  sud  La  Tour,  et  va  rejoindre  la 
limite  du  phénomène  dans  le  Midi  de  la  France,  entre  Briançon 
et  les  communes  de  Saint-Clément,  canton  de  Mont-Dauphin, 
et  Saint-Véran,  canton  d'Aiguilles. 

Il  n'y  a  rien  à  relever  à  l'est  de  cette  limite  pour  la  question 
qui  nous  occupe. 

A  l'ouest ,  j'ai  rencontré  trois  petits  territoires  où  1'^  est 
ébranlée.  Celui  du  nord  comprend  la  vallée  d'Aoste,  depuis  les 
gorges  de  Montjovet  (Emarèse  et  Montjovet)  jusqu'à  Carema, 
avec  la  vallée  d'Ayas ,  la  partie  romane  de  celle  de  Gressoney 
(les  deux  Gressoney  et  Issime  sont  allemands),  le  bas  de  la  vallée 
de  Champorcher,  les  vallées  de  la  Soana  et  de  Ribordone.  C'est 
un  territoire  compacte  et  d'une  certaine  étendue.  Au  midi,  je 
n'ai  que  deux  points  isolés  :  le  hameau  de  Saletta  et  le  village 
de  Coazze.  On  s'attendrait  à  un  territoire  plus  important.  Mais 
l'évolution  de  Vs  doit  être  entravée  dans  cette  région  par  l'enva- 
hissement du  piémontais.  Celui-ci  a  gagné  le  fond  de  la  vallée 
jusqu'à  Suse,  où  il  s'est  presque  entièrement  substitué  à  l'idiome 
local. 

Vs,  dans  ce  domaine,  s'est  transformée  en  cette  spirante  que 
nous  écrivons  f ,  résultat  du  simple  frottement  de  l'air  à  travers 
le  canal  buccal  rétréci  en  avant  des  piliers  du  voile  du  palais.  Le 
changement  survenu  dans  l'articulation  consiste  donc  dans  l'abais- 
sement de  la  pointe  de  la  langue  sur  le  plancher  de  la  bouche, 
avec  un  léger  rétrécissement  vers  la  racine  de  la  langue  où  se 
trouve  transporté  l'obstacle  vocal. 

Nous  avons  donc  : 

st  :  tècta  (Ga.hy,  Lilliannes,  Perloz,  Ribordone);  —  îecta(lsso- 
gne,  Challand-Saint- Victor,  Arnaz,  Valprato);  —  tecta  (Ayas);  — 
/^^/a  (Champdepraz,  Carema,  Coazze);  —  têcta  (Donas,  Vert);  — 
éct  «  est  »  (Saletta);  —  àprëcta  (Emarèse);  —  poct  «  poste ,  lieu  » 
(Ribordone);  —  /jaM^/c  (Montjovet). 

sp  :  vecpa,  partout,  avec  des  variantes  pour  le  timbre  de  la 
voyelle. 

On  a  de  même  c  dans  le  groupe  spr  et  dans  sti,  str  soit  pri- 
maire (j/r),  soit  secondaire  (sire,  scre  qui  sont  devenus  str  dans 


l's    devant    T,    P,    C    dans    les    ALPES  479 

tout  le  domaine,  sauf  dans  la  vallée  de  Gressoney,  à  Carema,  à 
Coazze  et  je  suppose  aussi  à  Saletta)  verpro,  bectya^  femctra, 
kuiiectre,  avec  les  variantes  que  comportent  les  diverses  phoné- 
tiques locales. 

se  (+0,  u)  :  partout  le  type  achita. 

se  (+  (î)  a  donné  aussi  c,  plus  le  représentant  moderne  de  c 
devant  a.  De  là  les  types  nioctse,  moctçi  ou  nmcUa  «  mouche  », 
et  ectsela  «  échelle  ».  Mais,  dans  certaines  localités,  Y  s  est  restée. 
mostçî  (Ribordone,  Valprato,  où  c'est  la  règle).  —  dhtstts  (Arnaz, 
accidentellement). 

A  ce  traitement  général,  il  y  a  quelques  exceptions  qui,  pour 
être  peu  nombreuses ,  n'en  sont  pas  moins  fort  intéressantes. 
Avant  tout,  je  dois  signaler  quelques  endroits  où  jj'ai  trouvé  ïs 
non  modifiée  :  types  testa,  vespa,  vespro,  etc.  Comment  s'explique 
la  présence  de  cette  forme  au  sein  d'un  territoire  où  Vs  s'est  géné- 
ralement altérée  en  c  ?  Il  y  a  deux  choses  possibles  :  ou  bien  les 
exemples  que  j'ai  recueillis  sont  des  emprunts  faits  au  piémontais, 
ou  ce  sont  des  archaïsmes  constituant  ici  ce  que  M.  Gilliéron 
a  heureusement  appelé  des  «  îlots  phonétiques  »,  seuls  témoins 
subsistants  de  l'ancien  sol  linguistique  au  milieu  de  la  marée 
montante  d'une  évolution  nouvelle.  Parmi  les  faits  que  j'ai 
recueillis,  quelques-uns  se  prêtent  à  la  première  explication.  Ce 
sont  ceux  où  la  conservation  de  l's  ne  s'est  pas  affirmée  dans  tous 
les  cas,  et  où  il  m'a  été  possible  d'amener  le  c  dans  le  courant 
de  la  conversation  ou  au  moyen  de  questions  insidieuses. 

Mais  il  ne  me  parait  pas  contestable  que  les  formes  avec  s 
recueillies  de  la  bouche  d'un  homme  de  Chévrière,  sur  la  mon- 
tagne de  Champdepraz,  et  de  deux  jeunes  gens,  l'un  de  Balme 
(commune  de  Verres),  l'autre  de  Lilliannes,  et  qui  n'ont  jamais 
été  contredites,  quelque  soin  que  j'aie  mis  dans  mon  examen, 
ne  soient  de  vrais  archaïsmes  et  ne  constituent  réellement  des 
îlots  phonétiques.  J'ai  pu ,  du  reste,  constater  les  débuts  du  phé- 
nomène chez  une  femme  d'Issogne  âgée  de  77  ans,  que  j'ai 
observée  conjointement  avec  son  fils.  Le  c  est  constant  chez  le 
fils  :  tècta,  veêpa,  kocta,  dëctsos,  etc.  Chez  la  mère,  il  y  a  des  va- 
riantes :  testa  et  teêta,  kostê,  û^t  «  août  »,  vëcprë.  Heureusement 


480  l'abbé  rousselot 

pour  moi  mon  sujet  n'avait  plus  de  dents,  et  j'ai  pu  suivre  à  mon 
aise  tous  les  mouvements  de  la  langue.  Suivant  le  degré  d'énergie 
donné  à  l'articulation,  je  voyais  venir  :  s  (le  bout  de  la  langue  se 
montrant  devant  les  gencives),  s  (la  langue  s'allongeant  résolu- 
ment), ou  enfin  c.  De  plus,  j'ai  cru  entendre  un  intermédiaire 
entre  s  et  c  k  Fontainemore.  Cette  dernière  forme  s'explique  par 
la  permanence  d'un  reste  de  frottement  au  bout  de  la  langue  se 
mêlant  au  bruissement  principal  produit  dans  la  partie  postérieure 
de  la  bouche. 

Les  autres  variantes  que  j'ai  à  signaler  se  rapportent  toutes  à 
un  développement  postérieur  du  c.  Celui-ci  peut ,  soit  devenir  h 
en  s'affaiblissant  ou  en  gagnant  des  vibrations  laryngiennes,  ou  Ç 
en  se  palatalisant ,  soit  se  changer  en  /  si  les  lèvres  viennent  à  se 
fermer  pendant  son  émission,  soit  s'assimiler  à  un  son  voisin,  ou 
tomber  devant  un  groupe.  Toutes  ces  transformations,  sauf  la 
première,  se  rencontrent  dans  la  région. 

J'ai  observé  le  ^  à  Hône,  tèÇta,  et  à  Carema,  rarement,  et  seule- 
ment dans  le  discours  rapide  chez  un  jeune  Lomme,  presque 
constamment  chez  un  enfant  :  al  ecta  nûmlnà. . .  «  il  est  été  nommé  » 
—  6eçtâ...  «  je  suis  été  »  (le  jeune  homme).  —  mï  6e  eçta  (l'en- 
font).  ^  ^       _     ^ 

L'/s'annonce  à  Donas  vècpà  ;  il  s'entend  nettement  à  Ribordone 
à  côté  de  c  :  poft  et  poct  (un  enfant). 

Le  groupe  répondant  au  se  (+  a)  latin  est  sujet  à  réduction. 
Nous  trouvons  à  Champdepraz  la  double  forme  ectiûde  et  exsude 
«  échauffer  »  dans  la  même  bouche;  dans  un  hameau  de  Challand- 
Saint- Victor  mûcsë,  êcsîla;  à  Isolaz  (même  commune)  ësstla;  à 
Challand-St- Victor  (chef-lieu),  musa,  ësîlà;  à  Brusson  et  à  Ayas, 
mû-ea,  eea  «  esca,  amadou  «,  débats  «  déchaux  »;  enfin  à  Carema 
dâtçàùf  «  déchaux  » . 

Il  faut  suppléer  pour  Challand  *ëctstla  (cf.  tsàm  «  champ  »), 
pour  Brusson  et  Ayas  *mûctea  (cf.  tmnip),  pour  Carema  *dâctçâù 
(cf.  Mtçâ  «  couché  »). 

Aux  limites  que  je  viens  de  décrire,  s'appuient  :  au  nord  et  au 
sud,  le  vaste  territoire  où  st,  sp,  sk  =  /,  p,  k,  qui  s'étend  de  là,  à 
travers  la  France  du  Nord,  jusqu'à  l'Atlantique;  au  centre,  un 


l's    devant    T,    P,    C    dans    les    ALPES  48 1 

tout  petit  territoire  où  (pour  prendre  le  caractère  le  plus  saillant), 
du  groupe  s-\-t,  est  sortie  une  fricative.  Ce  territoire  ne  comprend 
que  la  partie  supérieure  des  vallées  situées  entre  le  col  du  Grand 
Saint-Bernard  et  le  col  du  mont  Genèvre.  En  donner  les  limites, 
ce  sera  par  le  fait  môme  achever  de  tracer  celles  du  domaine  fran- 
çais. 

Le  centre  du  territoire  où  s-\-t  donnent  une  fricative  est  occupé 
par  le  mont  Iseran.  En  font  partie,  la  vallée  de  Locana  jusqu'à 
Noasca,  celles  de  Valsavaranche,  Rhèmes,  Valgrisanche  et  la  partie 
supérieure  de  la  vallée  d'Aoste  à  partir  de  Saint-Pierre  et  de  Ville- 
neuve, la  vallée  de  l'Isère  jusqu'à  une  limite  qui  passe  entre  Les 
AUues  et  Les  Avanchers,  la  vallée  de  l'Arc  jusqu'au  dessous  des 
Fourneaux  (je  n'ai  pas  de  renseignements  au  delà);  enfin  toute 
la  vallée  de  la  Cénicle ,  moins  le  hameau  de  Berno,  le  dernier  de 
la  commune  de  Venaus  du  côté  de  Suse.  Cela  fait  un  territoire 
continu  renfermant  deux  cols  fréquentés,  ceux  du  Petit  Saint- 
Bernard  et  du  mont  Cenis. 

Voici  les  formes  que  j'ai  relevées  : 

st  :  1°  sassèll ,  sàssaiier  (Séez);  rassel  (Cérésole);  —  2°  teïsa 
(La  Thuile);  —  3°  type  tha  (Tignes,  Sainte-Foy,  Séez,  Bourg- 
Saint-Maurice  et  hameaux  de  la  plaine,  La  Thuile,  Valgrisanche, 
Cérésole)  ;  —  4°  tha  (Valroger)  ;  —  5  °  usa  (Bonneval,  hameaux 
de  Bourg-Saint-Maurice  situés  sur  la  montagne,  La  Thuile, 
Valsavaranche);  —  6°  ûca  et  teha  :  d'un  côté,  Valsavaranche  dans 
la  même  bouche  que  usa,  Pré-Saint-Didier,  Courmayeur  et  toute 
la  partie  supérieure  de  la  vallée  de  la  Doire  jusqu'à  Villeneuve  et 
Saint-Pierre  avec  la  vallée  de  Rhèmes  ;  d'un  autre  côté,  Bessans, 
Peisey,  Venaus  ;  —  7°  teha  seulement  (La  Novelaise)  ;  —  8°  tea 
(La  Perrière,  Lanslevillard ,  Lanslebourg,  Modane,  Les  Four- 
neaux). 

str  est  traité  comme  st. 

sti  :  1°  besè  (Sainte-Foy);  —  2°  bë-eë  (Valroger,  Valgrisanche), 
ràm  pour  *rastians  (Lanslevillard);  —  3°  type  bë^ê  (La  Thuile, 
Peisey,  Bessans,  Courmayeur,  Morgeix),  râçàôs  (Bessans);  — 
4°  bèhê  (Avise,  Rhèmes-Notre-Dame ) ;  —  5°  bh  (La  Perrière, 
Lanslebourg). 

MÉLANGES.  JI 


482  l'abbé  rousselot 

sp  :  1°  le  type  vcfa,  vefro,  efena  (Cérésole,  Bonneval,  Bessans, 
Lanslebourg,  La  Perrière,  LaNovelaise,  Venaus);  —  2°  vepa, 
vepro ,  epena  dans  le  reste  du  domaine. 

se  (^-\-  0,  II)  :  1°  eôtitâ  (Bessans);  cutar  (Cérésole);  àbûtar 
(Noasca);  àhuià  «  écoute  «  (Venaus).  —  Le  domaine  de  ce 
changement  paraît  le  même  que  celui  de  sp  =  f.  —  2°  ekuta , 
ekwela  dans  le  reste  du  territoire. 

se  (a)  :  1°  Ityelta  «  échelle  «  (Sainte-Foy)  ;  —  2°  etçlla  ou  et  sella, 
partie  supérieure  de  la  vallée  d'Aoste  ;  —  3°  èteella  (Peisey,  Bourg- 
Saint-Maurice)  ;  —  4°  hela  (Venans)  ,  la  mla  (Noasca)  —  (cf.  la 
6yàla  à  Pornolosa). 

Enfin,  je  dois  signaler  à  part  des  formes  de  Bessans  qu'une 
attention  toute  particulière  m'a  permis  de  saisir  :  neycrc,  kreycn, 
krcySi'i ,  krey€wà,  ey€ela. 

vif  a  et  eciiia  nous  prouvent  la  présence,  avant  ^  et  e,  d'un  e  issu 
d'un  s ,  et  remontent  sans  aucun  doute  à  vecpa  et  à  eckuta.  Sous 
l'influence  du  c,  p  et  k  sont  devenus  fricatifs,  et  ont  donné  l'un/, 
l'autre  c.  De  son  côté,  le  c  précédent  a  dû  passer  par  ç  et  aboutir 
à  y,  puis  il  a  disparu. 

Les  primitifs  vecpa  et  ackuta  garantissent  presque  un  primitif 
tecta.  Nous  avons  vu,  en  effet,  dans  le  territoire  où  s  est  en  train 
de  s'ébranler  devant  une  sourde,  cette  consonne  avoir  le  même 
traitement  devant  p,  k  et  t.  Dans  ce  cas ,  1'^  s'expliquerait ,  non 
par  le  maintien  de  1'^  latine,  mais  par  la  production  d'une  fri- 
cative dentale  née  du  /  sous  l'influence  du  c  antécédent,  comme 
/et  f  sont  sortis  respectivement  de  /?  et  de  c  dans  les  groupes  cp 
et  ck.  Toutes  les  formes  qui  ont  été  signalées  plus  haut  peuvent 
s'expliquer  par  cette  hypothèse.  Dabord  et  devient  es.  A  ce  point, 
il  peut  y  avoir  assimilation  du  premier  élément  au  second;  d'où 
ss  (sassel),  et  par  fusion  s  (jesa),  enfin  par  un  changement  bien 
fréquent  dans  la  région  €  (jè^a).  Ou  bien  si  le  t  est  déjà  ou 
presque  interdental  comme  à  Champdepraz ,  où  nous  avons  vu 
etsudsûde  devenir  exsude,  et  ou  et  aboutissent  à  es  ou  à  es;  d'où 
ss  (tessa')  et  /  (je^a).  Alors,  par  un  léger  changement  dû  à  la  mol- 
lesse de  l'articulation,  ^  devient  ê.  Ce  fait,  déjà  observé  à  Issogne 
dans  des  conditions  un  peu  différentes,  je  l'ai  constaté  de  nou- 


l's  devant  T,  P,  C  dans  les  ALPES  483 

veau  chez  un  sujet  de  Valsavaranchc  qui  disait,  suivant  le  degré 
d'énergie  qu'il  mettait  dans  sa  prononciation  :  kôiiîsrè,  kônîcré,  et 
même  parfois  faisait  entendre  un  son  intermédiaire  entre  ^  et  c. 

Ce  qui  confirme  cette  vue,  c'est  que  fs,  produit  secondaire  de 
c(e,  /')  et  de  //  précédé  d'une  consonne,  a  donné  dans  la  région  qui 
nous  occupe  un  résultat  analogue.  Là  où  st  =  s,  nous  trouvons 
pour  c  et  H  également  s;  là,  au  contraire ,  où  st  =  c ,  c  ei  ti  ont 
aussi  pour  représentant  c  ou  les  formes  qui  en  sont  dérivées. 
Ainsi  l'on  dit  à  Bonneval  sënîkyê  «  ceci  »;  à  Bessans,  à  Venans 
ceyna  «  cœnam  »  ;  à  La  Novalaise  hènikla  «  la  Cénicle  »  ;  à  La 
Perrière,  Lanslevillard ,  Lanslebourg,  Modane  ïndrë  «  cineres  ». 
—  D'autre  part,  nous  voyons  à  Lanslebourg  et  les  environs  ts, 
produit  plus  récent  de  ca,  prendre  la  même  direction  et  déjà 
arriver  à  s  (sàô  «  chanson  »).  Enfin,  nous  avons  la  preuve  que  le 
c,  avant  de  devenir  /;  et  de  tomber,  a  passé  par  s  à  Lanslevillard, 
où  *rastiaus  a  donné  râeà  à  côté  de  ràèl  (^rasteî)  •.\Qc-\-y  aurait 
produit  un  Ç,  comme  à  Bessans  (jàçàôs). 

Les  diverses  formes  que  revêt  scala,  de  même  que  celles  de 
Champdepraz,  Challand,  Ayas,  s'expliquent  aisément  après  cela 
par  ectyala,  ectsala,  ectmla. 

Il  ne  nous  reste  plus  maintenant  qu'à  recueillir  les  formes  qui 
conservent,  sur  la  limite  du  domaine  français,  les  dernières  traces 
de  Y  s  amuïe.  Tout  se  réduit  h.  un  y  bien  faible  ou  à  une  influence 
exercée  par  un  y  disparu  sur  Vé  précédent ,  influence  qui  a  trans- 
formé cette  voyelle  en  i. 

Nous  avons  : 

Savoie.  — féyta  (St-Nicolas,  St-Sigismond)  ;  vèypa  (Villars-de- 
Beaufort,  Ecole). 

Vallée  d'Aoste.  —  vèypâ  (La  Salle)  à  côté  de  tèlm;  tita ,  flmtra 
(Verrayes)  à  côté  de  vepra,  vepa;  tèyta,  bèytçî  (Saint-Marcel);  ttta, 
fîîtra  «  fenêtre  »;  vîpru,  vîppa,  bttyê  (Bosses);  tîtta,  fûtra,  vîpru, 
vâppa  (Saint-Remy)  à  côté  de  set  «  septem  »  ;  ttta  (Charvansod, 
Litrod)  à  côté  de  cpro  «  vêprée  »;  ttta,  vîpru  (Champorcher, 
hameau  de  Chardonney)  à  côté  de  €evrë  «  sequere  »;  îtrët 
«  étroit  »  (Aoste)  à  côté  de  iëîsé  «  sèche  »  et  de  epénna. 


484  l'abbé  rousselot 

Dauphiné.  —  têytâ,feyta  (Le  Chazelet,  commune  de  La  Grave) 
à  côté  de  gepâ. 

Vallée  de  Suse  et  de  Pérouse.  —  krëyt  «  crête  »  (Millaure); 
kreyté  (Beaulard);  ëyûylà  (Gravière);  Cytela  (Saint-Giorio);  Cyt^ro 
(Chaumont)  ;  eytàêla  (Jaillon);  ëypena  (Brouzole);  êypês  (Mafiotte); 
ïpèy  (Salbertrand)  à  côté  de  etrey,  ëtycra;  être,  itrcyté  (RochemoUe); 
Ure  (Beaulard)  à  côté  de  épine;  eypè  (Pral,  Saint-Germain). 

Une  des  dernières  étapes  de  Vs  avant  de  s'amuïr  a  donc  été 
un  y  qui  est  tombé,  suivant  les  lieux,  dans  des  conditions  diffé- 
rentes :  ici,  devant  le  t  seul;  là,  devant p  et  non  devant  t;  ailleurs, 
devant  t  et  p;  dans  certains  endroits,  à  la  tonique;  dans  un  plus 
grand  nombre,  à  l'atone.  Ce  y  descend  d'un  c  plus  ancien  par  un 
Ç.  Cette  articulation,  qui  n'est  qu'un  c  palatalisé  et  porté  vers 
les  dents,  nous  l'avons  rencontrée  à  Donas  dans  têÇte,  sans  qu'elle 
soit,  comme  ailleurs,  provoquée  par  un  y  subséquent;  en  tout 
cas ,  c'est  l'intermédiaire  nécessaire  entre  y  et  â.  Enfin ,  c'est  par 
la  production  plus  ou  moins  rapide  de  cette  spirante  palatalisée 
que  je  m'explique  les  doubles  formes  îe^a  et  teta,  vefa  et  vepa, 
acuta  et  akuta. 

Les  transformations  de  Vs  devant  une  sourde  paraissent  donc 
dans  la  région  alpine  avoir  été  les  suivantes  : 

st  sp  sk 

et  cp  ck 

/\ /\  /\ 

çt       es       es       ô"  Çp       cf  Çk       ce 

!    I     I     I  II  II 

I      fî     fj     »  yp     ?f  yk     it 

;;'    I      I      I  II  II 

I      yss     yss     y/  P       jf  k       yc 

!    .'     ,'     I  I  i 

111^  /  ^ 

I    I     I     I  I 

t       ss       ss       c  h 

s        s    e      h 

I  I 

€  (chute) 


l's  devant  T,  P,  C  dans  les  ALPES  485 

Si,  au  lieu  de  nous  restreindre  aux  seules  limites  que  nous 
venons  d'étudier,  nous  portions  notre  attention  sur  l'ensemble 
du  territoire  où  Vs  s'est  amuie,  nous  trouverions,  je  le  crois,  des 
résultats  analogues.  Il  y  a  de  petits  territoires,  comme  celui  qui 
entoure  le  mont  Iseran,  où  l'on  trouve  tifa,  téca  «  tête  »  ^  Peut- 
être  en  trouverait-on  dans  la  France  où  afre  sortirait  régulière- 
ment de  asperum,  nèfle  de  mespilum.  En  tout  cas,  nous  n'avons 
pas  besoin  d'aller  en  Italie  pour  trouver  la  première  étape  de  l'évo- 
lution, à  savoir  le  changement  de  Vs  en  ^;  elle  existe  dans  notre 
Midi. 

I.  Voir  GiLLiÉRON.  Petii  Atlas  phonétiq.  du  Valais.  —  Odin.  La  phonologie 
du  canton  de  Vaud.  —  Cornu.  Les  Chants  de  la  Gruyère,  Phonologie  du  Bagnard. 
—  HoEFLiN.  Les  Patois  romans  du  canton  de  Frihotirg. 


LA  PRONONCIATION  DU  NOM 


DE 


JEAN    LAW    LE    FINANCIER 

Par  ALEXANDRE  BELJAME 


Voilà  un  nom  qui  a  eu  un  certain  retentissement  dans  notre 
histoire  ;  qui,  pendant  quelques  années  de  fièvre  et  d'émotion,  a 
été  bien  souvent  répété,  et  avec  admiration  et  avec  colère;  qui, 
après  cette  période  d'éclat  et  de  bruit,  est  revenu  et  revient  encore 
fréquemment  dans  la  bouche  des  Français;  et  cependant,  depuis  le 
xviii^  siècle ,  la  prononciation  de  ce  nom  est  restée  comme  une 
sorte  d'énigme  dont  la  solution ,  maintes  fois  cherchée ,  n'a  pas 
encore  été  obtenue. 

On  l'écrit  Law,  et  on  le  prononce  Lass. 

Il  y  a  bien,  à  vrai  dire,  quelques  dissidents  qui  disent  Law 
comme  en  anglais ,  ou  à  peu  près  '  ;  mais ,  depuis  la  Régence 

I .  «  Law  de  Lauriston  (Jean),  fameux  financier  écossais,  que  l'on  désigne  aussi, 
mais  inexactement,  sous  le  nom  de  Lass  (Biographie  Didot).  »  —  «  Prononcez 
Id,  bien  que  la  prononciation  fautive  lass  se  soit  généralisée  en  France  (Diction- 
naire de  Larousse).  »  —  Quoique  les  Français  aient  dans  leur  langue  le  son  que 
les  Anglais  figurent  par  aiv  ou  au  (c'est  le  son  de  notre  o  dans  or,  mort,  sort) 
il  n'y  en  a  peut-être  pas  auquel  ils  soient  plus  rebelles.  On  entend  constam- 
ment prononcer  Chaoucer  pour  Chaucer,  les  acteurs  dans  Macbeth  disent  :  le  thane 
de  Caoudor  pour  Caivdor  ;  manière  de  prononcer  en  français  des  noms  anglais 
qui  a  le  double  avantage  de  n'être  ni  française  ni  anglaise.  J'ai  rencontré  ce  qui 
paraît  être  un  exemple  d'une  prononciation  analogue  du  nom  de  Law  :  «  Le 
soir  [20  juillet  1720],  allant  [le  Régent]  à  Asnieres  avec  ses  gardes,  et  passant 
par  le  RouUe,  les  habitans  ont  crié  :  Ah  Laou,  ah  Laou,  voilà  l'homme  qui 
emporte  notre  papier  et  notre  argent,  et  taiit  qu'ils  l'ont  pu  voir  ont  toujours 


488  A.    BELJAME 

jusqu'à  nos  jours,  Lass  est  la  prononciation  généralement  reçue*, 
et,  si  je  suis  bien  informé,  la  famille  Law  de  Lauriston,  qui 
descend  de  celle  du  financier  et  doit  avoir  ici  quelque  autorité, 
prononce  son  nom  Lass. 

D'où  vient  ce  désaccord,  certainement  bizarre,  entre  la  pronon- 
ciation et  l'orthographe  ? 

«  Il  s'appelloit  Law,  dit  Saint-Simon  ;  mais  quand  il  fut  plus 
connu ,  on  s'accoustuma  si  bien  à  l'appeller  Las,  que  son  nom  de 
Law  disparut  ^.  » 

Cette  explication,  qui  satisfaisait  Saint-Simon,  n'a  satisfait 
personne  après  lui,  la  notoriété  ne  paraissant  pas  être  une  raison 
philologique  suffisante  pour  rendre  compte  du  changement  de  w 
en  J. 

Aussi  ne  s'en  est-on  pas  tenu  là. 

«  On  prononce  Lass,  dit  Henri  Martin.  Saint-Simon  prétend 
y  voir  un  jeu  de  mots  :  Vas  '.  »  Henri  Martin  a  été  ici  trompé 
par  la  première  édition  du  Journal  de  Barbier  où  le  passage  qu'on 
vient  de  lire  est  ainsi  reproduit  :  «  Il  s'appelait  Law  ;  mais  quand 
il  fut  plus  connu,  on  s'accoutuma  si  bien  à  l'appeler  VAs,  que  le 
nom  lui  en  resta  ^.  »  Or,  Saint-Simon  ne  parle  pas  de  jeu  de  mots, 
et  il  écrit  très  distinctement  Las,  sans  apostrophe,  non  seulement 
dans  le  texte  que  j'ai  transcrit  ci-dessus,  mais  aussi  en  marge 
de  ce  texte  :  Law,  dit  Las,  sa  banque,  etc. 

crié  Ah  Laou  ah  Laou.  Les  gardes  n'ont  pas  osé  dire  un  mot.  »  {Journal  et 
Mémoires  de  Mathieu  Marais  sur  la  Régence  et  h  règne  de  Louis  XV,  1715-1737. 
Bihl.  nat.,  Man.  Fr.  25001,  fo  47  vo.) 

1 .  «  L'Ecossais  John  Law  (Lass)  »  (Duruy,  Hist.  de  l'Europe  et  de  la  France, 
nouvelle  édition,  sous  la  direction  de  E.  Lavisse.  Paris,  Hachette,  1890,  p.  376.) 
—  «  Pourquoi  parle-t-on  du  système  financier  de  l'Ecossais  Laiu,  que  l'on  nous 
fait  prononcer  Lass,  et  qui,  autant  qu'on  peut  le  figurer  avec  des  sons  français, 
se  prononce  réellement  en  anglais  Léiu7  »  (JJ Intermédiaire,  vol.  XXL  1888, 
colonne  77). 

2.  Tel  est  le  texte  exact  de  Saint-Simon,  que  je  copie  sur  son  manuscrit 
même  (tome  VIII,  p.  1806)  mis  à  ma  disposition  par  MM.  Hachette,  qui  en 
sont  aujourd'hui  les  propriétaires. 

3.  Histoire  de  France,  vol.  XVII,  p.  174,  note. 

4.  Edition  de  la  Villezille,  Paris,  Renouard,  1847.  vol.  i,  p.  5,  note. 


LA  PRONONCIATION  DU  NOM  DE  JEAN  LAW  LE  FINANCIER       489 

Voici  une  explication  plus  sérieuse  qui  se  lit  dans  l'édition  des 
œuvres  de  Voltaire  donnée  par  M.  Louis  Moland  : 

«  Le  nom  de  Law,  prononcé  en  anglais  Ld,  est  généralement 
prononcé  Lasse  en  français  :  on  a  expliqué  ainsi  cette  prononcia- 
tion : 

«  Law  a  dû  être  entouré  d'Anglais  dans  sa  banque,  et  ceux- 
ci,  parlant  de  son  plan  financier,  de  sa  maison,  de  ses  proprié- 
tés, etc.,  etc.,  disaient,  par  exemple,  en  mettant  IV,  marque  du 
génitif,  après  son  nom,  comme  le  requérait  la  construction  de  leur 
langue  : 

«  Law' s  System  is  admirable.  —  (Le  système  de  Law  est  admi- 
rable.) 

«  I  am  going  to  Lxws.  —  (Je  vais  chez  Law.) 

«  I  spent  the  evening  at  Law' s.  —  (J'ai  passé  la  soirée  chez. 
Law.) 

«  In  some  years,  Law' s  fortune  will  be  considérable.  —  (Dans 
quelques  années,  la  fortune  de  Law  sera  considérable.) 

«  De  sorte  que  les  Français  qui  se  trouvaient  parmi  eux  enten- 
dant sans  cesse  Law' s  par  ci,  Law' s  par  là,  finirent  par  croire  que 
les  compatriotes  du  célèbre  étranger  prononçaient  son  nom  Lasse, 
et  ils  adoptèrent  comme  véritable  cette  prononciation  fautive  que 
nos  grammairiens  se  sont,  à  la  vérité,  empressés  de  signaler,  mais 
contre  laquelle  ils  ne  se  sont  jamais  élevés  '.  » 

Il  est  possible  que  les  Anglais  qui  ont  dû  entourer  Law  se  soient 
exprimés  en  ces  termes  :  les  phrases  qu'on  met  dans  leur  bouche 
sont  en  effet  conformes  au  génie  de  leur  langue.  Mais  il  est 
non  moins  possible  que  ces  Anglais,  dont  on  suppose  la  pré- 
sence auprès  du  financier  et  auxquels  on  prête  ce  langage,  aient 
employé  des  phrases  également  anglaises  et  dans  lesquelles  son 
nom  n'aurait  pas  été  suivi  d'une  s,  par  exemple  :  Law  is  an  ad- 
mirable man.  —  /  am  going  to  see  Law.  —  I  spent  the  evening  with 
Law.  —  Ln  a  few  years  Law  will  hâve  made  an  immense  fortune. 
—  Si  bien  qu'il  n'est  pas  juste  de  prétendre  que  les  Français  qui 

I.  Siècle  de  Louis  XIV,  chap.  37.  Voltaire,  Œuvres,  Ed.  Louis  Moland,  Paris, 
1878,  vol.  15,  p.  60,  note  signée  E.  M. 


490  A.    BELJAME 

gravitaient  autour  de  lui  auraient  entendu  dire  Law's  par  ci  et 
Laws  par  là,  mais  qu'on  doit  plus  légitimement  affirmer  qu'ils 
auraient  entendu  dire  Law's  par  ci  et  Laiu  par  là,  et  qu'à  moins 
de  prouver,  par  une  statistique  difficile  à  établir,  que  les  phrases 
où  l'anglais  peut  introduire  le  génitif  Lxw's  l'emportent  notable- 
ment en  nombre  sur  celles  où  il  peut  introduire  le  nominatif  ou 
l'accusatif  Z^îf ,  cette  supposition,  pour  ingénieuse  qu'elle  soit, 
laisse  les  choses  en  l'état. 

L'exphcation  la  plus  répandue  ressemble  un  peu  à  la  précédente, 
mais  précise  davantage.  Elle  suppose  que,  par  l'habitude  où  l'on 
était,  à  l'époque  des  grandes  opérations  du  financier,  de  parler  sans 
cesse  du  Système  de  Laiv ,  en  anglais  Law''s  System ,  Vs  du  génitif 
Law's  aurait  été  promptement  et  naturellement  considérée 
comme  faisant  partie  du  nom  lui-même. 

Cette  hypothèse  n'a  été,  à  ma  connaissance,  imprimée  nulle 
part;  mais  elle  fut  proposée,  je  crois,  à  la  Sorbonne  lors  de  la 
discussion  de  la  thèse  de  M.  Levasseur  sur  Law  ',  et  elle  a  géné- 
ralement cours,  à  ce  que  j'entends  dire,  dans  les  classes  d'histoire 
des  lycées. 

Elle  est  assurément  spécieuse.  Elle  ne  résiste  pas  cependant, 
semble-t-il,  à  quelques  objections. 

D'abord  a-t-on  jamais,  du  vivant  de  Law  (ou  même,  pour 
mettre  les  choses  au  large,  à  aucun  moment),  employé  en  France 
l'expression  anglaise  hiw's  System  ?  On  n'en  a  pas  fourni  la  preuve, 
et  l'on  aurait  sans  doute  quelque  peine  à  la  fournir. 

A  la  rigueur,  cette  preuve  ne  serait  pas  absolument  indispen- 
sable s'il  s'agissait  d'une  époque  où  les  formules  anglaises  eussent 
été  à  la  mode.  Aujourd'hui,  par  exemple,  nous  possédons  à  Paris 
un  restaurant  connu  sous  le  nom  de  Maison  Peter  s  (par  abrévia- 
tion Peter's),  un  journal  qui,  bien  que  rédigé  en  français,  s'intitule 
William' s  Turf,  des  agences  de  courses  qui  s'appellent  Brugère's 
Office  et  Brack's  Office.  Si,  au  temps  de  Law,  on  signalait  l'existence 
de  dénominations  semblables ,  on  serait  jusqu'à  un  certain  point 
autorisé  à  en  inférer  qu'on  a  pu  dire  Law's  System. 

I.  Levasseur  (E.),  Recherches  historiques  sur  le  système  de  Law,  Paris,  1854, 
I  vol.  in-8. 


LA  PRONONCIATION  DU  NOM  DE  JEAN  LAW  LE  FINANCIER      49  I 

Mais  non  seulement  on  ne  montre  pas  qu'on  ait  réellement  dit 
Laïus  System  ;  on  ne  cherche  même  pas  à  montrer  que  l'anglo- 
manie eût,  sous  la  Régence ,  pénétré  dans  le  langage  courant  au 
point  de  faire  aisément  admettre  des  formules  analogues. 

Rien  ne  permet  donc ,  dans  l'état  de  la  question ,  de  supposer 
qu'on  ait  jamais,  en  France,  dit  en  anglais  Law's  System.  Est-il 
même  bien  sûr  qu'on  ait  dit  en  français,  au  moins  habituellement, 
le  Système  de  Law?  A  ce  qu'il  semble  bien,  ce  qu'a  dit  le 
xviii^  siècle  c'est  le  Système,  tout  court  ^  Sans  doute  on  rencontre 
les  formules  le  Système  de  Laiu,  Laiu  et  son  systèm-e;  mais  c'est  ordi- 
nairement le  Système,  sans  plus  ^.  Le  nom  du  financier  ne  s'accole 
pas  nécessairemxent  k  l'expression,  il  n'en  fait  pas  partie  inté- 
grante ;  d'où  il  suit  que,  si  l'on  avait  ressenti  le  besoin  de  la  traduire 
en  anglais ,  on  l'aurait  traduite  par  the  System ,  ce  qui  ne  rend  pas 
compte  de  Vs  ajoutée. 

Enfin,  il  y  a  une  objection  plus  grave  encore,  c'est  que  Law 
était  appelé  Las  en  France  dès  avant  l'établissement  de  son 
système. 

On  ne  peut  pas,  je  pense,  faire  remonter  le  Système,  au  plus 
tôt,  avant  le  2  mai  1716,  date  où  furent  concédées  à  Law 
les  lettres  patentes  du  roi  qui  l'autorisaient  à  établir  une  Banque 


1.  C'est  l'opinion  d'un  des  hommes  qui  connaissent  le  mieux  cette  époque 
de  notre  histoire,  M.  de  Boislisie,  dont  le  savoir  et  l'obligeance  m'ont  éclairé  sur 
bien  des  points  de  ce  travail  et  m'ont  fourni  plus  d'une  précieuse  indication. 

2.  Le  but  estoit  de  faire  tomber  le  sisteme  (Journal  de  Barbier,  Bibl.  nat. 
Man.  Fr.  10285,  f°  157  vo). 

Law  est  son  nom  ;  nouveau  roi  des  Français, 
D'un  beau  papier  il  porte  un  diadème. 
Et  sur  son  front  il  est  écrit  système. 

(Voltaire,  La  Piiceïïe,  chant  IIL  Œuvres,  vol.  9,  p.  61.) 
Le  recueil  Clairambault-Maurepas  (Bil>l.  nat.  Man.  Fr.  12697)  contient  un 
grand  nombre  de  chansons  et  d'épigrammes  sur  Law.  L'expression  employée 
partout,  c'est  le  système.  Voyez,  par  exemple,  f°  425  : 
Généalogie  du  systheme  ou  son  origine  et  sa  fin 
...Law  engendra  le  système, 
Le  systheme  engendra  la  Banque. . , 


492  A.    BELJAME 

générale  ^  Or,  dans  une  délibération  du  Conseil  Particulier  des 
Finances  qui  est  du  24  octobre  17 15,  «  conseil  extraordinaire  tenu 
par  S.  A.  R.,  »  pour  examiner  le  projet  de  banque  proposé  par  le 
financier  écossais,  il  est  déjà  appelé  le  S""  Lasse,  le  S'  de  Lasse 
et  le  S""  Lass  (pas  une  seule  fois  Law  ^).  Il  est  également  appelé 
Lass  deux  fois  (mais  pas  une  seule  fois  Law)  dans  une  lettre  du 
duc  de  Noailles  au  maréchal  de  Villeroy,  qui  est  du  15  octobre 
17 15  5.  Et  peut-être  est-on  en  droit  de  retrouver  notre  person- 
nage, sous  une  orthographe  analogue,  à  une  date  encore  anté- 
rieure, celle  du  7  avril  1701,  dans  une. pièce,  malheureusement 
peu  explicite,  conservée  aux  Archives  du  Ministère  des  Affaires 
étrangères  '^,  laquelle  constate  l'incarcération,  en  une  prison  non 

1.  Levasseur,  p.  44.  —  Lettres  patentes  du  Roy,  Portant  Privilège  en  faveur 
du  Sr  Law  et  sa  Compagnie,  d'Establir  une  Banque  générale.  Avec  le  Règlement 
pour  ladite  Banque.  Registrées  en  Parlement.  A  Paris,  de  l'Imprimerie  Royale. 
MDCCXVI,  in-40;  date  rajoutée  à  la  main  :  2  may  17 16  (BiM.  nat.  Man,  Fr. 
7768,  fo  261-268). 

2.  Bihl.  nat.  Man.  Fr.  6930,  fo  46  et  suivants. 

3.  A  M.  le  Mareschal  de  Villeroy.  Du  15  octobre  171 5.  J'ai  eu  l'honneur 
de  vous  dire  ce  matin,  M,  que  M.  Amelot,  M.  Dargenson,  M.  le  Preuôt  des 
marchands.  Et  M"  fagon,  de  Baudry,  Et  de  S^  Contest  deuoient  s'assembler 
cet  après  midi  chez  moi,  pour  Examiner  La  proposition  de  M.  Lass,  ils  y  sont 
venus,  Et  ont  paru  fort  satisfaits  du  compte  qu'il  leur  En  a  rendu,  de  manière 
que  ce  qui  peut  rester  de  doute,  ne  roule  que  sur  le  plus  ou  moins  d'utilité 
que  produira  l'Execution  de  la  proposition  ;  mais  qu'on  ne  peut  En  craindre 
aucun  inconuenient.  je  mande  les  S^s  fenellon,  Tourton  et  Guigner  avec  le 
Sr  Piou,  pour  les  entendre  encore  demain  au  matin  sur  cette  matière.  M^s 
fagon.  Et  de  Baudry  s'y  trouveront  avec  M.  Lass,  afin  de  donner  à  cette  afaire 
plus  de  précision  et  de  fixer  l'objet  qu'elle  peut  avoir.  Je  suis  très  parfaitement, 
M.,  &.  (Bibl.  nat.  Man.  Fr.  6931,  p.  70-71). 

4.  Dud'  iour  7e  auril  1701.  Le  S""  Las  a  esté  ammené  ez  prisons  de  Céans 
pour  y  rester  jusques  anouuel  ordre  par  ordre  de  nosseigneurs  les  maréchaux 
de  france  par  nous  premier  et  ancien  exempt  de  nosds  seigneurs  morgand  de 
hemon. 

En  marge,  à  gauche  :  du  13  avril  1701  Le  dt  S^  Las  a  esté  élargi  par  ordre 
de  Monseigr  le  maréchal  de  Choiseul  par  nous  premier  exempt  de  nosds 
seigneurs  Morgand  de  hemon. 

(^Archives  du  Ministère  des  Affaires  étrangères,  France,  1701.  Cote  :  1,093; 
fo  117). 


LA  PRONONCIATION  DU  NOM  DE  JEAN  LAW  LE  FINANCIER      493 

dénommée,  du  S"'  Las.  On  sait  en  effet  que,  après  avoir  été 
en  Ecosse  en  1700  pour  y  proposer  ses  plans  financiers,  Law 
vint  à  Paris  où  il  se  livra  à  un  jeu  si  effréné  et  si  heureux  qu'il 
se  fit  expulser  par  la  police  ^  C'est  probablement  à  la  suite  de 
cette  expulsion  qu'on  l'emprisonna,  et  simplement  pour  sanc- 
tionner cette  expulsion;  l'emprisonnement,  en  efiet,  ne  fut  pas 
de  longue  durée  :  on  le  relâchait  au  bout  de  six  jours. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  l'attribution  qu'il  convient  de  donner  à 
ce  dernier  document,  les  deux  premiers  suffisent  à  montrer  que 
l'addition  d'une  s  au  nom  de  Law  ne  vient  pas  de  l'anglais  Law's 
System,  traduction  du  français  le  Système  de  Law,  en  admettant 
qu'on  ait  dit  l'un  ou  l'autre^  puisque  1'^  était  déjà  adjointe  au 
nom  avant  que  le  Système  fût  établi. 

Restent  deux  autres  explications  que  j'ai  entendu  donner  et 
que  je  cite  simplement  pour  mémoire,  car  elles  ne  me  paraissent 
pas  comporter  un  très  long  examen. 

D'après  Tune,  le  w,  lettre  peu  familière  aux  Français,  aurait 
été  pris  pour  deux  s,  —  comme  si  le  w,  d'ailleurs  connu  en 
ancien  français,  eût  pu  être  une  nouveauté  si  étrange  et  si 
embarrassante  pour  un  peuple  qui  écrivait  déjà  whig,  Whitehall, 
Westminster-^  à  qui  La  Fontaine  avait  fait  connaître  Waller;  qui, 
dès  1699,  comptait  Newton  au  nombre  des  membres  étrangers 
de  son  Académie  des  sciences,  et  pour  qui,  au  moment  même  où 
florissait  Law,  le  maréchal  de  Berwick  était  un  personnage.  Si  le 
double  u  du  nom  de  Law  était  exposé  à  une  transformation,  on  se 
serait  bien  plutôt  attendu  à  voir  les  Français,  selon  leur  habitude 
à  peu  près  constante,  le  prendre  pour  un  v^.  Or,  il  se  trouve 
que,  parmi  les  diverses  formes  sous  lesquelles  le  nom  se  présente, 
la' prononciation  et  l'orthographe  Lav  manquent'.  Cela  paraît 

1.  Lalanne,  Dictionnaire  historique  delà  France,  art.  Law;  Histoire  du  Sytème 
des  Finances  sous  la  Minorité  de  Louis  XV  [par  B.  Marmont  du  Hautchamp]. 
La  Haye,  1739,  6  voL  in-12,  voL  I,  p.  69  et  suiv. 

2.  J'ai  rencontré  bien  des  fois  le  nom  du  maréchal  de  Berwick  dans  mes 
recherches.  Je  l'ai  trouvé  écrit  Bervick,  Bervicq,  Beruicq,  Barwick,  Beruuick, 
jamais  Berssick, 

3.  Je  n'ai  rencontré  le  v  que  deux  fois  (une  seule  fois  du  vivant  de  Law)  ; 


494  A.    BELJAME 

prouver,  soit  dit  en  passant,  —  j'aurai  à  revenir  sur  ce  point,  — 
que  le  nom  a  été  entendu  avant  d'être  lu. 

D'après  l'autre  explication,  Law,  étant  Ecossais,  aurait  prononcé 
son  nom  avec  une  émission  gutturale  qu'on  aurait  prise  pour  un 
son  sifflant.  Mais  je  connais  des  Ecossais  du  nom  de  Law  (lequel 
est  assez  commun  en  Ecosse)  et  je  n'ai  jamais  remarqué  qu'ils  lui 
donnassent,  ou  qu'on  lui  donnât  autour  d'eux  une  prononciation 
qu'on  pût  à  un  degré  quelconque  qualifier  de  gutturale.  Law  a 
chez  eux  deux  prononciations  :  l'une,  qui  est  l'anglaise  et  de  beau- 
coup la  plus  fréquente;  l'autre,  écossaise,  dont  je  reparlerai  tout 
à  l'heure;  ni  dans  l'une  ni  dans  l'autre  il  n'y  a  certainement  rien 
qui,  de  près  ou  de  loin,  ressemble  à  une  s. 

Peu  satisfait  de  ces  diverses  théories,  je  tombai  un  jour,  dans 
un  volume  de  la  correspondance  de  Steele,  l'ami  et  le  collabo- 
rateur d'Addison,  sur  une  lettre,  datée  du  12  août  1719,  et 
adressée  à  M'  Laws  à  Paris  ' . 

Cette  orthographe  avec  s  me  parut  intéressante  et  me  fit  entre- 
voir aussitôt  une  solution  plus  simple  et  plus  sûre  de  ce  petit 
problème  d'histoire  et  de  linguistique. 

C'était  bien  au  financier,  et  non  à  un  semi-homonyme,  que  la 
lettre  était  adressée  :  une  note  de  l'éditeur,  généralement  attentif, 
signalait  que  Law  avait  été  de  bonne  heure  lié  avec  Steele,  et  il 

le  sieur  Lauv  {Extrait  des  mémoires  que  le  sieur  Latv  a  présenté  (sic)  pour 
l'établissement  d'un  crédit  ou  banque  générale  ÇBîbl.  nat.  Man.  fr.  7768,  p.  23). 
—  «  Si  nous  prononçons  Lass  au  lieu  de  Lav  ou  Lé,  c'est  pour  suivre  l'usage 
du  i8e  siècle  »  Q! Intermédiaire,  vol,  XXI,  1888,  vol.  208),  —  Il  est  vrai  que, 
pour  les  documents  du  xviiie  siècle,  on  ne  peut  être  absolument  affirmatif; 
le  vj  par  lequel  s'écrit  constamment  le  nom  pouvait  être  prononcé  comme  v, 
et  même  lorsqu'on  trouve  Lauu  dans  un  manuscrit,  il  n'est  pas  certain  que 
ces  deux  u,  dans  l'écriture  du  temps,  ne  représentent  pas  deux  v.  Pourtant,  si 
l'on  avait  prononcé  Lave,  ou  retrouverait  quelques  traces  de  cette  prononciation 
dans  les  vers  à  la  rime,  dans  des  jeux  de  mots.  Or,  rien  de  semblable  n'ap- 
paraît. 

-I.  The  Epistolary  Correspondence  of  Sir  Richard  Steele;  including  his 
familiar  letters  to  his  wife  and  daughters  ;  to  which  are  prefixed,  fragments  of 
three  plays  ;  two  of  them  undoubtedly  Steele's ,  the  third  supposed  to  be 
Addison's.  Faithfully  printed  from  the  originals  ;  and  illustrated  with  literary 


LA  PRONONCIATION  DU  NOM  DE  JEAN  LAW  LE  FINANCIER      495 

est  certain  qu'en  17 19  il  était  à  Paris,  fort  occupé.  Aucun  doute 
n'était  possible  sur  l'identité  du  personnage. 

Mais  l'éditeur  des  lettres  de  Steele,  Nichols,  encore  que  soi- 
gneux, et  bien  qu'il  déclarât  sur  le  titre  de  son  édition  qu'il 
avait  «  fidèlement  »  reproduit  ces  lettres  d'après  les  originaux, 
avait  pu  se  tromper,  et  lire  ou  copier  inexactement  le  nom  du 
correspondant  de  Steele. 

Heureusement  l'autographe  de  cette  lettre  se  trouve  au  British 
Muséum  '  :  l'adresse  est  très  lisiblement  :  «  To  M'  John  Laws 
at  Paris  Aug.  12,  17 19.  » 

Enfin  il  est  certain  que  ce  n'est  pas  par  une  bizarrerie  person- 
nelle ou  par  inadvertance  que  Steele  a  appelé  son  ami  Laws. 

En  eiîet,  il  est  appelé  de  même  dans  trois  autres  documents 
anglais  qui  sont  de  1694,  ^^  ^y^^  et  de  179 1. 

La  Commission  royale  chargée  de  faire  en  Angleterre  l'inven- 
ventaire  des  manuscrits  historiques  signale  dans  son  cinquième 
Rapport^,  parmi  les  papiers  de  M.  John  Richard  Pine  Coffin  de 
Portledge,  North  Devon,  une  collection  de  lettres  adressées  de 
Londres,  par  un  certain  Richard  Lapthorne,  à  M,  Richard  Coffin, 
entre  1683  et  1697.  Ce  Lapthorne  avait,  entre  autres  fonctions, 
celle  d'envoyer  chaque  semaine  à  son  correspondant  une  «  lettre 
de  nouvelles  »,  où  il  le  tenait  au  courant  des  incidents  et  des 
menus  faits  du  moment.  Dans  une  de  ces  lettres  de  nouvelles,  à 


and  historical  anecdotes,  hy  John  Nichols,  F.  S.  A.  E.  &  P.  In  two  volumes. 
London  :  Printed  by  and  for  John  Nichols  and  Son,  Red  Lion  Passage, 
Fleetstreet  ;  and  sold  by  Messrs.  Longman,  Hurst,  Rees,  and  Orme,  Pater- 
noster  Row.  1809.  2  vol.  in-8  (Bibl.  Nat.  Z  acq.  extr.  4769).  —  Vol.  2, 
p.  520. 

1.  Additional  Manuscripts  :  5145.  C.  f.  94.  Page  95. 

2.  Fifth  Report  of  the  Royal  Commission  on  Historical  Manuscripts.  Part  I. 
Report  and  Appendix.  Presented  to  both  Houses  of  Parliament  by  Command 
of  Her  Majesty.  London  :  Printed  by  George  Edward  Eyre  and  William 
Spottiswoode ,  Printers  to  the  Queen's  Most  Excellent  Majesty.  For  Her 
Majesty's  Stationery  Office.  1876.  in-fol.  —  The  Manuscripts  of  John  Richard 
Fine  Coffin,  Esq.,  at  Portledge,  North  Devon.  (Second  Report)  page  384, 
col.  2. 


496  A.    BELJAME 

la  date  du  14  avril  1694,  i^  lui  raconte  la  mort  de  M.  Wilson', 
homme  élégant  et  à  la  mode,  espèce  de  chevalier  d'amour  qu'on 
appelait  «  Beau  Wilson*  »,  tué  dans  un  duel  par  un  Ecossais, 
Mr.  Laus. 

Or  c'est  ce  duel,  duel  historique,  qui  devait  chasser  Law 
d'Angleterre,  et  le  conduire  à  chercher  fortune  sur  le  continent. 

Il  est  encore  appelé  Laws  dans  «  Les  Mémoires  et  le  Caractère 
du  grand  M.  Law  et  de  son  frère  à  Paris  '  ».  Ce  titre,  il  est  vrai, 
porte  Law,  et  nous  trouvons  de  même  Law  dans  le  reste  du 
volume,  sauf  cependant  à  la  page  13  où  on  lit  :  «  Mr.  Lazvs 
offers  his  Scheme  to  the  Parliament  ». 

Enfin  dans  un  livre  publié  à  Edimbourg  en  1791"^,  où  sont 
exposés  la  vie  et  les  projets  de  notre  personnage,  l'orthographe 
Laïus,  absente  du  titre  et  du  texte  anglais,  se  trouve,  assez  singu- 

1 .  Et  non  pas  Whilston,  comme  l'appellent  à  l'envi  la  Biographie  Michaud, 
la  Biographie  Didot  et  M.  Levasseur  (ch.  II,  p.  16). 

2.  Ce  n'était  pas  un  gentilhomme,  comme  le  dit  M.  Levasseur,  ni  un  mari 
trompé,  comme  le  dit  la  Biographie  Michaud.  —  D'après  Mrs.  Manley,  dans 
the  New  Atalantis,  Wilson  avait  été  pendant  plusieurs  années  entretenu  dans  un 
état  de  magnificence  par  une  des  maîtresses  de  Charles  II.  Son  opulence 
apparente,  comparée  à  sa  pauvreté  première,  l'origine  mystérieuse  de  sa 
fortune,  appelaient  sur  lui  l'attention  et  la  curiosité  (voyez  Fifth  Report  ofthe  Royal 
Commission  on  Historical  Manuscripts,  loco  citato).  —  Wilson  (Edward)  était  fils 
de  Thomas  Wilson  Esq^^,  de  Keythorpe  (Leicestershire).  On  trouve  des  rensei- 
gnements sur  lui  et  sur  sa  famille  dans  John  Nichols,  the  History  and  Antiqui- 
ties  of  the  County  of  Leiccster,  London,  1795-1815,  4  vol.  in  fol.  vol.  III.  p.  487- 
488.  Voyez  aussi  Memoirs  of  the  Life  of  fohn  Laiv  of  Lauriston ,  By  John  Philip 
Wood,  Edinburgh,  1824,  p.  6-9. 

3.  The  Memoirs  Life  and  Character  ofthe  Great  Mr.  Law  and  his  Brother 
at  Paris.  Down  to  this  Présent  Year  1721,  with  an  Accurate  and  Particular 
Account  of  the  Establishment  of  the  \Missisippi  Company  in  France,  the  rise 
and  fall  of  it's  Stock,  and  ail  the  Subtle  artifices  used  to  support  the  National 
Crédit  of  that  Kingdom,  by  the  Pernicious  Project  of  Paper-Credit.  Written 
by  a  Scots  Gentleman  [Gray  (  )].  The  Second  Edition.  London  :  Printed  for 
Sam.  Briscoe,  at  the  Bell-Savage  on  Ludgate-hill.  M.  D,  CC.  XXI  (Price  One 
Shilling)  in-8  {British  Muséum  :  T.  791/2). 

4.  W.,  J.  P.  [c'est-à-dire  John  Philip  Wood]  A  SMch  of  the  Life  and 
Projects  of  John  Law  of  Lauriston  ,  Comptroller  General  of  the  Finances  in 
France.  Si  non  tenuU,  tnagnis  tamen  excidit  ausis.  Ov.  Edinburgh;  Printed  for 


LA  PRONONCIATION  DU   NOM  DE  JKAN  LAW  LE  FINANCIER       497 

lièrement,  dans  plusieurs  citations  françaises  empruntées,  dit 
l'auteur,  aux  Lettres  de  la  princesse  Palatine.  Et  en  effet,  dans 
l'édition  de  ces  Lettres  qui  fut  donnée  à  Hambourg  et  à  Paris 
en  1788,  la  forme  employée  est  partout  et  sans  exception  aucune 
Laivs\  Il  y  a  là  deux  constatations  intéressantes  :  d'abord  que 
cette  s,  que  l'on  s'est  en  France  efforcé  d'ajouter  au  nom  par  tant 
de  suppositions  et  d'hypothèses  compliquées,  s'y  trouve  naturel- 
lement adjointe  dans  un  texte  français  où  elle  est  restée  inaperçue; 
ensuite  qu'un  Anglais  qui  a  étudié  spécialement  la  vie  du 
financier,  et  qui  l'appelle  partout  Lavv',  n'éprouve  aucun  besoin 

Peter  Hill  ;  and  George  Kearsley,  London.  1791,  in-4.  {British  Muséum  :  614. 
k.  19  (I). 

Si  Lavvs  vouloit,  les  femmes  Françoises  lui  baiseront  la  derrière  {sic)  (P.  19). 

Foin  de  ton  :(ele  seraphique 

Malheureux  Ahhe  de  Tencin  ! 
Depuis  que  Laivs  est  catholique 
Tout  le  royaume  est  capucin.  (P.  34,  note). 

Messieurs,  Messieurs,  bonne  nouvelle, 

Le  carosse  de  Laws  est  réduit  en  cannelle  (P.  41) 

Ce  même  John  Philip  Wood  est  revenu  sur  Law  dans  deux  autres  ouvrages  : 
The  Antient  and  Modem  State  of  the  Parish  of  Cramond,  Edinburgh,  1794, 
in-4  {British  Muséum  :  186  b.  6)  et  Memoirs  of  the  Life  of  John  Law  of 
Lauriston,  Edinburgh,  1824,  in-12  {British  Muséum  :  1452.  b.  35). 

Ces  deux  ouvrages  offrent  les  mêmes  particularités  que  le  premier  :  le 
texte  anglais  a  Law,  les  citations  en  français  (en  français  d'outre-ALtnche)  ont 
Laws  : 

Le  carosse  de  Laws  est  réduit  en  canaille  (sic)  {The  Antient  and  Modem  State  of 
the  Parish  of  Cramond,  p.  225). 

M.  Laws  a  eu  violent  querelle  avec  ce  fou  De  —  (the  Prince  of  Conti)  qui 
vouloit  lui  forcer  à  faire  une  chose  expressément  défendu  par  mon  fils.  Sçavez 
vous  bien  que  je  suis,  demanda-t-il  à  Laws  ?  {Memoirs  of  the  Life  of  fohn  Law, 
p.  190,  note  i). 

I.  Fragmens  de  Lettres  originales  De  Madame  Charlotte-Eliiaheth  de  Bavière, 
Veuve  de  Monsieur,  frère  unique  de  Louis  XIV,  à  Hambourg.  Et  se  trouve  à 
Paris,  chez  Maradan,  libraire,  rue  des  Noyers,  no  33.  1788.  2  vol.  in-12.  — 
Dans  ces  Lettres  le  nom  de  Law  revient  plus  de  soixante  fois  :  il  est  toujours 
imprimé  Laws,  jamais  Law.  Toutes  les  citations  de  Wood,  sauf  l'épigramme 
sur  l'abbé  de  Tencin,  s'y  retrouvent,  mais,  cela  va  sans  dire,  dans  un  français 
de  meilleur  aloi. 

MÉLANGES.  3^ 


498  A.    BELJAME 

de  corriger  ou  d'expliquer  lorsque,  dans  des  citations  françaises, 
il  rencontre  l'orthographe  Laws.  Evidemment  Lazu  et  Laïus,  pour 
lui,  c'est  tout  un. 

Les  deux  formes  ont  en  effet  coexisté  en  Angleterre  ;  car, 
presque  au  même  moment  où  le  correspondant  de  M.  Coffin 
lui  signalait  le  duel  de  Mr.  Lans,  la  Gazette  de  Londres  offrait  une 
récompense  de  50  livres  sterling  à  qui  appréhenderait  le  capitaine 
John  Lawe,  Ecossais,  accusé  de  meurtre  et  échappé  de  prison'. 

Ces  divers  documents  nous  placent  nécessairement  en  face  de 
deux  hypothèses  :  ou  bien  le  nom  primitif  serait  Laïus  (il  y  a 
eu  en  Angleterre  sous  Charles  II  un  musicien  appelé  Lawes) 
d'où  ïs  aurait  ensuite  disparu,  comme  elle  a  disparu  du  nom 
de  M.  Gladstone  ^,  ou  bien  Vs  aurait  été  ajoutée  à  la  forme  Law. 

La  première  de  ces  deux  hypothèses  n'est  pas  appuyée  par  les 
faits.  M.  H.  A.  Webster,  bibliothécaire  de  l'Université  d'Edim- 
bourg, m'a  très  gracieusement  envoyé  une  copie  de  l'acte  de 
naissance  du  financier.  Son  nom  est  bien  Lav^'. 

Et  de  fait,  si  son  nom  avait  été  Laws,  on  ne  s'expliquerait  pas 
comment,  dans  les  nombreux  papiers  qui  ont  dû  passer  par  ses 
mains,  il  n'aurait  pas  quelquefois  signé  ainsi;  cette  orthographe 
aurait  été  remarquée  au  passage,   et  l'énigme   que   j'essaie  de 

1.  Captain  John  Lawe,  a  Scotdiman,  lately  a  Prisoner  in  the  Kings-Bench 
for  Murther,  aged  26,  a  very  tall  black  lean  Man,  well  shaped,  above  Six 
foot  higli,  large  Pocivholes  in  his  Face,  big  high  Nosed,  speaks  broad  and 
loud,  made  his  escape  from  the  said  Prison.  Whoever  secures  him,  so  as  he 
may  be  delivered  at  the  said  Prison,  shall  hâve  50  1.  paid  immediately  by  tlae 
Marshal  of  the  Kings-Bench.  Numb.  3042.  The  London  Gazette.  Published 
by  Authority.  From  Tliursday  January  3.  to  Monday  January  7.  1694  [1695]. 
(British  Muséum)  Page  2.  colonne  2.  —  Ce  signalement  concorde  si  peu  avec 
ce  que  l'on  sait  de  la  personne  de  Law  qu'on  a  pensé  qu'il  avait  été  rédigé 
dans  l'intention  de  faciliter  sa  fuite  {Memoirs  of  the  Life  of  fohn  Law,  par 
J.  P.  Wood,  p.  II.  —  A  Biographical  Dictionary  of  Endnent  Scotsmcn,  London, 
Glasgow,  1875,  art.  Law.) 

2.  Voyez  Leslie  Stephen,  Dictionary  of  National  Biography,  art.  Gladstone. 

3.  Edinhurgb.  —  April  21,  1671.  William  Law,  goldsmyth,  and  Jean 
Campbell  :  a.  s.  n.  John.  —  Witnesses,  Mr  John  Law,  goldsmyth,  Archibald 
Heslope ,  bookbinder ,  Hew  Campbell ,  John  Melvill ,  and  John  Murray , 
nierchants. 


LA  PRONONCIATION  DU  NOM  DE  JEAN  LAW  LE  FINANCIER       499 

démêler  serait  depuis  longtemps  résolue.  Or,  toutes  les  signa- 
tures que  j'ai  vues  de  lui,  A  Paris  et  i\  Londres,  et  ses  signatures 
sont  très  lisibles,  n'ont  pas  d's\  D'autre  part,  dans  toutes  les 
pièces  officielles  où  il  figure,  à  partir  du  jour  où  il  est  devenu 
un  personnage  dans  l'État,  il  est  appelé  Law  ^  C'est  là  évidem- 
ment la  forme  légale  de  son  nom. 

Mais,  à  côté  de  cette  forme  légale  sans  s,  il  y  d.  une  forme 
usuelle  avec  5,  constatée  par  les  documents  que  j'ai  cités  plus 
haut  et  par  la  prononciation  française  Lass. 

Une  récente  discussion  instituée  dans  le  journal  anglais 
V Athenaurn  '  a  montré  que  les  formes  comme  Laiu  et  Laws  ont 
été  et  sont  fort  nombreuses  en  Angleterre,  et,  de  plus,  que  1'^  ajou- 
tée est  un  génitif  et  équivaut  à  «  fils  de  ».  On  a  rapproché  des 
dénominations  comme  Abb  et  Abbs,  Adam  et  Adams,  Alen  et 
Alens,  Aleyn  et  Aleyns,  Allen  et  Allens,  Alyn  et  Alyns,  Andrew 
et  Andrews,  Austin  et  Austins,  Bet  et  Betts,  Bevy  et  Bevys,  Brigg 
et  Briggs,  Brook  et  Brooks,  Ball'^et  Balles,  Beal  et  Beals,  Davy  et 
Davys,  Edward  et  Edwards;  des  formes  triples  comme  Bott, 
Botts  et  Bottesone  ;  Colle,  Colles  et  Colleson  ;  Denny,  Dennis  et 
Dennison;  et,  dans  le  Pays  de  Galles,  Evan ,  Evans  et  Bevan; 
Harry,  Harries  et  Parry;  Howell,  Howells  et  Powell;  Hugh, 
Hughes  et  Pugh  ;  Owen ,  Owens  et  Bowen  ;  Richard ,  Richards 
et  Pritchard  ;  Robert,  Roberts  et  Propert  ;  Robin,  Robins  et 
Probyn.  Dans  ces  dernières  formes  le  h  ou  le  ^  représente  ab 
ou  ap  qui  signifie  fils  ;  on  a  remarqué  que  ce  b  on  ce  p  ne  se 
rencontre  pas  dans  les  noms  terminés  par  s ,  l'instinct  populaire 
avertissant  qu'il  y  aurait  alors  double  emploi. 

1.  «  Toutes  les  lettres  privées  ou  officielles  que  j'ai  vues  de  lui,  m'écrit 
M.  Etienne  Charavay,  sont  signées  Law.  » 

2.  Lettres  Patentes  de  1716,  déjà  citées.  —  Supplique  de  Jean  Law  pour 
entrer  en  possession  de  l'office  de  Conseiller  secrétaire  du  Roi,  12  juin  1720 
{Archives  nationales,  V^  39).  —  Délibérations  de  la  Compagnie  des  Conseillers 
secrétaires  du  roy,  12  et  13  juin  1720  (Archives  nationales,  Y'  69,  p.  123  et 
124.)  Etc. 

3.  Voyez  Athenaum,  14  décembre  1889,  p.  821-822;  28  décembre  1889, 
p.  896  ;  17  janvier  1890,  p.  84. 


5O0  A.    BELJAME 

Laivs  équivaut  donc  à  Lawson,  et  tous  deux  veulent  àixtfils  de 
Law.  C'est  une  formation  où  le  génitif  indique  la  filiation,  ainsi 
que  dans  les  noms  de  famille  français  Dejean,  Depaul,  Depierre. 

Ces  formes  si  voisines,  et  dont  l'une  dérive  si  naturellement  de 
l'autre,  ont  été  de  bonne  heure  et  pendant  longtemps  confondues 
en  Angleterre,  et  les  exemples  ne  manquent  pas,  quelques-uns 
du  temps  même  de  Law,  de  noms  qui  ont,  comme  le  sien,  hésité 
entre  deux  variantes,  tantôt  avec  Vs  terminale,  tantôt  sans  cette  s. 

Le  nom  du  poète  dramatique  Dekker  (mort  vers  1641)  nous 
est  parvenu  avec  diverses  orthographes,  parmi  lesquelles  figure 
celle  de  Dickers  '.  Sous  la  Restauration,  l'auteur  comique 
Ravenscroft  imprime  lui-même  son  nom  au  moins  une  fois 
Ravenscrofts  \  Le  poète  George  Wither  est  appelé  Withers  par 
Swift  dans  la  Bataille  des  Livres  et  par  Pope  dans  la  DuiiciadK 

1.  CM.  Ingleby,  Shakespeare  The  Man  and  The  Book,  London,  1877,  in-8, 
p.  6. 

2.  The  Careless  Lovers  :  A  Comedy  Acted  at  the  Duke's  Théâtre  Written 
by  Edward  Ravenscrofts,  Gent.  London  :  Printed  for  lVillia7n  Cademan  at  the 
Popes  Head  in  the  Lower  Walk  in  the  New  Exchange.  1673.  in-4  {British 
Muséum  :  1346.  e.).  —  Sur  toutes  ses  autres  pièces  son  nom  est  imprimé 
Ravenscroft.  Voyez  la  bibliographie  de  mon  livre  sur  le  Public  et  les  Hommes  de 
Lettres  en  Angleterre  au  dix-huitième  siècle,  Paris,  1881,  p.  477-478. 

3 .  Poor  Plato  had  got  between  Hohbes  and  the  Seven  Wise  Masters  and  Virgil 
was  hemmed  in  with  Dryden  on  one  side,  and  Withers  on  the  other.  —  The 
différence  was  greatest  among  the  horse  where  every  private  trooper  pretended 
to  the  chief  command,  from  Tassa  and  Milton  to  Dryden  and  Withers.  (The 
Works  of  J.  Swift  DD.,  Dean  of  S'  Patrick's  Dublin,  accurately  revised  in 
six  volumes,  adorned  with  copper-plates  with  some  account  of  the  author's 
life  and  notes  historical  and  explanatory  by  John  Hawkesworth.  London. 
17SS,  vol.  I,  p.  139  et  145). 

A  Gothic  Vatican  !  of  Grcece  and  Rome 
Well  purged,  and  worthy  Withers,  Quarles,  and  Blome. 
Note  :  George  Withers  was  a  great  pretender  to  poetical  zeal  against  the  vices 
ofthe  times...  (Winstanly,  Lives  of  Poets)  (The  Dunciad,  with  notes  variorum 
and  the  prolegomena  of  Scriblerus,  written  in  the  year  1727.  London.  Printed 
for  Lawton  Gilliver  in  Fhetstreet.  Book  I,  vers  125-126,  p.  93.)  — Le  Cata- 
logue du  British  Muséum  porte  :  Withers  (George)  the  poet.  See  :  Wither; 
et  VEnglish  Cyclopadia  (Biography),  dit  :  Wither,  or  Wyther,  sometimes  im- 
properly  :  Withers. 


LA  PRONONCIATION  DU  NOM  DE  JEAN  LAW  LE  FINANCIER       5 01 

L'éditeur  de  Shakespeare,  Theobald,  contemporain  de  Law,  est 
appelé  Theobalds  par  Swift  ^  Le  premier  Pitt,  Lord  Chatiram,  est 
porté  sur  son  acte  de  baptême  comme  étant  le  fils  de  Robert 
Pitts  Esq''^  '-.  Il  semble  môme  que,  dans  certains  cas,  on  hésite  tout 
à  fait  entre  les  deux  formes,  sans  savoir  à  laquelle  il  convient  de 
s'arrêter  ' . 

Le  nom  de  Law  a  eu  de  même  deux  formes ,  Law  et  Laws. 
Cette  dernière,  adoptée  par  son  entourage  en  Angleterre,  ainsi 
qu'on  l'a  vu,  a  été  sans  doute  acceptée  par  lui,  ce  qui  explique 
que,  dans  les  premiers  documents  où  il  est  mentionné,  il  figure 
avec  l'orthographe  Lass ,  Lasse  ou  Las. 

Je  crois  en  effet,  ainsi  que  je  l'ai  dit  plus  haut,  qu'on  a  entendu 
le  nom  avant  de  le  voir  écrit.  Si  on  l'avait  d'abord  vu  écrit,  la 
prononciation  qui  aurait  prévalu  aurait  été  à  peu  près  certaine- 
ment lave,  prononciation  dont  on  ne  retrouve  qu'une  seule 
trace.  On  a  reproduit  la  prononciation  anglaise  de  la  forme  Laws, 
tant  bien  que  mal;  plus  exactement,  on  a  dû  reproduire  la  pro- 
nonciation écossaise  de  Law  lui-même.  D'un  côté,  en  effet,  les 
Ecossais,  ceux  qui  ne  sont  pas  nicâtinés  d'anglicisme,  prononcent 
Law  comme  Là  4;  d'un  autre  côté  ils  ont  une  tendance  ci  don- 
ner au  son  ;(  (c'est  le  son  qu'a  1'^  en  anglais  dans  Laïus)  la  valeur 
de  ç,  et  cette  prononciation  écossaise  de  atu  et  de  j'  a  été  fidèlement 
représentée  par  les  premières  orthographes  Las,  Lass  et  Lasse. 
Plus  tard,  1'^  écossaise  flottant  entre  ç  et  ;^,  la  prononciation  La:(e, 

1.  The  divine  Mr  Tibbalds,  or  Theobalds  (Swift,  Œuvres,  Ed.  Walter 
Scott,  1824,  vol.  g,  p.  381  :  a  Complète  Collection  of  Polite  and  Ingénions  Conver- 
sation :  Introduction).  —  Mr  Tibbalds  (Jd.,  id.,  p.  384).  —  Revised  by  Tibbalds, 
Moore  and  Cibber  (id.  :  vol.  14,  p.  356  :  vers  de  Swift  sur  sa  propre  mort). 

2.  1708.  Dec.  13.  Willm,  of  Robert  Pitts,  Esqr,  and  Henrietta,  born  Nov. 
15  ;  baptized  (J.  Timbs,  Anecdote  Biography,  1862,  p.  2). 

3.  "  Where  should  I  be  likely  to  find  information  as  to  the  ancestry  of  a 
family  named  Chinent  or  Cléments  which  settled  in  the  county  Cavan  during 
the  Protectorate ?  "  (Notes  and  Queries,  Nov.  30,  1889,  p.  428,  col.  1-2).  —  A 
mysterious  "  interloper  "  named  Pitt  or  Pitts  (vers  1681,  dans  l'Inde)  (Tbe 
Academy,  Jan.  11,  1890,  p.  27,  col.  i.) 

4.  Un  récent  voyage  en  Ecosse  m'a  permis  de  constater  que  dans  la  région 
où  naquit  Law  cette  prononciation  n'a  pas  entièrement  disparu  devant  l'anglaise. 


502  A.    BELJAME 

ainsi  qu'on  va  le  voir,  s'est  placée  à  côté  de  l'autre,  et  s'est  main- 
tenue par  un  grossier  jeu  de  mots. 

Une  fois  adoptée  par  l'usage,  la  prononciation  Lass  s'est  con- 
servée. L'orthographe  s'est  ensuite  modifiée,  mais,  d'une  fliçon 
générale,  seulement  dans  les  actes  officiels,  pour  lesquels  Law 
a  dû  fournir  des  pièces  établissant  son  identité  et  signer  de 
son  véritable  nom.  Partout  ailleurs  l'orthographe  Lass  persiste, 
faisant  quelquefois  place  à  l'orthographe  légale,  mais  ne  se 
laissant  pas  supplanter  par  elle. 

Saint-Simon,  comme  on  l'a  vu,  emploie  la  forme  Las.  Le  duc 
de  Noailles  de  même.  «  Law,  qu'on  appelle  communément  Las,  » 
dit  Barbier  dans  son  journal'.  «  Law  ou  Lass,  »  dit  Bois 
Jourdan  ^  «  Un  Ecossais,  nommé  Jean  Law,  que  nous  nommons 
Jean  Lass,  »  dit  Voltaire  au  2^  chapitre  de  son  Précis  du  siècle  de 
Louis  XV;  et  dans  la  suite  de  ce  chapitre  il  l'appelle  partout 
LassK  Au  chapitre  29  du  même  ouvrage,  ayant  à  plusieurs 
reprises  à  parler  du  neveu  du  financier,  il  dit  encore  Lass"^.  Le 
Recueil  Clairambault-Maurepas  écrit  quelquefois  Law,  Law,  et 
Lauu  5  ;  mais  le  plus  souvent  c'est  Las  ou  Lasse.  Même  lorsqu'il 
écrit  Law,  on  n'est  pas  sûr  qu'il  ne  prononce  pas  Lasse  ou  La^e, 
témoin  ce  vers  : 

On  lui  dira  Law  vous  f... 

Cela  rime  avec  «  sans  doute  ^  ». 

Voilà  cette  prononciation  La:{e  et  ce  jeu  de  mots  auxquels  je 
faisais  allusion  tout  à  l'heure  :  ce  jeu  de  mots  apparaît  fréquem- 


1.  po  31,  septembre  1718. 

2.  Mélanges  Historiques,  Satiriques  et  Anecdotiques  de  M.  de  B...  Jourdan 
(Bois  Jourdan),  Ecuyer  de  la  Grande  Ecurie  du  Roi  (Louis  XV),  Paris,  1807, 
3  vol.  in-8  (Bibl.  nat.  La^'  12).  —  Vol.  I,  p.  347. 

3.  Œuvres,  vol.  15,  p.  163  et  suivantes. 

4.  Œuvres,  vol.  15,  p.  326,  357,  etc.  —  Voy.  aussi  Essai  sur  Us  mœurs, 
chap.  151.  Œuvres,  vol.  12,  p.  412,  etc. 

5.  po  386  verso. 

6.  po  217.  —  Voyez  aussi  £0251  :  sur  Laiu  que  Ion  prononce  en  france  Las. 


LA  PRONONCIATION   DU  NOM  DE  JEAN   LAW  LE  FINANCIER       503 

ment  dans  les  mémoires  et  dans  les  chansons  '  ;  il  a  dû  aider  à 
maintenir  la  prononciation  La:{c  ou  Lasse,  comme  ont  dû  y  aider 
aussi  sans  doute  les  noms  Stanislas,  Venceslas,  peut-être  même 
Agésilas  et  Protésilas. 

Pour  conclure  et  pour  résumer,  le  nom  de  Law  a  eu  deux 
formes,  une  forme  légale  Law,  et  une  forme  usuelle  Laïus , 
adoptée  par  ses  amis  et  plus  que  probablement  par  lui-même.  On 
le  désignerait  aujourd'hui  par  la  formule  consacrée  :  Laiu,  dit 
Laïus,  C'est  cette  forme  Laivs  qui  a  été  d'abord  entendue,  et  dont 
la  prononciation  écossaise  se  retrouve,  aussi  exactement  que 
possible,  dans  les  orthographes  Las,  Lass,  et  Lasse,  puis  LaT^e. 
Plus  tard,  dans  l'écrituree,  on  a  adopté  la  forme  légale  Law, 

I.  «  Cela  [la  peste]  a  fait  dire  à  un  de  mes  amis  qu'il  y  avoit  lontemps  qu'on 
disoit  dans  ce  pays  cy  deux  choses  qui  porteraient  malheur,  l'une  :  las  vous 
foute  ;  l'autre  :  La  peste  vous  creue,  le  premier  est  arrivé,  puisque  las  a  ruiné 
la  France  en  deux  ans  de  temps...  (26  may  1721)  »  {Journal  de  Barbier, 
fo  294  yo).  —  Allusion  au  juron  provençal  :  Uase  (l'ane)  vous  f...;  voyez  à  ce 
sujet  le  Moyen  de  parvenir  (note  de  V édition  Charpentier,  Paris,  1857,  8  vol. 
gr.  in-8,  vol.  I,  p.  131). 

Soit  fait  ainsi  que  tu  le  veux  ; 
Mais  que  ferons-nous  de  Fourqueux  ? 
Que  le  bouc  il  encroupe,  eh  !  bien, 
Que  Lass  les  f...  en  groupe 
Vous  m'entendez  bien 

(Mélanges  de  Bois-Jourdan,  vol.  I,  p.  543.) 
Si  quelque  vent  mal  a  propos 
Envoyoit  la  flotte  a  veauleau... 
Bien  des  gens  diroient  fort  chagrin 
Que  Laze...  vous  m'entendes  bien 

(Recueil  Clairamhault-Maurepas,  fo  257,  y°.) 
Laze  vous  quille,  autrefois 
Est  oit  une  grosse  injure 
Aujourd'hui  en  bon  francois,  Turelure 
C'est  une  riche  figure  ;  Robin  turelure 

(/(/.,  fo  259,  vo.) 
C'est  la  quarriuant  la  déroute 
Un  chacun  pour  son  libéra 
Lui  dira  que  Las  te  f... 

(W.,fo259.) 


504  •  A.    BELJAME 

mais  dans  Técriture  seulement  :  la  prononciation,  déjà  instal- 
lée, ne  s'est  pas  laissé  supprimer.  De  sorte  que  les  choses  se 
seraient  passées  précisément  à  l'inverse  de  ce  que  dit  Saint-Simon  : 
on  l'appelait  et  on  écrivait  son  nom  Las;  mais  quand  il  fut  plus 
connu,  on  s'accoutuma  à  l'écrire  Law,  sans  toutefois  que  la  pro- 
nonciation Las  disparût.  C'est  à  peu  près  ainsi,  je  me  figure,  qu'a 
dû  s'introduire,  à  côté  de  l'orthographe  de  Broglie,  la  prononcia- 
tion de  Brcuil. 

Si  les  expHcations  qui  précèdent  sont  fondées,  il  serait  arrivé 
ici  quelque  chose  d'analogue  à  ce  qui  s'est  produit  pour  le  genre 
et  l'orthographe  du  mot  chèvrefeuille.  Le  mot  est  anciennement , 
comme  l'on  sait,  toujours  le  chevrefueU  ;  puis  est  venue  la  chevre- 
fueille  ' . 

Placée  entre  ces  deux  formes  et  obligée  de  choisir,  puisqu'il 
n'y  avait  guère  là  occasion  de  maintenir  les  deux  genres  en  leur 
attribuant  des  sens  différents,  comme  dans  le  cas  de  un  voile  et 
une  voile,  la  langue,  par  une  bizarrerie  singulière,  a  conservé  le 
genre  masculin  avec  l'orthographe  féminine. 

Placée  de  même  entre  les  deux  formes  et  les  deux  prononcia- 
tions Laiu  et  Laïus,  elle  a  conservé  l'orthographe  de  la  première 
avec  la  prononciation  de  la  seconde. 

On  attendra  sans  doute  d'un  anglicisant  qu'il  réponde  ici  à 
cette  question  qu'on  ne  manque  guère  de  se  poser  toutes  les  fois 
que  le  nom  de  Law  se  présente  :  comment  faut-il  définitivement 
prononcer?  Mon  avis  est,  sans  hésiter,  qu'il  serait  fort  mal  à  propos 
d'essayer  d'adopter  la  prononciation  anglaise  actuelle,  et  qu'il 
faut  dire  Lass  comme  les  contemporains  du  financier,  comme  le 
duc  de  Noailles,  comme  Saint-Simon,  comme  l'avocat  Barbier, 
comme  Bois  Jourdan,  comme  Voltaire,  enfin  comme  Law 
lui-même.  Je  trouverais  de  même  très  malavisés  des  Anglais  qui 
tenteraient  de  ramener  au  français  d'aujourd'hui  les  noms  de 
notre  langue  qui  ont  passé  dans  la  leur  :  Cœur  de  Lion,  Belvoir, 
Beauchamp,    Centlivre,   D'Arblay,   etc.,    etc.    Leur   devoir  est, 

I.  Chevre-fueille ,  f.  The  wood-bind  or  honie-suckle  (Dictionnaire  de 
Cotgrave,  161 1). 


LA  PRONONCIATION  DU  NOM  DR  JF.AN  I.AW  LE  FINANCIER        505 

de  leur  côté,  de  continuer  à  dire  Cœur  di  Laicunn,  Biveur\ 
Bî'tcheum,  Centtliveur,  d'Arhlé.  Tous  ces  noms  ont  changé  do 
nationalité  :  Law,  avec  la  prononciation  Lass,  est  devenu  fran- 
çais; les  autres,  avec  la  prononciation  de  leur  pays  d'adoption, 
sont  devenus  anglais;  on  ne  gagnerait  rien  à  vouloir  les  rapatrier. 
Songerait-on  à  rendre  aux  noms  des  maréchaux  Macdonald  et  de 
Mac-Mahon  la  prononciation  et  l'accentuation  qu'ils  ont  dans 
leur  pays  d'origine  ?  L'orthographe  Law  est  sans  doute  décon- 
certante, et  restera  telle  môme  si  l'on  accepte  les  conclusions  de 
ce  travail.  Mais  je  ne  vois  pas  de  raison  pour  innover  non  plus 
en  ce  point.  Y  a-t-il  parfait  accord  entre  l'orthographe  et  la  pro- 
nonciation du  nom  de  Broglie  ?  Et  paraîtrait-il  bien  indispensable 
de  les  faire  accorder  en  modifiant  l'une  ou  l'autre  ?  Résignons- 
nous  donc,  comme  les  gens  du  xviii'^  siècle,  et  à  la  pronon- 
ciation Lass  et  à  l'orthographe  Laïu.  Nous  le  pouvons  d'autant 
plus  aisément  que,  si  je  ne  me  suis  pas  entièrement  abusé, 
nous  aurons  au  moins  sur  eux  cet  avantage  de  savoir  pourquoi, 
tandis  que  nous  prononçons  d'une  façon,  nous  écrivons  d'une 
autre. 

I.  Il  semble  bien  que  Belvoir  soit  en  anglais  un  cas  analogue  à  celui  de 
Law  chez  nous.  L7  }•  est  muette  comme  dans  Belfort ,  et  sans  doute  pour  la 
même  raison ,  qui  est  connue.  Bfvcur  serait  donc  en  Angleterre  un  souvenir 
d'une  ancienne  prononciation  française,  de  même  que  Lass  est  en  France  un  sou- 
venir d'une  ancienne  prononciation  écossaise. 


LE  ROMAN   DE   FLORIMONT 

CONTRIBUTION  A  L'HISTOIRE  LITTÉRAIRE  —  ÉTUDE  DES 
MOTS    GRECS    DANS    CE    ROMAN 

Par   JEAN    PSICHARI 


Mon  cher  Maître  , 

J'essaierais  en  vain  de  justifier  ma  présence  dans  ce  recueil, 
parmi  tant  de  romanistes  et  tant  de  savants.  L'amitié  respectueuse 
que  vous  m'avez  toujours  permis  de  vous  porter,  l'ambition  que 
j'ai  de  me  proclamer  votre  élève,  me  serviront  seules  d'excuse. 
Ce  n'est  pas  moi  seulement  qui  dois  tout  à  votre  école;  les 
études  mêmes  que  je  cultive  auront  toujours  à  s'inspirer  de  vos 
leçons.  Je  ne  parle  pas  ici  de  cette  philosophie  déliée  et  profonde 
que  vous  nous  apprenez  à  chercher  avec  vous  dans  les  faits  du 
langage,  de  votre  vaste  érudition,  de  cette  méthode  dont  l'éloge 
vous  paraîtra  déplacé  dans  ma  bouche,  car  souvent  il  m'est  arrivé 
de  vous  soumettre  des  résultats  qui  semblaient  certains  à  mon 
inexpérience,  et  toujours,  avec  cet  esprit  qui  juge  l'ensemble  et 
le  détail,  qui  ne  se  satisfait  que  par  la  plénitude  de  la  clarté, 
vous  m'avez  signalé  d'un  coup  d'œil  sûr  les  points  faibles  que 
je  n'avais  pas  su  voir.  J'ai  surtout  en  vue  en  ce  moment  le 
parallélisme  frappant  qui  s'observe  dans  les  destinées  ultérieures 
du  grec  et  du  latin  classiques.  L'étude  du  moyen  âge  français 
offrirait  au  néo-grec  les  rapprochements  les  plus  lumineux.  Nous 
y  verrions  que  le  grec  moderne  n'a  pas  dépassé  l'état  du  français 
de  la  Chanson  de  Roland.  La  formation  de  la  langue  littéraire, 
telle  qu'elle  se  retrouve  dans  les  poèmes  populaires  de  l'Orient, 
entre  le  xii^  et  le  xv^  siècle,   s'éclaire  par  la  comparaison  du 


508  J.    PSICHARI 

français.  L'innombrable  variété  de  formes  qu'on  rencontre  pour 
un  seul  mot  chez  les  auteurs  est  instructive  de  part  et  d'autre; 
elle  témoigne,  en  grec  comme  en  français,  d'une  incertitude  non 
seulement  dans  le  style,  mais  dans  la  langue  même,  d'une 
influence  dialectale  multiple  et  propre  à  amener  ce  mélange. 
Egalement,  la  concurrence  que  le  latin  scolastique  faisait  au  fran- 
çais dans  l'usage  et  dans  les  livres  a  des  équivalents  dans  les 
compositions  orientales  où  l'on  a  voulu  reconnaître  à  tort  et  pro- 
clamer à  tout  propos  l'affectation  pédantesque  et  le  macaronisme. 
Oxoràcôié  de  o/^^or  dans  le  Roman  de  Florimont(B.N.,fr.  15101, 
fol.  10 a,  1.  2  du  haut;  fol.  10 b,  1.  3  du  bas)  ne  sauraient  guère 
passer  l'un  ou  l'autre  ni  pour  un  vain  étalage  d'érudition  ni  pour 
des  formes  littéraires  définitives.  Ces  faits  et  bien  d'autres  seraient 
à  prendre  en  considération.  Enfin,  la  grammaire  comparée  des 
dialectes  romaïques,  le  jour  où  il  sera  possible  de  l'entreprendre, 
nous  révélera  dans  le  néo-grec  des  diversités  aussi  fortes  que 
celles  que  vous  observez  entre  les  langues  néo-latines;  seulement 
ces  dialectes  ne  sont  arrivés  ni  à  des  littératures  ni  à  des  nationa- 
lités distinctes  :  la  langue  et  la  patrie  communes  ont  tout  absorbé, 
tendent  à  tout  niveler  aujourd'hui. 

Vous  avez  toujours  attiré  l'attention  de  vos  élèves  beaucoup 
moins  sur  ces  rapprochements  faciles,  que  sur  les  contacts  directs, 
—  lexicologiques  et  moraux,  populaires  ou  littéraires,  —  sur  tous 
les  contacts  historiques  au  moyen  âge  entre  l'Orient  et  l'Occident. 
Quel  vaste  et  beau  domaine  !  Si  j'avais  su  mieux  profiter  de  vos 
conseils  et  de  votre  enseignement,  j'oserais  m'y  aventurer.  Le 
terrain  sur  lequel  nous  marchons  est  à  peine  raffermi  ;  il  nous 
faut  encore  le  temps  pour  y  construire  notre  bâtisse.  Nous  pour- 
rons alors  regarder  à  côté.  J'essaye  du  moins  dans  ces  quelques 
pages  de  toucher  ci  un  de  ces  nombreux  sujets  où  il  semble  qu'il 
y  ait  à  relever  dans  un  poème  français  une  influence  byzantine 
immédiate,  presque  à  y  retrouver  une  traduction ,  une  imitation 
tout  au  moins.  Je  parle  du  Roman  de  Florimont. 

Je  crains  que  mon  début  dans  vos  études  ne  soit  malheureux, 
puisque  je  n'aurai  pas  la  sécurité  de  me  dire  que  je  partage  toutes 
les  opinions  exprimées  par  vous-même  sur  ce  roman  dans  votre 


LE    ROMAN    DE    FLORIMONT  509 

beau  livre  de  La  littéralure  au  moyen  âge  (xi'^-xiv'^  siècle),  éd.  II, 
Paris,  1890,  §  51,  pp.  82-83.  Cependant,  si  je  suis  plutôt  en 
contradiction,  au  sujet  des  origines  de  ce  poème,  avec  la  plupart 
de  mes  devanciers,  j'espère  vous  montrer,  mon  cher  Maître,  que 
mes  doutes  et  Thypothèse  où  je  m'engage  ont  pris  naissance 
dans  votre  livre  même.  Il  s'agit,  en  effet,  de  savoir  si  l'auteur  du 
Florimont  avait  recueilli  en  Orient  quelque  tradition  purement 
orale,  s'il  avait  eu  un  texte  grec  sous  les  yeux,  si  même  il  n'était 
pas  Grec  de  naissance.  Or,  faisant  allusion  à  un  passage  souvent 
cité  où  le  poète  semble  nous  entretenir  d'un  voyage  ou  d'un 
séjour  prolongé  à  Philippopoli,  vous  imprimez  en  lettres  italiques, 
à  la  p.  83,  le  mot  le  plus  important  de  ce  passage  et  vous  nous 
faites  remarquer  par  cela  même,  à  propos  de  cette  histoire,  que 
notre  conteur  l'avait  seulement  vue  en  Grèce.  Ainsi,  dans  ce 
Manuel  d'ancien  français  où,  dans  une  ligne  parfois,  vous 
condensez  le  résultat  de  longs  travaux,  vous  m'avez  indiqué 
vous-même  la  voie  :  mes  conclusions,  alors  même  qu'elles  vont 
un  peu  plus  loin,  ont  eu  là  leur  point  de  départ,  et  je  risque  de 
la  sorte  de  ne  vous  rien  dire  de  nouveau. 

L'étude  des  vers  grecs  du  Florimont  nous  fera  faire  un  premier 
pas.  Vous  trouverez  plus  loin  les  passages  les  plus  importants. 
Je  garde  aux  manuscrits  les  lettres  par  lesquelles  les  a  tout  d'abord 
désignés  M.  Edmund  Stengel  (Mitth.  aus  franz.  Handschriften  d. 
Turiner  Universitâts  Bibl. ,  bereichert  durch  Auszûge  anderer  Bibl. , 
bes.  d.  Nat.  Bibl.  z.  Paris,  Halle,  1873,  p.  41)  :  A=  Bibliothèque 
Nationale,  fr.  353  (ancien  6973);  B  =  B.  N.,  fr.  792  (ancien 
719055^);  G  =  B.  N.,  fr.  1374  (anc.  74985);  D  =  B.  N.,  fr. 
1376  (anc.  7498+);  E  =  B.  N.,  fr.  1491  (anc.  7559');  F  =  B. 
N.,  fr.  15101  (Suppl.  fr.  413);  G  =  B.  N.,  fr.  24  376  (La 
Vallière,  47;  anc.  2706)  ;  H  =  Harl.  4487;  I  =  S.  Marco  22  I. 
M.  Stengel  lui-môme  publie  quelques  extraits  du  Ms.  fr.  27, 
aujourd'hui  l  11  16  (Turin),  marqué  K  par  M.  A.  Risop  (Archiv 
f.  d.  St.  d.  neueren  Spr.  u.  Litt.  (herausg.  von  Ludw.  Herrig), 
LXxiiiB.,  I  Heft,  1885,  p.  48);  H%  chez  M.  Risop  (ibid.,  p.  49), 
est  le  ms.  Harl,  3983,  PL.  lxix,  A  du  Brit.  Mus.  A  mon  tour, 
je  vous  proposerai  les  désignations  suivantes  :  X=:B.  N.,  fr.  12566 


510  J.    PSICHARI 

(Suppl.  fr.  199),  version  en  prose;  Y=  Arsenal,  3476  (anc.  217), 
version  en  prose;  Z  ^=  B.  N.,  fr.  1490  (anc.  7559),  version  en 
prose;  W  =  B.  N.,  f?.  1488,  dont  voici  l'incipit  (fol.  i  a,  1.  i,  à 
l'encre  rouge)  :  Cy  commence  le  Hure  de  flourimont  filz  du 
duc  Jehan  ]  dorleans  et  de  helaine  fille  au  duc  de  Bretaigne. 
Lequel  |  fit  moult  de  merueilles  darmes  cowe  cy  après  pourres 
oyr.  Cette  histoire  n'a  pas  trait  à  notre  roman.  X  et  Z  sont  simple- 
ment cités  comme  ms.  fr.  chacun,  par  M.  E.  Stengel  {ibid.)  et  par 
M.  Risop  Çoc.  laud.).  Ce  dernier  signale  Y  dans  une  note  (op. 
cit.,  p.  48,  n.  ***,  6).  Il  mentionne  (ibid.,  5)  une  «  Abschrift  der 
Venediger  Handschrift  (I)  von  der  Hand  des  St.  Palaye,  Arsenal 
Belles-Lettres  n°  179  (3320))).  Ce  ms.,  demi-reliure  en  basane, 
porte  sur  le  dos  le  titre  suivant  :  copie  du  n°  6973  Roman  de 
Floirem  etc.  C'est,  en  effet,  la  copie  du  353  (A),  comme  l'indique 
justement  le  Catal.  des  mss.  de  la  Bibl.  de  l'Arsenal,  par  Henry 
Martin,  Paris,  1887,  t.  III,  p.  322,  et  comme  on  peut  s'en  con- 
vaincre par  une  rapide  collation  ;  il  mériterait  à  peine  le  nom  A  a; 
le  poème  finit  au  fol.  224  a;  après  trois  folios  blancs,  commence 
la  table  des  anciens  mots  qui  va  jusqu'au  fol.  267  a;  les  rectos 
seuls  sont  remplis;  ce  sont  des  fiches  collées  sur  deux  colonnes. 
La  liste  des  mss  fr.  de  Sainte  Palaye  (Arsenal,  5844,  Bibliothèque 
des  auteurs  français  imprimés  et  manuscrits  par  Lacurne  de  Sainte 
Palaye)  n'offre  rien  de  particulièrement  intéressant  ou  de  nouveau 
en  ce  qui  concerne  notre  roman  (fol.  67  b,  col.  2,  fiche  dernière 
—  fol  69  a,  col.  I,  fiche  5);  il  lui  y  est  consacré  une  trentaine  de 
fiches,  parmi  lesquelles  c'est  à  peine  si  nous  aurons  quelques 
notes  à  relever.  Le  peu  de  temps  dont  je  disposais  ne  m'a  pas 
permis  de  prendre  connaissance  du  ms.  N.  252,  fol.  13-61  de  la 
Bibl.  de  la  Fac.  de  Méd.  de  Montpellier,  que  vous  avez  découvert 
et  que  vous  citez  Rom.  III,  1 1 1 . 

Voici  la  liste  de  mes  sources,  en  ce  qui  concerne  les  mots 
grecs.  Je  me  réserve  de  vous  marquer  au  fur  et  à  mesure  la  prove- 
nance des  autres  passages. 

Le  Catalogue  of  romances  in  the  department  of  manuscripts  in 
the  British  Muséum,  by  H.  L.  D.  Ward,  etc.,  vol.  I,  1883,  p.  156 
suiv.,  donne  quelques  extraits  de  H  et  de  H%  qui  correspondent 


LE    ROMAN    DE    FLORIMONT  5  I  I 

à  mes  passages  :  I,  v.  3-8  (H,  fol.  7  b)  ;  II,  v.  3-6  (H,  fol.  7  b, 
col.  2);  I,  V.  3-6  (H%  fol.  8,  col.  2,  11.  6-9). 

Je  dois  à  une  obligeante  communication  de  M.  A.  Risop  la  con- 
naissance des  mss  K  =  I,  v.  i-io  de  ma  collation  (K,  fol.  5  c)  ; 
K=  II,  V.  3-6  (K,  fol.  5  c);  K=-  III,  v.  7-12  (K,  fol.  9  c); 
M.  Risop  ajoute  cette  remarque  dans  sa  lettre  :  «  Das  in  K  unters- 
trichene  ist  nicht  die  Originallesart  von  K,  sondern  von  mir 
nach  F  oder  G  hinzugefûgt.  Die  enge  Verwandschaft  zwischen 
K  und  G  springt  auch  sonst  in  die  Augen  ;  ebenso  deutlich  ist 
die  Verwansdchaft  von  H^  und  D  (Ms.  fr.  B.  N.,  1376)  »; 
H2  =  I,  V.  i-io  (H%  fol.  7  b)  ;  H^  =  II,  v.  3-6  (H^  fol.  7  b)  ; 
H^  =  III,  V.  7-12  (H%  fol.  4  d),  avec  cette  observation  :  «  In  H^ 
ist  dièse  Stelle  fost  ganz  unleserlich.  »  ;  1  =  I,  v.  5-8  (I,  fol.  6  b)  ; 
I  =  II,  V.  3-4  (I,  fol.  6  c),  I  =  III,  v.  7-12  (I,  fol.  ii  a). 

ABCDEFG  ont  été  vus  par  moi-même.  J'ai  de  plus  vérifié  les 
passages  correspondants  dans  XYZ;  ces  rédactions  en  prose  ont 
leur  importance,  car  rien  ne  nous  a  prouvé  jusqu'ici  que  les  ver- 
sions en  aient  été  faites  sur  les  compositions  rimées  que  nous  pos- 
sédons. Elles  peuvent  par  ci  par  là  porter  la  trace  des  mss  perdus, 
dont  elles  émaneraient,  et  nous  mettre  ainsi  sur  une  piste.  Ayant 
été  amené,  par  suite  de  mes  recherches,  à  transcrire  séparément 
environ  500  vers  ou  500  lignes  de  chacun  de  mes  mss,  j'aurais 
aimé  vous  offrir  la  collation  complète  de  ces  mss ,  ou ,  tout  au 
moins,  aux  passages  grecs,  la  leçon  de  chaque  ms.  pour  chaque 
vers.  J'ai  dû  renoncer  à  ce  projet,  pour  ménager  la  place.  Je  me 
borne  aux  variantes  qui  nous  intéressent  ici  particulièrement,  celles 
qui  se  rapportent  aux  mots  grecs  du  Florimont.  Vous  verrez 
toujours  en  tête  la  reproduction  diplomatique  de  F,  à  un  endroit 
(Pass.  VII),  celle  de  E.  Au  bas  de  la  page,  je  distingue  par  le 
signe  (•)  tout  point  qui  se  lit  dans  le  ms.  même.  Le  chiffre  du 
vers,  sans  point,  signifie  que  le  vers  commence  par  le  mot  qui 
suit  le  chiffre.  Le  point,  après  le  chiffre,  tient  la  place  des  mots 
identiques,  quand  la  variante  à  signaler  se  trouve  dans  l'intérieur 
du  vers.  Je  mets  en  italiques  les  abréviations  résolues  et  je  com- 
prends, parmi  ces  dernières,  même  les  lettres  explicites,  toutes 
les  fois  qu'elles  sont  au  dessus  de  la  ligne.  Dans  certains  cas,  en 


512  J.    PSICHARI 

effet,  il  est  difficile  de  décider  si  ce  sont  des  abréviations  ou  des 
lettres.  En  revanche,  j'écris  toujours  mit,  sans  marquer  le  tilde  et 
sans  le  résoudre. 

Julien  Havet  a  bien  voulu  revoir  avec  moi  presque  toutes  les 
parties  de  ABCDEFGXYZ,  que  j'avais  recopiées.  Je  vous 
dirais  ici  sa  rare  obligeance,  si  elle  ne  vous  était  très  connue.  Il  m'a 
donné  mes  premières  leçons  de  paléographie.  Il  m'a  donné  surtout 
les  principes  d'une  méthode  excellente,  que  j'ai  essayé  d'appliquer 
de  mon  mieux. 

Je  dois  beaucoup  également  à  l'inépuisable  complaisance  de 
M.  Deprez  et  de  mon  ami,  M.  H.  Omont,  du  département  des 
mss. 

PASSAGES   GRECS 

I 

F  (Seconde  main  ;  folios  refaits  sur  la  première,  au  xiii^  siècle,  cf.  Risop,  op. 
cit.,  p.  50)  fol.  7  c,  V.  10  du  bas  : 

Per  poc  quil  ne  lait  afoUeis 

Soz  son  escuz  cheit  pasmeis 

En  lost  en  menèrent  gnznt  brut 

Et  en  greiois  escrient  tut 
5       O  theos  oflfenda  calo 

Salua  cuto  vassilleo 

En  fransois  dit  dex  boni  signor 

Gardais  hui  cest  empereor 

Se  il  ne  lor  eut  deflendut 
10     Lors  leussent  jai  secourut 

E  fol.  5  b,  V.  8  du  bas.  V.  5  O  seas  offendam  calor  —  v.  6.  toto  basileor  — 
V,  7.  francois  dist  basileor  —  v.  8  Diex  gardez  no5/re  empereor 

D  fol.  5  d,  V.  3  du  bas.  V.  5  O  ceos()  ofendan()  calo  (■)  —  V.  6.  toto(  ) 
uasseleo  —  V.  7.  francois  boM  seignor  —  V.  8  (fol.  6  a,  v.  i  du  haut  :) 
Gardez  icest  emp. 

A  fol.  3  a,  1.  3  du  bas.  V.  5  O  ce()  ofedam()  calo()  —  v.  6.  tuto  uasilio() 
—  V.  7.  francois  dit  de  hon  seignor^)  —  v.  8  Garde  icest  empt;reor()  — 
Il  y  a,  dans  ce  ms.,  un  point  après  chaque  vers. 

G  fol.  5  a,  V.  22  du  haut.  V.  5.  ofedan.  —  v.  6  Filia  tuto  uasilo  —  v.  7.  fran- 
cois diewt  dex  buen  seignor  —  v.  8  Garde  icest  enperador  —  En  marge, 
devant  le  v.  5,  se  lit  le  mot  :  grego 


LE   ROMAN    DE    FLORIMONT  513 

B  fol.  5  d,  V.  2  du  haut.  V.  5  0()  zeos  offendem  zelos  —  v.  6  Saluatuto 
vassileo  —  v.  7  Cest  en  francois  dcx  hon  s.  —  v.  8  Gardez  hui  nostre 
empereour. 

G  fol.  177  a,  V.  23  du  haut.  V.  5  O  ceos  ofemdam  calo  —  v.  6.  tuto  uassilio 

—  V.  7.  francois  dist  d.  bo«  seignor  —  v.  8  Gardez  icest  empéreor 

H  (Gatal.^  V.  5  =  F.  —  V.  6.  tuta  bassilio  —  v.  7  Q.ue  fra[n]sois.  —  v.  8 
Gardeiz  icest  enperaor 

H=  (Catal.)  V.  5.  offendem.  —  v.  6.  toto  basileo  —  Risop  :  «  H^  =  F,  doch 
offendem  fur  offenda  fol  7  b  ». 

I  (Risop)  V.  5  O  teos  afenda  callo  —  v.  6.  tuto  vasileo  —  v.  7.  frachois  d. 
deus  buez  seinor  —  v.  8  Gard'  nos  cesten  pereor  (fol.  6  b) 

K  (Risop)  V.  5  O  th.  efodan.  —  v.  6  Filai  tuto  uasilo  —  v.  7  E  francois  diet 
deus  boen  segnor  —  v.  8  Garde  icest  em.^eor 

X  fol.  II  b,  1.  9  du  bas.  Et  cuida  du  tout  |  estre  affole  dont  en  lost  demenere«t 
grant  bruit  |  car  bien  près  estoient  cy  disoient  ly  grigois  |  en  lor  langage 
O  theos  affendy  calo  Salua  tuto  basileo  |  qui  est  a  dire  en  notre  langage 
franchoise  |  dieux  voellies  nous  garder  no  bon  seigneur  ]  Ja  le  fuissent 
tous  incontinent  aie  secourir  se  ne  |  fust  la  deffence  que  il  en  ot  faitte 

Y  fol  9  a,  1.  6  du  haut.  Quant  les  barons  virent  le  roi  choir  |  il  sont  moult 
espouentez  quar  ilz  |  auoint  grant  doubtance  quil  fust  mort  si  |  commen- 
cent tant  acr/er  en  greioys  O  theos  |  offendam  galeo  salua  tuto  bassilleo. 
En  I  francois  cest  a  dire  dieu  bon  seigneur  garde  huy  |  cest  empereur  Et  le 
roy  ne  se  pouoit  |  redressier  car  il  estoit  encores  comme  pasme  etc. 

Z  fol.  1 3  b,  1.  II  du  haut,  si  quil  cheut  sur  son  escu  |  tout  pasme  cowme  s'il 

fust  mort  I  Quant  les  barons  uirewt  |  le  Roy  ainsi  mal  mené  ilz  eurent 

I  grant  doubtance  quil  fust  mort  |  Si  coumancerent  tous  acrier  en  gre 

I  gois  Oethes  afondam  galier  salua  |  tuto  bassalar  Et  en  francois  cest  |  a 

dire  dieu  boin  [ou  :  bom?]  seigneur  garde  |  huy  cest  empereur  Et  le  roy 

ne  I  se  pouoit  redresser  car  il  estoit  |  encores  coîwme  pasme 

N.  C.  E  seul,  parmi  mes  mss.,  intervertit  l'ordre  des  deux  premiers  vers.  E  fol. 
5  b,  V.  12  du  bas  :  Sous  son  escu  chei  pasmez  Per  pou  que  il  nest  afolez 

—  F,  v.  7,  on  lit  bom  plutôt  que  boin  ;  cf.  néanmoins  Risop,  op.  cit., 
p.  50, 1.  15.  —  E,  V.  6,  basileor.  Ce  b,  lecture  de  J.  Havet,  devient  tout  à 
fait  certain,  si  on  le  compare  au  b  de  bruit  ibid.  fol.  5  b,  1.  10  du 
bas  etc.,  et  au  v  de  levst,  1.  4,  ou  de  levssent,  1.  3  du  bas,  etc.  —  X,  1. 
4  basileo.  Le  b  initial  y  est  semblable  au  b  de  bruit,  1.  8  du  bas,  et  il  est 
plus  droit  que  le  v  penché  ou  plutôt  incliné  à  gauche  de  voellies,  1.  4  du 
bas.  —  Aucun  doute  sur  le  Z»  de  Y  et  de  Z. 


MÉLANGES.  JJ 


514  J-    PSICHARI 

II 

F^(même  main  que  I)  fol.  8  a,  1.  13  du  bas. 

Sui  ho/«me  en  orewt  ioie  grant 
Quant  il  le  virent  en  astant 
Li  greu  crient  matoteo 
Qîwlocuto  vasileo 
5       Iseu  veult  dire  en  fransois 
Se  maist  deux  boins  est  li  rois 
Li  rois  phelipes  fut  armeis 
Et  ne  fut  mies  effreeis 

E  fol.  5  c,  V.  13  du  haut.  V.  3.  grieu  c.  macecaor  —  v.  4  Galo(-)  rusco() 

vasseleor  —  v.  5  Ice  si  veut  d.  e.  francois  —  v.  6  Si  majt  diex  bons. 
D  fol.  6  a,  V.  20  du  haut,  V.  3.  mathaceo  —  v.  4  Calo()  ruto(.)  uaseleo()  — 

V.  5  Ice  vuet  d.  e.  francois  —  v.  6  Si  m.  dex  prouz.  [V.  7  et  8  =  E]. 
A  fol.  3  b,  I.   10  du  haut.  V.  3  Li  gre  criant  mataceo()  —  v.  4  Calatuto 

uassilio()  —  v.  5  Loe  uel  d.  e.  francois  —  v.  6  Si  mait  d.  bons  e.  cest 

rois() 
G  fol.  5  a,  V.  2  du  bas.  V.  3  Li  grecois  crida  matorteo  —  v.  4  Calo  tuto  uasilo 

—  V.  5  (fol.  5  b,  v.  I   du  haut)  Ice  ueult  d.  e.  francois  —  v.  6  Si  m.  dex 
buen  e.  cist  r.  —  En  marge,  devant  le  v.  3,  se  lit  le  mot  :  grego 

B  fol.  5  d,  V.  23  du  haut.  V.  3  II  crient  tuit()  mathaceo  —  v.  4  Caletuco(-) 
vassileo  —  v.  5  Ice  welt  d.  e.  francois  —  v.  6  Si  m.  diex  bons  e.  cis  r.  — 

C  fol.  177  a,  V.  I  du  bas.  V.  3  Li  gries.  matoceo  —  v.  4  Calo  tuto  uassilio  — 
V.  5  Ice  uuelt  d.  e.  francois  —  v.  6  Si  m.  dex  bons  Qst  ci. 

H  (Catal.)  V.  3  =  F  —  v.  4  Qualocuto  vassileo  —  v.  5  Ice  senefie  en  fransois 

—  V.  6  Si  mait  dex  bons. 

H^  (Risop)  «  H-  scheint  =  F,  da  in  meiner  Collation  fo  7  b  nichts  angemerkt 
ist.  » 

I  (Risop)  V.  3-4  Li  greu  crient  matrofeo  Kalo  tuto  uasileo  (fo  6  c) 

K  (Risop)  V.  3-6  Li  grey  crient  matorteo  Calo  tuto  uasillo  Ice  iicult  d.  e.  fr.  Si 
mait  deus  bons  est  cist  rois  (fo.  5  c) 

X  Au  passage  correspondant,  le  grec  manque.  On  lit  seulement  fol.  12  a,  1.  5 
du  haut  :  Et  le  Roy  qui  desoubz  son  escu  se  gisoit  fort  |  naure  prist 
corrage  etc.,  etc. 

Y  fol.  9  a,  1.  5  du  bas.  Et  quant  (  sa  gent  le  voit  redresse  il  commencent  a 
cn'er  |  touz  ensemble  Matateo  calo  tuto  vassileo  |  qui  veult  dire  en  fran- 
cois Si  maist  dieu  |  bon  est  ce  Roy  etc. 

Z  fol.  14  a,  1.  4  du  haut.  Et  quant  ces  gens  le  virent  |  redresse  ilz  cowman- 
cerent  acrier  tOM5  |  ensemble  matater  dolo  talo  tuto  |  vassiler  |  Qui  veult 
dire  en  francois  |  Si  maist  dieux  bon  est  bon  est  ce  |  Roy  |  Quant  le  roy 


LE   ROMAN    DE    FLORIMONT  515 

phelippe  fut  |  yssu  de  dessoubz  son  escu  II  luy  |  vint  au  deuant  et  luy 
escrie  etc. 


m 

F  (Première  main,  xiie  siècle)  fol.  13  a,  v.  2  du  bas. 

Meleainssot  bien  le  grezois 

Lai  est  alezou  iert  li  rois 
(fol.  13  b,  V.  I  du  haut)  Et  sui  compaignonasiment 

Vont  après  lui  mit  bêlement 
5     Li  dusdauant  le  roi  ala 

Et  en  grezois  •  lesalua 

Calis  meusvasilio 

Li  rois  respontcertis  calo 

Iseu  welt  dire-emfransois 
10    Q_ue  boen  ior- eussent  li  rois 

Et  seu-que  il  a  respondu 

Vuelt  dire -bien  soies  uenu 

Meleains  futdauant  le  roi 

Sire  fet  il  entendez  moi 

E  fol.  9  a,  V.  2  du  bas.  V.  7  Garismera(-)  vassileo  —  v.  8  L.  r.  li  dist  sartiscalo 

—  V.  9  (fol.  9  b,  V.  I  du  haut)  Ice  si  veut  d.  en  francois  —  v.  10  Qj(e 

maint  bon  ior  evst.  —  v.  11.  ce  quil  leur  a  r.  —  v.  12  Veut,  soiez  venu 
D  fol.  10  a,  v.  3  du  bas.  V.  7  Cassimera  uasileo  —  v.  8.  H  dist  serticalo  — 

v.  9  Ice  vuet.  en  francois  —  v.  10  (fol.  10  b,  v.  i  du  haut)  Que  bon. 

eust  hui.  —  V.  11.  ce  que  il  a  respowdu  —  v.  12  Vuet.  soiez  uenu 
A  fol.  5  a,  1.   16  du  bas.  V.  7  Et  alimera  uassilio(-)  —  v.  8.  li  dit  sercis 

[J.  Havet  :  sertis]  calo(-)  —  v.  9  Ice  ult'  d.  en  francois()  —  v.  10  Que 

bon  iour  ait  hui.  —  v.  11  Et  ce  que  il  li  a  respowdu  —  v.  12  Uelt.  soiez. 
G  fol.  8  c,  V.  8  du  bas.  V.  7  Calimera  uasileo  —  v.  8.  H  dist  sirtes  kalo  — 

V.  9  Ice  ueal.  en  francois  —  v.  10  Que  buen.  euse.  —  v.  11  Et  ce  que.  — 

V.  12  Ueh.  soiez.  —  En  marge,  devant  le  v.  7,  se  lit  le  mot  :  grego 
B  fol.  7  d,  V.  10  du  bas.  v.  7  Calimêta(-)  vassileo()  —  v.  8.  a  dit().  —  v.  9 

Ice  weh.  en  frawcois  —  v,  10.  bow.  aies  sire  rois  —  v.  11.  ce  quil  Ior  a 

respowdu  —  v.  12  Welt.  bien. 
C  fol.   179  c,  V.  14  du  bas.  V.  7  Calimera  uassilio  —  v.  8.  lidist  serticalo  — 

V.  9  ko  uenst.  enfrancois  —  v.  10  Que  bonior  ausse  lirois  —  v.  n  Ce 

que  il  auoit.  —  v.  18  Veult  d.  hiQii  soiez  uenuz 
H  n'est  pas  donné  dans  le  Catal.  et  H^  est  illisible,  suivant  M.  Risop. 
I    (Risop)  V.  7  Kali  mera  uasileo  —  v,  8.  li  dist  sirtis  kalo  —  v.  9  Ice  uelt.  en 

frâchois  —  v.  10  Que  buez  ior  ause,  —  v.  1 1  E  ce  que  il  a.  —  v.  12  Vient 

dire  biez  seies  uenu  (fo.  ii  a) 


5  lé  J.    PSICHARI 

K  (Risop)  V.  7  Calimerara  uasilo  —  v.  8.  li  dit  sire  calo  —  v.  9  Ice  neiilt  dire 
en  fransois  —  v.  10  Que  b.  iors  eust.  —  v.  il  Et  ce  q  il  a  respondu  — 
V.  12  Veult  dire  bien  soi^;ç  z^os  uenu  (fol.  9  c) 

X  fol.  20  b,  1.  14  du  haut.  [Melians  1.  12  ibid.]  asses  =  ]  sauoit  le  langue  [fr 
harrê]  grigoise  Cy  se  mist  le  duc  melia«s  |  deuant  et  ly  a.u\tre  baron  appres 
tant  firent  que  ou  |  palais  sont  venu  et  saluèrent  le  roi  qui  moult  hon  = 
I  norablement  et  benignement  les  rechupt  le  duc  |  melians  co;«mencha  a 
parler  et  dist  sire  rois  de  gresse  1  et  de  machedo/me  par  devers  vous  nous 
a  tramis  |  nostre  souuerain  seigneur  le  roy  de  Hongrye  quy  ]  candiobras  se 
nowme  etc.,  etc. 

Y  fol.  15  a,  1.  4  du  haut,  lors  nielean  qui  |  estoit  charge  de  parler  dit  ainsi 
Calismena  vassileo  et  le  Roy  dist  certiscalo  calismena  |  en  greioys 
auecques  vassileo  vault  autant  |  cowme  bon  jor  ait  le  Roy  et  certiscalo  est 
adiré  |  que  bien  soit  il  venu(-)  |  Quant  melean  aie  Roy  salue  il  luy  dist 
Sire  I  Roy  phelippe  etc. 

Z  fol.  23  a,  1.  7  du  haut,  lors  melean  qui  \  estoit  charge  de  parler  dist 
ainsi  |  calimesua  vassiler  Et  le  roy  |  dist  certisicabo  calimesua  en  j  gregois 
vault  autant  adiré  |  cowmie  bon  iour  ait  le  Roy  et  |  certissicabo  cest  adiré 
que  bien  \  sont  il  venuz  |  Quant  melean  eust  le  roy  salue  il  luy  dist 
Sire  I  Roy  phelippe  etc. 


IV 


F  (Seconde  main)  fol.  2  a,  v.  2  du  bas.       (a) 

FlorimoHt  et  nom  en  fra«sois 
Eleneof  dis  en  greyois 
F  (Première  main)  fol.  81  a,  v.  11  du  bas.     (b) 

Huimais  oreis  •  deleneos 
Qjii  mit  fut  sâigeset  cortois 
5     FloriDiontot.  nom  em  fransois 
fol.  81  c,  V.  6  du  haut.    De  flor»«o«/orez  huimais 

Qiii  futnomez  poures  perdus 
A  ncornestoit  il  conçus 
F  (Seconde  main)  fol.  119  b,  v.  13  du  haut,  (c) 
Deleneos  oi  aveis 
10     Que  ûor imont  fut  apeleis 

Fuis  fut  tant  por  amor  vaiz/cus 
Quil  fut  no?«meis  poure  perdus 
fol.  1 19  c,  V.  7  du  haut.  Ce  ne  fut  pas  eleneos 

Il  ne  retorna  tant  ne  qwflnt 
1 5     Maix  a  toz  iors  aloit  avant 


LE   ROMAN    DE    FLORIMONT  Jiy 

E  fol.  I  a,  V.  2  du  bas.  V.  i  Florimons.  francois  —  v.  2  Eleneos  dist  en  griiois 

—  V.  3  (fol.  58  c,  V.  6  du  haut),  orrez.  —  v.  4  Q  fu  m.  sages.  —  v.  5 
Florimo«s.  nom  en  francois  [Dans  E,  le  vers  qui  suit  est  :  Haimes  deleneos 
nous  dist  Qjii  lestoire  mist  en  escrit,  en  regard  de  F  :  Aymes()  deuaranes 
uos  dist  Qui  listore.  mist  en  escrit]  —  v.  6  (fol.  58  d.  v.  14  du  haut). 
Florimont  orrez.  —  v.  7  Qui  fu  nommez,  perdus  —  v.  8  Encor.  co«nevs 

—  V.  9  (fol.  86  b,  V.  14  du  bas),  oy  auez  —  v.  10  Qtii  Florimons  fu  ape- 
lez  —  V.  1 1  Pmw  fu  tant  per  amors  vaincus  —  v.  12  Qjiil  fu  nommez  poures 
perdus  —  v.  15  (fol.  86  c,  v.  10  du  haut),  fist.  —  v.  14.  retornoit  ta«t. 
quawt  —  V.  15  Mais  trt'stous  i.  coroit  imant 

D  fol.  I  a,  V.  7  du  bas.  V.  i  Florimo«t.  frawcois  —  v.  2  Eleneos  dit  en  grezois 

—  V.  3  (fol.  64  b,  V.  7  du  haut)  Huimes  orroiz.  —  v.  4  Qiii.  sages.  — 
V.  5  Florimont.  en  francois  —  v.  6  (fol.  64  c,  v.  4  du  haut).  Flori- 
mont orrez  huimes  —  v.  7  Qui  fu  no»/mez.  pcrduz  —  v.  8  Encor.  coneuz 

—  V.  9  (fol.  92  d,  V.  9  du  bas),  auez  —  v.  10  Q«/.  fu  apelez  —  v.  11  Puis 
fu.  per  amors  uoincuz  —  v.  12.  fu  nommez  poures  perduz  —  v.  13  (fol. 
93  a,  V.  15  du  haut),  fîst.  heleneos  —  v.  14.  retornait.  —  v.  15  Mais  tôt 
ades.  auant 

A  fol.  I  a,  1.  16  du  haut  (texte,  sans  compter  le  titre).  V.  i  Florimons.  nom. 
francoiz  —  v.  2  Eleneos  dit.  grezois  —  v.  3  (fol.  28  d,  1.  12  du  bas) 
Uuimes  orroiz  deleanois(-)  —  v.  4  Qui  fu  m.  sages.  (■)  —  v.  5  Floiremowt. 
nom  en  francois()  —  v.  6  (fol.  29  a,  1.  19  du  haut),  floiremont  orrez 
oimes(-)  —  v.  7  Qiji  fu  nommez  poure  pt'rduz(')  —  v.  8  Encor  nestil  pas 
coneuz  —  v.  9  (fol.  42  a,  1.  2  du  haut)  Dele  auo«5.  auez()  — v.  10  Que 
floiremont  fu  apelez(-)  —  v.  11  Puis  fu.  uencuz(')  —  v.  12.  fu  nomez. 
perduz(-)  —  v.  13  (fol.  42  a,  1.  16  du  haut)  Se  ne  fist  ele  auo?«  —  v.  14 
Il  ne  tornot.(')  —  v.  15  Mes  atoz  iours  corut  auant  [ele  auous  est  lu  par 
J.  Havet.] 

G  fol.  I  a,  V.  25  du  haut.  V.  i  Floriemont.  nom.  francois  —  V.  2  Elleneos 
dit.  greçois  —  v.  3  (fol.  53  b,  v.  28  du  haut)  Huimes  oirez  de  lionois  — 
V.  4  Floremont  ot  non  en  francois  —  v.  5  Et  leonos  dit  en  grecois  —  v.  6 
(fol.  53  c,  V.  13  du  bas),  floremonz  oirois.  —  v.  7  Qui  fu  nome  poure 
perduz  —  v.  8  Encor.  coneuz  —  v.  9  (fol.  78  c,  v.  5  du  bas)  D  Elionois. 
auez  —  V.  10  Que  floriemont  fu  apellez  —  v.  11  Puis  fu.  uenchuz  — 
V.  12.  fu  nomez.  perduz  —  v.  13  (fol.  78  d,  v.  19  du  haut),  fist.  enleonois 

—  V.  14.  retornoit  ne  t.  ni  quant  —  v.  15  Meis.  coroit  auant  — 

B  fol.  3  a,  V.  10  du  bas.  V.  i  Florimons.  non  enfrancois  —  v.  2  Et  onlineos. 
grijois  —  V.  3  (fol.  35  a,  v.  20  du  haut).  (■)  orrez.  — v,  4  Qui.  fu  sages() 
et.  —  V.  5.  non  en  francois  —  v.  6  (fol.  35  b,  v.  17  du  haut).  (•)  orrez 

—  V.  7  Qui  fu  noumez  poures  perdus  —  v.  8  Encor.  conneus  —  v.  9 
ffol.  so  b,  V.  21  du  haut)  [D]  eleneos  oit  auez  —  v.  10  Qui.  apellez  — 
V.  u  Puis  fu  t.  por  a.  repus  —  v.  12.  fu  nommez  poures.  —  v.  13  (fol. 


5i8 


J.    PSICHARI 
■  V.  14.  tornoit  ne  tant. 


15  Mais  atous. 


50  b,  V.  5  du  bas),  fist. 
auant 

C  fol.  173  a,  V.  23  du  haut.  V.  i  Florimont  on  nom  en  francois  —  v.  2  Elenois 
dit.  grezois  —  Les  autres  passages  manquent  dans  C. 

X  Dans  l'incipit  (fol.  i  a  —  fol.  2  b),  il  n'est  pas  question  d'Eleneos.  — 
L'explicit  (qui  correspondrait  à  iv  c,  ci-dessus)  est  aussi  tout  différent. —  Au 
passage  iv  b  (=  F  (Première  main)  fol.  81  a,  v.  11  du  haut  —  fol.  81  c, 
V.  2  du  bas),  il  n'y  a  aucune  intervention  personnelle  du  poète;  on  lit 
seulement  (fol.  143  b,  1.  6  du  bas)  comment  le  roy  phlippe  donna  a  disner 
au  poure  p^rdu  |  Et  sy  requist  a  part  au  pnnche  que  dire  luy  volsist  |  la 
vérité  qui  estoit  le  poure  perdu  [ces  trois  lignes ,  constituant  le  titre  du 
chapitre ,  sont  à  l'encre  rouge]  |  Huy  mais  ores  de  flourimont  qui  poures 
perdus  |  fu  now^mes  car  encores  ne  vot  estre  congneus  |  moult  demenoit 
joieuse  vie  larges  estoit  et  courtois  |  (fol.  144  a,  1.  i  du  haut)  dont  sa 
renowzmee  fu  grande  etc. 

Y  fol.  I  a,  1.  9  du  bas.  Et  le  filz  diceluy  duc  de  duras  |  dont  lystoire  parle  si 
ot  nom  florimont  fut  ]  Roy  et  si  conquist  assez  honneurs  —  iv  h  manque 
entièrement  aux  folios  correspondants  (f.  86  his  a  —  87  b).  L'explicit 
(=  IV  c)  est  autre. 

Z  fol.  I  a,  1.  7  du  bas.  le  filz  diceluy  duc  de  duras  dont  listoire  |  parle  si  eust 
nom  florimond  en  fransois  et  helenois  en  gregois  Iceluy  florimond  |  fust 
roy  et  si  acquist  assez  honneur  —  L'épisode  b  manque  ici  complètement. 
L'explicit  (=  iv  c)  est  autre,  fol.  185  b  —  186  b. 

W  fol.  I  a,  1.  2.  Nous  pouvons  rapprocher  d'Eleneos  :  helaine  fille  au  duc  de 
Bretaigne 

IK  (Pass.  IV  a,  1-2)  plus  loin,  p.  541  ;  H  (Pass.  IV  b,  3-5)  p.  546. 


F  (Seconde  main)  fol.  9  b,  v.  11  du 
haut. 
La  c)teit  fut  et  gmni  et  lee 
Et  quant  el  fut  de  gent  puplee 
Li  rois  la  nomma  de  son  nom 
Philipople  lapella  om 
fol.  9  b,  V.  4  du  bas. 
5  Phelipople  est  ancor  ades 
Bien  seiuent  li  philiposes 
Qtii  listoire  ont  en  baillie 


F  (Première  main)' fol.   120b,  v.  11 
du  haut. 
La  cytez  fut-e/  grans  et  lee 
Et  quant  el  fut-  de  gent  pouplee 
Li  rois -de  son  nom. la  noma 
Et  phelipople  •  lapalla 

fol.  120  b,  V.  4  du  bas. 
Phelipople  est  ancor  ades 
Bien  seuentli  pheliposes 
Qtii  listoire -ont  embaillie 


E  fol.  6  b,  V.  4  du  bas.  V.  5  Phelipope.  encore.  —  v.  6  Bien  seuent.  phelipopes 
—  V.  7.  lestoire  en  o.  e.  b. 


LE    ROMAN    DE    FLORIMONT  5  1 9 

D  fol.  7  a,  V.  28  du  haut.  V.  5.  encor.  —  v.  6  Ce  seuent.  felipo«ses  —  v.  7  Que 
lestoire  oui  tote  en  baillie  [v,  8,  qui  manque  dans  FE  :  Et  de  la  matière 
la  uie] 

A  fol.  3  d,  1.  7  du  haut.  V.  5  Felipople.  encore. (•)  —  v.  6.  seuent  felipcwses  — 
V.  7.  lestoire. (•) 

G  fol.  6  a,  V.  22  du  haut.  V.  5  Filipoble.  aduc.  —  v.  6  seuent  li  filipes  —  v,  7 
Que  lestoire  auon  enbailie  —  [v.  8  Quil  nest  pas  fables  ne  folie.  Vers 
analogue  dans  A] 

B  fol.  6  a,  vers  27  du  haut.  V.  5  Phellipople.  encore.  —  v.  6.  le  seuent  phil- 
lipenses  —  v.  7  Qui  lestoire  o.  embaillie  —  [v.  8  Qjie  ce  nest  fauble  ne 
folie  —  V.  9  Car  es  croniques  est  trouuee  —  v.  10  Ou  lonc  tens  a  esteit 
gardée] 

C  fol.  178  a,  V.  18  du  haut.  V.  5  Felipoples  è  parades  — v.  6.  seuent  felipenses 
—  V.  7  Qui  lestoire.  —  [v.  8  Quil  nest  pas  fable  ne  folie] 

X  fol.  14  a,  1.  I  du  haut,  encore  aujourduy  est  la  citey  qui  lors  fu  fondée  |  ap- 
pelle philippople  en  machedo«ne  ou  philippenses  en  |  laquelle  citey  se 
treuue  ceste  histoire  encore  aujorduy  |  en  grec  et  en  latin 

Y  fol.  10  b,  1.  9  du  bas.  Si  sachez  seigneurs  que  ceste  hystoire  |  fut  vroye  car 
philipople  est  encor  ainxi() 

Z  fol.  16  a,  1.  10  du  haut.  Or  saiches  seigneurs  que  |  ceste  histoire  fut  vroie 
car  phle  |  est  encores  ainsi  connue  [ie  veulx]  retourner  ama  droite 
matière]  etc. 


VI 


F  (Seconde  main)  fol.  9  b,  v.  15  du 
haut. 
Sor  ung  fluue  syet  la  citeis 
Qiit  est  podomeu  apeleis 
Ensi  ait  il  now  en  greiois 
Ne  sai  cow  ai  nom  en  fra«sois 


F  (Première  main)  fol.  120  b,  v.  15  du 
haut. 
Desor  un  flunesiet  la  cyte 
Qui  estpodomen  apalez 
Ensi- ait  il  nom  en  grezois 
Ne  sai-com  ait  nom  erafransois 


E  fol.  6  b,  V.  15  du  bas.  V.  2.  pé;rdamans  apelez  —  v.  3  Ainsi  a  il  non.  griiois 

—  V.  4  N.  s.  pas  son  n.  e.  francois 
D  fol.  7  a,  V.  15  du  haut.  V.  2  Qui  podament  est  apelez  —  v.  3.  a  il  non. 

frawcois  —  v.  4  =  E  sauf  :  grezois. 
A  fol.  3  c,  1.  2  du  bas.  V.  2  Qui  est  potanieu  [potanien  ou  potamen  à  volonté] 

apelez(.)  —  v.  3.  a  il.  grezois()  —  V.  4  (fol.  3  d,  1,  i  du  haut)  Non  s. 

pas  son  non.  francois(.) 
G  fol.  6  a,  V.   II  du  haut.  V.  2  Qui.  potamen  apelez  —  v.  3.  a  ele  nom. 

grezois  —  v.  4  Nen  s.  pas  son  non.  francois 
B  fol.  6  a,  v.  16  du  haut.  V.  2  Qui  podamen  apellez  —  v.  3  Ensis  ail  non. 

grijois  —  V.  4  N.  s.  pas  so«  non  enfrancois 


520  J.    PSICHARI 

C  fol.  178  a,  V.  7  du  haut.  V.  2  Qui  ê  potamenz  appeliez —  v.  3  Issi  ail  n.  e. 

grezois  —  v.  4  No  s.  pas  son  n.  e.  François 
X  fol.  13  b,  1.  4  du  bas.  sur  ung  floeue  |  qui  se  no;«me  Rodomans  Et  fu  la 

contrée  nowmee  |  du  sour  non  du  Roy 
Y  fol.  10  b,  1.  14  du  haut,  dessoubz  ung  flun  est  |  la  cite  encor  de  son  surnow 
Z  fol.   16  a,  1.   I   du  haut,   dessoubz  vng  |  flun  est  la  cite   encores  de   son 

surnom 

VII 

E  fol.  30  d,  V.  19  du  haut. 

Maistres  dist  li  poures  perdus 

Alons-biew  soiez  vous  venus 

Del  cheual  aiez  la  moitié 

Flokars  respont  girai  a  pie 
5     Et  si  irai  mit  pourement 

Mon  non  vueil  celer  ala  gent 

Je  vueil  que  mes  no;îs  soit  celez 

Cacopedie  me  nowmiez 

Cacopedie  ens  el  griiois 
10     Est  mauuais  garçons  en  francois 

Adowt  aura  a  compaignon 

Poures  perdus  mauuais  garçon 

Selonc  la  pourete  aurons 

Petit  donor-e^  petis  nons 
i^     Assez  poons  noz  no«s  changier 

Se  fortune  nous  veut  aidier 

F  (Première  main),  fol.  42  c,  v.  3  du  bas.  V.  8  Q/<rtcopedie(-)  mapalez  — 
V.  9  QMacopedie(-)  en  grezois  —  v.  10  Dist(-)  mauais  garsons  enfransois 
[Après  le  v.  4,  F,  fol.  42  c,  v.  8  du  bas,  donne  :  En  maintes  terres()  sui 
estus  —  Neuodroie  estre  coneus  —  Mon  nom(-)  wel  celer  ala  gent  —  Car 
iu  irai(-)  si  pourement  —  Au  v.  11,  on  lit,  fol.  42  d,  v.  i  du  haut  : 
Adonqî<es()  aurai  compaignon  —  Selonc()  la  pourete  aurons  —  Petit 
dernois(-)  et  poures  nons  —  Et  il  sia  fiert()  bien  raison  —  Assez  peons 
etc.] 

D  fol.  34  b,  V.  23  du  haut.  V.  8.  mapelez  —  v.  9.  en  grezois  —  v.  10.  gar- 
con.  fransois 

A  fol.  15  d,  1.  20  du  haut.  V.  8  Quacopedie  mapelez  —  v.  9  Quacopedie  en 
grezois  —  v.  10  Dist. 

G  fol.  28  b,  v.  I  du  haut.  V.  8  Quaquopedie  ma  pelez  —  v.  9  Quaquopedie  en 
grecois  —  v.  10  Dit  mauues  garçon  en  francois 

B  fol.  19  a,  v.  16  du  haut.  V.  8  Et  c.  n.  —  v.  9  C.()  en  grijois  —  v.  10  Cest 


LE    ROMAN    DE    I-LORIMONT  521 

maluais  garçons  en  francois  [Au  v.  ii  suiv.,  ABDG  ont  la  même  dispo- 
sition que  E] 

C  Les  fol.  correspondants  manquent. 

X  fol.  8i  b,  1.  19  du  haut.  Je  voel  a  tous  mon  |  non  cheler  puis  que  sy  pou- 
remcrtt  suis  vestus  et  voel  |  que  par  non  soye  nommes  cacopedye  qui  a 
dire  est  en  |  langage  franchoise  maluaix  garchon  | 

Y  fol.  52  a,  1.  7  du  haut.  Si  vielx  changer  mo«  nom  pour  cause  que  nous  |  en 

allons  ainsi  pouurement  si  vielx  auoir  |  now  Qapapodie  si  vault  autant 
adiré  capa  |  podie  en  greioys  co?»me  mauuais  garson  en  |  francois  [Fol. 
52a,  1.  6  du  bas  :  capapodie  ;  de  même  fol.  53  b,  1.  4  du  bas;  fol.  533. 
1.  6  du  bas  capopedie,  de  même  fol.  54b,  1.  12  du  bas,  fol.  55a,  11.  6, 
10,  II  du  haut,  fol.  55  b,  1.  I  du  haut;  mais  fol.  55b,  11.  3-4  du  haut 
cacopedie,  de  même  fol.  55  b,  11.  6,  14  du  haut,  6  du  bas,  etc.,  etc.] 
Z  fol.  85  b,  1.  22  du  haut.  Si  vieulx  changer  mon  nom  pour  cause  |  que  nous 
allons  ainsi  pouure  ]  ment  Si  vieulx  auoir  now  |  cacopedie  Si  vault 
autant  |  a  dire  cacopedie  en  gregois  corne  \  (fol.  86  a,  1.  i  du  haut)  mauuais 
garçon  en  francois 

VIII 

F  (Première  main)  fol.  87  b,  v.  5  du  haut. 

[L]i  espie-respont  aroi 
Sireie  tafi  en  ma  foi 
Cest  li  dus- ûoriiiions  sens  faille 
Bien  le  uairez^en  la  bataille 
5       Atrefoislauez  uos  veu 
Nauez  mies -ses  cols  sentu 
Qjiant  prist  le  duc  iuidiain 
Dauantcalocastro  aplain 

F  V.  3  Entre  sens  et  faille,  il  y  a  un  i  exponctué. 

E  fol.  63  a,  V.  13  du  haut.  V.  7  Quant,  yuidiain  —  v.  8  Deuant.  el  plain 

D  fol.  68  d,  V.  8  du  haut.  V.  7  Q.nant.  yuidiain  —  v.  8  Deuant.  au  plain 

A  fol.  31  a,  1.  24  du  haut.  Le  v.  7  manque.  Le  v.  8  =  E. 

G  fol.  57  c,  V.  14  du  haut.  V.  7  Quant  p.  li  d.  yuediain  —  v.  8.  calo  Castro 

el  plain 
B  fol.  37  d,  V.  27  du  haut.  V.  7  Qtiant.  yiudiain  —  v.  8  Deuant.  ou  plain 
X  fol.   153  a,  1.  7  du  haut,  quant  II  fu  deuant  calocastro  ou  II  prist  le  duc 
I  ludian 

Y  fol.  68  a,  1.  6  du  haut,  11  du  bas,  on  lit  calocastro.  L'épisode  de  l'espie, 

fol.  89  b,  1.  18  du  bas  —  fol.  91  a,  1.  8  du  haut,  ne  contient  rien  de  parti- 
culier par  rapport  aux  autres  mss 


522  J.    PSICHARI 

Z  La-première  relation  de  l'espie  se  trouve  au  fol.  m  b,  1.  n  du  haut;  fol. 
112  a,  1.  7  du  haut  :  calaucastro,  écrit  ainsi  souvent  ailleurs.  L'engagement 
à  Calaucastro  se  place  fol.  114  a,  1.  4  du  haut  —  fol.  115  a,  1.  7  du  haut. 
Au  passage  qui  correspond  à  notre  passage  VIII ,  il  n'est  pas  fait  mention 
de  Calocastro  (fol.  150  b,  1.  4  du  bas  —  fol.  151  a,  1.  3  du  haut). 

IX 

F  (Première  main)  fol.  94  d,  v.  12  du  bas. 

Qîiani  fut- desconfis  et  uancus 

Ancor  estli  leus  menteus 

Li  leus  enait- ancor  le  nom 

Asabato-lenowmet  on 
5     Seu  que  dist  on-ost  en  fransois 

Noment-sabato  engr^zois 

Et  sabato-dient  ancour 

Alacort  •  alemp(?reor 

Cil  qMî  après  lui  sont  pose 
10     proto-sabato  sont  nome 

Protodist  en  fransois  premier 

Et  sabatopor  ostoier 

Protosabato  •  fait  nomer 

Siax  qui  dolent- ses  os  guier 
15     Et  li  leus-ou  furent  uencu 

Li  qtiatvQ  roi- et  abatu 

Si  fut  per  droit -delost  nomez 

Et  sabato-fut  apalez 

Des  greus-ef  de  la  gent  latine 
20    Mai  une  atre-en  la  marine 

Cist  est  es  plains -deromenie 

Ou  fut  uancus  li  rois  dongn'e 

Or  est  cytezper  tôt  lemont 

Atez-q;<e  bien  estei  iont 
25     Nest  mie -mit  grans  la  cytez 

De  gngnors-en  est  il  assez 

Q/wnt  li  rois  phelis  et  si  dru 

E  fol.  68  d,  V.  2  du  haut.  V.  i  Quant  fu  desconfis,  vaincus  —  v.  2  Encor. 
lieus  mentevs  —  v.  3.  lieus  en  a  encor.  non  —  v.  4  Ensabasto.  now/me 
Ion  —  V.  5  Ce  con  dist  premier  en  francois  —  v.  6  Nowment  sabasto. 
griiois  —  v.  7.  sabasto.  encor  —  v.  8.  court,  empereor  —  v.  9.  empres. 
so«t.  —  v.  10  Por  ce  sabasto  sorti  nowme  —  v.  11  For  ce  d.  en  francois 
premier  —  v.  12  et  13  manquent.  —  v.  14  Cil  qui  s.  o.  doiuent  g.  — 


LE    ROMAN    DE    FLORIMONT  523 

V.  15.  le  lieu,  vaincu  —  v.  16  Li(")  iiij(')  r-  et.  —  v.  17.  fu  por  d  cnlost 
nowmez  —  v.  18.  sabasto  fu  apelez  —  v.  19.  griex.  ge«t.  -—  v.  2o()  I(  ) 
autre  e[n  al  e.  1.  m.  —  v.  21  Cil,  rowmenie 

D  fol.  74 d,  V.  4  du  haut.  V.  i.  furent  ocis  et  uoincuz  —  v.  2  Encor.  lieux 
mmteuz  —  v.  3.  lieux  en  a  encor.  nom  —  v.  4  Asalobastro  lapelon  —  v.  5 
et  6  manquent  —  v.  7  Salobastro  d.  e«cor  —  v.  8  En  la  c.  —  v.  9.  qui 
ap«s  1.  lont  nojHme  —  v.  10  Salobastro  lont  apele  —  v.  11,  13  et  14 
manquent.  —  v.  15  Et  le  leu.  uoIhcu  —  v.  16  Li  casistre  r.  ab.  —  v.  17. 
fu  Tper  d.  d.  nowmez  —  v.  18  Et  sabastro  fu  apelez  —  v.  19.  grex.  —  v.  20 
Un  autre  en  a  lez  la  m.  —  v.  21,  22,  25  et  26  manquent. 

A  fol.  33  d,  1.  27  du  haut.  V.  i.  fut  desconfiz.  ue;icuz()  — v.  2  Encor  nest  1. 
leu  mainteuz(-)  —  v.  3.  en  a  encor.  now(-)  —  v.  4  Alsabato  1.  nomme 
lon(-)  —  V.  5  Ce  q.  dit  hon  est  en  francois(-)  —  v.  6  Nowment  salbato  [J. 
Havet  :  sabbato]  li  grezois()  —  v.  7  Et  sabbato  dient  encor()  —  v.  8  En 
1.  lenpereor(«)  —  v.  9  Cil  q.  empr^  li  so«t.  (•)  —  v.  10  manque.  —  v.  11 
Cil  qui  ei  [ces  trois  mots  effacés  au  trait  rouge]  Prozto  dit.  francois  pre- 
mier()  —  v.  12  Sabbato  cest  p.  osteier(-)  —  v.  13  Proto  sabbato  f.  nom- 
mer()  —  v.  14  Cil  q.  doiuewt  lesguier()  —  v,  15  Et  1,  1.  o.  furent 
ua«cu(-)  —  V.  16  Et  li  q.  r.  abatu()  —  v.  17  Ce  fu  ptr.  no;«mez()  — 
V.  18  Et  sabbato  fu  apelez()  —  v.  19  Del.  ge;n.  (•)  —  v.  20  Un  autre  na 
en  sa  m,  (•)  —  v.  21.  romanie 

G  fol.  62  d,  V.  6  du  haut,  V.  i  Quant  fu  desconfiz.  uencuz  —  v.  2  A.  en  e  1. 
leu  menteuz  —  v.  3  L.  leu  en  a  encor.  — v.  4  Alsauasto  lapelle  hom  —  v.  5 
Cil  qui  dient  cont  en  francois  —  v.  6.  sauasto.  grezois  —  v.  7  Et 
sauasto  anom  encor  —  v.  8  En  1,  alenp.  —  v.  9  C.  qui  enpres  lai  sunt 
pause  —  V.  10  Protouasto  sunt.  —  v.  11  Pr.  dit.  francois  p/-fmier  — 
V.  12  Sauasto  ce  est  p.  osteier  —  v.  13  Protosauasto.  —  v.  14  Ce  est  qui 
doiuent  s.  ost  gier  —  v.  15  Et.  leu.  —  v.  16  L.  quatre.  —  v.  17.  fu  par. 

—  V.  18  Ou  sauasto  fu  apellez  —  v.  19  =:  F  —  v.  20  Un  autre  en  a.  — 
V.  21.  el  plain.  romanie 

B  fol.  40  d,  V.  15  du  haut.  V.  i.  fu  desconfis,  vainchus  —  v.  2  Encor.  lius  me«- 
teus  —  V.  3.  lius.  a  encor.  non  —  v.  4  Ausabato.  noume  Ion  —  v.  5  Ce 
que  estor  dist  en  francois  —  v.  6  Le  noument  salbato  grijois  —  v.  7. 
salbato.  encor  —  v.  8  En  1.  alempereor  —  v.  9.  qui.  noume  —  v.  10  Prosto 
salbato  sont  noume  —  v.  11  Prosto  d.  enfrancois  pnmiers  —  v.  12  Salbato 
sest.  — V.  13  Prosto  salbato  font'noumer  —  v.  14  Celz  qui.  —  v.  15.  lius. 
vainchu  —  v.  16  Li()  iiij  (•)  roi()  et  a.  — v.  17.  fu  par.  li  lius  noumez 

—  V.  18.  asalbato  apellez  —  v.  19.  grius(-).  gent.  —  v.  20  Un  autre  en 
a  sor  la  m.  —  v.  21  C.  e.  li  pi.  de  honguerie 

C  les  fol.  manquent. 

X  fol.  168  b,  1.  15  du  haut,  encores  lusques  aujourduy  se  monstre  la  place 
la  I  quelle  pour  lors  on  mist  a  non  asabasto  Et  |  (fol.  169  a,  1.  i  du  haut) 
Encore  se  nomme  ainsy  le  lieu  ou  fu  celle  battaille  qui  |  moult  fu  grande  et 


524  J.    PSICHARI 

coueuse  car  toutte  la  cha?Hpaigne  |  estoit  couuerte  des  mors  et  des  naures 
qui  la  gisoient  |  sans  vie  Alors  qua;ît  le  duc  flourimont  etc. 

Y  fol.  98  a,  1.  21  du  haut.  Et  sachez  que  le  lieu  ou  ceste  |  bataille  fut  est 
encores  reclame  par  son  |  droit  nom  des  gens  du  pays  auzabasto  |  qui  est 
adiré  de  grecoys  en  francoys  ost  ]  Quant  ilz  eurewt  tout  acheue  le  duc 
flo  I  rimo«/ 

Z  fol.  161  a,  1.  19  du  haut.  Et  sai  |  chez  que  le  lieu  ou  ceste  ba  ]  taille  fut 
faicte  est  encores  ]  reclame  par  son  droit  nom  |  am  [ou  :  ain,  ou  :  aui] 
zabasto  qui  est  adiré  tn  \  francois  ost  Quant  ilz  eurent  tout  escheue  le  duc 
I  florimont  fist  uenir  le  sen»'  |  damian  et  luy  dist 

Les  formes  grecques  contenues  dans  ces  divers  passages  ont  été 
soit  mentionnées  comme  telles,  soit  partiellement  expliquées  ou 
commentées  tour  à  tour  par  M.  Paulin  Paris,  dans  :  Les  manus- 
crits français  de  la  Bibliothèque  du  Roi,  t.  III,  Paris,  1840  (Pas- 
sage I,  ofemdam,  p.  22,  n.  i;  Pass.  II,  Methazeo,  Pass.  VI, 
Potamens,  p.  23  ;  Pass.  VII,  Cacopedie,  p.  33  ;  Pass.  IX,  Asabato, 
p.  45-46);  par  E.  du  Méril,  dans  son  édition  de  :  Floire  et 
Blanceflor,  Paris,  MDCCCLVI  (Pass.  II,  Mathaceo,  ruto, 
p.  cxcix,  n.  2;  Pass.  III,  Casimera,  vasileo,  p.  cxcix,  n.  i; 
Pass.  VI,  Podament,  p.  cxcix;  Pass.  IX,  Sabbato,  p.  cxcix);  par 
M.  Gidel,  dans  ses  :  Études  sur  la  littérature  grecque  moderne, 
Paris,  1866  (Pass.  IX,  Asabato,  p.  181);  par  M.  Paul  Meyer, 
dans  la  Bibl.  de  l'Éc.  des  Chartes,  i86é,  p.  331-334  (Pas.  I,  II, 
III,  VII);  par  M.  Risop.,  op.  cit.  (Pass.  V,  Philiposes,  p.  60; 
Pass.  VI,  podomen,  p.  59-60;  Pass.  IX,  sabato,  p.  60-63).  La 
restitution  la  plus  importante  est  celle  de  M.  P.  Meyer  qui,  à 
l'époque  où  il  la  faisait,  s'était  déjà  occupé  de  grec  d'une  façon 
remarquable,  notamment  dans  la  Rev.  crit.,  1868,  p.  238  (voyez 
Essais  de  gramm.  hist.  néo-gr.,  Paris,  1886,  p.  236,  n.  i),  et  qui 
ajoutait  à  ce  travail  l'autorité  de  sa  critique  et  de  sa  science  (Risop, 
op.  cit.,  p.  59,  n.  **).  Je  vous  remets  sous  les  yeux  la  lecture  de 
de  M.  P.  Meyer. 

Passage  I,  d'après  A  B  D  E  F  : 

^Q  0SGÇ  àçévTa  xaXo 
SâXôa  TOÎJTO  ^aatAeô. 

Passage  II,  d'après  ABDE  (F  G,   dont  la  leçon  n'est  pas 


LE    ROMAN    DE    FLORIMONT  525 

donnée;  d'ailleurs,  F  (fr.  1501)  et  G  (fr.  24376)  ne  s'accordent 
ni  avec  B  (fr.  792)  ni  avec  A  (fr.  353),  ibid.,  p.  333;  ma  colla- 
tion vous  montrera  les  divergences  entre  A  B  F  G)  : 

Ma  To  Oeb 

KaXb  TOUTO  ^xciXeô. 

Passage  III,  d'après  ABDEG  (F  manque,  p.  334).  M.  P. 
Meyer  rétablit  v.a.'krtij.épy.  au  v.  7;  au  v.  8,  dit-il,  «  Dans  sertis  ou 
sirtes  calo,  on  reconnaît  d'abord  ip':r,q  ou  Tipieq  '/.aAw;  «  soyez  »  ou 
«  vous  êtes  le  bienvenu  »  ;  à'p-Yjç  et  -qp-eq  sont  des  formes  très  vul- 
gaires pour  «  rAOy^ç,  -^Xôîç  »  etc. 

Passage  VIT,  d'après  D,  p.  331.  M.  P.  Meyer  ne  transcrit  pas 
en  grec  Cacopedie;  nous  ne  serons  pas  sûrs  d'y  reconnaître  le 
moderne  y.ay.b  xaiSi. 

Vous  me  permettrez  sans  doute,  M.  P.  Meyer  et  vous-même, 
de  vous  présenter  quelques  réflexions  au  sujet  du  texte  grec  ainsi 
reconstitué.  J'aurais,  en  effet,  certaines  réserves  à  faire  :  avant  de 
porter  sur  le  détail,  elles  porteront  sur  l'ensemble.  Le  tour  m'en 
paraît  suspect  :  non  redolet  graecitatem.  Cela  n'a  jamais  été  du  grec 
d'aucun  temps.  La  place  des  mots,  au  premier  vers,  l'emploi,  au 
second,  du  pronom  démonstratif  précédant  le  substantif  sans 
article  (Pass.  I),  la  construction  particulière  du  v.  2,  Pass.  II,  ne 
se  comprennent  guère  en  grec;  il  n'y  a,  à  ma  connaissance,  ni 
grec  ancien  ni  grec  moderne  où  ces  tournures  soient  possibles,  et 
je  crois  qu'il  serait  difficile  d'en  trouver  un  seul  exemple  en  néo- 
grec aussi  bien  qu'en  grec  classique.  En  un  mot,  s'il  s'agit  ici 
de  remettre  en  grec  écrit  ou  parlé  le  grec  de  nos  mss.,  le  but 
ne  semble  pas  atteint.  Le  détail  éveillera  plus  encore  votre 
attention.  Le  vocatif  âçév-ra  serait  acceptable,  à  la  rigueur, 
bien  que  je  ne  l'aie  jamais  rencontré  dans  mes  textes;  reste- 
rait à  savoir  si  le  9  apparaît  à  la  place  du  groupe  régulier  9O 
de  ajGdvr^ç  déjà  dès  le  xii^  siècle,  et  nous  sommes  à  cet  égard 
sans  information  positive  (Essais  de  gr.  hist.  néo-gr.,  Paris,  1889, 
p.  116;  Phonét.  des  patois,  Paris,  1888,  p.  12).  Ce  terme  a,  d'autre 
part,  une  application  toute  spéciale  (Essais,  loc.  cit.;  'AO-^^va-.sv, 
t.  X,  p.  9);  il  me  semble  plutôt  douteux,  associé,  comme  il  est 


52é  J.    PSICHARI 

là,  au  nom  de  Dieu.  Nous  pouvons  sans  hésitation  rejeter  le 
second  vocatif  y.aXé  ;  Schinas,  que  cite  M.  P.  Meyer,  signale,  en 
effet,  dans  sa  Gramm.  élém.  du  grec  moderne,  p.  i6,  n.  2,  les  voc. 
nÉTpo,  etc.,  mais  il  a  soin  lui-même  de  les  restreindre  aux  noms 
•propres;  les  adjectifs  n'ont  jamais  eu  cette  terminaison  et  ne  l'ont 
toujours  pas,  même  quand  ils  accompagnent  immédiatement  un 
subst.  en  -0  :  l'analogie  ne  s'est  pas  encore  exercée  dans  ce  sens 
(Essais,  op.  cit.,   p.  cxxxii).  La  forme  ^(xaCheà  ne  vous  satis- 
fera pas  davantage;  l'accus.  [SaatXté  se  lit  bien  dans  l'Erophile 
(Essais,  loc.  cit.,  p.  55),  c'est-à-dire  aux  environs  du  xvii^  siècle 
(ibid.,  p.  277)  ;  mais  tout  ce  que  nous  savons  de  l'histoire  du  grec 
moyen  nous  interdit  de  reporter  cette  déclinaison  et  la  phoné- 
tique qui  l'a  amenée,  au  xir  siècle  ;  le  nomin.  ^acChei  du  Pass.  II 
achève  de  discréditer  ce  premier  (^aaiXeé  :  un  nominatif  masculin 
sans  -;  est  en  néo-grec  un  phénomène  inouï  (Questions  d'his- 
toire et  de  Hnguistique,  1888,  p.  484,  col.  2,  n.  i);  or,  l'accus. 
et  le  nomin.  sont  mis  sur  le  môme  pied  par  l'auteur  de  notre 
roman;  mais  du  fait  que  cette  irrégularité,  constatée  par  M.  Paul 
Meyer,  p.  338,  revient  à  deux  reprises,  il  ne  s'ensuit  pas  qu'il  faille 
l'accepter  dans  les  deux  cas  (p.  332)  :  il  me  semble  plutôt  qu'il 
faudra  la  repousser  dans  l'un  et  dans  l'autre,  ce  texte  n'ayant 
aucune  autorité  en  ce  qui  concerne  les  formes  grecques.  Les  deux 
nominatifs  xaXé  et  tojto  sont  également  inadmissibles;  le  second 
l'est  d'autant  plus  qu'au    xii^   siècle    nous   attendrions    encore 
0Z10Ç.  La  transcription  Ma  xo  Oeô  ferait  aussi  supposer  qu'à  cette 
époque,  le  v  de  xbv  Osov  n'était  plus  perçu,  que  non  seulement  il 
s'était  déjà  assimilé  (-oôGsô),  mais  que  la  rédupHcation  avait  elle- 
même  disparu,  pour  aboutir  au  moderne  xb  Beo  de  la  langue  com- 
mune (non  des  dialectes,  Ta^iS-.,  Athènes,  1888,  p.  168  où  il  est 
rendu  compte  de  ce  processus).  Rien  ne  serait  moins  sûr.  Le 
traitement  du  v  en  grec  moyen  est  encore  loin  d'être  bien  connu. 
Ce  qui  est  certain,  c'est  que  ni  Spaneas  I  (Mélanges  Renier,  Paris, 
i88é,  p.  282),  poème  du  xii'^  siècle,  ni  Prodr.  I,  II  (surtout  aux 
V.  30-42  où  tous  les  termes  sont  vulgaires),  Prodr.  V  (ces  trois 
versions,  d'après  le  grec  396  de  la  B.  N.,  Essais,  op.  cit.,  t.  I, 
p.  19),  ne  nous  laissent  rien  soupçonner  de  l'abandon  du  v  final 


I 


LE    ROMAN   DE    FLORIMONT  527 

OU  de  rassimilation  du  v  médial.  Cette  dernière  considération 
s'opposera  à  ce  que  nous  écrivions,  au  Pass.  VII,  y.ay.b  Ttaio-!  : 
Spaneas  I  et  Prodr.  I,  II,  V  disent  toujours  Traioiv  (a-ix-.,  Prodr. 
Il,  73,  Legrand,  Bibl.  gr.  vulg.,  Paris,  1880,  t.  I,  p.  50,  n'est  pas 
explicite  dans  le  ms.,  B.  N.,  Gr.  396,  p.  697,  1.  5  du  haut,  où  je 
lirais  plutôt  Ô(J7:75t['.v] ,  conformément  à  tous  ces  neutres;  le  ms. 
porte  sffTTY;,  le  jambage  prolongé  du  x  semble  indiquer  plutôt  l'abré- 
viation y;v);  l'absence  du  premier  v  dans  xaxô  serait  d'autant  moins 
explicable  qu'il  se  trouve  devant  7:  et  que,  dans  cette  position,  il 
aurait  été  maintenu  à  ce  moment.  KaX*r]iJ.£pa  peut  se  défendre,  si 
nous  avons  bien  soin  de  ne  pas  faire  reposer  cette  locution  sur  un 
accusatif /.aÀ-J]v^;jipav,  comme  dans  xaAàç  ir][A£pa;  xaxaTrsp. (];£'.  Porph. 
Cerim.  217,  4  et  11.  5,  9,  mais  sur  un  nominatif  xaXï-  -^[xépa  ibid., 
2ié,  17  ;  599, 10.  Il  faudrait  alors  s'arrêter  à  la  forme  xaAYj  it[t.épx, 
la  forme  aujourd'hui  courante  -/.aXrj^iipa  ne  nous  étant  pas  attestée 
à  cette  époque;  certaines  combinaisons  telles  que  /.aA-/;  acu  it\).épx 
(vous  les  verrez  plus  loin)  paraissent  même,  à  cette  date,  exclure 
yt.a.'kri\).époL,  qui,  pour  d'autres  motifs,  ne  cadre  pas  avec  la  leçon  des 
bons  mss.  Ce  serait  là  un  nouveau  scrupule.  Enfin,  dans  Sertis  calo 
ou  Sirtes  kalo,  M.  P.  Meyer  voit  avec  raison  la  formule  constam- 
ment usitée  en  Grèce  pour  saluer  ceux  qui  entrent  :  Vous  êtes  le 
bienvenu;  toutefois,  il  n'y  aurait  pas  ici  le  choix  entre  r,p-ec  et 
è'pTY;?,  ce  dernier  étant  un  subjonctif,  cité  comme  tel  par  Mullach, 
dans  sa  Gramm.  d.  gr.  Vulg.  spr.,  p.  287  (va  'aOw,  va  'pGw,  va 
'pTw;  M.  P.  Meyer,  p.  334).  Conformément  au  système  suivi 
dans  tout  le  reste  par  M.  P.  Meyer,  j'aurais  d'autre  part  préféré  à 
cet  endroit  une  transcription  telle  que  aYjpteç  xaXw. 

En  effet,  M.  P.  Meyer  ne  dit  pas  expressément  qu'il  ait  eu 
l'intention  de  remettre  ces  divers  passages  en  grec  authentique  : 
il  semble  s'être  plutôt  proposé  de  nous  montrer  ce  que  le  grec 
était  devenu  entre  les  mains  de  notre  auteur.  A  ce  compte,  sa 
restitution  pourrait  séduire,  sauf  un  ou  deux  points  que  je 
me  permettrai  de  vous  indiquer  tout  à  l'heure.  Mais,  avant  de  me 
laisser  aborder  ce  travail,  vous  me  demanderez  sans  doute,  mon 
cher  Maître,  s'il  y  a  lieu  de  chercher  à  retrouver,  sous  chacun  des 
mots  grecs  de  nos  mss,  les  mots  grecs  correspondants,  sans  rien 


528  J.    PSICHARI 

retrancher,  sans  rien  ajouter,  et  si,  en  calquant  les  mss.  en  quelque 
sorte,  nous  avons  une  chance  sérieuse  de  reconstituer  une  phrase 
grecque  qui  ait  jamais  été  je  ne  dis  pas  prononcée  par  un  Grec, 
mais  seulement  entendue  et  recueillie  oralement  par  qui  que  ce 
fût  au  monde. 

Vous  ne  manquerez  certainement  pas  de  faire  une  double 
observation  au  sujet  des  vers  grecs  de  Florimont,  surtout  aux 
Passages  I  et  II,  c'est  que  ce  sont  des  octosyllabes  et  qu'ils  riment 
ensemble.  Or,  il  est  certain  que  la  rédaction  française  de  notre 
roman  remonte  aux  dernières  années  du  xii^  siècle,  et  il  semble, 
d'après  les  mss.,  qu'il  n'y  ait  guère  à  s'arrêter,  en  fait  de  date, 
qu'à  1188  ou  1189  (Risop,  op.  cit.,  p.  57).  Mais,  à  cette  époque, 
la  rime  n'existe  pas  encore  en  grec;  il  faudrait,  pour  la  rencontrer, 
descendre  jusqu'au  xiv%  plutôt  même  jusqu'au  xv^  siècle;  d'autre 
part,  l'octosyllabe  n'est  octosyllabe  qu'en  français,  grâce  à  l'accent 
qui  tombe  toujours  sur  la  voyelle  finale.  Donc,  ce  mètre  et  cette 
rime  ne  sont  pas  là  naturellement  ;  la  rime  et  le  mètre  ont  été 
introduits  par  voie  artificielle.  Nous  sommes  en  présence  d'un 
simple  arrangement,  et  c'est  ce  qui  nous  explique,  en  eff"et,  pour- 
quoi le  grec  de  Florimont,  tel  que  nous  l'avons  sous  les  yeux,  ne 
peut  être  du  grec  d'aucun  temps.  Il  s'agirait  seulement  de  savoir 
d'après  quel  modèle  ce  remaniement  a  pu  avoir  lieu  et  s'il  repose 
sur  une  transmission  orale  ou  sur  une  tradition  écrite.  Vous 
écarterez  sans  doute  la  première  hypothèse  :  il  est  difiîcile 
d'opérer  sur  la  parole  comme  sur  un  texte,  de  façon  à  pouvoir, 
selon  son  gré,  supprimer,  ajouter  ou  modifier  des  sons  et  en 
faire  une  sorte  de  mosaïque  d'un  dessin  spécial;  on  entend  bien 
ou  mal,  mais  il  ne  peut  y  avoir  là  une  intention  d'entendre  sui- 
vant les  besoins  du  mètre  ou  de  la  rime.  Ce  serait  donc  du  grec 
vu,  comme  vous-même  l'indiquiez.  Où  ce  grec  a-t-il  pu  être  vu? 
Sur  un  manuscrit  écrit  en  grec  et  contenant  toute  l'histoire  de 
Florimont  ?  Cela  vous  paraîtra  à  peine  croyable.  Pour  l'admettre, 
il  faudrait  supposer  que  l'auteur,  non  seulement  savait  lire  le  grec, 
mais  était  encore  en  état  de  le  comprendre.  Les  mots  et  les  vers 
grecs,  tels  qu'ils  se  présentent  à  nous  dans  nos  mss,,  nous 
empêchent  de  faire  cette  double  supposition.  Si  notre  trouvère 


LE    ROMAN    DE    FLORIMONT  529 

avait  du  grec  une  pratique  suffisante  pour  parcourir  tout  un  livre 
en  cette  langue  et  pour  le  traduire  ensuite,  il  vous  semblera 
étrange  qu'il  ait  eu  l'idée  d'un  travestissement  pareil.  Vous  ne 
serez  pas  moins  étonné  de  ne  lui  voir  citer  du  grec  qu'à  des 
endroits  précis  :  on  dirait  qu'il  n'a  trouvé  son  grec  qu'à  certains 
moments  caractéristiques  du  récit  et  peut-être  vous  fera-t-il 
maintenant  l'effet  d'avoir,  comme  il  pouvait,  recopié  par  ci  par 
là  quelques  passages  d'un  original  qu'il  avait  entre  les  mains. 

Vous  me  reprocherez  sans  doute  de  ne  pas  avoir  commencé 
par  chercher  à  expliquer  les  altérations  dont  je  viens  de  vous 
entretenir  par  l'ignorance  ou  l'incurie  des  scribes.  Mais  ici  se  pose 
une  nouvelle  question.  Les  mots  grecs  de  l'archétype  étaient-ils 
en  caractères  grecs  ou  en  caractères  latins  ?  Ils  n'étaient  certaine- 
ment pas  en  caractères  grecs.  Aucun  de  nos  mss.,  aucune  de  nos 
variantes  ne  nous  met  sur  la  trace  d'une  écriture  grecque  à  l'ori- 
gine. Nous  devrons  même  supposer  que  les  copistes,  embarrassés, 
auraient  sauté  ces  passages.  Un  seul  a  l'air  de  raffiner  et  commet 
une  erreur  précisément  en  sens  inverse  :  dans  le  P  latin  il  veut 
voir  un  P  grec  et  met  Rodomans  (Pass.  VI,  v.  2,  leçon  de  H% 
ap.  Risop,  op.  cit.,  p.  60,  n.  **;  pour  la  même  raison  dans  X, 
de  ma  collation).  Ce  serait  donc  l'auteur  lui-même  qui  aurait  le 
premier  transcrit  le  grec  en  latin.  Nous  voici  alors  dans  un 
dilemme  :  ou  il  parlait  le  grec  ou  il  le  lisait.  D'une  façon  ou 
d'une  autre,  comment  a-t-il  pu  noter  par  un  u  (Pass.  II,  v.  4, 
leçon  de  tous  les  mss.),  dans  un  mot  où  nous  reconnaîtrons  sûre- 
ment tout  à  l'heure  ol-zoq,  le  son  ou  la  graphie  ou  du  grec?  Nulle 
part,  dans  les  passages  de  F  que  je  vous  ai  mis  sous  les  yeux, 
ou  n'est  transcrit  par  u,  et  vous  même  admettez  qu'au  xii^  siècle 
u  avait  déjà  sa  valeur  actuelle.  Cela  semble,  tout  au  moins,  avoir 
été  le  cas  en  Lorraine  (F).  Les  scribes  seraient  donc  innocents 
de  cette  inexactitude.  D'autre  part,  sur  tant  de  mss.,  il  est  tout 
au  moins  singulier  que  pas  un  seul  ne  nous  ait  conservé  un  grec 
acceptable,  qui  serait  celui  de  l'archétype  français.  Enfin,  nous 
savons  que  nous  devons  attribuer  à  Tauteur  seul  les  fautes  résul- 
tant de  la  nécessité  de  rimer  et  de  la  disposition  même  des  mots. 
C'est  donc  un  grec  déjà  mutilé,  ce  n'est  pas  un  vrai  grec  qu'il 

MÉLANGES.  J4 


530  J.    PSICHARI 

fout  chercher  à  rétabhr  dans  la  source  française.  Les  altérations 
que  nous  avons  eu  à  constater  se  trouvaient  bien  dans  l'original  : 
il  y  en  a  de  volontaires,  il  y  en  a  aussi  d'involontaires.  C'est  ce 
départ  que  je  voudrais  essayer  de  faire  dans  une  restitution  par- 
tielle des  formes  grecques. 

Les  formes  grecques  du  Florimont,  je  m'empresse  de  le  dire, 
n'ont  aucun  intérêt  en  elles-mêmes.  Elles  ne  nous  apprennent 
rien  sur  la  grammaire  historique  du  grec  au  moyen  âge.  Essayer 
de  reconnaître,  pour  chaque  mot,  la  forme  primitive  de  ce  grec 
défiguré  à  plaisir  par  un  homme  qui ,  de  sa  vie,  n'a  su  déchiffrer 
un  iota,  serait  perte  de  temps.  Le  seul  avantage  à  retirer  de  cet 
examen  sera  donc  de  nous  éclairer  sur  les  origines  de  notre 
poème.  Pour  cela,  une  ou  deux  preuves  suffisent  amplement.  Je 
voudrais  les  indiquer  avec  quelque  rapidité. 

Voici  tout  d'abord  un  exemple  d'altération  involontaire.  Au 
Pass.  ÎI,  V.  4,  vous  avez  été  frappé  sans  doute  de  la  leçon  rusco 
(E),  ruto  (D).  Si  vous  voulez  bien  vous  rappeler  la  confusion  de 
s  et  de  r,  et  revoir  quelques  spécimens  d'onciale  latine  du  vi^  au 
x^  siècle,  dans  le  Cabinet  des  manuscrits  de  M.  Léopold  Delisle 
(t.  m,  volume  des  Planches,  Paris,  1881,  particulièrement  les 
PI.  III,  VIII,  ix),  vous  attacherez  quelque  valeur  à  cet  r  :  il  nous 
donne  Vs  qui  manquait  à  xaXoç,  rétablit  la  forme  attendue  ou-oç 
et  nous  permet  de  découvrir  tSaaiAcjç  dans  le  vasseleor  de  E,  ce 
qui  nous  conduit  à  cette  proposition  très  claire  :  y.aXo;  oZ-oq  [ô] 
^aaikeôq.  Si,  en  outre,  vous  voulez  prendre  en  considération  les 
leçons  macecaor  (E),  matorteo  (G),  matrofeo  (I),  matorteo  (K), 
matater  (Z),  vous  obtenez  Ma  xoùç  Qeoùq,  et  ces  deux  vers 
deviennent  ainsi  satisfaisants  pour  le  sens,  conformes  à  la  traduc- 
tion, et  à  la  grammaire  du  grec  moyen.  Le  t  des  autres  mss 
(calatuto  A,  caletuco  B,  calotuto  G,  Calo  tuto  C  K,  Kalo  tuto  I) 
est  dû  à  la  ressemblance  qu'il  est  aisé  de  constater  entre  /  et  r  au 
xii'^  siècle  (L.  Delisle,  op.  cit.,  PL  xxxvi,  3,  1.  i  decreto),  et  que 
vous  retrouverez  dans  F  même,  fol.  13  a,  v.  3  du  haut  (entrelz), 
fol.  79  a,  V.  12  du  haut  (démonter),  fol.  120  b,  v.  6  du  haut 
(tergier)  et  presque  à  chaque  colonne  ;  la  seconde  main  de  F 
confond  le  t  e  Vr  dans  maracas  (Début,  v.  21,  p.  54,  ci-dessous). 


LE    ROMAN    DE    FLORIMONT  53  I 

Une  fois  que  le  t  s'était  substitué  à  r,  le  c  de  Qualocuto  (F  seconde 
main,  et  H)  se  substitue  au  t;  ces  deux  lettres,  vous  le  savez, 
se  rapprochent  beaucoup  l'une  de  l'autre  tant  au  xii^  siècle  (F, 
première  main,  fol.  13  a,  1.  4  du  bas  :  encontre,  1.  5  du  bas  : 
ont,  etc.,  etc.)  qu'au  xm''  (E  fol.  6  b,  citez  v.  16  du  bas  et  : 
trestoute  v.  12  du  bas,  etc.,  etc.)  et  au  xiV^  (A  passim).  Mais 
ces  diverses  lectures  ne  s'expliquent  que  si  nous  avons  calosutos 
dans  la  source,  latine  et  non  plus  grecque,  où  puisait  l'auteur. 
Les  altérations  involontaires  seraient  toutes  ainsi  résolues  dans 
l'autographe  du  poète  par  la  paléographie  latine  et  celles  que 
nous  venons  d'étudier  rendent  possible  un  premier  essai  de 
classification  des  mss.  Le  rédacteur,  quel  qu'il  soit,  de  la  com- 
position française,  écrit  Caloruto  (ou  K  ou  Qu);  de  son  manuscrit 
dérive  F,  dont  M.  Risop  (op.  cit.,  49-52)  a  démontré  l'impor- 
tance par  des  arguments  qui  semblent  décisifs;  la  première 
main  de  F,  que  nous  n'avons  pas  à  ce  vers,  copie  Qualotuto 
et  cette  graphie  nous  est  attestée  par  le  Qualocuto  de  la  seconde 
main,  l'intermédiaire  t  étant  nécessaire  entre  c  et  r.  Une  autre 
famille,  procédant  également  de  l'archétype,  transcrit  Caloruto 
et  nous  est  représentée  par  ED,  par  E  surtout,  dont  la  supério- 
rité sur  D,  à  divers  endroits ,  serait  £xcile  à  établir.  Le  texte  du 
roman  ne  saurait  guère  être  constitué  sans  F  et  E. 

Un  exemple  non  moins  certain  d'altération  volontaire  vous 
sera  fourni  au  v.  8  du  Pass.  IIL  La  locution  /.aXw;  -qK^eq  n'est  pas 
méconnaissable  dans  certis  calo  bien  soies  uenu  de  F  et  de  toutes 
les  variantes.  En  grec,  l'adverbe  précède  toujours  le  verbe  dans 
cette  formule  de  politesse  (E  Curtius,  Die  Volksgrusse  der 
Neugr.  in  ihrer  Bez.  z.  Alterth.,  Sitzungsb.  d.  k.  pr.  Ak.  d. 
Wiss.,  1887,  p.  157  ;  Pseudo-Callisth.,  II,  'Ç,  29  -Aocloiç  (jjvsôou- 
Àeuaaç,  et  les  Lexiques).  L'état  moderne  nous  prouve  qu'il  en  a 
été  ainsi  de  tout  temps  :  y.aAw?  a  disparu  de  l'usage  et  ne  s'est 
conservé  que  dans  une  salutation  analogue  (xaXwç  wptaeç)  ;  s'il 
a  pu  se  maintenir,  c'est  précisément  parce  que  le  a  était  médial 
et  qu'on  ne  sentait  plus  ainsi  dans  xaXwç  un  équivalent,  un 
succédané  de  la  forme  commune  xaXa.  M.  P.  Meyer  (p.  334) 
est  surpris  avec  raison  du  c  initial  de   certis  (B)  ou  s  (dans 


532  J.    PSICHARI 

A  DE  G)  et  cherche  très  ingénieusement  à  en  motiver  la  présence 
par  une  préposition  elq  dont  la  voyelle  (si)  se  serait  perdue.  Nous 
voici  devant  de  nouvelles  difficultés  :  il  fondrait  pouvoir  affirmer 
qu'au  xii^  siècle,  l'aphérèse  était  un  fait  accompli  et  jusqu'ici  tout 
semble  confirmer  l'opinion  contraire  (Essais,  II,  op.  cit.,  p.  lxiii, 
Lxx);  dans  le  poème  à  Spanéas  (Mél.  Renier,  op.  cit.,  p,  283, 
n.  i),  l'aphérèse  n'atteint  que  la  proclise  disyllabique  (Essais,  II, 
op.  cit.,  p.  lxx)  et  ne  s'exerce  précisément  jamais  sur  s'.;.  En 
outre,  s'.a-^XOsç  intervertirait  toujours  l'ordre  des  mots  et  intro- 
duirait à  la  place  d'une  locution  très  connue  une  locution  plus 
que  douteuse    (l'emploi  de   elç  dans  le  v.xXxXq   ^pxiq   e'.cirjXOeç 
du  Pseudo-Callisth.,  II,  a,  est  motivé  par  le  contexte,  où  sic 
marque  une  direction  spéciale  ;  il  en  serait  de  même  des  cas 
analogues).  Enfin,  cette  interprétation  ne  rendrait  pas  compte 
de  l'absence  de  Vs  dans  calo,  où  Vs  est  indispensable  et  où  tous 
les  mss.  (ABCDEFGIKYZ)  ont  0  à  la  finale ,  ce  qui  nous 
amène  à  attribuer  cet  0  au   poète,   qui   voulait   rimer.   Vous 
expliquerez  du  même  coup  Y  s  qui  manque  et  Vs  qui  surabonde, 
si  vous  remettez  les   mots  dans  leur  syntaxe   grecque  :   calo- 
sirtes.  C'est  calosirtes  que  notre  auteur  avait  vu  dans  le  docu- 
ment dont  il  s'était  inspiré.  Il  a  fliit  dans  son  texte  une  coupe  de 
fantaisie,  égaré  peut-être  aussi  par  une  séparation  due  au  hasard 
et  qui  laissait  un  blanc  entre  Vo  et  Vs  :  calo  sirtes,  ou  encore  par 
une  fin  de  ligne  contenant  calo.  Je  ne  saurais  vous  dire  si  sur  la 
ligne  suivante  il  y  avait  sirtes,  sirthes  ou  silthes.   Ce   dernier 
paraît  plus  probable,  vu  l'époque  où  nous  sommes.  Il  est  vrai 
qu'il  s'agit  ici  d'un  accident  phonétique,  et  les  accidents  phoné- 
tiques peuvent  se  produire  en  grec  de  bonne  heure,  sans  modi- 
fier en  quelque  sorte  l'aspect  général  de  la  langue  (Essais,  I,  op. 
cit.,  164  suiv.,  168  suiv,);  mais  le  témoignage  dont  nous  dispo- 
sons est  trop  peu  solide,  il  nous  offre  trop  peu  de  garanties,  pour 
que  nous  puissions  dans  notre  forme  reconnaître  avec  sûreté  un 
changement  de  a  en  p  devant  6  (Observ.  phonét.,  Paris,  1888 
^=  Mém.  de  la  Soc.  de  Ling.,  VI,  p.  305)  :  cet  r  peut  être  aussi 
bien  un  vice  de  prononciation  qu'une  leçon  défectueuse, éma- 
nant, l'un  ou  l'autre,  du  modèle  dont  s'était  servi  notre  Flori- 


LE    ROMAN   DE   FLORIMONT  5  33 

mont.  Calosilthes,  ainsi  orthographié,  se  rencontre  dans  Fazio 
degli  Uberti,  Dittamondo,  Venezia,  1820,  t.  II,  p.  100.  Cette 
citation  m'est  communiquée  par  M.  Risop,  qui,  je  suis  heureux 
de  vous  le  dire,  m'écrivait,  avant  de  connaître  ma  propre  conjec- 
ture, qu'il  ne  pouvait  voir  dans  certiscalo  autre  chose  qu'une 
interversion  arbitraire.  La  rime  nous  met  sur  la  voie  d'elle-même. 

Les  autres  passages  piqueront  beaucoup  moins  votre  curiosité  ; 
ils  ne  nous  apprennent  rien  de  nouveau  ni  sur  Florimont,  ni  sur 
la  langue  grecque.  Pour  leur  intelligence  complète,  il  faudrait  se 
livrer  à  une  série  d'opérations  plus  ingrates  l'une  que  l'autre.  Il 
s'agirait  d'abord  de  retrouver,  à  l'aide  de  nos  mss.,  la  leçon  de 
l'autographe,  c'est-à-dire  le  grec  mutilé  par  le  poète,  ensuite  de 
rechercher  l'origine  de  ces  mutilations  dans  la  transcription  latine 
des  mots  grecs  que  nous  n'avons  plus  et  qui  constituait  toute  la 
science  du  trouvère,  enfin  de  deviner,  sous  cette  transcription, 
peut-être  elle-même  imparfaite,  quel  pouvait  être  le  grec  originel. 
Le  bon  grec  se  dérobe  donc  sous  trois  couches  différentes  qu'il 
faudrait  remuer  une  à  une.  Et,  pour  tomber  juste,  nous  aurions, 
vous  le  voyez,  plus  de  chances  contre  nous  que  pour  nous.  Nous 
ne  pourrons  jamais  arriver  qu'à  des  résultats  approximatifs.  Je 
négligerai  les  deux  premières  opérations;  je  tenterai  seulement 
quelques  restitutions  immédiates.  Je  remets  tout  de  suite  les  mots 
en  grec,  sans  intermédiaire  d'aucune  sorte. 

Pass.  I,  V.  5.  theos  (FGHH^KXY,  Oethes  Z)  représente 
bien  9sé;  (teos  dans  I).  L'o  qui  précède  dans  tous  les  mss 
répond  à  l'interjection  w ,  et  w  Osé;  serait  alors  un  vocatif  (Essais, 
II,  op.  cit.,  CXXX,  n.  i);  ce  qui  ne  permet  pas  de  l'affirmer 
avec  certitude,  c'est  la  variante  calor  E  (galier  X,  zelos  B),  où 
l'on  serait  tenté  de  lire  xaXéç  (calos,  comme  au  Pass.  II,  v.  4); 
le  mouvement  de  la  phrase  peut,  en  effet,  avoir  été  différent  de 
celui  que  semble  attester  notre  roman.  Dans  Vo  de  offenda,  com- 
mun à  FEDAGBCHH^Y,  je  verrais,  suivant  le  cas,  0  ou  w ; 
l'a  de  ajôév-Y);  n'aurait  subsisté  que  dans  Va  de  afenda  I, 
affendy  X  (efodan  K).  Je  n'hésiterais  pas  d'ailleurs  à  ramener  les 
diverses  graphies  de  ce  mot  à  la  forme  ajOivr^?  (ou  ajOévra), 
en  m'aidant  des  deux  f  de  FEBHH^XY,  et  du  matrofeo  de  I 


534  J-    PSICHARI 

(Pass.  II,  V.  3)  où  nous  avons  pu  reconnaître  tout  à  l'heure  Osojç 
(theus);  ces  deux  f  reposeraient  sur  une  leçon  telle  que  aftendis 
ou  afthendis  ou  aphtendis  ou  encore  authendis  ;  la  première 
serait  la  plus  probable  paléographiquement;  si  c'est  bien  a'jÔévT-rjç 
ou  aùôévxa  qu'il  faut  voir  ici,  le  groupe  nd  est  attendu  :  t  devient 
sonore  après  n  (Doublets  syntact.  oTav,  ovTav,  Paris,  1885  = 
Mém.  de  la  Soc.  de  Ling.,  VI,  fasc.  i,  p.  41,  n.  i  =  p.  6,  n.  i 
du  tirage  à  part);  t  aboutit  ainsi  à  d,  qui  est  dans  tous  les  mss. 
—  La  construction  qui  nous  paraissait  douteuse  au  v.  5  nous  est 
rendue  encore  plus  suspecte,  au  v,  6,  du  fait  de  basileor  E, 
bassalar  Z,  qui  peut  cacher  un  nomin.  basileus;  salua  (FEDAB 
CHH^IXYZ)  ne  contribue  guère  à  élucider  la  question,  car  il 
peut  tout  aussi  bien  y  avoir  eu  saluus  sit;  on  serait  même  tout 
prêt  à  saisir  un  s  final  dans  ce  nouveau  cuto  (F).  Cependant  il 
est  beaucoup  plus  simple  d'attribuer  cette  fois-ci  ïr  de  calor 
basileor  (E)  aux  deux  rimes  suivantes  :  basileor  empereor,  v.  7-8 
dans  E,  qui  seul  offre  basileor  au  v.  7;  le  zelos  de  B  (v.  6  :  vassi- 
leo)  serait  dû  alors  au  zeos  du  même  vers  5 .  D'autre  part,  au  v.  6, 
tous  les  mss.  (ED  AGBCHH^IKXYZ),  sauf  F,  présentent  le  t 
initial  dans  tuto  (ou  toto);  ce  t  devait  donc  exister  dans  l'auto- 
graphe ou,  tout  au  moins,  dans  la  première  main  de  F;  la 
seconde  main  a  copié  c,  comme  au  Pass.  II,  ce  qui  confirme 
notre  hypothèse.  En  grec,  il  devait  y  avoir  toutov  tov  [Saj-.Xia,  mais 
probablement  pas  salua.  Devant  l'accord  de  tous  les  mss,  G 
(filia)  et  K  (filai)  n'ont  pas  assez  d'importance  pour  accréditer 
ç'jAa—î  et  encore  moins  çjXavc  ou  cpjXxs,  qui  sont  tout  récents. 
(S.  Portius,  éd.  W.  Meyer,  Paris,  1889,  p.  186  suiv.) 

Au  Pass.  III,  V.  7,  tous  nos  scrupules  sont  levés  si  nous  réta- 
blissons y,aX-/)  GOi  Yjixépa  (Quest.  d'hist.  et  de  Hng.,  op.  cil.,  p.  494, 
col.  2,  Notes),  bona  tibi  dies,  au  lieu  de  v.ccX-q\jÀp(x  dont  le  princi- 
pal garant  est  le  Calimera  de  G,  ms.  écrit  au  xiv^  siècle  par  un 
copiste  italien  (M.  P.  Meyer,  op.  cit.,  p.  332);  ce  copiste  enten- 
dait un  peu  le  grec,  puisqu'il  a  soin  de  mettre  grego  à  la  marge. 
Calimera  est  de  son  crû;  le  ms.  lui-même  n'est  peut-être  que  du 
xv^  siècle,  et  la  locution,  à  cette  époque,  pouvait  être  connue  des 
étrangers  qui  débutaient.  KaXr^ijipa  ne  s'appuierait  que  sur  les 


LE    ROMAN    DE    FLORIMONT  53  5 

mss.  secondaires  (Et  alimera  A,  Calimêta  B,  Galimera  C,  Kali- 
mera  I,  Calimerara  K).  Au  contraire,  1'^  qui  précède  ou  qui 
suit  î  dans  les  bons  mss.  (Calis  meus  F,  avec  un  espace  entre  s  et 
m;  Garismera  E,  Cassimera  D)  et  qui  semble  persister  dans  Y 
(calismena)  et  Z  (calimesua)  nous  met  sur  la  trace  de  v.xKri  ao: 
Yjjxspa,  ou,  y.aAy^  gcj  r,\jApx  comme  dans  Porph.  Cerim.  314  -/ShTi 
ffou  -fUJÂpy.  yîvsTat;  376  'Ay,\-q  aou  T,[xépx...  y,xK-q  scp-YJ  crcu  ;  Prodr.  I, 
227,  xaXvj  (jou  i]\iépx. 

M.  D.  Hesseling  propose  èXestvôç  au  Pass.  IV  et  vous  y  consen- 
tirez d'autant  plus  volontiers  que  cet  Eleneos  se  montre  toujours 
à  côté  du  poure  perdu,  surtout,  Pass.  IV,  b,  à  un  moment  où 
Florimont  ne  s'est  pas  encore  démasqué,  mais  va  s'engager  dans 
des  aventures  dont  l'issue  sera  de  révéler  son  vrai  nom.  Le  récit 
touche  ici  à  son  point  culminant  et  le  souvenir  précis  de  cet 
épisode  se  retrouve  encore  dans  X.  Aucun  ms.,  sauf  D,  au  v.  13 
(heleneos)  et  Z  (helenois),  n''a  d'/;  au  commencement;  seuls, 
G  (v.  2  Elleneos)  et  K  (Ellencos)  présentent  double  /.  Si  Eleneos 
dissimulait  quelque  "EXsvoç  ou  une  déformation  quelconque  de 
"EXXy)v,  àXXrjviy.oç,  la  transcription  latine  que  notre  auteur  calquait, 
aurait  conservé  1'/;  ou  les  deux  /.  W  a  peut-être  pris  là  son  helaine. 

Au  Pass.  V,  V.  6,  il  est  difficile  de  voir  dans  philiposes  autre 
chose  qu'un  latinisme  étrange  tel  que  Philippenses,  que  semblent 
indiquer  DABCX.  Je  n'ai  pas  de  mot  grec  à  mettre  à  la  place. 

M.  Risop  (op.  cit.,  p.  59-60)  pense  que  podomeu  (Pass,  VI, 
V.  2)  doit  se  résoudre  en  'Ko-xiJ.ôq.  Pour  le  sens,  cela  paraît 
incontestable.  Mais  il  est  impossible  de  démêler,  au  milieu  de 
tant  de  variantes,  la  forme  grecque  primitive  :  7:ot(x\j.6ç,  7cc-â[j.'.ov, 
-oxaij.'.v  ?  peut-être  y  avait-il  dans  le  latin  potamentum  (podament 
D,  perdamans  E)  ?  M.  Risop  remarque  fort  justement  que  le  poète 
ne  savait  pas  ce  que  ~o-x[j.6;  voulait  dire  en  grec;  cela  se  voit  à 
la  façon  dont  il  en  parle  (v.  4;  Risop,  p.  59). 

Cacopedie  du  Pass.  VII  est  assez  embarrassant.  Il  est  question, 
à  cet  endroit,  de  deux  personnages  qui  vont  incognito  et  que 
réunit  un  même  souci.  Cacopedie,  à  l'origine,  a  donc  pu  s'ap- 
pliquer aux  deux  compagnons  d'infortune,  aux  deux  y.ay.à  -x<.o'.x  ; 
l'a  de  T.x'.oix  justifierait  seul  l'e  final  de  tous  les  mss.  L'emploi 


53é  J.    PSICHARI 

de  xaxoç  n'en  serait  pas  moins  singulier;  il  signifierait  ici  malheu- 
reux, car  Floquart  ne  mérite  guère  d'être  appelé  mauuais  garsons. 
Y  porte  capapodie. 

Calocastro,  Pass.  VIII;,  v,  8,  serait  un  exemple  de  l'abandon 
du  V  dans  castro ,  yAi-po,  mot  encore  très  usité  aujourd'hui 
(IlaT.téxajTpo  est  le  nom  actuel  de  Tirynthe,  Rev.  crit.,  1887, 
409).  Il  vient  au  grec  du  latin  et  peut  avoir  subi  un  traitement 
particulier  ou  n'avoir  été  entendu  que  sous  cette  forme.  Mais  il 
est  plus  sage  d'admettre  que  l'auteur  français  avait  omis  le  v  de 
xa)v6xaffTpov ,  comme  il  fait  partout  ailleurs,  car  il  marque  une 
prédilection  pour  la  désinence  -0  pure  et  simple,  au  point  de 
rejeter  non  seulement  le  v  des  neutres,  mais  le  ç  des  nomin. 
mascuHns,  qui  l'ont  encore.  Toujours  est-il  qu'au  xii^  siècle,  et 
même  plus  tard,  le  v  de  la  déclinaison  owpov  résistait  si  bien  que, 
par  analogie,  il  apparaissait  dans  la  déclinaison  -âpayij.av  (Futur 
composé  du  grec  moderne,  Paris,  1884,  p.  11,  n.  3  ;  Essais,  II, 
op.  cit.,  p.  185). 

Si  réellement  il  y  a  à  restituer  du  grec  au  Pass.  IX,  •Kpw-cuéêatjToç 
est  seul  acceptable.  Aucune  phonétique  ne  s'accommode  ni  de 
aaôaxo  (Risop,  op.  cit.,  p.  éi)  ni  de  àudcéaTo  (asabato  Risop,  îbid., 
p.  60,  n,  +);  un  phénomène  aussi  délicat  à  étudier  que  la 
prothèse  de  l'a  ne  saurait  guère  recevoir  d'illustration  d'un  texte 
aussi  grossier  (Essais,  II,  op.  cit.,  p.  lxiii;  Revue  critique, 
p.  329-3^3,  1888;  les  règles  mêmes  posées  par  Foy,  Bezz. 
Beitr.  XII ,  49  suiv.  seraient  défavorables  à  l'hypothèse  émise 
par  M.  Risop);  M.  Risop  s'est  ici  trop  fié  à  Mullach,  dont 
la  Grammaire  gagne  toujours  à  n'être  jamais  consultée,  car  l'usage 
en  est  à  peine  sans  danger  même  pour  les  spéciahstes.  Disons 
aussi  que  c'est  protos  (r.pîhxoq),  non  proto  (Risop,  p.  61)  qui  est 
«  en  fransois  premier  ».  Comment  (Ts6aa-:ôç  en  est-il  venu  dans 
Florimont  à  prendre  l'acception  ost,  armée  (kont,  G),  c'est  là 
le  mystère  impénétrable.  M.  Risop  (p.  61)  cherche  à  expliquer  la 
façon  dont  la  confusion  a  pu  se  produire  dans  l'esprit  du  poète , 
qui  voyait  dans  TrpwToasôaaxoç  un  équivalent  de  quievetains  de  lost 
et  traduisait  par  le  second  terme  français  le  second  terme  grec. 
Mais  pourquoi,  s'il  est  de  cette  force,  ne  traduit-il  pas  aussi 


LE    ROMAN    DE    FLORIMONT  537 

protos  par  quievetains  ?  Le  mieux  est  de  considérer  le  passage 
comme  désespéré  et  surtout  dépourvu  d'imérêt.  On  pourrait 
d'ailleurs,  avec  tout  aussi  peu  de  succès,  courir  dans  mille  autres 
directions.  Sans  parler  des  possibilités  d'erreurs  paléographiques, 
un  mot  de  provenance  étrangère  (Sabaoth??)  peut  fort  bien  se 
dérober  sous  ce  bizarre  asabato.  Il  serait,  sans  doute,  assez  curieux 
de  le  découvrir.  Mais  la  vie  est  brève. 

Aux  Pass.  I  et  II,  je  vous  ai  transcrit  Osé;  par  theos  et  iSaaiXsûç 
par  basileus.  Le  th  ou  t  de  FGHH^IKXYZ  (Pass.  I), 
FGHKYZ  (Pass.  II),  le  b  de  EHH^XYZ  (Pass.  I)  pour- 
raient peut-être  nous  faire  croire  que  la  tradition  écrite  dont 
témoignent  ces  mss.  perd  beaucoup  de  son  importance  en  regard 
d'une  transmission  orale  qui  se  serait  conservée  dans  le  c  ou  s  de 
E  D  A  (B  zeos)  C  (Pass.  I),  E  D  A  B  C  (Pass.  II),  et  dans  le  v  de 
FDAGBCIK  (Pass.  I),  constant  au  Pass.  IL  En  effet,  0  et  3 
peuvent  bien  être  rendus  sur  le  papier  par  th  et  b\  mais,  à  l'oreille, 
la  spirante  0  sonne  s,  (3  reste  v  et  nous  savons  que  six  cà  sept 
siècles  avant  Florimont  6  avait  œssé  d'être  aspirée  et  3  cessé 
d'être  explosive.  Tout  alors  serait  remis  en  question  et  nous 
voudrions  encore  voir,  dans  notre  roman,  du  grec  entendu  et 
non  lu. 

Vous  détruiriez  ce  dernier  argument  par  un  simple  coup 
d'œil  jeté  sur  les  mss.  Ainsi  FGIK  (Pass.  I),  FGHKYZ 
(Pass.  II)  ont  côte  à  côte  le  th  ou  t  dans  theos  et  le  v  dans 
vasileus  ;  en  revanche,  E  (Pass.  I)  donne  seas  basileor.  Nous 
aurions  donc,  à  ce  compte,  dans  un  même  document,  à  la  fois 
la  tradition  écrite  et  la  transmission  orale,  ce  qui  ne  peut  pas 
être  ;  il  ne  peut  pas  se  faire  davantage  que  G  ait  encore  été  aspirée 
au  moment  où  (3  était  spirante,  ni  que,  inversement,  3  'lit  été 
explosive  lorsque  6  ne  s'aspirait  plus.  Il  est  vrai  que  le  c  de  ceos 
et  le  V  de  uasseleo  se  correspondent  dans  D  (Pass.  I  et  II)  et  dans 
les  variantes  de  ABC  (Pass.  I  et  II);  mais  ces  mss,  sauf  D, 
ont  une  faible  valeur  et  tous  ils  confondent  précisément  c  et  /; 
ceos  est  une  mauvaise  lecture  pour  teos;  vous  en  serez  convaincu 
par  le  macecaor  de  E  (Pass.  II),  où  le  second  c  ne  peut  provenir 
que   de    l'écriture   et    non    de   la   prononciation.    Un   accident 


538  J.    PSICHARI 

paléographique  analogue  a  sans  doute  substitué  v  à  b;  l'accord 
parfait  est  dans  le  theos  bassilio  de  H  (Pass.  I)  et  les  variantes 
de  H'XYZ  (Pass.  I).  Le  z  de  zeos  (B)  et  l's  de  seas  (E)  sont 
peut-être  des  fautes  de  dictée. 

Nous  sommes  ainsi  ramenés  à  notre  point  de  départ.  Le  grec 
de  notre  auteur  a  été  vu  par  lui  ;  il  n'a  été  ni  recueilli  sur  place 
ni  même  compris  ou  su.  Mais,  si  cela  est  vrai,  si  jusqu'ici  mes 
raisons  ont  pu  vous  persuader,  il  est  une  conclusion  à  laquelle 
nous  devons  forcément  aboutir.  Les  passages  grecs  de  Florimont 
ont  un  caractère  bien  marqué  ;  ce  ne  sont  pas  des  morceaux 
détachés,  qui  peuvent  s'intercaler  n'importe  où  ;  ils  font  partie 
d'un  ensemble  où  ils  ont  bien  l'air  d'être  en  situation.  Ils  font 
corps  avec  le  récit.  Ce  récit,  qu'elle  qu'en  ait  été  d'ailleurs  à 
l'origine  la  disposition  et  l'étendue,  devait  être  écrit  en  grec. 
Une  version  latine  en  fut  faite.  Cette  version  servit  de  base  à  la 
composition  française,  qui  n'en  est  peut-être  à  son  tour  qu'une 
traduction.  Il  n'est  pas  absolument  nécessaire,  je  le  sais,  de  partir 
d'une  rédaction  première  en  grec;  mais  il  est  indispensable  de 
reconnaître  que  le  premier  rédacteur  savait  ne  fût-ce  qu'un  peu 
de  grec;  ayant  à  faire  parler  des  personnages  grecs,  il  leur  a 
mis  à  la  bouche  quelques  mots  en  leur  propre  langue,  langue 
dont  le  poète  français  ne  possède  même  pas  les  rudiments.  Il  ne 
peut  être,  par  conséquent,  ni  l'auteur  ni  le  traducteur  immédiat. 

L'opinion  que  je  vous  exprime  a  déjà  été  émise  par  d'autres. 
Dans  la  Bibl.  de  Lac.  de  S.  Palaye  (op.  cit.,  Bibl.  de  l'Ars.,  ms. 
5844),  fol.  68b,  col.  2,  fiche  5,  je  relève  la  notice  suivante  : 
«  Roman  en  vers  par  Aimes  ou  Aimon,  traduit  si  je  ne  me  trompe 
du  latin  d'aualui  ou  Malmai.  »  La  fiche  3  «  trad.  du  grec  en  fr. 
par  Amé  de  Varannes  »  contredit,  il  est  vrai,  cette  assertion. 
E.  du  Méril  (op.  cit.,  p.  cxcvii)  est  beaucoup  plus  catégorique; 
l'auteur,  suivant  lui,  «  a  travaillé  sur  une  traduction  latine  qui 
ne  s'est  pas  encore  retrouvée.  »  Mais  n'avons-nous  pas  des  preuves 
directes  et  des  plus  certaines  en  faveur  d'un  original  latin  de  notre 
roman?  Les  mss  nous  les  offrent  de  toutes  parts.  Ils  éveillent 
même  en  nous  ce  soupçon  que  le  poète  français  et  Aymon  de 
Varennes,  dont  le  nom  se  lit  de  manières  si  diverses  (Risop.  op. 


LE    ROMAN    DE    FLORIMONT  539 

cit.,  p.  58;  Dinaux,  Trouvères  brabançons,  p.  53,  apud  P.  Mcycr, 
op.  cit.,  p.  331)  ne  sont  plus  un  seul  et  môme  personnage.  Je  ne 
veux  pas  en  dire  plus;  j'aime  mieux  vous  remettre  les  mss.  sous 
les  yeux. 

Voici,  d'après  F  ou  E  alternativement,  quelques  extraits  du 
commencement  et  de  la  fin  du  poème.  J'y  joins  l'épisode  du 
milieu,  accompagnant  l'entrevue  charmante  des  deux  amants,  où 
le  poète  parle  en  son  nom  propre ,  et  dont  je  me  réserve  le  com- 
mentaire à  une  autre  place.  Un  quatrième  fragment  cadrera  bien 
avec  ceux  qui  précèdent.  Je  ne  vous  signalerai  les  variantes  des 
autres  mss,  que  pour  des  mots  ou  des  vers  isolés,  là  où  elles  auront 
trait  à  la  question  ;  je  les  passerai  sous  silence,  quand  elles  ne 
seront  pas  en  contradiction  avec  F  ou  E  pour  le  sens  qui  nous 
intéresse  ici  plus  que  la  forme.  Je  suivrai  la  même  règle  pour  E 
et  F. 


DÉBUT 


F  (Deuxième  main)  fol.  2  a,  v.  i. 

[C]il  qui  ait  cuer  de  vaselaige 
Et  veult  ameir  de  fin  coraige 
Cil  doit  oir  et  escouteir 
Ceu  que  aymes  veult  raconteir 

5     Asseiz  i  puet  de  bien  aprandre 
Qui  de  boin  cuer  i  veult  an- 

[tandre 
Or  oies  signour  que  ie  di 
Aymes  por  amour  anuUi 
Fist  le  romant  si  saigemant 

10  Que  tei  lorait  qui  ne  lantant 
Por  coy  il  fut  et  fais  d  dis 
Par  cortoisie  fut  escris 
Toz  iors  maix  en  iert  rema«bra«ce 
Il  ne  fut  mie  fait  en  frawce 

1 5   Maix  en  la  langue  de  fransois 
Le  prist  aymes  en  loenois 
Aymes  i  mist  sentension 
Le  romant  fit  a  chastillon 
De  phelipon  de  masidone 

20  Qui  fut  noris  en  babilone 


Et  del  fil  a  roi  maracas 
Qjd  estoit  sire  de  duras 
Florimowt  ot  nom  en  fra«sois 
Eleneof  dis  en  greyois 
fol.  2  b. 

25  Rois  fut  et  si  cowquist  asseiz 
Dirai  vos  en  se  vos  volez 

ors  a  seiour  a  chastillon        1 
Estoit  ai«me  une  saison 
Et  porpansait  soi  de  listoire 

30  Qtiil  auoit  eu  en  mémoire 
Il  lauoit  en  gresse  veue 
Mai  nestoit  pas  par  tôt  seue 
A  felipople  la  troua 
A  Chastillon  len  aporta 

3  5  Ensi  com  il  lauoit  empris 
Lait  de  latin  en  romant  mis 
Aymes  de  naratin  retrait 
Ceu  que  li  ancyens  on  fait 
Qjie  ont  cil  qui  ont  lor  cuers  mis 

40  Aient  de  lor  proesce  apris 
Aient  de  lor  proesce  enuie 


6o 


540  J.    PSICHARI 

Por  ama?2deir  lor  fauce  vie 

Por  les  a?îciens  remawbreir 

Vos  veul  issi  dire  et  conteir 
45  Ensi  cow  iai  escris  troueis 

Dune  ystoire  la  ueriteis 

A  cels  (\ni  firent  le  bien  fait 

Per  coy  li  conte  sont  retrait 
fol.   2  c. 

Deuowmes  nos    tous   iors   2.n- 
[tandre 
fol.  2  d,  V.  8  du  bas. 
50  De  ce  vons  veul  atant  lassier 

A  mon  conte  veult  repairier 

Signors  ie  sai  asseiz  de  fî 

Qiie  dalixandre  aueiz  oi 

Mai  ne  sauez  ancore  pas 
5  5  Dont  fut  sa  meire  olipias 


65 

d 


Del  roi  phelipon  ne  saucz 
Qiii  fut  ses  peire  do;n  fut  nez 
fol.   3  a,  V.   I  du  haut. 
lel  dirai  qiœ  lai  en  mémoire 
Or  escouteiz  mit  riche  istoire 
Del  roi  des  prince  qwz  i  sont 
Li  plM5  est  del  roi  Florimont 
Se  dit  aymes  or  escoutez 
Vos  (]iii  lez  biax  mos  entendez 
fol.  3  a,  V.   12  du  haut. 
Or  escouteiz  oeiz  signour 

ib.  V.    19  du  haut 
Ne  uos  puet  dire  ne  vous  poist 
Com  il  fut  mors  qwzl  ne  me  loist 

euant  le  tens  (\ti,e  ie  vous  di 
Ensi  con  vos  auez  oi 
Ot  en  gresse  un  gentîs  roi 


fol.  I  a,  V.  I  —  fol.  I  d,  V.  29  du  haut  ;  D  fol.  i  a,  v.  i  —  fol.  2  a,  v.  i  ;  A 
fol.  I  a,  1.  2  —  fol.  I  b,  1.  38  du  haut;  G  fol.  i  a,  v.  i  (où  il  faut  lire, 
11.  1-2  Cil  qui  a  cuer  de  vasalage)  —  fol.  i  d,  v.  10  du  haut  ;  B  fol.  3  a, 
v.  I  —  fol.  3  d,  V.  7  du  haut;  C  fol.  173  a,  v.  i  —  fol.  173  d,  v.  4  du 
haut  ;  H  catal.  loc.  cit.  ;  I  P-L.  Jacob ,  Bibliophile ,  Dissert,  sur  quelques 
points  curieux  de  l'hist.  de  Fr.,VII,  Paris,  1839  (Bibl.  Nat.,  Réserve  L*^  18), 
p.  179-180;  ChampoUion-Figeac,  Coll.  de  doc.  inéd.  sur  l'hist.  de  Fr.  Doc. 
histor.  inéd.  tirés  des  coll.  man.  de  la  Bibl.  Roy.,  t.  III,  f^  Partie,  Rapp. 
et  notices.  —  2^  Partie,  Texte  des  doc,  p.  369-570,  Paris,  1847  ;  Lac.  de 
Sainte  Palaye,  Not.  des  mss  d'Italie,  t.  9,  2001  à  2200,  Moreau  1658 
(à  la  Bibl.  Nat.),  N.  2078,  fol.  79a;  K  Stengel,  op.  cit.,  p.  42;  Pasini, 
Codices  manuscripti  bibl.  reg.  taur.  Athenaei,  Turin,  MDCCXLIX,  fol. 
(B.  N.,  Inventaire  Q.  379),  p-  468,  col.  i,  cod.  xxvii.  g.  I  (vers  1-9);  M 
=  Codice  Monzese  dans  les  Mem.  stor.  di  Monza  e  sua  corte  raccolte  ed 
esam.  dal  can.  Anton-Francesco  Frisi,  t.  III,  Milan,  MDCCXCIV  (B.  N., 
Inventaire  K  3,141),  p.  214  (vers  12-18). 

Pour  gagner  quelque  place,  je  suis  ici  le  système  incommode  des 
variantes  accumulées  sur  une  même  ligne  et  sous  chaque  vers. 

V.  4  aymes  D  B  C  I  Aymez  H  Ames  K  aimes  E  A  G  —  V.  7-8  Seignor 
or  oez  que  ce  dit  De  haime  qui  per  amours  fit  D  —  V.  8  Aymes  B  C  I 
Aimes  EAGK  Aymez  H  por  EGCHK  pour  AB  amor  de  [  ]aiUi  E 
amer  aualui  ofi  A  anali  G  (A.  p.  a.)  amour  auahs  B  aliane  vi  C  amor 
amilU  H  Porcilanui  I  (A.  P.)  —  V.  12  Por  EGBK  Pour  A  Per  C  Par 
H  M  courtoisie  H  iuliane  E  C  M  aualina  A  analin  G  malina  (•)  le  dis  fu 


LE    ROMAN    DE   FLORIMONT  54 1 

dis  B  Analui  K  fu  EAGCHIKM  en  escriz  G K  escriz  C  escris  E H I 
escuz  A  escrit  M  Ne  fu  pour  uilenie  escriz  D  Porci  naluina  fu  escris  I  —  V. 
16  leo;/nois  E  locnois  D  lionois  GCIK  lionnois  BM  loenoiz  H  —  V.  18 
chasteiljon  E  chastoillon  D  chastillon  A  B  H  M  chastilen  G  chastellon  C 
chastellun  I  Zastillon  K  —  V.  21  Matascas  E  matacart  D  Mataquaz  A  G  C 
mataquas  B  I  (Jacob  et  S'«  Pal.  ;  Mal.  chez  Champ.  Fig.)  matacaz  H  Mata- 
chaz  K  —  V.  27  Lors  a  seior  E  Sor  aselgue  A  Por  assiège  G  De  sor  saine  B 
Sor  asegle  C  Lors  a  siège  H  Por  asage  K  Q.'oit  al  segnor  I  a  chasteillon 
E  a  chastoillon  D  a  chastillon  A  G  B  C  H  a  castillon  K  à  Castellun  I  — 
V.  36  La  EDAGBC  L'a  Kl  Lat  H  dou  E  de  DAGCHIK  latin 
E  D  G  H  I K  lati»  C  letra  A  en  EDAGCHIK  ronu«s  E  romanz  D 
romans  A I  roman  G  romanz  C  H  K  mise  E  D  A  G  I  K  mis  H  prise  C 
dou  roumans  foit  par  deuise  B  —  V.  57  A3'mes  DBI  [AJymes  C 
Aimes  EAGde  EDAGBCI  uarmes  [uarines  ou  narines]  E  uara/nine  D 
uare«tines  A  uarienes  G  uaremies  B  uarenes  C  varennes  I  le  E  (A.  d.  u. 
1.  r.)  retrait  EAGBCI  trait  D  —  V.  39  E  :  Les  fais  conte  des  anciains 
Que  tuit  cil  qw/  ont  les  cuers  vains  Aient  de  lor  proesce  enuie  Por  amen- 
der lor  fainte  vie 

H  et  K,  dans  mes  sources,  vont  jusqu'au  v.  36,  I  jusqu'au  v.  38  inclu- 
sivement. 

Aux  V.  50  AGBC,  64  ABC,  après  le  v.  6G  D  A  G  B  C,  offrent 
des  variantes  qui  toutes  se  réduisent  pour  le  sens  à  la  leçon  de  E,  v.  50  : 
De  ce  me  vueil  ata»t  laissier,  v.  64  :  Or  faites  pais()  oez  seignor,  v.  67-68 
(manquants  dans  F)  :  Car  de  lestoire  vueil  traitier  Loins  est  fa  fins  del 
co?Hmencier 

E,  au  v.  26,  donne  Dirai  vous  et  si  mentendez,  au  v.  28  :  Ert  aimes  en 
vne  maison 

Aux  V.  23-24  (=  Pass.  IV  a),  vous  lisez  dans  I  et  K  :  Floremont  I 
Florimont  K  ot  I  K  non  I  nom  K  en  I  K  françois  I  (francois  S»e  Pal.) 
Franzois  K  —  E  Lecheos  I  Ellencos  K  dit  I  K  in  I  en  K  greçois  I  Gre- 
zois  K 

X  fol.  la,  1.  I  En  lan  de  lincarnacion  de  nostre  |  sauueur  Jesu5crist 
mil  \\\Y  et  VIII  I  on  mois  de  Septembre  me  partis  |  du  pais  de  picardie 
ayans  lea  |  ge  de  XVIIJ  ans  [pour  Jérusalem,  1.  8  suiv.  ;  mais  il  échoue 
dans  son  entreprise,  1.  13  suiv.,  et  vient  prendre  port  à  Sallenicque, 
fol.  I  b,  1.  12  suiv.  du  haut,  où,  dit-il,  1.  23  ib.]  entre  pluiseurs  volumes 
de  Hures  qui  |  me  furent  monstre  choisy  ung  petit  liure  escript  |  translate 
du  grec  en  latin  lequel  traittoit  la  |  venue  daulcuns  rois  de  machedo«ne 
desquelx  |  dessendy  le  très  hault  Empereur  Alixandre  le  |  grant  [etc. 
Alors,  fol.  2a,  1.  2  du  haut  :]  pour  ce  que  je  sauoye  de  certain  que  en 
pau  I  de  lieux  de  pardecha  estoit  seu  la  veuue  ne  |  de  quel  gens  ires  hault 
Empereur  Alixandre  |  estoit  dessendus  pris  la  paine  Et  labeur  de  |  transla- 
ter de  latin  en  franchoys  le  liure 


542  J.    PSICHARI 

Y  fol.  I  a,  1.  3  Celuy  qui  a  cuer  de  grant  valeur  et  |  entent  en  araor  de 
dame  ou  de  damoiselle  |  Si  entende  de  bon  cuer  le  Hure  que  aymez  de  |  va- 
rennez  fîst  de  greioys  en  francoys  dune  ystoire  |  quil  vit  en  grece  et  il 
estoit  en  amor  dune  |  noble  damoiselle  de  France  qui  auoit  nom  jullie;me 
—  1.  14  Or  oiez  seigneurs  aymez  si  estoit  en  amor  de  celle  |  noble 
damoyselle  julienne  ainsi  co?»e  ie  vous  \  ay  dit  et  si  estoit  en  louris  —  1.  24 
En  celuy  temps  estoit  aymez  a  chastillon  |  soubz  asselque  et  sapensa  de 
celle  hystoire  |  quil  auoit  en  grece  veue  Si  dit  Aymez  de  va  |  rennez  que 
touz  ceulx  (même  développement  que  dans  les  mss.  en  vers  jusqu'au 
fol.  2a,  1.  18  :)  Mais  ie  me  veuls  retraire  a  la  |  matière  et  dire  hystoire 
ainsi  co?«me  lay  trouue  |  Or  dit  le  compte 

Z  fol.  I  a,  1.  I  —  fol.  2  b,  1.  8  du  haut,  supérieur  à  Y  par  la  qualité  de 
l'écriture  et  par  le  texte  même  (la  parenté  des  deux  mss.  saute  aux  yeux), 
concorde  avec  Y  pour  la  disposition  et  pour  le  sens,  ainsi  que  pour  la 
forme,  sauf  quelques  détails  :  Castillon  fol.  i  a,  1.  11  du  bas  (soubz 
abscque  Y)  et  fol.  i  b,  1.  2  du  haut  varannes 

CLAUSULE. 


E  fol.  86  a,  V.  20  du  haut. 
Si  boM  seignor  nen  ore?n  puis 
Ne  iamais  ne  sera  el  mont 
Oy  auez  de  Florimont 
Dou  roi  Flor/;«o«;  vous  ai  dit 
5  Ta«/  coin  ien  auoie  en  escrit 
Or  pri  a  cels  qwj  oy  lont 
Et  aus  bons  trouueors  qui  sont 
Et  aus  francois  pri  par  amor 
Qtie  il  ne  blasm^^/zt  mon  labor 

10  Qjiiblasme  ce  quil  doit  loer 
Et  loe  ce  quil  doit  blasmer 
Il  ne  se  puet  pas  miex  honnir 
Aus  francois  vueil  de  tant  seruir 
Car  ma  langue  lor  est  sauuage 

1 5  Q^ie  ie  ai  dit  en  mon  langage 
Au  miex  que  ie  ai  pev  dire 
Se  ma  langue  la  lor  empire 
Por  ce  ne  men  dient  anui 

fol.  86  b. 
Miex  aim  ma  langue  que  lautrui 
2ô  Romans  ne  estoires  ne  plaist 
Aus  francois  se  il  ne  lont  fait 


Nest  mcrueille-car  el  boschage 
Nen  a  si  lait  oisel  sauuage 
Qjie  ses  nis  ne  li  soit  plus  biaus 

25  Qjie  tous  li  mieudres  des  oisiaus 
Et  li  estres  de  mon  pays 
Si  est  plus  biaus  ce  mest  auis 
endroit  de  bon  pris  et  donor 
Et  de  seruïse-que  li  lor 

30  Voirs  est  quil  y  a  des  francois 
Et  de  vilains  et  de  cortois 
Ainsi  est  il  de  toutes  gens 
Et  qui  voudra  de  cest  romans 
Direqta'l  y  a  amender 

3  5  Por  ce  nel  doit  il  pas  blasmer 
Ta.nt  en  ai  dit  selonc  lestoire 
Com  ie  en  auoie  en  mémoire 
Tout  ainsi  com  por  iuliane 
Mis  de  [grjieu  lestoire  romaine 

40  Sen  ya  qice  par  son  plaisir 
Le  fisc^  por  li  plus  seruir 
Deleneos  oy  auez 
Qjii  Florimons  fu  apelez 

(etc.  Pass.  IV  c) 


LE    ROMAN    DE    FLORIMONT  543 


fol.  86  c,  1.   5  du  bas. 

Qua«t  aimes  en  fist  le  roma«s 
45   .M.  cent  .iiij.  vins  et.  viij  [a]ns 


Auoit  de  lincarnacion 
Adonx  fu  retrait  par  aimon 

Explicit  li  roma«s  de  florimont 


F  Seconde  main  fol.  119  a,  v.  2  du  haut  —  fol.  119  c,  v.  21  du  haut  î 
•  D  fol.  92c,  V.  15  du  bas  —  fol.  93  a,  v.  29  du  haut;  A  fol.  41  d,  1.  27  du 
haut  — fol.  42  a,  I.  24  du  haut;  G  fol.  78  c,  v.  i  du  haut  — fol.  78  d, 
V.  10  du  bas;  B  fol.  50a,  v.  28  du  haut  —  fol.  50  c,  v.  10  du  haut; 
H  Catal.  îoc.  cit.,  v.  13-14,  33-39,  44-47  avec  un  explicit  de  8  vers  dont  les 
trois  premiers  se  lisent  dans  le  :  Disc,  sur  qqs  anc.  poètes,  par  M.  Galland, 
Mém.  de  littér.  de  l'Acad.  roy.  des  Inscr.  et  Belles-Lettres,  t.  II,  Paris, 
MDCCXVII,  p.  737,  où  sont  également  reproduits  les  v.  44-47;  H^  Catal. 
îoc.  cit.,  V.  44-47  avec  un  explicit  de  6  vers  que  donnent,  sauf  les  deux 
derniers,  les  Mém.  de  l'Acad.  des  Inscr.,  op.  cit.,  p.  737-738,  d'où  sont  pris 
les  v.  44-47  des  Bibl.  franc,  de  Lacroix  du  Maine,  t.  III,  Paris,  MDCC- 
LXXII,  p.  176-177  ;  I,  Stengel,  op.  cit.,  p.  42,  avec  un  explicit  de  4  vers 
dans  l'apparat,  que  connaît  Pasini,  op.  cit.,  p.  468;  la  collation  de  Stengel 
répond  aux  v.  44-47  seulement  de  notre  texte;  Jacob,  op.  cit.,  d.  180,  a 
les  V.  44-47,  une  clausule  de  6  vers  et  l'explicit  de  4  vers  ;  cet  explicit  est 
aussi  dans  :  Macaire,  chans.  de  geste,  publiée  par  F.  Guessard,  Paris, 
MDCCCLXVI  (B.  N.,  Y),  p.  en,  n.  i,  avec  cette  observation,  p.  cii,  sur 
le  ms.  «  copie  faite  en  Italie,  mais  très  peu  italianisé  »;  v.  44-47,  clausule 
et  explicit  dans  Champ.  Figeac,  op.  cit.,  p.  370  et  dans  Sainte  Palaye,  îoc. 
cit.,  où  il  y  a,  en  plus  de  notre  extrait,  les  6  vers  qui,  dans  les  mss,  pré- 
cèdent le  v.  44  (S.  Pal.  fol.  79  b);  K,  Stengel,  op.  cit.,  p.  42,  v.  44-47 
avec  une  clausule  de  6  vers  et  de  2  lignes  d'explicit  ;  M,  Mem.  stor.,  lac. 
cit.,  V.  44-46. 

V.  6  Or  pri  a  cels  que  sont  el  mont  F  —  V.  36  Tant  FD  AGBH  en 
ai  F  D  A  H  nai  G  en  ay  B  selonc  F  D  H  segont  A  G  lestoire  F  D  A  G 
listoire  H  dit'ama  mimoire  B  —  V.  37  Con  F  cowme  D  coin  A  B  Com  G  H 
ien  F  G  ien  D  gen  A  iou  en  B  ie  en  H  auoie  F  D  A  G  H  trouai  B  en 
FDAGBH  memore  F  mémoire  DAGH  lestoire  B  —  V.  38  Tout 
F  A  B  Tôt  D  G  Et  tôt  H  ensi  F  A  G  ai«si  D  ainsi  H  ensis  B  com  F  D  A  B 
con  G  comme  H  per  F  por  D  A  G  por  B  uilonine  (uilowme  ou  uilownie) 
F  iuliaiKne  D  uia«lina  A  analina  (plutôt  que  analma)  G  vialine  B  le 
deuine  H  —  V.  39  Trait  F  Ai  trait  D  Trais  GBH  del  FH  de  DG  des 
B  greu  F  D  H  greçois  G  grius  B  lestoire  F  D  B  listoire  H  estoire  G  latine 
FBH  latina  G  sai«ne  D  Sanna  qui  latine  por  son  plaisir  A  —  V.  44 
QMant  F  A  B  Q.uant  G  H I K  M  aymes  F  D  G  B  H^  I K  M  aymez  H  annes 
(ou  aimes  ou  amies)  A  en  FDABHH^IM  Ien  G  (manque  dans  K)  fit 
F  fist  DAGBHH^IKM  le  FDAGBHH^IMli  K  roment  F  romawz  D 
romans  AIM  romains  G  roumans  B  H^  rommans  H  romanz  K  —  V.  45 
M()^/()C.  iiij(-)  xx(-)et(-)  VIII  ansF— (•)M()  et()C(-)  et  quatre  vinz 


544 


J,    PSICHARI 


ans"D  —  Mil  cenain  (ou  :  cenam  Risop,  op.  cit.,  p.  57)(-)  vius  (ou  :  vins)(-) 
viij()  ans()  A  —  Mil(-)  C()  quatrouint  et  uiiii  ans  G  —  Mil  et()  C(-)  et() 
iiij()xx()ansB-Milet()C()etiiii()ansH-()-M()C()etXXIIII() 
ans  H^  —  Mil  cent  et  quatre  vint  VIII  ans  (quatre-vint  Champ  Fig. ,  vins 
S.  p.)  I  _  MCXL()  et  VIII(  )  ans  M  —  V.  46  Auoit  FD  AG  B  H  H^  Aueit 
K  Avoit  IM  delincarnacion  FAHH^  delincarnation  DB  de  l'incarnation 
KM  del  encharnacion  G  de  l'Incarnacium  I  —  V.  47  Adont  FB  Adonc 
DAGHH^IK  fut  FHIfuDAH^K  furent  B  retrait  FAGIK  retraiz  D 
retrais  HH^  (I,  dans  S.  P.)  trait  B  par  FD  BH  H^I  por  AGK  Aywmon 
A  M  EN  F  —  aymon  EXPLICIT  DOU  ROJ  FLORJMONT  D—  aimon 
Cest  li  romanz  de  cort  mantel  A  —  aymon  Cist  romainz  est  de  floriemont 
Qui  fu  flor  de  trastuit  le  mont  De  laquel  flor  si  le  sauit  Que  romadanaple 
conquit  Dont  alixandres  fu  engendrez  Que  toz  iors  sera  renomez  EXPLICIT 
G  —  aymon  B  (la  clausule  commence  ici  :  q;(ant  florimont  ot  tout  con- 
quis La  terre  dentor  clauegris,  du  fol.  50  c,  v.  11  du  haut  au  fol.  50  d,  v.  6 
du  haut  ;  puis  vient,  d'une  encre  plus  récente,  l'explicit  :  Explicit  listoire 
de  Florimont  père  de  philippe  de  macédoine  père  du  gra«t  alexa«dre)  — 
aymon  H  (suit  un  explicit  de  8  vers,  dont  les  trois  premiers  sont  :  Et 
quant  cis  rommans  fu  escrisCorroit()  M(-)  CC()  fin  Et  quinze  ens  a  mois 
aoust)  —  Aymon  H^  (suivent  14  lignes  qui  se  terminent  par  :  Lan  mil  CCC 
et  XX  et  trois  I()  —  mois  deuant  la  sainte  crois  Fist  thomas  le  huchier 
cest  liure  Moult  fu  lie  que  en  fu  deliure  Le  tiers  iour  de  lassumption 
Acompli  sa  dévotion)  —  Aimon  K  (suivent  6  vers  de  clausule  analogues 
à  la  clausule  de  G,  puis  :  Explicit  liber  Floriamontis  deo  gratias 
amen(-)  ]  Finito  libro  referamus  gratiam  Christo(-)  Amen,  comme  dans 
Pasini,  loc.  cit.) — Aymum  I  (suit  une  clausule  de  6  vers,  analogue  à  celle 
de  G  et  K,  puis  :  A  la  fin  de  nostre  enscript  [escript  Champ  Fig.  et  S.  P.], 
Randuns  gracie  à  Yesu  Crist  [grâces  Jesu  S.  P.]  Che  por  son  Père  [por 
scripre  S.  P.]  soir  et  matin  Nos  a  conduit  [Nos  c.  Champ.  Fig.]  à  laudable 
fln)  —  X  Y  Z  offrent  des  variantes  dont  ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  vous 
parler. 

MILIEU 


F  (Première  main)  fol.  81  a,  v.  7  du 
haut. 
Puels  orentambedui  maint  ior 
Riche  soûlas  de  Ior  amor 
Si  com  moreis'auant  conter 
Se  uos-me  uolez  escouter 
5       A  cel  tens  oten  amor  foi 
Mai  or  ne  saige^ne  ne  uoi 
Qwe  fine  amor- est  deuenue 


Mit  ait  lonc  tensq»ele  est  perdue 

Aymé  en  ait  trouei  une  branche 
10  Ou  ses  fins  cuersloiax  estainche 

Per  qtieuoitisse-nest  pas  morte 

La  ioie  de  li-le  comforte 

Et  ses  cuersi  est  toz  enclos 

Huimais  oreisdeleneos 
15  Q;/t' mit  fut  saiges-et  cortois 

Flor/wo;//ot  nom  emfransois 


LE    ROMAN    DE    FLORIMONT 


Aymcsdeuarancs  uos  dist 
Que  listore-mist  en  cscrit 
Si  corn- fine  anior  li  consoille 

20  Et  ses  cuers-les  mos  appareille 
A  siax-qifi  seuent-de  clergie 
Contet-per  ethymelogie 
Qiie  por  samieuialine 
Traist  de  greulistoire  latine 

2^  Et  del  latin -fist  le  romans 
Aymes  q;i(j  fut  loials  amans 
Nest  meruellese  il  ama 
Car  amor-Ieli  comanda 

E  fol.  58  c,  V.  20  du  bas. 
A  icel  tans  que  il  fu  nez 

30  Si  fu  aimes  damors  no;«mez 
Qui  •  li  après -la- ostera 
Amo  tout  droit  i  trouuera 
Seliostez  la  letre  sowne 
Amo -la  première  perso?me 

35  £/  la  seconde -ensement 
Amez  sei-ne  le  deffent 
Et  de  la  tierce  ostezi- 
Amet  trouuerez  autressi 
Et  se  aime  le  nomme  Ion 

40  Li  ia  corrowpu  le  non 
Dei  est  li  nons  corrowpus 
Nest  mie  de  tous  connQvs 
Et  se  aimes  a  non  amor 
Do«t  doit  il  seruir  sok  seignor 

45  De  fin  cuer-e^  de  son  pooir 
E^  tous  iors  faire  son  voloir 
Ne  doit  pas  son  non  desmentir 
Far  son  non  doit  amors  seruir 


545 

50  Bien  doit  auoir  amor  durable 
Tele  quen  veillait  ne  en  songe 
Ni  ait  fausseté  ne  menconge 

Cil  sires  qui  est  rois  de  gloire 
Li  doiwst  en  samor  tel  mémoire 

5  5  Q/wpres  sa  mort  ne  en  sa  vie 
Ne  soit  fors  de  sa  co/wpaignie 
Ne  perde  per  charnel  amor 
Lamistie  de  son  creator 
De  lestoire  me  couuie^Jt  dire 

60  Mais  dou  ditier  et  de  lescrire 
Ai  mit  de  paine  et  mit  de  fais 
De  Florimont  orrez  huimais 
Q.ui  fu  nowniiez  pourez  perdus 
Encor  nestoit  il  connevs 

65  Si  coin  li  arbres  de  doucor 
Monstre  deua/U  le  fruit  la  fior 
Si  moustroit  il  flor  de  proesce 
Fuis  moustra  fruit  de  gra;n  hau- 
[tesce 
Ce  dist  aimes  que  a  nuel  fuer 

70  Ne  puet  len  celer  riche  cuer 
Ne  le  mauuais  ne  puet  couurir 
Ch.a.scîins  se  monstre  au  départir 
Salemons  dist  quau  finement 
Voit  len  le  lieu  de  toute  ge«t 

7  5  Et  qui  veut  oyr  ceste  estoire 
Et  retenir  en  sa  mémoire 
Et  sen  bon  pris  se  veut  entendre 
Assez  puet  oyr  et  aprendre 
Dumilke-et  de  proesce 

80  Et  de  larguesce  et  de  richece 
Damors  e^  de  ch^wferies 
Dauenturesde  cortoisies 
Et  de  conqueremens  sans  honte 
Si  com  lestoire  le  raconte 


fol.  58  d,  V.  I  du  haut. 
Puis  que  il  a  non  amiable 

fol.  81  a,  V.  7  du  haut  —  fol.  81  c,  V.  3  du  bas  ;  E  fol.  58  b,  v.  8  du  bas  — 
fol.  58 d,  V.  2  du  bas;  D  fol.  64a,  v.  7  du  bas  —  fol.  64c,  v.  27  du 
haut;  A  fol.  28 d,  1.  19  du  bas  —  fol.  29a,  1.  19  du  haut;  B  fol.  35  a, 
V.  7  du  haut  —  fol.  35b,  1.  9  du  bas;  G  fol.  53b,  v.  17  du  haut  — 
fol.  53  d,  V.  10  du  haut;  H  Catal.  hc.  cit.  (v.  17-18),  Risop  (v.  30-44; 
les  vers  31-40  manquent  dans  ce  ms.)  ;  K  Risop  (v.  31-4O)  I  Risop 
(v.  31-41)  ;  ces  trois  dernières  collations  ne  seront  pas  utilisées  ici. 

MÉLANGES.  3  5 


546  J.    PSICHARI 

V.  28  E  Car  amors  si  li  rowmanda 

V.  3  Si  coin  orrez  auant  conter  E  Si  comme  orrez  B  manque  dans  A  G 

—  V.  6  Même  tour  dans  tous  les  mss  ;  variantes  pour  la  forme  seulement  ; 

—  V.  8  Mit  a  este  lonc  tens  perdue  E  ;  tournure  analogue  dans  D  A  B  G 

—  V.  17  Haimes  deleneos  nous  dist  E  Aymes  de  uara«tines  dit  D  Aimes 
de  uarenas  le  dit  A  Aymes  de  uarennes  nous  dist  B  Aymes  de  uarienes 
uos  dit  G  Aymes  de  uaranez  noz  dit  H  Aymez  de  narrancez  nous  dit  H-  — 
V.  23  Que  EDABG  por  EDBG  samie  EBG  iuliane  E  uialine  B 
aneline  G  iuliai«ne  samie  D  samie  por  uilaine  (ou  ;  uilanie)  A  —  V.  24 
Fist  E  Trait  D  Treis  A  Trast  B  Traist  G  dou  E  de  D  G  dous  A  des  B 
grieu  E  grey  D  greus  A  gruis  B  grece  G  lestoire  EDABG  latine  E  A  B  G 
florie  D  —  V.  25  Et  EAG  £/  B  dou  EB  de  AG  latin  EAB  latinz  G 
fist  E  A  G  trast  B  le  E  A  B  li  G  romans  E  romans  A  roumans  B  romanz 
G  —  V.  26  Aimes  E  A  Aymes  BG  qui  E  qui  ABG  fu  EABG  loiaus 
EB  leiaus  A  loiauz  G  amans  EAB  amanz  G  —  V.  25-26  Aymes  qui 
fut  loiax  amanz  Mist  sentendue  a  cest  romawz  D  —  V,  57  De  listore  (•) 
F  De  lestoire  DAG  Geste  esloire  B  me  FDABG  coulent  F  couiewt 
DA  co«uient  B  conuent  G  dire  FDABG  — V.  58  Mai  F  Mais  DB 
Meis  A  Mes  G  del  F  A  dou  DB  de  G  doner()  F  noter  D  diter  AB  detier 
G  et  FDABG  delescrire  F  ABG  delescnre  D  —  V.  59  Aymé  ait  F 
Ai  D  a  A  G  Ail  B  mit  D  A  G  e/  B  mit  grant  poeHgne  et  grant  faix  F 
grant  poinne  et  grant  fes  D  grant  poine  et  grant  feis  A  grant  pai?me  et 
grant  fais  B  grant  peine  et  grant  fais  G  —  V.  84  Si  FDABG  com  F 
com  B  com  A  con  DG  listore()  F  lestoire  DAB  lastorie  G  le  F  ABG 
nos  D  reconte  F  A  G  raconte  B  reconte  D 

V.  14-16  H  Huimaiz  orreis  deleneos  Qui  moult  fu  sagez  et  cortois 
Florimont  ot  nom  en  fransois 
XYZ  ne  sont  pas  ici  à  considérer  :  ils  ne  contiennent  que  l'épisode  de  l'entrevue 
des  deux  amis,  sans  qu'il  y  soit  question  d'Aymon  :  X  fol.  143  a,  1.  i  du 
haut  —  fol.  143  b,  1.  7  du  bas;  Y  fol.  86  bis  a,  1.  14  du  bas  —  87  b,  1.  i 
du  haut,  en  termes  concordants  avec  ceux  de  Z  fol.  143  b,  1.  i  du  bas  — 
fol.  145  b,  1.  9  du  bas. 

FRAGMENT 


F  (Première  main)  fol.  89  d,  v.  i  du 
haut. 
[0]r  furent  tuit.  tendu  li  treif 
A-vj-lues  de  la  cyte 


La  cytez  fut' en  un  pendant 
Deiosteune  ewe  corrant 

5  Aymes  le  dist-qMîl  ait  veue 
Et  tote  la  terre  seue 


E  fol.  64 d,  V.  23  du  haut;  D  fol.  70c,  v.  19  du  bas;  A  fol.   31  d,  1.   i   du 
bas  ;  B  fol.  38  d,  v.  20  du  haut  ;  G  fol.  59  a,  v.  5  du  bas. 

V.  I  Or  furent  EDABG  tuit  EDAG  tout  B  tendu  EAG  te«du  D 
tendut  B  litre  EDABG  — V.  2  A()  vi()  lieues  E  —  (■)  vj()  DB  — 


LE    ROMAN    DE    FLOIUMONT  547 

—  ui()A-SetG  liuesDABGde  la  ED  prcs  delà  ABG  cite  EDABG 

—  V.  3-4  Dedens()i()  val  en  vn  pendant  Pardclez  vnc  eau  corant  E 
La  cite  fu  en  un  pendant  A  pendanz  G  Deioste  une  aiguë  A  eue  G 
corawt  A  corant  G  manquent  dans  B  —  Moût  iot  trez()  et  pauoillows  A 
rois(.)  a  pnnces()  a  barons  Et  moût  iot  cheiiaîer'ie  Grant  mal  feront  au  roi 
dongne  La  cite  fu  en  (■)\()  pendant  Laigue  li  cort  per  de  deuant  D  — 
V.  5  Haimes  E  Aymes  D  B  Aimes  A  G  Icscrist  E  le  dit  D  lidi  A  le  dist  B 
lidist  G  qui  ED  qui  AB  que  G  la  veve  E  la  ueue  DAG  la  veue  B  — 
V.  6  Et  toute  EAB  Et  tote  DG  la  EDABG  terre  EABG  terre  D 
sève  E  seue  DABG  —  X  fol  158a,  1.  6  du  bas  :  alors  choisirent  une 
belle  I  plaine  par  ou  couroit  une  riuiere  Hz  dessendirent  au  |  ph«  près  powr 
passer  la  chaleur  du  ]oiir  tentes  et  pauillons  tendirent  |  Hz  logèrent  sans 
grant  bruit  faire  car  a  vj  lieuues  furent  logies  près  de  leurs  anemis  sy 
firent  hien  viseter  leurs  cheuaux  —  YZ  donnent  ici  autre  chose. 

Au  V.  36  du  Début,  tous  les  mss.,  sauf  une  variante  négli- 
geable de  B,  sont  d'accord  pour  vous  dire  que  l'histoire  de 
Florimont  avait  été  mise  du  latin  en  roman.  Ce  témoignage 
n'aurait  pas  de  quoi  nous  surprendre  si,  aux  v,  24-26  du  Milieu, 
nous  n'apprenions  tout  d'un  coup  qu'Aymon  est  à  la  fois  l'auteur 
d'une  version  latine  du  grec  et  d'une  version  romane  du  latin. 
Ce  double  travail  qui,  déjà  par  lui-même,  paraît  invraisemblable, 
vous  paraîtra  inadmissible,  si  vous  voulez  bien  vous  rappeler 
qu'Aymon  ne  comprenait  pas  le  grec.  Nous  écartons  sans  peine 
l'hypothèse  que  le  poète  français  ait  jamais  pu  traduire  quoi  que 
ce  fût  du  grec  en  latin  ou  en  roman.  Il  est,  au  contraire,  permis 
de  croire  que  la  version  latine  du  grec  et  la  version  romane  du 
latin  ont  existé  indépendamment  l'une  de  l'autre,  dues  à  des 
mains  différentes.  Il  y  aurait  donc  deux  personnages  à  l'origine 
du  poème,  le  traducteur  latin  et  le  traducteur  roman  dont  nous 
possédons  l'œuvre.  N'y  aurait-il  pas,  dans  cette  œuvre  même, 
à  chercher  la  trace  de  ce  double  personnage  ?  Les  v.  24-26  du 
MiHeu  nous  fournissent  déjà  une  indication  dans  ce  sens,  puisque 
nous  y  voyons  l'unique  Aymon  s'attribuer  l'honneur  de  deux 
rédactions  distinctes  qu'il  n'a  certainement  pas  faites  à  lui  tout 
seul.  Mais  il  y  a  peut-être  d'autres  renseignements  à  puiser  dans 
les  extraits  que  vous  venez  de  lire. 

Il  n'est  pas  indispensable  assurément  que  l'auteur  parle  de  lui- 
même   à   la   première   personne.    Je  voudrais   seulement  vous 


548  J.    PSICHARI 

demander  si  vous  n'avez  pas  été  frappé  des  passages  où  l'auteur 
intervient  en  son  nom  propre  et  de  ceux  où  il  fait  intervenir 
Aymon.  Le  ton  ne  semble  plus  le  môme.  Le  personnage  qui  dit 
Je  nous  apparaît  surtout  comme  rédacteur  et  comme  récitateur  ; 
c'est  là  son  rôle  :  Début,  v.  7,  26,  44,  50,  52,  58;  Clausule, 
V.  4-5,  15  et  tout  ce  qui  suit  sur  le  style;  Milieu,  v.  3,  6,  5-8  où 
il  fait  des  réflexions  personnelles  sur  l'amour  et  a  l'air  de  s'opposer 
immédiatement  à  Aymon  ou  plutôt  de  faire  l'éloge  de  son 
auteur,  de  son  patron;  Milieu,  v.  59  où  Aymé,  de  F,  est  une  faute 
évidente  et  où  la  bonne  leçon  nous  est  fournie  par  E  et  les  autres 
mss.  Ailleurs,  il  nous  laisse  entendre  qu'il  a  trouvé  son  conte 
quelque  part  et  qu'il  a  même  eu  quelque  peine  à  l'écrire  :  Début, 
V.  44,  58,  65;  Claus.,  V.  5,  36;  Milieu,  v.  84.  Vous  pouvez 
comparer  à  ces  citations,  B,  v.  8,  Pass.  V,  p.  519  ci-dessus.  En 
revanche,  Aymon  garde  une  attitude  distincte  :  il  est  toujours 
question  de  lui  comme  de  l'inventeur  véritable,  tout  au  moins 
comme  de  la  source  et  de  l'autorité.  Début,  v.  8-9  (après  le  ie  du 
V,  7),  v.  16,  V.  27,  46-49  qui  sont  ici  à  rapprocher;  Milieu, 
v.  9  suiv.  (de  Bure,  Catal.  la  Vallière,  i""^  partie,  t.  II,  Paris, 
MDCCLXXXIII,  [Bibl.Nat.,  Inventaire  Q.8,147]  p.  165),  v.  17 
où  vous  remarquerez  l'importance  des  leçons  uos  F  G  en  regard 
des  variantes  noz  H,  nous  E  B  H^  ;  à  d'autres  endroits,  il  est 
simplement  cité,  Milieu,  v.  69;  dans  le  Fragment,  v.  5,  on 
s'appuie  sur  ses  connaissances  géographiques. 

Néanmoins,  à  certains  passages,  on  dirait  qu' Aymon  et  le 
rédacteur  Je  se  confondent  en  une  seule  personne,  p.  e..  Début, 
V.  3-4,  62.  D'autre  part,  Aymon  est  présenté  comme  l'auteur 
de  la  version  romane,  Début,  v.  35-36,  ou  de  la  version  latine. 
Milieu,  V.  23-26;  or,  dans  la  Clausule,  v.  38-39,  le  poète  lui- 
même  déclare,  sans  mentionner  Aymon  cette  fois-ci,  qu'il  a  tiré 
son  roman  du  grec;  le  pronom  Je  se  rapporterait  donc  à  cet 
Aymon  ici  comme  ailleurs.  Mais  nous  savons  que  les  v.  38-39 
de  la  Claus.  contiennent  un  mensonge,  puisque  celui  qui  dit  Je 
à  cette  place  n'a  rien  tiré  du  grec.  Il  n'y  aurait  ainsi  chez  lui  que 
le  désir  de  se  substituer  au  véritable  Aymon ,  et  c'est  peut-être 
.piir/ce  désir  qu'il  faut  expliquer  les  v,  44-47  de  la  Clausule  où, 


LE    ROMAN    DE    FLORIMONT  549 

d'après  tous  les  mss.,  Aymon  est  donné  comme  l'auteur  de  la 
composition  française.  Est-il  sûr  pourtant  que  ce  fût  là  le  nom 
même  du  trouvère?  Le  problème  est  délicat.  Aux  v.  55-56  du 
Milieu,  il  est  fliit  allusion  à  Aymon,  comme  s'il  vivait  encore.  La 
complaisance  avec  laquelle  le  poète  joue  sur  ce  nom,  Milieu, 
V.  29-52,  porterait  également  à  penser  que  c'est  le  sien.  N'y 
aurait-il  pas  moyen  de  tout  concilier  ?  Le  rédacteur  latin,  le  père 
de  notre  Florimont,  se  serait  appelé  Amo  (Fôrstemann,  Altd. 
Namenb.,  Nordhausen,  1856,  t.  I,  p.  82,  col.  r;  Pertz,  Monum. 
IX,  50,  Chron.  Novalic,  10  :  Destructum  deinde  Coenobium, 
primo  a  ducibus  Langobardorum  Amone  etc.;  ibid.,  p.  81, 
Chr.  N.,  II  :  Amo  quidem;  cette  chronique  est  du  milieu  du 
xi*^  siècle,  ibid.,  p.  73);  D  fol.  64  a,  v,  17  du  bas  porte  :  Si  fu  amo 
damors  no/wmez;  les  autres  mss.,  Milieu,  v.  30,  ont  Aymes  etc.; 
tout  ce  développement,  obscur  dans  F,  compréhensible  dans  E 
seulement,  s'éclaire  encore  plus  par  la  leçon  de  D,  au  v.  30. 
Un  poète  lorrain,  nommé  Aymes  (de  Varennes,  Risop.  op.  cit., 
p.  50),  se  serait  plus  facilement  ainsi  approprié  le  nom  d'Amo. 

La  question  ne  sera  résolue  que  lorsque  nous  aurons  une 
bonne  classification  des  mss.  F  a  toujours  le  pas  ;  vous  avez  dû, 
par  les  extraits  ci-dessus,  reconnaître  la  valeur  de  H,  proche 
parent  de  F;  E  et  D,  ainsi  que  H%  mériteraient  considération  à 
bien  des  égards.  Le  témoignage  des  versions  en  prose  n'est  pas  à 
rejeter  (p.  e.,  le  Début  dans  XYZ).  Nous  y  retrouvons  le 
vestige  persistant  des  origines  mêmes  de  notre  beau  roman. 

Nul  mieux  que  vous,  mon  cher  Maître,  ne  saura  lever  les 
difficultés  qui  m'ont  souvent  arrêté.  Vous  me  direz  si  les  bizarre- 
ries du  grec  de  Florimont,  si  les  latinismes  fréquents,  si  les 
descriptions  des  lieux  d'outre-mer  (Risop,  op.  cit.,  p.  58-59)  ne  se 
laissent  pas  expliquer  au  mieux  par  l'imitation  d'un  modèle 
antérieur,  d'un  original  fait  en  latin  par  un  homme  qui  aurait  su 
le  grec  ou  un  peu  de  grec  et  qui  aurait  voyagé.  J'ai  seulement 
essayé  de  montrer  qu'il  n'y  avait  pas  dans  Florimont  une 
influence  directe  de  l'Orient,  que  le  poète  ignorait  le  grec  certai- 
nement, et  que,  peut-être,  le  nom  même  d'Aymon  ne  devait  être 
prononcé  qu'avec  prudence  dans  l'histoire  littéraire  de  la  France. 


550  J.    PSICHARI 

En  dehors  du  court  article  de  Guinguené,  Hist.  litt.,  XV, 
486,  et  de  la  notice  très  insuffisante  d'Amaury  Duval,  Hist.  litt., 
XIX,  678-681,  voici  la  liste  des  ouvrages  que  j'ai  pu  voir  par 
moi-même,  sans  compter  ceux  que  j'ai  eu  occasion  de  vous  citer 
dans  ma  lettre,  au  sujet  de  Florimont.  De  simples  mentions  du 
roman  sont  faites  par  :  F.  Guessard  et  L.  Larchey,  Parise  la 
Duchesse,  Paris,  MDCCCLX  (B.  N.,  Y),  p.  xiii;  Le  Roux  de 
Lincy,  Les  cent  nouvelles  nouvelles,  Paris,  1841  (B.  N.  Inventaire 
Y^  21,615),  P-  Lxx,  p.  Lxxi,  col.  I,  1.  22  du  haut;  Haenel, 
Catalogi  libr.  manuscriptorum,  Leipzig,  MDCCCXXX  (B.  N. 
Inventaire  Q.  1,212),  p.  351,  col.  i,  N.  179,  col.  2,  N.  217; 
A.  Keller,  Romvart,  Paris-Mannheim,  1843  (B.  N.,  Y),  p.  97; 
Roquefort,  Gloss.,  t.  II,  p.  755;  Lacroix  du  Maine,  op.  cit., 
p.  697;  les  éditions  se  trouvent  indiquées  dans  :  Brunet,  Man. 
du  libr.,  Suppl.,  t.  I,  p.  507;  Grasse,  Lehrbuch,  II.  B.,  III. 
Abth.,  L  Hâlfte,  Leipz.,  1842  (B.  N.  Inventaire  Z  1 1889),  p.  446- 
448;  des  réflexions  sur  le  nom  de  l'auteur  se  lisent  dans  :  Fr. 
Michel,  Roman  de  la  Violette,  Paris,  1834  (B.  N.  Réserve  Y), 
p.  Ixiij,  ou  bien  encore  dans  la  :  Chron.  rimée  de  Philippe  Mouskes, 
Bruxelles,  1838,  t.  II  (B.  N.  Inventaire  M  8081),  p.  ccxciv  ; 
P.  Borel,  Trésor  de  recherches  et  antiquitez  gaul.  et  franc, 
Paris,  1655,  mentionne,  au  Catalogue  en  tête  du  livre,  un  ms. 
de  Florimont  (=•  A),  dont  il  donne  des  extraits  p.  468,  s.  v. 
Cape,  p.  469,  s.  V.  Chambellage,  p.  499-500,  s.  v.  Drudus, 
p.  552-553,  s.  V.  Seneschal,  p.  565,  s.  v.  Vassal,  p.  601-602, 
s.  V.  Rain;  Risop,  Ztschr.  f.  rom.  Phil.,  VII,  i  H,  1883,  p.  63, 
rapporte,  d'après  F,  la  forme  uinset  =  venerunt. 

J'ai  voulu  vous  offrir,  en  terminant,  cette  courte  bibliographie. 
Je  suis  encore  tout  confus  de  la  hardiesse  que  j'ai  eue  de  vous 
contredire  en  suivant  vos  traces,  et  je  tiens  surtout  à  vous  offrir 
ici  l'hommage  respectueusement  affectueux  de  votre  élève, 

Jean  Psichari. 
Paris,  4  octobre  1890. 


TABLE 


PAGHS 


BÉDiER  (Joseph).  —  Le  fabliau  de  Richeut 23 

Beljame  (Alexandre).  —  La  prononciation  du  nom  de  Jean 

Law  le  financier 487 

BoNNARDOT  (François).  —  Trois  textes  en  patois  de  Metz  : 

Charte  des  Chaiviers ,  la  Grosse  Emuaraye,  une  Fiauve 

récréative 331 

CoNSTANS  (Léopold).  —  Notes  pour  servir  au  classement  des 

manuscrits  du  Roman  de  Troie 195 

Cornu  (Jules).  —  Etudes  sur  le  Poème  du  Cid 419 

CouRAYE  DU  Parc  (Joseph).  —  Chants  populaires  de  la 

,  Basse-Normandie  recueiUis  par  l'auteur 43 

Flach  (Jacques).  —  Le  compagnonnage  dans  les  chansons 

de  geste 141 

GiLLiÉRON  (Jules).  —  Remarques  sur  la  vitalité  phonétique 

des  patois 459 

Grand  (Daniel).  —  Proclamation  d'un  héraut  en  dialecte 

montpelliérain  (1336) 137 

'Havet  (Louis),  —  L'5  latin  caduc 303 

HuET  (Gédéon).  —  Remarques  sur  les  rédactions  diverses 

d'une  chanson  du  xiii*^  siècle 15 

Jeanroy  (Alfred).  —  Une  pièce  artésienne  du  xiii^  siècle.  .       83 
JoRET  (Charles).  —  La  légende  de  la  rose  au  moyen  âge 

chez  les  nations  romanes  et  germaniques 279 

Langlois  (Ernest).  —  Quelques  dissertations  inédites  de 

Claude  Fauchet 97 


552  TABLE 

MoNOD  (Gabriel)  —  Les  Annales  laurissenses  minores  et  le 

monastère  de  Lorsch 33 

Morel-Fatio  (Alfred).  —  Duelos  y  quebrantos 407 

Muret  (Ernest).  —  Sur  quelques  formes  analogiques  du 

verbe  français 465 

Omont  (Henri),  —  Les  manuscrits  français  des  rois  d'An- 
gleterre, au  château  de  Richemont i 

Pages  (Amédée).  —  La  version  catalane  de  V Enfant  sage .  .  181 
PiAGET  (Arthur).  —  Chronologie  des  Epistres  sur  le  roman. 

de  la  Rose 113 

PsiCHARi  (Jean).  —  Le  roman  de  Florimont,  contribution 

à  l'histoire  littéraire,  étude  des  mots  grecs  dans  ce  roman.  507 
Raynaud  (Gaston).  —  La  Mesnie  Hellequin;  le  poème  perdu 

du  Comte  Hernequin,  quelques  mots  sur  Arlequin 51 

RoussELOT  (Abbé  Pierre).  —  L'5  devant  T,  P,  C  dans  les 

Alpes 475 

Salmon  (Amédée).  —  Remèdes  populaires  du  moyen  âge.  253 
Sepet  (Marins).  —  Observations  sur  le  «  Jeu  de  la  feuillée  » 

d'Adam  de  la  Halle 69 

Taverney  (Adrien).  — Phonétique  roumaine,  le  traitement 

de  r/et  du  suffixe  ULUM,  ULAM en  roumain 267 

Thomas  (Antoine).  —  Vivien  d'Aliscans  et  la  légende  de 

saint  Vidian 121 

W1LMOTTE  (Maurice).  —  Gloses  wallonnes  du  ms.  2640 

de  Darmstadt 239 


ERRATUM 
Page  280,  ligne  16,  au  lieu  de  Sigurfrida,  lisez  Sigurdrifa. 


MAÇON,    PROTAT   FRÈRES,    IMPRIMEURS 


64.  Etudes  sur  le  règne  de  Robert  le  Pieux  996-1051,  par  C.  Pfister.  15   fr. 

65.  Nonius  Marccllus,  collation    de  plusieurs  manuscrits   de  Paris,  de  Genève  et  de  Berne,  par 

H.  Mcylan,  suivi  d'une  notice  sur  les  principaux  manuscrits  de  Nonius  pour  les  livres  I, 
II  et  III,  par  L.  Havet.  5   fr. 

66.  Le  livre  des  parterres  fleuris.  Grammaire  hébraïque  en  arabe  d'Abou'l-Walid  Mer^van  Ibn 

Djanah  de  Cordoue,  publiée  par  J.  Derenbourg.  25  fr. 

67.  Du  parfait  en  grec  et  en  latin,  par  É.  Ernault.  6  fr. 

68.  Stèles  de  la  XII"  dynastie  du  Musée  égyptien  du  Louvre,  publiées  par  A.-J.  Gayet.  Avec 

60  planches.  jy  fr. 

69.  Gujastak-Ahalish.   Relation  d'une  conférence  théologique  présidée  par  le  Calife  Mâmoun. 

l'exte  pehlvi   publié  pour  la  première  fois  avec  traduction,  commentaire  et  lexique,   par 
A.  Barthélémy.  3   fr.   50 

70.  Etudes  sur  le  papyrus  Prisse.  —  Le  livre  de  Kaqimna  et  les  leçons   de   Ptah-Hotep,   par 

Philippe  Virey.  8  fr. 

71.  Les  inscriptions  babyloniennes   du  Wadi  Brissa,  par  H.  Pognon.  Ouvrage  accompagné  Je 

14  planches.  10  fr. 

7j.  Johannis  de  Capua  directorium  vitae  humanae,  alias  parabola  antiquorum  sapientium.  Ver- 
sion latine  du  livre  de  Kalilâh  et  Dimndh,  publiée  et  annotée  par  J.  Derenbourg.  2  fas- 
cicules. x6  fr. 

75.  Mélanges  Rénier.  Recueil  de  travaux  pujjliés  par  l'Ecole  (section  des  sciences  historiques  et 
philologiques)  en  mémoire  de  son  président  Léon  Rénier.  Avec  portrait.  15  fr. 

74.  La  bibliothèque  de  Fulvio  Orsini.  Contributions  à  l'histoire  des  collections  d'Italie  et  à  l'étude 

de  la  Renaissance,  par  P.  de  Nolhac.  15  fr. 

75.  Histoire   de  la   ville  de  Noyon    et  de    ses   institutions   jusqu'à  la  fin  du  xiii"   siècle,  par 

A.  Lefranc.  6  fr. 

76.  Etude  sur  les  relations  politiques  du  pape  Urbain  V  avec  les  rois  de  France  Jean  II  et  Charles  V 

d'après  les   registres  de  la   chancellerie  d'Urbain  V   conservés  aux  archives  du  Vatican, 
par  M.  Prou.  6  fr. 

77.  Lettres  de  Servat  Loup,  abbé  de  Ferrières.  Texte,  notes  et  introduction,  par  G.  Desdevises 

du  Dezert.  5   fr. 

78.  Gramatica  linguae  graecae  vulgaris  auctore  S.   Portio.   Reproduction  de  l'édition  de  1658, 

suivie  d'un  commentaire  grammatical  et  historique,  par  W.  Meyer,  avec  une  introduction 
de  J.  Psichari.  12   fr.   50. 

79.  La  légende  syriaque  de  saint  Alexis,  l'homme  de  Dieu,  p.ir  Amiaud.  7  fr.  50. 

80.  Les  inscriptions  antiques  de  la  Côte-d'Or,  par  P.  Lejay.  9  fr. 

81.  Le  livre  des  parterres  fleuris  d'Abou'l-Walid  Merwan  Ibn  Djanah.  Traduit  en  français  sur  les 

manuscrits  arabes,  par  M.  Metzger.  15   fr. 

84.  Documents  des  archives  de  la  chambre  des  comptes  de  Navarre,  publiés  par  J.-A.  Brutails. 

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BIBLIOTHÉaUE  FRANÇAISE  DU  MOYEN-AGE  publiée  sous  la  direction  de  MM.  G.  Paris 
et  P.  Meyer,  membres  de  l'Institut.  Format  petit  in-8°. 

I,  II  :  Recueil  de  motets  français  des  .\ii^  et  xiii'  siècles,  publiés  d'après  les  manuscrits  avec 
introduction,'  notes,  variantes,  etc.,  par  G.  Raynaud,  suivis  d'une  étude  sur  la  musique  au 
siècle  de  saint  Louis,  par  H.  Lavoix,  fils.  18  fr. 

III  :  Le  Psautier  de  Metz.  Tome  l",  texte  et  variantes,  publié  d'après  quatre  manuscrits  par 
F.  Bonnardot.  9  fr. 

IV,  V  :  Alexandre  le  Grand  dans  la  littérature  française  du  moyen  âge,  par  P.  Meyer.   18  fr. 

VI  :  Œuvres  de  Gautier  d'Arras,  publiées  par  E.  Loseth.  Tome  l",  Eracle.  9  fr. 

VII  :  —  Les  mêmes.  Tome  II,  Ille  et  Galeron.  9  fr. 
BREKKE  (K.).  Étude  sur  la  flexion  dans  le  voyage  de  saint  Brandan,  poème  anglo-normand  du 

XII'  siècle.  In-8°.  i  fr.   50 

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littérature  française  au  moyen  âge  et  suivie  d'un  glossaire  étymologique  détaillé.  Nouvelle  édi- 
tion soigneusement  revue  et  notablement  augmentée,  avec  le  supplément  refondu  par 
L.  Constans.  In-8°.  7  fr. 

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France  et  des  pays  étrangers,  et  précédés  d'un  essai  sur  l'origine  et  la  propagation  des  Contes 
populaires  européens  par  E.  Cosquin.  Ouvrage  couronné  par  l'Institut  de  France.  2°  tirage, 
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DARMESTETER  (A.).  De  la  création  actuelle  de  mots  nouveaux  dans  la  langue  française  et  des 
lois  qui  la  régissent.  10  fr. 

ETIENNE  (E.),  La  langue  française  depuis  les  origines  jusqu'à  la  fin  du  xi'  siècle.  Tome  I". 
Phonétique.  —  Déclinaison.  —  Conjugaison.  Gr.  in-8°.  10  fr. 


FLAMENCA  (Le  roman  de),  publié  d'après  le  manuscrit  unique  de  Carcassonne,  avec  Introduc- 
tion, sommaire,  notes  et  glossaire,  par  P.  Meyer.  Gr.  in-8°.  8  fr. 

GODEFROY  (F.).  Dictionnaire  de  l'ancienne  langue  française  et  de  tous  ses  dialectes  du  ix°  au 
XV'  siècle,  composé  d'après  le  dépouillement  de  tous  les  plus  importants  documents  manuscrits 
ou  imprimés,  qui  se  trouvent  dans  les  grandes  bibliothèques  de  la  France  et  de  l'Europe,  et 
dans  les  principales  archives  départementales,  municipales,  hospitalières  ou  privées. 

Parait  par  livraisons  de  lo  feuilles  gr.  in-4°  à  trois  colonnes  au  prix  de  5  fr.  la  livraison. 
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KAWCZYNSKI  (M).  Essai  comparatif  sur  l'origine  et  l'histoire  des  rythmes.  In-8°.  5  fr. 

LOTH  (J).  Chrestomathie  bretonne  (armoricain,  gallois^  comique),  première  partie.  Breton- 
Armoricain.  Gr.  in-8°.  10  fr. 

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MEYER  (P.).  Documents  manuscrits  de  l'ancienne  littérature  de  la  France,  conservés  dans  les 
bibiothèques  de  la  Grande-Bretagne.  Première  partie.  Londres  (Musée  britannique),  Durham, 
Edimbourg;,  Glascow,  Oxford  (Bodléienne).  i  vol.  in-8°.  6  fr. 

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correspondance  inédite  du  comte  Fernand  de  Nufîez  avec  le  prince  Emmanuel  de  Salm  Salm  et 
la  duchesse  de  Béjar.  i  vol.  pet.  in-8°.  5  fr. 

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tion et  un  glossaire  par  G.  Paris  et  G.  Raynaud.  i  fort  vol.  gr.  in-8°  à  2  col.  12  fr. 
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SCHWOB  (M.)  et  GUIEYSSE  (G.).  Etude  sur  l'argot  français.  Gr.  in-8°.  i  fr.   50 

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REVUE  CELTIQUE  fondée  par  M.  H.  Gaidoz  et  publiée  sous  la  direction  de  M.  H.  d'Arbois  de 
Jubainville,  membre  de  l'Institut,  avec  le  concours  de  MM.  Loth,  E.  Ernault,  et  de  plusieurs 
savants  des  Iles  Britanniques  et  du  Continent.  —  Prix  d'abonnement  ;  Paris,  20  fr.  ;  départe- 
ments et  Union  postale,  22  fr.  ;  édition  sur  papier  de  Hollande  :  Paris  :  40  fr.  ;  départements  et 
Union  postale,  44  fr. 

REVUE  DE  PHILOLOGIE  FRANÇAISE  ET  PROVENÇALE  (ancienne  Revue  des  patois), 
Recueil  trimestriel  publié  par  L.  Clédat.  —  Prix  d'abonnement  :  France,  15  fr.;  Union  postale, 
18  fr. 

ROMANIA,  recueil  trimestriel  consacré  à  l'étude  des  langues  et  des  littératures  romanes,  publié 
par  MM.  Paul  Meyer  et  Gaston  Paris.  —  Prix  d'abonnement  :  Paris,  20  fr.  ;  départements  et 
Union  postale,  22  fr. 

LE  MOYEN  AGE,  Bulletin  mensuel  d'histoire  et  de  philologie,  dirigé  par  MM.  A.  Marignan  et 
M.  Wilmotte.  —  Prix  d'abonnement  :  France,  8  fr.  ;  étranger  (Union  postale),  9  fr. 

Aucune  livraison  de  ces  recueils  n'est  vendue  séparément. 


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